La Chine veut-elle « gagner » en Iran ?
L'univers médiatique ressemble au « monde à l'envers » que décrivait l'écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Plus les États-Unis piétinent le droit international, plus la Chine est accusée de se montrer menaçante. Ainsi du conflit en Iran, déclenché par Washington et Tel-Aviv, mais qui verrait surtout Pékin « avancer ses pions » et laisser libre cours à ses velléités impériales…
Certaines analyses ressemblent à des autoportraits. En révélant les présupposés qui les sous-tendent, elles décrivent surtout ceux qui les formulent. Ainsi de bien des décryptages occidentaux consacrés aux ambitions chinoises dans le contexte de la guerre opposant Washington et Téhéran. Pékin « entend exploiter le conflit pour affaiblir la puissance des États-Unis (…) et torpiller l'ordre international sous domination américaine », assurent deux experts dans Foreign Affairs. « La Chine s'apprête-t-elle à porter le coup de grâce ? », se demande de son côté l'universitaire Phillips O'Brien, cependant que, dans Le Parisien, le journaliste François Lenglet détaille les raisons pour lesquelles « Pékin va gagner la guerre d'Iran » (1).
Rien n'indique pourtant que le Parti communiste chinois (PCC) soit obnubilé par l'ambition de détrôner l'hégémon américain. En dépit des discours alarmistes sur le « grand remplacement » géopolitique, tout suggère au contraire que Pékin subit plus qu'il n'engendre l'effritement de l'« ordre international sous domination américaine » dont il a tant profité. Il existerait donc bien une forme d'« impérialisme chinois », moins intuitive toutefois que celle qui alarme médias et dirigeants occidentaux. Non pas la volonté de voir la Chine prévaloir, mais la conviction que la suprématie américaine est préférable au chaos. Disposition géopolitique singulière — et temporaire —, celle-ci conduirait Pékin à souhaiter que les États-Unis conservent leur position dominante. Dès lors qu'ils ne chahutent pas trop les équilibres globaux dont ils ont longtemps été garants, et qu'ils n'entravent pas le développement du pays du Milieu.
Le talon d'Achille de Pékin
Que la Chine se réjouisse de l'incapacité des États-Unis à remporter en Iran la victoire-éclair annoncée, c'est fort probable. Le 20 janvier 2026, avant même le déclenchement du conflit, un groupe d'universitaires nationalistes publie un document moqueur : « “Merci” à Trump ». « Merci » pour les droits de douane, « un piège qui s'est refermé sur les États-Unis » et qui a « contraint la Chine à l'autonomie technologique ». « Merci » pour la « politique hégémonique de l'“Amérique d'abord”, qui a révélé le vrai visage de l'“ordre fondé sur des règles” ». « Merci » pour « votre gouvernance par les tweets » et « vos théories farfelues » qui ont « sapé la crédibilité » de Washington. « Merci », enfin, d'agir « comme un accélérateur du déclin politique américain » (2). Nul doute que, publiés un mois plus tard, les auteurs du texte auraient également rendu grâce à M. Donald Trump pour son équipée iranienne.
De l'avis du sénateur néoconservateur Lindsey Graham (décédé depuis), l'une des motivations du déclenchement du conflit aurait été d'affaiblir le principal rival des États-Unis. Le 8 mars 2026, sur Fox News, il se félicite du bombardement de la République islamique, après l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro : « Le Venezuela et l'Iran ont 31 % des réserves de pétrole mondiales. » Une fois le pouvoir iranien tombé, « nous aurons des partenariats couvrant 31 % des réserves connues. C'est le cauchemar de la Chine ». Derrière Caracas et Téhéran, donc, Pékin, dont la dépendance aux importations d'hydrocarbures constituerait le talon d'Achille.
Raté. Six mois après le déclenchement des hostilités, The Economist constate que ses colossales réserves stratégiques ont élevé la Chine au rang de « principale puissance pétrolière mondiale » (9 août 2026). « La guerre en Iran a provoqué le plus grand choc d'offre de l'histoire de l'exploitation pétrolière. Pourtant, même au plus fort des combats, le cours du pétrole n'a jamais atteint les 150 dollars le baril que de nombreux analystes avaient prédits au début du conflit. » Si, à cette époque, les prix ne s'envolent pas, c'est en grande partie parce que Pékin en a voulu autrement : « Entre février et juin, la Chine a réduit de moitié ses importations de brut, soit 5,5 millions de barils par jour — une baisse suffisante, selon les experts, pour faire baisser de 30 dollars ou plus le brent, la référence mondiale. » Une guerre qui devait fragiliser Pékin « a montré que, dans la pratique, la Chine est capable, à elle seule, de stabiliser le marché mondial du pétrole pendant plusieurs mois ».
Si, côté pile, le pays du Milieu affiche une relative immunité face aux stratégies d'étranglement de ses approvisionnements en hydrocarbures, côté face il profite des inquiétudes soulevées par la perspective d'une flambée incontrôlée des cours de l'« or noir ». Au mois de mai 2026, ses exportations de véhicules électriques et de panneaux solaires — deux secteurs d'activité qu'il domine largement — ont bondi en volume de 110 % et 60 % par rapport à l'année précédente (The Guardian, 30 juin 2026). Alors qu'une nation dirigée par un parti proclamant s'inspirer de Karl Marx et de Lénine compte désormais pour près d'un tiers de la production manufacturière mondiale, même la sacro-sainte « science économique » se trouve bousculée. « Si les États-Unis veulent obtenir des résultats similaires à ceux de la Chine, avancent les chercheurs Damien Ma et Lizzi C. Lee dans une revue conservatrice américaine, ils devront s'inspirer davantage du modèle chinois (3). » Ce serait déjà le cas selon le chercheur Nathan Sperber, qui pointe l'« imitation partielle, déséquilibrée et largement méconnue, par les États-Unis, de certains aspects de la planification du développement chinois dans leurs propres initiatives de politique industrielle sous les administrations Biden et Trump ». À commencer par l'Inflation Reduction Act, qui vise à accélérer le développement des énergies renouvelables et des technologies vertes, et « ne se serait pas concrétisé sous cette forme sans l'exemple donné par l'État chinois » (4).
Ce qui explique peut-être pourquoi M. Trump estimait au mois de juillet dernier que l'une des vertus de l'opération « Epic Fury » en Iran était de rappeler à tous que le socle de la puissance américaine demeurait intact : « Nous avons l'armée la plus puissante du monde (5). » Une démonstration de force censée « donner à nos ennemis, à commencer par la Chine rouge, la Russie et la Corée du Nord, matière à réflexion », selon le rédacteur en chef du site Conservative HQ (« quartier général conservateur ») (6).
« Avant-goût du futur »
Raté à nouveau. L'importance acquise par les drones rebat les cartes stratégiques : disposer d'un tissu industriel en mesure de débiter des engins rudimentaires mais efficaces pourrait bientôt peser davantage que la capacité de développer des merveilles de technologie au prix exorbitant. Deux semaines après le début du conflit, les États-Unis avaient probablement utilisé plus de mille missiles Patriot — dont ils n'avaient produit que six cents exemplaires en 2025. L'épuisement rapide de leur arsenal les a conduits à rapatrier vers le Proche-Orient les batteries Thaad (Terminal High Altitude Area Defense) — utilisées pour détruire les missiles balistiques de portée moyenne ou intermédiaire — déployées en Corée du Sud (7). Au mois d'août, le porte-avions USS George Washington a quitté le Pacifique occidental, dont il était censé garantir la sécurité, pour voguer vers le théâtre iranien. Hier en mesure d'asseoir leur domination militaire en tous points de la planète, les États-Unis semblent désormais incapables d'assurer certains de leurs engagements stratégiques envers leurs alliés, à commencer par les livraisons d'armes. Un phénomène qui, comme le souligne l'éditorialiste américain Fareed Zakaria, accroît l'« imprévisibilité » américaine : « Quand des alliés n'ont pas les moyens de savoir si les troupes américaines arrivent ou partent, si les tarifs douaniers vont augmenter ou baisser, si un accord signé aujourd'hui survivra jusqu'à demain, ils ne deviennent pas plus obéissants. Ils deviennent plus indépendants » (The Washington Post, 14 août 2026).
On l'imagine volontiers, le lustre d'un État qui enlève des dirigeants politiques (Venezuela), en assassine d'autres (Iran) et facilite un génocide (Israël) se ternit. Pour la première fois en près de deux décennies, l'enquête du Pew Research Center dans trente-six pays (allant du Chili au Pakistan, et de la France à l'Afrique du Sud) montre que « la Chine est désormais perçue de façon plus positive que les États-Unis dans la plupart des pays interrogés (8) ». De telle sorte que, pour beaucoup, l'avenir ne s'écrit plus là où le soleil se couche. « Il fut un temps où Hollywood et une kyrielle d'exportations américaines offraient au reste du monde un avant-goût de ce qu'était la vie moderne et du futur auquel il pouvait aspirer. Pour les jeunes d'Afrique, d'Amérique latine et même certains Américains, c'est désormais la Chine », constate le politiste britannique Mark Leonard (9).
Dans de telles conditions, Pékin pourrait activement œuvrer à la fragilisation des États-Unis sur la scène internationale. S'opposer systématiquement aux résolutions qu'ils proposent à l'Organisation des Nations unies (ONU) et s'y afficher en garant effectif de l'ordre international — ce n'est pas le cas. Soutenir ouvertement les adversaires de Washington et de ses alliés (Russie, Iran, Palestine…) — il ne le fait que peu, et dans un cadre souvent moins stratégique que commercial. Utiliser son contrôle de la production mondiale de terres rares afin d'étrangler l'économie américaine — il ne brandit cette menace que pour contraindre les États-Unis à renoncer aux mesures qui affectent directement l'économie chinoise. Quand les autorités du pays activent une loi passée en 2021 visant à lutter contre les sanctions extraterritoriales américaines en condamnant à leur tour les entreprises qui s'y plieraient, elles la réservent aux cas où des intérêts intérieurs sont menacés.
Gendarme planétaire
À n'en pas douter, une telle attitude s'explique en partie par l'attachement au principe de non-ingérence dans les affaires d'autrui, que Pékin ne manque pas une occasion de défendre. Et qui lui vaut la gratitude de ses partenaires. « Si vous faites affaire avec la Chine, aucune crainte qu'elle vous explique comment gouverner votre pays ou qu'elle vous sanctionne si votre système politique diffère du sien », relève l'universitaire Stephen M. Walt, qui regrette que les États-Unis se perçoivent, eux, comme les « défenseurs d'une série de valeurs universelles » qu'il leur reviendrait de promouvoir y compris de manière coercitive (10). Mais, alors que certains analystes voient la Chine en championne d'un « Sud global », le chercheur sud-africain Adekeye Adebajo décrit, lui, un pays qui préfère « consolider son pouvoir dans le système international existant plutôt que d'en créer un autre qui profite à tous ». Bref, un pays qui « se satisfait de préserver le statu quo » (11). Pourquoi ?
Pour des raisons de philosophie politique, explique-t-on volontiers du côté chinois. « Dès les origines, la civilisation chinoise a été animée par une quête d'ordre social et de stabilité », avance par exemple l'universitaire Han Jianye (12). On peut en effet, sans prétendre résumer l'histoire intellectuelle pluriséculaire d'un pays aussi grand qu'un continent, observer que sa philosophie politique est marquée par un mouvement récurrent que décrivent aussi bien ses musées que ses grands mythes fondateurs : l'écartèlement du pays en fiefs rivaux, puis leur réunification sous la houlette de dirigeants érigés en héros, avant que ne débute un nouveau cycle de rupture, puis d'unification. La description de ce mouvement général offre sa première phrase au récit des Trois Royaumes, l'un des plus importants de la mythologie chinoise : « L'histoire du monde obéit à une loi : après une longue période de division vient l'unité, et après une longue période d'unité vient la division. » Ce terreau aurait nourri une conception de l'action politique reposant sur les idées d'ordre et de préservation de la stabilité — loin de la « destinée manifeste » américaine et de son mythe de la « conquête ».
L'histoire ne dicte cependant pas leur conduite aux dirigeants politiques. Mao Zedong, par exemple, exaltait les chambardements : « Tout n'est que chaos sous le ciel, la situation est excellente. » En prônant la constance et la modération, ses successeurs renouent donc avec l'histoire politique de longue durée, mais pas uniquement. Car, si le concept de stabilité prend un sens particulier aujourd'hui, c'est qu'il s'oppose au tohu-bohu engendré par les États-Unis de M. Trump : la « prédilection nationale » se voit ainsi promue au rang d'atout géopolitique. Au cours d'une série de déplacements à l'étranger préalable à sa rencontre avec son homologue américain, à la fin du mois de septembre, le président Xi Jinping s'est ainsi employé à « présenter la Chine comme un partenaire stable » (The Washington Post, 6 septembre 2026). Quelques mois auparavant, le ministre des affaires étrangères Wang Yi était allé plus loin en suggérant que le « pôle » de sérénité chinois pouvait contribuer à amortir les soubresauts géopolitiques (13). Lorsqu'elles empêchèrent les cours du pétrole de s'envoler à la suite de la guerre en Iran, les autorités chinoises joignirent le geste à la parole. Altruisme géopolitique ? L'envisager reviendrait à oublier que la stabilité a également des vertus économiques. Pour la Chine, s'assurer que le monde dispose d'un pétrole suffisamment bon marché — le cas échéant, en agissant en « fournisseur de dernier ressort (14) » — permet de protéger le principal moteur de son économie : les exportations.
On pourrait toutefois s'interroger sur la logique conduisant à souhaiter maintenir le statu quo dès lors que celui-ci pérennise la position centrale d'un pays par ailleurs identifié comme facteur de désordre et d'incertitude. Mais il s'agit moins pour Pékin de choisir la meilleure option que d'identifier la moins mauvaise. De son point de vue, les turpitudes de Washington restent préférables à une aggravation de la rivalité sino-américaine qui perturberait les flux de marchandises. Et amputerait l'extraordinaire excédent commercial chinois, qui a dépassé 1 100 milliards de dollars en 2025, et donc la croissance de son économie — elle-même déterminante pour la stabilité interne.
L'affaiblissement de l'actuel « gendarme planétaire », si patibulaire soit-il, contraindrait par ailleurs la Chine à se mêler davantage des affaires du monde. Sans nécessairement imiter les pratiques américaines, elle y parviendrait difficilement dépourvue de moyens humains, logistiques, militaires… Bref, sans investissements colossaux. Or, on l'oublie parfois en consultant les vidéos de ses mégapoles scintillantes, la Chine est toujours une économie émergente : sa priorité demeure son développement. Raison pour laquelle elle préfère à ce stade la « stabilité bancale » de l'hégémonie américaine plutôt que d'avoir à rééquilibrer le monde sur ses propres deniers. Quitte à montrer (un peu) les dents lorsque le « déclin » des États-Unis les conduit à brandir sanctions et tarifs.
Mais l'étrange « impérialisme » chinois dont il est ici question procède sans doute d'une explication plus fondamentale, et paradoxale : si le développement fulgurant de la Chine amène aujourd'hui certains analystes à se demander si elle va détrôner les États-Unis (une question que peu se posaient il y a cinquante ans…), les conditions mêmes qui y ont présidé lui barrent la voie qui conduit au statut d'hégémon. Du moins pour l'heure.
Dans un monde qui n'a pas fait la démonstration de sa capacité à la coordination, il est difficile d'imaginer qu'une domination américaine adossée à celle du dollar puisse céder la place à une autre, reposant sur une monnaie commune mondiale (15). Si Pékin prenait les rênes du monde, sa monnaie, le renminbi, se trouverait probablement précipitée au centre du système monétaire international (SMI). Ce qui présente au moins deux difficultés. La première concerne la mainmise du PCC sur les flux monétaires à travers le contrôle des capitaux. Déterminant en matière de développement, le dispositif lui permet également d'empêcher l'apparition d'une oligarchie capable de s'émanciper de l'État, voire de finir par le contrôler. « Si les riches Chinois pouvaient sortir leurs capitaux du pays sans restriction, ils seraient en mesure de sanctuariser leurs avoirs et donc leurs privilèges, souligne Sperber. Du fait des contrôles de capitaux, la propriété du capital demeure relative en Chine : elle est soumise au pouvoir politique, qui conserve la possibilité d'intervenir contre les individus qu'il souhaite sanctionner (16). » Que le renminbi devienne la monnaie de référence exigerait de lever ce dispositif. On l'imagine difficilement.
La seconde difficulté est liée à la fourniture actuellement insuffisante de renminbis pour assouvir les besoins de l'économie mondiale. Dans l'architecture monétaire contemporaine, le pays qui émet une monnaie appelée à jouer un rôle international majeur doit permettre au reste du monde d'accumuler suffisamment d'actifs libellés dans cette monnaie. Cette circulation peut passer par les échanges commerciaux, mais aussi, et de plus en plus, par le crédit et l'intermédiation du système financier. Or le programme économique de « réforme et ouverture » des années 1980 repose précisément sur une logique inverse : accumuler les excédents extérieurs grâce aux exportations et placer à l'étranger une partie des revenus correspondants, plutôt que de développer l'offre de crédit en renminbis au reste du monde. Ce choix implique, entre autres, le maintien de salaires bas — on parle de « répression salariale » — de façon à contribuer à la compétitivité de la production nationale. Rompre avec une telle dépendance aux excédents extérieurs exigerait de transformer le modèle économique qui a propulsé le développement du pays. En commençant par une augmentation des salaires de façon à faire passer le moteur de l'économie des exportations et de l'investissement vers la consommation.
On arguera que, dès 2007, M. Wen Jiabao (premier ministre de 2003 à 2013) avait proclamé que la Chine devait « ajuster l'équilibre entre investissement et consommation ». Et que, depuis son arrivée au pouvoir, M. Xi Jinping insiste sur la nécessité de renforcer ce second pôle de l'économie. Mais la multiplication des annonces dans ce domaine signale tout autant la détermination des autorités… que leur impuissance. D'un niveau de 51 % du produit intérieur brut (PIB) en 1980, la consommation des ménages s'établissait à 40 % en 2024, après un nadir de 35 % en 2010. En comparaison, elle oscille autour de 55 % en France et en Allemagne au cours de la même période, alors qu'elle bondit de 60 % à 68 % aux États-Unis (17). Comme l'expliquent les chercheurs Erik Green et Olivia Parker, « la stratégie macroéconomique de la Chine continue à limiter sa marge de manœuvre pour rééquilibrer son économie (18) ». Pékin reste donc confronté à une contradiction : son modèle de développement lui permet de prétendre au statut de première puissance mondiale, mais il repose sur des structures qui aujourd'hui l'en empêchent.
Léninistes affichés, les dirigeants chinois ne peuvent ignorer qu'à plus long terme leur choix du capitalisme expose la Chine à en atteindre le « stade suprême ». Certes, répondent-ils, mais le pays du Milieu n'est pas les États-Unis, et son capitalisme (le PCC parle de « socialisme avec des caractéristiques chinoises ») se distingue du néolibéralisme anglo-saxon. De sorte qu'il serait possible d'envisager l'émergence d'une puissance majeure sans la moindre velléité de coercition. Bref, d'une hégémonie sans impérialisme. Il n'est toutefois pas nécessaire au Soleil d'être expansionniste pour emprisonner la Terre dans son orbite : la différence de masse suffit. Même en créditant une Chine devenue première puissance mondiale d'œuvrer à l'émergence du monde qu'elle prétend vouloir créer — un monde multipolaire où la négociation prévaudrait —, celui-ci serait-il dépourvu de domination ? Ou, pour le dire autrement, est-il envisageable qu'un pays de 1,4 milliard d'habitants, qui contrôle bon nombre de filières technologiques, jouissant d'un quasi-monopole dans les terres rares et responsable d'un tiers de la production manufacturière, puisse discuter d'égal à égal avec les autres ?
Le PCC ne peut ignorer qu'un jour viendra où la question de l'hégémonie chinoise, et de sa nature, se posera. Le consensus en son sein demeure toutefois : il est encore trop tôt. Mieux vaudrait donc, pour l'heure, « ne pas gagner » en Iran. En Chine, on sait penser le temps long.
Mais il ne s'agit pas seulement pour Pékin de ne pas l'emporter : il faudrait également que Washington s'efforce de ne pas trop perdre. Or, dans ce domaine, M. Trump et ses acolytes ne s'épargnent aucun effort. À tel point que la « stabilité bancale » sous hégémonie américaine menace de se déliter plus vite qu'espéré au sein du PCC. Une Chine ne s'estimant pas encore prête serait alors contrainte d'agir, et de prendre le risque du chaos.
(1) Jon B. Alterman et Ali Vaez, « How China and Russia can exploit the Iran war », Foreign Affairs, New York, 23 avril 2026 ; Phillips O'Brien, « Is China going in for the kill ? », https://phillipspobrien. substack.com, 1er août 2026 ; François Lenglet, « Pourquoi Pékin va gagner la guerre d'Iran », Le Parisien, 29 mars 2026.
(2) Wang Wen et al., « “Merci” à Trump : évaluation par les think tanks chinois des politiques menées par Trump 2.0 à l'occasion du premier anniversaire de son mandat » (en chinois), Institut Chongyang de l'université Renmin, 19 janvier 2026.
(3) Damien Ma et Lizzi C. Lee, « An industrial policy with American characteristics », Foreign Affairs, 1er juillet 2025, cité par Nathan Sperber, « Beyond neoliberalism ? », New Left Review, n° 158, Londres, mars-avril 2026.
(4) Nathan Sperber, « Beyond neoliberalism », op. cit.
(5) « Remarks on the United States automobile industry in Milford, Michigan », (PDF), 27 juillet 2026.
(6) George Rasley, « Will operation Epic Fury be another tactical victory leading to a strategic defeat ? », Conservative HQ, 9 avril 2026.
(7) Damien Cave, Choe Sang-hun, Javier C. Hernández et Eric Schmitt, « How the war in Iran could help China and change Asia », The New York Times, 13 mars 2026.
(8) Huang Yanzhong, « China now outranks the United States in global favorability. What happened ? », Council on Foreign Relations, Washington, DC, 27 juillet 2026.
(9) Mark Leonard, « A future with Chinese characteristics », Project Syndicate, 18 août 2026.
(10) Stephen M. Walt, « What the United States can learn from China », Foreign Policy, Washington, DC, 20 juin 2024.
(11) Adekeye Adebajo, « Is China really a champion of the Global South ? », 27 août 2026.
(12) Han Jianye, « L'archéologie de la période pré-Qin met en évidence les caractéristiques distinctives de la civilisation chinoise » (en chinois), 10 décembre 2023.
(13) « Ouvrir de nouvelles perspectives pour la diplomatie d'une grande puissance aux caractéristiques chinoises à un tournant décisif de l'évolution historique » (en chinois), discours du ministre des affaires étrangères chinois Wang Yi, 30 décembre 2025.
(14) Tej Parikh, « The Iran war will cement China's superpower status », Financial Times, Londres, 29 mars 2026.
(15) Lire Renaud Lambert, Frédéric Lemaire et Julien Trévisan, « La lame du dollar et la plaie monétaire », Le Monde diplomatique, septembre 2026.
(16) Citation recueillie pour l'article « Est-ce vraiment la fin du dollar ? », coécrit avec Dominique Plihon, Le Monde diplomatique, novembre 2023.
(17) Chiffres de la Banque mondiale.
(18) Erik Green et Olivia Parker, « China's consumption problem », The International Institute for Strategic Studies, Londres,19 février 2026.