Hiver 1940. Exilés de force, plusieurs centaines d'« Annamites » débarquent en Dordogne. Ils seront quatre mille au total, sur les vingt mille « travailleurs indochinois » envoyés pendant la seconde guerre mondiale en France, à trimer dans la poudrerie de Bergerac puis à endurer les baraquements du camp d'internement de Creysse. Intrigué, à la suite de la découverte d'un fonds photographique hors norme, le journaliste et historien Pierre Daum mène l'enquête. Dans ce beau livre illustré, il révèle comment ces « ouvriers utilisables à l'arrière du front », enrôlés comme « main-d'œuvre indigène », accomplissent toutes sortes de tâches : mélange des poudres, vendanges… et, ce qui mobilise plus d'un millier d'hommes sur trois ans, l'assainissement de la vallée des Beunes. La Libération marque le début de la contestation, accentuée par la guerre d'Indochine qui commence fin 1946. Dans les camps, des slogans fleurissent : « Vive l'indépendance du Vietnam ! » Il faudra néanmoins attendre 1948 pour les premiers rapatriements. L'ouvrage, saisissant, fait partie d'un vaste projet comprenant une exposition, un film et un mémorial.
L'univers médiatique ressemble au « monde à l'envers » que décrivait l'écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Plus les États-Unis piétinent le droit international, plus la Chine est accusée de se montrer menaçante. Ainsi du conflit en Iran, déclenché par Washington et Tel-Aviv, mais qui verrait surtout Pékin « avancer ses pions » et laisser libre cours à ses velléités impériales…
Chow Chun Fai. – « A Battle of Wits [Une bataille d'esprit]. La victoire viendra lorsqu'il sera impossible de battre en retraite », 2017
Certaines analyses ressemblent à des autoportraits. En révélant les présupposés qui les sous-tendent, elles décrivent surtout ceux qui les formulent. Ainsi de bien des décryptages occidentaux consacrés aux ambitions chinoises dans le contexte de la guerre opposant Washington et Téhéran. Pékin « entend exploiter le conflit pour affaiblir la puissance des États-Unis (…) et torpiller l'ordre international sous domination américaine », assurent deux experts dans Foreign Affairs. « La Chine s'apprête-t-elle à porter le coup de grâce ? », se demande de son côté l'universitaire Phillips O'Brien, cependant que, dans Le Parisien, le journaliste François Lenglet détaille les raisons pour lesquelles « Pékin va gagner la guerre d'Iran » (1).
Rien n'indique pourtant que le Parti communiste chinois (PCC) soit obnubilé par l'ambition de détrôner l'hégémon américain. En dépit des discours alarmistes sur le « grand remplacement » géopolitique, tout suggère au contraire que Pékin subit plus qu'il n'engendre l'effritement de l'« ordre international sous domination américaine » dont il a tant profité. Il existerait donc bien une forme d'« impérialisme chinois », moins intuitive toutefois que celle qui alarme médias et dirigeants occidentaux. Non pas la volonté de voir la Chine prévaloir, mais la conviction que la suprématie américaine est préférable au chaos. Disposition géopolitique singulière — et temporaire —, celle-ci conduirait Pékin à souhaiter que les États-Unis conservent leur position dominante. Dès lors qu'ils ne chahutent pas trop les équilibres globaux dont ils ont longtemps été garants, et qu'ils n'entravent pas le développement du pays du Milieu.
Le talon d'Achille de Pékin
Que la Chine se réjouisse de l'incapacité des États-Unis à remporter en Iran la victoire-éclair annoncée, c'est fort probable. Le 20 janvier 2026, avant même le déclenchement du conflit, un groupe d'universitaires nationalistes publie un document moqueur : « “Merci” à Trump ». « Merci » pour les droits de douane, « un piège qui s'est refermé sur les États-Unis » et qui a « contraint la Chine à l'autonomie technologique ». « Merci » pour la « politique hégémonique de l'“Amérique d'abord”, qui a révélé le vrai visage de l'“ordre fondé sur des règles” ». « Merci » pour « votre gouvernance par les tweets » et « vos théories farfelues » qui ont « sapé la crédibilité » de Washington. « Merci », enfin, d'agir « comme un accélérateur du déclin politique américain » (2). Nul doute que, publiés un mois plus tard, les auteurs du texte auraient également rendu grâce à M. Donald Trump pour son équipée iranienne.
De l'avis du sénateur néoconservateur Lindsey Graham (décédé depuis), l'une des motivations du déclenchement du conflit aurait été d'affaiblir le principal rival des États-Unis. Le 8 mars 2026, sur Fox News, il se félicite du bombardement de la République islamique, après l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro : « Le Venezuela et l'Iran ont 31 % des réserves de pétrole mondiales. » Une fois le pouvoir iranien tombé, « nous aurons des partenariats couvrant 31 % des réserves connues. C'est le cauchemar de la Chine ». Derrière Caracas et Téhéran, donc, Pékin, dont la dépendance aux importations d'hydrocarbures constituerait le talon d'Achille.
Raté. Six mois après le déclenchement des hostilités, The Economist constate que ses colossales réserves stratégiques ont élevé la Chine au rang de « principale puissance pétrolière mondiale » (9 août 2026). « La guerre en Iran a provoqué le plus grand choc d'offre de l'histoire de l'exploitation pétrolière. Pourtant, même au plus fort des combats, le cours du pétrole n'a jamais atteint les 150 dollars le baril que de nombreux analystes avaient prédits au début du conflit. » Si, à cette époque, les prix ne s'envolent pas, c'est en grande partie parce que Pékin en a voulu autrement : « Entre février et juin, la Chine a réduit de moitié ses importations de brut, soit 5,5 millions de barils par jour — une baisse suffisante, selon les experts, pour faire baisser de 30 dollars ou plus le brent, la référence mondiale. » Une guerre qui devait fragiliser Pékin « a montré que, dans la pratique, la Chine est capable, à elle seule, de stabiliser le marché mondial du pétrole pendant plusieurs mois ».
Chow Chun Fai. – « La Cité interdite. Ce que je ne te donne pas, ne le prends pas par la force », 2018
Si, côté pile, le pays du Milieu affiche une relative immunité face aux stratégies d'étranglement de ses approvisionnements en hydrocarbures, côté face il profite des inquiétudes soulevées par la perspective d'une flambée incontrôlée des cours de l'« or noir ». Au mois de mai 2026, ses exportations de véhicules électriques et de panneaux solaires — deux secteurs d'activité qu'il domine largement — ont bondi en volume de 110 % et 60 % par rapport à l'année précédente (The Guardian, 30 juin 2026). Alors qu'une nation dirigée par un parti proclamant s'inspirer de Karl Marx et de Lénine compte désormais pour près d'un tiers de la production manufacturière mondiale, même la sacro-sainte « science économique » se trouve bousculée. « Si les États-Unis veulent obtenir des résultats similaires à ceux de la Chine, avancent les chercheurs Damien Ma et Lizzi C. Lee dans une revue conservatrice américaine, ils devront s'inspirer davantage du modèle chinois (3). » Ce serait déjà le cas selon le chercheur Nathan Sperber, qui pointe l'« imitation partielle, déséquilibrée et largement méconnue, par les États-Unis, de certains aspects de la planification du développement chinois dans leurs propres initiatives de politique industrielle sous les administrations Biden et Trump ». À commencer par l'Inflation Reduction Act, qui vise à accélérer le développement des énergies renouvelables et des technologies vertes, et « ne se serait pas concrétisé sous cette forme sans l'exemple donné par l'État chinois » (4).
Ce qui explique peut-être pourquoi M. Trump estimait au mois de juillet dernier que l'une des vertus de l'opération « Epic Fury » en Iran était de rappeler à tous que le socle de la puissance américaine demeurait intact : « Nous avons l'armée la plus puissante du monde (5). » Une démonstration de force censée « donner à nos ennemis, à commencer par la Chine rouge, la Russie et la Corée du Nord, matière à réflexion », selon le rédacteur en chef du site Conservative HQ (« quartier général conservateur ») (6).
« Avant-goût du futur »
Raté à nouveau. L'importance acquise par les drones rebat les cartes stratégiques : disposer d'un tissu industriel en mesure de débiter des engins rudimentaires mais efficaces pourrait bientôt peser davantage que la capacité de développer des merveilles de technologie au prix exorbitant. Deux semaines après le début du conflit, les États-Unis avaient probablement utilisé plus de mille missiles Patriot — dont ils n'avaient produit que six cents exemplaires en 2025. L'épuisement rapide de leur arsenal les a conduits à rapatrier vers le Proche-Orient les batteries Thaad (Terminal High Altitude Area Defense) — utilisées pour détruire les missiles balistiques de portée moyenne ou intermédiaire — déployées en Corée du Sud (7). Au mois d'août, le porte-avions USS George Washington a quitté le Pacifique occidental, dont il était censé garantir la sécurité, pour voguer vers le théâtre iranien. Hier en mesure d'asseoir leur domination militaire en tous points de la planète, les États-Unis semblent désormais incapables d'assurer certains de leurs engagements stratégiques envers leurs alliés, à commencer par les livraisons d'armes. Un phénomène qui, comme le souligne l'éditorialiste américain Fareed Zakaria, accroît l'« imprévisibilité » américaine : « Quand des alliés n'ont pas les moyens de savoir si les troupes américaines arrivent ou partent, si les tarifs douaniers vont augmenter ou baisser, si un accord signé aujourd'hui survivra jusqu'à demain, ils ne deviennent pas plus obéissants. Ils deviennent plus indépendants » (The Washington Post, 14 août 2026).
On l'imagine volontiers, le lustre d'un État qui enlève des dirigeants politiques (Venezuela), en assassine d'autres (Iran) et facilite un génocide (Israël) se ternit. Pour la première fois en près de deux décennies, l'enquête du Pew Research Center dans trente-six pays (allant du Chili au Pakistan, et de la France à l'Afrique du Sud) montre que « la Chine est désormais perçue de façon plus positive que les États-Unis dans la plupart des pays interrogés (8) ». De telle sorte que, pour beaucoup, l'avenir ne s'écrit plus là où le soleil se couche. « Il fut un temps où Hollywood et une kyrielle d'exportations américaines offraient au reste du monde un avant-goût de ce qu'était la vie moderne et du futur auquel il pouvait aspirer. Pour les jeunes d'Afrique, d'Amérique latine et même certains Américains, c'est désormais la Chine », constate le politiste britannique Mark Leonard (9).
Dans de telles conditions, Pékin pourrait activement œuvrer à la fragilisation des États-Unis sur la scène internationale. S'opposer systématiquement aux résolutions qu'ils proposent à l'Organisation des Nations unies (ONU) et s'y afficher en garant effectif de l'ordre international — ce n'est pas le cas. Soutenir ouvertement les adversaires de Washington et de ses alliés (Russie, Iran, Palestine…) — il ne le fait que peu, et dans un cadre souvent moins stratégique que commercial. Utiliser son contrôle de la production mondiale de terres rares afin d'étrangler l'économie américaine — il ne brandit cette menace que pour contraindre les États-Unis à renoncer aux mesures qui affectent directement l'économie chinoise. Quand les autorités du pays activent une loi passée en 2021 visant à lutter contre les sanctions extraterritoriales américaines en condamnant à leur tour les entreprises qui s'y plieraient, elles la réservent aux cas où des intérêts intérieurs sont menacés.
Gendarme planétaire
À n'en pas douter, une telle attitude s'explique en partie par l'attachement au principe de non-ingérence dans les affaires d'autrui, que Pékin ne manque pas une occasion de défendre. Et qui lui vaut la gratitude de ses partenaires. « Si vous faites affaire avec la Chine, aucune crainte qu'elle vous explique comment gouverner votre pays ou qu'elle vous sanctionne si votre système politique diffère du sien », relève l'universitaire Stephen M. Walt, qui regrette que les États-Unis se perçoivent, eux, comme les « défenseurs d'une série de valeurs universelles » qu'il leur reviendrait de promouvoir y compris de manière coercitive (10). Mais, alors que certains analystes voient la Chine en championne d'un « Sud global », le chercheur sud-africain Adekeye Adebajo décrit, lui, un pays qui préfère « consolider son pouvoir dans le système international existant plutôt que d'en créer un autre qui profite à tous ». Bref, un pays qui « se satisfait de préserver le statu quo » (11). Pourquoi ?
Pour des raisons de philosophie politique, explique-t-on volontiers du côté chinois. « Dès les origines, la civilisation chinoise a été animée par une quête d'ordre social et de stabilité », avance par exemple l'universitaire Han Jianye (12). On peut en effet, sans prétendre résumer l'histoire intellectuelle pluriséculaire d'un pays aussi grand qu'un continent, observer que sa philosophie politique est marquée par un mouvement récurrent que décrivent aussi bien ses musées que ses grands mythes fondateurs : l'écartèlement du pays en fiefs rivaux, puis leur réunification sous la houlette de dirigeants érigés en héros, avant que ne débute un nouveau cycle de rupture, puis d'unification. La description de ce mouvement général offre sa première phrase au récit des Trois Royaumes, l'un des plus importants de la mythologie chinoise : « L'histoire du monde obéit à une loi : après une longue période de division vient l'unité, et après une longue période d'unité vient la division. » Ce terreau aurait nourri une conception de l'action politique reposant sur les idées d'ordre et de préservation de la stabilité — loin de la « destinée manifeste » américaine et de son mythe de la « conquête ».
L'histoire ne dicte cependant pas leur conduite aux dirigeants politiques. Mao Zedong, par exemple, exaltait les chambardements : « Tout n'est que chaos sous le ciel, la situation est excellente. » En prônant la constance et la modération, ses successeurs renouent donc avec l'histoire politique de longue durée, mais pas uniquement. Car, si le concept de stabilité prend un sens particulier aujourd'hui, c'est qu'il s'oppose au tohu-bohu engendré par les États-Unis de M. Trump : la « prédilection nationale » se voit ainsi promue au rang d'atout géopolitique. Au cours d'une série de déplacements à l'étranger préalable à sa rencontre avec son homologue américain, à la fin du mois de septembre, le président Xi Jinping s'est ainsi employé à « présenter la Chine comme un partenaire stable » (The Washington Post, 6 septembre 2026). Quelques mois auparavant, le ministre des affaires étrangères Wang Yi était allé plus loin en suggérant que le « pôle » de sérénité chinois pouvait contribuer à amortir les soubresauts géopolitiques (13). Lorsqu'elles empêchèrent les cours du pétrole de s'envoler à la suite de la guerre en Iran, les autorités chinoises joignirent le geste à la parole. Altruisme géopolitique ? L'envisager reviendrait à oublier que la stabilité a également des vertus économiques. Pour la Chine, s'assurer que le monde dispose d'un pétrole suffisamment bon marché — le cas échéant, en agissant en « fournisseur de dernier ressort (14) » — permet de protéger le principal moteur de son économie : les exportations.
On pourrait toutefois s'interroger sur la logique conduisant à souhaiter maintenir le statu quo dès lors que celui-ci pérennise la position centrale d'un pays par ailleurs identifié comme facteur de désordre et d'incertitude. Mais il s'agit moins pour Pékin de choisir la meilleure option que d'identifier la moins mauvaise. De son point de vue, les turpitudes de Washington restent préférables à une aggravation de la rivalité sino-américaine qui perturberait les flux de marchandises. Et amputerait l'extraordinaire excédent commercial chinois, qui a dépassé 1 100 milliards de dollars en 2025, et donc la croissance de son économie — elle-même déterminante pour la stabilité interne.
L'affaiblissement de l'actuel « gendarme planétaire », si patibulaire soit-il, contraindrait par ailleurs la Chine à se mêler davantage des affaires du monde. Sans nécessairement imiter les pratiques américaines, elle y parviendrait difficilement dépourvue de moyens humains, logistiques, militaires… Bref, sans investissements colossaux. Or, on l'oublie parfois en consultant les vidéos de ses mégapoles scintillantes, la Chine est toujours une économie émergente : sa priorité demeure son développement. Raison pour laquelle elle préfère à ce stade la « stabilité bancale » de l'hégémonie américaine plutôt que d'avoir à rééquilibrer le monde sur ses propres deniers. Quitte à montrer (un peu) les dents lorsque le « déclin » des États-Unis les conduit à brandir sanctions et tarifs.
Mais l'étrange « impérialisme » chinois dont il est ici question procède sans doute d'une explication plus fondamentale, et paradoxale : si le développement fulgurant de la Chine amène aujourd'hui certains analystes à se demander si elle va détrôner les États-Unis (une question que peu se posaient il y a cinquante ans…), les conditions mêmes qui y ont présidé lui barrent la voie qui conduit au statut d'hégémon. Du moins pour l'heure.
Chow Chun Fai. – « Le Parrain 2. Garde tes amis près de toi, et tes ennemis encore plus près », 2018
Dans un monde qui n'a pas fait la démonstration de sa capacité à la coordination, il est difficile d'imaginer qu'une domination américaine adossée à celle du dollar puisse céder la place à une autre, reposant sur une monnaie commune mondiale (15). Si Pékin prenait les rênes du monde, sa monnaie, le renminbi, se trouverait probablement précipitée au centre du système monétaire international (SMI). Ce qui présente au moins deux difficultés. La première concerne la mainmise du PCC sur les flux monétaires à travers le contrôle des capitaux. Déterminant en matière de développement, le dispositif lui permet également d'empêcher l'apparition d'une oligarchie capable de s'émanciper de l'État, voire de finir par le contrôler. « Si les riches Chinois pouvaient sortir leurs capitaux du pays sans restriction, ils seraient en mesure de sanctuariser leurs avoirs et donc leurs privilèges, souligne Sperber. Du fait des contrôles de capitaux, la propriété du capital demeure relative en Chine : elle est soumise au pouvoir politique, qui conserve la possibilité d'intervenir contre les individus qu'il souhaite sanctionner (16). » Que le renminbi devienne la monnaie de référence exigerait de lever ce dispositif. On l'imagine difficilement.
La seconde difficulté est liée à la fourniture actuellement insuffisante de renminbis pour assouvir les besoins de l'économie mondiale. Dans l'architecture monétaire contemporaine, le pays qui émet une monnaie appelée à jouer un rôle international majeur doit permettre au reste du monde d'accumuler suffisamment d'actifs libellés dans cette monnaie. Cette circulation peut passer par les échanges commerciaux, mais aussi, et de plus en plus, par le crédit et l'intermédiation du système financier. Or le programme économique de « réforme et ouverture » des années 1980 repose précisément sur une logique inverse : accumuler les excédents extérieurs grâce aux exportations et placer à l'étranger une partie des revenus correspondants, plutôt que de développer l'offre de crédit en renminbis au reste du monde. Ce choix implique, entre autres, le maintien de salaires bas — on parle de « répression salariale » — de façon à contribuer à la compétitivité de la production nationale. Rompre avec une telle dépendance aux excédents extérieurs exigerait de transformer le modèle économique qui a propulsé le développement du pays. En commençant par une augmentation des salaires de façon à faire passer le moteur de l'économie des exportations et de l'investissement vers la consommation.
On arguera que, dès 2007, M. Wen Jiabao (premier ministre de 2003 à 2013) avait proclamé que la Chine devait « ajuster l'équilibre entre investissement et consommation ». Et que, depuis son arrivée au pouvoir, M. Xi Jinping insiste sur la nécessité de renforcer ce second pôle de l'économie. Mais la multiplication des annonces dans ce domaine signale tout autant la détermination des autorités… que leur impuissance. D'un niveau de 51 % du produit intérieur brut (PIB) en 1980, la consommation des ménages s'établissait à 40 % en 2024, après un nadir de 35 % en 2010. En comparaison, elle oscille autour de 55 % en France et en Allemagne au cours de la même période, alors qu'elle bondit de 60 % à 68 % aux États-Unis (17). Comme l'expliquent les chercheurs Erik Green et Olivia Parker, « la stratégie macroéconomique de la Chine continue à limiter sa marge de manœuvre pour rééquilibrer son économie (18) ». Pékin reste donc confronté à une contradiction : son modèle de développement lui permet de prétendre au statut de première puissance mondiale, mais il repose sur des structures qui aujourd'hui l'en empêchent.
Léninistes affichés, les dirigeants chinois ne peuvent ignorer qu'à plus long terme leur choix du capitalisme expose la Chine à en atteindre le « stade suprême ». Certes, répondent-ils, mais le pays du Milieu n'est pas les États-Unis, et son capitalisme (le PCC parle de « socialisme avec des caractéristiques chinoises ») se distingue du néolibéralisme anglo-saxon. De sorte qu'il serait possible d'envisager l'émergence d'une puissance majeure sans la moindre velléité de coercition. Bref, d'une hégémonie sans impérialisme. Il n'est toutefois pas nécessaire au Soleil d'être expansionniste pour emprisonner la Terre dans son orbite : la différence de masse suffit. Même en créditant une Chine devenue première puissance mondiale d'œuvrer à l'émergence du monde qu'elle prétend vouloir créer — un monde multipolaire où la négociation prévaudrait —, celui-ci serait-il dépourvu de domination ? Ou, pour le dire autrement, est-il envisageable qu'un pays de 1,4 milliard d'habitants, qui contrôle bon nombre de filières technologiques, jouissant d'un quasi-monopole dans les terres rares et responsable d'un tiers de la production manufacturière, puisse discuter d'égal à égal avec les autres ?
Le PCC ne peut ignorer qu'un jour viendra où la question de l'hégémonie chinoise, et de sa nature, se posera. Le consensus en son sein demeure toutefois : il est encore trop tôt. Mieux vaudrait donc, pour l'heure, « ne pas gagner » en Iran. En Chine, on sait penser le temps long.
Mais il ne s'agit pas seulement pour Pékin de ne pas l'emporter : il faudrait également que Washington s'efforce de ne pas trop perdre. Or, dans ce domaine, M. Trump et ses acolytes ne s'épargnent aucun effort. À tel point que la « stabilité bancale » sous hégémonie américaine menace de se déliter plus vite qu'espéré au sein du PCC. Une Chine ne s'estimant pas encore prête serait alors contrainte d'agir, et de prendre le risque du chaos.
(2) Wang Wen et al., « “Merci” à Trump : évaluation par les think tanks chinois des politiques menées par Trump 2.0 à l'occasion du premier anniversaire de son mandat » (en chinois), Institut Chongyang de l'université Renmin, 19 janvier 2026.
Le sommet qui a réuni les présidents américain et chinois lors de la visite de M. Xi Jinping aux États-Unis, du 23 au 25 septembre, invite à mesurer un renversement géopolitique – et à s'interroger sur un autre.
Au milieu des années 1980, la question de Taïwan ne figure pas au rang des priorités géopolitiques de la planète. Depuis 1979, Washington a établi des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (RPC). La priorité est alors d'affaiblir l'Union soviétique en jouant des tensions qui l'opposent à la Chine. Dans le grand jeu planétaire, Taïwan ne représente qu'« un problème insignifiant », selon un document du Congrès américain daté de février 1982.
Le « problème insignifiant » d'hier se trouve désormais tout en haut de la liste des questions brûlantes qui opposent Washington et Pékin. Le statut de l'île offre depuis longtemps à Washington une marge de manœuvre : si le traité de San Francisco établit que le Japon « renonce » à Taïwan, il ne précise pas à qui elle doit revenir. Après l'effondrement du bloc soviétique, alors que la Chine apparaît comme un rival possible des États-Unis, cette ambiguïté prend une nouvelle valeur stratégique.
M. Xi aurait sans doute aimé acter un nouveau renversement, à l'occasion de sa visite officielle, en obtenant des États-Unis qu'ils « adhèrent à la position correcte consistant à s'opposer à “l'indépendance de Taïwan” » — ce qui aurait, de nouveau, renvoyé l'île au rang de question géopolitique « insignifiante ». Que M. Trump se soit gardé de répondre publiquement, à M. Xi comme aux journalistes, pourrait signifier qu'il compte toujours sur l'île comme atout de négociation.
Dans le district de Neihu, en périphérie de Taipei, l'American Institute in Taiwan (AIT) se fait relativement discret. Pas de drapeau, ni de marines en armes, ni de voitures avec plaques diplomatiques ; seul un sceau représentant l'aigle des États-Unis à la porte d'entrée rappelle à qui le bâtiment appartient. Inauguré en 2018, l'institut s'est éloigné du quartier de Xinyi où se retrouvent généralement les structures diplomatiques du monde entier, des « représentations » d'États — et non des ambassades — car la plupart des nations ne reconnaissent pas Taïwan comme pays.
D'une valeur de 255 millions de dollars (190 millions d'euros), l'« ambassade de facto », comme on l'appelle, possède néanmoins des dimensions colossales. Si l'on y ajoute les bureaux à Kaohsiung, deuxième ville de l'île, la présence américaine rassemble près de 500 employés (contre 1 300 à Pékin). Officiellement, l'AIT se définit comme une organisation à but non lucratif financée par le gouvernement des États-Unis. Officieusement, il constitue l'un de leurs bâtiments diplomatiques les plus chers d'Asie.
Selon M. Luke Martin, responsable des affaires culturelles, l'AIT est structuré « comme n'importe quelle ambassade : il y a un responsable des affaires politiques, économiques, culturelles, un bureau des relations presse, des départements chargés du commerce, de l'agriculture, de la défense (1) ». M. William A. Stanton, directeur entre 2009 et 2012, ne s'en cache pas : « L'AIT a toujours été, dans les faits, une ambassade. Globalement, notre mandat est d'améliorer les relations entre Taïwan et les États-Unis. (…) La plus grande différence réside dans les noms que l'on emploie. La “chancellerie politique” est appelée “affaires générales”. J'étais officiellement “directeur”, mais les Taïwanais m'appelaient “Monsieur l'ambassadeur”. » Il n'est pas nommé par la Maison Blanche ni confirmé par le Sénat à l'instar des autres ambassadeurs, mais il assume les mêmes fonctions. « Au lieu de recevoir ma lettre de la part du président, je l'ai reçue de la part d'Hillary Clinton [alors secrétaire d'État] », souligne l'ancien diplomate. Il vit toujours à Taïwan et il enseigne comme professeur invité à la prestigieuse université Chengchi, à Taipei (2).
Après sa reconnaissance de la République populaire de Chine, en 1979, Washington a déménagé son ambassade à Pékin et pris une série de mesures évitant toute présence officielle à Taïwan. Avant 2002, explique encore M. Stanton, les employés américains devaient démissionner de leurs fonctions de diplomate avant d'accepter un poste à Taipei. Tout comme les militaires. Cela n'est plus le cas.
Les relations taïwano-américaines prennent une tournure de plus en plus officielle, notamment depuis la présidence de M. Donald Trump. Cette évolution a alimenté les tensions déjà existantes entre les deux rives du détroit de Formose depuis l'élection, en 2016, de la présidente Tsai Ing-wen. Le 10 janvier 2021, juste avant l'investiture de M. Joseph Biden, le secrétaire d'État Michael Pompeo a même annoncé que « les règles instaurées dans le but d'apaiser Pékin devraient être caduques ». Il a levé toutes les restrictions concernant les contacts entre officiels américains et taïwanais.
Aujourd'hui, démocrates comme républicains soutiennent une politique « dure » envers Pékin. M. Biden a d'ailleurs invité la représentante de Taïwan aux États-Unis, Mme Hsiao Bi-khim, à sa cérémonie d'investiture. Des visites de personnalités américaines, à un niveau de responsabilité jamais atteint depuis 1979, ont eu lieu : que ce soit celle du ministre de la santé Alex Azar, en mars 2020 (sous l'administration Trump), ou celle de l'ambassadeur américain aux îles Palaos, où Washington envisage de créer une nouvelle base militaire, le 1er avril 2021.
Le porc dopé à la ractopamine désormais autorisé
Pour Mme Hsiao, « la défense et la sécurité constituent l'objectif premier [pour Taïwan]. Viennent ensuite le champ des relations économiques et, en troisième position, notre participation internationale et nos autres partenariats politiques », ainsi qu'elle le confie dans une interview au magazine spécialisé dans l'actualité de l'Asie-Pacifique The Diplomat, le 9 février 2021.
Taïwan et les États-Unis ne sont liés par aucun accord de défense. Mais, par le Taiwan Relations Act, signé en 1979, ces derniers se sont engagés à fournir aux 23,5 millions d'habitants de l'île les moyens de se défendre. Washington dispose d'un quasi-monopole sur les ventes d'armes (à l'exception de quelques livraisons, notamment en provenance de la France). Les directeurs successifs de l'AIT mesurent d'ailleurs leur succès au montant des contrats signés : « Durant mon mandat, nous avons vendu pour environ 13 milliards de dollars d'armement [9,6 milliards d'euros], un chiffre d'affaires légèrement inférieur à celui réalisé sous Trump », souligne M. Stanton.
Le 9 juillet 2019, le Congrès américain approuve la vente de 66 avions de combat multirôle F-16V, 108 chars M1A2T Abrams, 250 missiles de défense aérienne Stinger, et d'autres armes. L'administration Trump a mis au point un système d'évaluation des besoins (need-based review system) qui permet de répondre plus rapidement aux demandes en équipements militaires de Taipei. En novembre 2020, « l'état-major de la marine taïwanaise a confirmé, pour la première fois, la présence d'un corps de marines américains d'active — et non de retraités — stationnés sur la base navale de Zuoying (3) » au sud de l'île, afin de former pendant quatre semaines les militaires taïwanais.
Toutefois Washington refuse de vendre des F-35 capables de faire face aux avions de chasse chinois, voulant rester le seul et unique gardien de l'équilibre géostratégique dans la région. « L'objectif n'est pas d'inverser le rapport de forces actuel », explique Yeh Yao-Yuan, chef du département des études internationales à l'université de Saint-Thomas, à Houston, pour justifier la décision américaine.
Si l'administration Tsai et la presse internationale se félicitent de ces étroites relations taïwano-américaines, l'opposition y voit un danger. Le porte-parole du Kuomintang, M. Ho Chih-Yung, estime que « malheureusement, le gouvernement a cessé de poursuivre une politique prudente entre les États-Unis et la Chine ; il a choisi de devenir un pion dans l'échiquier géopolitique entre les deux grandes puissances ». Ce parti très anticommuniste, qui a longtemps considéré la réunification sous son égide, avec la Chine comme l'objectif absolu, est désormais largement divisé. Une partie de ses membres revendiquent désormais le « statu quo pacifique » : Washington comme allié sur le plan stratégique, la Chine comme partenaire économique essentiel. À l'opposé, le Parti démocrate progressiste (DPP) au pouvoir voit les États-Unis comme un allié de premier plan pour contrer la pression chinoise et se rapprocher de l'indépendance, largement soutenue par la jeune génération (lire l'article ci-dessus), tout en prônant, lui aussi, un « statu quo pacifique ». « Taïwan n'a pas intérêt à prendre parti alors qu'elle négocie avec deux puissances majeures dont les intérêts sont antagonistes, nous précise M. Ho. Car personne ne veut voir de conflits éclater. » Selon Yeh Yao-Yuan, la relation actuelle est, au contraire, équilibrée : « Taïwan a besoin de l'assistance des États-Unis afin de préserver sa souveraineté, les États-Unis ont besoin de Taïwan pour faire avancer leurs intérêts stratégiques et contrer la Chine. »
Et Mme Tsai ne rate pas une occasion de montrer l'efficacité de ce rapprochement. Le 6 juin 2020, les trois lettres « USA », visibles de loin, barraient la façade du Grand Hotel, monument représentatif de la capitale, en remerciement du don de 750 000 vaccins. Quatorze jours plus tard, l'Amérique annonçant l'envoi de 2,5 millions de vaccins, c'était à la très emblématique tour Taipei 101 d'afficher : « Vive l'amitié entre les États-Unis et Taïwan ».
Il faut dire qu'il n'y a presque plus une ombre au tableau depuis que la présidente a levé, en août 2020, un point de constante tension : l'interdiction d'importer du porc américain élevé à la ractopamine, substance destinée à doper les muscles des animaux et interdite en Europe, notamment. Cette question empoisonne l'accord-cadre sur le commerce et les investissements (en anglais, Trade and investment framework agreement, TIFA) signé en 1994 entre Washington et Taipei, plusieurs fois suspendu à cause des produits carnés. Le gouvernement taïwanais espère que la reprise des discussions mènera à un large accord de libre-échange, permettant de rompre la dépendance à la Chine, toujours premier partenaire commercial.
Un lobby peu médiatisé mais très efficace
Certes, Mme Tsai ne cesse d'affirmer que, à la différence de M. Chen Shui-bian, son prédécesseur du DPP à la présidence (2000-2008), elle ne se prononce pas pour l'indépendance de l'île. Mais, en sous-main, celle-ci recherche toujours plus de garanties et d'officialité. « Renforcer la capacité de dissuasion de Taïwan est crucial pour notre survie sur le long terme », résume Mme Hsiao (4).
À Washington, le lobby taïwanais, qui reste bien moins médiatisé que le lobby israélien, joue un rôle majeur, notamment pour encourager la vente d'armes. « [Des think tanks] produisent des analyses clairement faites pour peser sur la politique extérieure des États-Unis (…) mais ils ne mentionnent pas directement qu'elles sont financées par la représentation de Taïwan à Washington », nous assure Eli Clifton, chercheur au Quincy Institute for Responsible Statecraft, favorable à la démilitarisation de la politique extérieure américaine. Ainsi le Project 2049 Institute fait partie de ces organisations exerçant leur influence en coulisses. Financé par Taipei et l'industrie de l'armement américaine, l'organisme publie de nombreux articles plaidant pour que Washington défende la participation de l'île aux organisations internationales, renforce la légitimité de l'AIT et encourage l'intégration économique entre les alliés du Pacifique. D'autres études agitent le spectre d'une invasion chinoise (5).
Elles ne manquent pas de mettre en avant le discours de M. Xi Jinping, pour les 100 ans du Parti communiste chinois, le 1er juillet 2021. Appelant à « faire progresser la réunification pacifique de la patrie » et à « faire résolument échec à toute tentative visant à l'“indépendance de Taïwan” » (6), celui-ci lance cette menace à peine voilée : « Nul ne doit sous-estimer la détermination, la volonté et la compétence du peuple chinois pour défendre la souveraineté nationale et l'intégrité du territoire. »
Quant au rôle exact de l'AIT, la direction de cette vraie-fausse ambassade a refusé de répondre à nos questions, et l'arrivée de la nouvelle directrice Mme Sandra Oudkirk, n'y a rien changé. Même mutisme du côté du ministère de la défense taïwanais. Alors qu'« il y a forcément des canaux pour parler de militaires à militaires, note Hugo Tierny, doctorant spécialisé sur les questions de défense dans le détroit de Taïwan, cette partie des relations se caractérise par une grande discrétion ». Le moins que l'on puisse dire.
(1) Interview de M. Luke Martin, The KK Show #67, YouTube, 16 février 2021.
(2) En poste en Chine, en Australie et en Corée du Sud, notamment, ce diplomate a reçu la médaille du « service civil exceptionnel » du département de la défense des États-Unis, pour ses contributions au commandement des forces américaines en Corée de 2006 à 2009.
Que cherchait Mme Nancy Pelosi, troisième personnage de l'État américain, en se rendant début août à Taipei ? Un simple coup de publicité ? Ou voulait-elle provoquer Pékin, obligeant M. Joseph Biden et son gouvernement à accélérer le changement de la politique historique des États-Unis ? Celle-ci combine la reconnaissance d'« une seule Chine » et une certaine protection de Taïwan.
Chou Tai-chun. — « Détails triviaux dans l'incident », 2021
Bien avant que l'avion de la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi ne touche le sol taïwanais le 2 août dernier, les relations sino-américaines se trouvaient déjà dans une spirale négative. M. Joseph Biden et son gouvernement s'étaient attachés à tisser un réseau d'alliances hostiles pour encercler la Chine ; de son côté, Pékin multipliait les manœuvres militaires agressives en mer de Chine orientale et en mer de Chine méridionale. Il reste que leurs relations bilatérales ne s'étaient pas détériorées au point de rendre impossible tout dialogue de haut niveau sur le changement climatique ou sur d'autres questions vitales. Pour preuve, les présidents Biden et Xi Jinping ont discuté de ces sujets, lors de leur entretien par visioconférence, le 28 juillet.
En fait, la visite de Mme Pelosi a créé une nouvelle faille dans la relation entre les deux puissances, balayant toute perspective de coopération. Ne subsiste qu'une rivalité militaire exacerbée.
Depuis le rétablissement des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (RPC) en 1978, sous l'administration de James Carter (1977-1981), les dirigeants américains ont toujours adhéré (au moins publiquement) au principe d'une « Chine unique », Taïwan et le continent constituant un seul pays bien que ne dépendant pas nécessairement d'une même entité politique. Ce que résume la célèbre formule adoptée un peu plus tard « Une Chine, deux systèmes ». Dans le même temps, avec le Taiwan Relations Act (TRA) voté par le Congrès en 1979, les États-Unis sont tenus de livrer des armes défensives à Taipei selon ses besoins et de considérer toute tentative chinoise de modifier le statut de l'île par la force comme un fait « extrêmement préoccupant » — une formulation connue pour son « ambiguïté stratégique », dans la mesure où elle ne dit pas clairement si Washington interviendrait ou pas.
Combinés, ces deux préceptes ont jusqu'ici contribué à garantir une forme de stabilité : en laissant supposer l'existence d'un lien intrinsèque entre Taïwan et le continent, le principe d'« une seule Chine » dissuade Pékin de toute tentative précipitée de s'emparer de l'île ; de son côté, l'« ambiguïté stratégique » laisse les Taïwanais comme les Chinois dans l'incertitude sur la réponse américaine en cas de déclaration d'indépendance des premiers ou de projet d'invasion des seconds. De quoi dissuader les uns et les autres de toute prise d'initiative irréfléchie (1).
Degré de tolérance abaissé
Même si les dirigeants américains assurent toujours adhérer à ces deux principes, les plus hauts responsables du gouvernement et du Congrès ont donné l'impression ces derniers mois qu'ils s'en étaient éloignés, au profit d'une politique suggérant l'existence de deux États : la Chine d'une part, Taïwan de l'autre (« one China, one Taïwan ») et en faveur d'une plus grande « clarté stratégique ». M. Biden lui-même y a contribué : interrogé sur Cable News Network (CNN) pour savoir si Washington défendrait Taïwan en cas d'attaque chinoise, il a répondu clairement. « Nous sommes tenus de le faire (2) », a-t-il déclaré, bien que ce ne soit pas la ligne officielle.
Le président comme d'autres dirigeants ont aussi suggéré un changement de politique, en cherchant à obtenir de leurs alliés dans la région — l'Australie, le Japon et la Corée du Sud — qu'ils s'engagent à assister les forces américaines, dans le cas où celles-ci seraient impliquées dans une guerre contre la Chine. De plus, le Congrès a encouragé ce processus en apportant un soutien bipartite aux livraisons d'armes à Taïwan, en y organisant à de nombreuses reprises des visites de délégations de niveau élevé et en projetant de modifier le TRA de 1979 pour en finir avec l'« ambiguïté stratégique », laquelle serait remplacée par un engagement ferme à aider l'île à se défendre (3). La Chine a observé ces développements avec un désarroi grandissant. Pour ses dirigeants — et particulièrement pour M. Xi, qui brigue un troisième mandat de cinq ans au poste suprême de premier secrétaire du Parti communiste et de président de la RPC —, la réunification s'est imposée comme l'objectif ultime de la politique gouvernementale, une condition sine qua non de la « renaissance » nationale (4). « Le peuple chinois, fort de plus de 1,4 milliard de personnes, est déterminé à défendre résolument la souveraineté de la Chine et son intégrité territoriale, a-t-il déclaré à M. Biden lors de leur échange du 28 juillet, selon le communiqué chinois. Nul ne peut s'opposer à la volonté du peuple, et quand on joue avec le feu, on finit par se brûler (5). »
Mme Pelosi savait parfaitement que sa visite ne pourrait conduire qu'à aggraver la situation. Les responsables du Pentagone comme ceux de la Maison Blanche l'ont avertie que l'effectuer à ce moment-là susciterait l'ire des dirigeants chinois et provoquerait d'une façon ou d'une autre une réaction cinglante de leur part. Elle a malgré tout fait le choix de se rendre à Taipei — tout en s'assurant d'attirer au maximum l'attention internationale en faisant planer le doute sur sa visite. On ne peut pas ne pas se dire qu'elle a fait le voyage avec la ferme intention de provoquer et d'accélérer le processus d'inflexion de la politique américaine vers la doctrine « la Chine d'une part, Taïwan de l'autre », avec tous les risques que cela comporte.
Si telle était son intention, son entreprise a largement été couronnée de succès. En dépit des efforts déployés par les responsables de la Maison Blanche pour assurer leurs homologues chinois de la séparation des pouvoirs au sein du système politique américain, Pékin a eu du mal à croire que Mme Pelosi ne représentait qu'elle-même — et non le gouvernement des États-Unis. Aux yeux des dirigeants chinois, cette visite n'est que l'aboutissement d'une campagne conjointe du Congrès et de la Maison Blanche pour répudier le principe d'une seule Chine, un premier pas vers la reconnaissance de Taïwan comme État indépendant. L'administration Biden a bien tenté de sauver la situation en soulignant avec insistance qu'« aucun changement » n'était intervenu dans sa politique, mais ces déclarations n'ont pas semblé convaincre.
Le 10 août, une semaine seulement après le voyage de Mme Pelosi, le Bureau d'information du Conseil des affaires d'État (gouvernement) a publié un nouveau Livre blanc sur « la question de Taïwan », réaffirmant la volonté de Pékin de réaliser la réunification de l'île par des moyens pacifiques, sans exclure le recours à des moyens militaires afin de briser toute résistance de la part des forces indépendantistes taïwanaises ou de leurs soutiens étrangers : « Nous sommes prêts à créer un vaste espace [de coopération] afin de parvenir à une réunification pacifique, mais ne céderons pas le moindre pouce de terrain aux activités sécessionnistes, quelle que soit la forme qu'elles puissent prendre, peut-on lire. La question de Taïwan est une affaire intérieure qui concerne les intérêts fondamentaux de la Chine (…), aucune ingérence extérieure ne sera tolérée (6). »
Les déclarations officielles ont été accompagnées de toute une série d'opérations militaires et diplomatiques, visant à démontrer que les dirigeants avaient abaissé leur degré de tolérance à l'égard des « ingérences extérieures » comme celle de Mme Pelosi. Ils ont haussé le niveau de préparation du pays en vue d'un éventuel blocus de l'île ou même de son invasion si celle-ci s'engageait plus loin dans la voie de l'indépendance. Plusieurs mesures préoccupantes reflètent cette nouvelle position.
• Le 4 août, l'Armée populaire de libération (APL) a tiré onze missiles balistiques DF-15 dans les eaux situées à l'est, au nord-est et au sud-est de Taïwan — ce qui laisse entrevoir son intention d'organiser un blocus en cas de crise ou de conflit. Cinq d'entre eux ont atterri dans la zone économique exclusive du Japon, signe que toute guerre liée à Taïwan pourrait s'étendre rapidement à l'archipel nippon, qui abrite de nombreuses bases militaires américaines (7).
• Le 6 août, des représentants du gouvernement chinois ont annoncé que le dialogue entre les responsables de l'APL et ceux de l'armée américaine visant à prévenir toute confrontation involontaire entre leurs forces navales et aériennes respectives était interrompu. Les discussions sur des questions aussi vitales que le changement climatique et la santé mondiale sont, quant à elles, suspendues (8).
• Le 7 août, plusieurs médias d'État chinois ont annoncé que l'APL mènerait désormais « régulièrement » des exercices militaires à l'est de la ligne médiane du détroit de Taïwan (côté taïwanais), alors que les forces chinoises avaient jusqu'ici principalement mené leurs opérations à l'ouest de cette ligne (côté chinois). De quoi accentuer la pression psychologique sur l'île, tout en se donnant la possibilité d'effectuer des simulations d'une invasion.
Toutes ces mesures ont été qualifiées d'« irresponsables » et de « provocatrices » par les Américains. « Nous ne devons pas prendre en otage la coopération sur des sujets d'intérêt mondial, au nom des divergences entre nos deux pays, a déclaré le secrétaire d'État Antony Blinken lors d'une conférence de presse, à Manille, le 6 août. Les autres [pays] attendent de nous, à juste titre, que nous continuions à travailler sur les questions qui touchent à l'existence et aux moyens de subsistance de leurs peuples tout comme des nôtres (9). »
Malheureusement, les propos de M. Blinken comportent une grande part de vérité. Mais il serait erroné de tenir Pékin pour seul responsable de l'impasse dans laquelle se trouve la relation entre les deux pays. Le secrétaire d'État lui-même a consacré la plus grande partie de l'année dernière à nouer des alliances pour tenter de contenir la montée en puissance de la Chine, et à adresser aux dirigeants chinois des ultimatums sur un large éventail de problèmes internes, tels que la persécution des Ouïgours du Xinjiang ou la répression politique à Hongkong — ultimatums auxquels ils ne pouvaient céder. Certes, M. Blinken a aussi appelé à une coopération accrue en matière de changement climatique, mais toujours dans un second temps. Du point de vue chinois, c'est Washington qui prend en otage les discussions sur les sujets à enjeu crucial pour la planète.
N'est-il pas temps de mettre fin à ce petit jeu consistant à rejeter sur l'autre la responsabilité de la situation, et de reprendre des discussions sur les mesures permettant de réduire le risque d'un conflit violent ? Les États-Unis devraient s'engager à ne plus faire transiter leurs navires de guerre par le détroit de Taïwan, et Pékin à ne pas en franchir la ligne médiane avec leurs forces militaires. S'il est impossible de revenir à l'ère de l'avant-visite de Mme Pelosi, tout doit être fait pour empêcher que cette nouvelle configuration ne dégénère en conflit armé.
L'essor de l'industrie du véhicule électrique en Chine comme illustration du nœud de pouvoir formé par la rencontre entre autorités locales et capital privé. Une analyse, d'un militantisme à peine voilé, cherche à démontrer que Mao Zedong serait le vrai responsable des inégalités contemporaines en Chine. (Vol. 96, juillet, deux numéros par an, 26 dollars par an, en ligne. — Canberra.)
Une étude de la façon dont les banquets permettent de tisser les « liens interpersonnels » (guãnxì), si importants dans les divers aspects de la vie en Chine. (Vol. 55, n° 1, avril, trimestriel, gratuit en ligne. — Hambourg.)
Le ralentissement des investissements liés aux nouvelles routes de la soie suggère que la Chine mise actuellement davantage sur des accords de libre-échange pour asseoir son « pouvoir structurel ».(Vol. 35, n° 161, septembre, bimestriel, gratuit en ligne. — Denver.)