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Peut-on vraiment couper TikTok pendant une émeute ?

Par Renaud Jacobs

Gabriel Attal veut « bloquer temporairement et de manière ciblée l'accès à certaines plateformes ». En 2024, la France a coupé TikTok en Nouvelle-Calédonie pendant deux semaines. Le Conseil d'État a jugé la mesure illégale. Avant de débattre du principe, regardons comment on coupe un réseau social, et ce qui reste allumé ensuite.

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Le 17 octobre, 550 000 personnes manifestent selon les autorités, puis la soirée tourne au pillage : près de 2 400 interpellations, près de 1 000 policiers et gendarmes blessés. Le 19, le Président reconnaît des « défaillances d'anticipation et de renseignement ». Le même jour, l'ancien Premier ministre écrit sur X que « les réseaux sociaux ne peuvent pas être le point de ralliement des casseurs » et propose de les bloquer. Il ne nomme aucune plateforme. La presse spécialisée cite TikTok, Snapchat et Instagram.

La question mérite mieux qu'un oui ou un non. Je propose de la prendre en trois temps : ce que le droit permet, ce que la technique permet, et ce que la mesure retire à ceux qui doivent maintenir l'ordre.

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Première observation : le droit a déjà répondu

Le 15 mai 2024 à 20 heures, le gouvernement suspend TikTok en Nouvelle-Calédonie, en pleine émeute. La suspension dure deux semaines. Le 1er avril 2025, le Conseil d'État la juge illégale. Il admet que des circonstances exceptionnelles peuvent justifier une suspension, et il reconnaît que celles de Nouméa l'étaient. Mais il pose trois conditions : que la mesure soit indispensable, qu'aucun moyen

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Pourquoi la Justice ne survivra pas à un nouvel épisode de violence

Par Eric V.

Mardi, au tribunal de Paris, un président de chambre libère un prévenu interpellé le 17 octobre : il est resté au dépôt plus de vingt heures, la loi l'interdit. Deux autres dossiers tombent sur la procédure. 557 gardes à vue à Paris, 300 personnes présentées à un magistrat mardi soir. Et ce n'était que Paris.

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Le prévenu libéré mardi n'a pas été jugé innocent. Il n'a pas été jugé du tout. Le président de chambre a constaté que le délai entre la fin de sa garde à vue et sa comparution dépassait vingt heures, que l'homme était donc retenu sans titre, et qu'aucun tribunal ne pouvait le juger dans ces conditions. Dans une autre salle, des avocats n'avaient toujours pas pu parler à leurs clients, enfermés dans les geôles du palais, pendant que les magistrats attendaient, faute de dossier prêt. Ailleurs, un réquisitoire a été écourté pour ne pas laisser expirer le délai du dossier suivant.

C'est la Justice française à l'heure de pointe. Et l'heure de pointe a duré un week-end.

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Une interpellation, c'est six métiers

On parle des émeutes en chiffres d'interpellations. Le ministère de l'Intérieur en annonce près de 2 400 pour la seule journée du 17. Le chiffre impressionne, et il trompe : une interpellation ne coûte presque rien. C'est ce qui vient ensuite qui coûte.

Chaque personne interpellée appelle un officier de police judiciaire pour la garde à vue, quarante-huit heures au plus. Puis un substitut du procureur pour décider de l'orientation. Puis une place au dépôt, vingt heures au plus. Puis un avocat, qu'il faut trouver, déplacer, laisser lire le dossier. Puis un greffier, sans qui aucune audience n'existe. Puis une escorte, une salle, un interprète le cas échéant, et trois magistrats si l'audience est collégiale. Et si le tribunal ne peut pas siéger le jour même, un juge des libertés qui place le prévenu en détention, à charge de le faire comparaître au plus tard le troisième jour ouvrable. Sinon, il sort.

Six métiers au moins, chacun avec son délai, chacun déjà au maximum un mardi ordinaire. La France compte 11,3 juges professionnels pour 100 000 habitants, contre 17,6 en médiane européenne. Pour les procureurs, le rapport tombe à 3 contre 11,2. Il n'existe pas de réserve opérationnelle de greffiers qu'on rappellerait un samedi soir.

2023 a tenu, en trichant avec le temps

On m'opposera que la machine a déjà encaissé pire. Après la mort de Nahel, entre le 27 juin et le 13 juillet 2023, la Justice a rendu 1 278 jugements, avec 95 % de condamnations, 742 peines de prison ferme et près de 600 incarcérations. Le garde des Sceaux de l'époque avait présenté ces chiffres comme la preuve que l'institution répondait.

Elle avait répondu, en effet, mais sur seize jours et non sur trois. Pendant que les chambres de comparution immédiate tournaient, j'imagine que les autres audiences attendaient, sans que personne en tienne le compte. Et cela se passait avec des maisons d'arrêt dont l'occupation, selon les organisations de magistrats elles-mêmes, frôlait alors 145 %.

Trois ans plus tard, les prisons françaises comptent 90 020 détenus au 1er septembre, un record. En février, l'occupation moyenne atteignait déjà 137 %. Les prévenus vont en maison d'arrêt, là où la surpopulation est la plus forte. Chaque mandat de dépôt prononcé après le 17 octobre, c'est un matelas au sol de plus.

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Le budget 2027, à l'échelle d'un samedi

Le projet de loi de finances porte la mission Justice à 11 milliards d'euros. Il crée 287 postes de magistrats, 334 postes de greffiers et 326 places de prison nettes pour toute l'année 2027.

Posons ces chiffres à côté de ceux des émeutes. Près de 600 incarcérations en 2023, c'est près de deux années de places nouvelles au rythme de 2027, consommées en seize jours. Les 287 magistrats seront répartis sur tout le territoire et sur toutes les matières, du divorce au contentieux de l'Urssaf, et ils ne seront pas en poste avant d'avoir été formés.

À Paris, sur une trentaine de condamnations analysées par Europe 1, huit seulement sont des peines de prison ferme. On peut y voir de la mollesse. J'y vois surtout, peut-être, des juges qui savent combien il reste de places en maison d'arrêt.

Ce que la fermeté coûte

Faut dire que la tentation de la loi d'exception viendra vite. On parlera d'insurrection, d'état d'urgence, d'allonger les gardes à vue. Aucun de ces textes ne fournit un greffier. L'état d'urgence donne des couvre-feux, pas des salles d'audience. Et même une dérogation à la Convention européenne des droits de l'homme, comme celle que la France a notifiée en novembre 2015, ne permet pas de toucher à l'interdiction des traitements dégradants : la France a déjà été condamnée par la Cour de Strasbourg en janvier 2020, dans l'arrêt J.M.B. c. France, pour l'état de ses prisons.

Le lecteur qui réclame, comme le garde des Sceaux de 2023, une réponse « ferme, rapide, systématique » réclame donc, sans le dire, des milliers de magistrats, de greffiers et de places de prison. Il les réclame à un État endetté à 119 % du PIB, au moment même où l'Assemblée supprime de son budget la seule ligne qui fixait le déficit.

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Dernier mot

Au prochain épisode, il y aura plus d'interpellations que de places au dépôt, et plus de dossiers que de greffiers pour les audiencer. Le premier prévenu libéré faute de délai fera la une. Le dixième ne la fera plus.

Le 20 octobre, à Paris, ce n'est pas un juge laxiste qui a relâché un prévenu du 17 octobre. C'est la vingt et unième heure.

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« Sois comme l'eau » : le 17 octobre n'était pas un ordre spontané

Par Thibault de Varenne

Le 16 octobre, un site de la gauche autonome appelait à des « cortèges multiples, incontrôlés et inventifs », sous un mot d'ordre venu de Hong Kong : « Sois comme l'eau ». Le lendemain, la police n'a pas tenu les centres-villes. Le pouvoir parle de concertation, d'autres d'un ordre spontané. Les faits ne donnent raison ni aux uns ni aux autres.

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Le texte a été publié le vendredi 16 octobre par Contre-Attaque, un site d'information de la mouvance autonome. Il recommandait de ne pas défiler en bloc, de multiplier les cortèges, de les rendre « incontrôlés et inventifs ». Il reprenait le mot d'ordre des manifestants de Hong Kong en 2019, emprunté à Bruce Lee : sois comme l'eau. Le lendemain, de petits groupes très mobiles ont couru d'une rue à l'autre, de Limoges à Marseille, et les policiers ont décrit eux-mêmes un débordement « rarement vécu ».

Depuis, deux récits s'affrontent. Le ministre de l'Intérieur évoque un désordre semé « de manière concertée ». D'autres y voient un ordre spontané, une foule sans tête qui se serait organisée seule. Il faut regarder les pièces avant de choisir. Elles ne confirment ni l'un ni l'autre.

L'humeur de Veerle Daens : le maire qui se déclarait à lui-même
Lundi midi, les maires défendent leur mairie. Avant ça, ils doivent déclarer la manifestation… à leur propre mairie, trois jours francs à l'avance.
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Qui était dans la rue le 17 octobre

L'appel est né sur les réseaux sociaux début septembre, à l'initiative de figures issues des Gilets jaunes, sans chef désigné ni organisation déclarante. Une coalition s'y est agrégée en un mois, dont Euronews dressait la liste la veille : la CGT et Solidaires, l'intersyndicale des chauffeurs VTC, la Confédération paysanne, La France insoumise et le Parti communiste, les syndicats lycéens et étudiants, les organisateurs des marches pour le climat, les collectifs de « Bloquons tout », le mouvement de blocage né en septembre 2025. Les revendications allaient de la vie chère au budget, de l'école à la police.

Une carte collaborative en ligne recensait plus de 1 300 actions. Le ministère en comptait 250. Personne, ni d'un côté ni de l'autre, n'avait la vue d'ensemble.

À côté de cette foule déclarée se tenaient deux autres populations. Des noyaux militants rompus à l'affrontement, que les syndicats de police désignent sous le

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Reportage : mais qui donc a livré Paris aux incendiaires ?

Par Eric V.

Comme d'habitude dans nos colonnes, j'ai couvert la manifestation de ce jour et je vous en reporte des images au plus près de ce qui s'y est passé. Nous sommes loin de pouvoir faire tous les comptes à 20 heures, et la nuit qui s'annonce a de nombreuses "chances" d'être très violente. Mais voici un premier point forcément parcellaire !

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Premier point, essentiel : je tiens la manifestation d'aujourd'hui pour une insurrection, ou une première étape vers une insurrection contre l'ordre établi. Beaucoup aiment à y voir des violences urbaines, ou des pillages. Bien sûr, il y a eu des pillages, il y a eu des violences. Mais ce serait, de mon point de vue, passer à côté de la nature du mouvement que de ne pas voir l'événement dans son ensemble : une jeunesse en dehors du "système" , accompagnée de radicaux, a parcouru Paris pour défier et contester l'ordre en place, ce qui n'exclut, pour certains, le pillage de magasins en bonne et due forme.

Deuxième point, tout aussi essentiel : la Préfecture de Police n'est pas parvenue à imposer un trajet clair aux manifestants, de telle sorte que très vite la mobilisation s'est éparpillée en une multitude de cortèges sauvages, dont l'un semble ce soir vouloir prendre l'Élysée. Nous ne sommes donc pas face à une manifestation classique, mais face à une sorte de guérilla urbaine.

Reportage : mais qui donc a livré Paris aux incendiaires ?

Troisième point, encore plus essentiel : les forces de l'ordre étaient manifestement trop peu nombreuses à Paris (reste à comprendre pour quoi) et manifestement mal équipées. Selon les informations recueillies sur place, à 15h30, des compagnies entières étaient en rupture de munition, et ne disposaient plus que de matraques pour repousser des manifestants ou des émeutiers bien plus nombreux et bien plus déterminés.

Reportage : mais qui donc a livré Paris aux incendiaires ?

Dans ce contexte, comme on dit au football, les manifestants ont clairement dominé le match.

Enfin, et surtout, le mouvement a attiré des gens de tous horizons et de tous âges, pour l'essentiel tout à fait pacifiques et venus simplement exprimer leur grogne. Ce point est capital, car la manifestation n'a pas attiré que des lycéens ou des étudiants, ni des casseurs. Elle était massivement faite de gens ordinaires qui voulaient s'exprimer sans violence.

Reportage : mais qui donc a livré Paris aux incendiaires ?
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L'étrange stratégie policière

Reste que de nombreuses questions seront à poser sur cette journée. Au premier chef sur la stratégie policière, qui n'a pas manqué d'étonner.

Dès 12h, des troubles ont éclaté entre les premiers participants, dont des Gilets Jaunes historiques comme Jérôme Rodriguez, et la police, place de la République. Immédiatement, la place a été nassée par la police, et ceux qui se trouvaient dans la nasse ont entamé une tournante de charges : tantôt, les manifestants chargeaient la police et s'essuyaient du gaz lacrymogène, tantôt la police les chargeaient et les repoussaient de l'autre côté de la place.

Dans le même temps, la police interdisait l'accès à la place pour ceux qui n'étaient pas arrivés assez tôt (la manifestation devait débuter à 14h). Les gens affluaient en masse de toutes les rues convergents vers la place. Empêchés d'accéder à la République, ces manifestants se sont répandus dans Paris, souvent dans des cortèges sauvages. Certains prenaient la route de la Bastille, d'autres du Marais, d'autres encore... de l'Élysée.

Reportage : mais qui donc a livré Paris aux incendiaires ?
Reportage : mais qui donc a livré Paris aux incendiaires ?

C'est ainsi que la stratégie policière a produit le désordre : au lieu de les canaliser dans une manifestation mobile, elle les a dispersés et livrés à eux-mêmes.

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15h : les premiers désordres, sans intervention policière

Cette stratégie de dispersion des manifestants a conduit à de rapides désordres. Partout, des petits groupes de casseurs et de provocateurs profitaient de l'absence de la police pour dresser des barricades et incendier le matériel urbain qu'ils trouvaient à proximité. Ce fut notamment vrai dans le Marais totalement abandonné par la police.

Reportage : mais qui donc a livré Paris aux incendiaires ?
Reportage : mais qui donc a livré Paris aux incendiaires ?
Reportage : mais qui donc a livré Paris aux incendiaires ?
Reportage : mais qui donc a livré Paris aux incendiaires ?

La police est restée cantonnée place de la République, où des émeutiers semaient la terreur et le chaos, et a laissé les "quartiers" adjacents aux insurgés, souvent à la recherche d'un but pour manifester.

Dans cet étrange contexte, les rues comptaient encore des manifestants sincères et pacifiques, mais il devenait évident que les perturbateurs prenaient le dessus.

17h : l'heure du pillage et de la casse

Vers 17 heures, une police épuisée, manquant de munitions, et déforcée car de nombreuses unités étaient parties à l'Élysée pour protéger le Palais menacé par des manifestants déterminés à en découdre, faisait péniblement face à des nuées de voyous place de la République et alentour.

Là, le spectacle du chaos faisait peine à voir :

Reportage : mais qui donc a livré Paris aux incendiaires ?
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Dans tous les cas, le pouvoir a donné le sentiment d'être sur la défensive, et désormais alourdi pour un corps préfectoral incapable de faire respecter l'ordre le plus élémentaire.

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17 octobre : convergence des luttes ou récupération par les auxiliaires de l'ordre macroniste ?

Par Eric V.

République, boulevard Voltaire, Nation : le parcours n'a été fixé que ce matin, et il est contesté par les manifestants. Entre-temps, la CGT, LFI et le NPA ont déclaré les cortèges, et l'intersyndicale a déjà fixé la suite au 5 novembre. Le Grand soir annoncé a son service d'ordre.

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Ce vendredi matin, la préfecture de police a voulu trancher : le cortège parisien partirait de la place de la République et s'arrêterait place de la Nation. Il aura fallu trois jours pour en arriver là. Jeudi, le préfet Patrice Faure avait interdit le parcours déclaré par les étudiants de l'Interfac, de République à la Concorde, au nom de « risques sérieux de troubles à l'ordre public ». Il avait refusé dans la foulée celui des Gilets jaunes et des syndicats, de l'Opéra à la Bastille, et proposé à la place un détour par Clichy, Pigalle et Barbès, que personne ne voulait.

Le mouvement, lui, n'a ni chef ni bureau. Il est né sur les réseaux, contre le prix du gazole et la vie chère, et il s'est grossi en route des lycéens, des étudiants, puis des syndicats. Une carte collaborative recense plus de mille actions ; une source proche du ministère de l'Intérieur en compte 200 à 300, dont une soixantaine de manifestations. À Paris, les autorités attendent entre 20 000 et 40 000 personnes.

Le pouvoir a peur, et il ne s'en cache pas. Laurent Nuñez a réuni cette semaine les chefs de la police, de la gendarmerie et du renseignement ; il a briefé les préfets par visioconférence ; il annonce 50 à 100 black blocs dans des villes comme Nantes, Rennes ou Lyon, et promet « une intervention ferme et immédiate » contre tout blocage durable. Sébastien Lecornu, qui parlait déjà le 1er octobre de « violences urbaines » à propos des lycées, n'a pas changé de vocabulaire.

Qu'est-ce qui fait trembler un ministre de l'Intérieur à la veille d'un samedi d'automne ? Pas les vitrines, il en a vu d'autres. C'est un mot, que la gauche française se transmet comme un bijou de famille depuis cent cinquante ans : la convergence des luttes. L'idée que les colères, en se rejoignant dans la rue, finiront par faire tomber le pouvoir d'un coup, un soir, comme un fruit trop mûr. Le Grand soir.

Ce Grand soir est-il possible le 17 octobre ? Personne n'a de boule de cristal. Mais on peut regarder comment la machine est montée, et la machine dit déjà beaucoup.

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Une colère partout, et nulle part réunie

Commençons par concéder ce qui est vrai : la colère existe, et elle est profonde. Le pouvoir d'achat arrive en tête des préoccupations des Français dans l'enquête Toluna-Harris d'octobre. Plus d'un millier de lycées ont été touchés par les blocages depuis la fin septembre, pour des professeurs absents et jamais remplacés. Les chefs d'entreprise voient arriver un budget qui taxe la transmission de leur société, les automobilistes un gazole qui ne redescend pas, les étudiants un Parcoursup qu'ils détestent, et les fonctionnaires une grève programmée pour le 5 novembre.

Seulement, cette colère est émiettée. Chacun la porte dans son coin, avec sa revendication, son vocabulaire et son calendrier. Le lycéen de Créteil ne demande pas la même chose que l'artisan de la Somme, qui ne demande pas la même chose que l'agent des finances publiques. Ce sont des braises éparses, pas un incendie.

Le pouvoir le sait, et c'est précisément ce qui l'inquiète : des braises éparses peuvent se rejoindre. La fusion de ces colères produirait une réaction chimique dont personne ne connaît la formule, et c'est cette inconnue, plus que le nombre, qui tient éveillés les préfets.

Reste à savoir si les Grands soirs existent vraiment. C'est l'une des images les plus chères à l'imaginaire français, et l'une des moins démontrables. Le 14 juillet 1789, on prend la Bastille, et l'on en fait l'acte de naissance de la Révolution. Mais les États généraux siégeaient depuis le 5 mai, les députés du tiers s'étaient proclamés Assemblée nationale le 17 juin et avaient juré au Jeu de paume le 20 de ne pas se séparer. Personne ne peut prouver que la Révolution n'aurait pas eu lieu sans la prise d'une forteresse qui ne gardait plus que sept prisonniers. Faut dire que le soir fait une meilleure gravure que le mois de procédure qui l'a précédé.

Je soupçonne donc le Grand soir d'être un récit après coup plus qu'un mécanisme. Mais le simple fait que le ministère de l'Intérieur passe sa semaine à le redouter prouve une chose : beaucoup, au sommet de l'État, le croient possible. Laurent Nuñez ne réunit pas tous les préfets en visioconférence pour un défilé.

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Le système a de l'instinct

Face à cette peur, le système ne réfléchit pas, il réagit, et il réagit plutôt bien. Il n'a besoin ni de complot ni de chef d'orchestre : il a des réflexes, polis par des décennies de cortèges.

Le premier réflexe appartient à la préfecture. Fixer un parcours la veille au matin, ce n'est pas de l'indécision, c'est une technique. Un trajet connu trop tôt attire des cars de province, des groupes organisés, des rendez-vous ; un trajet connu trop tard décourage les arrivées massives et laisse aux seuls Parisiens le soin de remplir les boulevards. Le parcours République–Nation, par le boulevard Voltaire, est celui de tant de manifestations syndicales depuis un demi-siècle : large, droit, facile à fermer aux deux bouts. On ne marche pas sur l'Élysée en descendant vers la Nation.

Les auxiliaires

Mais la préfecture ne fait que la moitié du travail. L'autre moitié, la plus délicate, elle ne peut pas la faire elle-même. Elle revient à la gauche installée, et d'abord à la CGT.

Le 13 octobre, la confédération a annoncé qu'elle rejoindrait les manifestations de samedi, pour faire barrage, dit-elle, aux « tentatives de détournement » de l'extrême droite. Le 15, Matignon citait La France insoumise, le NPA et la CGT parmi ceux qui déclaraient des cortèges. Avec eux arrivent un service d'ordre, des chasubles, un camion sono, et surtout des revendications. À Dijon, le communiqué de Solidaires réclame l'indexation des salaires et la taxation des superprofits ; le prix du gazole n'y figure plus. Et l'étape suivante est déjà fixée : la grève du 5 novembre, décidée par cinq confédérations avant même que la rue ne bouge.

Je ne dis pas que la CGT travaille pour Matignon. Je dis qu'elle fait samedi exactement ce que Matignon ne peut pas faire : donner à une colère sans adresse un parcours, un ordre du jour et une date de rendez-vous. Dans une armée, on appelle cela des auxiliaires.

Ce n'est pas nouveau, c'est très français. En mai 1968, pendant que les étudiants dépavaient le Quartier latin, la CGT de Georges Séguy se méfiait d'eux comme de la peste, et c'est avec elle que Georges Pompidou négocia, rue de Grenelle, jusqu'au 27 mai, une hausse de 35 % du salaire minimum. Le Grand soir s'est conclu par un accord salarial, puis, un mois plus tard, par une Chambre introuvable de droite. On peut y voir une trahison. J'y vois plutôt un savoir-faire.

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Du collectif à l'hybride

Mettons bout à bout ce que nous avons sous les yeux. Un trajet défini et déclaré. Un service d'ordre. Des organisations responsables, qui ont un siège, un bureau et des interlocuteurs en préfecture. En une semaine, le 17 octobre est passé du collectif insaisissable, que personne ne pouvait convoquer ni disperser, à un mouvement structuré. Hybridé, pour être exact.

Le politologue néerlandais Cas Mudde a donné l'outil le plus utile pour comprendre ce qui se passe. Dans un article de 2004 devenu classique, « The Populist Zeitgeist », publié par la revue Government and Opposition, il définit le populisme comme une idéologie qui sépare la société en deux groupes homogènes et antagonistes, « le peuple pur » et « l'élite corrompue », et qui veut que la politique exprime la volonté générale du peuple. Il ajoute surtout que c'est une idéologie « mince » : elle dit contre qui l'on se bat, pas ce que l'on veut construire. Pour durer, elle doit donc s'attacher à une idéologie « épaisse », une idéologie hôte, le nationalisme à droite, le socialisme à gauche, qui lui fournit un programme, des cadres et une doctrine.

Les Gilets jaunes de 2018 étaient le cas d'école d'un populisme mince à l'état pur : « eux » contre « nous », le référendum d'initiative citoyenne, et rien d'autre. C'est ce qui les rendait insaisissables, et c'est aussi ce qui les a fait mourir, faute d'hôte. Ceux de 2026 en ont trouvé un en trois jours. La CGT, Solidaires et La France insoumise leur apportent l'épaisseur : l'indexation, les superprofits, le barrage. Ils y gagnent un service d'ordre et une date au 5 novembre. Ils y perdent le rond-point.

Et vous, qui attendez peut-être de ce samedi qu'il fasse ce que vous n'osez pas faire vous-même ? Le Grand soir a cette commodité qu'il dispense de tous les petits matins. On le délègue à la rue comme on délègue tout le reste, et quand la rue le délègue à son tour à un syndicat, on s'étonne qu'il ait fini rue de Grenelle.

Dernier mot

Samedi soir, il y aura peut-être beaucoup de monde place de la Nation, et l'on parlera d'un succès. Je le souhaite à ceux qui défilent, dont beaucoup ont d'excellentes raisons d'être là.

Mais un cortège qui part de République à l'heure dite, sous chasuble CGT, avec un rendez-vous fixé au 5 novembre, ne prend pas de Bastille. Il arrive à la Nation, il se disperse, et il rentre en RER. Il y a peu de risques que le 17 octobre se transforme en insurrection : le pouvoir a pris ses précautions, et ses auxiliaires ont pris les leurs.

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