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Received — 25 September 2026 ⏭ Le Monde Diplomatique - Français

Le monde ou rien

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Marcus Jansen, « History of an Imperialist » (Histoire d'un impérialiste), 2022.

Quel est le point commun entre Augusto Pinochet, Frédéric Encel et Le Monde diplomatique ? Le premier a enseigné la géopolitique à l'université militaire de Santiago et publié un traité intitulé Geopolítica cinq ans avant son coup d'État au Chili, en 1973. Le deuxième compte au nombre des experts les plus fréquemment invités dans les médias, où il savoure avec un sourire faraud l'énoncé de sa qualité : « docteur en géopolitique ». Le troisième a conçu le manuel que vous avez sous les yeux pour interroger les visions du monde portées par les deux premiers : pour l'un, la compétition entre États pensés comme des organismes voués à la conquête de leur espace vital ; pour l'autre, l'idée que la politique internationale se réduit à l'affrontement entre démocraties libérales et régimes autoritaires, au nom de valeurs que l'Occident aurait vocation à défendre et, au besoin, à diffuser.

Si la vieille géopolitique allemande dont s'inspirait Pinochet a été reléguée aux livres d'histoire, la croisade morale que mènent les éditorialistes connaît, avec le conflit russo-ukrainien et les massacres israéliens à Gaza, un moment de consécration en même temps qu'une mise à l'épreuve. Désorientés par le lâchage de leur tuteur américain, les dirigeants européens et leurs relais médiatiques tiennent simultanément deux discours incompatibles : l'agresseur russe menace les démocraties ouvertes, lesquelles soutiennent l'Ukraine qui se « bat pour nos valeurs » ; mais l'agresseur israélien, qui bombarde ses voisins et multiplie les crimes contre l'humanité, ne fait qu'exercer son « droit de se défendre ».

La supériorité morale de l'Occident, fondement de la politique étrangère

Une telle contradiction, sur des sujets qui engagent la sécurité du continent, serait relevée sans relâche si l'univers des commentateurs internationaux n'était pas aussi étroitement quadrillé. Le statut convoité d'invité permanent suppose de cocher plusieurs cases : atlantiste, pro-européen, adepte d'un idéalisme qui fait de la supériorité morale de l'Occident le fondement de la politique étrangère. Ainsi sélectionnés, analystes et stratèges semblent reprendre le flambeau des néoconservateurs américains, discrédités au mitan des années 2000 par l'aventurisme de George W. Bush.

Leur passion de la démocratie ne supporte pas la contradiction : en France, les voix dissidentes en matière de politique étrangère sont si rarement sollicitées par la presse dominante que chacune des interventions de Dominique de Villepin, Emmanuel Todd, Pascal Boniface ou John Mearsheimer suscite un vif succès d'audience. Le raidissement occidentaliste des commentateurs exprime, faute de mieux, la réaction d'un Vieux Continent déclinant face à une puissance américaine toujours dominante et à l'essor de la Chine. Le contretemps est manifeste : après la crise financière de 2008, historiens, intellectuels publics et journalistes exhortaient leur public à « décentrer le regard » pour penser « un monde multipolaire ». Presque vingt ans plus tard, il reste impossible, à écouter le clergé géopolitique, de se faire une idée de la manière dont les puissances émergentes voient le monde, nous perçoivent, se projettent.

Cette incapacité à regarder ailleurs tient aussi au petit monde qui fabrique le savoir géopolitique. À cheval entre universités, chancelleries et groupes de réflexion, ce milieu fonctionne en vase clos. Il élabore des récits globaux qui s'imposent moins par la force des arguments que par leur répétition. La matière peut paraître rébarbative, réservée à un milieu d'initiés dont les représentants rappellent le jugement d'Étienne Bonnot de Condillac sur ses adversaires philosophiques : « Ils doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. » (1) L'introduction de la géopolitique dans certaines filières de l'enseignement secondaire n'a pas encore suffi à combler le fossé entre l'importance des enjeux internationaux pour quiconque participe à la vie publique et leur confiscation par un cercle restreint de spécialistes.

La politique étrangère engage en effet la guerre et la paix, la sécurité de populations entières. Pourtant, les choix militaires et les grandes orientations stratégiques restent largement soustraits à la discussion publique. Au cours des deux dernières décennies, la France a engagé des opérations en Afghanistan, en Côte d'Ivoire, en Libye, au Mali et dans le Sahel, en République centrafricaine, en Irak et en Syrie sans que leurs objectifs, leurs résultats ou leurs conséquences fassent l'objet d'un véritable examen démocratique ; ces interventions extérieures sont d'ailleurs restées largement absentes des campagnes présidentielles. Aujourd'hui, l'explosion des budgets de défense et la militarisation de la politique étrangère européenne, qui servent de palliatif à sa marginalisation diplomatique, s'imposent, elles aussi, sans débat. D'autres choix stratégiques, d'autres priorités diplomatiques seraient pourtant nécessaires quand les interdépendances, le dérèglement climatique, les pandémies, les bouleversements technologiques ou les risques liés à la prolifération nucléaire appellent de nouvelles formes de coopération internationale.

Ce Manuel d'autodéfense intellectuelle entend donner à chacun les outils pour se forger une opinion éclairée sur les conflits et la situation internationale. Appuyé sur les acquis de la recherche, il passe au crible les grandes idées reçues qui façonnent les représentations du monde depuis la fin de la guerre froide. Son appareil cartographique explore les rapports entre espace et puissance — dont le contrôle du détroit d'Ormuz illustre l'importance. Car, si le XXIe siècle offre à la géographie sa revanche sur la Terre prétendument plate et sans histoire de la mondialisation, se réapproprier la géopolitique ouvre un possible nécessaire : contester aux dirigeants le monopole des affaires du monde.


(1) Cité par Olivier Zajec, Nicholas John Spykman, l'invention de la géopolitique américaine, Sorbonne Université Presses, Paris, 2016.

Received — 28 August 2026 ⏭ Le Monde Diplomatique - Français

Le retour du refoulé

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Gerhard Silber. – « Bomb Watchers III » (Guetteurs de bombe III), 2014
© Gerhard Silber - art-silber.de

Cette fois nous y sommes : l'Allemagne est une puissance occidentale comme les autres. Et sa classe dirigeante, débarrassée des scrupules historiques qui l'empêchaient d'affirmer sa domination sur l'Europe autrement que par l'austérité budgétaire et l'excédent commercial, se sent à nouveau investie d'une ambition proprement nationale : construire « l'armée la plus puissante d'Europe sur le plan conventionnel ». Une priorité claironnée par M. Friedrich Merz dès son premier discours au Bundestag en tant que chancelier (14 mai 2025). Cette Bundeswehr « prête à la guerre », selon la formule fétiche du ministre de la défense Boris Pistorius, servira un triple objectif économique, militaire et stratégique : relancer un appareil industriel flageolant ; garantir aux franges septentrionales et orientales de l'Europe une protection contre la Russie ; et, en accord avec Washington, déléguer à l'Allemagne la direction européenne de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN).

« Nous ne sommes pas en guerre, mais nous ne sommes plus non plus en paix (1) », résume M. Merz. Pour preuve : en 2025, ses 114 milliards d'euros d'engagements de défense classaient l'Allemagne au quatrième rang mondial en matière de dépenses militaires. Après les États-Unis (954 milliards), la Chine (336 milliards) et la Russie (190 milliards). S'appuyant sur des ressources financières inégalées sur le continent, Berlin dépensera plus en armement d'ici à la fin de la décennie que Londres et Paris ensemble. Cette combinaison de suprématie économique et militaire conventionnelle déstabilise l'architecture de sécurité européenne édifiée à la fin de la guerre froide, et révèle un déséquilibre que ni le paravent de l'intégration européenne ni la fable du « couple franco-allemand » ne parviennent plus à masquer. Certes, contrainte par ses engagements internationaux, l'Allemagne dépend toujours pour sa dissuasion stratégique des capacités nucléaires américaines et, si le partenariat engagé par M. Emmanuel Macron porte ses fruits, françaises. Mais la page de la République fédérale cantonnée au rôle de « puissance civile », sans autonomie militaire, se tourne.

« Dans une ère où domine à nouveau la politique des grandes puissances, a expliqué le chef du gouvernement, l'Allemagne doit tracer sa propre voie (2). » Au printemps dernier, l'historienne Liana Fix a indisposé la chancellerie en détaillant les « dangers de la puissance allemande » : le retour des rivalités et des divisions continentales, notamment avec la France et la Pologne ; le risque que l'extrême droite, en tête dans les sondages, gouverne un jour un pays désormais surarmé (3). Dès à présent, le nationalisme industriel décomplexé dans le secteur de la défense (lire « Rheinmetall en roue libre »), les accords européens de libre-échange avec le Marché commun du Sud (Mercosur) et l'Inde dictés par les intérêts allemands, la capitulation douanière, en juillet 2025, de Mme Ursula von der Leyen face aux États-Unis, conforme aux souhaits de Berlin, exaspèrent le voisin français — qui s'y plie néanmoins.

Il aura fallu pour ouvrir ce nouveau chapitre du souverainisme allemand un chancelier banquier d'affaires moins empreint que ses prédécesseurs de cette retenue contrite propre à la culture diplomatique d'après-guerre. Et confronté à une situation hors du commun. Car le « changement d'époque » annoncé par M. Olaf Scholz lors de l'invasion russe en Ukraine n'a réellement pris corps que trois ans plus tard, début 2025, face à la convergence de trois difficultés. En premier lieu, la menace de récession industrielle déclenchée par la concurrence chinoise, la hausse des prix de l'énergie et les tarifs douaniers décidés par le président américain Donald Trump. Ensuite, le spectre d'une escalade face à la Russie, compte tenu de l'engagement croissant de Berlin aux côtés de l'Ukraine. Comme en France et au Royaume-Uni, le soutien financier et militaire à Kiev tient lieu de religion séculière aux élites. À une population profondément marquée par le pacifisme, surtout dans l'est du pays, le Service fédéral de renseignement (BND) dirigé par l'ancien ambassadeur d'Allemagne en Ukraine instille la peur : « La frontière entre la paix et la guerre s'estompe » ; la situation « peut à tout moment dégénérer en confrontation violente » (4). Enfin, l'angoisse d'un désengagement américain. Le 14 février 2025, lors de la 61e conférence de Munich sur la sécurité, cette perspective a frappé de stupeur les cercles dirigeants allemands qui écoutaient le vice-président américain James David (« J. D. ») Vance vilipender le « modèle » européen, au point que l'organisateur de l'événement a fondu en larmes. Des débuts chaotiques du second mandat de M. Trump, les élites rhénanes ont tiré la conviction qu'il faudrait à l'avenir moins dépendre des humeurs de la Maison Blanche, se doter de moyens propres pour soutenir l'Ukraine, mais demeurer quoi qu'il en coûte l'interlocuteur privilégié de Washington en Europe. Une autonomisation de la vassalité, en somme, que symbolise la construction d'une Bundeswehr à la fois puissante et garante des intérêts américains sur le Vieux Continent.

Récession, Russie, repli américain : le gouvernement parie qu'une même solution, le grand réarmement, conjurera ces trois menaces.

L'épiphanie martiale de Berlin s'accompagne d'un autre chambardement : l'écart de plus en plus assumé avec le droit international, dont le respect absolu devait conditionner la politique étrangère allemande. Un an après le discours de M. Vance à Munich, MM. Pistorius, Johann Wadephul et Markus Söder, respectivement ministre de la défense, ministre des affaires étrangères et ministre président de Bavière, lançaient le tonnerre d'applaudissements réservé au secrétaire d'État américain invité à son tour à Munich : une ovation contre les institutions internationales puisque M. Marco Rubio venait à la fois de calomnier l'Organisation des Nations unies (ONU), de glorifier le « Conseil de la paix » inventé (et présidé) par M. Trump et d'entériner la transformation de Gaza en colonie dudit conseil. Reçu à la Maison Blanche trois jours après l'agression israélo-américaine contre l'Iran (dont il n'avait pas été prévenu), M. Merz cautionnait ce viol de la Charte de l'ONU ; son ministre des affaires étrangères, M. Wadephul, préciserait à propos de Téhéran qu'« un tel régime ne peut guère se prévaloir du droit international (5) ».

Berlin, arbitre mondial de la vertu ? Les dirigeants du pays estiment avoir conquis cette aptitude morale particulière au terme de leur long « travail de mémoire », comme si l'unicité du crime commis rendait exceptionnel le peuple qui en aurait surmonté la culpabilité (6). Soixante-dix ans après la Nuit de cristal (novembre 1938), Mme Angela Merkel décrétait soudain que « la sécurité d'Israël [faisait] partie de la raison d'État de l'Allemagne » et institutionnalisait le soutien inconditionnel apporté à l'un des pays ayant le plus fréquemment enfreint les résolutions de l'ONU. Depuis le 7 octobre 2023, Berlin a armé les crimes contre l'humanité perpétrés par Tel-Aviv, rejeté des décisions de la Cour internationale de justice, coupé les aides au développement versées aux pays qui soutiennent la Palestine, et même justifié le bombardement d'écoles et d'hôpitaux gazaouis par la voix de son ex- ministre (écologiste) des affaires étrangères Annalena Baerbock.

Ironie de l'histoire, cette entorse aux principes de la Loi fondamentale se justifie au nom d'une identité nationale reconstruite dans les années 1990 autour de la mémoire du génocide. Une certitude dominait alors, exprimée par le chancelier Helmut Kohl dans son adresse aux gouvernements du monde prononcée le 3 octobre 1990, jour de la réunion des deux Allemagnes : « À l'avenir, seule la paix émanera du sol allemand. » Cette réunification, la première ministre britannique Margaret Thatcher s'y opposait ; François Mitterrand l'avait jugée en 1979 « ni souhaitable ni possible ». À leurs yeux, la réapparition d'une telle puissance économique, politique et démographique au cœur de l'Europe ne pourrait que bouleverser les équilibres stratégiques. La réunification achevée, l'ancien conseiller américain à la sécurité nationale Zbigniew Brzeziński estimait que « l'Allemagne est désormais capable de faire valoir sa propre vision pour l'avenir de l'Europe (7) ». Celle, inspirée par Washington, d'un élargissement de la Communauté européenne et de l'OTAN aux pays de l'ex-bloc de l'Est, atlantistes pour la plupart.

Très vite, l'Allemagne va se réconcilier avec la Pologne et militer pour l'adhésion à l'Union européenne des États de la Mitteleuropa, qu'elle transforme en base de sous-traitance pour Volkswagen et DaimlerChrysler. Dès le milieu des années 1990, la sphère d'intérêts et d'influence allemande s'étend des pays baltes à la Croatie et de la France à l'Ukraine. Nouveau barycentre européen, Berlin marginalise peu à peu Paris. « L'intérêt des États-Unis consiste à exploiter la position dominante de l'Allemagne dans l'Europe atlantiste », relève alors Brzeziński. Ce projet, qui s'oppose frontalement à celui de Paris d'une plus grande autonomie européenne vis-à-vis des États-Unis, triomphe trente ans plus tard…

Sitôt la Bundeswehr reconstruite, l'Allemagne, qui héberge déjà le commandement des forces américaines en Europe, sera prête à prendre le relais de son tuteur pour endiguer la Russie, voire la combattre. Cette guerre qui vient forme la colonne vertébrale de la stratégie de sécurité nationale publiée en juin 2023. Le général Carsten Breuer, chef d'état-major de l'armée allemande (son prédécesseur a été limogé en 2023 pour avoir douté de la victoire de l'Ukraine), estime qu'il incombe à l'Allemagne de fournir le « liant stratégique » entre les États baltes, ceux d'Europe centrale et orientale, ainsi que ceux de l'Ouest et du Sud (8) : rien de moins que le rôle de pivot militaire du Vieux Continent. Depuis l'année dernière, la Bundeswehr stationne sa Panzerbrigade 45 en Lituanie ; en juin, Berlin et Varsovie ont signé un nouvel accord bilatéral de défense.

Mais la charnière allemande sera solidement enchâssée à un cadre transatlantique : candidat à la présidence du Comité militaire de l'OTAN, le général Breuer pourrait prendre en septembre prochain la tête de la plus haute instance militaire de l'Alliance atlantique (9). Il y a soixante-douze ans, la France rejetait la Communauté européenne de défense, un projet d'armée continentale sous tutelle américaine destiné à camoufler un modeste réarmement allemand moins de dix ans après la chute du IIIe Reich. Le cauchemar du général de Gaulle est à nouveau sur les rails, piloté cette fois par Berlin.

Voir en ligne : /2026/09/RIMBERT/69890

(1) « Merz : “Wir sind nicht mehr im Frieden” », Die Zeit, 29 septembre 2025.

(2) Friedrich Merz, « How to avert the tragedy of great-power politics », site de Foreign Affairs, 13 février 2026.

(3) Liana Fix, « Europe's next hegemon. The perils of German power », Foreign Affairs, vol. 105, n° 2, New York, mars-avril 2026.

(5) Johann Wadephul interviewé le 15 mars 2026 dans l'émission Bericht aus Berlin de l'ARD.

(6) Jan Werner Müller, Another Country. German Intellectuals, Unification and National Identity, Yale University Press, New Haven, 2000.

(7) Zbigniew Brzeziński, Le Grand Échiquier. L'Amérique et le reste du monde, Bayard, Paris, 1997.

(8) The Wall Street Journal, New York, 11 août 2026.

(9) Lire « Comment ça marche ? Les structures de fonctionnement de l'OTAN » (infographie de Cécile Marin), Manière de voir, no 183, juin-juillet 2022.

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