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Géopolitique, le domaine confisqué

Issus des mêmes écoles, habitués des cercles du pouvoir, journalistes et experts propagent une lecture manichéenne des grands événements internationaux, sans laisser aucune place aux voix discordantes. Heureusement, il existe désormais un outil pour résister à l'air du temps : notre « Manuel d'autodéfense intellectuelle » consacré à la géopolitique.

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Pages du Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique, disponible chez les marchands de journaux, sur notre boutique en ligne et en version électronique dans notre application mobile. Le sommaire est consultable ici.

Le 30 avril 1998, George Kennan, inspirateur de la doctrine de l'endiguement de l'Union soviétique au début de la guerre froide, pousse un soupir de colère mêlée de désespoir. Le Sénat américain vient de ratifier l'extension de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) à trois anciens pays du bloc de l'Est, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque. L'année précédente, Kennan avait pourtant prévenu qu'une telle décision serait « la plus funeste erreur de la politique américaine de toute l'ère post-guerre froide (1) ». À présent, il fulmine : « Les Russes vont progressivement réagir de manière franchement négative, et cela aura des conséquences sur leurs politiques. » Premier directeur des affaires politiques du département d'État, auteur d'un article fameux dans la revue Foreign Affairs recommandant d'« opposer aux Russes une force de résistance inaltérable partout où ils commencent à empiéter sur les intérêts » des États-Unis (2), Kennan estime désormais que l'Occident, victorieux de la guerre froide, dilapide la possibilité d'une paix durable par son agressivité réflexe. « J'ai été particulièrement gêné par les références à la Russie comme un pays mourant d'envie d'attaquer l'Europe occidentale. Les gens ne comprennent-ils pas ? Pendant la guerre froide, nos différends concernaient le régime communiste soviétique. Et aujourd'hui nous tournons le dos à ceux-là mêmes qui ont mené la plus grande révolution sans effusion de sang de l'histoire pour renverser ce régime (3). »

L'avertissement est resté lettre morte. Comme l'avait suggéré Kennan, les Russes ont réagi de manière « franchement négative » et envahi l'Ukraine pour, disent-ils, empêcher l'intégration de Kiev à l'OTAN. En réinscrivant ce sujet à l'ordre du jour en 2008, puis plus directement encore en 2020-2021, les membres de l'Alliance atlantique savaient qu'il s'agissait pour Moscou d'un casus belli, comme l'a d'ailleurs reconnu l'ex-chancelière allemande Angela Merkel dans ses Mémoires (4). Après quatre ans et demi d'un conflit sanglant, la Russie a vraisemblablement réussi à écarter cette possibilité d'une adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, mais au prix d'un triple échec, militaire (son offensive initiale s'est enlisée), stratégique (la Finlande et la Suède ont rejoint l'Alliance en 2023 et 2024), géopolitique (Moscou a accru sa dépendance à Pékin). Placé sous perfusion économique et militaire occidentale, Kiev a, de son côté, perdu malgré une résistance acharnée 20 % de son territoire, des centaines de milliers de jeunes tués ou blessés au combat, une part significative de sa population exilée ou restée sur les territoires conquis, et nombre de ses infrastructures. Si les conflits au Proche-Orient ont profité à la Russie en détournant l'attention internationale et les munitions sol-air, aucune évolution décisive n'a bouleversé la ligne de front.

À mesure que l'impasse inspire aux acteurs la nécessité d'un arrêt des hostilités, l'Union européenne et ses États membres les plus engagés aux côtés de Kiev voient s'approcher des jours sombres. Le président américain Donald Trump, désireux d'imposer une paix qui refléterait le rapport de forces militaire sur le terrain et d'en faire payer le coût à ses « alliés », qu'il traite avec mépris, laisse Bruxelles face à un choix épineux. Prendre la place de Washington dans la confrontation avec Moscou, accentuer le soutien militaire et financier à Kiev et risquer alors une guerre ouverte. Ou accepter de négocier la paix et se dédire des serments imprudemment claironnés face aux médias sur la nécessité de gagner « une guerre existentielle pour notre Europe et pour la France », de « mettre le régime russe en échec », selon les termes de M. Emmanuel Macron (France 2, 14 mars 2024). Comme sur nombre de sujets cruciaux, Bruxelles bombe le torse en se préparant à la bérézina.

Faire passer la pilule

Car, depuis le retour de M. Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, les exécutifs européens les plus bellicistes — États baltes, France, Allemagne, Pologne… —, épaulés par la Commission européenne, ont réorienté la politique de l'Union vers un unique objectif à court terme : infliger à Moscou une défaite sur le terrain ukrainien. Initialement promue comme l'enfant de la paix et du marché, l'Europe redéfinit désormais son identité autour du combat des démocraties libérales contre les régimes autoritaires. Son industrie, qui ambitionnait à la fin des années 1990 de rattraper la Silicon Valley dans la course à « l'économie de la connaissance », se reconvertit dans la production de missiles intercepteurs, de chars et de drones. Sa stratégie, naguère axée sur l'idée de puissance d'équilibre teintée d'un occidentalisme tempéré, se recentre sur l'exigence d'opposer un contrefort militaire et moral à la menace russe. Sans qu'aucun dirigeant ait reçu de mandat populaire en ce sens, les gouvernements européens ont agi face à M. Trump contre leurs propres intérêts nationaux afin de ménager temporairement les humeurs du président américain, peu sensible au sort de Kiev : acceptation du chantage sur les tarifs douaniers, absence de condamnation des violations américaines du droit international à Gaza (projet de Riviera), impassibilité face à l'enlèvement du président vénézuélien, soutien initial aux attaques israélo-américaines en Iran… Enfin, l'Union européenne et plusieurs de ses États membres ont adapté leurs politiques financières et budgétaires afin de soutenir le poids des dépenses guerrières et des aides à l'Ukraine — 220 milliards d'euros depuis 2022 (5).

Comment penser une paix et les concessions qu'elle implique lorsqu'on a gagé son avenir sur une victoire totale de Kiev ? Un cycle infernal s'enclenche : pour aiguillonner l'optimisme et la générosité de ses donateurs européens, l'Ukraine multiplie les audaces militaires, comme les bombardements d'infrastructures en profondeur sur le territoire russe, tout en sachant que son adversaire répliquera avec des moyens très supérieurs. Les médias occidentaux répercutent chacun de ces succès avec des râles de bonheur, en exagèrent la portée et alimentent l'idée que Kiev, s'il est suffisamment soutenu, pourrait gagner la guerre.

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Les extraits de cartes de cette double page proviennent du Manuel d'autodéfense intellectuelle - Géopolitique. Vous les y retrouverez entières.

Quand les dommages infligés par les projectiles russes asphyxient la capitale ukrainienne, le président Volodymyr Zelensky réclame une nouvelle tranche d'aide (27 milliards de dollars demandés le mois dernier) (6) et les commentateurs européens embrayent pour faire passer la pilule sur l'imminence et la gravité de la menace russe. De Varsovie à Rome, de Tallinn à Athènes, la vie de centaines de millions d'individus bat désormais au rythme des informations souvent alarmistes sur les sabotages russes, et des coupes concomitantes dans les services sociaux, sanitaires et éducatifs : la prodigalité martiale appelle l'austérité sociale. A contrario, sur la balance des préoccupations morales européennes, le sort des Palestiniens de Gaza pèse moins qu'une plume.

Un fait majeur tient à ce qu'aucune de ces transformations qui engagent la sécurité du continent et le destin de ses habitants n'a été soumise au suffrage universel ni même ouverte au débat public. La guerre et sa préparation, les relations internationales et la géopolitique : domaines réservés ! Ou plutôt : domaines confisqués — soustraits à l'examen démocratique par une coterie d'experts autoentrepreneurs, de généraux retraités réengagés sur les plateaux de télévision, d'ex-diplomates reconvertis en influenceurs de réseaux sociaux, de journalistes et d'éditorialistes qui rivalisent à qui présentera avec le plus d'emphase la guerre comme nécessaire. Tout en s'employant à marginaliser ou à bannir les infidèles à la nouvelle foi néoconservatrice européenne.

Dans les démocraties libérales, la mise au pas de l'information internationale prend plusieurs formes. Celle, d'abord, d'un combat paradoxal contre les fake news, entendues comme toute information qui contredit le discours occidental. Évoquant l'Ukraine un mois avant son invasion par Moscou, le New York Times jugeait ainsi que la désinformation ne se résumait pas seulement à l'énoncé d'assertions fausses, mais aussi à des affirmations « vraies mais sans lien direct avec le sujet » (25 janvier 2022). Ainsi, rappeler l'hostilité de Kennan à l'élargissement de l'OTAN, les ingérences occidentales en Ukraine pour installer au pouvoir des gouvernements « amis », l'influence d'éléments d'extrême droite ou néonazis dans l'armée ukrainienne, etc., relèverait désormais de la désinformation puisque ces trois faits, quoique vrais et démontrables, ne présentent pas de lien direct avec la propagande euroatlantique et semblent appuyer celle du Kremlin. Ironie du journalisme d'état-major : chacun d'entre eux avait fait l'objet d'articles détaillés dans… le New York Times.

Dès lors, le président ukrainien n'a pas tort d'estimer que « le meilleur moyen de convaincre les gouvernements occidentaux qu'ils font le bon choix [en livrant des armes à l'Ukraine] est de faire pression sur eux via les médias (7) ».

L'information sur les conflits en cours souffre également de son confinement institutionnel : du ministère des affaires étrangères français — où les jeunes loups néoconservateurs ont depuis la présidence de M. Nicolas Sarkozy largement remplacé les derniers grognards gaullistes (8) — aux cercles de réflexion stratégiques et géopolitiques subventionnés par l'État, l'analyse de la guerre russo-ukrainienne et de celles au Proche-Orient converge vers une pensée unique qui rappelle celle des commentateurs libéraux des années 1990 béats face à la mondialisation. Les nouveaux acteurs de ce petit jeu ne risquent pas de tirer un coup de pistolet pendant la messe. Nouvelle coqueluche des médias centristes, Le Grand Continent, site et revue fondés en 2019 à l'École normale supérieure (ENS), professe un macronisme europhile et russophobe attentif à la menace populiste — une version élégante et polyphonique des chroniques géopolitiques de France Inter. De son côté, Sciences Po, remise au pas de l'oie par son directeur Luis Vassy, ancien chef de cabinet du ministre des affaires étrangères macroniste Stéphane Séjourné, ambitionne tout à la fois de lancer un institut de stratégie, le Centre for Global Security and Governance (ici, on parle la langue des maîtres), calqué sur les approches américaines, et d'installer un campus à Bruxelles où sera inculquée (toujours en anglais) une vision eurocentrée en rupture avec les approches critiques. Le pluralisme se déploie dans l'espace, aussi épais qu'une feuille de papier à cigarettes, qui sépare ces deux institutions.

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Olivier Donnars. – De la série « R.I.P. (Rest in Pieces) » (Repose en pièces), salon de l'armement du Bourget, 2025
© Olivier Donnars/Agence Le Pictorium

De ces pépinières percole un troisième élément du quadrillage de l'information internationale : les directions des médias traditionnels, leurs éditorialistes et leurs invités. Les premières façonnent une représentation mutilée des relations internationales, concentrée autour de thèmes obsessionnels comme actuellement la menace russe et les errements de M. Trump qui empêcheraient de la conjurer. Très suivie par les enseignants, l'émission de France 5 « C dans l'air » illustre bien cette vision du monde. Sur les cinquante-trois derniers épisodes diffusés du 29 juin au 14 septembre 2026, trente-quatre étaient consacrés à l'actualité internationale, dont quinze aux vilenies du président Vladimir Poutine ou à l'affrontement Russie-OTAN, et dix-neuf à celles de son homologue américain. M. Benyamin Netanyahou n'apparaît pas au sommaire, pas plus que Gaza, la Cisjordanie, l'Afrique, l'Amérique latine…

À cheval entre universités, chancelleries, groupes de réflexion et chaînes d'information, le milieu des experts en géopolitique fonctionne en vase clos. Une fois l'ancien chroniqueur géopolitique de France Inter devenu eurodéputé macroniste, son successeur, par ailleurs président de Reporters sans frontières et éditorialiste au Nouvel Obs, a admis avoir lui aussi « voté Macron au premier et au deuxième tour » (9). Le statut convoité d'intervenant permanent suppose de cocher trois cases : atlantiste, pro-européen, adepte d'un idéalisme qui fait de la supériorité morale de l'Occident le fondement de la politique étrangère. Sitôt ces gages donnés, de préférence avec l'aplomb et la gravité d'un évêque, les clients se précipitent. L'essayiste pro-israélien Frédéric Encel intervient par exemple sur TF1, LCI, France Info, France Inter, France Culture, Europe 1, RMC, BFM TV, RTL, Arte, la Radio télévision suisse (RTS), mais aussi dans Libération, Marianne, Le Figaro, L'Express, Sud-Ouest, La Voix du Nord (10). En cas d'indisponibilité, les rédactions se rabattent sur un clone (Dominique Reynié, Nicolas Tenzer, etc.) ou sur les éditorialistes néoconservatrices Sylvie Kauffmann (Le Monde), Laure Mandeville et Isabelle Lasserre (Le Figaro). De temps à autre, de nouvelles têtes rajeunissent la troupe : Gilles Gressani, directeur du Grand Continent, au pôle intello-macroniste ; Aurélien Duchêne au pôle néoconservateur radical.

À l'horizon, cet aréopage ne distingue qu'une issue : la guerre. Quand un invité politique de BFM TV comme M. Fabien Roussel suggère qu'il serait plus opportun de construire des hôpitaux et des écoles que des bombes, la présentatrice Apolline de Malherbe réplique aussitôt : « Et si les bombes tombent sur nos hôpitaux et nos écoles ? » (16 septembre 2026)… « Il n'y a d'autre option pour nous, et j'en suis navré, que la guerre », assène Pierre Servent, éditorialiste géopolitique de LCI (26 février 2026). Le déraillement d'un transport express régional (TER) entre les gares de Tourville et d'Elbeuf-Saint-Aubin (Seine-Maritime), un drone en panne ou un graffiti suspect suffit pour qu'une nuée d'« experts » se ruent sur X : « Il faut le dire avec gravité mais avec fermeté, nous sommes en guerre avec la Russie » (Cyprien Ronze-Spilliaert, 15 septembre 2026). Avec sa soudaine inclination pour la paix en Ukraine et sa passion pour Xenia Fedorova, CNews/Europe 1 ne propose pas une approche « non alignée », mais une autre modalité du même alignement : si les médias du milliardaire Vincent Bolloré admirent l'oligarchie conservatrice et religieuse sur laquelle le président russe assoit son pouvoir, la montée en puissance d'États du Sud, l'épuisement de l'Occident et l'affaiblissement de l'axe américano-israélien au Proche-Orient les révulsent.

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Trente-cinq ans après l'effondrement de l'Union soviétique et la première guerre du Golfe (1990-1991), le débat public sur la politique étrangère française connaît paradoxalement sa grande glaciation. Cette confiscation reflète la peur d'exécutifs contestés, tant en France, au Royaume-Uni, en Allemagne qu'à Bruxelles, et qui cherchent dans la mobilisation contre un ennemi extérieur la source d'une cohésion que leur action politique contredit. Mais l'infantilisation des populations à qui l'État et les médias de cour prétendent dire quoi penser, qui écouter, qui censurer, a-t-elle la moindre chance de rétablir l'ordre quand quiconque peut accéder en ligne ou en librairies à des points de vue différents ?

En France, les voix dissidentes en matière de politique étrangère sont si rarement sollicitées par la presse dominante que chacune des interventions d'Emmanuel Todd, de Pascal Boniface ou de John Mearsheimer suscite un vif intérêt. Seront-elles bientôt proscrites — ou sanctionnées, au nom de la « lutte » contre ceux qui « méprisent nos valeurs et veulent briser l'unité européenne » menée par Mme Ursula von der Leyen (11) ? Version actualisée de l'Inquisition, les campagnes de rectification idéologique lancées par l'Union européenne sous des appellations orwelliennes (« bouclier européen de la démocratie ») au prétexte de combattre la désinformation traduisent la décomposition du modèle libéral des Lumières. La démocratie représentative postulait que des citoyens instruits et informés forgeraient rationnellement leurs jugements et feraient leur miel de la liberté d'opinion. Deux siècles plus tard, les dirigeants se réinventent en directeurs de conscience, voire en inquisiteurs. Et, comme au temps des chaires à prêches, sermonnent des masses qu'ils jugent vulnérables, immatures, influençables, et toujours enclines à céder aux mauvaises pensées.

Pour préserver la paix

Afin de briser l'encerclement idéologique en matière de politique étrangère et le paternalisme, Le Monde diplomatique publie un Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique. Il ne s'agit pas de prendre le contre-pied du dogme, mais de permettre à chacun de s'équiper intellectuellement pour former sa propre opinion, loin des leçons de morale et des credo. Plus encore que l'économie, les questions de politique étrangère impressionnent et paraissent réservées à un milieu d'initiés dont les représentants rappellent le jugement d'Étienne Bonnot de Condillac sur ses adversaires philosophiques : « Ils doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. » Si le catéchisme néolibéral des années 1980-1990 a nourri un puissant mouvement international de contestation, l'altermondialisme, l'évangile guerrier des néoconservateurs européens n'a pas encore heurté pareil obstacle. Or deux facteurs cruciaux concourent à faire de la paix et de la coopération internationale, plutôt que du réarmement et de la guerre, l'approche la plus réaliste de notre époque : l'échec des conflits armés pour ceux qui les provoquent, d'une part ; la menace d'un anéantissement de la planète par le réchauffement climatique, une escalade nucléaire ou l'intelligence artificielle (IA), d'autre part.

En Ukraine, à Gaza, en Iran ou au Liban, des États envahissent, bombardent, menacent, sous le regard d'un droit international et d'institutions créés pour préserver la paix mais incapables de les en empêcher. Les règles communes censées contenir la puissance des États cèdent les unes après les autres devant la logique du rapport de forces.

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Luigi Serafini. – Image extraite du « Codex seraphinianus », 1981
© Luigi Serafini

L'histoire a pourtant montré que la guerre paie rarement, et les États-Unis en savent quelque chose. À l'exception de la guerre du Golfe, leurs grandes interventions militaires ont presque toujours tourné au fiasco. Au Vietnam, où 58 000 soldats américains et entre 2 et 3 millions de Vietnamiens ont péri, les États-Unis ont fini par se retirer après huit années de conflit. Deux ans plus tard, en 1975, les communistes prenaient Saïgon, ce que Washington voulait précisément empêcher en intervenant. Vingt ans d'engagement armé et d'occupation n'auront pas non plus suffi à stabiliser l'Afghanistan. En 2021, les troupes américaines sont parties dans le chaos, et les talibans ont repris le pouvoir — facture : 2 300 milliards de dollars, en incluant les surcoûts de guerre, les soins aux vétérans et les intérêts de la dette (12). Et le bilan n'est guère plus reluisant en Irak. Lancée en 2003 sur la base d'affirmations mensongères concernant l'existence d'armes de destruction massive, l'invasion a contribué à la déstabilisation durable du Proche-Orient et à l'essor de l'Organisation de l'État islamique (OEI), que les Américains ont ensuite combattue en Syrie — coût des deux opérations : 2 900 milliards de dollars.

D'autres puissances ont subi pareilles déconvenues. En Libye, l'intervention occidentale de 2011 a bien fait tomber Mouammar Kadhafi, mais le pays plongeait quelques années plus tard dans la guerre civile. Au Mali, l'armée française s'est révélée incapable de stopper l'expansion djihadiste, malgré neuf ans (2013-2022) de déploiement dans la zone sahélo-saharienne. L'Union soviétique avait connu un destin similaire en Afghanistan. Après plus de neuf années de guerre, elle retirait ses troupes en 1989 sans avoir vaincu la rébellion. L'enlisement russe en Ukraine illustre encore aujourd'hui ce paradoxe. La guerre se retourne souvent contre ceux qui la déclenchent : elle coûte des fortunes et ternit durablement la réputation internationale de l'agresseur.

Aucun de ces constats ne freine le retour de la force. Partout, les États brandissent la puissance militaire pour défendre leurs intérêts. Selon le dernier rapport du Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025, soit une onzième année d'affilée de hausse et le niveau le plus élevé jamais enregistré. L'Europe a vu ses dépenses militaires bondir de 14 % en un an, à 864 milliards de dollars : + 24 % pour l'Allemagne, + 50 % pour l'Espagne. Trois pays — États-Unis, Chine, Russie — concentrent désormais plus de la moitié de cet effort planétaire.

Cette conflictualité croissante surprend car les grandes puissances ne sont plus engagées, comme au siècle dernier, dans un affrontement existentiel visant à imposer au monde un modèle plutôt qu'un autre. Ni la Chine ni la Russie ne proposent aujourd'hui de projet idéologique alternatif à l'ordre existant. Capitalistes, oligarchiques et extractivistes, elles s'intègrent pleinement à l'architecture économique mondiale héritée de l'après-guerre. Et, si l'extrême droite progresse dans de nombreux pays, son nationalisme ne s'accompagne pas, à ce jour, des ambitions expansionnistes qui caractérisaient les grandes puissances du XXe siècle. Le Rassemblement national (RN) ne revendique pas la Sarre, pas plus que l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) ne lorgne la Lorraine. « On est chez nous » : leur horizon est national, pas impérial.

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Plus fondamentalement, les grands défis du XXIe siècle exigent ce que la politique de puissance empêche : la coopération. Le réchauffement ne peut être maîtrisé que par des engagements réciproques, des mécanismes de contrôle, des normes communes, une coordination internationale et des transferts financiers, soit à peu près l'inverse de la logique de rivalité qui prévaut aujourd'hui. L'IA ouvre des perspectives analogues. L'automatisation des décisions militaires charrie des risques d'erreur, d'escalade et de perte de contrôle. À mesure qu'elle s'installe dans la vie économique et sociale, l'IA pose partout les mêmes questions : jusqu'où déléguer aux machines ? Comment protéger les individus ? Là encore, aucun pays ne peut, à lui seul, fixer les règles d'une technologie dont les effets débordent largement les frontières.

Après les deux guerres mondiales, les grandes puissances ont su s'entendre, malgré leurs divergences, pour bâtir un ordre international commun et créer des institutions destinées à préserver la paix. Elles avaient compris que leur sécurité passait aussi par des règles et des mécanismes partagés. Leurs dirigeants devraient aujourd'hui parler de diplomatie et de désescalade ; ils privilégient le réarmement et les déclarations martiales.

La géopolitique contemporaine sait fort bien décrire les nouvelles formes de conflictualité, et les revues spécialisées regorgent d'analyses raffinées sur les guerres hybrides, informationnelles ou économiques, sur les cyberconflits ou la compétition technologique. Mais où sont les travaux sur les conditions de la paix, la coexistence stable d'intérêts différents, les mécanismes de confiance ou les moyens d'empêcher qu'une crise locale ne dégénère en affrontement entre grandes puissances ?

Une autre géopolitique est possible.

Voir en ligne : /2026/10/BREVILLE/70106

(1) « A fateful error », The New York Times, 5 février 1997.

(2) X (George F. Kennan), « The sources of Soviet conduct », Foreign Affairs, New York, juillet 1947.

(3) Thomas L. Friedman, « Foreign Affairs ; Now a word from X », The New York Times, 2 mai 1998.

(4) Angela Merkel, Liberté. Mémoires, 1954-2021, Albin Michel, Paris, 2024.

(6) Jeanna Smialek et Siobhán O'Grady, « Ukraine says it needs $27 billion more. Europe wants to know why », The New York Times, 9 septembre 2026.

(7) « Donald Trump will “never” support Putin, says Volodymyr Zelensky », The Economist, Londres, 16 septembre 2023.

(8) Lire Alain Gresh, « Enquête sur le virage de la diplomatie française », Le Monde diplomatique, juillet 2008.

(9) Pierre Haski cité par Paul Sugy, « Reporters sans frontières, un arbitre des élégances médiatiques aux partis pris embarrassants », Le Figaro, Paris, 18 décembre 2025.

(10) Cf. Jules Blaster, « Cher Frédéric Encel », Blast, 28 juin 2025.

(11) Ursula von der Leyen, « Discours sur l'état de l'Union », Commission européenne, Bruxelles, 16 septembre 2006.

(12) Selon le projet Costs of War de l'université Brown.

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Le monde ou rien

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Marcus Jansen, « History of an Imperialist » (Histoire d'un impérialiste), 2022.

Quel est le point commun entre Augusto Pinochet, Frédéric Encel et Le Monde diplomatique ? Le premier a enseigné la géopolitique à l'université militaire de Santiago et publié un traité intitulé Geopolítica cinq ans avant son coup d'État au Chili, en 1973. Le deuxième compte au nombre des experts les plus fréquemment invités dans les médias, où il savoure avec un sourire faraud l'énoncé de sa qualité : « docteur en géopolitique ». Le troisième a conçu le manuel que vous avez sous les yeux pour interroger les visions du monde portées par les deux premiers : pour l'un, la compétition entre États pensés comme des organismes voués à la conquête de leur espace vital ; pour l'autre, l'idée que la politique internationale se réduit à l'affrontement entre démocraties libérales et régimes autoritaires, au nom de valeurs que l'Occident aurait vocation à défendre et, au besoin, à diffuser.

Si la vieille géopolitique allemande dont s'inspirait Pinochet a été reléguée aux livres d'histoire, la croisade morale que mènent les éditorialistes connaît, avec le conflit russo-ukrainien et les massacres israéliens à Gaza, un moment de consécration en même temps qu'une mise à l'épreuve. Désorientés par le lâchage de leur tuteur américain, les dirigeants européens et leurs relais médiatiques tiennent simultanément deux discours incompatibles : l'agresseur russe menace les démocraties ouvertes, lesquelles soutiennent l'Ukraine qui se « bat pour nos valeurs » ; mais l'agresseur israélien, qui bombarde ses voisins et multiplie les crimes contre l'humanité, ne fait qu'exercer son « droit de se défendre ».

La supériorité morale de l'Occident, fondement de la politique étrangère

Une telle contradiction, sur des sujets qui engagent la sécurité du continent, serait relevée sans relâche si l'univers des commentateurs internationaux n'était pas aussi étroitement quadrillé. Le statut convoité d'invité permanent suppose de cocher plusieurs cases : atlantiste, pro-européen, adepte d'un idéalisme qui fait de la supériorité morale de l'Occident le fondement de la politique étrangère. Ainsi sélectionnés, analystes et stratèges semblent reprendre le flambeau des néoconservateurs américains, discrédités au mitan des années 2000 par l'aventurisme de George W. Bush.

Leur passion de la démocratie ne supporte pas la contradiction : en France, les voix dissidentes en matière de politique étrangère sont si rarement sollicitées par la presse dominante que chacune des interventions de Dominique de Villepin, Emmanuel Todd, Pascal Boniface ou John Mearsheimer suscite un vif succès d'audience. Le raidissement occidentaliste des commentateurs exprime, faute de mieux, la réaction d'un Vieux Continent déclinant face à une puissance américaine toujours dominante et à l'essor de la Chine. Le contretemps est manifeste : après la crise financière de 2008, historiens, intellectuels publics et journalistes exhortaient leur public à « décentrer le regard » pour penser « un monde multipolaire ». Presque vingt ans plus tard, il reste impossible, à écouter le clergé géopolitique, de se faire une idée de la manière dont les puissances émergentes voient le monde, nous perçoivent, se projettent.

Cette incapacité à regarder ailleurs tient aussi au petit monde qui fabrique le savoir géopolitique. À cheval entre universités, chancelleries et groupes de réflexion, ce milieu fonctionne en vase clos. Il élabore des récits globaux qui s'imposent moins par la force des arguments que par leur répétition. La matière peut paraître rébarbative, réservée à un milieu d'initiés dont les représentants rappellent le jugement d'Étienne Bonnot de Condillac sur ses adversaires philosophiques : « Ils doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. » (1) L'introduction de la géopolitique dans certaines filières de l'enseignement secondaire n'a pas encore suffi à combler le fossé entre l'importance des enjeux internationaux pour quiconque participe à la vie publique et leur confiscation par un cercle restreint de spécialistes.

La politique étrangère engage en effet la guerre et la paix, la sécurité de populations entières. Pourtant, les choix militaires et les grandes orientations stratégiques restent largement soustraits à la discussion publique. Au cours des deux dernières décennies, la France a engagé des opérations en Afghanistan, en Côte d'Ivoire, en Libye, au Mali et dans le Sahel, en République centrafricaine, en Irak et en Syrie sans que leurs objectifs, leurs résultats ou leurs conséquences fassent l'objet d'un véritable examen démocratique ; ces interventions extérieures sont d'ailleurs restées largement absentes des campagnes présidentielles. Aujourd'hui, l'explosion des budgets de défense et la militarisation de la politique étrangère européenne, qui servent de palliatif à sa marginalisation diplomatique, s'imposent, elles aussi, sans débat. D'autres choix stratégiques, d'autres priorités diplomatiques seraient pourtant nécessaires quand les interdépendances, le dérèglement climatique, les pandémies, les bouleversements technologiques ou les risques liés à la prolifération nucléaire appellent de nouvelles formes de coopération internationale.

Ce Manuel d'autodéfense intellectuelle entend donner à chacun les outils pour se forger une opinion éclairée sur les conflits et la situation internationale. Appuyé sur les acquis de la recherche, il passe au crible les grandes idées reçues qui façonnent les représentations du monde depuis la fin de la guerre froide. Son appareil cartographique explore les rapports entre espace et puissance — dont le contrôle du détroit d'Ormuz illustre l'importance. Car, si le XXIe siècle offre à la géographie sa revanche sur la Terre prétendument plate et sans histoire de la mondialisation, se réapproprier la géopolitique ouvre un possible nécessaire : contester aux dirigeants le monopole des affaires du monde.


(1) Cité par Olivier Zajec, Nicholas John Spykman, l'invention de la géopolitique américaine, Sorbonne Université Presses, Paris, 2016.

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O regresso do recalcado

Os povos europeus, em particular os gregos, guardam a amarga memória da hegemonia alemã da década de 2010. Mas nessa época ainda prevalecia o acordo feito em 1990, aquando da reunificação: a Alemanha, motor económico do Velho Continente, estreitamente enredada nas teias da integração europeia, deixava que França reivindicasse a supremacia militar e diplomática. Esse compromisso acabou. Desde a invasão russa na Ucrânia, Berlim está a reestruturar a sua economia, a militarizar a sua indústria (…)

- 2026/09 / DOSSIÊ | Uma Alemanha «pronta para a guerra»?
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Le retour du refoulé

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Gerhard Silber. – « Bomb Watchers III » (Guetteurs de bombe III), 2014
© Gerhard Silber - art-silber.de

Cette fois nous y sommes : l'Allemagne est une puissance occidentale comme les autres. Et sa classe dirigeante, débarrassée des scrupules historiques qui l'empêchaient d'affirmer sa domination sur l'Europe autrement que par l'austérité budgétaire et l'excédent commercial, se sent à nouveau investie d'une ambition proprement nationale : construire « l'armée la plus puissante d'Europe sur le plan conventionnel ». Une priorité claironnée par M. Friedrich Merz dès son premier discours au Bundestag en tant que chancelier (14 mai 2025). Cette Bundeswehr « prête à la guerre », selon la formule fétiche du ministre de la défense Boris Pistorius, servira un triple objectif économique, militaire et stratégique : relancer un appareil industriel flageolant ; garantir aux franges septentrionales et orientales de l'Europe une protection contre la Russie ; et, en accord avec Washington, déléguer à l'Allemagne la direction européenne de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN).

« Nous ne sommes pas en guerre, mais nous ne sommes plus non plus en paix (1) », résume M. Merz. Pour preuve : en 2025, ses 114 milliards d'euros d'engagements de défense classaient l'Allemagne au quatrième rang mondial en matière de dépenses militaires. Après les États-Unis (954 milliards), la Chine (336 milliards) et la Russie (190 milliards). S'appuyant sur des ressources financières inégalées sur le continent, Berlin dépensera plus en armement d'ici à la fin de la décennie que Londres et Paris ensemble. Cette combinaison de suprématie économique et militaire conventionnelle déstabilise l'architecture de sécurité européenne édifiée à la fin de la guerre froide, et révèle un déséquilibre que ni le paravent de l'intégration européenne ni la fable du « couple franco-allemand » ne parviennent plus à masquer. Certes, contrainte par ses engagements internationaux, l'Allemagne dépend toujours pour sa dissuasion stratégique des capacités nucléaires américaines et, si le partenariat engagé par M. Emmanuel Macron porte ses fruits, françaises. Mais la page de la République fédérale cantonnée au rôle de « puissance civile », sans autonomie militaire, se tourne.

« Dans une ère où domine à nouveau la politique des grandes puissances, a expliqué le chef du gouvernement, l'Allemagne doit tracer sa propre voie (2). » Au printemps dernier, l'historienne Liana Fix a indisposé la chancellerie en détaillant les « dangers de la puissance allemande » : le retour des rivalités et des divisions continentales, notamment avec la France et la Pologne ; le risque que l'extrême droite, en tête dans les sondages, gouverne un jour un pays désormais surarmé (3). Dès à présent, le nationalisme industriel décomplexé dans le secteur de la défense (lire « Rheinmetall en roue libre »), les accords européens de libre-échange avec le Marché commun du Sud (Mercosur) et l'Inde dictés par les intérêts allemands, la capitulation douanière, en juillet 2025, de Mme Ursula von der Leyen face aux États-Unis, conforme aux souhaits de Berlin, exaspèrent le voisin français — qui s'y plie néanmoins.

Il aura fallu pour ouvrir ce nouveau chapitre du souverainisme allemand un chancelier banquier d'affaires moins empreint que ses prédécesseurs de cette retenue contrite propre à la culture diplomatique d'après-guerre. Et confronté à une situation hors du commun. Car le « changement d'époque » annoncé par M. Olaf Scholz lors de l'invasion russe en Ukraine n'a réellement pris corps que trois ans plus tard, début 2025, face à la convergence de trois difficultés. En premier lieu, la menace de récession industrielle déclenchée par la concurrence chinoise, la hausse des prix de l'énergie et les tarifs douaniers décidés par le président américain Donald Trump. Ensuite, le spectre d'une escalade face à la Russie, compte tenu de l'engagement croissant de Berlin aux côtés de l'Ukraine. Comme en France et au Royaume-Uni, le soutien financier et militaire à Kiev tient lieu de religion séculière aux élites. À une population profondément marquée par le pacifisme, surtout dans l'est du pays, le Service fédéral de renseignement (BND) dirigé par l'ancien ambassadeur d'Allemagne en Ukraine instille la peur : « La frontière entre la paix et la guerre s'estompe » ; la situation « peut à tout moment dégénérer en confrontation violente » (4). Enfin, l'angoisse d'un désengagement américain. Le 14 février 2025, lors de la 61e conférence de Munich sur la sécurité, cette perspective a frappé de stupeur les cercles dirigeants allemands qui écoutaient le vice-président américain James David (« J. D. ») Vance vilipender le « modèle » européen, au point que l'organisateur de l'événement a fondu en larmes. Des débuts chaotiques du second mandat de M. Trump, les élites rhénanes ont tiré la conviction qu'il faudrait à l'avenir moins dépendre des humeurs de la Maison Blanche, se doter de moyens propres pour soutenir l'Ukraine, mais demeurer quoi qu'il en coûte l'interlocuteur privilégié de Washington en Europe. Une autonomisation de la vassalité, en somme, que symbolise la construction d'une Bundeswehr à la fois puissante et garante des intérêts américains sur le Vieux Continent.

Récession, Russie, repli américain : le gouvernement parie qu'une même solution, le grand réarmement, conjurera ces trois menaces.

L'épiphanie martiale de Berlin s'accompagne d'un autre chambardement : l'écart de plus en plus assumé avec le droit international, dont le respect absolu devait conditionner la politique étrangère allemande. Un an après le discours de M. Vance à Munich, MM. Pistorius, Johann Wadephul et Markus Söder, respectivement ministre de la défense, ministre des affaires étrangères et ministre président de Bavière, lançaient le tonnerre d'applaudissements réservé au secrétaire d'État américain invité à son tour à Munich : une ovation contre les institutions internationales puisque M. Marco Rubio venait à la fois de calomnier l'Organisation des Nations unies (ONU), de glorifier le « Conseil de la paix » inventé (et présidé) par M. Trump et d'entériner la transformation de Gaza en colonie dudit conseil. Reçu à la Maison Blanche trois jours après l'agression israélo-américaine contre l'Iran (dont il n'avait pas été prévenu), M. Merz cautionnait ce viol de la Charte de l'ONU ; son ministre des affaires étrangères, M. Wadephul, préciserait à propos de Téhéran qu'« un tel régime ne peut guère se prévaloir du droit international (5) ».

Berlin, arbitre mondial de la vertu ? Les dirigeants du pays estiment avoir conquis cette aptitude morale particulière au terme de leur long « travail de mémoire », comme si l'unicité du crime commis rendait exceptionnel le peuple qui en aurait surmonté la culpabilité (6). Soixante-dix ans après la Nuit de cristal (novembre 1938), Mme Angela Merkel décrétait soudain que « la sécurité d'Israël [faisait] partie de la raison d'État de l'Allemagne » et institutionnalisait le soutien inconditionnel apporté à l'un des pays ayant le plus fréquemment enfreint les résolutions de l'ONU. Depuis le 7 octobre 2023, Berlin a armé les crimes contre l'humanité perpétrés par Tel-Aviv, rejeté des décisions de la Cour internationale de justice, coupé les aides au développement versées aux pays qui soutiennent la Palestine, et même justifié le bombardement d'écoles et d'hôpitaux gazaouis par la voix de son ex- ministre (écologiste) des affaires étrangères Annalena Baerbock.

Ironie de l'histoire, cette entorse aux principes de la Loi fondamentale se justifie au nom d'une identité nationale reconstruite dans les années 1990 autour de la mémoire du génocide. Une certitude dominait alors, exprimée par le chancelier Helmut Kohl dans son adresse aux gouvernements du monde prononcée le 3 octobre 1990, jour de la réunion des deux Allemagnes : « À l'avenir, seule la paix émanera du sol allemand. » Cette réunification, la première ministre britannique Margaret Thatcher s'y opposait ; François Mitterrand l'avait jugée en 1979 « ni souhaitable ni possible ». À leurs yeux, la réapparition d'une telle puissance économique, politique et démographique au cœur de l'Europe ne pourrait que bouleverser les équilibres stratégiques. La réunification achevée, l'ancien conseiller américain à la sécurité nationale Zbigniew Brzeziński estimait que « l'Allemagne est désormais capable de faire valoir sa propre vision pour l'avenir de l'Europe (7) ». Celle, inspirée par Washington, d'un élargissement de la Communauté européenne et de l'OTAN aux pays de l'ex-bloc de l'Est, atlantistes pour la plupart.

Très vite, l'Allemagne va se réconcilier avec la Pologne et militer pour l'adhésion à l'Union européenne des États de la Mitteleuropa, qu'elle transforme en base de sous-traitance pour Volkswagen et DaimlerChrysler. Dès le milieu des années 1990, la sphère d'intérêts et d'influence allemande s'étend des pays baltes à la Croatie et de la France à l'Ukraine. Nouveau barycentre européen, Berlin marginalise peu à peu Paris. « L'intérêt des États-Unis consiste à exploiter la position dominante de l'Allemagne dans l'Europe atlantiste », relève alors Brzeziński. Ce projet, qui s'oppose frontalement à celui de Paris d'une plus grande autonomie européenne vis-à-vis des États-Unis, triomphe trente ans plus tard…

Sitôt la Bundeswehr reconstruite, l'Allemagne, qui héberge déjà le commandement des forces américaines en Europe, sera prête à prendre le relais de son tuteur pour endiguer la Russie, voire la combattre. Cette guerre qui vient forme la colonne vertébrale de la stratégie de sécurité nationale publiée en juin 2023. Le général Carsten Breuer, chef d'état-major de l'armée allemande (son prédécesseur a été limogé en 2023 pour avoir douté de la victoire de l'Ukraine), estime qu'il incombe à l'Allemagne de fournir le « liant stratégique » entre les États baltes, ceux d'Europe centrale et orientale, ainsi que ceux de l'Ouest et du Sud (8) : rien de moins que le rôle de pivot militaire du Vieux Continent. Depuis l'année dernière, la Bundeswehr stationne sa Panzerbrigade 45 en Lituanie ; en juin, Berlin et Varsovie ont signé un nouvel accord bilatéral de défense.

Mais la charnière allemande sera solidement enchâssée à un cadre transatlantique : candidat à la présidence du Comité militaire de l'OTAN, le général Breuer pourrait prendre en septembre prochain la tête de la plus haute instance militaire de l'Alliance atlantique (9). Il y a soixante-douze ans, la France rejetait la Communauté européenne de défense, un projet d'armée continentale sous tutelle américaine destiné à camoufler un modeste réarmement allemand moins de dix ans après la chute du IIIe Reich. Le cauchemar du général de Gaulle est à nouveau sur les rails, piloté cette fois par Berlin.

Voir en ligne : /2026/09/RIMBERT/69890

(1) « Merz : “Wir sind nicht mehr im Frieden” », Die Zeit, 29 septembre 2025.

(2) Friedrich Merz, « How to avert the tragedy of great-power politics », site de Foreign Affairs, 13 février 2026.

(3) Liana Fix, « Europe's next hegemon. The perils of German power », Foreign Affairs, vol. 105, n° 2, New York, mars-avril 2026.

(5) Johann Wadephul interviewé le 15 mars 2026 dans l'émission Bericht aus Berlin de l'ARD.

(6) Jan Werner Müller, Another Country. German Intellectuals, Unification and National Identity, Yale University Press, New Haven, 2000.

(7) Zbigniew Brzeziński, Le Grand Échiquier. L'Amérique et le reste du monde, Bayard, Paris, 1997.

(8) The Wall Street Journal, New York, 11 août 2026.

(9) Lire « Comment ça marche ? Les structures de fonctionnement de l'OTAN » (infographie de Cécile Marin), Manière de voir, no 183, juin-juillet 2022.

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- 2026/08
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