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Taïwan ou la grande bascule

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M. Trump en visite à Pélin avec M. Xi en mai 2026
cc0 Daniel Torok

Le sommet qui a réuni les présidents américain et chinois lors de la visite de M. Xi Jinping aux États-Unis, du 23 au 25 septembre, invite à mesurer un renversement géopolitique – et à s'interroger sur un autre.

Au milieu des années 1980, la question de Taïwan ne figure pas au rang des priorités géopolitiques de la planète. Depuis 1979, Washington a établi des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (RPC). La priorité est alors d'affaiblir l'Union soviétique en jouant des tensions qui l'opposent à la Chine. Dans le grand jeu planétaire, Taïwan ne représente qu'« un problème insignifiant », selon un document du Congrès américain daté de février 1982.

Le « problème insignifiant » d'hier se trouve désormais tout en haut de la liste des questions brûlantes qui opposent Washington et Pékin. Le statut de l'île offre depuis longtemps à Washington une marge de manœuvre : si le traité de San Francisco établit que le Japon « renonce » à Taïwan, il ne précise pas à qui elle doit revenir. Après l'effondrement du bloc soviétique, alors que la Chine apparaît comme un rival possible des États-Unis, cette ambiguïté prend une nouvelle valeur stratégique.

M. Xi aurait sans doute aimé acter un nouveau renversement, à l'occasion de sa visite officielle, en obtenant des États-Unis qu'ils « adhèrent à la position correcte consistant à s'opposer à “l'indépendance de Taïwan” » — ce qui aurait, de nouveau, renvoyé l'île au rang de question géopolitique « insignifiante ». Que M. Trump se soit gardé de répondre publiquement, à M. Xi comme aux journalistes, pourrait signifier qu'il compte toujours sur l'île comme atout de négociation.

Dans nos archives

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Cet institut au parfum d'ambassade

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Chen Ching-Yuan. — « Card Stunt XXIV — A line with me », (Cascade de cartes — Une ligne avec moi), 2020
© Chen Ching-Yuan - Galerie Mor Charpentier, Paris

Dans le district de Neihu, en périphérie de Taipei, l'American Institute in Taiwan (AIT) se fait relativement discret. Pas de drapeau, ni de marines en armes, ni de voitures avec plaques diplomatiques ; seul un sceau représentant l'aigle des États-Unis à la porte d'entrée rappelle à qui le bâtiment appartient. Inauguré en 2018, l'institut s'est éloigné du quartier de Xinyi où se retrouvent généralement les structures diplomatiques du monde entier, des « représentations » d'États — et non des ambassades — car la plupart des nations ne reconnaissent pas Taïwan comme pays.

D'une valeur de 255 millions de dollars (190 millions d'euros), l'« ambassade de facto », comme on l'appelle, possède néanmoins des dimensions colossales. Si l'on y ajoute les bureaux à Kaohsiung, deuxième ville de l'île, la présence américaine rassemble près de 500 employés (contre 1 300 à Pékin). Officiellement, l'AIT se définit comme une organisation à but non lucratif financée par le gouvernement des États-Unis. Officieusement, il constitue l'un de leurs bâtiments diplomatiques les plus chers d'Asie.

Selon M. Luke Martin, responsable des affaires culturelles, l'AIT est structuré « comme n'importe quelle ambassade : il y a un responsable des affaires politiques, économiques, culturelles, un bureau des relations presse, des départements chargés du commerce, de l'agriculture, de la défense (1) ». M. William A. Stanton, directeur entre 2009 et 2012, ne s'en cache pas : « L'AIT a toujours été, dans les faits, une ambassade. Globalement, notre mandat est d'améliorer les relations entre Taïwan et les États-Unis. (…) La plus grande différence réside dans les noms que l'on emploie. La “chancellerie politique” est appelée “affaires générales”. J'étais officiellement “directeur”, mais les Taïwanais m'appelaient “Monsieur l'ambassadeur”. » Il n'est pas nommé par la Maison Blanche ni confirmé par le Sénat à l'instar des autres ambassadeurs, mais il assume les mêmes fonctions. « Au lieu de recevoir ma lettre de la part du président, je l'ai reçue de la part d'Hillary Clinton [alors secrétaire d'État] », souligne l'ancien diplomate. Il vit toujours à Taïwan et il enseigne comme professeur invité à la prestigieuse université Chengchi, à Taipei (2).

Après sa reconnaissance de la République populaire de Chine, en 1979, Washington a déménagé son ambassade à Pékin et pris une série de mesures évitant toute présence officielle à Taïwan. Avant 2002, explique encore M. Stanton, les employés américains devaient démissionner de leurs fonctions de diplomate avant d'accepter un poste à Taipei. Tout comme les militaires. Cela n'est plus le cas.

Les relations taïwano-américaines prennent une tournure de plus en plus officielle, notamment depuis la présidence de M. Donald Trump. Cette évolution a alimenté les tensions déjà existantes entre les deux rives du détroit de Formose depuis l'élection, en 2016, de la présidente Tsai Ing-wen. Le 10 janvier 2021, juste avant l'investiture de M. Joseph Biden, le secrétaire d'État Michael Pompeo a même annoncé que « les règles instaurées dans le but d'apaiser Pékin devraient être caduques ». Il a levé toutes les restrictions concernant les contacts entre officiels américains et taïwanais.

Aujourd'hui, démocrates comme républicains soutiennent une politique « dure » envers Pékin. M. Biden a d'ailleurs invité la représentante de Taïwan aux États-Unis, Mme Hsiao Bi-khim, à sa cérémonie d'investiture. Des visites de personnalités américaines, à un niveau de responsabilité jamais atteint depuis 1979, ont eu lieu : que ce soit celle du ministre de la santé Alex Azar, en mars 2020 (sous l'administration Trump), ou celle de l'ambassadeur américain aux îles Palaos, où Washington envisage de créer une nouvelle base militaire, le 1er avril 2021.

Le porc dopé à la ractopamine désormais autorisé

Pour Mme Hsiao, « la défense et la sécurité constituent l'objectif premier [pour Taïwan]. Viennent ensuite le champ des relations économiques et, en troisième position, notre participation internationale et nos autres partenariats politiques », ainsi qu'elle le confie dans une interview au magazine spécialisé dans l'actualité de l'Asie-Pacifique The Diplomat, le 9 février 2021.

Taïwan et les États-Unis ne sont liés par aucun accord de défense. Mais, par le Taiwan Relations Act, signé en 1979, ces derniers se sont engagés à fournir aux 23,5 millions d'habitants de l'île les moyens de se défendre. Washington dispose d'un quasi-monopole sur les ventes d'armes (à l'exception de quelques livraisons, notamment en provenance de la France). Les directeurs successifs de l'AIT mesurent d'ailleurs leur succès au montant des contrats signés : « Durant mon mandat, nous avons vendu pour environ 13 milliards de dollars d'armement [9,6 milliards d'euros], un chiffre d'affaires légèrement inférieur à celui réalisé sous Trump », souligne M. Stanton.

Le 9 juillet 2019, le Congrès américain approuve la vente de 66 avions de combat multirôle F-16V, 108 chars M1A2T Abrams, 250 missiles de défense aérienne Stinger, et d'autres armes. L'administration Trump a mis au point un système d'évaluation des besoins (need-based review system) qui permet de répondre plus rapidement aux demandes en équipements militaires de Taipei. En novembre 2020, « l'état-major de la marine taïwanaise a confirmé, pour la première fois, la présence d'un corps de marines américains d'active — et non de retraités — stationnés sur la base navale de Zuoying (3) » au sud de l'île, afin de former pendant quatre semaines les militaires taïwanais.

Toutefois Washington refuse de vendre des F-35 capables de faire face aux avions de chasse chinois, voulant rester le seul et unique gardien de l'équilibre géostratégique dans la région. « L'objectif n'est pas d'inverser le rapport de forces actuel », explique Yeh Yao-Yuan, chef du département des études internationales à l'université de Saint-Thomas, à Houston, pour justifier la décision américaine.

Si l'administration Tsai et la presse internationale se félicitent de ces étroites relations taïwano-américaines, l'opposition y voit un danger. Le porte-parole du Kuomintang, M. Ho Chih-Yung, estime que « malheureusement, le gouvernement a cessé de poursuivre une politique prudente entre les États-Unis et la Chine ; il a choisi de devenir un pion dans l'échiquier géopolitique entre les deux grandes puissances ». Ce parti très anticommuniste, qui a longtemps considéré la réunification sous son égide, avec la Chine comme l'objectif absolu, est désormais largement divisé. Une partie de ses membres revendiquent désormais le « statu quo pacifique » : Washington comme allié sur le plan stratégique, la Chine comme partenaire économique essentiel. À l'opposé, le Parti démocrate progressiste (DPP) au pouvoir voit les États-Unis comme un allié de premier plan pour contrer la pression chinoise et se rapprocher de l'indépendance, largement soutenue par la jeune génération (lire l'article ci-dessus), tout en prônant, lui aussi, un « statu quo pacifique ». « Taïwan n'a pas intérêt à prendre parti alors qu'elle négocie avec deux puissances majeures dont les intérêts sont antagonistes, nous précise M. Ho. Car personne ne veut voir de conflits éclater. » Selon Yeh Yao-Yuan, la relation actuelle est, au contraire, équilibrée : « Taïwan a besoin de l'assistance des États-Unis afin de préserver sa souveraineté, les États-Unis ont besoin de Taïwan pour faire avancer leurs intérêts stratégiques et contrer la Chine. »

Et Mme Tsai ne rate pas une occasion de montrer l'efficacité de ce rapprochement. Le 6 juin 2020, les trois lettres « USA », visibles de loin, barraient la façade du Grand Hotel, monument représentatif de la capitale, en remerciement du don de 750 000 vaccins. Quatorze jours plus tard, l'Amérique annonçant l'envoi de 2,5 millions de vaccins, c'était à la très emblématique tour Taipei 101 d'afficher : « Vive l'amitié entre les États-Unis et Taïwan ».

Il faut dire qu'il n'y a presque plus une ombre au tableau depuis que la présidente a levé, en août 2020, un point de constante tension : l'interdiction d'importer du porc américain élevé à la ractopamine, substance destinée à doper les muscles des animaux et interdite en Europe, notamment. Cette question empoisonne l'accord-cadre sur le commerce et les investissements (en anglais, Trade and investment framework agreement, TIFA) signé en 1994 entre Washington et Taipei, plusieurs fois suspendu à cause des produits carnés. Le gouvernement taïwanais espère que la reprise des discussions mènera à un large accord de libre-échange, permettant de rompre la dépendance à la Chine, toujours premier partenaire commercial.

Un lobby peu médiatisé mais très efficace

Certes, Mme Tsai ne cesse d'affirmer que, à la différence de M. Chen Shui-bian, son prédécesseur du DPP à la présidence (2000-2008), elle ne se prononce pas pour l'indépendance de l'île. Mais, en sous-main, celle-ci recherche toujours plus de garanties et d'officialité. « Renforcer la capacité de dissuasion de Taïwan est crucial pour notre survie sur le long terme », résume Mme Hsiao (4).

À Washington, le lobby taïwanais, qui reste bien moins médiatisé que le lobby israélien, joue un rôle majeur, notamment pour encourager la vente d'armes. «  [Des think tanks] produisent des analyses clairement faites pour peser sur la politique extérieure des États-Unis (…) mais ils ne mentionnent pas directement qu'elles sont financées par la représentation de Taïwan à Washington », nous assure Eli Clifton, chercheur au Quincy Institute for Responsible Statecraft, favorable à la démilitarisation de la politique extérieure américaine. Ainsi le Project 2049 Institute fait partie de ces organisations exerçant leur influence en coulisses. Financé par Taipei et l'industrie de l'armement américaine, l'organisme publie de nombreux articles plaidant pour que Washington défende la participation de l'île aux organisations internationales, renforce la légitimité de l'AIT et encourage l'intégration économique entre les alliés du Pacifique. D'autres études agitent le spectre d'une invasion chinoise (5).

Elles ne manquent pas de mettre en avant le discours de M. Xi Jinping, pour les 100 ans du Parti communiste chinois, le 1er juillet 2021. Appelant à « faire progresser la réunification pacifique de la patrie » et à « faire résolument échec à toute tentative visant à l'“indépendance de Taïwan” » (6), celui-ci lance cette menace à peine voilée : « Nul ne doit sous-estimer la détermination, la volonté et la compétence du peuple chinois pour défendre la souveraineté nationale et l'intégrité du territoire. »

Quant au rôle exact de l'AIT, la direction de cette vraie-fausse ambassade a refusé de répondre à nos questions, et l'arrivée de la nouvelle directrice Mme Sandra Oudkirk, n'y a rien changé. Même mutisme du côté du ministère de la défense taïwanais. Alors qu'« il y a forcément des canaux pour parler de militaires à militaires, note Hugo Tierny, doctorant spécialisé sur les questions de défense dans le détroit de Taïwan, cette partie des relations se caractérise par une grande discrétion ». Le moins que l'on puisse dire.

Voir en ligne : /2021/10/HERAIT/63634

(1) Interview de M. Luke Martin, The KK Show #67, YouTube, 16 février 2021.

(2) En poste en Chine, en Australie et en Corée du Sud, notamment, ce diplomate a reçu la médaille du « service civil exceptionnel » du département de la défense des États-Unis, pour ses contributions au commandement des forces américaines en Corée de 2006 à 2009.

(3) Catherine Bouchet-Orphelin, « Exercices militaires conjoints des marines. La gifle américaine », Asie21-Futuribles, n° 144, Paris, novembre 2020.

(4) Shannon Tiezzi, « What to expect from US-Taiwan relations in 2021 (and beyond) », interview de Mme Hsiao Bi-khim, The Diplomat, Arlington (États-Unis), 11 février 2021.

(5) Jae Chang, « Coordinated competition in the Indo-Pacific », Project 2049 Institute, Arlington, 1er juillet 2021.

(6) Discours intégral en français disponible sur le site de Xinhua, Pékin.

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Washington et Pékin jouent avec le feu

Que cherchait Mme Nancy Pelosi, troisième personnage de l'État américain, en se rendant début août à Taipei ? Un simple coup de publicité ? Ou voulait-elle provoquer Pékin, obligeant M. Joseph Biden et son gouvernement à accélérer le changement de la politique historique des États-Unis ? Celle-ci combine la reconnaissance d'« une seule Chine » et une certaine protection de Taïwan.

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Chou Tai-chun. — « Détails triviaux dans l'incident », 2021
© Chou Tai-chun - www.choutaichun.com - Liang Gallery, Taipei

Bien avant que l'avion de la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi ne touche le sol taïwanais le 2 août dernier, les relations sino-américaines se trouvaient déjà dans une spirale négative. M. Joseph Biden et son gouvernement s'étaient attachés à tisser un réseau d'alliances hostiles pour encercler la Chine ; de son côté, Pékin multipliait les manœuvres militaires agressives en mer de Chine orientale et en mer de Chine méridionale. Il reste que leurs relations bilatérales ne s'étaient pas détériorées au point de rendre impossible tout dialogue de haut niveau sur le changement climatique ou sur d'autres questions vitales. Pour preuve, les présidents Biden et Xi Jinping ont discuté de ces sujets, lors de leur entretien par visioconférence, le 28 juillet.

En fait, la visite de Mme Pelosi a créé une nouvelle faille dans la relation entre les deux puissances, balayant toute perspective de coopération. Ne subsiste qu'une rivalité militaire exacerbée.

Depuis le rétablissement des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (RPC) en 1978, sous l'administration de James Carter (1977-1981), les dirigeants américains ont toujours adhéré (au moins publiquement) au principe d'une « Chine unique », Taïwan et le continent constituant un seul pays bien que ne dépendant pas nécessairement d'une même entité politique. Ce que résume la célèbre formule adoptée un peu plus tard « Une Chine, deux systèmes ». Dans le même temps, avec le Taiwan Relations Act (TRA) voté par le Congrès en 1979, les États-Unis sont tenus de livrer des armes défensives à Taipei selon ses besoins et de considérer toute tentative chinoise de modifier le statut de l'île par la force comme un fait « extrêmement préoccupant » — une formulation connue pour son « ambiguïté stratégique », dans la mesure où elle ne dit pas clairement si Washington interviendrait ou pas.

Combinés, ces deux préceptes ont jusqu'ici contribué à garantir une forme de stabilité : en laissant supposer l'existence d'un lien intrinsèque entre Taïwan et le continent, le principe d'« une seule Chine » dissuade Pékin de toute tentative précipitée de s'emparer de l'île ; de son côté, l'« ambiguïté stratégique » laisse les Taïwanais comme les Chinois dans l'incertitude sur la réponse américaine en cas de déclaration d'indépendance des premiers ou de projet d'invasion des seconds. De quoi dissuader les uns et les autres de toute prise d'initiative irréfléchie (1).

Degré de tolérance abaissé

Même si les dirigeants américains assurent toujours adhérer à ces deux principes, les plus hauts responsables du gouvernement et du Congrès ont donné l'impression ces derniers mois qu'ils s'en étaient éloignés, au profit d'une politique suggérant l'existence de deux États : la Chine d'une part, Taïwan de l'autre (« one China, one Taïwan ») et en faveur d'une plus grande « clarté stratégique ». M. Biden lui-même y a contribué : interrogé sur Cable News Network (CNN) pour savoir si Washington défendrait Taïwan en cas d'attaque chinoise, il a répondu clairement. « Nous sommes tenus de le faire (2) », a-t-il déclaré, bien que ce ne soit pas la ligne officielle.

Le président comme d'autres dirigeants ont aussi suggéré un changement de politique, en cherchant à obtenir de leurs alliés dans la région — l'Australie, le Japon et la Corée du Sud — qu'ils s'engagent à assister les forces américaines, dans le cas où celles-ci seraient impliquées dans une guerre contre la Chine. De plus, le Congrès a encouragé ce processus en apportant un soutien bipartite aux livraisons d'armes à Taïwan, en y organisant à de nombreuses reprises des visites de délégations de niveau élevé et en projetant de modifier le TRA de 1979 pour en finir avec l'« ambiguïté stratégique », laquelle serait remplacée par un engagement ferme à aider l'île à se défendre (3). La Chine a observé ces développements avec un désarroi grandissant. Pour ses dirigeants — et particulièrement pour M. Xi, qui brigue un troisième mandat de cinq ans au poste suprême de premier secrétaire du Parti communiste et de président de la RPC —, la réunification s'est imposée comme l'objectif ultime de la politique gouvernementale, une condition sine qua non de la « renaissance » nationale (4). « Le peuple chinois, fort de plus de 1,4 milliard de personnes, est déterminé à défendre résolument la souveraineté de la Chine et son intégrité territoriale, a-t-il déclaré à M. Biden lors de leur échange du 28 juillet, selon le communiqué chinois. Nul ne peut s'opposer à la volonté du peuple, et quand on joue avec le feu, on finit par se brûler (5). »

Mme Pelosi savait parfaitement que sa visite ne pourrait conduire qu'à aggraver la situation. Les responsables du Pentagone comme ceux de la Maison Blanche l'ont avertie que l'effectuer à ce moment-là susciterait l'ire des dirigeants chinois et provoquerait d'une façon ou d'une autre une réaction cinglante de leur part. Elle a malgré tout fait le choix de se rendre à Taipei — tout en s'assurant d'attirer au maximum l'attention internationale en faisant planer le doute sur sa visite. On ne peut pas ne pas se dire qu'elle a fait le voyage avec la ferme intention de provoquer et d'accélérer le processus d'inflexion de la politique américaine vers la doctrine « la Chine d'une part, Taïwan de l'autre », avec tous les risques que cela comporte.

Si telle était son intention, son entreprise a largement été couronnée de succès. En dépit des efforts déployés par les responsables de la Maison Blanche pour assurer leurs homologues chinois de la séparation des pouvoirs au sein du système politique américain, Pékin a eu du mal à croire que Mme Pelosi ne représentait qu'elle-même — et non le gouvernement des États-Unis. Aux yeux des dirigeants chinois, cette visite n'est que l'aboutissement d'une campagne conjointe du Congrès et de la Maison Blanche pour répudier le principe d'une seule Chine, un premier pas vers la reconnaissance de Taïwan comme État indépendant. L'administration Biden a bien tenté de sauver la situation en soulignant avec insistance qu'« aucun changement » n'était intervenu dans sa politique, mais ces déclarations n'ont pas semblé convaincre.

Le 10 août, une semaine seulement après le voyage de Mme Pelosi, le Bureau d'information du Conseil des affaires d'État (gouvernement) a publié un nouveau Livre blanc sur « la question de Taïwan », réaffirmant la volonté de Pékin de réaliser la réunification de l'île par des moyens pacifiques, sans exclure le recours à des moyens militaires afin de briser toute résistance de la part des forces indépendantistes taïwanaises ou de leurs soutiens étrangers : « Nous sommes prêts à créer un vaste espace [de coopération] afin de parvenir à une réunification pacifique, mais ne céderons pas le moindre pouce de terrain aux activités sécessionnistes, quelle que soit la forme qu'elles puissent prendre, peut-on lire. La question de Taïwan est une affaire intérieure qui concerne les intérêts fondamentaux de la Chine (…), aucune ingérence extérieure ne sera tolérée (6). »

Les déclarations officielles ont été accompagnées de toute une série d'opérations militaires et diplomatiques, visant à démontrer que les dirigeants avaient abaissé leur degré de tolérance à l'égard des « ingérences extérieures » comme celle de Mme Pelosi. Ils ont haussé le niveau de préparation du pays en vue d'un éventuel blocus de l'île ou même de son invasion si celle-ci s'engageait plus loin dans la voie de l'indépendance. Plusieurs mesures préoccupantes reflètent cette nouvelle position.

• Le 4 août, l'Armée populaire de libération (APL) a tiré onze missiles balistiques DF-15 dans les eaux situées à l'est, au nord-est et au sud-est de Taïwan — ce qui laisse entrevoir son intention d'organiser un blocus en cas de crise ou de conflit. Cinq d'entre eux ont atterri dans la zone économique exclusive du Japon, signe que toute guerre liée à Taïwan pourrait s'étendre rapidement à l'archipel nippon, qui abrite de nombreuses bases militaires américaines (7).

• Le 6 août, des représentants du gouvernement chinois ont annoncé que le dialogue entre les responsables de l'APL et ceux de l'armée américaine visant à prévenir toute confrontation involontaire entre leurs forces navales et aériennes respectives était interrompu. Les discussions sur des questions aussi vitales que le changement climatique et la santé mondiale sont, quant à elles, suspendues (8).

• Le 7 août, plusieurs médias d'État chinois ont annoncé que l'APL mènerait désormais « régulièrement » des exercices militaires à l'est de la ligne médiane du détroit de Taïwan (côté taïwanais), alors que les forces chinoises avaient jusqu'ici principalement mené leurs opérations à l'ouest de cette ligne (côté chinois). De quoi accentuer la pression psychologique sur l'île, tout en se donnant la possibilité d'effectuer des simulations d'une invasion.

Toutes ces mesures ont été qualifiées d'« irresponsables » et de « provocatrices » par les Américains. « Nous ne devons pas prendre en otage la coopération sur des sujets d'intérêt mondial, au nom des divergences entre nos deux pays, a déclaré le secrétaire d'État Antony Blinken lors d'une conférence de presse, à Manille, le 6 août. Les autres [pays] attendent de nous, à juste titre, que nous continuions à travailler sur les questions qui touchent à l'existence et aux moyens de subsistance de leurs peuples tout comme des nôtres (9). »

Malheureusement, les propos de M. Blinken comportent une grande part de vérité. Mais il serait erroné de tenir Pékin pour seul responsable de l'impasse dans laquelle se trouve la relation entre les deux pays. Le secrétaire d'État lui-même a consacré la plus grande partie de l'année dernière à nouer des alliances pour tenter de contenir la montée en puissance de la Chine, et à adresser aux dirigeants chinois des ultimatums sur un large éventail de problèmes internes, tels que la persécution des Ouïgours du Xinjiang ou la répression politique à Hongkong — ultimatums auxquels ils ne pouvaient céder. Certes, M. Blinken a aussi appelé à une coopération accrue en matière de changement climatique, mais toujours dans un second temps. Du point de vue chinois, c'est Washington qui prend en otage les discussions sur les sujets à enjeu crucial pour la planète.

N'est-il pas temps de mettre fin à ce petit jeu consistant à rejeter sur l'autre la responsabilité de la situation, et de reprendre des discussions sur les mesures permettant de réduire le risque d'un conflit violent ? Les États-Unis devraient s'engager à ne plus faire transiter leurs navires de guerre par le détroit de Taïwan, et Pékin à ne pas en franchir la ligne médiane avec leurs forces militaires. S'il est impossible de revenir à l'ère de l'avant-visite de Mme Pelosi, tout doit être fait pour empêcher que cette nouvelle configuration ne dégénère en conflit armé.

Voir en ligne : /2022/09/KLARE/65064

(1) Lire Michael J. Green et Bonnie S. Glaser, « What is the US “one China” policy, and why does it matter ? », Centre d'études stratégiques et internationales, Washington, DC, 13 janvier 2017.

(2) John Ruwitch, « Would the US defend Taiwan if China invades ? Biden said yes. But it's complicated », National Public Radio (NPR), Washington, DC, 28 octobre 2021, www.npr.org

(3) Cf. Olivier Knox, « Senate looks to update and deepen US-Taiwan relationship », Washington Post, 1er août 2022.

(4) Lire Tanguy Lepesant, « Taïwan, pièce manquante du « rêve chinois » », Le Monde diplomatique, octobre 2021.

(5) « President Xi Jinping speaks with US president Joe Biden on the phone », ministère des affaires étrangères de la RPC, Pékin, 29 juillet 2022.

(6) « The Taiwan question and China's reunification in the new era », Bureau d'information du Conseil des affaires d'État, Pékin, août 2022.

(7) Sam LaGrone et Heather Mongilio, « 11 Chinese ballistic missiles fired near Taiwan, US embarks USS America from Japan », US Naval Institute News, Annapolis (États-Unis), 4 août 2022.

(8) Vincent Ni, « China halts US cooperation on range of issues after Pelosi's Taiwan visit », The Guardian, Londres, 6 août 2022.

(9) « Blinken : China should not hold global concerns “hostage” », Associated Press, 6 août 2022.

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Guerre du récit national à Taïwan

Livraisons d'armes de Washington contre opérations navales de Pékin, provocations du Congrès américain contre discours martiaux du président Xi Jinping, l'approche des élections générales du 13 janvier à Taïwan a exacerbé les tensions entre les États-Unis et la Chine. Sur place, la rivalité géopolitique se grime parfois derrière d'autres débats : ceux qui divisent la société autour de son « identité profonde ».

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Ken-tsai Lee. — Visuel pour l'affiche du Festival de la calligraphie qui s'est tenu à la fois en Chine et à Taïwan, 2011

« Quand on regarde une statue, on peut décider de ne voir qu'une statue. On peut aussi y lire un symbole. Cela varie en fonction des personnes. » Au mémorial de Tchang Kaï-chek, le dirigeant qui a transféré le gouvernement de la République de Chine sur le sol taïwanais à la suite de la victoire des communistes sur le continent en 1949, un responsable tente de relativiser les débats houleux autour de la figure de l'ancien dictateur (1945-1975). Il refuse de donner son nom et de révéler plus de détails sur sa perception du généralissime, figure incontournable de l'histoire de l'île : « Le mémorial est un sujet trop sensible à l'heure actuelle, personne ne répondra à vos questions sans que vous vous engagiez à protéger son anonymat », assure-t-il.

Lieu emblématique de la capitale taïwanaise, le monument s'élève en plein centre du quartier administratif de Taipei, face à la bibliothèque nationale. Le visiteur y accède en passant sous une arche au fronton de laquelle est inscrit « Place de la Liberté ». Il navigue ensuite entre deux gigantesques bâtiments d'architecture chinoise, le théâtre et la salle de concert nationaux, puis monte un peu moins d'une centaine de marches pour enfin apercevoir l'immense statue de bronze représentant l'ancien président. Le mémorial surplombe la place. En son sein, la sculpture est gardée sans interruption par deux soldats, la relève s'effectuant toutes les heures, sous le regard généralement curieux des étrangers de passage. Rares sont les Taïwanais qui viennent assister au spectacle.

Depuis quelques années, toutefois, l'exposition a changé : si on peut toujours y découvrir les grandes étapes de la vie de Tchang Kaï-chek et jeter un œil à ses effets personnels, l'espace a été réduit de moitié et comprend aujourd'hui des segments entiers évoquant les atteintes à la liberté de la presse et la répression sous la loi martiale. Du jamais-vu puisque, jusque-là, les périodes de « terreur » qui caractérisèrent cette dictature — avec ses exécutions d'opposants, ses purges et sa police secrète — étaient tues.

« Ce genre d'exposition devrait être organisé dans des musées spécifiques, pas dans un mémorial », s'exaspère M. Yin Tai, qui, pendant plus de vingt ans, a assuré avec d'autres volontaires les visites guidées. Comme une partie d'entre eux, il s'y refuse désormais. Issu d'une famille ayant fui le continent avec les troupes de la République de Chine, M. Yin, 73 ans, est un partisan du Kuomintang (Parti nationaliste chinois, KMT), la formation de Tchang Kaï-chek, dans l'opposition depuis l'arrivée au pouvoir de la présidente Tsai Ing-wen, issue du Parti démocrate progressiste (PDP), en 2016.

« Après les chiens, les cochons »

De façon inattendue, les deux formations traditionnelles de la démocratie taïwanaise se querellent au sujet de la question de l'héritage historique du généralissime. Sur une île déchirée par la question de ses rapports à la Chine continentale, on aurait en effet pu s'attendre à ce que la formation revendiquant la figure du dirigeant politique ayant opéré la rupture avec la République populaire se révèle la plus hostile à Pékin. C'est tout le contraire. Car, s'il incarne l'opposition aux communistes, Tchang Kaï-chek représente également l'idée d'une continuité identitaire entre le continent et l'île. Soit la vision des choses que défend désormais le KMT, auquel certains reprochent de faire les yeux doux à ses adversaires d'antan. De son côté, le PDP, qui jouit du soutien occidental dans le cadre de l'affrontement entre Washington et Pékin, justifie son projet d'indépendance en insistant sur la différence intrinsèque qui existerait entre Chinois et Taïwanais.

« Nous pensons que Tchang Kaï-chek a apporté plus de bonnes choses que de mauvaises à Taïwan », nous explique donc M. Yin. En défendant la figure du dictateur, il songe sans doute à son histoire familiale. Celle de nombreux descendants de réfugiés du continent, arrivés après la défaite face aux communistes et qui voient encore dans la République populaire de Chine le pays natal perdu. Ces waìshēngrén (« venus d'une province extérieure »), comme on les appelle parfois, représenteraient 14 % de la population taïwanaise, sur la base d'enquêtes déclaratives. Les populations indigènes en rassembleraient 2 % et les Taïwanais dits « de souche » — Chinois dont la présence sur l'île débute avant la colonisation japonaise (1895-1945) — 84 %. Bon nombre de ces derniers estiment que l'existence de Taïwan comme entité à part entière ne fait plus question. Une large fraction d'entre eux votent donc pour le PDP, qui s'est attaché à mettre en valeur une identité taïwanaise à la trajectoire clairement distincte de celle des Chinois du continent.

Une large fraction, mais pas tous. Ainsi cette employée du mémorial, taïwanaise « de souche », selon laquelle l'identité de l'île plonge ses racines en Chine. « Bien sûr, il est nécessaire d'attribuer à Tchang Kaï-chek la responsabilité de ses actions, commente-t-elle sous couvert d'anonymat. Mais il ne faut pas complètement oublier ses contributions à la société. Pendant la seconde guerre mondiale, il a par exemple aidé de nombreux pays et a collaboré avec les Alliés afin de résister au Japon et, plus tard, au Parti communiste. » De sorte que la fonctionnaire se désole des dernières évolutions du mémorial : « Ce n'est pas fait pour que les visiteurs comprennent mieux l'histoire, l'objectif est purement politique. »

Du côté des partisans de l'indépendance, l'existence même du mémorial irrite : « Je pense que ce lieu ne devrait pas exister », explique ainsi Shake, une artiste de 45 ans qui ne voit dans ce nouvel arrangement de l'exposition qu'un compromis du PDP. Membre d'une famille de waìshēngrén — aux racines chinoises, donc —, elle exècre le régime de Pékin : elle s'est fait connaître en érigeant un gigantesque char d'assaut gonflable sur la place du mémorial à l'occasion des 30 ans de la répression des manifestations de Tiananmen à Pékin, en juin 2019 (1). « C'était avant la pandémie. Les touristes chinois étaient encore autorisés à venir à Taïwan. Et le mémorial de Tchang Kaï-chek était un endroit incontournable à visiter. »

Pour l'artiste, le généralissime n'est rien d'autre qu'un « dictateur » : « Je ne pense pas qu'il ait contribué en quoi que ce soit au développement de Taïwan », déclare-t-elle. À l'image de ceux qui craignent une intervention chinoise, cette farouche opposante aux régimes autoritaires attribue volontiers l'essor de l'île… à sa colonisation par l'empire japonais. En dépit de la répression violente et des massacres qui l'ont caractérisée. « La plupart des Taïwanais étaient assimilés aux Japonais. Ils n'ont pas eu les moyens de réfléchir à ce qu'ils allaient devenir. Puis le KMT est arrivé. On s'est retrouvés emportés dans la guerre civile chinoise. » À la suite des exactions du régime de Tchang Kaï-chek, cette colonisation nippone garde une image positive auprès de certains, dont Shake.

« Le nationalisme taïwanais naît à cette époque. L'objectif premier était d'obtenir les mêmes droits que les Japonais, à un moment où les Taïwanais étaient des citoyens de seconde zone. Mais il ne s'agissait pas d'un mouvement indépendantiste », explique Vladimir Stolojan, historien français associé à l'université de Tamkang (Taïwan). Avant de préciser : « Il y a eu une phase de répression puis de grande modernisation. Ceux qui se souviennent de l'époque du Japon sont nés pendant la période la moins sévère. » De plus, le KMT a chassé l'occupant nippon pour installer un régime encore plus dur. Ce que traduit cet adage populaire : « Quand les chiens sont partis, les cochons sont arrivés ».

Ainsi, le mémorial de Tchang Kaï-chek n'est pas le seul sujet de controverse au sein de la société. C'est l'histoire du pays, la conception de son identité qui distinguent les deux principaux camps politiques. S'ils entendent désormais maintenir le statu quo, l'idée même de nation les divise.

À son arrivée, le KMT « déjaponise » puis sinise l'île à marche forcée. Au principe d'une « littérature et d'un art anticommunistes », qui caractérise la politique du Kuomintang dès 1945, s'ajoute dans les années 1960 une attaque contre la culture locale : « L'emploi des dialectes locaux est interdit dans les écoles et les lieux publics, écrit Chang Bi-yu, professeure à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'université de Londres. Le théâtre traditionnel taïwanais (…) et les arts populaires sont considérés comme grossiers et arriérés, et l'histoire taïwanaise est presque entièrement absente des manuels d'histoire » (2). En réalité, le Japon avait pris des mesures d'assimilation sociale et culturelle identiques à partir de 1937, mais, avec l'arrivée des nationalistes, la culture chinoise détrône la culture japonaise : « Ce qui est chinois devient synonyme de raffinement, de beauté et de grandeur, ce qui est taïwanais est au contraire jugé vulgaire, stupide », poursuit Chang Bi-yu. Le KMT cultive alors l'espoir de reconquérir le continent. À la mort du dictateur nationaliste et, surtout, après la levée de la loi martiale en 1987, cette politique culturelle est assouplie. La vision insulaire du passé s'invite progressivement dans les milieux scientifiques et dans l'enseignement à mesure que l'île se démocratise.

« Lorsque le Parti nationaliste chinois commence à replier ses troupes à Taïwan, il colporte dans l'île les analyses qui façonnent sa vision du présent et de l'avenir », explique Damien Morier-Genoud, maître de conférences à l'université Grenoble-Alpes. « Les études historiques sur Taïwan, de même que les programmes et manuels scolaires d'histoire, se devaient de cautionner le mythe d'une “Grande Chine” plurimillénaire et unifiée. » Il ajoute : « C'est précisément pour faire pièce à cette politique d'endoctrinement du KMT pétrie de chauvinisme et de nationalisme chinois que les opposants au régime, bientôt rejoints par une partie de la communauté académique, se sont attachés à élaborer, à partir des années 1970-1980, un récit nouveau du passé insulaire. »

Altruisme américain

Une polémique autour de la qualification de l'époque japonaise revient ainsi régulièrement : alors qu'avant les années 1990 les livres parlaient d'« occupation » japonaise (rìjù), ceux d'aujourd'hui parlent de… « régime » japonais (rìzhì). Ils soulignent en revanche le coût, pour les travailleurs, du « miracle économique » taïwanais des années 1960, que l'époque antérieure présentait positivement, en l'attribuant à la planification pratiquée par le gouvernement.

Lors de son discours d'investiture en 2016, la présidente Tsai avait promis : « L'histoire ne divisera plus Taïwan. » Elle s'était engagée à œuvrer pour la réconciliation nationale, en poursuivant le processus de justice transitionnelle inauguré par le président Lee Teng-hui (KMT) en 1995. Celui-ci vise à indemniser les victimes de la période autoritaire (1947-1992) et de la « terreur blanche » à la suite des manifestations réprimées du 28 février 1947, connues sous le nom d'« incident 228 » (en référence au jour où l'épisode a commencé, le 28 février, ou 2/28) : l'arrestation violente d'une vendeuse de cigarettes de contrebande avait déclenché une vague d'insurrections contre la dictature, se soldant par des dizaines de milliers de morts.

« De nombreux cas de meurtres n'ont pas été révélés, on ne sait pas qui sont les bourreaux », se désole Shake, qui estime que le processus de justice transitionnelle censé mettre au jour les crimes reste insuffisant. Damien Morier-Genoud nuance : « Le comité a eu au moins le mérite de déclassifier certaines archives importantes pour faire la lumière sur les agissements de l'ancienne police secrète de Tchang Kaï-chek et de son fils Chiang Ching-kuo. Mais ce travail d'investigation prend inévitablement du temps ; outre le respect de la loi et de la Constitution, il doit s'inscrire dans la lenteur et la rigueur qu'impliquent la restitution des témoignages du passé et la réflexion en histoire. »

Dans l'émission « C ce soir » (France 5), le 11 avril 2023, M. François Wu, le représentant de Taïwan en France, justifie le caractère indépendant de l'île par son histoire : « On commence par Tchang Kaï-chek et Mao [Zedong], mais l'histoire de Taïwan commence bien (…) avant. Les premiers pouvoirs installés à Taïwan n'étaient pas du tout chinois, c'étaient des Européens. (…) Il faut rappeler que par le passé Taïwan n'a jamais été purement chinoise, car les Qing n'étaient pas des purs Hans (3). »

Pour ceux qui restent attachés à l'idée d'une Chine unifiée, ou même pour ceux qui doutent de la stratégie de rapprochement avec les États-Unis, ce type de discours s'avère dangereux. Une analyse qu'ailleurs on qualifie de « prochinoise ». Selon MM. Lin Fei-fan et Lii Wen, deux représentants du PDP, manquer de confiance envers l'allié américain reviendrait en effet à se montrer « conspirationniste ». Dans la revue américaine National Interest, les deux hommes politiques regrettent que « des récits décrivant le soutien américain à Taïwan avec scepticisme et méfiance ont également émergé dans le discours public taïwanais (4) ». Une vision selon eux inspirée par Pékin et véhiculée par le KMT. Ils sont convaincus : excepté à Pékin, personne dans le monde ne douterait de l'altruisme américain.

Voir en ligne : /2024/01/HERAIT/66448

(1) Everington Keoni, « Photo of the day : inflatable tank man “pops up” in Taipei », Taiwan News, 21 mai 2019.

(2) Chang Bi-yu, « De la taïwanisation à la dé-sinisation, la politique culturelle depuis les années 1990 », Perspectives chinoises, Hongkong, septembre-octobre 2004.

(3) La dynastie Qing (1644-1912), qui conquit Taïwan, était d'origine mandchoue. Groupe ethnique majoritaire dans un pays qui en compte plusieurs dizaines, les Hans sont parfois considérés comme le peuple chinois historique.

(4) Lin Fei-fan et Lii Wen, « Skepticism toward U.S. support for Taiwan harms regional security », National Interest, Washington, DC, 15 mai 2023.

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Le monde ou rien

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Marcus Jansen, « History of an Imperialist » (Histoire d'un impérialiste), 2022.

Quel est le point commun entre Augusto Pinochet, Frédéric Encel et Le Monde diplomatique ? Le premier a enseigné la géopolitique à l'université militaire de Santiago et publié un traité intitulé Geopolítica cinq ans avant son coup d'État au Chili, en 1973. Le deuxième compte au nombre des experts les plus fréquemment invités dans les médias, où il savoure avec un sourire faraud l'énoncé de sa qualité : « docteur en géopolitique ». Le troisième a conçu le manuel que vous avez sous les yeux pour interroger les visions du monde portées par les deux premiers : pour l'un, la compétition entre États pensés comme des organismes voués à la conquête de leur espace vital ; pour l'autre, l'idée que la politique internationale se réduit à l'affrontement entre démocraties libérales et régimes autoritaires, au nom de valeurs que l'Occident aurait vocation à défendre et, au besoin, à diffuser.

Si la vieille géopolitique allemande dont s'inspirait Pinochet a été reléguée aux livres d'histoire, la croisade morale que mènent les éditorialistes connaît, avec le conflit russo-ukrainien et les massacres israéliens à Gaza, un moment de consécration en même temps qu'une mise à l'épreuve. Désorientés par le lâchage de leur tuteur américain, les dirigeants européens et leurs relais médiatiques tiennent simultanément deux discours incompatibles : l'agresseur russe menace les démocraties ouvertes, lesquelles soutiennent l'Ukraine qui se « bat pour nos valeurs » ; mais l'agresseur israélien, qui bombarde ses voisins et multiplie les crimes contre l'humanité, ne fait qu'exercer son « droit de se défendre ».

La supériorité morale de l'Occident, fondement de la politique étrangère

Une telle contradiction, sur des sujets qui engagent la sécurité du continent, serait relevée sans relâche si l'univers des commentateurs internationaux n'était pas aussi étroitement quadrillé. Le statut convoité d'invité permanent suppose de cocher plusieurs cases : atlantiste, pro-européen, adepte d'un idéalisme qui fait de la supériorité morale de l'Occident le fondement de la politique étrangère. Ainsi sélectionnés, analystes et stratèges semblent reprendre le flambeau des néoconservateurs américains, discrédités au mitan des années 2000 par l'aventurisme de George W. Bush.

Leur passion de la démocratie ne supporte pas la contradiction : en France, les voix dissidentes en matière de politique étrangère sont si rarement sollicitées par la presse dominante que chacune des interventions de Dominique de Villepin, Emmanuel Todd, Pascal Boniface ou John Mearsheimer suscite un vif succès d'audience. Le raidissement occidentaliste des commentateurs exprime, faute de mieux, la réaction d'un Vieux Continent déclinant face à une puissance américaine toujours dominante et à l'essor de la Chine. Le contretemps est manifeste : après la crise financière de 2008, historiens, intellectuels publics et journalistes exhortaient leur public à « décentrer le regard » pour penser « un monde multipolaire ». Presque vingt ans plus tard, il reste impossible, à écouter le clergé géopolitique, de se faire une idée de la manière dont les puissances émergentes voient le monde, nous perçoivent, se projettent.

Cette incapacité à regarder ailleurs tient aussi au petit monde qui fabrique le savoir géopolitique. À cheval entre universités, chancelleries et groupes de réflexion, ce milieu fonctionne en vase clos. Il élabore des récits globaux qui s'imposent moins par la force des arguments que par leur répétition. La matière peut paraître rébarbative, réservée à un milieu d'initiés dont les représentants rappellent le jugement d'Étienne Bonnot de Condillac sur ses adversaires philosophiques : « Ils doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. » (1) L'introduction de la géopolitique dans certaines filières de l'enseignement secondaire n'a pas encore suffi à combler le fossé entre l'importance des enjeux internationaux pour quiconque participe à la vie publique et leur confiscation par un cercle restreint de spécialistes.

La politique étrangère engage en effet la guerre et la paix, la sécurité de populations entières. Pourtant, les choix militaires et les grandes orientations stratégiques restent largement soustraits à la discussion publique. Au cours des deux dernières décennies, la France a engagé des opérations en Afghanistan, en Côte d'Ivoire, en Libye, au Mali et dans le Sahel, en République centrafricaine, en Irak et en Syrie sans que leurs objectifs, leurs résultats ou leurs conséquences fassent l'objet d'un véritable examen démocratique ; ces interventions extérieures sont d'ailleurs restées largement absentes des campagnes présidentielles. Aujourd'hui, l'explosion des budgets de défense et la militarisation de la politique étrangère européenne, qui servent de palliatif à sa marginalisation diplomatique, s'imposent, elles aussi, sans débat. D'autres choix stratégiques, d'autres priorités diplomatiques seraient pourtant nécessaires quand les interdépendances, le dérèglement climatique, les pandémies, les bouleversements technologiques ou les risques liés à la prolifération nucléaire appellent de nouvelles formes de coopération internationale.

Ce Manuel d'autodéfense intellectuelle entend donner à chacun les outils pour se forger une opinion éclairée sur les conflits et la situation internationale. Appuyé sur les acquis de la recherche, il passe au crible les grandes idées reçues qui façonnent les représentations du monde depuis la fin de la guerre froide. Son appareil cartographique explore les rapports entre espace et puissance — dont le contrôle du détroit d'Ormuz illustre l'importance. Car, si le XXIe siècle offre à la géographie sa revanche sur la Terre prétendument plate et sans histoire de la mondialisation, se réapproprier la géopolitique ouvre un possible nécessaire : contester aux dirigeants le monopole des affaires du monde.


(1) Cité par Olivier Zajec, Nicholas John Spykman, l'invention de la géopolitique américaine, Sorbonne Université Presses, Paris, 2016.

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Moussa Kaka, disparu au Niger : quatre décennies de journalisme et de combat pour la liberté de la presse  

Moussa Kaka est une figure du journalisme au Sahel. Celui qui a disparu depuis le 31 août raconte le Niger depuis près de 40 ans, notamment au sein de la radio qu’il a lancée, Radio Saraounia. C’est un témoin privilégié de la vie de son pays et du Sahel. Reporters sans frontières (RSF) retrace le […]

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En Allemagne, deux lignes pour un même camp

Proverbiales et décourageantes, les querelles internes des partis reflètent parfois des choix stratégiques cruciaux. C'est le cas en Allemagne de Die Linke (La Gauche) : doit-elle reconquérir sa base populaire des Länder de l'Est ou chercher à séduire un jeune électorat urbain ?

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Anna Caruso. — « L'orizzonte degli eventi » (L'horizon des événements), 2014
© Anna Caruso - www.annacaruso.it

En deçà d'un certain seuil, une défaite électorale devient une raclée. Et c'est sans doute ainsi qu'il faut qualifier le score de 4,9 % obtenu par le parti allemand Die Linke (La Gauche) lors des élections fédérales de septembre dernier. Seule l'application d'une règle spéciale sauve sa présence au Bundestag : même s'il ne franchit pas la barre des 5 %, un parti qui obtient la majorité dans au moins trois circonscriptions (sur 299) peut former un groupe parlementaire. Le décrochage n'en reste pas moins spectaculaire pour cette formation qui frôlait les 12 % en 2009 et se maintenait encore à 9,2 % en 2017. Elle ne rassemble plus cette fois que 2,3 millions de voix, presque la moitié des 4,3 millions de 2017. Et son groupe parlementaire ne compte plus que 39 députés, contre 69 auparavant, sur un total de 736.

Cette débâcle ouvre un nouveau chapitre dans l'histoire déjà riche en défaites de la « gauche de gauche » allemande d'après-guerre. Le Parti communiste est interdit en Allemagne de l'Ouest en 1956, et il faut attendre 1983 pour que les Verts (Die Grünen) — avec leur direction explicitement écosocialiste — représentent à nouveau cette sensibilité au Parlement. Après l'unification de 1990, cependant, les Grünen se recentrent au point de participer au gouvernement néolibéral de M. Gerhard Schröder (1998-2005) et jouent un rôle moteur dans l'engagement militaire allemand contre la Yougoslavie en 1999.

Die Linke émerge de ces ruines en 2007, en réunissant dans un nouveau parti deux composantes distinctes. D'un côté, des syndicalistes et d'anciens sociaux-démocrates déçus par le recentrage de leur formation ; de l'autre, le Parti du socialisme démocratique (PDS), héritier du parti qui avait gouverné l'Allemagne de l'Est. Grâce à son ancrage dans les Länder orientaux, le PDS avait franchi la barre des 5 % en 2005 pour la première fois depuis l'unification (1). Die Linke s'épanouit parce qu'il comble un vide.

Ce cycle paraît révolu. Die Linke perd un à un ses bastions. Non seulement dans les régions de l'Est en général, où son score a été divisé par deux en dix ans (de 20 % à 9,8 %), mais également dans des circonscriptions symboliques, comme celle de Marzahn-Hellersdorf, dans l'est de Berlin, conquise en septembre par la droite alors qu'elle votait encore à 51 % pour le parti postcommuniste en 2001…

Pourquoi la gauche perd-elle ? D'abord, pour des raisons démographiques : le noyau dur de l'électorat postcommuniste qui a vécu l'unification comme une annexion vieillit et se réduit. Et surtout ne se renouvelle plus, à mesure que Die Linke cesse de représenter les intérêts des populations de l'Est, rôle qui lui permettait d'attirer de nouveaux sympathisants contestataires. Les motifs de mécontentement ne manquent pourtant pas : trente ans après la chute du Mur, un rideau de fer partage toujours l'Allemagne en matière de niveau de vie, de salaires, de pensions. Mais, à la différence des années 2000, Die Linke participe à l'exécutif à Berlin, dans le Mecklembourg-Poméranie occidentale, dirige celui de Thuringe… C'est désormais la formation d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) qui capte un vote protestataire à l'Est et incarne l'opposition — réactionnaire — dans les ex-bastions orientaux de la gauche.

Les élections de septembre dernier posent pour Die Linke un problème plus épineux encore. Comment expliquer sa chute au sein des groupes qui forment traditionnellement sa base sociale — ouvriers, chômeurs, précaires et groupes à bas salaires —, alors même que la sécurité sociale s'était imposée comme le thème dominant de la campagne électorale, devant l'économie, le travail, l'environnement et le climat (2) ? Et comment comprendre que la désaffection frappe également les centres métropolitains et étudiants, comme Brême et Hambourg, où de nombreux jeunes avaient voté pour le parti en 2017 ? Ceux qui tablaient sur cet électorat diplômé pour former la nouvelle base du parti ont vu leurs espoirs douchés, les jeunes urbains ayant plus souvent accordé leurs suffrages aux Verts, ou même aux libéraux.

Chez les moins jeunes, le Parti social-démocrate (SPD) a capté près d'un tiers des voix perdues par Die Linke. Après de nombreuses années de crise, les sociaux-démocrates ont fait oublier l'ère néolibérale de M. Schröder (3) et concurrencent Die Linke sur son terrain, en proposant, par exemple, une hausse du salaire minimum à 12 euros (contre 9,82 euros actuellement). La bascule s'observe dans le comportement électoral des syndicalistes : 11,8 % votaient pour La Gauche en 2017, contre 6,6 % en septembre — un score qui ramène Die Linke derrière l'AfD (12,2 %) et le Parti libéral-démocrate (FDP, 9 %)…

Tout effondrement politique implique des causes internes à l'organisation, et Die Linke ne fait pas exception. Les nouvelles coprésidentes du parti, Mmes Janine Wissler et Susanne Hennig-Wellsow, ont pris leurs fonctions quelques mois à peine avant le scrutin ; peu connues du grand public, elles n'ont guère pu faire campagne en raison des restrictions sanitaires. Fin août, un spectaculaire cafouillage parlementaire a fait jaser la presse : lors du vote sur la participation de la Bundeswehr à l'opération d'évacuation de Kaboul, une partie des députés de gauche s'est prononcée pour, une autre contre, tandis qu'une troisième s'abstenait… Enfin, l'annonce, sans débat au sein du parti et avant même le scrutin, de concessions considérables en cas de participation au gouvernement n'a sans doute pas galvanisé les sympathisants.

La convulsion qui tétanise Die Linke affecte d'autres formations de gauche, comme Attac Allemagne

Toutefois, ces incidents récents ne rendent pas raison des mauvais résultats régionaux ou européens accumulés depuis 2019. Le problème le plus fondamental tient au conflit d'orientation qui oppose différents courants du parti. C'est la crise dite « des réfugiés », en 2015, qui a mis ce clivage au grand jour. Se référant au programme de 2011, qui exige « les frontières ouvertes pour tous les humains », une grande partie des militants a accueilli avec enthousiasme la levée des obstacles à l'immigration et réclamé la pérennisation de la liberté d'installation. Mais un autre courant juge au contraire irréaliste le slogan des « frontières ouvertes pour tous ». Mme Sahra Wagenknecht incarne cette ligne. Alors coprésidente du groupe parlementaire, forte d'une popularité étendue bien au-delà des cercles militants, cette femme charismatique et ses partisans soutiennent à l'égard des réfugiés une position fondée sur le droit international, mais réclament également une régulation des migrations.

Si l'on retrouve semblable clivage au sein de la gauche française, britannique ou américaine, celui-ci se superpose en Allemagne à la fracture Est-Ouest. Le débat sur la politique migratoire a vite dégénéré : Mme Wagenknecht a été qualifiée publiquement de « nationale Sozialistin » — socialiste nationale, en référence au Parti national-socialiste d'Adolf Hitler — par des membres de sa propre formation. En 2018, elle braquait un peu plus ses camarades en lançant sans succès le mouvement Aufstehen (« Soulevez-vous »), perçu comme concurrent de Die Linke. Retirée de la direction du groupe parlementaire depuis 2019, la députée demeure très présente, notamment dans les médias.

Ainsi, le climat délétère du débat public allemand de l'après-2015 se décalque-t-il sur le parti de gauche. Polluées par les polémiques sur les politiques de l'identité et la cancel culture (« culture du bannissement »), les discussions stratégiques perdent en analyse et en dialogue ce qu'elles gagnent en condamnation morale et en hostilité personnelle. « Le message central qui semblait émaner du dernier congrès n'était pas un positionnement politique particulier ou le programme électoral de Die Linke, mais plutôt la “diversité” de sa nouvelle direction et le caractère inattaquable de ses références pro-LGBTQ [lesbiennes, gays, bisexuels, trans et queer], féministes et antiracistes. Il est certain qu'un parti socialiste devrait être tout cela », a observé Loren Balhorn, rédacteur à la Fondation Rosa-Luxembourg et directeur de l'édition allemande de la revue Jacobin. « Toutefois, ajoutait-il, on peut se demander si ce genre de message trouve de l'écho au-delà des cercles partisans immédiats de Die Linke, et s'il donne à la population une raison de voter pour lui » (4).

C'est ce type d'analyse qu'approfondit Mme Wagenknecht dans un livre publié en avril 2021, Die Selbstgerechten (« Les bien-pensants ») (5), rapidement propulsé dans la liste des meilleures ventes. Regrettant que la gauche s'apparente de plus en plus à un style de vie branché, universitaire et vertueux, la députée impute l'effritement de la base sociale de son parti à l'accent mis sur les politiques identitaires au détriment de la question sociale. Elle plaide pour la primauté de la question de classe, dans laquelle féminisme, antiracisme, lutte contre l'homophobie, etc., s'intègrent dans un rapport dialectique entre général et particulier — à rebours, estime-t-elle, des approches intersectionnelles, qui, sous le terme « classisme », renvoient la question sociale à une forme de discrimination, au même titre que le sexisme ou le racisme.

Publié quelques mois avant les élections, l'ouvrage a exacerbé la crise interne au point que certains militants ont réclamé — en vain — l'expulsion de la trouble-fête. S'ils découragent l'électorat, ces conflits affaiblissent aussi le parti en repoussant aux calendes grecques la mise au point de stratégies appropriées face à la crise climatique, à la numérisation ou aux transformations des équilibres internationaux. Fait remarquable, la convulsion qui tétanise Die Linke affecte d'autres formations de gauche, comme Attac Allemagne. L'association, qui a joué un rôle important jusqu'à la crise financière de 2008, n'est plus aujourd'hui que l'ombre d'elle-même, incapable non seulement d'actualiser l'altermondialisme, mais également de surmonter de manière constructive ses déchirements.

Die Linke y parviendra-t-elle ? Trois mois après les élections, la bataille des courants internes n'a pas cessé. L'exécutif, dominé par la gauche mouvementiste (Bewegungslinke) d'orientation « sociétale », s'oppose au groupe parlementaire, où prédomine une alliance entre les « réalistes », souvent issus de l'Est, et des députés plus ou moins proches de Mme Wagenknecht.

Le plus petit groupe parlementaire du Bundestag jouira toutefois d'un avantage : Die Linke incarne désormais seule l'opposition de gauche à la coalition gouvernementale entre les sociaux-démocrates, les Verts et les libéraux. La configuration rappelle celle de l'ère Schröder, qui avait favorisé le parti de gauche. La présence du FDP au sein de la coalition intensifie les contradictions au sein de ce gouvernement et réduit ses possibilités de répondre à la question sociale. Comme le suggère la hausse des prix de l'énergie, la dimension sociale de la transformation écologique s'impose avec fracas. Une occasion pour Die Linke ?

Voir en ligne : /2022/01/WAHL/64210

(1) Lire Peter Linden, « Ce nouveau parti qui bouscule le paysage politique allemand », Le Monde diplomatique, mai 2008.

(2) Source : ARD — infratest dimap.

(3) Lire Rachel Knaebel, « L'aubaine des sociaux-démocrates allemands », Le Monde diplomatique, décembre 2021.

(4) www.jacobinmag.com, 14 mars 2021.

(5) Sahra Wagenknecht, Die Selbstgerechten : Mein Gegenprogramm — für Gemeinsinn und Zusammenhalt, Campus Verlag, Francfort, 2021.

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Au Kosovo, la « sale guerre » de l'UCK

Douze ans après le conflit qui devait conduire la province serbe à majorité albanaise sur la voie de l'indépendance, enquêtes et témoignages révèlent l'ampleur des exactions commises par des membres de l'Armée de libération du Kosovo (UCK). Les victimes se comptent aussi bien parmi les civils serbes que dans les rangs des rivaux politiques de l'UCK.

Le 27 octobre 1999, plusieurs mois après l'entrée des troupes de la Force de maintien de la paix au Kosovo (KFOR), la mission de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) dans ce territoire placé depuis juin sous administration provisoire des Nations unies, M. Budimir Baljosevic, un enseignant de 50 ans, a tenté, en compagnie de quatre amis, de s'enfuir du « ghetto » où étaient parqués les Serbes d'Orahovac/Rahovec (1). Un Rom de la ville, M. Agron N., s'était proposé de les conduire à Rozaje, au Monténégro, contre 1 200 marks allemands (600 euros) par personne. N. avait de bons arguments pour justifier une somme aussi élevée : il travaillait auprès du Corps de protection du Kosovo (TMK), la structure supervisée par l'OTAN pour assurer la « réinsertion sociale » des anciens guérilleros de l'Armée de libération du Kosovo (UCK). N. avait déjà réussi quatre exfiltrations de Serbes d'Orahovac. Ce maçon construisait la nouvelle base du TMK dans la ville voisine de Djakovica/Gjakovë, et c'est justement là que se perd la trace des cinq Serbes.

« Je me suis arrêté pour chercher mon beau-frère, qui devait partir en convoi avec nous. J'avais laissé les Serbes dans la voiture. Quand je suis sorti de la maison de mon beau-frère, on m'a crié de me cacher, et des inconnus ont enlevé les Serbes, dont on n'a plus jamais eu de nouvelles », explique N., qui a lui-même préféré s'exiler durant plusieurs mois à Novi Pazar, en Serbie, « par sécurité ». Le frère de M. Baljosevic a tenté à maintes reprises d'obtenir des renseignements sur les disparus, sans succès. « Des militaires italiens de la KFOR sont venus me voir, ainsi que des policiers des Nations unies, mais je n'ai jamais eu de nouvelles. »

Le sort de ces disparus est tragiquement banal. M. Negovan Mavric tient un petit café à Velika Hoca, une enclave serbe située à quelques kilomètres d'Orahovac/Rahovec, et dirige la branche locale de l'Association des familles de personnes disparues. Il présente la liste des morts et disparus de la commune : les restes des dix-neuf Serbes enlevés en 1998 et 1999 ont été retrouvés, mais soixante-quatre autres personnes sont toujours manquantes, cinquante-cinq Serbes et neuf Roms. Le premier meurtre d'un civil serbe remonte au 12 mai 1998, quand ont commencé les affrontements entre la police serbe et la guérilla de l'UCK pour le contrôle de la petite région d'Orahovac, où vivaient alors de nombreux Serbes. Le dernier enlèvement a eu lieu le 28 juillet 2000, plus d'un an après l'établissement du protectorat international (lire « Des conclusions explosives »).

Les coteaux qui entourent Velika Hoca sont recouverts de vignes. Le paysage est clos par des sommets impressionnants qui marquent les frontières du Kosovo et de l'Albanie : le massif du Shar, celui de Pashtrik, les montagnes du Has et, plus au nord, vers le Monténégro, la Prokletijë, les « Cimes maudites ». Autrefois, Albanais et Serbes cohabitaient sans heurts dans la commune d'Orahovac/Rahovec, dont dépend le village. Depuis juin 1999, la présence serbe dans la région se réduit aux sept cents habitants de Velika Hoca et à trois cents autres terrés dans le ghetto de la ville haute d'Orahovac. Ils étaient près de dix mille jusqu'en 1999. Les Serbes ont été chassés des villages mixtes de Zociste, Opterusa ou Retimlije.

La majorité des « disparus » d'Orahovac ont été enlevés dès juillet 1998, quand l'UCK a brièvement investi la ville. Un groupe important de civils serbes du village de Retimlje a été conduit dans une base de cette organisation située dans le village voisin de Semetiste. Les femmes ont été libérées quatre jours plus tard par l'intermédiaire du Comité international de la Croix-Rouge, tandis que les hommes, dont un adolescent de 16 ans, n'ont jamais été revus vivants. Certains corps ont été identifiés parmi les restes, découverts en avril 2005, de vingt et une personnes jetées dans une fosse commune située dans le village de Volujak/Valljakë, près de Klina, à plusieurs dizaines de kilomètres de là.

Mme Olgica Bozanic, originaire d'Orahovac, réfugiée à Belgrade, milite au sein de l'Association des familles de personnes disparues. Elle a perdu ses deux frères, des oncles et des cousins, en tout près de dix parents. Elle affirme avoir eu des nouvelles de l'un d'eux par l'intermédiaire d'anciens voisins albanais, eux-mêmes détenus durant plusieurs mois par la guérilla pour collaboration supposée avec le régime serbe. Selon le témoignage de ces derniers, des Serbes de la région d'Orahovac auraient d'abord été détenus près de la principale base de l'UCK dans la région, dans le village de Drenovac/ Drenovcë. Après la fin de la guerre, ils auraient été transférés à Deva, un village des montagnes du Has jouxtant la frontière albanaise. Il semble que l'UCK y ait investi et transformé en centre de détention un ancien poste militaire après le retrait de l'armée yougoslave, en juin 1999. Les survivants d'Orahovac auraient ensuite été conduits à Kukës, en Albanie, puis à Durrës, sur la côte, où ces témoins albanais les auraient vus vivants, dans une prison de l'UCK, en 2001.

Toutefois, on peut supposer que la grande majorité des Serbes enlevés avant la fin de la guerre ont été assassinés à l'intérieur des frontières du Kosovo. En revanche, la piste de ceux qui ont été enlevés après le déploiement des troupes de l'OTAN se perd, même si l'hypothèse de déportations vers l'Albanie est avancée depuis longtemps. A l'automne 1999, M. Sefko Alomerovic, président du Comité Helsinki du Sandjak de Novi Pazar — une structure régionale indépendante du Comité Helsinki de Serbie —, avait longuement enquêté à ce sujet. Son rapport est aujourd'hui introuvable, et M. Alomerovic est décédé en 2003. Dans les entretiens qu'il avait accordés en 2000, il affirmait avoir pu visiter cinq centres de détention situés à l'intérieur du Kosovo. Il s'agissait de petites structures, souvent des garages ou des bâtiments industriels à la périphérie des villes, abritant de dix à cinquante détenus. L'ensemble de ce réseau de camps aurait été dirigé par un certain commandant Mala, de son vrai nom Alush Agushi, un proche de M. Ramush Haradinaj (2). Des familles de disparus auraient essayé de « racheter » leurs parents ; cependant, malgré des sommes d'argent importantes effectivement versées à des intermédiaires, aucune libération n'est jamais intervenue. De même, certains Serbes auraient été retenus en vue d'un échange contre des prisonniers albanais détenus en Serbie — dont le nombre était encore évalué à huit cents à la fin de l'année 2000.

Là encore, il est impossible de confirmer le moindre échange. Selon certaines sources, beaucoup de détenus serbes auraient été exécutés en 2001, quand Belgrade a adopté une loi d'amnistie et libéré les Albanais suspectés d'avoir appartenu à l'UCK. Certains centres de détention situés au Kosovo auraient servi de « camps d'étape » avant un transfert des prisonniers vers l'Albanie. M. Alomerovic avait, le premier, évoqué un trafic d'organes, en supposant l'implication de réseaux criminels internationaux qui auraient acheté les organes fournis par les séides de l'UCK.

Le long isolement des premiers investigateurs

Aucune enquête n'a fait suite aux révélations de M. Alomerovic, qui ont été rejetées par les organisations internationales présentes au Kosovo, notamment par la Mission des Nations unies (Minuk), alors dirigée par M. Bernard Kouchner. M. Alomerovic, militant connu de la défense des droits humains et opposant de longue date au régime de Milosevic, parlait d'un véritable « mur du silence » (3), la KFOR ayant, contre l'évidence, démenti l'existence du moindre centre de détention au Kosovo… Dans ses Mémoires, Mme Carla Del Ponte, ancienne procureure générale du Tribunal pénal international pour la Yougoslavie (TPIY), évoque elle aussi ce mur du silence auquel elle s'est heurtée quand elle a voulu enquêter sur les disparitions de civils serbes et sur l'hypothèse d'un trafic d'organes (4).

Comme le souligne M. Dick Marty dans les nombreuses interviews qu'il a données depuis la publication du rapport dont il a été chargé par le Conseil de l'Europe (lire« Des conclusions explosives »), « tout le monde au Kosovo » était pourtant au courant des disparitions de civils serbes, mais aussi de la détention, durant la guerre, de nombreux « collaborateurs » albanais supposés du régime serbe. Un quotidien de Pristina, Bota Sot, n'a cessé, depuis 1999, de dénoncer les éliminations physiques de sympathisants de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), la formation de feu Ibrahim Rugova, durant et après la guerre. Bajrush Morina, son rédacteur en chef, résume la situation : « Depuis 1999, trois mille personnes ont été abattues au Kosovo, et seuls six cents de ces meurtres ont été élucidés. On a beaucoup parlé de vengeances familiales, mais, dans la grande majorité des cas, il s'agissait de meurtres politiques. » Le journal a lui-même payé son tribut de sang : deux de ses journalistes ont été abattus, et M. Morina a longtemps dû se déplacer sous la protection de gardes armés fournis par une compagnie privée de sécurité. Les informations publiées par le journal ont pourtant toujours été frappées de suspicion, en raison des liens que Bota Sot entretient avec la LDK.

Ce journal a aussi régulièrement évoqué l'existence de centres de détention au Kosovo et en Albanie, où étaient emprisonnés des Albanais accusés de « collaboration ». Le 28 février 2011 s'est ouvert devant le tribunal de Mitrovica le procès de deux anciens commandants de l'UCK, MM. Sabit Geci et Riza Alijaj, accusés d'avoir commis des crimes graves dans le camp de Cahan, situé dans les montagnes du nord de l'Albanie, à quelques kilomètres des frontières du Kosovo.

Petit village de montagne, Cahan a servi durant la guerre de centre logistique à l'UCK et de base arrière pour les volontaires qui partaient se battre au Kosovo. M. Bedri Cahani, l'homme fort du lieu, reconnaît volontiers que les habitants de Cahan se livraient à la contrebande de cigarettes avec le Kosovo et qu'il a été recruté dès l'automne 1997 par la guérilla, notamment pour faire passer, de nuit, les combattants par la montagne. L'UCK utilisait comme base une ancienne caserne de l'armée albanaise, abandonnée en 1992, dont les bâtiments se dressent toujours à l'entrée du village. Pour rejoindre Cahan depuis la bourgade de Kruma, il faut suivre sur près de dix kilomètres une mauvaise piste de montagne. L'endroit est discret, et l'ancienne caserne a aussi abrité un centre de détention, évoqué par M. Marty.

M. Z. Z. a séjourné deux mois et demi dans « l'enfer » de Cahan, et il sera l'un des principaux témoins protégés du procès de MM. Geci et Alijaj. Il évoque des mauvais traitements systématiques et des actes graves de torture. Certains détenus étaient forcés à avoir entre eux des relations sexuelles, d'autres ont subi des simulacres d'exécution. « Je suis probablement le prisonnier resté le plus longtemps à Cahan, et je n'ai rencontré que des détenus albanais », assure-t-il cependant. M. Z. Z. précise y avoir vu passer les chefs les plus importants de l'UCK, notamment M. Hashim Thaçi, l'actuel premier ministre du Kosovo.

Toutes les personnes détenues à Cahan durant les mois de guerre du printemps 1999 auraient été, comme M. Z. Z., des cadres de la LDK, généralement arrêtés dans les villes de Kukës et de Kruma, où se pressaient les réfugiés chassés du Kosovo par les forces serbes. Certains étaient engagés dans les Forces armées de la République de Kosovo (FARK), le mouvement de guérilla concurrent de l'UCK créé, sans grand succès sur le terrain, par les partisans d'Ibrahim Rugova.

Dans son rapport, M. Marty pointe la responsabilité particulière d'une faction interne au sein de l'UCK, qu'il nomme « groupe de la Drenica », citant les noms de MM. Hashim Thaçi, Azem Syla, Xhevat Haliti, Kadri Veseli, Fatmir Limaj, Sabit Geci ou Riza Alijaj. Ces anciens commandants de la guérilla sont effectivement originaires de la Drenica, mais ils ont un autre point commun : ils appartenaient tous au Mouvement populaire du Kosovo (LPK), un groupe clandestin d'inspiration marxiste-léniniste « envériste », c'est-à-dire favorable au régime stalinien albanais d'Enver Hodja.

Ce mouvement, né dans la diaspora albanaise de Suisse, disposait d'un assez large réseau de militants clandestins au Kosovo. C'est également le LPK qui prit l'initiative, en 1996, de créer l'UCK, fédérant les quelques groupes de francs-tireurs qui opéraient déjà dans le pays, principalement dans la région de la Drenica. Le plus célèbre de ces francs-tireurs, le « commandant légendaire » Adem Jashari, objet d'une véritable dévotion au Kosovo, a été tué par la police serbe le 6 mars 1999. Son cousin, M. Gani Geci, autre franc-tireur de la première heure, est resté en vie, échappant de peu à un attentat en 2001. Il n'a jamais rejoint le Parti démocratique du Kosovo (PDK), héritier direct du LPK. Issu de la famille des bajraktar — les « chevaliers de village » de l'Empire ottoman — du village de Llausha, au cœur de la Drenica, il a toujours milité dans les rangs de la LDK, puis d'une petite scission de ce parti, dont il fut député au Parlement du Kosovo lors de la précédente mandature.

« Nous étions fidèles à Ibrahim Rugova, nous n'avions jamais entendu parler du LPK, ni d'ailleurs des FARK : pour nous, le sigle UCK fédérait tous les combattants. Quand les gens du LPK sont venus de Suisse, nous les avons accueillis. Ils avaient de l'argent, promettaient des armes, mais nous avons vite compris que seul le pouvoir les intéressait. » M. Geci réfléchit un instant, dans le somptueux oda, la pièce de réception traditionnelle de son immense demeure reconstruite après la guerre, avant de lancer : « De toute façon, ils n'ont jamais combattu les Serbes. Pour cela, ils comptaient sur l'OTAN. Ils se sont uniquement battus contre d'autres Albanais pour établir leur pouvoir absolu et, depuis la fin de la guerre, ils ont mis le Kosovo en coupe réglée. »

Ces assertions sont largement confirmées par un rapport de l'OTAN datant de 2003 et récemment déclassifié, qui désigne M. Haliti comme le « parrain » du Kosovo, contrôlant l'essentiel des activités illégales, de la contrebande au trafic de drogue et à la prostitution. Cadre majeur du LPK, il était aussi notoirement connu comme un agent de la Sigurimi, les services secrets de l'Albanie stalinienne. Il est l'un des principaux chefs du « groupe de la Drenica » qui, en réalité, est identifiable aux structures dirigeantes du LPK et de l'actuel PDK.

Pour parvenir à ses fins, le PDK pouvait compter sur un puissant instrument : le Shërbimi informativ i Kosovës (SHIK), un service de renseignement dirigé par MM. Veseli et Syla. A la fin de 2009, le Kosovo a été secoué par les révélations d'un ancien agent du SHIK, M. Nazim Bllaca, qui a publiquement reconnu le meurtre d'un collaborateur albanais de la police serbe. Placé en résidence surveillée dans l'attente de son procès, M. Bllaca peut à nouveau s'exprimer dans la presse. Dans une interview accordée en janvier 2011 au quotidien Koha Ditore, il affirme que le SHIK a abattu « six cents personnes dans les mois qui ont suivi l'instauration du protectorat international, un millier en une année ».

Les langues commencent à se délier au Kosovo, du moins sur les violences commises par l'UCK contre des Albanais accusés de collaboration ou défendant une autre option politique que celle de la guérilla. En revanche, nul ne veut encore parler du sort des Serbes disparus. M. Z. Z. explique ainsi qu'à la fin de la guerre, il a été transféré du camp de Cahan vers la ville de Prizren, au Kosovo. « Je suis resté détenu plusieurs jours dans la cave d'une maison, en compagnie de sept Serbes âgés et d'un Rom. Nous étions deux prisonniers albanais du camp de Cahan, et nos geôliers nous forçaient à frapper les vieux Serbes. J'ai finalement été libéré par les soldats allemands de la KFOR, mais les Serbes avaient précédemment été emmenés vers une destination que j'ignore. »

Nous n'avons pu trouver confirmation du fait que le camp de Cahan a aussi accueilli, après la fin de la guerre, des prisonniers serbes qui auraient été destinés à alimenter un trafic d'organes. En revanche, quand Cahan abritait un centre de torture destiné aux « dissidents » de l'UCK, au printemps 1999, cette base de la guérilla était régulièrement fréquentée par les hommes des unités spéciales de l'armée américaine (5).

Voir en ligne : /2011/03/DERENS/20228

(1) La première forme est celle du nom serbe de la ville, la seconde, celle de son nom albanais.

(2) M. Haradinaj, ancien commandant de l'UCK dans l'ouest du Kosovo, a été premier ministre du Kosovo de décembre 2004 à mars 2005. Dirigeant toujours sa formation, l'Alliance pour l'avenir du Kosovo (AAK), il est actuellement détenu à la prison internationale de Scheveningen (Pays-Bas), en attente de son procès en appel devant le TPIY. En première instance, il avait été acquitté, plusieurs témoins à charge ayant été assassinés ou s'étant rétractés à l'audience.

(3) Cf. Vanja Mekterovic et Vladimir Radomirovic, « Kosovo : l'archipel des camps de l'UCK », 17 avril 2000.

(4) Carla Del Ponte, La Traque, les criminels de guerre et moi, Héloïse d'Ormesson, Paris, 2009.

(5) Ce que confirme notamment le témoignage d'un médecin australien : Craig Jurisevic, Blood on my Hands : A Surgeon at War, Wild Dingo Press, Melbourne, 2010.

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Côte d’Ivoire : libération immédiate de Justin Koné Katinan et de tous les détenus politiques

Le Parti communiste français condamne avec la plus grande fermeté l’arrestation et le placement sous mandat de dépôt de Justin Koné Katinan, quatrième vice-président du Parti des peuples africains — Côte d’Ivoire (PPA-CI) et ancien ministre. Cette arrestation fait suite à une conférence de presse du 3 septembre 2026, où Justin Koné Katinan dénonçait la responsabilité […]

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Savak

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Dans les mémoires iraniennes, ce mot évoque à lui seul la tyrannie de l'ancien régime. C'est l'acronyme de l'Organisation pour le renseignement et la sécurité nationale, autrement dit la « police » du chah de 1957 jusqu'à sa chute en 1979. Cette institution tentaculaire fut impitoyable avec toute forme de contestation de la monarchie, y compris culturelle, et s'illustra par ses méthodes expéditives et son recours à la torture.

Voir en ligne : /mav/209/A/69912
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Trompeuses apparences

Qui est qui, dans les rues de Téhéran, et qui pense quoi ? À ce jeu, les réponses sont parfois étonnantes.

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Dans la salle d'attente d'un médecin, je croise une femme portant le tchador. À ma grande surprise, elle s'oppose vivement aux dépenses consacrées à la cérémonie d'adieu au Guide suprême. Elle se plaint aussi amèrement de la hausse des prix et s'oppose à la poursuite de la guerre. Des opinions qui lui valent quelques déboires : pour avoir exprimé son désaccord sur l'évolution du régime, ses relations qui fréquentaient la même mosquée qu'elle lui ont demandé de ne plus y venir.

À l'inverse, d'autres femmes portant le tchador participent aux rassemblements quotidiens et se montrent favorables à la poursuite de la guerre. Chez certaines, surtout les plus diplômées, les sentiments patriotiques se combinent avec les sentiments religieux. Dans un taxi, une femme sans voile me dit être opposée au régime, mais elle participe souvent à ces manifestations patriotiques car elle estime que c'est son devoir, en temps de guerre. Elle me raconte aussi que son beau-père est très religieux et qu'il a même participé volontairement à la guerre contre l'Irak (1980-1988). Mais, aujourd'hui, l'homme est devenu un farouche opposant. Parfois les repères se troublent. Une psychiatre qui fait partie des manifestants porte bien le tchador, mais elle me confie que, dans sa clinique, elle se contente d'une blouse et d'un foulard.

Les gens de gauche, bien moins nombreux qu'ils ne le furent à la fin des années 1970, n'échappent pas aux divergences. Nombre de ceux pour qui le souvenir du massacre des prisonniers de 1988 demeure vif et douloureux refusent tout soutien au régime, même dans les circonstances actuelles. Ils critiquent le gouvernement, qu'ils jugent néolibéral et inféodé au capitalisme mondial. D'autres, au contraire, ont pour priorité la guerre contre l'impérialisme et sortent pour conspuer Israël et les États-Unis. L'un d'eux m'explique que la mobilisation du peuple est précisément ce que le premier ministre Mohammad Mossadegh s'est refusé à faire en 1953, malgré les recommandations du parti Toudeh (communiste) et de son ministre des affaires étrangères, le docteur Hossein Fatemi. Selon mon interlocuteur, le coup d'État de l'Agence centrale de renseignement américaine (CIA) n'a pu réussir à l'époque que parce que les soutiens de Reza Pahlavi occupaient la rue. Seuls.

Téhéran donne-t-elle une fidèle image du pays ? Fin juillet, un jeune homme avec un accent du Sud me demande son chemin. Puis, observant avec étonnement l'animation de la capitale, il lâche : « Ici, c'est un autre pays, on dirait qu'il n'y a pas la guerre. Moi, je viens de Bouchehr, sur les rives du Golfe. Là-bas, elle domine tout. »

Voir en ligne : /mav/209/AHMADI/69921
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Basirat

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« Clairvoyance politique ». Capacité supposée à reconnaître les menaces contre le régime et à ne pas tomber dans les pièges tendus par les ennemis de l'extérieur comme ceux de l'intérieur. Dans la même veine, l'expression basirat afzayi désigne des sessions de formation pour l'« accroissement de la perspicacité », autrement dit des séances de conditionnement politique à destination notamment de la jeunesse estudiantine.

Voir en ligne : /mav/209/A/69949
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Voix de faits

Citations, extraits, repères…

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« Ney »

Flûte dont le nom persan signifie « roseau » et dont on joue dans les mondes arabe, turc et persanophone. Connu dès l'Antiquité, cet instrument se décline en de nombreuses tailles.

5 millions de tonnes de CO2

C'est la quantité de dioxyde de carbone ou équivalent émise lors des quatorze premiers jours de la guerre, soit autant qu'un pays comme l'Islande en un an, selon une estimation du Climate and Community Institute. C'est aussi l'équivalent des rejets annuels d'un total de 1,1 million de véhicules à moteur à combustion.

Source : Fred Otu-Larbi, Patrick Bigger et Benjamin Neimark, « Two weeks of war in Iran unleashed more carbon pollution than Iceland does in a year », Climate and Community Institute, 21 mars 2026.

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Fierté

« C'est en lisant les vers du poète du Xe siècle Ferdowsi (940-1020) que j'ai compris la fierté du peuple iranien mais aussi sa longue tradition révolutionnaire : cette alliance impétueuse de dignité et de fureur me convient parfaitement ! » Bertrand Badie, politiste de père iranien
Source : Le Monde, 20 mars 2026.

« Mort à l'Amérique ! »

Ou « Marg bar Amrika ! » en iranien. Slogan repris et popularisé par les étudiants durant la prise d'otages de l'ambassade américaine de Téhéran en 1979, et qui fut promis à une longue prospérité sur les murs des villes ou dans les manifestations pro-régime. Dans ses Mémoires, l'ancien président Hachémi Rafsandjani (1934-2017) affirme qu'en juillet 1984 le Parlement avait décidé de l'abandonner, tout comme le slogan « Mort à l'Union soviétique », mais que le moment propice n'est pas venu.

Opération « chat botté »

Parmi ses projets pour abattre le régime iranien, le renseignement extérieur israélien (Mossad) œuvrait au retour au pouvoir de l'ancien président Mahmoud Ahmadinejad à la faveur d'un soulèvement militaire des forces d'opposition kurdes. Pour mémoire, le concerné, qui fut président de 2005 à 2013, fut l'un des plus violents contempteurs d'Israël, et c'est sous son mandat que la question du programme nucléaire iranien est devenue une source de tension majeure entre Téhéran et Tel-Aviv.

Source : The New York Times, 13 juillet 2026.

Frantz Fanon à Alo Shariati

« Ton interprétation de la renaissance de l'esprit religieux et tes efforts pour mobiliser cette grande puissance — qui à l'heure actuelle est en proie aux conflits internes ou atteinte de paralysie — dans un but d'émancipation d'une grande partie de l'humanité menacée par l'aliénation et la dépersonnalisation et dont le retour à l'islam apparaît comme un repli sur soi sera le chemin que tu as pris (…). Quant à moi, bien que ma voie se sépare, voire s'oppose à la tienne, je suis persuadé que nos chemins se croiseront finalement vers cette destination où l'homme vit bien. » Lettre de Frantz Fanon à Ali Shariati, penseur de la révolution iranienne et qui avait traduit ses œuvres en persan.
Source : Frantz Fanon, Écrits sur l'aliénation et la liberté, La Découverte, Paris, 2015.

Savak, CIA et Mossad

De sinistre mémoire, l'Organisation pour le renseignement et la sécurité nationale (Savak selon l'acronyme persan) était connue pour sa brutalité, ses arrestations arbitraires, le recours à la censure et une surveillance étroite de toute la société. Cette police politique du chah a vu le jour avec l'aide des services secrets américains en 1957. Dans le cadre des bonnes relations avec Israël — que l'Iran avait reconnu dès 1950 —, les services de renseignement de Tel-Aviv (Mossad) formèrent les officiers iraniens aux techniques d'interrogatoire, de surveillance et de contre-espionnage.

PIB en berne

La « pression maximale » exercée par les États-Unis sur l'économie iranienne aurait entraîné une contraction du produit intérieur brut de 7,3 % entre 2018 et 2022, selon l'économiste Vali Nasr (Iran's Grand Strategy. A Political History, Princeton University Press, 2026). La pauvreté aurait augmenté de 11 %.

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Un nez parfait

Les rues de Téhéran grouillent de jeunes (surtout des femmes) avec le nez dans le plâtre ou affublé d'un pansement. Les rhinoplasties sont à la mode, et certains Iraniens branchés portent un plâtre sans avoir subi d'opération, seulement pour afficher leur statut social. Comment expliquer une telle mode ? De nombreuses raisons ont été avancées. La première serait le code vestimentaire — de moins en moins respecté ces dernières années — selon lequel les femmes doivent se couvrir les cheveux et le corps et qui fait du visage le centre de l'attention et de l'apparence. La seconde tiendrait au désœuvrement des jeunes, qui rêvent de ressembler aux vedettes de Hollywood.

Tapis

C'est à Pazyryk, une vallée du Haut-Altaï, en Sibérie méridionale, que des archéologues soviétiques découvrirent en 1949 dans le pergélisol un tapis de laine de mouton noué et finement tissé à la main. Préservé par le gel, ce tapis daté du IVe ou IIIe siècle avant notre ère est le plus ancien connu de cette qualité. Il proviendrait soit des Scythes, soit des Perses achéménides. Les tapis persans noués à la main demeurent à ce jour les plus célèbres et les plus recherchés des tapis d'Orient.

Voie nucléaire

« L'un des principaux dirigeants réformateurs iraniens, Saeed Laylaz, a déclaré récemment que l'Iran était contraint par les événements de devenir une puissance nucléaire. Il indique que, depuis quarante ans, l'Iran a déclaré à de nombreuses reprises aux Américains être prêt à telle ou telle concession, pensant que ces derniers allaient le laisser tranquille. Mais le résultat a été davantage de pression, puis la guerre. Les Iraniens n'ont donc plus le choix : soit ils deviennent une puissance nucléaire, soit ils meurent. La seule issue de cette guerre serait un Iran nucléaire. » Source : Siavosh Ghazi, Carnet de guerre. 40 jours dans Téhéran sous les bombardements, First, Paris, 2026.

208
(milliards de barils)

Réserves prouvées de pétrole de l'Iran en 2025, selon l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), soit près de huit fois la consommation annuelle mondiale. Le pays occupe la troisième place dans le monde derrière le Venezuela et l'Arabie saoudite, devant le Canada.

Le persan en héritage

Langue officielle de l'Iran, le persan est compris par la plupart des Iraniens, bien qu'il ne soit la langue maternelle que d'un peu plus de la moitié de la population. Il est parlé en Afghanistan et au Tadjikistan, pays où il est également la langue officielle. L'histoire de la région fait aussi que le persan a beaucoup influencé d'autres langues, proches comme le kurde, mais aussi distinctes comme le turc ottoman et surtout l'ourdou du Pakistan, lui-même très proche de l'hindi, officiel en Inde. Plus largement, la plupart des langues d'Asie du Sud et du Sud-Ouest appartiennent à la famille indo-iranienne.

Michel Foucault et l'Iran

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« Il n'y a, certes, aucune honte à changer d'opinion ; mais il n'y a aucune raison de dire qu'on en change lorsqu'on est aujourd'hui contre les mains coupées, après avoir été hier contre les tortures de la Savak. (…) La spiritualité à laquelle se référaient ceux qui allaient mourir est sans commune mesure avec le gouvernement sanglant d'un clergé intégriste. Les religieux iraniens veulent authentifier leur régime par les significations qu'avait le soulèvement. On ne fait pas autre chose qu'eux en disqualifiant le fait du soulèvement parce qu'il y a aujourd'hui un gouvernement de mollahs. »

Michel Foucault s'explique dans Le Monde du 11 mai 1979. Envoyé spécial pour le Corriere della Sera, le philosophe s'était beaucoup vu reprocher son intérêt pour cette révolution religieuse et ses propos sur l'unité populaire contre le chah, le « soulèvement de toute une société ». En réalité, il s'intéressa davantage au « mouvement » de délégitimation du politique qu'à son débouché.

« Axe du mal »

« Des États comme ceux-ci [Corée du Nord, Iran et Irak], ainsi que leurs alliés terroristes constituent un axe du mal qui s'arme pour menacer la paix mondiale. En cherchant à se doter d'armes de destruction massive, ces régimes représentent un danger grave et croissant. Ils pourraient fournir ces armes à des terroristes, leur donnant ainsi les moyens d'assouvir leur haine. Ils pourraient attaquer nos alliés ou tenter de faire chanter les États-Unis. Dans tous ces cas, le prix de l'indifférence serait catastrophique. »

George W. Bush, discours sur l'état de l'Union, 29 janvier 2002.

Impayés

En juillet 2026, les autorités iraniennes recensaient 20 676 personnes et entreprises n'ayant pas régularisé des revenus estimés à 94,4 milliards d'euros, des sommes principalement liées au rapatriement des revenus d'exportation. À eux seuls, 225 grands débiteurs concentreraient 53 milliards d'euros. Cela ne signifie toutefois pas que ces montants ont disparu : selon l'Organisation générale de l'inspection, une partie importante correspondrait à des erreurs d'enregistrement douanier, notamment au niveau des sociétés pétrolières publiques, ou à des devises déjà utilisées pour financer des importations. L'affaire révèle surtout l'opacité du circuit des devises en Iran.

« Tahdig »

Cette couche croustillante et savoureuse qui se forme au fond de la casserole lors de la préparation du riz est la gourmandise convoitée d'un repas persan. Souvent parfumée au safran et au beurre, elle doit être soigneusement surveillée pendant la cuisson. Les cuiseurs à riz modernes permettent de la réussir plus facilement.

Armes chimiques

Durant la guerre contre l'Irak, l'Iran a subi plusieurs attaques chimiques lancées par Bagdad. Le régime de Saddam Hussein fit ainsi usage de 54 000 obus d'artillerie et de 27 000 missiles chimiques, ainsi que de 19 500 bombes gazeuses aériennes.

Source : Vali Nasr, Iran's Grand Strategy. A Political History, Princeton University Press, 2026.

Golfe Persique ou Arabique ?

« Il y a plus de deux mille ans que le golfe en question s'appelle le golfe Persique : en fait, depuis que les Perses se sont installés dans la province de l'Iran qui le borde. Au cours de ces deux millénaires, jamais ce nom n'a changé. Tous les géographes et les historiens de l'Antiquité n'ont connu le golfe que sous le nom de Persique… En Europe, à partir du XVIe siècle, dans les grands atlas — comme ceux de Gerard Mercator et d'Abraham Ortelius, par exemple —, c'est exclusivement la désignation de “Sinus Persicus” qui est utilisée. Jusque vers 1960, tous les atlas et ouvrages de géographie, même les manuels scolaires publiés dans les pays arabes, n'ont utilisé que “khaleej al-farsi”. »

Extrait d'un courrier de protestation de l'ambassade d'Iran en France adressé au « Diplo » après la publication d'un article mentionnant le « golfe Arabique » (Jean-Pierre Viennot, « Nouveaux affrontements dans la région du golfe Arabique entre éléments traditionalistes et forces révolutionnaires », Le Monde diplomatique, janvier 1970).

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Mise en garde

« Au président iranien Rohani : NE MENACEZ PLUS JAMAIS, AU GRAND JAMAIS, LES ÉTATS-UNIS, SINON VOUS EN SUBIREZ DES CONSÉQUENCES QUE PEU DE PERSONNES DANS L'HISTOIRE ONT JAMAIS CONNUES. NOUS NE SOMMES PLUS UN PAYS QUI TOLÉRERA VOS PAROLES DÉMENTIELLES DE VIOLENCE ET DE MORT. SOYEZ PRUDENT ! »

Donald Trump, en 2018
Source : compte Twitter de Donald J. Trump (@realDonaldTrump)

103 milliards de dollars

Ce serait le bilan financier des cent vingt premiers jours de guerre pour les États-Unis, selon l'estimation du chercheur Stephen Semler, qui prend non seulement en compte le coût des opérations, mais aussi celui des munitions et des pertes. Selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, les dépenses militaires de l'Iran en 2025 auraient été de 7,5 milliards de dollars. Source : Stephen Semler, « US spent $103 billion on the Iran war in four months », Newsletter n° 345, Polygraph, 13 juillet 2026.

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« Khar kardan »

Expression familière qui signifie « faire un âne de quelqu'un », autrement dit l'amadouer, le duper ou le prendre pour un imbécile. En écho, un dicton célèbre affirme que « Mieux vaut être embrassé par un âne qu'être “rendu âne'' par un baiser ». Autrement dit : un baiser de peu de valeur est préférable à celui qui manipule et fait perdre la tête.

« Tondre la pelouse »

« La communication du commandement interarmées américain qui couvre le Moyen-Orient indique que les États-Unis devront probablement conduire des frappes de manière assez régulière pour empêcher l'Iran de reconstruire ses capacités balistiques et son infrastructure de radars. L'expression, quelque peu vulgaire, qui résume cette stratégie est : ''tondre la pelouse''. Autrement dit, empêcher Téhéran de reconstituer ses arsenaux. »

Martin Quenez, chercheur en relations transatlantiques au German Marshall Fund
Source : Cultures Monde, France culture, 2 septembre 2026

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55 kilomètres

C'est la plus faible distance entre les deux rives continentales du détroit d'Ormuz. Les îles Larak (Iran) et l'archipel de Salamah (Oman) ne sont distants que de 38 kilomètres. Cet étroit passage maritime permet l'acheminement de l'essentiel du pétrole et du gaz produits par l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar, l'Irak, Bahreïn et l'Iran. En 2025, un quart du transport maritime mondial de pétrole et un cinquième du commerce maritime mondial de gaz naturel liquéfié (GNL) a franchi ce détroit.

Source : « Détroit d'Ormuz : quelle importance dans le transport de pétrole et de gaz ? », www.connaissancedesenergies.org, 26 avril 2026.

Turcs, Iraniens et Arabes

« C'est en Turquie que j'ai compris à quel point la vision du monde arabe à l'égard de l'Iran est biaisée. Les Turcs voient dans les Iraniens des égaux. Ils n'ont pas d'idées préconçues à leur égard et encore moins du racisme ou du mépris. Ces deux pays sont pourtant rivaux, mais le peuple turc a le sentiment d'être face à une civilisation qui mérite le respect. Les Arabes ont beaucoup à apprendre de cela. »

Abdelkader Fayez, directeur du bureau d'Al-Jazira en Iran
Source : Iran Podcast (en arabe), 8 janvier 2025.

Palme d'or et menacé de prison

Le cinéaste Jafar Panahi a été moult fois récompensé pour son œuvre : Caméra d'or à Cannes pour Le Ballon blanc en 1995 ; Lion d'or à Venise pour Le Cercle en 2000 ; Ours d'or à Berlin pour Taxi Téhéran en 2015 ; Palme d'or à Cannes en 2025 pour Un simple accident. Condamné par contumace à un an de détention en décembre 2025, pour « activité de propagande contre l'État », Panahi a vu sa peine confirmée en juin 2026. Un recours restait néanmoins possible selon son avocat. Il a déjà fait deux séjours en prison, en 2010 et entre 2022 et 2023. Il a choisi de rentrer dans son pays pour continuer son travail après sa dernière récompense à Cannes.

250 000

Nombre de millionnaires en dollars que compterait le pays, selon le magazine Forbes (21 juin 2021).

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« Grand Satan »

En farsi, « Sheytan bozorg ». Expression utilisée par l'ayatollah Rouhollah Khomeiny pour désigner les États-Unis d'Amérique et reprise dans nombre de publications, qu'elles soient officielles ou non.

« Balaal kababi »

Vendu par des marchands ambulants, ce mets est emblématique de la cuisine de rue iranienne. Il consiste en du maïs grillé sur du charbon de bois et se consomme généralement en été.

Ski

Prisé des alpinistes et des skieurs-alpinistes, le mont Damavand est le point culminant de l'Iran, à 5 610 mètres. Ce volcan iconique fait partie de la chaîne de l'Elbourz, qui sépare Téhéran de la mer Caspienne. De nombreux textes mythologiques s'y réfèrent.

Digérer l'envahisseur

« Bien que plusieurs fois envahis par les Grecs, les Arabes, les Turcs et les Mongols, les Iraniens n'ont jamais été détruits ou, pire encore, assimilés. Leur culture, leur peuple ont survécu à tous les traumatismes, même les plus violents. (…) Vaincus, les Iraniens ? Alors qu'ils finissent toujours par intégrer l'envahisseur, l'étranger, en l'“iranisant'', un fait extrêmement rare dans l'histoire des peuples ? Face à l'invasion arabe, la civilisation égyptienne s'est perdue en l'espace de deux générations. Il n'y a pas eu de phénomène semblable en Iran. »

Ardavan Amir-Aslani, avocat et essayiste.
Source : De la Perse à l'Iran. 2 500 ans d'histoire, L'Archipel, Paris, 2018.

Effacer la mémoire

Les bombardements américains et israéliens ont également touché les lieux où l'Iran transmet son savoir et conserve son histoire. Plus de trente universités ont ainsi été endommagées. Le patrimoine n'a pas davantage été épargné : le palais du Golestan à Téhéran, la mosquée du Vendredi et les palais d'Ali Qapou et de Chehel Sotoun à Ispahan ont subi des destructions.

Sources : AFP, Reuters, Unesco.

Ouverture d'esprit

« À Téhéran, quantité de gens qui n'auront jamais l'occasion ni les moyens de voir Paris parlent parfaitement français. Et ce n'est pas le résultat d'une influence politique ni — comme l'anglais en Inde — d'une influence coloniale. C'est celui de la culture iranienne, curieuse de tout ce qui est autre. »

Nicolas Bouvier, L'Usage du monde, La Découverte, Paris, 2014 (1re éd. : 1963).

Précarité

Selon l'économiste iranien Mohammad Maljoo, la proportion de travailleurs concernés par des contrats à durée déterminée, équivalents aux CDD en France, serait passée d'environ 6 % en 1989 à plus de 90 % en 2017.

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Drapeau

Le 29 juillet 1980, l'Iran se dote d'un nouveau drapeau pour signifier la rupture avec le régime du chah. L'emblème porte deux phrases calligraphiées en langue arabe : Allah Akbar (« Dieu est plus grand ») et La ilah illa Allah (« Il n'y a de dieu que Dieu »). Pour signifier leur défiance à l'égard de la République islamique, de nombreux groupes d'opposition utilisent soit le drapeau au lion et au soleil, soit le drapeau tricolore vert-blanc-rouge sans emblèmes. Tous les deux ont été interdits par la Fédération internationale de football association (FIFA) lors des Coupes du monde de football en 2022 et en 2026.

« Enfer ardent »

« Tout le peuple iranien est uni face à toute attaque et à toute menace. Pour tout envahisseur, l'Iran se transformera en un enfer ardent. »

Mohammad Khatami, 10 février 2005. À l'époque président de la République islamique, ce réformateur a subi des restrictions de déplacement et de parole depuis le soutien qu'il a apporté au « mouvement vert », provoqué par l'élection controversée de M. Mahmoud Ahmadinejad en 2009.

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Jeunes prodiges

En juin 2026, l'équipe nationale iranienne de mathématiques a remporté l'Olympiade internationale de mathématiques et de sciences (IMSO) organisée par la Chine. Cette compétition annuelle destinée aux élèves du primaire (âgés de 13 ans et moins) a réuni des représentants de 49 pays.

3 millions

C'est le nombre d'étudiants dans l'enseignement supérieur, dont le tiers est inscrit en sciences de l'ingénieur.

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« Femme, Vie, Liberté »

« Zan, Zendegi, Azadi » : slogan d'abord scandé par des femmes kurdes et des militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, Turquie). En septembre 2022, à la suite de la mort à Téhéran de Mahsa Amini, une étudiante iranienne arrêtée trois jours plus tôt par la police religieuse pour « port de vêtements jugés inappropriés », les manifestants se l'approprient, et il est désormais célèbre dans le monde entier.

Voir en ligne : /mav/209/A/69909
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Ôter ses œillères, comprendre un pays

« Axe du mal » ou « axe de la résistance » ? On fustige ou on soutient l'Iran, son système politique comme son non-alignement. Pourtant, manichéisme ou « campisme » interdisent de saisir la viscosité des questions géopolitiques et l'âpreté du quotidien des Iraniens. La marche singulière de cette nation insubordonnée invite à interroger les certitudes, oublier les préjugés et repérer les subterfuges.

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Pooya Aryanpour //// « Gone With the Wind » (Parti avec le vent), vue d'ensemble, exposition au sein de la sucrerie de Kahrizak, Téhéran, 2022
© Pooya Aryanpour - Dastan Gallery

Le premier piège lorsque l'on s'intéresse à la République islamique d'Iran consiste à s'arrêter au second terme. Ou de ne voir dans son drapeau, choisi après la révolution de 1979, qu'« Allah » calligraphié en son centre sous la forme d'une tulipe, symbole des « martyrs ». Sous le régime du chah (1941-1979), l'absence de libertés, la répression et le contrôle de la vie publique limitaient fortement l'expression des revendications sociales. Dans ces conditions, l'islam est devenu un ciment révolutionnaire, une sorte de bélier politique et social enfonçant les murailles de l'ancien régime impérial. Le clergé chiite était partagé entre une fraction proche du pouvoir en place et une autre qui jouait un rôle de contre-pouvoir. Aujourd'hui, il occupe sans conteste une place atypique dans l'appareil d'État. Mais cette forme d'islam politique n'a guère à voir avec ses avatars contemporains, notamment dans la sphère sunnite, issus de lectures rigoristes et ultraconservatrices du Coran. Et elle a perdu beaucoup de sa force de cohésion idéologique des premières années.

Pour le penseur révolutionnaire Ali Shariati (1933-1977), la spiritualité éveillait d'autant plus les consciences qu'elle portait en elle une émancipation : la quête de liberté des plus pauvres qui alimenta la dynamique révolutionnaire. Mais le mouvement social porté par l'islam devait éviter toute institutionnalisation. Loin de prôner la résignation ou le fatalisme social, le premier Guide, Rouhollah Khomeiny (1900-1989), s'appuyait, lui, sur les principes de l'islam non pour refuser la modernité, mais pour trouver un chemin propre à son pays. Il a théorisé son modèle de pouvoir par le velayat-e-faqih, qui inspire la Constitution de décembre 1979 : une sorte d'« État de droit islamique », fondé sur la primauté d'un juriste-théologien, un « sage » religieux, dont l'érudition doit permettre de puiser dans les textes islamiques les fondements de ses arbitrages entre les composantes du pouvoir temporel. Mais, dans la pratique, les sources juridiques sont plurielles.

Car, sous la gouverne des clercs, la révolution de 1979 accélère la construction d'institutions modernes, paradoxalement de plus en plus sécularisées, comme la société. En revanche, si la nouvelle Constitution voulue par Khomeiny accorde une place importante à la souveraineté du peuple, celle-ci s'exerce par un suffrage universel… sous contrôle. En dernier ressort, le clergé s'est arrogé de nombreux pouvoirs, dont celui de sélectionner les candidats et de contrôler les élus (lire « Un pluralisme en trompe-l'œil »). Toutefois, parler de théocratie serait accepter la fiction qui fait officiellement du Guide un régent, le représentant du douzième imam le temps de son « occultation », entamée en 874. Les motivations de ses orientations appartiennent évidemment au profane et témoignent des luttes de pouvoir.

Assurer une continuité symbolique

La répression des mouvements sociaux, dès les premières années, signale l'abandon des idéaux de justice sociale et de liberté. La fin de la guerre Iran-Irak, en 1988, parachève le verrouillage de la société. Avec la nomination du second Guide, Ali Khamenei, en 1989, l'érudition a semblé moins compter que l'intrication, voire la compromission dans le premier cercle des décideurs. Autant de critiques redoublées après la nomination de son fils Mojtaba, à la suite de son assassinat revendiqué par Israël le 28 février dernier. Certes, ce choix de l'Assemblée des experts (tous religieux) visait à assurer une continuité symbolique du système, mais au risque de voir émerger une logique dynastique, alors que la force des institutions nées de la révolution tient à une dilution des pouvoirs. Cette dernière relativise d'ailleurs l'impact de l'élimination de nombreux chefs politiques ou militaires, contrairement à ce qu'imaginaient probablement les dirigeants aventuristes israéliens et américains.

Chez de nombreux progressistes et surtout au Maghreb, en Afrique ou en Amérique latine, les sanctions occidentales sous la dictée des États-Unis et les critiques du « régime » de Téhéran vaudraient comme autant de preuves de sa bravoure, le prix de son indépendance, un gage de vertu. Si elle a échappé à la colonisation, la Perse se bat, il est vrai, depuis le milieu du XIXe siècle contre les ingérences étrangères. Seule la mobilisation de sa population lui a permis de s'extraire du Grand Jeu qui opposait Russes et Britanniques pour le contrôle de la région, durant la guerre de l'hiver 1856-1857 par exemple, ou la révolte du tabac de 1890. Cette dernière dessine d'ailleurs une trame familière à tant de peuples vassalisés : un pouvoir politique autocratique, aux mains du chah Naser Al-Din Qajar, octroie à une compagnie britannique le monopole de la culture, de la vente et de l'exportation du tabac. Les marchands et le clergé protestent en vain jusqu'à la fatwa du grand ayatollah Mirza Hassan Shirazi, qui interdit la consommation de tabac. Manifestations et boycott obligent en définitive le chah à renoncer à cette concession britannique en 1892.

Double discours occidental

Le coup d'État anglo-américain de 1953 ou le large soutien économique et militaire reçu par Saddam Hussein (ex-URSS, États-Unis, France, pays du Golfe, etc.) durant la guerre Iran-Irak (1980-1988) ont inoculé une méfiance vis-à-vis des grandes puissances. Le double discours occidental actuel devient limpide quand on rappelle que le programme nucléaire a été lancé dans les années 1970 par le chah… avec l'aide des Américains, des Allemands et des Français. Les revendications iraniennes sur le golfe Arabo-Persique ne posaient pas de problèmes quand « notre ami » Mohammad Reza Pahlavi étendait les eaux territoriales de son pays, en 1959, ou s'empressait de prendre le contrôle de trois îles stratégiques proches du détroit d'Ormuz lors du départ des Britanniques de la région en 1971. Rien de neuf dans les revendications actuelles : le rôle-clé du Golfe pour le commerce maritime et les relations internationales est documenté depuis plusieurs millénaires.

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Pooya Aryanpour //// « Gone With the Wind » (Parti avec le vent), détail, exposition au sein de l'usine sucrière de Kahrizak, Téhéran, 2022
© Pooya Aryanpour - Dastan Gallery

Pastichée par l'impérialisme débridé de M. Donald Trump, l'animosité belliciste des États-Unis — dont les dépenses militaires représentaient en 2025 cent vingt-huit fois celles de l'Iran — ne justifie pas pour autant qu'un gouvernement tire sur les manifestants, pourchasse les femmes libres, ses opposants, ses artistes, propose une rançon pour la mort de l'écrivain Salman Rushdie, liquide bien d'autres auteurs moins célèbres en Occident, censure et contrôle la presse, sanctionne étudiants, enseignants, syndicalistes ou recoure massivement à la peine de mort (2 159 exécutions en 2025 selon Amnesty International). Le « campisme », ou le choix binaire d'un camp, conduit aussi certains à ne pas voir la nature profondément néolibérale, inégalitaire et oligarchique de l'économie iranienne, ou à ignorer tous ces jeunes qui « votent avec leurs pieds » et émigrent. Cette fuite des cerveaux dilapide un important capital humain et scientifique difficilement acquis, grâce à la généralisation de l'accès à l'éducation, à la construction de nombreuses écoles et à la démocratisation de l'enseignement supérieur, notamment au bénéfice des filles, qui représentent aujourd'hui près de 60 % des étudiants. La rhétorique antioccidentale égare également nombre d'observateurs, qui en font une lecture littérale, ignorant l'ambivalence des sentiments partagés jusqu'au sommet du pouvoir. Les enfants des dignitaires ne font pas leurs études en Chine ou en Russie, mais en Europe et aux États-Unis. Et pour éliminer Saddam Hussein en 2003 ou combattre l'Organisation de l'État islamique (OEI) entre 2014 et 2019, les Occidentaux ont pu compter sur la complicité de Téhéran.

Téhéran seul face à ses ennemis

Sans surprise, Israël et les États-Unis ont tenté d'embarquer une partie des forces kurdes iraniennes dans leur croisade, espérant peut-être que cette minorité lance une nouvelle rébellion comme celle qui fut écrasée après 1979 (lire l'article page 45). Il faudrait davantage que des incursions locales pour prendre le contrôle d'un pays grand comme trois fois la France. La diversité ethnolinguistique des plus de 90 millions d'habitants est trop souvent présentée comme une faiblesse. Certes, un peu plus de la moitié de la population seulement est d'origine persane (indo-européenne), les turcophones (Azéris, Turkmènes, Afsharis…) représentent près du tiers, le restant se répartit entre Kurdes, Arabes, Baloutches, Lors, Assyro-Chaldéens, Bakhtiaris, Gilakis, Arméniens, etc. Le persan, ou farsi, joue toutefois de longue date le rôle d'une lingua franca, un lien commun et d'échange vers les pays ou populations persanophones (en Afghanistan, au Tadjikistan, et ailleurs en Asie centrale). Inscrite dans une histoire plurimillénaire, cette civilisation a produit un sentiment d'appartenance, un nationalisme qui dépasse les divergences d'intérêt, d'origine ou d'opinion. On le perçoit notamment dans le rôle de la culture, de la littérature, et particulièrement de la poésie (lire l'article page 15). Partagé par près de 90 % de la population, l'islam chiite contribue également à forger une communauté de destin, héritée de l'époque safavide, lorsque le chiisme duodécimain fut érigé en religion d'État.

Plus délicate encore apparaît la perception du positionnement géopolitique de la République islamique. Elle participe à l'Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) — très souple —, dialogue avec la Russie et la Chine, vend des drones à la première et achète beaucoup d'électronique à la seconde. Mais aucune alliance ne vient sceller cette entente « amicale », et non désintéressée. Téhéran est seul pour faire face à ses ennemis, la volonté d'indépendance demeurant l'une des seules revendications fondamentales de 1979 qui subsistent encore aujourd'hui.

Depuis, une nuée d'articles annoncent régulièrement une « exportation de la révolution », mais négligent les divergences culturelles ou religieuses qui l'empêchent. Les dirigeants iraniens ont beau jeu de rappeler que leur pays n'a jamais envahi ses voisins et ne fait que répondre aux agressions. Ils ont néanmoins construit un réseau de complices, ou de comparses, le plus souvent liés par une position dissidente au sein de l'islam : chiites d'Irak, du Liban (Hezbollah) ou d'Afghanistan, houthistes du Yémen, alaouites de Syrie, mais aussi sunnites du Hamas ou du Djihad islamique à Gaza, voire laïques du Front populaire de libération de la Palestine. Cet « axe de la résistance » à l'impérialisme d'Israël et des États-Unis comprend une dimension militaire, régulièrement à l'œuvre dans le conflit asymétrique ces derniers mois. Mais il a été ébranlé par la chute du régime syrien de M. Bachar Al-Assad et produit sans doute autant d'hostilité que de crainte dans le monde arabe.

En politique, le brouillage atteint son paroxysme. Les réformateurs ne sont pas nécessairement « de gauche » — certains sont ultralibéraux — et les conservateurs « de droite ». Même les politiques « sociales » attribuées au président (conservateur) Mahmoud Ahmadinejad, sur le logement notamment, sont inspirées par une approche libérale de l'économie. L'État social construit avec peine recule dans la santé, l'éducation, partout. Les audaces redistributives des premières années apparaissent bien lointaines. Les journaux réformateurs critiquent la Chine ou la Russie, mais cela ne les empêche pas d'appeler à serrer les coudes sous les bombardements.

Le mystère le plus difficile à percer tient au nucléaire. L'Iran a toujours déclaré vouloir développer un programme civil sans acquérir la bombe, une fatwa d'Ali Khameinei l'interdit d'ailleurs. Mais alors, pourquoi signer le traité de non-prolifération tout en produisant un uranium enrichi à 60 %, bien au-delà des besoins d'un programme électronucléaire civil ? Ambiguïté stratégique ? Dissimulation ? Cette volonté d'arriver au seuil de la maîtrise de la bombe fournit depuis plus de vingt ans le prétexte idéal à Israël et aux États-Unis pour s'agiter. Mais ne pas franchir ce seuil conduit à renoncer aux moyens de dissuader les agressions.

Les interventions constantes des États-Unis et la confrontation permanente voulue par Israël prolongent une logique de domination par la force aux relents colonialistes. Elles attisent les tensions régionales pour imposer un ordre injuste du monde qui fait le jeu des pouvoirs autoritaires. L'histoire contemporaine du peuple iranien se confond ainsi avec celle des ingérences étrangères et d'une double confiscation — intérieure et extérieure — de son aspiration à choisir librement et démocratiquement son destin.

Voir en ligne : /mav/209/DESCAMPS/69918
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De la révolution islamique à la guerre avec les États-unis et Israël

Fin d'une monarchie

1977

Janvier. Troubles à l'université de Téhéran.

7-9 octobre. Manifestations pour exiger le retour de l'ayatollah Rouhollah Khomeiny, exilé en Irak. 15-16 novembre. La contestation estudiantine est brutalement réprimée dans la capitale.

1978

Janvier. La séquence manifestations-répression devient presque quotidienne. 8 septembre. Le chah instaure la loi martiale. L'armée tue des milliers de manifestants. C'est le « vendredi noir ».

6 octobre. L'imam Khomeiny est expulsé d'Irak et s'installe à Neauphle-le-Château, en France. 10 et 11 décembre. Des millions de manifestants défilent contre le chah à Téhéran.

1979

16 janvier. Face à la pression de la rue, le chah quitte le pays pour l'Égypte.

19 janvier. Quatre millions de personnes défilent dans la capitale pour réclamer le renversement du régime et le retour de Khomeiny. Après quinze ans d'exil, ce dernier revient au pays le 1er février.

Mars. Des Iraniennes non vêtues du hijab se voient refuser l'accès à leur lieu de travail.

Avril. La République islamique d'Iran est approuvée par 98 % des voix lors d'un référendum. Elle est proclamée par Khomeiny le lendemain. Répression contre les mouvements de gauche.

Juin. Présentation de la nouvelle Constitution, qui entérine le contrôle du clergé sur les institutions politiques.

Août-septembre. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (pasdarans) écrase violemment l'insurrection kurde dans le nord-ouest du pays.

4 novembre. Les « étudiants de la voie de l'imam » prennent en otage une cinquantaine d'agents diplomatiques à l'ambassade américaine de Téhéran, réclamant l'extradition du chah hospitalisé à New York. Les employés consulaires américains resteront détenus pendant 444 jours.

Purges et conflit avec l'Irak

1980

Janvier. Abolhassan Bani Sadr est élu président de la République islamique avec 76 % des voix.

Avril. Les États-Unis rompent leurs relations diplomatiques avec l'Iran. L'opération américaine « Eagle Claw », qui tente de sauver les otages à l'ambassade de Téhéran, tourne au désastre (huit soldats américains perdent la vie dans une collision entre un hélicoptère et un avion de transport).

Juillet. Les autorités annoncent avoir déjoué un coup d'État militaire. 22 septembre. Début de l'invasion irakienne.

Novembre. Khomeiny confie la conduite de la guerre aux pasdarans.

1981

20 janvier.

Après une médiation de l'Algérie, les diplomates américains sont relâchés.

17 février. Les bassidji, organe milicien de mobilisation de la jeunesse populaire, sont intégrés à l'armée des pasdarans.

7 juin. Avec pragmatisme, Khomeiny partage avec Israël des renseignements dans le cadre de l'opération de bombardement « Opéra », qui cible la centrale nucléaire irakienne d'Osirak.

21 juin. Exclue du partage du pouvoir, une partie de la gauche passe dans l'opposition armée.

28 juin. Nouvelle répression contre les forces de gauche. 27 septembre. Sous le titre de l'offensive du « huitième imam », de nombreux territoires sont repris en Irak.

2 octobre. Ali Khamenei est élu président de la République et nomme M. Mir Hossein Moussavi premier ministre.

1982

Mars. Téhéran annonce la création d'un centre de technologie nucléaire à Ispahan en vue de produire de l'uranium enrichi. L'Iran refuse les propositions de cessez-le-feu avancées par Bagdad.

Juillet. Le président américain Ronald Reagan signe un décret autorisant les États-Unis à faire « le nécessaire » pour empêcher l'Iran de vaincre l'Irak.

Exporter la révolution

1983

Mars. L'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) préconise un accord de coopération et d'assistance technique avec l'Iran, projet abandonné sous la pression de Washington.

Octobre. Téhéran commandite des attentats-suicides du Hezbollah libanais contre des marines américains et des soldats français, tuant 241 Américains et 58 Français. Les États-Unis et la France imposent des sanctions contre l'Iran.

1984

Février. Des dizaines de milliers de soldats iraniens meurent durant l'opération « Kheybar ». L'ayatollah Hossein Ali Montazeri, longtemps numéro deux derrière Khomeiny, met en garde l'imam contre l'emprise croissante des pasdarans.

Mars. Téhéran accuse Bagdad de faire usage d'armes chimiques (gaz moutarde et innervant). Ces faits sont confirmés par les Nations unies.

Mai. Malgré plusieurs revers, Khomeiny refuse toujours le cessez-le-feu. Automne. Purge au sein des pasdarans pour éliminer les partisans d'une guerre extrême contre l'Irak.

1986

Février. Les troupes iraniennes prennent le port irakien de Fao. Khomeiny refuse toujours la paix.

16 août. Khamenei est réélu à la présidence.

1987

Janvier-février. L'Iran échoue à prendre Bassora. Au sein du régime, le débat fait rage entre partisans de l'ouverture libérale et de l'étatisation.

1988

18 janvier. Le premier ministre Moussavi admet que les inégalités ont augmenté depuis 1980.

18 avril. L'armée de Saddam Hussein regagne du terrain. 3 juillet. Le croiseur américain USS Vincennes abat le vol civil Iran Air 655, faisant 290 morts.

12-18 juillet. L'armée irakienne investit Dehloran, ville iranienne qui héberge un quartier général des pasdarans. Khomeiny accepte la paix avec l'Irak.

17 août. Les troupes irakiennes se retirent des territoires iraniens. Août-décembre. 4 000 prisonniers politiques sont exécutés.

1989

Février. Khomeiny prononce une fatwa contre l'écrivain Salman Rushdie pour son roman Les Versets sataniques. Il écarte de sa succession l'ayatollah Montazeri.

4 juin. Khamenei succède à Khomeiny après sa mort. Juillet. La réforme constitutionnelle. Hachémi Rafsandjani, qui a joué un rôle-clé dans la désignation de Khamenei comme Guide suprême, est élu président avec 94,95 % des voix.

Stabilisation

1991

Janvier. L'Iran demeure neutre face à l'intervention américaine en Irak.

1992

Avril. Le président Rafsandjani est réélu avec 63 % des suffrages.

17 septembre. Les services de renseignement assassinent quatre leaders du Parti démocratique du Kurdistan iranien dans un restaurant à Berlin.

1995

Mars. Signature d'un contrat d'une valeur de 1 milliard de dollars avec l'entreprise américaine Conoco pour une concession de pétrole. Le président William Clinton bloque le projet par décret, sous pression du Congrès.

1996

Août. Le Congrès américain adopte la loi Amato-Kennedy, qui interdit à toute entreprise américaine ou étrangère d'investir plus de 20 millions de dollars par an dans les hydrocarbures iraniens.

Réformes et dossier nucléaire

1997

Mai. Téhéran signe un accord de coopération technique avec l'AIEA. Le modéré Mohammad Khatami est élu président de la République. Un vent réformiste souffle sur le pays.

1998

Janvier. Dans une interview accordée à CNN, M. Khatami évoque un rapprochement avec les États-Unis. Mai. Attaques de la presse conservatrice contre le président. M. Gholamhossein Karbaschi, maire de Téhéran et soutien de M. Khatami, est arrêté. Septembre. En visite à New York, M. Khatami déclare que l'État iranien ne mettra pas en œuvre la fatwa contre Rushdie. Automne. Assassinats en série d'opposants politiques et d'écrivains dissidents.

1999

Février. Pour la première fois de l'histoire de la République islamique, des élections municipales sont organisées dans plus de 1 000 communes (elles seront remportées par les candidats du camp réformateur).

Juillet. Les étudiants de l'université de Téhéran protestent contre la fermeture du journal Salaam par le pouvoir judiciaire. La répression est violente (17 morts). Les pasdarans s'en prennent directement au président Khatami. C'est la fin du « printemps des médias », entamé après l'élection de M. Khatami.

2001

Automne. Téhéran fournit des renseignements à l'alliance militaire occidentale engagée dans la guerre contre le régime des talibans en Afghanistan.

2002

29 janvier. Lors de son discours sur l'état de l'Union, le président américain George W. Bush désigne l'Iran comme l'un des pays de l'« axe du Mal » aux côtés de l'Irak et de la Corée du Nord. Avril. M. Khatami cherche à normaliser les relations diplomatiques avec les pays du Golfe.

2003

3 mai. Le renversement du régime de Saddam Hussein par les forces anglo-américaines accroît l'influence de l'Iran en Irak.

Août. M. Mohamed El-Baradei, directeur général de l'AIEA, inspecte le site nucléaire de Natanz et découvre des taux d'uranium enrichi supérieurs aux normes civiles.

8-12 septembre. L'AIEA intime à l'Iran de prouver avant le 31 octobre qu'il ne développe pas l'arme nucléaire.

10 octobre. Chirine Ebadi reçoit le prix Nobel de la paix pour sa lutte en faveur des droits des femmes, des enfants et des réfugiés.

21-23 octobre. L'imam Khamenei publie une fatwa interdisant à l'Iran de développer une bombe nucléaire.

10-11 novembre. L'Iran accepte de suspendre ses activités en échange de négociations avec les Européens sur un partenariat nucléaire civil.

18 décembre. Téhéran signe le protocole additionnel au traité de non-prolifération (TNP).

2004

30 octobre. Le géant chinois du gaz Sinopec signe un contrat d'une valeur de 70 milliards de dollars pour importer du gaz naturel liquéfié depuis l'Iran pour une période de vingt-cinq ans.

14 novembre. Sous la pression du Royaume-Uni, de la France et de l'Allemagne, le responsable iranien des négociations sur le nucléaire et futur président Hassan Rohani affirme que l'Iran va geler son programme d'enrichissement d'uranium. Washington rejette le compromis.

La revanche des conservateurs

2005

5-8 août. M. Mahmoud Ahmadinejad, conservateur populiste qui promet de combattre les inégalités sociales et la corruption, est élu président. Il rompt avec l'ouverture de M. Khatami et reprend la doctrine de la « défense sacrée » et le programme d'enrichissement de l'uranium à Ispahan.

2006

4 février. L'AIEA décide de transférer le dossier du nucléaire iranien aux Nations unies. Téhéran suspend les inspections-surprises prévues par le TNP. 11 avril. M. Ahmadinejad annonce le succès de l'enrichissement de l'uranium à 3,5 %, soit assez pour être utilisé dans un réacteur nucléaire civil.

12 juin. Des manifestations à Téhéran pour l'égalité des sexes sont réprimées.

31 juillet. Résolution de l'ONU donnant un mois à l'Iran pour suspendre ses activités nucléaires, sous peine de sanctions.

30 septembre. Le Congrès américain vote l'« Iran Freedom Support Act », qui alloue 20 millions de dollars par an au financement de groupes iraniens « prodémocratie » et anti-République islamique.

23 décembre. Le Conseil de sécurité vote la résolution 1737, qui impose des sanctions au programme nucléaire iranien.

2007

22 février. L'AIEA constate que l'Iran n'a pas respecté l'ultimatum de l'ONU. Mars. La répression contre les femmes qui revendiquent l'égalité des droits se poursuit.

24 mars. L'ONU adopte la résolution 1747, qui durcit les sanctions économiques et commerciales contre l'Iran.

2009

Juin. « Mouvement vert ». Des centaines de milliers de Téhéranais descendent dans les rues pour manifester contre la fraude électorale à la suite de l'élection de M. Ahmadinejad face à M. Moussavi.

Septembre. L'État vend 51 % de la compagnie des télécommunications de l'Iran pour 7,8 milliards de dollars à Mobin Trust Consortium, entreprise sous le contrôle des pasdarans. C'est l'une des multiples ventes sous la présidence de M. Ahmadinejad qui renforcent la domination des pasdarans sur l'économie iranienne.

2010

12 janvier. Le meurtre de Masoud Ali-Mohammadi, professeur de physique à l'université de Téhéran, marque le début d'une série d'assassinats de scientifiques nucléaires civils iraniens par le Mossad, qui se poursuivra tout au long de la décennie.

Avril. M. Esmail Kahron, professeur d'écologie à l'université de Téhéran, classe l'Iran en avant-dernière place mondialement en matière d'érosion des sols, causée par les centaines de digues et barrages érigés par les pasdarans.

17 mai. Téhéran et Ankara signent un accord d'échange d'uranium enrichi et de barres de combustible pour apaiser les tensions sur le nucléaire.

Juin. Le Conseil de sécurité des Nations unies impose une quatrième vague de sanctions contre l'Iran. Septembre. Sous l'appellation « Opérations Jeux olympiques », le virus américano-israélien Stuxnet infecte 30 000 systèmes informatiques iraniens liés aux installations nucléaires.

Vers l'accord avec les États-Unis

2011

Février. M. Moussavi est placé en résidence surveillée, où il demeure sans avoir été jugé depuis cette date.

Printemps. Khamenei soutient à la fois les révolutions tunisienne, égyptienne, libyenne, yéménite et bahreïnie du « printemps arabe », signe d'après lui d'un « réveil islamique ». À l'inverse, le régime choisit de soutenir M. Bachar Al-Assad en Syrie.

Septembre. La centrale nucléaire de Bouchehr est connectée au réseau national. Novembre. Le rapport de l'AIEA infirme la thèse selon laquelle l'Iran fabriquerait une bombe atomique.

2012

Septembre. Des étudiants lancent la campagne « Dévoiler le droit des femmes à se dévoiler » sur les réseaux sociaux.

Décembre. Les États-Unis et Israël utilisent à nouveau le ver informatique Stuxnet pour saboter les installations pétrolières et les centrifuges nucléaires iraniennes.

2013

Mars. Début, à Oman, des négociations secrètes avec les États-Unis sur le nucléaire. Juin. M. Rohani, protégé de Rafsandjani, remporte l'élection présidentielle en se distinguant lors de sa campagne par une critique du bilan diplomatique de M. Ahmadinejad, alors que le pays se retrouve de plus en plus isolé dans la région.

2014

Juin. Les forces Al-Qods (branche des pasdarans habilitée à se déployer à l'étranger) s'engagent aux côtés de leurs homologues irakiennes contre l'Organisation de l'État islamique (OEI).

2015

2 avril. M. Rohani annonce que l'Iran n'enrichira pas son uranium à plus de 3,7 % pendant quinze ans, ne construira pas de nouveau site nucléaire, réduira de 19 000 à 6 104 le nombre de centrifuges, et diluera de 95 % son stock d'uranium enrichi.

14 juillet. L'accord Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) sur le nucléaire iranien, jugé historique, est signé avec les cinq membres du Conseil de sécurité des Nations unies, et l'Allemagne. Téhéran accepte de suspendre le programme de recherche nucléaire pendant dix ans.

20 juillet. La résolution 2231 du Conseil de sécurité de l'ONU avalise le JCPOA.

Octobre. L'intervention militaire de la Russie pour sauver le régime syrien est saluée par Téhéran.

2016

2 janvier. L'Arabie saoudite exécute l'imam chiite saoudien Nimr Baqr Al-Nimr. Des Iraniens s'attaquent à l'ambassade saoudienne à Téhéran et à son consulat à Machhad. Riyad rompt ses relations diplomatiques, et Doha rappelle son ambassadeur.

16 janvier. Les sanctions onusiennes sont levées. Mai. Le tribunal révolutionnaire de Téhéran condamne l'activiste féminine Narges Mohammadi à seize ans de prison pour « avoir établi et dirigé le groupe clandestin illégal Legam », qui lutte contre la peine de mort en Iran.

15-16 juillet. Téhéran apporte son soutien au régime turc victime d'une tentative de coup d'État.

21 décembre. Ankara, Téhéran et Moscou s'accordent sur le principe d'un cessez-le-feu élargi en Syrie.

2017

Juillet-août. Dans une sorte de scène de ménage régionale, l'Arabie saoudite, l'Égypte, Bahreïn et les Émirats arabes unis rompent leurs relations avec le Qatar et imposent un blocus à sa seule frontière terrestre. Les quatre alliés exigent, entre autres, le gel des projets pétro-gaziers avec l'Iran. Téhéran soutient Doha en envoyant de l'aide humanitaire. Le Qatar annonce le retour de son ambassadeur à Téhéran.

21 novembre. M. Rohani proclame la fin de l'OEI. 27 décembre. Mme Vida Mohaved ôte son foulard et le tient au bout d'un bâton pendant plus d'une heure sur l'avenue Enghelab, où se sont déroulées les manifestations de 1979 et de 2009, avant d'être arrêtée. Des manifestations se déroulent dans plusieurs villes, les autorités procèdent à 4 000 arrestations, 1 500 manifestants sont tués. 29-30 décembre. Manifestations massives contre la hausse des prix et la corruption. Les protestataires décrient la hausse de 50 % des prix de l'essence.

Isolement et répression

2018

Janvier. Alors qu'ils enquêtent sur l'utilisation des ressources aquifères, qui connaissent une situation critique, huit membres du Persian Wildlife Heritage Fund sont arrêtés pour « espionnage » et « crime contre la sécurité nationale » (lire « Un défi existentiel »).

8 mars. Manifestations féministes contre le hijab lors de la Journée internationale des droits des femmes, des dizaines de manifestantes sont arrêtées.

Avril. Les habitants d'Ispahan manifestent leur colère après que les ressources hydriques de la province ont été détournées vers Yazd, causant une pénurie d'eau et une sécheresse sévère.

8 mai. Retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire (JCPOA) et lancement de la politique de « pression maximale », avec le rétablissement de lourdes sanctions économiques (qui passent de 370 à 1 500), y compris sur les entreprises américaines ou étrangères qui viendraient à commercer avec l'Iran.

16-17 mai. Les États européens déclarent leur volonté unanime de rester dans l'accord JCPOA, sans pour autant trouver une riposte commune à l'application extraterritoriale des lois américaines qui pénaliseraient les entreprises européennes opérant en Iran.

Juillet. Un rapport spécial du Parlement, intitulé « Éléments efficaces de la mise en œuvre des politiques sur le voile et solutions disponibles », reconnaît que seules 35 % des femmes acceptent le tchador, et que 70 % d'entre elles font partie des bad hijab ou ne sont pas favorables à l'obligation de son port.

2019

Avril. M. Donald Trump impose de nouvelles sanctions à l'Iran. En réponse, Téhéran déclare reprendre l'enrichissement de l'uranium.

Mai. Les pasdarans attaquent quatre pétroliers provenant du port émirati de Foujeyrah dans le golfe d'Oman. Un drone de surveillance de l'armée américaine est aussi abattu.

9 septembre. La militante féministe Sahar Khodayari s'immole après avoir reçu une peine de six mois de prison pour avoir tenté d'assister à un match de football au stade.

14 septembre. Frappes contre les infrastructures pétrolières saoudiennes de Bouqaiq et de Khourays, échappant au système de défense antiaérien fourni par l'Amérique. L'ONU juge peu crédible la revendication des houthistes.

16-17 novembre. Le gouvernement suspend les subventions sur le prix de l'essence, des manifestations éclatent dans des centaines de villes, dont les métropoles majeures, ce qui n'était pas le cas en décembre 2017. Comme à chaque soulèvement, la répression est brutale. Le régime accuse les États-Unis d'être à l'origine des troubles et arrête huit personnes pour complot.

2020

3 janvier. Le général Ghassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods, est tué par un drone américain.

16 avril. M. Rohani annonce que l'Iran reprend l'enrichissement de son uranium.

Décembre. Le Parlement adopte une loi qui mandate le gouvernement pour répondre aux actes non conformes des autres pays signataires du JCPOA par des actes eux-mêmes non conformes.

2021

Février. Accélération du programme d'enrichissement d'uranium et suspension des inspections de l'AIEA.

Mars. Ouverture de négociations avec la Chine pour un investissement à long terme de 450 milliards de dollars dans l'économie iranienne, dans le cadre des nouvelles routes de la soie (BRI). Les discussions ne déboucheront pas.

Juin. Ebrahim Raïssi succède à M. Rohani à la présidence.

Juillet. Des manifestants défilent dans le Sud-Ouest, dans les villes du Khouzistan, contre le manque d'eau, la pauvreté et la discrimination. Plusieurs sont tués par les tirs de la police. Une semaine plus tard, d'autres régions se soulèvent, y compris Ispahan.

Septembre. Entrée de l'Iran dans l'Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), composée de la Chine, de la Russie, de l'Inde, des pays d'Asie centrale et du Pakistan.

2022

8 mars. Mmes Yasmin Ariani, Munirah Arabshai et Mozghan Keshavarz sont condamnées à cinquante-cinq ans de prison pour avoir publié une vidéo d'elles distribuant, sans hijab, des fleurs aux passants lors de la Journée internationale des droits des femmes.

Août. Téhéran renonce à signer un nouvel accord nucléaire avec Washington.

14 septembre. Mahsa Amini tombe dans le coma après son arrestation par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés » et est déclarée morte deux jours plus tard. Cette tragédie provoque le début du mouvement « Femme, vie, liberté ». Le régime coupe l'accès à Internet et ouvre le feu sur les manifestants. L'association Iran Human Rights comptabilise au moins 92 manifestants tués entre le 16 septembre et le 2 octobre. Des centaines d'autres le seront au cours des mois suivants.

Septembre. « Vendredi noir » à Zahedan, dans le Baloutchistan (sud-est du pays) : 96 manifestants sont tués par les autorités alors qu'ils protestent contre le viol d'une fille baloutche de 15 ans par le chef de la police de Chahabar.

26 octobre. Les manifestations et grèves s'intensifient lors du 40e jour de deuil depuis le meurtre de Mahsa Amini.

19 novembre. Sévère mise en garde du Guide suprême Khamenei contre les manifestants. 21 novembre. La sélection iranienne de football refuse d'entonner l'hymne national à la Coupe du monde au Qatar.

15 décembre. L'Iran est exclu de la Commission de la condition de la femme des Nations unies.

Vers la guerre

2023

10 mars. Téhéran et Riyad annoncent la reprise de leurs relations diplomatiques, un accord parrainé par Pékin. Avril. Selon Iran Human Rights, le bilan des manifestants tués depuis la mort de Mahsa Amini dépasserait 537 personnes, tandis que plusieurs centaines d'autres ont été exécutés.

11 septembre. Un an après les manifestations « Femme, vie, liberté », l'imam Khamenei publie un tweet accusant les États-Unis d'avoir formé un « groupe de crise » visant à déstabiliser la région.

Octobre. Israël cible des généraux des pasdarans, ainsi que les installations nucléaires iraniennes. La militante Narges Mohammadi obtient le prix Nobel de la paix.

2024

1er janvier. L'Iran rejoint les Brics. Avril. Israël bombarde le consulat iranien à Damas, tuant plusieurs hauts fonctionnaires. Téhéran riposte en envoyant 300 drones vers Israël, la plupart interceptés.

18 mai. Le président Raïssi perd la vie dans un accident d'hélicoptère. Juillet. Le réformiste Massoud Pezechkian remporte l'élection présidentielle. Alors qu'Ismaïl Haniyeh, chef du Hamas, se rend à Téhéran pour célébrer son investiture, il est tué par une frappe de drone israélienne.

Octobre. Après l'assassinat du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, par Israël, Téhéran lance l'opération « Promesse honnête II » et cible des installations militaires en Israël avec plus de 200 missiles.

Décembre. À Damas, la chute du régime de M. Al-Assad est un revers pour la stratégie de « défense avancée » iranienne.

2025

Février.

Téhéran enclenche l'expulsion de 1,6 million de réfugiés afghans.

13 juin. Israël lance « Lion debout », une campagne de bombardements contre l'Iran ; seize scientifiques nucléaires iraniens sont assassinés.

22 juin. Les États-Unis interviennent directement avec l'opération « Marteau de minuit », bombardant les sites nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan, un coup de massue pour le programme nucléaire iranien. La « guerre de douze jours » met fin aux négociations sur ce programme. L'Iran riposte notamment contre la base américaine d'Al-Oudeid au Qatar.

Septembre. Le Conseil de sécurité des Nations unies autorise le rétablissement des sanctions contre l'Iran.

2026

6-8 janvier. Alors que l'inflation est de 60 %, le gouvernement annonce une augmentation des salaires de 20 % seulement. Le bazar proteste contre la vie chère et de la dépréciation de la monnaie nationale face au dollar. Les manifestations gagnent tout le pays et subissent la répression des forces de sécurité. Plusieurs milliers de morts sont recensés. Les États-Unis incitent les Iraniens à se révolter, mais n'apportent finalement aucune aide.

28 février. Washington et Tel-Aviv lancent l'opération « Fureur épique » visant des centaines de cibles militaires, nucléaires et de commandement. L'imam Khamenei est tué. L'Iran répond par des frappes de missiles et de drones contre Israël et des bases américaines au Proche-Orient.

8 mars. L'ayatollah Mojtaba Khamenei, fils d'Ali Khamenei, lui succède.

8 avril. Un premier cessez-le-feu entre en vigueur.

17 juin. MM. Trump et Pezechkian signent un mémorandum d'entente en 14 points, ouvrant soixante jours de négociations. L'accord prévoit le maintien du cessez-le-feu, la réouverture du détroit d'Ormuz, des discussions sur le nucléaire iranien, un allègement progressif des sanctions, des mécanismes de vérification internationaux et une clause concernant le Liban, par laquelle l'Iran s'engage à limiter son soutien militaire au Hezbollah et à empêcher toute attaque contre Israël depuis le territoire libanais.

8 juillet. Après des accusations réciproques de violations du cessez-le-feu, l'Amérique mène plus de 80 bombardements contre des installations iraniennes.

24 août. Après avoir alterné le chaud (négociations) et le froid (menaces de bombardement), Washington annonce un nouveau train de sanctions contre l'Iran. L'administration Trump somme les pays commerçant avec Téhéran de rompre tous leurs liens sous peine de sanctions secondaires. La Chine répond qu'elle « défendra ses droits et intérêts légitimes ».

Voir en ligne : /mav/209/MAILLOT/69937
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Criminalisation du journalisme au Mali : Abdrahamane Kéita, du Témoin, condamné à deux ans de prison ferme

Au Mali, le directeur de publication du journal Le Témoin, Abdrahamane Kéita, a été condamné le 14 septembre à deux ans de prison ferme après des déclarations sur la situation sécuritaire dans le nord du pays. Reporters sans frontières (RSF) dénonce ce verdict inique et appelle les autorités maliennes à cesser de criminaliser le journalisme […]

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Peau noire, Dieu blanc : quand Dieu porte les couleurs des oppresseurs

Le 3 octobre, Axel Illary publiera sur Amazon Peau noire, Dieu blanc. Essai sur l’aliénation spirituelle des Noirs, déjà disponible en précommande numérique. Le titre place face à face une identité, « peau noire », et une représentation, « Dieu blanc ». Le nouvel essai du journaliste-écrivain s’attaque aux effets de la domination coloniale sur […]

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Axel Illary, de la reconquête de l’histoire aux États-Unis d’Afrique

Il parle d’histoire, conscient que le passé engage directement l’avenir. Il parle de culture comme d’une arme. Il parle de spiritualité comme d’un territoire à reconquérir. Et lorsqu’il évoque les États-Unis d’Afrique, il ne s’agit pas pour lui d’un simple slogan panafricaniste. Écrivain, essayiste et journaliste culturel, Axel Illary poursuit depuis plusieurs années un même […]

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