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Et Spinoza sourit

30 September 2026 at 08:49
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Entre la France et l'Algérie, les brumes parisiennes et la côte algéroise, une équipe de tournage s'affaire à mener à bien la septième saison de la série télévisée Le Bureau des légendes. Dans une location au « balcon Saint-Raphaël », auquel a donné son nom le belvédère qui offre un panorama de toute la baie, un divan, deux fauteuils, une bibliothèque vide, une table basse, l'habituel bruit des vagues, le vent léger qui se lève parfois pour remplir les rares silences — et des rêveries cosmiques. Car là, au sommet de la falaise, l'esprit de la locataire, fugueur et libre, déborde, échappe au réel. Dans son nouveau roman, l'écrivain algérien Ryad Girod évoque le destin de Sarah, qui, semblable au portrait de Jésus dressé par l'apocryphe Évangile de Judas, consent aux ruses du destin pour se débarrasser de l'enveloppe mortelle qui l'habille. Le roman ne le dit pas explicitement mais on peut le déduire : Sarah, astrophysicienne et actrice à ses heures, adopte une distance rieuse à l'égard du culte de la performance, de la célébrité aliénante et des petites bassesses ordinaires. À s'en tenir au strict déroulement des scènes, on pourrait croire à une banale crise existentielle paralysant la carrière d'une artiste montante. Mais Une légende est loin de se réduire à un drame psychologique.

Telle que la rapportent les voix cosmiques qui en tissent la trame, l'histoire de cette femme peut d'abord se lire comme celle d'une scientifique qui, après avoir échoué à convaincre la direction de l'Observatoire de Paris du caractère « révolutionnaire » de ses recherches sur l'existence de vies extraterrestres, se perd dans des considérations brumeuses sur le temps, l'immortalité de l'âme et l'origine de l'univers. Cette narration en spirale conduit toutefois le lecteur vers des interrogations inattendues : comment vivre dans un corps animé par un souffle hybride, mi-humain, mi-céleste ? Et comment observer et comprendre les mystères auxquels donne accès cette condition avec une intelligence enchaînée à ses limites terrestres ?

Avant d'atterrir à Alger, l'avion dans lequel voyage Sarah est secoué par de violentes turbulences, le pilote doit faire escale à Majorque. Persuadée que les passagers ont « évité le crash », elle passe six heures « au bar des escales » à se demander si « tout ça n'était pas un signe pour qu'elle fasse marche arrière ». Quand le tournage commence, Sarah cherche toujours à échapper à la mort. Entre sa résidence et l'hôtel où se jouent les scènes de la série, elle scrute anxieusement le mouvement des cieux et s'investit peu dans le projet mené par Éric, le scénariste, qui ne valide ses textes qu'après la lecture à voix haute d'un passage de L'Éthique de Baruch Spinoza.

Divagations, errances. Sarah, aidée par les forces cosmiques qui veillent sur elle, voyage entre les époques, goûte aux bizarreries du Moyen Âge et se voit semblable aux atomes. Lorsqu'elle rouvre les yeux, un mystérieux Johannes, musicien immortel et ensorceleur, vient lui rendre visite pour absorber ses peurs. Soudainement, la narration dévie. Le scénario change. Tout se brouille. D'aucuns décident qu'elle doit mourir… sur scène. Fidèle à elle-même, Sarah ne retranche rien à ce nouveau scénario : la mort n'est qu'un mauvais songe.

Ryad Girod, mathématicien de formation, est devenu célèbre avec Les Yeux de Mansour (Barzakh-POL, Alger-Paris, 2018). Une légende est son quatrième roman. C'est un monde.

Voir en ligne : /2026/10/LOUNIS/70094

Barzakh, Alger, 2026, 268 pages, 16 euros.

Espèces d'espaces

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C'est un texte court, ce qu'on appelle souvent une novella, et c'est un texte ancien (2008), mais il est une parfaite introduction à l'univers d'un des plus importants auteurs de science-fiction d'aujourd'hui. Ian McDonald fait montre dans Aspects d'une imagination rarement déployée avec autant de vigueur et aussi peu de pages, et y met déjà en scène l'essentiel de ses préoccupations. Dans un lointain futur, l'humanité s'est multipliée en quantité d'espèces, toutes adaptées à des environnements très différents. Sur Tay, monde-océan, le jeune Ptey va se rendre à la Maison de Multiplication, pour « déplier » les huit personnalités qui le constituent, chaque « aspect » possédant un nom, un caractère propre… Mais, « la nuit où Pley traversa la mer pour aller se faire fracasser l'âme, huit cents étoiles entreprirent de traverser le ciel ». Une invasion extraterrestre (si tant est que le mot ait encore un sens) qui va le conduire à un voyage à travers l'espace : il suit ces membres de la communauté « anpreen » qui fuient une menace obscure, et au long d'une épopée de millions d'années, il changera de forme, il changera de nom, il accueillera sa posthumanité. On pense, et peu importe le nombre de pages, à L'Odyssée, on pense à un classique du genre comme Créateur d'étoiles (réédité en 2026 aux mêmes éditions Le Bélial') d'Olaf Stapledon, pour cette évocation des divers destins d'une humanité en miettes et qui se cherche.

Ce goût des peuples, des cultures, est spécifique de l'art de McDonald. Dès ses premiers romans, il a fait glisser la science-fiction hors de l'occidentalisme qui l'imprègne si souvent. Père écossais, mère irlandaise, il a 5 ans en 1965 quand sa famille s'installe en Irlande du Nord, et il vit toujours à Belfast. Ce sont d'abord les conflits qui déchiraient son pays qu'il a transposés dans un avenir assez crédible. Puis il s'est ouvert à l'Inde dans ce qui demeure son chef-d'œuvre, Le Fleuve des dieux (Folio SF, 2013) — en 2047, une rivalité très forte naît autour des problèmes liés à la gestion de l'eau —, à la Turquie avec La Maison des derviches (Folio SF, 2015), qui met en scène, là encore dans un avenir proche, deux thèmes qui lui deviendront chers, la nanotechnologie et le terrorisme… Et ce ne sont là que quelques titres parmi d'autres. Tous témoignent de l'intérêt que McDonald porte aux mœurs, aux langues, aux systèmes philosophiques « exotiques », quitte à les aborder dans toutes leurs complexités et à rendre la lecture de ses livres plus difficile que les space operas classiques. En déplaçant ainsi le centre de ses histoires, il interroge la colonisation, le capitalisme ou l'intelligence artificielle (IA) du point de vue des victimes du système.

On pouvait craindre que, à l'instar de celle d'un James A. Michener déclinant sur tous les coins du globe la même forme de récit contant un lieu, de la préhistoire aux temps modernes, cette quête ne tourne au procédé. Mais McDonald s'est renouvelé en investissant d'autres… espaces. Dans la trilogie Luna (2015-2019), les conflits liés à la mondialisation sur la Lune deviennent un feuilleton qui a beaucoup été comparé au Trône de fer. Et c'est l'univers galactique qui devient le terrain de jeu et le champ de bataille des forces du profit. Le space opera avec McDonald est parfois énigmatique, souvent initiatique, toujours politique et assez enthousiasmant.


Traduit de l'anglais par Gilles Goullet Le Bélial', Moret-Loing-et-Orvanne, 2026, 128 pages, 11,90 euros.

Du Zanskar à Séoul

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L'écrivain Serge Safran, qui anima jadis les éditions Le Castor astral et cofonda Zulma, livre ici une nouvelle version non expurgée de ses pérégrinations commencées à l'été 1978, vers la fin de la vingtaine — fragments qui proviennent de ses dizaines de carnets, rédigés sous l'effet d'une quête impérative : « Écrire n'est parfois qu'un devoir d'amour. » Il traverse le Ladakh, le Pendjab, il observe les sikhs, souligne l'importance du Temple d'or, qui quelques années plus tard verra le massacre de militaires, d'indépendantistes sikhs et de pèlerins. Au fil des ans, il voyagera à Chypre, en Corée… C'est le Gérard de Nerval de Voyage en Orient qui ouvre le recueil : « Tu ne m'as pas encore demandé où je vais : le sais-je moi-même ? » Odeurs d'épices, visages d'enfants, rencontres multiples… Safran décrit l'abondance des paradis artificiels possibles — « sort suave, stylo lourd » —, s'interroge sur la philosophie qui le soutient : doit-il noter ou transcrire ? Le voyage permet de voir la part invisible.

Voir en ligne : /2026/10/MEYNAUD/70088

Héliopoles, Paris, 2025, Paris, 368 pages, 25 euros.

Beyrouth, les sens de la fête

30 September 2026 at 08:49
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Elle est souvent présentée, voire encensée, dans de nombreux médias occidentaux comme le « lieu de la fête au Proche-Orient » (1), ce qui attesterait sa « résilience », terme en vogue qui horripile de nombreux Libanais de la capitale, sinon du pays tout entier. L'exception beyrouthine tiendrait, selon la géographe Marie Bonte, dans son « offre festive mais aussi dans la capacité des habitants à faire la fête, quelle que soit la conjoncture ». Après avoir retracé l'émergence de la vie nocturne au « temps des cabarets » (1920-1960) et son adaptation durant la guerre civile (1975-1990), elle montre comment, à partir des années 2000, « des bars et les boîtes de nuit se concentrent dans des îlots denses de monde, de bruit et de lumière, donnant à la ville des allures d'archipel ». Ces îlots sont traversés par des dynamiques politiques où se mêlent concurrence économique, reconstitution de hiérarchies entre les professions, formes de distinction sociale diverses selon les lieux fréquentés ou encore « appropriation d'une mémoire politique de gauche » via les choix musicaux et un usage des lieux dépassant le cadre de la fête. Certes, il peut s'agir aussi d'une échappatoire face à l'incertitude du lendemain.

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C'est ce mélange qui innerve le roman graphique, plus exactement le récit autobiographique imagé Rue de Phénicie, de Lamia Ziadé (2), après Ô nuit, ô mes yeux (2015), Ma très grande mélancolie arabe (2017) et Mon port de Beyrouth (2021), tous parus chez POL. L'autrice vit depuis longtemps à Paris, où elle poursuit son interrogation et sa célébration d'une identité singulière, et de sa ville natale, avec une liberté stimulante, une fantaisie fantastique — au long d'une déambulation nocturne à travers Beyrouth ainsi qu'à travers sa propre histoire, inextricablement liée à son « obsession, l'histoire moderne du Liban et du Proche-Orient ». Durant ses longs séjours à Beyrouth consacrés à l'écriture et à des expositions après une « vie de noctambule délurée » à Paris, la fête lui apparaît comme une forme de résistance dans une ville qui ne veut pas s'éteindre, au propre comme au figuré. À la fermeture du Paradise, le dernier bar ouvert de la nuit, elle se lance à la recherche d'une boîte fantasmée — la Boîte de Pandore —, ce qui lui sert de prétexte pour déambuler dans l'histoire politique du pays et de la région à travers des lieux hautement symboliques, comme le Musée national, ou des cimetières. Mais Lamia Ziadé n'est pas dupe de la dimension illusoire de sa quête.

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Deux autres déclinaisons ajoutent leurs variations à cette évocation obsédante. Dans le deuxième volume de la bande dessinée Le Génie de Beyrouth (3), qui revient sur le siège en 1982 de Beyrouth-Ouest — fief de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et de ses soutiens libanais — par l'armée israélienne, les rues sont plongées dans l'obscurité et, pour le journaliste qui écrit à la lueur de la bougie, la ville semble « coincée dans son dernier carré, (…) obligée de faire face », elle ne peut plus se réfugier dans la nuit. Mais elle a des ressources insoupçonnées.

Quant à la narratrice du premier roman, proche de l'autobiographie, de la Franco-Libanaise Manal Salamé, si elle déclare préférer la ville de jour (4), car, « le jour, elle ne sait pas mentir », elle ne se refuse pas à parcourir la nuit et ses faux-semblants, ceux que, de retour au Liban après dix-sept ans d'absence, elle retrouve lors d'une longue soirée alcoolisée. À Beyrouth, on n'éteint pas les lumières.

Voir en ligne : /2026/10/APPELT/70087

(1) Marie Bonte, Nuits de Beyrouth. Géographie de la fête dans une ville post-conflit, ENS Éditions, Lyon, 2023.

(2) Lamia Ziadé, Rue de Phénicie, POL, Paris, 2025, 392 pages, 34 euros.

(3) Sélim Nassib et Léna Merhej, Le Génie de Beyrouth. La fille tombée du ciel (tome 2), Dargaud, Paris, 2026, 112 pages, 23 euros.

(4) Manal Salamé, Habibi Beyrouth, Éditions La Tribu, Paris, 2026, 309 pages, 21 euros.

Mosaïque bulgare

Il y a quarante ans, de l'autre côté du rideau de fer, se jouait une tragédie à huis clos qui a affecté la vie de plus d'un million de personnes et est aujourd'hui tombée dans l'oubli. En 1984, le Parti communiste bulgare décida d'engager un processus de « régénération nationale » des minorités musulmanes du pays — Turcs, Slaves musulmans nommés Pomaks, ou Roms —, soit officiellement 14 % des 8,9 millions d'habitants que comptait alors le pays.

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Les prénoms et noms de famille furent « bulgarisés », tandis que l'usage public de la langue turque était interdit, et toute pratique de l'islam, sévèrement réprimée. Le terme de « régénération » ou « renaissance » (vazrazhdane) choisi pour désigner cette campagne renvoie à la « renaissance nationale » de la fin du XIXe siècle, quand la Bulgarie s'est détachée de l'Empire ottoman pour accéder à l'indépendance ; et il a été repris par un parti d'extrême droite devenu fort influent ces dernières années. Dans sa très fine étude des arts et notamment du cinéma bulgare sous le communisme, Nadège Ragaru montre comment le régime a eu recours en 1988 à une « super-production », le film Temps de violence, en deux volets, pour réactiver dans l'opinion l'image noire de l'époque ottomane et glorifier, par contraste, la vertu et le courage des orthodoxes, alors que l'Église était devenue un fidèle soutien du pouvoir communiste sur le déclin (1).

Un an plus tard, alors que ce régime vivait ses dernières heures, il ouvrit même ses frontières avec la Turquie, poussant les réfractaires à la « régénération » à prendre part à ce qui fut appelé la « grande excursion » : près de 400 000 personnes émigrèrent de force en Turquie. Certaines familles y sont restées, d'autres sont vite revenues en Bulgarie ; mais, si le parti politique prétendant représenter la communauté turco-musulmane a joué un rôle majeur et controversé dans la Bulgarie post-communiste, les violences des années 1980 demeurent un sujet très peu évoqué dans le pays.

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L'émergence d'une jeune génération d'auteurs d'expression bulgare issus de la minorité turque est d'autant plus remarquable. La traductrice Marie Vrinat offre au public francophone la possibilité de découvrir deux d'entre eux. Le Garçon à la lavande est le lumineux premier roman de Burhan Kerim, né en 1995. Youssouf, le narrateur, installé à Sofia, apprend le décès de son grand-père et retourne au village, où sa famille cultivait des champs de lavande. Dépeuplé, il est presque à l'abandon, mais les souvenirs d'enfance de Youssouf vont se mêler à ceux du défunt ainsi qu'à la mémoire du village et de la région, tout imprégnée de la dureté du XXe siècle, tandis que sont aussi évoquées les grandes figures de la Bible et du Coran et les classiques de la poésie persane (2).

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Eminé Sadk, née en 1996, marie quant à elle l'humour et le tragique pour raconter l'épopée de Nikolaï Todorov, terne professeur de géographie dans une petite ville du sud-est de la Bulgarie. À la suite d'un dîner avec ses collègues qui tourne mal, il s'enfuit et entame une longue errance à travers les villages roms et turcs du Loudogorié — Deliorman en turc —, une région déshéritée s'il en est. Le vieux Muhittin va l'accueillir en évoquant la figure de son père, qui fut l'un des rares enseignants à s'opposer au processus de « régénération », ce que Nikolaï ignorait. Si le roman est profondément pessimiste quant aux possibilités de voir la Bulgarie se réconcilier avec son passé, il représente aussi un magnifique hommage aux rapports entre humains, à leur pouvoir de revitalisation (3).

Voir en ligne : /2026/10/DERENS/70086

(1) Nadège Ragaru, « Et maintenant, où va-t-on ? ». Le communisme en scène, Eur'Orbem éditions, Paris, 2025, 402 pages, 24 euros.

(2) Burhan Kerim, Le Garçon à la lavande, traduit du bulgare par Marie Vrinat, La Peuplade, Montréal, 2025, 360 pages, 23 euros.

(3) Eminé Sadk, Caravane pour corbeaux, traduit du bulgare par Marie Vrinat, Agullo Éditions, Villenave-d'Ornon, 2026, 288 pages, 20,90 euros.

André Martel, du jargon comme l'un des Beaux-Arts

30 September 2026 at 08:49
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Agrégé de grammaire, lauréat de Jeux floraux avec ses Poèmes d'un poilu, André Martel (1893-1976) abandonna sur le tard la métrique et le « lyrisme un peu mièvre » pour l'invention verbale jubilatoire, agissant tel « un recours magique contre la langue commune devenue suspecte et dangereuse, vécue comme complice d'un réel invivable et mortifère », à la manière de la glossolalie chez Antonin Artaud et du muttum de Pierre Guyotat, autres « grands traumatisés ». « Le Paralloïdre népasun macabre. Biénocontre i dénécrope en jésulitter un bocalazare franlatigal. » Ainsi se défendait-il des attaques d'un « pauvre niaicessaire, pauvre conard », critique du Figaro littéraire qui avait diagnostiqué un « délire » dans ses écrits et l'avait accusé de nihilisme. Utilisant verlan, pataquès, mots-valises, analogies sonores et autres soudures autogènes, ses textes en paralloïdre (une langue qu'il avait inventée), remarqués par Jean Dubuffet et le docteur Gaston Ferdière, demeuraient introuvables jusqu'à leur compilation récente par les rares et précieuses éditions On verra bien, qui publient dans la foulée cette biographie.

Voir en ligne : /2026/10/E__L/70085

On verra bien, Limoges, 2026, 140 pages, 15 euros.

Mon refuge et mon orage

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Cette autobiographie, Arundhati Roy l'écrit comme un roman. Elle la commence quand sa mère vient de disparaître, et c'est d'abord un portrait de cette femme, figure féministe et parent redoutable, qu'elle peint, dans ce qui fut « un livre aussi difficile à écrire qu'il l'est à ne pas écrire ». C'est aussi une fresque politique et sociale car, comme sa mère, elle est une combattante (« Mrs Roy m'a appris à penser, puis ma façon de penser l'a rendue furieuse »). Au mépris du danger, elle rédigera plusieurs articles et livres en soutien aux luttes des opprimés — comme celle qui s'oppose à la construction du barrage de la Narmada —, elle marchera aussi dans la forêt de Dandakaranya avec la guérilla naxalite. D'abord architecte, puis scénariste, elle travaille pendant quatre ans à son roman Le Dieu des petits riens (1997), qui a connu un grand retentissement international. Assumant la porosité entre réel et fiction, elle intègre à son récit Anjum, le personnage intersexe au cœur de son deuxième roman, Le Ministère du bonheur suprême (2017), qui fonde une communauté trans dans un cimetière…

Voir en ligne : /2026/10/MEYNAUD/70078

Gallimard, Paris, 2026, 400 pages, 24 euros.

Forestier·es

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Paru dans la collection « Excursions littéraires » de la coopérative Dire le travail, voilà un recueil au sens plein du terme : recueil de poèmes, fictions ou récits de ceux qui travaillent avec la forêt, mais aussi rassemblement d'expériences diverses. De la formation de bûcheron à l'élaboration d'un plan de coupe, en passant par une réunion de terrain en vue de la construction d'une desserte forestière, ou par une prospection hivernale visant à repérer grands tétras et gélinottes, entre abattage, ébranchage et débardage, les trente-quatre textes tracent avec précision et imagination les contours de ces travaux. Gestionnaires, bûcheronnes, gardes forestières évoquent les plaisirs et les douleurs d'être « au bois », comme les conséquences délétères du dérèglement climatique ou du démantèlement néolibéral de leurs missions. Il y a dans l'ensemble une liberté et une fermeté où l'on pourra entendre un écho du style d'Anouk Lejczyk (Copeaux de bois, Les Éditions du Panseur, 2023), qui a accompagné les onze auteurs et autrices dans leur travail d'écriture. Georges Navel et John Berger ne sont pas loin, il est bon de passer du temps avec leurs compagnons d'aujourdhui.

Voir en ligne : /2026/10/THOURET/70075

Dire le travail, Paris, 2026, 192 pages, 18 euros.

« Quelqu'un qui ne ressemble à personne »

15 September 2026 at 18:03

Forough Farrokhzad (1935-1967) est une célèbre poétesse iranienne qui parvint à obtenir la reconnaissance de ses contemporains, malgré une tradition poétique persane largement dominée par des auteurs masculins. Dans ses derniers recueils, elle se tourne vers la description de la vie quotidienne et une critique sociale qui l'inscrivent dans l'avant-garde littéraire de son époque. Quelqu'un qui ne ressemble à personne est issu de son recueil Croyons à l'aube de la saison froide, publié en 1974 à titre posthume. Dans une langue enfantine baignée de références mystiques et religieuses, le poème évoque l'arrivée d'une figure messianique, à la croisée de la promesse et du songe. Extraits.

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J'ai rêvé que quelqu'un allait venir (…)
J'ai rêvé de cette étoile rouge
alors que je ne dormais pas
Quelqu'un va venir
Quelqu'un va venir
Quelqu'un d'autre
Quelqu'un de meilleur
Quelqu'un qui ne ressemble à personne, qui ne ressemble pas à père, pas à Ensi, pas à Yahya, pas à mère
Et qui ressemble à celui à qui il doit ressembler (…)
Quelqu'un va venir
Quelqu'un va venir
Quelqu'un qui est avec nous en son cœur
Avec nous en son souffle
Avec nous dans sa voix
Quelqu'un dont la venue ne peut être arrêtée,
menottée et jetée en prison
Quelqu'un qui a enfanté sous les vieux arbres de chez Yahya
Et qui jour après jour
Grandit et grandit encore
Quelqu'un qui vient de la pluie, du fracas de la pluie
Du chuchotement au cœur des fleurs de pétunias
Quelqu'un va venir
Du ciel de la place Toupkhaneh (…)
Et partager le Bagh Melli (1) (…)
Et partager les films de Fardine (2)
Et partager les vêtements de la fille de Seyyed Djavad
Et partager tout ce qui est en trop
Et donner notre part à nous aussi
J'ai rêvé…

Traduction et présentation de Sepideh Nikoukar

Voir en ligne : /mav/209/A/69923

(1) Le « Parc national », lieu très en vue situé au centre de Téhéran, au nord des quartiers populaires.

(2) Acteur de films populaires dans les années 1960.

Quatrains, amour, « sabk-e hindi », babisme

15 September 2026 at 18:03

Quatrains

D'aucuns réfléchissent à la voie de la religion,
D'aucuns s'égarent sur le chemin de la certitude.
Je crains qu'un jour une voix ne s'élève,
« Ô ignorants, la voie n'est ni celle-ci, ni celle-là ».

Omar Khayyam (1048-1131). Poète, mathématicien, astronome et philosophe, il participa à la réforme du calendrier persan, dont la précision est remarquable. Dans ses Ruba'iyat, des quatrains mêlent réflexion philosophique, scepticisme, méditation sur la brièveté de la vie et interrogation sur la connaissance. Son œuvre invite à se défier des certitudes, qu'elles soient religieuses ou philosophiques, et à reconnaître les limites de la condition humaine. ❦


Amour

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Hors de ton visage, quelle autre source de joie ?
Hors de ta demeure, nul refuge pour le peuple.
Le seul couple qui ne fasse qu'un,
c'est ta taille et son ombre ;
La seule arche qui soit double,
ce sont tes deux sourcils.

Mahsati Ganjavi (1089-1159) est l'une des premières grandes poétesses de langue persane dont le nom nous soit parvenu. Originaire de Gandja (dans l'actuel Azerbaïdjan), elle vécut à l'époque seldjoukide et fut réputée pour son esprit, son érudition et son talent poétique. La tradition lui attribue de nombreux ruba'iyât (quatrains), où se mêlent amour, plaisir de vivre, humour, liberté de ton et regard critique sur les conventions sociales. Si une partie des poèmes transmis sous son nom fait l'objet de débats d'attribution, elle demeure une figure emblématique de la poésie persane médiévale et l'une des rares voix féminines de cette époque à avoir traversé les siècles. ❦


« Sabk-e hindi »

J'ai connu cent pièges et me suis évadé de maintes cages.
Pourtant, je n'ai vu la liberté prendre son envol
que sur les ailes du « ne-plus-être ».

Mirza Abdolqader Bedil Dehlavi (1644-1720) est l'un des plus grands poètes de langue persane et la figure majeure du style indien (sabk-e hindi). Né et mort à Delhi, sous l'Empire moghol, il a composé l'essentiel de son œuvre en persan. ❦


Babisme

Si ton regard venait à croiser le mien, face à face, les yeux dans les yeux,
je t'expliquerais ma peine, mot à mot, mèche après mèche.
Pour contempler ton visage, telle la brise du matin, je me suis élancée,
de maison en maison, de porte à porte, de ruelle en ruelle, de quartier en quartier.
À force d'être séparée de toi, le sang de mon cœur s'écoule par mes yeux,
de fleuve en fleuve, de mer en mer, de source en source, de ruisseau en ruisseau.

Tahereh Ghorrat-ol-Eyn, née Fatemeh Baraghani (1817-1852), est une poétesse originaire de Qazvin, figure majeure du babisme, schisme de l'islam chiite, qui a donné naissance à la foi baha'ie. Au cours de la répression du mouvement babi, elle fut arrêtée puis exécutée à Téhéran. Son œuvre poétique, mêlant mystique, amour et aspiration à la liberté, continue d'inspirer les lecteurs. Le poème traduit ici a été chanté par Mohammad-Reza Shajarian, personnalité emblématique de la musique traditionnelle persane, ce qui a permis sa diffusion. ❦

Présentations et traductions de Marmar Kabir. Les titres sont de la rédaction.

Voir en ligne : /mav/209/A/69956

La passion d'un peuple

15 September 2026 at 18:03

Genre majeur en Iran, la poésie transcende les classes sociales et les niveaux d'instruction. Au fil de cette livraison de « Manière de voir », le lecteur pourra découvrir des auteurs classiques, renommés, reconnus, anciens ou contemporains, et prendre la mesure de ce qui constitue le ciment emblématique d'une nation.

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« La gloire de l'Iran a toujours été sa culture », a écrit Richard Nelson Frye (1920-2014) (1). Nul doute que l'éminent philologue américain aurait acquiescé à une variante de cette affirmation : la gloire de l'Iran sera toujours sa poésie. Rares sont, en effet, les pays où la vénération pour cet art est aussi répandue. Il ne s'agit pas ici seulement de goûts littéraires plus ou moins élitistes ou de versifications par amour des joutes orales comme cela est fréquent dans le monde arabe voisin. De Téhéran à Tabriz, dans les grands centres urbains comme dans les villages les plus éloignés, c'est une manière d'être et de vivre. L'ADN d'un peuple fier de son héritage culturel.

Nicolas Bouvier le raconte bien dans son célèbre livre L'Usage du monde (dernière édition : La Découverte, Paris, 2014). En 1953, après la Yougoslavie et la Turquie, il traverse l'Iran en compagnie de son ami, le peintre Thierry Vernet, dont les dessins illustrent l'ouvrage. En chemin, ils demandent à un calligraphe d'inscrire un quatrain du grand poète Hafez sur la portière gauche de leur Fiat Topolino. Des vers que tout voyageur se devrait de connaître : « Même si l'abri de ta nuit est peu sûr / Et ton but encore lointain / Sache qu'il n'existe pas de chemin sans terme. Ne sois pas triste. » L'inscription s'avérera un précieux viatique, comme le raconte l'écrivain voyageur : « Retrouvé, aux étapes, ces meutes de curieux serrés autour de la voiture, et le flic qui déchiffre laborieusement sur notre portière cette inscription qui pourrait être subversive. Dès le second vers, le public enchaîne en chœur, l'exercice se transforme en récitation murmurante, les visages grêlés s'éclairent et les verres de thé qu'il était, tout à l'heure, impossible d'obtenir surgissent comme par enchantement. » Et d'ajouter ceci : « Pendant des mois cette inscription nous servit de sésame et de sauvegarde dans des coins du pays où l'on n'a guère sujet d'aimer l'étranger. »

Quels que soient le milieu social, l'appartenance ethnique et les idées politiques, le she'r e farsi, la poésie iranienne, l'une des plus anciennes du monde, irrigue la vie quotidienne par sa puissance évocatrice. Si le Coran est plutôt sévère avec les poètes, le régime n'a jamais cherché à interdire la poésie, y compris celle de la période antéislamique, et il se dit même que l'ancien Guide Ali Khamenei en était un grand amateur. Aujourd'hui, des applications permettent de recevoir chaque jour sur son téléphone des poèmes que l'on commentera à son gré sur les forums et les réseaux sociaux. Le célèbre Divan de Hafez, que toute famille se doit de posséder, permet, via la pratique du fal-e Hafez, de prendre une décision ou de trouver une réponse à ses questions les plus matérielles ou les plus intimes en ouvrant le recueil au hasard pour s'en inspirer. On peut aussi se rendre à Chiraz pour consulter un falgir, à la fois conteur et oracle, capable de réciter par cœur toute l'œuvre du poète, pour savoir ce que l'avenir réserve grâce à son interprétation de tel ou tel vers choisi au hasard.

Les poèmes pour forger des slogans

Ce rapport « quasi hystérique » à la poésie, selon l'essayiste Daryush Shayegan (2), est aussi un fait politique (3). Depuis des siècles, et plus encore depuis l'avènement de la République islamique, les poèmes sont une matière pour forger des slogans, imaginer des graffitis ou concevoir des métaphores engagées. Le Livre des rois de Ferdowsi (934-1020), les quatrains d'Omar Khayyam (1048-1131), les envolées mystiques de Jalal Ad-Din Rumi (1207-1273) et l'humanisme de Sadi (1213-1292), sans oublier les œuvres de poètes contemporains — dont un certain nombre sont passés par la case prison —, sont autant de matériaux dont la contestation s'empare — en les renouvelant ou en les adaptant au besoin — afin de défier l'ordre et de contourner la censure. Les mots « nuit », « feu », « lumière », « hiver » et même « floraison » ont leurs significations politiques, et chaque vers peut présenter plusieurs sens. « Souviens-toi de la bougie éteinte, souviens-toi », écrivit le grand linguiste Ali Akbar Dehkhoda (1879-1959) en hommage à un ami journaliste exécuté en 1908, quand la monarchie réprimait les partisans d'une modernisation politique du pays (4). La référence à la bougie demeure une constante dans les marches contestatrices ou durant les obsèques des victimes tombées sous les balles de la répression. Nul ne sait quel sort attend l'Iran mais une chose est certaine, la poésie y règnera toujours.

(1). Richard Nelson Frye, Greater Iran : A 20th-Century Odyssey, Mazda Publisher, Costa Mesa (Californie, États-Unis), 2005. (2). Daryush Shayegan, L'Âme poétique persane, Albin Michel, Paris, 2017. (3). Cf. Nasim Vahabi, « Iran. La poésie, bande originale des révoltes populaires », Orient XXI, 28 décembre 2023. (4). Cité par Nasim Vahabi, ibid.

Voir en ligne : /mav/209/BELKAID/69917

Un jour…

15 September 2026 at 18:03

Hafez (vers 1315-1390) est assurément l'un des plus grands poètes persans. Il vécut à Chiraz, où il composa l'essentiel de son œuvre, réunie dans le Divan. Sa poésie, d'une extraordinaire richesse musicale et symbolique, célèbre l'amour, le vin, la beauté, la liberté intérieure et la quête du divin. Son langage, nourri de références soufies, dénonce aussi l'hypocrisie des puissants et des faux dévots, tout en exaltant la joie, l'amitié et la liberté de l'esprit. Son Divan demeure l'un des livres les plus lus en Iran et fait traditionnellement l'objet du fal-e Hafez, une pratique consistant à ouvrir le recueil au hasard pour y chercher une inspiration ou une réponse symbolique.

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Un jour…
Le souffle du zéphyr répandra le musc, un jour
Le monde devenu vieux retrouvera la jeunesse, un jour
L'arbre de Judée tendra à la fleur la coupe couleur rubis
Les yeux du narcisse, le cœur battant, regarderont le coquelicot, un jour
Cette tyrannique douleur dont le rossignol a souffert dans la séparation
Au pavillon rouge de la rose, elle se dira en cris, un jour
Si j'ai quitté la mosquée pour la maison du vin, songes-y
L'homélie est bien longue et le temps, trop court, passera un jour
La rose est précieuse, reconnais sa valeur
Car par ce chemin, elle est venue au jardin et par là, elle s'en ira, un jour
Ô beau chanteur, c'est la fête de l'intime proximité, entonne tes odes et tes chants !
Cesse d'évoquer les choses passées et ce qui se passera un jour
C'est pour l'amour de toi qu'un jour Hafez est entré au pays de l'existence
Fais un pas pour lui dire adieu, car il repartira, un jour.

Présentation et traduction de Leili Anvar

Voir en ligne : /mav/209/A/69919

Nous deux

15 September 2026 at 18:03

Jalal Ad-Din Rumi est un poète, théologien et maître spirituel persan (1207—1273), considéré comme l'une des plus grandes figures du soufisme. Il est réputé pour ses poèmes qui célèbrent l'amour, la spiritualité et la quête de Dieu. Son œuvre la plus connue, le « Masnavi », est un chef-d'œuvre de la littérature persane qui continue d'inspirer des lecteurs dans le monde entier. Extrait :

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Bienheureux l'instant où nous serons assis à la terrasse, toi et moi
Deux images et deux formes, mais une seule âme, toi et moi
Les bruissements des bosquets et le chant des oiseaux donneront l'eau de la vie
Lorsque nous entrerons ensemble au jardin, toi et moi
Les étoiles du ciel viendront nous contempler
Et nous leur montrerons cette lune que nous sommes, toi et moi
Toi et moi sans toi et moi serons réunis par la joie
Heureux et libérés des illusions éparses, toi et moi
Les perroquets célestes se régaleront de sucre
Lorsque nous rirons ensemble, toi et moi
Mais le plus étrange, c'est que toi et moi soyons ici dans cet infime espace
Alors que nous sommes l'un en Occident et l'autre en Orient, toi et moi
Une image sur cette terre et sous une autre forme
Au paradis éternel et au pays du miel, toi et moi.

Traduction de Leili Anvar, écrivaine, traductrice et spécialiste de la littérature persane, auteure de Rûmi, Entrelacs, Paris, 2014.

Voir en ligne : /mav/209/A/69920

« Il fait nuit »

15 September 2026 at 18:03

Nima Youshidj (1895-1960), surnommé « le père de la poésie nouvelle », est le pionnier d'une rupture avec la tradition poétique dite classique, qui marque un tournant dans l'histoire de la littérature persane. Cette rupture touche avant tout à la forme, avec l'abandon des codifications classiques. Mais Nima, d'une sensibilité de gauche, innove également au niveau des thèmes abordés. Dans une langue sophistiquée et chargée de métaphores, il met la critique sociale et politique au cœur de sa poésie, bien connue des Iraniens. Cette double révolution du langage et des horizons de la littérature rappelle des poètes français comme Paul Éluard et Stéphane Mallarmé, qui ont probablement inspiré ce francophone. She'r-e Nimayi, l'école de Nima, a ouvert la voie à une évolution dynamique de la poésie moderne et du langage, qui se perpétue encore aujourd'hui.

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Il fait nuit
Il fait nuit. Une nuit nébuleuse et la terre
a pâli.
Le vent, fruit des nuages, du sommet de la montagne,
cavale dans ma direction.
Il fait nuit,
Elle est un corps boursouflé dans l'air chaud et immobile
Et c'est pour cela que l'errant
ne parvient plus à reconnaître son chemin
La chair tiède, l'étendue longue du désert ressemble à un mort
à l'étroit dans sa tombe.
Il ressemble à mon cœur en cendres
et à mon corps épuisé qui brûle devant l'épouvante de cette fièvre !
Il fait nuit. Oui, il fait nuit.

Traduction et présentation de Sepideh Nikoukar

Voir en ligne : /mav/209/A/69924

« Pourpre »

15 September 2026 at 18:03

Houshang Ebtehaj (1928—2022), dit « Sayeh » (« Ombre »), est l'un des grands poètes iraniens contemporains. Emprisonné à la prison d'Evine au début des années 1980 pour ses idées, il y écrivit Arghavan (« L'Arbre de Judée »), l'un de ses poèmes les plus célèbres, devenu depuis le symbole de la vie, de l'espérance et de la liberté. Extrait :

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Ô le Pourpre !
Griffes sanglantes sorties de la terre
Conjure le matin qui se lève
Et demande aux éclaireurs galopants du soleil
Quand traverseront-ils enfin cette vallée du chagrin !
Ô mon arbre grappe de sang
Le matin lorsque face à la fenêtre entrouverte de l'aube
Les colombes commencent leur vacarme
Porte mon âme ensanglantée
Pour voir le point d'envol !
Dépêche-toi, les compagnons du vol
S'inquiètent des souffrances de leur ami
Ô mon arbre pourpre étendard rouge du printemps
Reste pour toujours hissé !
Tu es mon poème qui saigne
Raconte le souvenir éclatant de mes camarades !
Chante ma chanson que je n'ai pas pu chanter,
Ô ma branche consanguine séparée de moi !

Traduction et présentation de Marmar Kabir

Voir en ligne : /mav/209/A/69931

« La Migration des violettes »

15 September 2026 at 18:03

Mohammad-Reza Shafiei-Kadkani, né en 1939, est poète, universitaire et spécialiste reconnu de la littérature classique persane. Réputé à la fois pour son travail de théorie littéraire et pour son œuvre poétique, il jouit d'une solide reconnaissance auprès de différentes couches de la population. Ce très célèbre poème, écrit en 1966, évoque la question de l'émigration et reflète l'une des préoccupations principales qui traverse l'Iran d'après la révolution de 1979. Il demeure très apprécié par la diaspora.

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Aux derniers jours d'esfand (1)
La migration des violettes voyageuses
est belle.
Aux mi-journées lumineuses d'esfand
Lorsque les violettes sont emmenées au coin des rues
D'entre les ombres fraîches
Dans la soie des fragrances de printemps
Avec leur terre et leurs racines,
Leur patrie ambulante,
Dans des petits coffrets en bois,
Un ruisseau de mille murmures
bouillonne en moi :
Si seulement,
Oh si seulement l'humain pouvait un jour
comme les violettes
Déposer sa patrie
Dans un coffret de terre
Et l'emporter avec soi
Où qu'il aille
À la lueur de la pluie
Au soleil pur

Traduction et présentation de Sepideh Nikoukar

Voir en ligne : /mav/209/A/69932

(1) Dans le calendrier persan, mois situé entre le 21 février et le 21 mars.

« La Mort de Vartane »

15 September 2026 at 18:03

Homme de lettres et journaliste, Ahmad Shamlou (1925-2000) est avant tout reconnu comme poète. Son œuvre prolifique, marquée par un engagement politique fort et un lyrisme novateur, en font le poète de prédilection de nombreuses générations. « La Mort de Vartane » rend hommage à Vartane Salkhanian, jeune intellectuel membre du parti communiste Toudeh, issu de la minorité arménienne. Arrêté lors de la vague de répression suivant le coup d'État de 1953, Vartane est torturé pendant plusieurs mois à la prison de Qasr, mais garde le silence. L'année suivante, au printemps, la police abandonne son corps dans une rivière. Au lendemain de la révolution de 1979, Shamlou enregistre une anthologie de ses poèmes, qui sera très largement diffusée et écoutée. Le refrain de ce poème devient alors un classique de la poésie militante.

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« Vartane ! Le printemps éclate d'un rire et l'arbre de Judée bourgeonne
À la maison, sous la fenêtre, le vieux jasmin a fleuri.
Laisse ces chimères !
Renonce au bras de fer avec la maudite mort !
Être vaut mieux que n'être plus, surtout au printemps… »
Vartane ne parla point.
Tête haute
Il serra sa chair éreintée, des dents de sa fureur,
et s'en alla…
« Parle Vartane !
L'oiseau du silence couve dans son nid
l'embryon d'une effroyable mort ! »
Vartane ne parla point.
Tel un soleil
il s'éleva dans les ténèbres, se coucha dans le sang, et s'en alla…
Vartane ne parla point.
Vartane fut une étoile.
Un instant, dans cette nuit noire, il scintilla et s'en alla…
Vartane ne parla point.
Vartane fut une violette.
Il fleurit,
révéla une promesse : « L'hiver s'est brisé ! »
et s'en alla.

Traduction et présentation de Sepideh Nikoukar

Voir en ligne : /mav/209/A/69947

« L'Hiver »

15 September 2026 at 18:03

Mehdi Akhavan Sales (1928-1990), surnommé Omid (« Espoir »), est l'une des figures majeures de la poésie moderne iranienne. Son poème Zemestan (« L'Hiver »), publié en janvier 1956, exprime la déception après le coup d'État du 19 août 1953 contre le premier ministre Mohammad Mossadegh. Le texte marque profondément les esprits dès sa parution. Toujours présents dans les mémoires, les célèbres vers traduits ici sont régulièrement repris pour évoquer les périodes de répression et de découragement. Extrait :

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Ils ne voudront pas répondre à ton bonjour
Têtes enfouies dans le col,
Nul n'arrive à redresser la tête
pour répondre à un ami ou pour regarder son visage.
Nul ne parvient à voir plus loin que ses propres pas
car la route est sombre et glissante (…)
Ils ne voudront pas répondre à ton bonjour
L'air lourd,
Les portes closes,
Les têtes tapies,
Les mains cachées,
Les souffles en nuages,
Les cœurs fatigués et tristes,
Les arbres, des squelettes ornés de cristaux
La terre à l'âme meurtrie,
Le ciel bas,
et dans l'opacité,
le soleil et la lune
C'est l'hiver

Traduction et présentation de Sepideh Nikoukar)

Voir en ligne : /mav/209/A/69948
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