❌

Normal view

Terreur coloniale en Cisjordanie

30 September 2026 at 08:49

Moins meurtrier que le génocide à Gaza depuis trois ans mais de plus en plus violent, un conflit embrase peu à peu la rive ouest du Jourdain. Des habitants des colonies israéliennes illégales s'y approprient des biens palestiniens ou les détruisent. Cette entreprise de dépossession est activement soutenue par les autorités de Tel-Aviv.

JPEG - 169.9 kio
Léa Mancel. – De nouvelles colonies israéliennes sont en cours de construction à Allon, dans la vallée du Jourdain, en Cisjordanie occupée, 2025
© Léa Mancel

Des jeunes dansent au milieu de la salle. Les plus âgés essaient de converser, malgré les décibels. La modeste fête organisée à Ramallah en l'honneur d'un bachelier bat son plein en cette soirée estivale quand la nouvelle de l'arrestation des deux frères Hamayel par l'armée israélienne tombe. Les deux hommes habitent à proximité de la ville où siège l'Autorité palestinienne. Régulièrement, les habitants de leur village et d'autres agglomérations des environs se font attaquer. Des colons des avant-postes — dont l'un établi il y a peu à quelques centaines de mètres de leur ferme — les empêchent d'accéder à des portions toujours plus vastes de leurs oliveraies ou amanderaies, de leurs sources et citernes, de leurs pâturages.

Le terme « avant-poste » désigne de petites colonies israéliennes implantées dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, sur des terres publiques ou privées, sans l'approbation des services d'urbanisme israéliens. Ils bénéficient néanmoins d'un soutien logistique — ouvert, officieux ou occulte — de la part d'organismes étatiques ainsi que de donateurs privés. Le phénomène a pris une ampleur considérable depuis la seconde moitié des années 1990, avec l'intention d'entraver le transfert de territoires de Cisjordanie à l'autorité civile palestinienne. Selon les données du site Peace Now, leur nombre atteint 390, contre 146 colonies établies officiellement depuis 1967- (1). 249 de ces implantations ont été créées au cours des quatre dernières années.

La veille de l'arrestation, une ferme appartenant à la famille Hamayel subit le vol d'une centaine de moutons. Les deux jeunes gens, leur père et leur beau-frère se rendent sur place pour récupérer des bidons d'huile d'olive et quelques objets de première nécessité — par crainte qu'ils ne soient à leur tour dérobés. Mais, immédiatement, des habitants d'un avant-poste voisin, ou bien des Juifs israéliens venus d'ailleurs, débarquent, les photographient et font appel à des soldats. Ces derniers arrêtent les deux frères et les emmènent, yeux bandés, menottés. Quand nous l'apprenons en même temps que leurs proches, les six heures durant lesquelles un soldat est autorisé à détenir un Palestinien sont presque écoulées.

Leur famille craint que les soldats ne les maltraitent — comme le laissent redouter les témoignages de ceux qui ont subi le même sort. Moins d'une demi-heure après qu'un autre journaliste et nous-mêmes eûmes envoyé des demandes d'information aux services de presse de l'armée et de la police, nous apprenons leur transfert vers un commissariat de police israélien situé dans le complexe commercial d'une colonie à l'est de Ramallah.

Les interpellations par des soldats de Palestiniens attaqués par des colons se multiplient depuis trois ans. Le Fonds pour les défenseurs des droits humains (HRDF), qui opère depuis Israël, entreprend de venir en aide à ces personnes placées en détention. Créée en 2011, cette organisation non gouvernementale a commencé par offrir une protection juridique aux participants à des manifestations en Israël et en Cisjordanie. Aujourd'hui, elle défend aussi les agriculteurs et les bergers palestiniens, cibles des colons, arrêtés par l'armée. Au seul mois d'août, elle a reçu des signalements concernant une soixantaine de personnes enlevées par des militaires dans des circonstances similaires. Le HRDF les a alors mis en relation avec des avocats spécialisés comme il l'a fait pour les deux frères Hamayel. Le nombre de personnes ainsi détenues est en réalité plus élevé, car plusieurs d'entre elles ignorent l'existence du Fonds ou ne peuvent faire appel à lui.

En territoire occupé, tout Palestinien est une cible

Dans certains cas, des colons conscrits procèdent à l'arrestation ; dans d'autres, les habitants des avant-postes se contentent d'accompagner de jeunes soldats à qui ils donnent des instructions. Certains militaires savent que les colons n'aiment pas voir un troupeau paître ici ou là et, pour ce simple motif, privent le berger palestinien de sa liberté. L'arrestation vaut un interrogatoire au poste de police, une détention, brève ou de plusieurs jours, qui peut aboutir à une mise en examen.

De temps à autre, leurs défenseurs parviennent aussi à faire sortir un Palestinien. C'est le cas de l'avocate Riham Nasra dans le cas des deux frères Hamayel, libérés au bout d'une journée, sans conditions ni mise en examen — comme l'aveu implicite, d'une arrestation abusive. Les conseils aussi dévoués, qui ne font du reste rien payer aux victimes, demeurent cependant peu nombreux.

En mars, trois habitants du village de Khirbet Abou Falah ont perdu la vie lors d'une attaque conduite par des Israéliens d'un avant-poste établi peu avant (2). Les victimes entendaient défendre leurs vergers et leurs maisons. Un assaillant a tiré et tué l'une d'entre elles. Les témoins de la scène ont eu du mal à déterminer si le tir qui a atteint la deuxième venait d'un colon ou d'un membre des forces de l'ordre, présentes sur les lieux pour protéger les agresseurs. La troisième est morte asphyxiée par le gaz lacrymogène utilisé par les soldats contre les habitants du village. De fait, tout Palestinien est une cible, et nombre d'entre eux en viennent à redouter la transposition en Cisjordanie de la guerre d'extermination menée par Israël depuis trois ans à Gaza (lire « Une “guerre totale” »).

JPEG - 268.1 kio
Léa Mancel. – À l'entrée de Tourmous Ayya, une localité habitée majoritairement par des Américano-Palestiniens, des colons israéliens ont tagué des étoiles de David sur des blocs de pierre utilisés par l'armée pour boucler le village, 2025
© Léa Mancel

La plupart des convives présents à la fête de Ramallah ont des proches et des amis dans les villages menacés. Certains possèdent même une parcelle de terre qu'ils sont parfois sur le point de perdre, à la suite d'une prise de possession violente par des Juifs israéliens ou d'un ordre militaire d'expropriation pour l'élargissement d'une route ou l'extension d'une colonie. Les autres subissent des attaques de colons lorsqu'ils se déplacent, ou des contrôles de l'armée — souvent sur demande des avant-postes. Au total, en Cisjordanie, environ un millier de barrages de toutes sortes isolent — ou peuvent isoler — ces communautés palestiniennes les unes des autres et entravent des axes routiers principaux (3). Ainsi, 450 portails en fer sont installés aux sorties des villes et des villages ; des soldats les verrouillent et les ouvrent en fonction de critères incompréhensibles. Récemment, des colons ont eux aussi commencé à en utiliser pour bloquer le passage aux Palestiniens.

En septembre, le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) recensait 6 190 attaques de colons ayant causé des blessures, à des personnes ou à des animaux, et provoqué des dégâts matériels (cultures agricoles et biens) pour la période 2023-2026 (1 836 attaques en 2025) (4). Rien qu'au cours des sept premiers mois de 2026, 1 418 attaques similaires ont déjà été dénombrées — ce qui confirme la flambée observée depuis 2022. À titre de comparaison, en 2006, lorsque l'ONU a commencé ses recensements, ce total s'élevait à 182 attaques par an. Mi-2012, les Nations unies avaient même convoqué une conférence de presse pour tirer la sonnette d'alarme, le nombre d'attaques ayant atteint 423 en 2011. Sur la base des rapports des services de sécurité palestiniens et des informations relayées par les médias, le département chargé des négociations avec Israël au sein de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) recense, lui, 3 270 attaques entre janvier et juillet 2026. Son décompte inclut les incursions et les actes de harcèlement commis par les colons qui n'entraînent pas de dommages corporels ou matériels — comme l'incursion qui a conduit à l'arrestation des frères Hamayel.

À l'origine de ces agressions, de nombreux Juifs israéliens dont la plupart portent kippa, papillotes ou tsitsit. Certains sont identifiés comme les fondateurs et les propriétaires des avant-postes. D'autres semblent juste venir en visite le week-end. Nombre d'entre eux sont nés ou ont grandi dans des colonies reconnues par Tel-Aviv. Ils envahissent des terres palestiniennes à pied ou à bord de véhicules tout-terrain fournis par l'État et l'armée — y compris le samedi, alors que la loi religieuse juive interdit de conduire ce jour-là. Beaucoup portent des masques. L'État leur fournit une partie des armes. Ils agressent physiquement, à coups de matraques, profèrent des menaces, s'approprient des bêtes (au prétexte qu'elles leur auraient été volées), envoient les leurs paître et détruire l'orge que les agriculteurs ont semée, incendient des champs et des maisons, sabotent les sources d'eau. Ils s'emparent de celles situées à l'extérieur des villages, détruisent les canalisations et vident les réservoirs des communautés qui ne sont pas raccordées au réseau d'adduction.

De plus en plus, les agresseurs ont recours à des enfants et à des adolescents, qui semblent avoir été formés pour semer le chaos. Ceux-ci procèdent en exaspérant ou en épuisant de modestes bergers et agriculteurs. Ils ravagent champs et vergers, accompagnés d'un troupeau de moutons. Agressifs, ils n'hésitent pas à injurier ou frapper — des Palestiniens, mais aussi des volontaires israéliens et internationaux. Les personnes attaquées savent que, si elles se défendent, elles se feront interpeller pour violences contre des mineurs. À la fin du mois d'août, des colons ont ainsi enlevé un militant britannique qui se trouvait dans le village d'Oumm Al-Khair, dans le sud de la Cisjordanie, alors qu'il tentait d'y empêcher des incursions d'enfants. Accusé de pédophilie par des colons, il a été livré à la police puis expulsé (5).

Rien n'endigue ce recours à des mineurs pour harceler des Palestiniens, ni la mobilisation de militants israéliens auprès des services sociaux de leur pays, ni les témoignages relayés par des médias. Il existe des similitudes dans leurs comportements en plusieurs endroits de la Cisjordanie et dans leur « équipement » — les troupeaux de moutons, de vaches ou de chameaux qu'ils utilisent et dont chaque nouvel avant-poste est doté. À cela s'ajoute la rapidité avec laquelle l'implantation obtient ensuite le raccordement au réseau d'approvisionnement en eau d'une base militaire, ou l'aménagement d'une route d'accès. Tout suggère l'existence d'une main qui guide, planifie et organise cette pression quotidienne, avec le soutien total des autorités.

Comme la police, l'armée feint l'impuissance

De ce fait, depuis 2022, soixante-quatorze communautés et familles de bergers ont dû rassembler leurs maigres biens, quitter leurs lieux d'habitation depuis des décennies et se replier dans des territoires densément peuplés. Cela représente environ cinq mille personnes. Ceux qui s'accrochent encore à leurs terres au sein de dix-huit autres communautés ont vu partir, au total, cinq cents des leurs (6). Çà et là, les vestiges d'une tente ou d'une structure préfabriquée servant autrefois d'école rappellent que, jusqu'à récemment, des gens vivaient dans ces lieux.

Grâce aux armes dont elles disposent, à l'aide militaire et à l'inaction des autorités chargées de l'ordre public, les milices de colons ont, ces dernières années, réussi à chasser les Palestiniens de plus de mille kilomètres carrés — soit près d'un cinquième de la superficie de la Cisjordanie. Bergers, agriculteurs, promeneurs, familles parties pique-niquer : tous ont désormais peur de s'attarder dans ces lieux qui furent le paysage de leur enfance (7).

La disparition des communautés de bergers d'une zone aussi vaste confère aux milices de colons davantage de liberté pour attaquer des habitations ou des terres à la périphérie des villages et des villes, voire pour s'en emparer. Là aussi, l'armée, comme la police, feint l'impuissance. Les colons ont littéralement conquis trois maisons privées dans le village de Jaloud, après avoir harcelé les familles qui s'y trouvaient ; ils continuent d'assiéger des maisons dans le village de Qousra. Ni les critiques de l'ambassadeur des États-Unis en Israël Michael Huckabee, pourtant grand partisan de l'entreprise de colonisation, ni les condamnations de certains officiers ne convainquent l'armée d'expulser ces squatteurs — que même les juges de la Haute Cour ont qualifiés d'« émeutiers ».

JPEG - 130.5 kio
Léa Mancel. – Vue sur la colonie israélienne de Shilo depuis un magasin à Tourmous Ayya. Ignorant ce village palestinien, l'ambassadeur des États-Unis en Israël, M. Michael Huckabee, s'est rendu uniquement dans cette implantation, 2025
© Léa Mancel

« C'est ma maison. » La phrase revient souvent, sous différentes formes, lors de nombreuses attaques. Dans la périphérie de Ramallah, fin janvier, les Bourhane l'ont entendue, prononcée dans un arabe parfait, par un Juif israélien qui enfonçait leur porte à coups de marteau. L'une des femmes de la famille nous confie qu'un soldat accompagnait l'assaillant et qu'ils ont filé après l'avoir vue faire un signe de croix. Mais l'homme au marteau avait eu le temps de frapper sa mère de 65 ans, avec une pierre, jusqu'au sang. Sa faute ? Avoir demandé à un garçon d'éloigner le troupeau de moutons qu'il avait conduit au milieu du verger entourant la maison. Le garçon — qui « avait l'air effrayé », raconte la mère — a appelé à l'aide les habitants de l'avant-poste établi sur des terres appartenant au village voisin. Deux proches de la mère venus lui porter secours ont été interpellés par des soldats puis détenus dans un centre militaire pendant près de huit heures. Son fils, qui avait tenté de chasser les agresseurs (l'un d'eux l'avait filmé en train de leur lancer des pierres), a lui-même été arrêté par la suite. Les soldats l'ont roué de coups avant de le remettre à la police. Après cinq jours de détention, le juge militaire l'a finalement libéré moyennant le versement d'une caution élevée, à payer en espèces. Le magistrat ne pouvait ignorer ni les photographies du visage de la Palestinienne tuméfié, ni l'absence d'interrogatoire des agresseurs par la police.

Cette libération a provoqué la colère des colons, surtout après que les médias d'extrême droite ont évoqué un incident grave lors duquel des « émeutiers arabes » ont attaqué un berger qui faisait paître son troupeau. Quelques jours plus tard, l'un d'entre eux s'est présenté dans la cour de la maison. Des soldats à sa suite ont de nouveau arrêté le fils au prétexte qu'il aurait incité des voisins à jeter des pierres sur des Israéliens. Un porte-parole de l'armée israélienne nous assure que les colons n'étaient pas à l'origine de l'arrestation. Il nie également que les soldats aient pu frapper le détenu et lui demander de balayer et de nettoyer le poste militaire où il avait été détenu.

L'agressivité des autorités surpasse celle des colons

Depuis ces incidents, et comme de nombreuses habitations à la périphérie des villages et des villes, la maison des Bourhane s'est transformée en forteresse, entourée d'une haute clôture, de portails en fer et de caméras de surveillance. La famille et ses voisins n'osent plus s'aventurer sur les pentes inférieures de la colline pour s'occuper de leurs oliviers, situés à seulement quelques dizaines de mètres de chez eux.

Sur certains comptes publics des réseaux sociaux, les milices juives (connues sous le nom de « Jeunes des collines ») se vantent de leurs actes tout en se déchaînant contre les très rares arrestations de leurs membres par la police israélienne. Le 10 septembre dernier, la chaîne Anshei Shlomeinu (en hébreu, « Notre peuple ») de la messagerie WhatsApp a publié un « bilan de la lutte contre l'ennemi arabe en Terre sainte » pour l'année hébraïque qui venait de s'achever. Le message détaille la « liste des villages attaqués et le nombre d'attaques ». Au moins cent cinquante noms y figurent, classés par ordre décroissant en fonction du nombre d'assauts. La ville de Bir Zeit a été attaquée deux fois, le village voisin d'Attara cinq fois, Jaloud dix fois, tandis que Qousra et Khirbet Abou Falah ont subi quinze assauts chacun. Les auteurs de la publication se targuent également d'autres exploits : « Nombre de véhicules palestiniens incendiés (en Cisjordanie) : 436. Nombre de bâtiments incendiés : 201. Mosquées incendiées : 15. Nombre d'Arabes blessés : 409. » Ils poursuivent : « De plus, des dizaines de milliers de vitres ont été brisées, des milliers d'oliviers ont été abattus, des centaines de pneus ont été crevés et des dizaines de milliers de dounams [1 dounam = 0,1 hectare] de champs et de vergers ont été incendiés. Une bonne et heureuse année à tout le peuple d'Israël. » Une omission, toutefois : depuis le début de l'année, des civils israéliens ont assassiné — lors de leurs agressions — quinze Palestiniens. Huit autres ont été tués dans des circonstances similaires, sans qu'on puisse établir si des soldats ou des colons ont commis ces actes (8).

Entre le 1er janvier et le 8 septembre 2026, 88 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie par des tirs israéliens. Parmi eux, 21 mineurs, et le plus jeune avait moins de 1 an. À Hébron, un soldat a tiré sur une voiture dans laquelle se trouvaient un père et ses enfants. Pour sa défense, il a affirmé avoir cru sa vie en danger. La menace vitale est fréquemment invoquée — en particulier quand il est allégué que les personnes tuées avaient lancé des pierres ou des engins incendiaires, notamment lors d'incursions militaires dans des quartiers résidentiels palestiniens. À ce jour, l'organisation des droits humains B'Tselem n'a pu revenir que sur 49 de ces décès de Palestiniens (9). Les témoignages recueillis ne confirment pas systématiquement la version de l'armée, et, dans la plupart des cas, le recours à une force létale apparaît disproportionné.

L'agressivité des autorités surpasse toujours celle des colons. Au cours des premiers mois de 2025, l'armée a ainsi, sur ordre du ministre de la défense Israël Katz, expulsé de leurs foyers tous les habitants des camps de réfugiés de Jénine et de Tulkarem, soit plus de 33 000 personnes. Ces dernières errent depuis entre les maisons de proches, des appartements loués et des centres d'hébergement. La justification invoquée ? L'« élimination des infrastructures “terroristes” ».

Dans ces mêmes camps, un nombre important de maisons ont été démolies par l'armée. Celle-ci a également déraciné, et continue de le faire, des milliers d'arbres fruitiers appartenant à des Palestiniens, pour divers motifs sécuritaires et punitifs. Elle interdit à des centaines de familles d'agriculteurs d'accéder à leurs terres situées au-delà du mur de séparation. Au cours des huit premiers mois de l'année, les autorités ont démoli 1 049 constructions palestiniennes, dont la grande majorité (précisément 1 087) au motif d'absence de permis de construire. Selon l'OCHA, environ 1 380 personnes se sont retrouvées sans toit. De fait, Israël conserve le monopole de la délivrance des autorisations sur plus de 60 % du territoire de la Cisjordanie, comme dans l'ensemble de Jérusalem-Est. Depuis 1967 et le début de l'occupation, Tel-Aviv mène une politique restrictive en matière d'octroi de permis aux Palestiniens ; il en résulte des constructions sur des terrains privés, que les autorités jugent ensuite illégales.

Les médias évoquent rarement plusieurs autres formes de harcèlement quotidien subi par les Palestiniens. Chaque nuit, mais aussi de plus en plus souvent le jour, des unités militaires investissent des quartiers résidentiels dans les villages et les villes de Cisjordanie, afin de procéder à des arrestations, de montrer leur force et d'intimider la population. Les équipages des Jeep font alors irruption dans des maisons, au cœur de la nuit. À d'autres moments, ils perturbent la circulation d'un centre-ville pendant une heure, parfois plus, et se mettent à tirer grenades lacrymogènes et balles réelles. Le département de l'OLP chargé des négociations a ainsi recensé 1 358 raids et incursions de ce type pour le seul mois d'août.

Chaque rubrique de son rapport quotidien témoigne de la vie des habitants de Cisjordanie : « tués », « blessés », « détenus », « raids militaires », « tirs à balles réelles », « prise de contrôle de maisons (par l'armée) », « harcèlement des forces de sécurité palestiniennes », « attaques contre des équipes médicales », « entraves au système éducatif », « blocage permanent des points de passage et des routes », « contrôles militaires inopinés », « attaques de colons », « dégâts matériels », « confiscation de biens », « intrusion dans des lieux de culte », « attaques aériennes », « démolitions de maisons », « nivellement des terres » (déracinement de la végétation), « confiscation de terres », « couvre-feu », « détentions ».

Le plus souvent, ces préjudices s'ajoutent les uns aux autres. Un raid militaire s'accompagne de tirs à balles réelles, parfois de blessés ou de morts, souvent d'arrestations. Les contrôles routiers surprises peuvent donner lieu à un vol d'argent ou à la confiscation d'une voiture. Selon le département de l'OLP chargé des négociations, 4 485 incidents liés à l'occupation ont été recensés en août. Mais ces rapports ne rendent pas compte de la politique d'étranglement économique menée par le gouvernement israélien. Celle-ci s'exerce de trois manières — qui mériteraient chacune un examen approfondi : le vol (appelé par euphémisme « saisie » ou « retenue ») des recettes de l'Autorité palestinienne provenant des droits de douane et des taxes à l'importation — entre 60 et 70 % de l'ensemble des recettes ; l'interdiction faite à quelque 120 000 travailleurs palestiniens de reprendre leur emploi en Israël ; et les restrictions de plus en plus sévères à la liberté de circulation à l'intérieur même de la Cisjordanie. Combinées, ces entraves appauvrissent les employés du secteur public autant que les familles de la classe ouvrière ou les propriétaires de petites entreprises. Elles portent gravement atteinte aux systèmes publics de santé et d'éducation. Leur fonctionnement met en danger la vie de milliers de patients et entraîne une détérioration tangible de la qualité de l'enseignement.

Le gouvernement de M. Benyamin Netanyahou porte la responsabilité de ce garrottage économique, comme de la prolifération des avant-postes et de leur violence chronique. Et le ministre des finances, M. Bezalel Smotrich, incarne ces politiques. Soutenu par d'autres ministres et députés de son courant — le sionisme religieux (lire l'article page 3), dont la plupart des tenants sont des colons —, ce planificateur déterminé esquisse — en paroles et en actes — l'avenir des Palestiniens. Sa réflexion lancée en 2017 sous le nom de « Plan décisif » est sans ambiguïté : les Palestiniens doivent admettre qu'ils ne parviendront jamais à concrétiser leur projet national entre « la mer et le fleuve » (la Méditerranée et le Jourdain), une terre réservée aux seuls Juifs. Selon M. Smotrich, les Palestiniens souhaitant rester devront accepter les conditions imposées par Israël.

La violence des colons, que l'establishment israélien facilite et soutient, se rapporte politiquement aux desseins du plan de M. Smotrich. Mais, depuis des décennies, une mécanique militaro-bureaucratique sophistiquée restreint ou entrave l'activité palestinienne sur la majeure partie de la Cisjordanie : dans la construction, l'élevage et l'agriculture notamment. Elle se pare des atours de la légalité en s'appuyant sur un vaste système de lois et de règlements, de clauses des accords d'Oslo, de motifs de sécurité, de décisions délivrées par la Haute Cour, et tire profit du peu d'effet des protestations — au demeurant timides — de la « communauté internationale ».

Il n'est peut-être plus très loin, le jour où les colons ne se contenteront plus d'envahir les abords des villages, leurs terres et les communautés de bergers, mais s'enfonceront aussi au cœur même d'une ville ou d'un village palestinien, avec ou sans l'armée à leurs côtés, dans le but assumé de montrer qui est le maître. Ces incursions défieront les appareils de sécurité de l'Autorité palestinienne, qui a, pour l'heure, les mains liées. Les colons chercheront à provoquer une réponse palestinienne (résistance active, explosion de rage d'un individu, usages d'armes blanches ou à feu) qui permettrait à l'armée de prendre des mesures encore plus drastiques contre l'ensemble de la population. Tout cela afin d'atteindre l'objectif des agresseurs et des hauts responsables qui les soutiennent : l'expulsion des Palestiniens de leur patrie.

(Traduit de l'anglais par Akram Belkaïd.)

Voir en ligne : /2026/10/HASS/70113

(1) Cf. « Settlement watch », Peace Now.

(3) Voir Cécile Marin, « 50 kilomètres, 5 heures de route », dans Manière de voir, n° 157, « Palestine. Un peuple, une colonisation », février-mars 2018 ; cf. Yaniv Kubovich, « IDF lawyer : Israeli army randomly, unlawfully restricts West Bank Palestinians », Haaretz, Tel-Aviv, 25 juin 2026 ; cf. aussi « Fact sheet : Movement and access in the West Bank, April 2026 », Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), 23 avril 2026.

(5) Mariam Elsayeh, « Israel deports British activist who protected Palestinian children », Al Jazeera, 7 septembre 2026.

(7) Peace Now et Kerem Navot, rapport « Annus Mirabilis. Actions by the Israeli government to annex the West Bank, 2023-2025 », Peace Now, 6 juillet 2026.

(8) L'OCHA met fréquemment à jour ces bilans. Cf. « Data on casualties », OCHA.

Movement for the release of former PM Imran Khan heats up in Pakistan

28 September 2026 at 21:06

Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI), the country’s main opposition party, announced a long march to the capital, Islamabad, on Sunday, October 4, as part of its ongoing nationwide movement to demand the release of its leader and former Prime Minister Imran Khan.

The march, which was originally scheduled to be held on Sunday, September 27, starting from Peshawar, was postponed on Friday after the party’s top leadership decided it needed more time to mobilize to face the state’s preparations to block it.

Thousands of people have been taking to the streets in different parts of the country demanding the immediate release of Khan, his wife Bushra Bibi, and other party leaders.

Khan’s party and supporters have also accused the Shehbaz Sharif-led coalition government in the country of deliberately ignoring Khan’s bad health condition and trying to “slowly kill him in prison” by keeping him in solitary confinement.

They have also alleged that Khan has been denied access to his family members and party colleagues in Rawalpindi’s Adiala Jail for almost six months now and demanded that he be transferred out of the jail to a private hospital.

State repression

Meanwhile, the security forces have fortified the capital, blocking all the ways leading to the capital with shipping containers and large deployments after the government called the protests illegal and threatened consequences for the PTI leadership.

Pakistan’s Interior Minister Mohsin Naqvi had earlier called the march a failure and “a drama” and warned that if the PTI does not abandon its plan to go to Islamabad the state will find a “permanent solution” to stop them.

The security forces had arrested a large number of PTI leaders and workers in order to derail the protests. The PTI last week said that even its elected members of the National Assembly were arrested.

Three of Khan’s sisters Aleema, Uzma, and Noreen Khan were also arrested by the Pakistani authorities last week and jailed for 30 days on charges of being an alleged “threat to public order.”

The PTI released a statement on Monday, September 28, claiming Khan’s sisters have not been allowed to meet their family members or lawyers at Kot Lakhpat Jail in Lahore. Calling the situation of their incarceration “alarming” and a violation of their fundamental rights.

The previous mobilization to Islamabad in November 2024 had also witnessed large-scale state repression leading to clashes between the security forces and the PTI workers. Over a dozen people, including four security officials, were killed in those clashes.

Three years of incarceration 

Khan, largely considered the most popular political leader in Pakistan’s politics today, was first arrested almost a year after he was ousted from his Prime Minister’s post in May 2023. He led the Pakistan government from August 2018 to April 2022.

The interim government that assumed power after his removal filed over a hundred cases against Khan, accusing him of the misuse of power, corruption, and violence against the security forces during the May 9, 2023 protests.

However, he was released after a court ruled his arrest was illegal only to be arrested again on August 5, this time after a district court sentenced him to three years in prison in the Toshakhana case, related to the state department that stores valuable gifts given to Pakistani officials by foreign dignitaries. Later his wife Bushra Bibi was also arrested.

Though a higher court later overturned his conviction, he and his wife have remained in Adiala Jail facing charges and even convictions in several other cases. 

Many leaders in Khan’s party, PTI, were either arrested or forced to denounce the party and politics in public altogether. 

Despite the fact that the PTI was blocked from contesting national elections in February 2024, it emerged as the largest opposition group in the country’s National Assembly after it decided to field its candidates as independents. 

PTI and Khan’s supporters maintain that the cases against Khan and his wife were politically motivated and fake.  

Ammar Ali Jan, leader of the Left wing Haqooq-e-Khalq Party (HKP) and a member of the Tehreek-i-Tahaffuz Ayeen-i-Pakistan (Movement to Save Pakistan’s Constitution or TTAP) formed as a broader alliance to fight for Khan’s release has condemned the continued incarceration of Khan and the repression of movements for his release. 

He also questioned the state’s narrative about the failure of the movement, pointing out how it has made every effort to oppress it, including the arrests and fortification of the capital.

Une répression, encore une

15 September 2026 at 18:04
PNG - 13.5 kio

Dans l'après-midi du 8 janvier, je sors pour ma promenade habituelle. N'écoutant pas la chaîne Iran International, très proche d'Israël, je ne sais pas encore que Reza Pahlavi — le fils du dernier chah — appelle au renversement du régime. Il incite la population à descendre dans la rue et assure avoir le soutien de Donald Trump et Benyamin Netanyahou. Cinq jours plus tôt, l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro a démontré la capacité des États-Unis à mener des interventions audacieuses.

Depuis le 28 décembre, la rue gronde. À la suite d'une forte fluctuation du taux de change, une partie des marchands d'or et de téléphones portables a déclenché un mouvement de grève. Soutien traditionnel du régime, le grand bazar de Téhéran tourne au ralenti. Ce matin, tous les vendeurs d'or ont baissé leurs rideaux. Certains se tenaient devant leur magasin, montant la garde, tandis que les forces de sécurité étaient présentes en grand nombre.

En approchant de la place Tajrish, dans le nord de la ville, l'air empeste les gaz lacrymogènes. Des affrontements ont commencé. Deux jeunes filles me demandent de leur commander une voiture de transport avec chauffeur, via une application baptisée Snapp !. Je constate alors que toutes les communications sont coupées : Internet, textos, appels téléphoniques.

Des jeunes scandent « Mort à Khamenei » et « C'est la dernière bataille, Pahlavi revient ». L'un d'eux m'assure que Trump a promis de faire tomber le régime des mollahs. Un autre affirme que le Guide Ali Khamenei a fui à Moscou, comme Bachar Al-Assad. Dans la zone où je me trouve, pas de tir, les heurts ressemblent à ceux d'une manifestation à Paris. Plus tard, j'apprends que des coups de feu sont entendus en périphérie de Téhéran, notamment à Fardis, ainsi qu'à Rasht, dans le nord, et dans de petites villes de l'ouest du pays.

Je sors de nouveau le lendemain. Cette fois, j'entends des coups de feu et vois des forces de l'ordre tirer sur les manifestants. Une scission intervient au sein des protestataires : certains ne veulent scander que « Mort à Khamenei » et n'ont pas envie de louer le fils du chah. Manifestations et affrontements durent jusqu'au milieu de la nuit. Pendant quelques jours encore, des gens scandent « Mort à Khamenei » depuis leurs immeubles le soir.

Une semaine plus tard, le gouvernement iranien reconnaît la mort de 3 117 personnes, dont 209 membres des forces de l'ordre et du personnel non armé (concierges de certains bâtiments administratifs, pompiers, conducteurs d'ambulance). L'organisation non gouvernementale Human Rights Activists in Iran (Hrana) estime ce nombre à 6 488. Le président Trump avance le chiffre de 32 000 morts, et le média Iran International, établi à l'étranger, plus de 33 000. Le bureau du président Massoud Pezechkian déclare que toutes les victimes de ces manifestations sont des « enfants d'Iran ». Le Guide se dit « endeuillé par le sang versé », mais prêt à « briser le dos des séditieux ». En dehors des « agents de l'étranger », il classe les manifestants en trois catégories : « défenseurs de la sécurité, passants et trompés ».

Voir en ligne : /mav/209/AHMADI/69930

Un pluralisme en trompe-l'œil

15 September 2026 at 18:03

Les Iraniens sont régulièrement invités à se déplacer dans les bureaux de vote pour élire leur maire, leur député et le président de la République. Mais, outre l'interdiction de partis politiques indépendants, le système demeure verrouillé en raison de l'implacable filtrage des candidats par le Conseil des gardiens de la Constitution.

JPEG - 83.9 kio
Jean Gaumy //// Agriculteurs près de Rasht, province de Guilan, Iran, 1986
© Jean Gaumy/Magnum Photos

@IMAGE 3516.HR.ai

Bien que la République islamique d'Iran se distingue de nombre de régimes autoritaires voisins par son origine révolutionnaire et par le maintien d'institutions électives, ses dirigeants semblent aujourd'hui guidés par deux impératifs que ne renieraient pas certains autocrates arabes. Le premier est d'empêcher la remise en cause du système institutionnel (voir la carte « Institutions de la république islamique ») et d'assurer à n'importe quel prix la pérennité de la Jomhuriye Eslamiye Iran (« République islamique d'Iran »), instaurée après la révolution de 1979. Cela se traduit par l'absence de véritables partis politiques indépendants, par l'interdiction et la répression de nombreuses organisations d'opposition, ainsi que par des vagues d'arrestations et d'exécutions de leurs militants. Ces restrictions concernent aussi les organisations syndicales et les médias.

Dans ce cadre très contraint, le second impératif relève quant à lui de la nécessité de veiller aux apparences en admettant un certain pluralisme mais uniquement au sein d'un périmètre idéologique bien défini. Ce qui exclut, par exemple, un changement des institutions. Officiellement, la « voix du peuple » compte puisque les Iraniennes et les Iraniens désignent au suffrage universel leur président, leurs députés et leurs conseillers municipaux. Mais, en réalité, le système dominé par le clergé et placé sous l'autorité du Guide suprême oriente à son gré la vie publique grâce à plusieurs mécanismes de contrôle. À cet égard, l'élection, tous les quatre ans, d'un président de la République illustre à la perfection ce formalisme démocratique puisque personne ne peut être candidat sans l'aval du Conseil des gardiens de la Constitution (texte fondateur adopté par référendum le 3 décembre 1980, et modifié le 28 juillet 1989). Composé de six clercs et de six juristes, le Conseil, ou Shora-ye negahban-e qanun-e assassi, vérifie la conformité des lois avec la Constitution ou les préceptes de l'islam, et c'est lui qui décide qui peut se présenter sans avoir à fournir d'explications publiques sur le rejet de tel ou tel postulant. En somme, cette structure joue à la fois le rôle de Conseil constitutionnel et de commission de contrôle des listes électorales.

En 2013, année de l'élection du modéré Hassan Rohani, ce Conseil fit beaucoup parler de lui en rejetant la totalité des candidatures liées au camp des réformateurs, généralement plus favorables à l'ouverture vers l'Occident, à un assouplissement des restrictions sociétales et aux privatisations (les conservateurs, quant à eux, défendent davantage les normes religieuses et se montrent plus méfiants envers l'Occident, tout en soutenant des intérêts économiques puissants liés aux oligarques). C'est ainsi qu'Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, pourtant lui-même ancien président de la République (1989-1997), fut empêché de concourir. Dans le même temps, et peut-être par souci d'équilibre, le Conseil refusa aussi de permettre au vice-président sortant, l'ultraconservateur Esfandiar Rahim Mashaei, très proche du président Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), de se présenter. En 2017, tandis que M. Rohani allait être réélu, ce fut au tour de M. Ahmadinejad de subir l'affront d'un refus de validation de sa candidature. À l'époque, les observateurs se perdirent en conjectures. Était-ce dû à la volonté du Guide suprême de la révolution Ali Khamenei d'empêcher le retour aux affaires d'un homme aux déclarations intempestives et dont les deux mandats (2005-2009 puis 2009-2013) furent marqués par un raidissement du régime et, surtout, par la dégradation des relations avec la plupart des pays occidentaux ? Quoi qu'il en soit, M. Ahmadinejad est, depuis cette date, systématiquement candidat aux scrutins présidentiels (2017, 2021 et 2024) sans jamais pouvoir obtenir le feu vert du Conseil.

Jeunes et femmes écartés

En 2021, il ne fut pas le seul à être écarté, puisque, comme en 2013, la majorité des candidats réformateurs furent priés de rester chez eux, y compris M. Mohsen Hachemi Rafsandjani, le fils de l'ancien président. Le Conseil provoqua aussi une polémique de grande ampleur en décidant de changer les règles officielles d'admission (âge, niveau d'études, etc.) à quelques jours seulement de la clôture des listes. Seuls ceux ayant entre 40 et 75 ans étant habilités à se présenter, cette manœuvre fut interprétée par les médias proches des réformateurs comme la volonté d'exclure le très jeune ministre sortant de l'information Mohammad-Javad Azari Jahromi.

Un autre aspect du tri des candidats à l'élection présidentielle illustre le caractère non démocratique de la République islamique. À ce jour, aucune femme n'a pu obtenir l'aval du Conseil. Cette fermeture intransigeante semble même dissuader les impétrantes. En 2017, elles étaient 137, toutes orientations politiques confondues, à déposer leur candidature. Ce nombre est tombé à 40 pour le scrutin de 2021 et… à 4 pour 2024, dont la députée de Téhéran Zohre Elahian. Pourquoi une telle exclusion alors que des Iraniennes sont élues au Majlis, l'Assemblée consultative islamique, même si, en moyenne, elles n'y constituent qu'entre 4 % et 6 % de l'ensemble des députés ? La question est posée avec insistance depuis la fin des années 1980 avec l'irruption, dans le champ politique, d'Iraniennes se revendiquant à la fois de la République islamique et du féminisme. Mme Faezeh Rafsandjani, fille cadette de l'ancien président et favorable à un rapprochement avec les États-Unis, a ainsi très tôt défendu l'idée que la loi ne pouvait empêcher les femmes de se présenter à la magistrature suprême : « Quelle est la différence entre la présidence de la République et la direction d'une administration [dirigée par une femme]  ? Aucune, déclarait-elle dans les colonnes du Monde diplomatique en 1996 (1) alors qu'elle venait d'être élue députée de Téhéran. Dans les deux cas, il s'agit d'une responsabilité exécutive. Alors pourquoi une femme ne pourrait-elle pas diriger le pays si elle peut être à la tête d'une administration ? (…) Ce n'est pas l'islam mais l'interprétation par le clergé de ses préceptes qui est à l'origine de l'interdiction des femmes à la magistrature. » Mme Azam Taleghani, ancienne députée et fille de l'ayatollah Mahmoud Taleghani, figure importante de la révolution de 1979, a combattu, elle aussi, cette restriction. Première Iranienne à déposer une candidature à l'élection présidentielle, en 1997, elle renouvela cette démarche à plusieurs reprises afin de contraindre le Conseil des gardiens à clarifier sa position. En 2017, elle résumait ainsi son combat : « Les femmes représentent 50 % de la population iranienne ; le pays mérite donc au moins une candidate. »

La bataille pour la licéité des candidatures féminines à l'élection présidentielle tourne autour de l'article 115 de la Constitution, qui exige que le président soit choisi parmi les rajol-e siasi. La traduction littérale de ces termes arabes équivaut à « homme(s) politique(s) ». Mais de nombreuses personnes en Iran, y compris des religieux, estiment que c'est sa définition plus large, autrement dit « personnalité(s) politique(s) », qui doit primer. Quoi qu'il en soit, le 13 septembre 2020, M. Abbas-Ali Kadkhodaei, alors porte-parole du Conseil, admettait dans une déclaration qu'il n'existe pas de disposition juridique formelle interdisant l'accès des femmes à la fonction suprême (2) : « Il ne s'agit pas à proprement parler d'interdictions légales, mais plutôt de considérations culturelles. Une femme pourrait accéder à la présidence un jour (3).  » Le scrutin de 2024 n'a pas confirmé cette prédiction. Peut-être sera-ce le cas en 2028 ?

« Où est mon vote ? »

Malgré les limites politiques de l'exercice (absence de partis politiques et d'organisations indépendantes, tri des candidats, absence des femmes), les dirigeants de la République islamique ont toujours présenté l'élection présidentielle comme une preuve de la légitimité du régime. Il est vrai que le déroulement des campagnes, avec profusion d'articles, des débats parfois musclés entre candidats et une multitude de sondages, tranche souvent avec les plébiscites peu surprenants auxquels on peut assister au Proche-Orient, notamment à l'époque des régimes baasistes en Irak et en Syrie, avec des présidents élus à plus de 95 % des suffrages… Mais au fil du temps, cet argument de la légitimité s'avère à double tranchant. En 2009, c'est pour protester contre le trucage du scrutin que des millions d'Iraniens ont défilé dans la rue malgré la répression, qui, selon un bilan officiel, a provoqué la mort de 109 personnes (plusieurs milliers, selon l'opposition à l'étranger). « Où est mon vote ? », clamaient les manifestants, accusant le régime d'avoir frauduleusement œuvré à la réélection de M. Ahmadinejad, ce dernier affirmant que le scrutin avait été « totalement libre » et qualifiant ses contempteurs de « racailles ».

Ce « mouvement vert », de la couleur de M. Mir Hossein Moussavi, principal adversaire de M. Ahmadinejad, a démontré les limites du système puisque ce dernier n'a pas eu d'autre choix que de truquer le scrutin pour empêcher la défaite du président sortant. Par son usage des réseaux sociaux, notamment Twitter (aujourd'hui X), il a inspiré d'autres vagues à travers le monde : les occupations populaires de places publiques à Madrid, New York ou Athènes, sans oublier les « printemps arabes » de 2011. Mais il a surtout constitué le point de départ d'une séquence qui demeure ouverte et qui se traduit souvent par le même enchaînement dramatique : colère populaire et manifestations — souvent liées à la dégradation de la situation économique —, répression sanglante, arrestations et jugements expéditifs parfois suivis d'exécutions. L'élection présidentielle de 2009 a aussi dégoûté un grand nombre d'Iraniens de la politique. Cette année-là, le taux de participation fut de 85 %. Au second tour du scrutin de 2024, cet indicateur que les autorités ont longtemps brandi comme une preuve de légitimité du régime atteignait à peine 50 %, et seulement 40 % pour le premier.

Voir en ligne : /mav/209/BELKAID/69944

(1) Lire Azadh-Thiebaut Kian, « Islamistes et laïques pour la première fois unies », Le Monde diplomatique, novembre 1996.

(2) Cf. Raz Zimmt, « Will Iran let a woman run for president in 2021 ? », Atlantic Council, 15 octobre 2020.

Warum gibt es in Armenien keinen Protest gegen das brutale Vorgehen der Regierung gegen die Opposition?

20 August 2026 at 15:48
Seit den Wahlen in Armenien vom 7. Juni dieses Jahres sammle ich die Meldungen aus dem Land. Armenien ist ein kleines, aber geopolitisch sehr wichtiges Land und der Westen investiert viel Geld und Mühe darin, das eigentlich traditionell Russland nahestehende Armenien an sich zu binden. Diese Aufgabe soll der vor fast zehn Jahren in einer […]
❌