❌

Normal view

Deux cousins russes

On avait d'abord cru à une brouille banale, du type de celles qui déchirent bien des familles à travers le monde. Comme souvent dans ces cas-là, on s'était dit qu'avec une petite incitation amicale une simple discussion permettrait de mettre les choses « à plat ». Et de repartir du bon pied. Mais derrière la fâcherie, une fracture. Non pas celle d'une famille : celle d'un pays.

JPEG - 165.1 kio
Nanna Heitman. – Préparation d'un défilé de mode sous une affiche de propagande de l'armée russe, Moscou, 2023
© Nanna Heitmann/Magnum Photos

Vladimir et Nikolaï étaient deux cousins complices. Que leurs évolutions de carrière respectives les aient séparés n'y avait longtemps rien changé. Le premier était « monté » à Moscou pour devenir consultant auprès de grandes sociétés étrangères ; le second était resté dans leur ville natale de Volgograd. Il dirigeait une petite entreprise individuelle fournissant des pièces de rechange aux industries locales.

Il y a vingt ans, on les avait accompagnés sur les traces du village d'origine de leur grand-mère, dans les environs de Saratov. Juché sur une colline, l'ancien kolkhoze où survivaient une dizaine d'habitants — sur les trois mille qu'avait comptés la localité dans les années 1980 — disparaissait sous la végétation. On y comptait encore un maire qui balayait chaque matin le « coin rouge », une ancienne salle des fêtes en parquet avec son estrade où les paysans faisaient autrefois du théâtre. Une fois tous les quinze jours, la camionnette d'un postier remontait la colline par le chemin de terre, pour y livrer le courrier et quelques produits de première nécessité. Les deux cousins avaient évoqué les souvenirs de leur enfance soviétique, comme on parlerait d'un pays perdu. Ce soir-là, ils avaient bu et beaucoup ri, à moins que ce ne soit l'inverse. Leur lien semblait indéfectible.

Au printemps 2026, toutefois, on comprend qu'une brouille les a éloignés, que nos discussions au téléphone ne permettent pas d'éclaircir. En pensant qu'il suffit parfois de l'intervention d'un proche pour apaiser les colères, on décide de leur rendre visite. C'est ainsi que nous atterrissons à Moscou, en dépit de la menace des missiles et drones ukrainiens.

« Cela nous renvoie à notre impuissance »

La ville ne ressemble pas à la capitale d'un pays mis à genoux par les sanctions occidentales. Alors qu'on la traversait auparavant tête baissée et bardé de courage, le promeneur peut désormais s'arrêter sur les trottoirs élargis sans gêner le passage, lever la tête, admirer la façade Art nouveau d'un bâtiment qu'il connaissait, sans l'avoir jamais vu. Entre 2015 et 2023, la municipalité a rénové 14 000 immeubles résidentiels et 380 bâtiments historiques (1). Les berges aménagées de la Moskova s'intègrent depuis 2022 dans un parcours piéton de quinze kilomètres reliant le quartier d'affaires Moscow City au Kremlin puis au parc Sokolniki, dans le nord-est de la ville.

Certes, quelques semaines plus tard, à la mi-juin, une attaque de drones ukrainiens fera exploser la raffinerie de Kapotnia, à une trentaine de kilomètres du centre de la capitale ; puis le ciblage à grande échelle des entrepôts et des infrastructures pétrolières du pays conduira à des pénuries locales de carburant et à des perturbations dans l'acheminement des marchandises dans presque toutes les régions à partir du mois de juillet. Mais, en ce jour de printemps, le rythme de la ville est plus apaisé que dans nos souvenirs d'avant la pandémie de Covid-19. Travaux de réaménagement, développement du métro… Ce calme tient aussi à l'effondrement du tourisme. Moins de 630 000 visiteurs étrangers se sont rendus en Russie au premier semestre 2025, soit trois fois moins qu'en 2019. Le nombre d'Allemands, d'Italiens, de Français a été respectivement divisé par sept, douze et vingt-deux… Autour du Kremlin, les grosses cylindrées chinoises Haval, Chery ou Tank ont remplacé les marques occidentales. Sur la place Rouge, on n'entend parler qu'en russe, même en tendant bien l'oreille.

Vladimir nous attend dans un parc de la capitale, à l'heure de promener son chien. Après les embrassades, on évite d'abord de se précipiter sur la question de la dispute, dont on pressent qu'elle est profonde. « Alors, comment vas-tu ? » Tout de suite, la guerre, dont on aurait pu oublier le fracas depuis notre arrivée, refait son apparition. Depuis l'annexion de la Crimée en 2014, le nombre des contrats de Vladimir avec les sociétés étrangères a baissé, avant de se tarir en 2022. Il tirait de sa position de pont entre la Russie et l'Occident des revenus confortables et un statut social envié. Les études de marché qu'il réalise désormais pour le compte de sociétés russes ne compensent pas le manque à gagner.

« Lorsque l'invasion a commencé, j'ai passé quelques heures en état de choc, littéralement. Je suis resté prostré à l'idée qu'on puisse se lancer dans une folie pareille. » Plusieurs années ont passé, mais Vladimir est resté marqué. Pendant que son chien observe les canards barboter, il poursuit : « Tu te souviens qu'on a une tante en Ukraine ? Je l'ai tout de suite appelée. J'étais dévasté… Elle aussi, évidemment. » Il reste en contact avec elle et lui téléphone deux fois par semaine. « Nous parlons de la vie quotidienne, des coupures d'eau et de chauffage, mais très peu de politique. C'est ma manière de la soutenir. »

On commence alors à deviner que la brouille n'est peut-être pas sans rapport avec la guerre. « Et Nikolaï, tu sais ce qu'il en dit de la guerre, lui ? — Nikolaï ? Il est pour ! Lui aussi, il a appelé notre tante, mais pour lui dire de rester calme, que tout rentrerait bientôt dans l'ordre. C'était il y a quatre ans ! » Vladimir avait alors appelé son « frère » pour manifester son désaccord, comme on le fait entre cousins proches. La dispute a été mémorable. « Notre tante ne veut plus lui parler, et je la comprends. »

Vladimir tente de se persuader que la lassitude gagne des couches de plus en plus larges de la société. Les motifs, aussi nombreux que contradictoires, qui justifient cette guerre — défendre les russophones du Donbass, empêcher l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) d'avancer ou lutter contre le nazisme supposé du gouvernement ukrainien — ne convaincraient plus personne. Mais, au fond, il se sait isolé dans une société qui, majoritairement, accepte ce conflit sans le désirer. De la fatigue de la guerre, perceptible en effet dans les sondages, à la critique publique de sa poursuite, il y a un pas. Et plus personne, ou presque, ne souhaite le franchir. « Ceux qui comme moi étaient contre cette guerre se sont tus : pourquoi ressasser les mêmes plaintes ? Cela nous renvoie à notre impuissance. » Les deux enfants de Vladimir ont quitté le pays.

La gare de Paveliets, dans le sud-est de Moscou, est bondée en cette fin de journée du mois d'avril. Une colonne de jeunes appelés serpente entre les voyageurs, avant de s'aligner le long du quai, où le train couchettes pour Volgograd est déjà garé. Dans la cabine de quatre places, un couple de retraités occupe les banquettes du bas. Il ne faut pas échanger plus de trois phrases avec eux avant qu'ils évoquent leur fils, qui a combattu sur le front ukrainien entre 2022 et 2024. « Il est revenu traumatisé, avec des problèmes psychologiques, nous confie la femme. Quant à moi, je n'ai pas dormi pendant deux ans. » En veut-elle à son gouvernement ? « Non, qu'est-ce qu'il pouvait faire ? En Occident, vous ne connaissez qu'une chose de ce conflit : c'est Poutine l'agresseur », conclut-elle, d'un ton plus affligé qu'agressif.

Passé Tambov, le train traverse des paysages de steppes monotones qu'on aperçoit par intermittence entre les arbres qui bordent la voie ferrée. La désolation des villages frappe : isbas en bois effondrées, maisons aux carreaux cassés. Entre les deux recensements de 2010 et 2021, la population rurale a chuté de 15 % au bénéfice des métropoles régionales et de la capitale (2).

Après vingt heures quarante-trois minutes et mille kilomètres, le train ralentit à l'approche de la gare de Volgograd. Les historiens racontent que ce nœud de communication stratégique changea quinze fois de mains durant la bataille de Stalingrad, l'ancien nom de la ville, qu'elle reprend à l'approche des célébrations du 9-Mai. Par la fenêtre, on aperçoit le kourgane Mamaïev, colline où se dresse l'Appel de la Mère-Patrie. Construit entre 1959 et 1967, ce monument du réalisme socialiste de 85 mètres de haut, tout de béton et d'acier, est devenu le symbole de la ville. On retrouve cette sorte de déesse de la victoire tenant un glaive en l'air, regardant derrière son épaule, comme invitant à la suivre, sur les aimants ou les mugs vendus aux touristes.

La guerre d'aujourd'hui, qui se déroule à cinq cents kilomètres de là, demeure peu visible dans l'espace public. À l'exception d'une réclame pour l'armée sur la façade d'un bâtiment promettant à celui qui s'engagera pour le front 3 millions de roubles (environ 30 000 euros) à la signature du contrat et une solde mensuelle de 215 000 roubles (plus de 2 000 euros), aucune campagne d'ampleur n'insiste sur les besoins de recrutement. Contrairement aux villes de province ukrainiennes qu'on avait visitées en 2023 (3), on ne croise dans les rues ni militaires en permission ni mutilés. Le choc de la guerre semble amorti dans la masse démographique russe.

Alors qu'à Moscou le gros des travaux de rénovation est achevé, Volgograd vient de commencer sa mue. Les abords de la gare ainsi que la place centrale qui la jouxte (dite « des combattants tombés ») sont barrés de palissades. « On ne peut se garer nulle part », se plaint Nikolaï en prenant notre valise. Il a cousu sur sa veste un carré orange et noir, les couleurs du ruban de Saint-Georges, devenu un symbole national après l'annexion de la Crimée. « Il y avait un drapeau finlandais au départ, c'est une veste étrangère, explique-t-il en souriant. Mais j'ai préféré recouvrir avec ça. » Nikolaï exprime toutefois davantage un patriotisme conventionnel qu'un nationalisme militant. Il se tient spontanément du côté de l'armée de son pays, acceptant une guerre qu'il déplore tout en l'estimant inévitable. « Poutine n'avait plus le choix à cause de l'expansion continue de l'OTAN à nos frontières », explique-t-il. À ses yeux, il s'agit d'une « guerre civile » que les Occidentaux ont provoquée entre « “frères” russes et ukrainiens » pour affaiblir Moscou.

Avec sa femme, Katia, Nikolaï habite une maison individuelle dans un quartier périphérique de la ville, dans le nord de l'arrondissement Vorochilovski. En bifurquant depuis l'avenue, la voiture s'engage d'abord entre des tours d'habitation. Les espaces verts sont jonchés d'ordures et d'encombrants ; on y circule au pas sur des chemins défoncés, qui contrastent avec le supermarché flambant neuf où l'on s'arrête pour acheter quelques provisions. Plus loin, le lotissement de Nikolaï semble presque avoir surgi par erreur. Sur les rues non goudronnées, les roues du véhicule s'enfoncent dans des mares d'eau stagnante jusqu'aux jantes : le semi-remorque de graviers que lui et ses voisins ont fait venir en se cotisant n'a pas suffi… Depuis, Nikolaï et Katia attendent que la mairie réponde à la pétition que les habitants lui ont adressée pour qu'elle réalise des travaux.

Obliger des conscrits à signer des contrats d'engagement

Autour de la table, Katia fait défiler sur son iPhone dernier cri les photographies de ses vacances avec une amie à Dubaï. Avant la guerre, elle avait conservé quelques copines d'une enfance passée à Jitomir, en Ukraine soviétique, où son père, militaire de carrière, avait été muté dans les années 1980. Elle s'était promis d'y retourner, mais la guerre a rompu les liens. « J'ai essayé de ne pas aborder les questions qui fâchent, mais elles se sont mises tout de suite en colère, comme si on leur avait mis dans la tête que les Russes étaient des affreux, tous sans exception. » Le couple appartient à cette classe moyenne supérieure qui s'accommode d'un conflit qui lui semble lointain. Mais le restera-t-il longtemps ?

Leur fils Viktor achève son lycée technique. Ce cursus ne lui permet pas d'accéder à l'université, et donc de repousser son service militaire. A-t-il peur ? Oui, répond sans hésiter l'adolescent. Dans son établissement, des récits circulent au sujet d'intimidations qu'exercerait la hiérarchie « les armes à la main » pour obliger des conscrits à signer des contrats d'engagement. Sa mère s'inquiète de certaines dates de naissance sur les tombes de soldats au cimetière. « 18, 19, 20 ans, ce sont des enfants. » Parmi les soldats russes morts formellement identifiés par le site Mediazona (en partenariat avec le service russe de la BBC), la part des 18-20 ans atteint à peine 3 % (4). Mais ce chiffre, établi plusieurs mois après le décès des intéressés, pourrait être en réalité plus élevé. Avec l'enlisement du conflit et la crainte d'une nouvelle mobilisation forcée, les pressions pourraient s'être accentuées au cours des derniers mois.

En dépit du fossé qui sépare les deux cousins, la visite d'une amie commune leur impose d'échanger quelques messages. Nikolaï semble disposé à faire un pas. De retour à Moscou, on sonde son cousin. « Ce que Nikolaï a dit en 2022, la position qu'il a prise, il faut qu'il l'assume, tranche-t-il. Nos liens sont abîmés. » Car Vladimir est sans doute celui qui a le plus perdu. Sa thèse en sciences sociales, sa vie dans la capitale, ses voyages fréquents en Europe ou aux États-Unis, ses accès à certains cercles du pouvoir même, tout cela le plaçait en haut de la hiérarchie sociale. La guerre l'a privé de cette position. Nikolaï, lui, a vu sa situation économique continuer à s'améliorer en dépit du conflit. Il n'accable pas Vladimir de mots trop durs, mais lui attribue la responsabilité de la rupture et regrette que ce dernier se soit mis en marge du consensus patriotique que lui épouse.

On voulait tenter de contribuer à la réconciliation de deux cousins. On a trouvé un pays marqué par la guerre et des familles déchirées par les renversements qu'elle impose. Dans le domaine des valeurs comme dans celui des hiérarchies sociales.

Voir en ligne : /2026/10/RICHARD/70099

(2) Anastasia Chaplitskaya et al., « Rural-urban migration within Russia : Prospects and drivers », Regional Science Policy & Practice, vol. 16, n° 9, Oxford, septembre 2024.

(3) Lire « Loin du front, la société ukrainienne coupée en deux », Le Monde diplomatique, novembre 2023.

❌