Trompeuses apparences
Qui est qui, dans les rues de Téhéran, et qui pense quoi ? À ce jeu, les réponses sont parfois étonnantes.
Dans la salle d'attente d'un médecin, je croise une femme portant le tchador. À ma grande surprise, elle s'oppose vivement aux dépenses consacrées à la cérémonie d'adieu au Guide suprême. Elle se plaint aussi amèrement de la hausse des prix et s'oppose à la poursuite de la guerre. Des opinions qui lui valent quelques déboires : pour avoir exprimé son désaccord sur l'évolution du régime, ses relations qui fréquentaient la même mosquée qu'elle lui ont demandé de ne plus y venir.
À l'inverse, d'autres femmes portant le tchador participent aux rassemblements quotidiens et se montrent favorables à la poursuite de la guerre. Chez certaines, surtout les plus diplômées, les sentiments patriotiques se combinent avec les sentiments religieux. Dans un taxi, une femme sans voile me dit être opposée au régime, mais elle participe souvent à ces manifestations patriotiques car elle estime que c'est son devoir, en temps de guerre. Elle me raconte aussi que son beau-père est très religieux et qu'il a même participé volontairement à la guerre contre l'Irak (1980-1988). Mais, aujourd'hui, l'homme est devenu un farouche opposant. Parfois les repères se troublent. Une psychiatre qui fait partie des manifestants porte bien le tchador, mais elle me confie que, dans sa clinique, elle se contente d'une blouse et d'un foulard.
Les gens de gauche, bien moins nombreux qu'ils ne le furent à la fin des années 1970, n'échappent pas aux divergences. Nombre de ceux pour qui le souvenir du massacre des prisonniers de 1988 demeure vif et douloureux refusent tout soutien au régime, même dans les circonstances actuelles. Ils critiquent le gouvernement, qu'ils jugent néolibéral et inféodé au capitalisme mondial. D'autres, au contraire, ont pour priorité la guerre contre l'impérialisme et sortent pour conspuer Israël et les États-Unis. L'un d'eux m'explique que la mobilisation du peuple est précisément ce que le premier ministre Mohammad Mossadegh s'est refusé à faire en 1953, malgré les recommandations du parti Toudeh (communiste) et de son ministre des affaires étrangères, le docteur Hossein Fatemi. Selon mon interlocuteur, le coup d'État de l'Agence centrale de renseignement américaine (CIA) n'a pu réussir à l'époque que parce que les soutiens de Reza Pahlavi occupaient la rue. Seuls.
Téhéran donne-t-elle une fidèle image du pays ? Fin juillet, un jeune homme avec un accent du Sud me demande son chemin. Puis, observant avec étonnement l'animation de la capitale, il lâche : « Ici, c'est un autre pays, on dirait qu'il n'y a pas la guerre. Moi, je viens de Bouchehr, sur les rives du Golfe. Là-bas, elle domine tout. »