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Et Spinoza sourit

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Entre la France et l'Algérie, les brumes parisiennes et la côte algéroise, une équipe de tournage s'affaire à mener à bien la septième saison de la série télévisée Le Bureau des légendes. Dans une location au « balcon Saint-Raphaël », auquel a donné son nom le belvédère qui offre un panorama de toute la baie, un divan, deux fauteuils, une bibliothèque vide, une table basse, l'habituel bruit des vagues, le vent léger qui se lève parfois pour remplir les rares silences — et des rêveries cosmiques. Car là, au sommet de la falaise, l'esprit de la locataire, fugueur et libre, déborde, échappe au réel. Dans son nouveau roman, l'écrivain algérien Ryad Girod évoque le destin de Sarah, qui, semblable au portrait de Jésus dressé par l'apocryphe Évangile de Judas, consent aux ruses du destin pour se débarrasser de l'enveloppe mortelle qui l'habille. Le roman ne le dit pas explicitement mais on peut le déduire : Sarah, astrophysicienne et actrice à ses heures, adopte une distance rieuse à l'égard du culte de la performance, de la célébrité aliénante et des petites bassesses ordinaires. À s'en tenir au strict déroulement des scènes, on pourrait croire à une banale crise existentielle paralysant la carrière d'une artiste montante. Mais Une légende est loin de se réduire à un drame psychologique.

Telle que la rapportent les voix cosmiques qui en tissent la trame, l'histoire de cette femme peut d'abord se lire comme celle d'une scientifique qui, après avoir échoué à convaincre la direction de l'Observatoire de Paris du caractère « révolutionnaire » de ses recherches sur l'existence de vies extraterrestres, se perd dans des considérations brumeuses sur le temps, l'immortalité de l'âme et l'origine de l'univers. Cette narration en spirale conduit toutefois le lecteur vers des interrogations inattendues : comment vivre dans un corps animé par un souffle hybride, mi-humain, mi-céleste ? Et comment observer et comprendre les mystères auxquels donne accès cette condition avec une intelligence enchaînée à ses limites terrestres ?

Avant d'atterrir à Alger, l'avion dans lequel voyage Sarah est secoué par de violentes turbulences, le pilote doit faire escale à Majorque. Persuadée que les passagers ont « évité le crash », elle passe six heures « au bar des escales » à se demander si « tout ça n'était pas un signe pour qu'elle fasse marche arrière ». Quand le tournage commence, Sarah cherche toujours à échapper à la mort. Entre sa résidence et l'hôtel où se jouent les scènes de la série, elle scrute anxieusement le mouvement des cieux et s'investit peu dans le projet mené par Éric, le scénariste, qui ne valide ses textes qu'après la lecture à voix haute d'un passage de L'Éthique de Baruch Spinoza.

Divagations, errances. Sarah, aidée par les forces cosmiques qui veillent sur elle, voyage entre les époques, goûte aux bizarreries du Moyen Âge et se voit semblable aux atomes. Lorsqu'elle rouvre les yeux, un mystérieux Johannes, musicien immortel et ensorceleur, vient lui rendre visite pour absorber ses peurs. Soudainement, la narration dévie. Le scénario change. Tout se brouille. D'aucuns décident qu'elle doit mourir… sur scène. Fidèle à elle-même, Sarah ne retranche rien à ce nouveau scénario : la mort n'est qu'un mauvais songe.

Ryad Girod, mathématicien de formation, est devenu célèbre avec Les Yeux de Mansour (Barzakh-POL, Alger-Paris, 2018). Une légende est son quatrième roman. C'est un monde.

Voir en ligne : /2026/10/LOUNIS/70094

Barzakh, Alger, 2026, 268 pages, 16 euros.

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Espèces d'espaces

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C'est un texte court, ce qu'on appelle souvent une novella, et c'est un texte ancien (2008), mais il est une parfaite introduction à l'univers d'un des plus importants auteurs de science-fiction d'aujourd'hui. Ian McDonald fait montre dans Aspects d'une imagination rarement déployée avec autant de vigueur et aussi peu de pages, et y met déjà en scène l'essentiel de ses préoccupations. Dans un lointain futur, l'humanité s'est multipliée en quantité d'espèces, toutes adaptées à des environnements très différents. Sur Tay, monde-océan, le jeune Ptey va se rendre à la Maison de Multiplication, pour « déplier » les huit personnalités qui le constituent, chaque « aspect » possédant un nom, un caractère propre… Mais, « la nuit où Pley traversa la mer pour aller se faire fracasser l'âme, huit cents étoiles entreprirent de traverser le ciel ». Une invasion extraterrestre (si tant est que le mot ait encore un sens) qui va le conduire à un voyage à travers l'espace : il suit ces membres de la communauté « anpreen » qui fuient une menace obscure, et au long d'une épopée de millions d'années, il changera de forme, il changera de nom, il accueillera sa posthumanité. On pense, et peu importe le nombre de pages, à L'Odyssée, on pense à un classique du genre comme Créateur d'étoiles (réédité en 2026 aux mêmes éditions Le Bélial') d'Olaf Stapledon, pour cette évocation des divers destins d'une humanité en miettes et qui se cherche.

Ce goût des peuples, des cultures, est spécifique de l'art de McDonald. Dès ses premiers romans, il a fait glisser la science-fiction hors de l'occidentalisme qui l'imprègne si souvent. Père écossais, mère irlandaise, il a 5 ans en 1965 quand sa famille s'installe en Irlande du Nord, et il vit toujours à Belfast. Ce sont d'abord les conflits qui déchiraient son pays qu'il a transposés dans un avenir assez crédible. Puis il s'est ouvert à l'Inde dans ce qui demeure son chef-d'œuvre, Le Fleuve des dieux (Folio SF, 2013) — en 2047, une rivalité très forte naît autour des problèmes liés à la gestion de l'eau —, à la Turquie avec La Maison des derviches (Folio SF, 2015), qui met en scène, là encore dans un avenir proche, deux thèmes qui lui deviendront chers, la nanotechnologie et le terrorisme… Et ce ne sont là que quelques titres parmi d'autres. Tous témoignent de l'intérêt que McDonald porte aux mœurs, aux langues, aux systèmes philosophiques « exotiques », quitte à les aborder dans toutes leurs complexités et à rendre la lecture de ses livres plus difficile que les space operas classiques. En déplaçant ainsi le centre de ses histoires, il interroge la colonisation, le capitalisme ou l'intelligence artificielle (IA) du point de vue des victimes du système.

On pouvait craindre que, à l'instar de celle d'un James A. Michener déclinant sur tous les coins du globe la même forme de récit contant un lieu, de la préhistoire aux temps modernes, cette quête ne tourne au procédé. Mais McDonald s'est renouvelé en investissant d'autres… espaces. Dans la trilogie Luna (2015-2019), les conflits liés à la mondialisation sur la Lune deviennent un feuilleton qui a beaucoup été comparé au Trône de fer. Et c'est l'univers galactique qui devient le terrain de jeu et le champ de bataille des forces du profit. Le space opera avec McDonald est parfois énigmatique, souvent initiatique, toujours politique et assez enthousiasmant.


Traduit de l'anglais par Gilles Goullet Le Bélial', Moret-Loing-et-Orvanne, 2026, 128 pages, 11,90 euros.

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« Je ne suis pas un roman »

Nasim Vahabi est iranienne. Elle vit en exil depuis 1998. Deux de ses romans ont été interdits par la République islamique. Le roman présenté ici est un chant général et subtil contre la nature dictatoriale et censitaire d'un pays jamais nommé mais que le lecteur n'aura aucun mal à identifier…

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Un texte qui est mis aux arrêts par les censeurs peut-il exister ? Est-il déjà condamné à disparaître ? C'est le thème de ce roman (1), dont la dense brièveté, calculée au trébuchet, décuple l'effet coup de poing. Une succession d'épisodes le compose, où se répondent, comme dans une chambre d'échos, les divers personnages évoqués, en une chaîne du secret où une romancière, son éditeur, la fille de ce dernier, etc., tentent de vivre, de faire vivre l'écrit, et de réaliser leurs projets tout en se sachant sous une dictature.

Tout commence avec la démarche d'une écrivaine « dont le roman est emprisonné depuis quatre longues années » ; elle est venue avec son éditeur connaître le sort réservé à son livre, auprès du chef du conseil de l'autorisation de publication. Ils sont reçus par celui qu'ils pensent être un sous-fifre. On ne parle pas de censure, dans ce pays : « Le mot “censeur” est péjoratif, et les mots “censure” et “censeur” font partie des termes qu'il est interdit d'évoquer dans un roman, et même de prononcer devant les agents lecteurs. » Ces « agents lecteurs », ce sont… les censeurs. Son roman « a été lu par quatre agents lecteurs dont deux sont docteurs en lettres modernes (…) puis par une autre équipe. Ces deux équipes reprochent à ce roman de noircir l'image de la société. C'est un excellent texte hélas avec un peu de pessimisme ». L'écrivaine argumente, lui lit la fin du récit  : « Vous voyez, il n'est pas pessimiste, les deux personnages se quittent en disant “à demain” puisqu'ils ont de l'espoir. (…) — Oui, mais ce “à demain” aurait un poids symbolique ! Votre demain n'a pas la même signification que le nôtre. » Pour preuve de sa bonne volonté, il lui propose de visiter la salle des archives et de prendre connaissance d'autres textes semblables au sien, dans cette bibliothèque des manuscrits abandonnés qui gisent par centaines sur les étagères. Mais cette caverne aux trésors, qui a tous les attributs d'un cimetière littéraire, peut s'avérer un piège…

L'épisode suivant est constitué de l'échange entre l'éditeur et sa « Dame », une sorte de parade nuptiale réciproque, dans une aura de tendresse ironique, sous la protection supposée de WhatsApp et de Telegram, car il leur faut être prudents. D'ailleurs, parfois ils effacent certains de leurs textes, participation volontaire à l'entreprise nationale de censure — comme le dit l'éditeur, sans avoir besoin de préciser : « Ils sont là. Ils sont dans nos maisons, nos téléphones, nos familles, nos cerveaux, (…) ces salauds qui sont partout dans cet asile qui s'appelle notre pays. »

Chaque chapitre fait ainsi entendre des voix singulières dans un temps qui a pour particularité de n'être pas vraiment quantifiable : mieux, l'histoire est expressément encouragée à prendre son temps, celui du non-achèvement. La mécanique du livre agence délicatement ses différentes sections comme des particules qui devront finir par prendre sens.

Voir en ligne : /mav/209/A/69955

(1) . Nasim Vahabi, Je ne suis pas un roman, traduit du farsi par l'auteure, Tropismes Éditions, Trôo, 2022.

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