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Madrid, refuge latino-américain

Depuis le milieu des années 2010, de riches Latino-Américains, en particulier vénézuéliens, choisissent de s'installer dans la capitale espagnole. En parallèle, des centaines de milliers de leurs compatriotes moins privilégiés viennent occuper les emplois les plus précaires ou monter des petits commerces. Parmi eux, de potentiels futurs électeurs que la droite cherche à séduire.

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David Canales. – Manifestation d'opposants au gouvernement du président vénézuélien Nicolás Maduro, Madrid, 2023
© David Canales / SOPA Images / Sipa USA - Alamy Live News

Trottoirs immaculés, grandes avenues ouvertes et bordées d'arbres, passants chics, restaurants gastronomiques… Le quartier madrilène de Salamanca, où le revenu médian place ses habitants dans le 1 % le plus riche d'Espagne, arbore les attributs habituels des beaux quartiers d'une capitale européenne. Ce fief de la haute bourgeoisie, prudemment épargné par les bombes de Francisco Franco lors du siège de la ville entre 1936 et 1939, accueille désormais une nouvelle population étrangère tout aussi aisée.

« Il y a environ cinq mille riches Vénézuéliens à Salamanca », constate David Placer, qui se présente comme un « journaliste indépendant spécialiste de la communauté vénézuélienne ». M. Juan Carlos Gutiérrez fait partie de ces personnes fortunées. Il nous accueille chaleureusement dans son nouveau restaurant, El Impero. Les détails sont soignés, à l'image de cet avocat pénaliste aujourd'hui spécialisé dans le droit international relatif aux droits humains, dans le privé mais aussi auprès de la Cour pénale internationale (CPI). Cuisine ouverte, chefs italiens, opéra chanté par un artiste équato-guinéen, ambiance cosmopolite : l'avocat des figures de l'opposition au chavisme semble ravi de son premier investissement en Espagne.

Restaurants italiens et appartements de luxe

Trois anciens présidents mexicains de droite ont aussi choisi de s'installer à Madrid : MM. Felipe Calderón, Enrique Peña Nieto et Carlos Salinas de Gortari, lequel a récemment obtenu la nationalité. Depuis 2013, ils sont nombreux à avoir, comme eux, choisi la capitale espagnole pour nouveau havre. Ces Vénézuéliens, Mexicains, Colombiens venus investir ici, et parfois vivre et travailler, jettent cependant souvent leur dévolu sur des biens plus discrets — et plus coûteux — que des restaurants italiens. En particulier des appartements entièrement rénovés avec le plus grand luxe par des promoteurs spécialisés. Le quartier de Salamanca en regorge. « Ils font trois cents à quatre cents mètres carrés, c'est quelque chose de normal pour ce type d'appartements, pour un prix moyen de 12 000 à 14 000 euros le mètre carré », nous expliquent Mme Ofelia Núñez et M. Carlos de Almeida, respectivement directrice de l'investissement résidentiel et directeur des nouvelles constructions résidentielles de la branche espagnole de l'entreprise américaine de conseil en immobilier Coldwell Banker Richard Ellis (CBRE). Le prix moyen du mètre carré dans la capitale était évalué à 4 335 euros en mars 2024, contre 3 741 euros deux ans plus tôt.

Les changements introduits par le Parti populaire (PP, droite) en 2013 expliquent en grande partie l'intérêt soudain des Latino-Américains pour l'immobilier de luxe à Madrid. « L'une de ces dispositions est la création des Socimi [sociétés anonymes cotées d'investissement immobilier], des entreprises consacrées à la spéculation immobilière et qui ne paient presque aucun impôt sur les bénéfices, nous explique Mme Valeria Racu, porte-parole du Syndicat des locataires de Madrid. Cela permet un cycle spéculatif très rapide. » Le clan de M. Henrique Capriles Radonski, candidat à la présidentielle vénézuélienne contre Hugo Chávez en 2012 puis contre M. Nicolás Maduro en 2013, s'est très vite montré friand de ce nouveau régime fiscal, comme en témoigne le lancement des sociétés Agartha (2014) et Orinoquia Real Estate (2017), destinées respectivement au coworking et aux locations de courte durée de logements de standing.

« Madrid propose la pression fiscale la plus réduite de toutes les régions espagnoles », se félicite Mme Kuka Jiménez, directrice de la communication d'Invest In Madrid, un organisme qui dépend de la direction de l'économie de la communauté autonome. « Elle est actuellement la seule à ne pas avoir ses propres impôts locaux », s'enthousiasme-t-elle. Un choix qui lui a permis de devenir le principal point d'entrée des investissements directs étrangers, avec plus de 50 % du total de ceux réalisés dans le pays (1). « Un énorme dumping fiscal », selon M. Pablo Carmona, de la Fondation des communs.

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Olmo Calvo. – Livreurs d'origine latino-américaine, Madrid, 2019

« Toutes les semaines, nous avons deux ou trois investisseurs en provenance d'Amérique latine qui cherchent à acquérir une résidence, à 80 % à Madrid », raconte le cofondateur du cabinet Cremades & Calvo-Sotelo. M. Javier Cremades, l'un des plus prestigieux avocats du pays, nous reçoit dans ses locaux tapissés de portraits des deux fondateurs. Depuis la très chic rue Jorge Juan, en plein quartier de Salamanca, M. Cremades fournit des conseils aux fortunes étrangères désireuses de s'implanter en Espagne et aide en matière de droits humains. Notamment en soutenant l'opposition vénézuélienne en exil. « Nous avons aussi travaillé pour l'administration [du « président par intérim » autoproclamé de 2019 à fin 2022] Juan Guaidó afin de tenter de récupérer des actifs [de l'État vénézuélien au profit de cette administration parallèle] ».

L'argent n'est cependant pas le seul motif d'émigration. Les Vénézuéliens récemment arrivés à Madrid en délicatesse avec le gouvernement de M. Maduro sont nombreux. « En 2017, j'étais physiquement épuisé », confie M. Gutiérrez, désormais associé du cabinet Cremades & Calvo-Sotelo. Il fuit alors le pays et abandonne ses affaires, dans l'hôtellerie et la vente de voitures. M. Antonio Ledezma, maire de Caracas de 2008 à 2015 et l'un des opposants les plus hostiles au pouvoir, quitte également le pays en 2017. À peine arrivé, il se voit offrir la nationalité espagnole par l'ancien président du gouvernement Mariano Rajoy (PP), et la refuse. D'autres l'acceptent, comme le père de l'opposant radical Leopoldo López, M. Leopoldo López Gil, aujourd'hui député européen du PP, les parents de M. Capriles Radonski, ou M. Miguel Henrique Otero. Ce dernier a vu le journal vénézuélien dont il est directeur et propriétaire, El Nacional, un temps favorable à Chávez lorsque celui-ci cheminait vers sa première élection (1998), attaqué par le pouvoir actuel. Il dirige désormais une édition numérique du titre depuis chez lui, dans le quartier de Salamanca, dont il définit la ligne comme « opposée aux populismes de gauche ».

« C'était plus facile que d'aller aux États-Unis »

Tous les nouveaux arrivants à Madrid en provenance d'Amérique latine ne sont pourtant pas des multimillionnaires, d'anciens dirigeants de droite ou des opposants politiques. « Le nombre de Vénézuéliens a explosé dans les quartiers d'Entrevías ou de San Diego, observe Placer. Ce sont des quartiers pauvres de Madrid. » Outre l'opposition en exil, beaucoup de Vénézuéliens sont venus en Espagne dans l'espoir d'une vie meilleure.

Un détour par le marché couvert de Maravillas, dans le quartier populaire de Tetuán, permet de s'en rendre compte. Le bâtiment abrite de nombreux étals, la plupart tenus par des Latino-Américains. En plus de la farine de maïs qui permet de confectionner les arepas, des petits pains typiques de la cuisine colombienne et vénézuélienne, on y trouve des piles d'exemplaires du bimensuel gratuit El Venezolano. M. Miguel T. a installé là son commerce d'arepas depuis quatre ans, et reconnaît sans ambages : « Je ne me mêle pas trop de politique. Nous sommes ici pour des raisons économiques. » Un peu plus loin, M. Gema Serrano tient un stand de primeurs. Sa compagne est ainsi vénézuélienne et est venue à Madrid « pour des questions de sécurité plus que de politique », et parce que « c'était plus facile que d'aller aux États-Unis ».

Depuis janvier 2015, les migrants latino-américains gonflent le chiffre des arrivées d'étrangers dans la région de Madrid. Ils y représentaient alors 49 % (561 000 personnes) des immigrés. Début 2022, 58 % des étrangers (816 000) vivant dans la communauté autonome étaient nés dans un pays d'Amérique latine. Alors que les personnes originaires de Chine, du Maroc ou de Roumanie ont vu leur nombre stagner ou baisser, celui des Vénézuéliens, Colombiens, Péruviens, Dominicains et Honduriens a considérablement augmenté. En 2021, les Équatoriens privaient les Roumains de leur statut de communauté étrangère la plus importante de la région, avant d'être eux-mêmes dépassés par les Vénézuéliens en 2022 (2).

Porosité des droites des deux côtés de l'Atlantique

« La majorité est issue de la classe moyenne ou aisée, avec des diplômes universitaires. Les pauvres fuient à pied », précise M. Cremades. Un profil sociologique que confirme le directeur d'El Nacional, M. Otero : « Ceux qui arrivent ici sont les plus riches, car il faut acheter un billet d'avion. Pour aller en Colombie, il suffit de traverser un pont. » Les précaires sud-américains constituent le gros des troupes de livreurs à vélo qui quadrillent la ville pour le compte de Deliveroo, Uber Eats ou Glovo. M. Pedro H., l'un de ces travailleurs des plates-formes, confirme le phénomène : sur les huit livreurs avec lesquels il attend les commandes, place de la Glorieta de Cuatro Caminos, dans le quartier de Tetuán, six sont vénézuéliens et deux colombiens. La plupart louent le droit d'utiliser l'application à un autoentrepreneur déclaré, faute de bénéficier d'un permis de travail. Le tout pour dix heures de disponibilité par jour et un revenu oscillant entre 600 et 800 euros mensuels.

La langue et la culture ont beau rester un facteur facilitant a priori l'intégration, les plus pauvres ne sont pas accueillis à bras ouverts. Cependant, contrairement aux autres nationalités, les Vénézuéliens obtiennent en général le permis de résidence. Et ce depuis 2018 et une décision de la commission interministérielle de l'asile et des réfugiés — sous le gouvernement de M. Rajoy — qui accorde aux Vénézuéliens la possibilité de bénéficier d'un droit de résidence temporaire pour des motifs humanitaires, et non en vertu du droit d'asile. En tout, selon les données du ministère de l'intérieur, 113 487 décisions favorables ont été rendues entre 2019 et 2022. Selon Mme Elena Muñoz, responsable juridique au sein de la Commission espagnole d'aide aux réfugiés, une organisation non gouvernementale (ONG) qui œuvre en faveur des demandeurs d'asile, « 98 % de ces autorisations [au titre du motif humanitaire] ont été données à des Vénézuéliens ». Les Latino-Américains peuvent par ailleurs demander la nationalité espagnole après deux ans de résidence légale dans le pays. Ils jouissent de facilités en matière de visas de tourisme.

Pour les plus aisés et les plus diplômés, la situation est différente. La qualité de vie d'une capitale européenne, la présence de nombreuses universités privées, des prix de l'immobilier de luxe encore relativement attractifs comparés à Miami ou Paris, la langue et la culture communes, ainsi que la solidarité de classe qui fonctionne grâce aux relais bien placés auprès des gouvernements, en particulier de droite, ont fait de Madrid une destination à la mode.

« Il y a toujours eu une relation très intense entre la droite espagnole et la droite vénézuélienne », confirme Juan Carlos Monedero, professeur de science politique à l'université Complutense de Madrid, spécialiste de l'Amérique latine et par ailleurs cofondateur du parti de gauche radicale Podemos. Bien que ces liens aient une très forte dimension personnelle et entrepreneuriale, selon lui, ils sont aussi nourris par une proximité politique.

Réélue en mai 2023 avec la majorité absolue des sièges à la tête de la communauté autonome de Madrid et désormais figure majeure du PP, l'ultralibérale Isabel Díaz Ayuso a d'ailleurs fait de l'antichavisme un leitmotiv de son discours. Son slogan « Communisme ou liberté » est massivement utilisé par son camp depuis les élections locales de 2021. Une branche de la direction du PP de Madrid consacrée aux « nouveaux Madrilènes », placée sous le contrôle de Mme Ayuso, a été créée et confiée à un Vénézuélien, M. Gustavo Eustache. Si ce dernier, que nous rencontrons au siège de la formation, rue Génova, assure « avoir travaillé avec énormément de communautés », il admet cibler surtout les Latino-Américains, qui représentent « le gros de ceux qui ont le droit de voter ». M. Eustache, qui arbore fièrement son bracelet « Communisme ou liberté », connaît par cœur les chiffres et la composition des communautés d'étrangers, et laboure sans relâche le terrain pour sa candidate. Quitte à investir jusqu'aux autels des églises évangéliques assidûment fréquentées par la frange la plus conservatrice de cet électorat (3).

M. Eustache serait-il devenu essentiel pour le PP ? Au niveau national, la question ne se pose pas vraiment : le nombre de Latino-Américains jouissant de la double nationalité, disposant donc du droit de vote, s'avère trop faible. Les données de l'Institut national des statistiques espagnol (INE) permettent d'identifier 2,2 millions d'étrangers disposant du droit de vote (6,5 % du corps électoral), dont 1,5 million de Latino-Américains (4,3 % du corps électoral) (4). À Madrid, la situation est différente : d'une part, la concentration de personnes nées à l'étranger est beaucoup plus importante ; d'autre part, les titulaires d'une double nationalité ne sont pas forcément les seuls à voter. En effet, lorsqu'il existe une convention permettant aux Espagnols de voter dans un pays étranger, l'Espagne applique la réciprocité pour les élections municipales.

« C'est la nouvelle réalité. Les personnes nées à l'étranger représentent 21 % de la population de la communauté autonome de Madrid, près de 1,5 million de personnes — 61 % d'origine latino-américaine, 21 % d'origine européenne —, dont 1 million bénéficiant du droit de vote [aux municipales]  : 500 000 du fait d'accords bilatéraux, et 500 000 à la suite de l'obtention de la nationalité », détaille M. Eustache. Un chiffre certes non négligeable, mais cela ne signifie pas que tous votent, ni que tous votent à droite… Comparé au poids électoral des Latino-Américains dans le comté de Miami-Dade — 915 000 personnes, soit 58 % des inscrits, dont un tiers sont cubains —, celui des Latino-Américains de Madrid est donc à relativiser (5).

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Olmo Calvo. – Immeuble de luxe habité majoritairement par de riches Latino-Américains, quartier de Salamanca, Madrid, 2021

La droite construit ce récit antichaviste et pro-immigrés latino-américains à destination des Espagnols : il permet de mobiliser l'électorat conservateur et bourgeois grâce à l'indémodable peur des communistes prêts à prendre possession des avenues de la capitale. La diabolisation de la gauche, souhaitant transformer l'Espagne en un « chaos digne du Venezuela », constitue celle-ci en repoussoir. Pour les conservateurs, cette dramatisation vise aussi à contenir le concurrent d'extrême droite, le parti Vox, en jouant la carte du vote utile (6). « Dans la construction de la figure du méchant universel, le Venezuela a remplacé Cuba et l'URSS, analyse ainsi Monedero. Cela s'ajoute au fait qu'une partie d'entre nous, en Espagne, notamment chez Podemos, avons eu des relations avec les gouvernements progressistes en Amérique latine. Moi, j'ai travaillé avec Chávez, par exemple. »

La persistance de cette thématique dans le discours du PP et de Vox peut aussi être vue comme un marqueur idéologique au sein de la droite. Il lui est d'autant plus utile qu'il permet d'opposer un échec à son propre échec : celui du capitalisme néolibéral et la crise de 2008, qui a violemment éprouvé l'Espagne. La droite vénézuélienne et la droite espagnole cherchent en effet à construire la légitimité de leur discours suivant une posture de défense inconditionnelle de la démocratie. Alors que Mme Ayuso traite l'ancien dirigeant de Podemos et l'actuel président du gouvernement Pedro Sánchez de dictateur, M. Ledezma affirme de son côté que Podemos « est une franchise du chavisme ». Le parti d'extrême droite Vox n'hésite pas à relativiser les crimes du franquisme ? « Ils défendent la démocratie », nous explique-t-il. Il ira même jusqu'à signer, en octobre 2020, la « lettre de Madrid », un document élaboré à l'initiative d'une fondation présidée par M. Santiago Abascal, le dirigeant de Vox. Le Forum de São Paulo, une structure qui rassemble la gauche latino-américaine, y est qualifié de « groupe criminel » et les gouvernements de gauche de la région de « totalitaires » (7). Parmi les autres signataires, Mme Marion Maréchal, la nièce de Mme Marine Le Pen, M. Eduardo Bolsonaro (fils de l'ancien président d'extrême droite du Brésil), Mme Giorgia Meloni, la dirigeante de Fratelli d'Italia devenue depuis présidente du Conseil en Italie…

La porosité entre les droites des deux côtés de l'Atlantique est accentuée par le fait que la plupart des membres de la communauté vénézuélienne, moins politisés, peu ou pas fortunés, ne sont pas des admirateurs du gouvernement de M. Maduro. Ce qui les rend souvent sensibles aux discours critiques concernant le rôle de l'État ou les méfaits du « socialisme ». « Il est logique de penser qu'ils ne vont pas s'affilier à des partis similaires à ceux qu'ils ont fuis », note ainsi M. López Gil.

« Le vote des Latinos qui fuient l'Amérique latine est un vote conservateur : la famille, la loi, l'ordre, la libre entreprise », veut croire de son côté M. Otero. Monedero confirme : « À court terme, il est pratiquement impossible de convaincre ces personnes de soutenir la gauche, parce que leur architecture neuronale leur dit que la gauche est mauvaise. » Un constat que semble corroborer une étude menée en 2021 par Laura Morales et Carles Pamies, auprès des Vénézuéliens résidant en Espagne, dans laquelle les deux chercheurs montrent que ces derniers « sont beaucoup plus susceptibles de voter pour des partis de droite que le reste des Latino-Américains » (8).

Un processus de gentrification qui s'accélère

Mais les Vénézuéliens émigrés sont-ils si à droite que cela ? « Ils sont en réalité plus antichavistes que de droite », estime le journaliste Placer. Difficile dans ces conditions de former un bloc idéologiquement cohérent. Plusieurs interlocuteurs pointent d'ailleurs l'absence de réelle organisation de la communauté, avec des groupes poursuivant chacun leur propre feuille de route. « Ce n'est pas une communauté si forte, chacun s'occupe un peu de ses affaires », explique par exemple M. Miguel T., le commerçant du marché de Maravillas. Placer pointe lui aussi l'absence de structuration dans et entre les différents groupes de Vénézuéliens : « Je ne crois pas que leur but soit d'influencer leur pays d'origine depuis Madrid. Ils n'ont pas de projet politique. Le but est davantage de peser ici, entre eux, pour leurs affaires », tranche-t-il. Leur penchant très à droite est aussi un handicap, selon lui : « Aux États-Unis, les Cubains sont plus intelligents, ils maintiennent des contacts avec les deux bords. Ici, ils ont oublié le PSOE [Parti socialiste ouvrier espagnol], qui est au pouvoir. »

En tout état de cause, l'arrivée de Latino-Américains fortunés a déjà eu une incidence : « Cela génère un processus de gentrification », explique le sociologue Andrés Walliser. Avec un changement important dans la configuration du régime de propriété dans les zones concernées. « Dans ces quartiers, aujourd'hui, le marché est saturé ; il ne reste que quelques immeubles appartenant à une seule famille », confirment Mme Núñez et M. de Almeida, de CBRE Espagne. Ainsi, les acheteurs se tournent petit à petit vers d'autres quartiers. « Les fonds d'investissement et les agences spécialisées expulsent les locataires [en renchérissant le prix des loyers], qui se tournent alors vers d'autres quartiers, dont ils expulsent à leur tour les habitants », résume Mme Racu.

À défaut d'une capitale des oppositions de droite aux gouvernements de gauche, les millionnaires latino-américains du continent auront au moins activement participé à l'émergence… d'une Miami immobilière fondée sur le dumping fiscal.

Voir en ligne : /2024/05/ESTRUCH/66822

(1) « Inversión exterior » (PDF), Subdirección general de análisis económico, communauté autonome de Madrid, deuxième trimestre 2022.

(4) Fernando Peinado, « ¿A quién votan los hispanoamericanos ? », El País, 26 mars 2023.

(5) Luis Noe-Bustamante, « Latinos make up record 17 % of Florida registered voters in 2020 », Pew Research Center, Washington, DC, 19 octobre 2020.

(6) Lire Maëlle Mariette, « Impossible recentrage du Parti populaire espagnol », Le Monde diplomatique, juillet 2023.

(8) Laura Morales et Carles Pàmies, « El voto de los venezolanos (y otros latinoamericanos) en Madrid : mitos y realidades », 26 avril 2021.

Pretoria saisi par l'« afrophobie »

Les images ont fait le tour du monde : pillages, commerces incendiés, migrants fuyant en masse, assassinats. Si l'Afrique du Sud a déjà connu des flambées xénophobes, le mouvement du printemps 2026 frappe par son ampleur et sa résonance internationale. Alors qu'elle s'enfonce dans une profonde crise sociale, la « nation arc-en-ciel » subit des attaques inédites, notamment des États-Unis.

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Fahamu Pecou. – « End of Safety : Illusion » (La fin de la sécurité : une illusion), 2023
© Fahamu Pecou - Courtesy Galerie Backslash

En décembre 2025, des collectifs antimigrants ont sommé tous les étrangers en situation irrégulière de quitter l'Afrique du Sud avant la « date butoir » du 30 juin 2026. Cet ultimatum, sans le moindre caractère officiel, faisait suite à plusieurs mois de manifestations violentes qui avaient causé de lourds dégâts matériels, contraint des centaines de milliers de personnes à l'exode et fait au moins quatre morts. La journée du 30 juin s'est finalement déroulée sans débordement majeur, en partie grâce aux 600 millions de rands — environ 32 millions d'euros — débloqués par le ministère de la police pour financer des opérations de contrôle dans les neuf provinces du pays. Chef de file de la mobilisation, le mouvement March and March a repoussé l'échéance au 30 septembre, intimant aux entreprises de cesser d'employer des personnes sans papiers d'ici là.

Selon les autorités sud-africaines, plus de 80 000 étrangers ont fait l'objet de procédures de rapatriement ou d'expulsion entre le 14 juin et le 20 août 2026. D'autres ont pris le chemin du retour par leurs propres moyens. Près de 115 000 Zimbabwéens, 56 000 Malawiens et des milliers de Nigérians, de Ghanéens, de Lésothans, de Mozambicains auraient ainsi regagné leur pays d'origine.

Affirmant ne s'opposer qu'aux flux migratoires « illégaux », la mouvance nativiste (1) nie toute xénophobie et réclame une politique donnant la priorité aux Sud-Africains. Pourtant, d'innombrables témoignages font état de milices allant de porte en porte agresser des étrangers, piller leurs biens ou s'en prendre à des commerces tenus par des immigrés (2). Certains groupes ciblent même des concitoyens jugés « trop noirs » ou des Sud-Africaines portant le hidjab. Ces intimidations et exactions relèvent de l'« afrophobie », puisqu'elles visent essentiellement des étrangers africains et, marginalement, des ressortissants de pays d'Asie du Sud, en particulier les vendeurs ambulants et les petits commerçants des zones déshéritées. Les centaines de milliers d'immigrés européens, qui résident pour la plupart dans des quartiers aisés, sont, eux, épargnés.

Les organisateurs du mouvement accusent le gouvernement de laisser affluer sans contrôle des migrants originaires de pays voisins, auxquels ils reprochent de venir « voler » les emplois des Sud-Africains, d'alimenter la flambée de la criminalité, de ne pas payer d'impôts et de saturer les hôpitaux et le système éducatif. Pourtant, on est loin de toute submersion migratoire : lors du dernier recensement, en 2022, le pays comptait 2,4 millions d'immigrés, tous statuts confondus, soit 3,9 % de la population totale. Leur nombre a culminé à 3,2 millions en 2015, mais n'a — selon le département des affaires économiques et sociales de l'ONU — cessé de diminuer depuis. D'après ces mêmes données, près de 90 % des migrants vivant en Afrique du Sud seraient originaires de quatre pays voisins : le Zimbabwe (48,5 %), le Mozambique (20 %), le Lesotho (10,9 %) et le Malawi (9,5 %). En outre, de nombreuses études montrent que l'immigration profite à l'économie sud-africaine : elle génère 9 % du produit intérieur brut (PIB), et chaque travailleur immigré suscite en moyenne deux emplois (3). Les personnes sans papiers ne représentent par ailleurs que 2,3 % de la population carcérale. Enfin, selon le ministère de l'éducation de base, les élèves étrangers ne constituent que 1,8 % des effectifs de l'enseignement public.

Une diversion opportune

Souvent tenues par des étrangers, les spaza shops des townships occupent une place essentielle dans l'économie. Ces petites épiceries informelles, qui fleurissent à chaque coin de rue dans des quartiers longtemps délaissés par les grandes enseignes, font vivre les communautés locales, procurent près de trois millions d'emplois et pèsent plus de 5 % du PIB (4). Les collectifs antimigrants arguent que ces chiffres ne prennent en compte que l'immigration régulière et ignorent la réalité quotidienne de la majorité des Sud-Africains, qui devrait, selon eux, peser autant que les statistiques.

Rien n'indique que les Sud-Africains se reconnaissent dans un mouvement aux méthodes par ailleurs violentes. Pour autant, depuis quelques années, le regard porté sur l'immigration s'est profondément dégradé. Les enquêtes annuelles du Human Sciences Research Council (HSRC) signalent une hostilité croissante envers les personnes immigrées (5). En 2025, seule 15 % de la population adulte était favorable à l'accueil de tous les étrangers, tandis que 42 % y était fermement opposée. Par ailleurs, 85 % des personnes interrogées souhaitaient restreindre l'accueil des réfugiés sur le territoire, voire y mettre fin. Ce durcissement est particulièrement marqué parmi les classes populaires et les catégories les plus précaires, davantage exposées au chômage, aux inégalités sociales et aux carences des services publics, mais aussi plus susceptibles de côtoyer des migrants africains au quotidien.

Le taux de chômage officiel s'élève à 33,6 % et grimpe à 47,4 % chez les jeunes. Le PIB par habitant stagne depuis quinze ans (6). À ces difficultés économiques s'ajoutent de profondes fractures sociales : l'Afrique du Sud est l'un des pays les plus inégalitaires qui soient, et affiche un indice de criminalité parmi les plus élevés du monde (7). La corruption est par ailleurs endémique à tous les échelons du pouvoir. Selon un rapport récent du Bureau de l'auditeur général d'Afrique du Sud (AGSA), les dépenses irrégulières cumulées sur cinq ans par l'État, les provinces et les municipalités atteignent 1 400 milliards de rands, soit environ 75 milliards d'euros (8). L'administration a été épinglée pour avoir transformé le système migratoire en un véritable « marché » et entravé délibérément l'accès à l'asile.

De nombreux responsables politiques sont parvenus à détourner l'attention de leurs propres échecs en faisant des migrants les boucs émissaires des difficultés économiques et sociales du pays. Ce phénomène n'est pas nouveau (9). En 2008, soixante-deux personnes avaient été tuées lors d'émeutes antimigrants essentiellement dirigées contre les propriétaires des spaza shops, jalousés pour leur réussite supposée. D'autres violences ont éclaté en 2015, 2016, 2019 et 2021, le plus souvent avec l'assentiment tacite des partis au pouvoir, qui ont refusé de reconnaître le caractère xénophobe ou afrophobe de ces agissements, trouvant là une diversion opportune qui reléguait leurs propres manquements au second plan.

Cette nouvelle flambée est toutefois d'une nature un peu différente. Alors que les épisodes précédents avaient des origines locales bien identifiées, l'ampleur et le degré d'organisation de la mobilisation actuelle soulèvent de nombreuses questions sur son financement et ses soutiens. Selon les observateurs, la mouvance antimigrants a recueilli 3,6 millions de mentions sur les réseaux sociaux entre janvier et juin 2026, pour une portée potentielle de plusieurs milliards. Des influenceurs ont amplifié les contenus liés aux manifestations, aux rapatriements et aux violences des milices, tandis que des mots-clics tels que #Mabahambe (« Laissez Les Partir » en isiZulu), #June30 (#30Juin), #PutSouthAfricansFirst (#lesSudAfricainsDabord) et #ImmigrationFraud (#FraudeMigratoire) ont largement circulé à l'approche du 30 juin afin de faire monter la pression (10). Parallèlement, des comptes rémunérés ont systématiquement relayé les publications des organisateurs de March and March dans le cadre d'une action concertée. Autre particularité de cette nouvelle vague : son retentissement international.

L'Afrique du Sud est dirigée par un gouvernement d'union nationale constitué au lendemain des élections de 2024, lorsque le Congrès national africain (ANC) a perdu la majorité absolue à l'Assemblée nationale pour la première fois depuis la fin de l'apartheid. Contraint de former une coalition, l'ANC s'est allié à son principal adversaire politique, l'Alliance démocratique (DA), ainsi qu'aux nationalistes zoulous du Parti Inkatha de la liberté (IFP). L'ANC et la DA ont dénoncé les manifestations, appelé au calme et mis en garde contre les agissements des milices. L'IFP, en revanche, a pris part aux rassemblements.

Le collectif March and March affirme n'être affilié à aucun parti politique. Son trésorier a toutefois été candidat sous l'étiquette Umkhonto we Sizwe (MK), formation issue d'une scission de l'ANC reprise en main par l'ancien président Jacob Zuma, poursuivi notamment pour corruption, fraude, racket et blanchiment d'argent. Pour sa part, Operation Dudula, autrefois fer de lance de la nébuleuse antimigrants, avait d'abord été un collectif de citoyens avant de se constituer en parti en 2023 et de se présenter aux élections provinciales et nationales de 2024. D'autres responsables de petites formations d'opposition ont par ailleurs contribué à légitimer les discours anti-immigration et tenté d'en tirer profit en se rapprochant de la mouvance. C'est le cas des dirigeants de MK, de l'Alliance patriotique (PA) et d'ActionSA. En août, March and March a annoncé la création d'un groupe de travail conjoint avec AfriForum, une organisation qui affirme défendre les droits civiques, mais est largement perçue comme un mouvement identitaire afrikaner promouvant la thèse du « génocide blanc ».

Si les liens entre certains partis sud-africains et la rhétorique antimigratoire sont faciles à établir, l'ampleur de la campagne actuelle dépasse largement leurs capacités et leurs moyens financiers. Les spéculations vont bon train quant à d'éventuelles influences étrangères qui chercheraient à ternir l'image de l'Afrique du Sud sur la scène internationale. La Russie et M. Elon Musk sont régulièrement évoqués, tout comme Israël, en raison de la plainte pour génocide déposée devant la Cour internationale de justice (CIJ). L'Afrique du Sud se trouve aussi dans le collimateur du président Donald Trump, qui a repris à son compte l'accusation de « génocide blanc » dont seraient victimes les fermiers afrikaners, auxquels il réserve dix mille places de « réfugiés ». Les tensions avec Israël se sont traduites par l'expulsion mutuelle de diplomates de haut rang.

Pour l'Afrique du Sud, en tout état de cause, la facture est lourde. L'État a dépensé 341,2 millions de rands (18 millions d'euros) afin d'organiser le rapatriement « volontaire » des migrants par cars vers leur pays d'origine, construire des centres d'évacuation et rémunérer les heures supplémentaires des agents publics chargés des formalités. Les autorités ont également affrété des avions à destination de la République démocratique du Congo (RDC), de l'Éthiopie et du Nigeria. Ce montant n'inclut ni les 600 millions de rands (32 millions d'euros) alloués au dispositif policier du 30 juin, ni les coûts juridiques ou économiques.

L'Union africaine et plusieurs pays du continent ont condamné les manifestations, déconseillé les déplacements non essentiels en Afrique du Sud et organisé des opérations de rapatriement. Pretoria aurait exigé du Malawi, de l'Éthiopie et du Nigeria le remboursement des sommes engagées pour l'hébergement et le transport de leurs ressortissants, attisant les tensions diplomatiques. Abuja envisagerait de réclamer des dédommagements et a suspendu les visites officielles. Le Ghana a quant à lui saisi l'organisation panafricaine, plaidant pour un débat consacré aux violences visant les ressortissants africains en Afrique du Sud. Des organisations de la société civile ont par ailleurs appelé les autorités ghanéennes à révoquer les licences des entreprises sud-africaines.

En 2024, l'Afrique du Sud a exporté pour 568 milliards de rands (30 milliards d'euros) de marchandises vers d'autres pays africains, soit près de 30 % de ses exportations totales, une proportion qui atteindrait 35 % si l'on prenait en compte le commerce informel. Les entreprises sud-africaines sont fortement implantées sur l'ensemble du continent, notamment dans les secteurs des mines, du commerce de détail et des télécommunications. Les investisseurs étrangers en Afrique du Sud, parmi lesquels de nombreux Africains, s'inquiètent eux aussi de l'incertitude engendrée par les troubles.

Les commerçants transfrontaliers du secteur informel originaires des six pays limitrophes de l'Afrique du Sud dépensent près de 600 millions de dollars (523 millions d'euros) par an pour s'y approvisionner en marchandises, qu'ils revendent ensuite chez eux. Beaucoup n'osent désormais plus franchir la frontière, et leur activité s'est effondrée.

Vers une recrudescence des violences

Le 7 juin dernier, le président Cyril Ramaphosa s'est adressé aux Sud-Africains. Tout en se disant conscient des préoccupations liées à l'immigration irrégulière, il a rappelé que les personnes sans papiers ne pouvaient être tenues responsables de toutes les difficultés sociales et économiques du pays. Il a présenté un plan d'action articulé autour de cinq priorités : renforcer la lutte contre les infractions aux lois sur l'immigration et le travail ; prévenir les entrées irrégulières par un contrôle accru aux frontières ; éradiquer la corruption dans le système migratoire ; consolider le cadre législatif et les politiques migratoires ; et améliorer la coordination avec les autres pays africains en matière d'immigration. Devant l'assemblée de l'Union africaine, le 28 juillet 2026, M. Ramaphosa en a également appelé à une coordination continentale face au « défi de l'immigration ».

Ces promesses n'ont pas réussi à désamorcer la mobilisation contre les migrants. Dans un pays où les discours xénophobes occupent une place centrale dans les campagnes électorales depuis près de vingt ans, la perspective des élections municipales du 4 novembre fait craindre une recrudescence des violences et des intimidations. Ces promesses n'ont pas davantage permis de recentrer le débat national sur les véritables problèmes de la société sud-africaine. Engloutir des sommes considérables d'argent public dans la sécurisation des frontières ou accentuer la pression policière sur les plus vulnérables, plutôt que de consacrer ces moyens à la lutte contre la criminalité, n'améliorera pas les conditions de vie des Sud-Africains.

(Traduit de l'anglais par Virginie Ebongué.)

Voir en ligne : /2026/10/MBIYOZO/70058

(1) Lire Achille Mbembe, « Le “lumpen-radicalisme” du président Jacob Zuma », Le Monde diplomatique, juin 2009.

(2) Kimberly Mutandiro, « Immigrant families live in fear in this Joburg community », Ground Up, 31 août 2026.

(3) « Migration profile report for South Africa. A country profile 2023 », (PDF), 2024, Statistics South Africa.

(4) Cf. « The rise and rise of township economy », Business Tech, 2023.

(5) « South African social attitudes survey (Sasas) 2003 », Human Sciences Research Council.

(8) « Consolidated general report on national and provincial audit outcomes 2024-2025, » (PDF), Pretoria, Auditor-General South Africa.

(9) Lire Paul Boyer et Rémi Carton, « Lusaka, plaque tournante des migrations africaines », Le Monde diplomatique, janvier 2024.

(10) Karen Allen, « Lucrative online influence detected during South Africa's 30 June protests », Institute for Security Studies, 2 juillet 2026.

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