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Vers un droit international de la grève ?

15 October 2026 at 23:00

En France, c'est un principe constitutionnel : « Le droit de grève s'exerce dans le cadre des lois qui le réglementent. » Mais son bon exercice requiert la vigilance des syndicats, parfois du juge. L'Organisation internationale du travail (OIT) le défend, elle, à une plus vaste échelle. Malgré les contradictions qui la traversent. Parce que la grève reste indispensable à l'émancipation des travailleurs.

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Jean-Luc Moulène. — Paquet de cigarettes produit par les ouvriers en grève de l'usine Seita à Pantin, de la série « Objets de grève », 1982
© ADAGP, Paris, 2023 — Photographie : Centre Pompidou, MNAM-CCI, RMN-Grand Palais/Bertrand Prévost

Depuis plus d'un siècle, l'expérience des catastrophes est venue rappeler périodiquement que, entre les nations comme en chacune d'elles, seul le règne du droit peut assurer une paix durable. En 1919, le bilan effroyable de la Grande Guerre a pour la première fois montré les abîmes où conduisait le déchaînement de la violence à l'âge industriel. Pour en prévenir la répétition, les négociateurs du traité de Versailles élaborèrent un premier ordre juridique mondial reposant sur deux institutions : la Société des nations (SDN) et l'Organisation internationale du travail (OIT). Le refus des États-Unis de ratifier ce traité condamna très vite la SDN à l'échec. En revanche, ils rejoignirent en 1937 l'OIT, qui put ainsi jouer un rôle pionnier dans l'élaboration d'un nouvel ordre juridique international à l'issue de la seconde guerre mondiale. La déclaration de Philadelphie que l'Organisation adopta dès 1944 ouvrit la voie à la reconnaissance ultérieure des droits économiques, sociaux et culturels et à la création de diverses institutions chargées d'organiser la coopération internationale pour les mettre en œuvre, telles l'Organisation mondiale de la santé (OMS), l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) ou encore l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

La liberté syndicale a été la matrice de ces droits sociaux. Inscrite dans le préambule de la Constitution de l'OIT, elle lui a aussi donné sa physionomie propre : y sont représentés non seulement les gouvernements, mais aussi les employeurs et les travailleurs des États membres. À condition d'échapper à la bureaucratisation, cette double représentativité politique et sociale est un facteur de légitimité dont il faudrait tirer les leçons pour rénover l'ordre juridique international dans son ensemble (1).

Sur le plan international comme sur le plan national, la vocation première du Droit est de prémunir les populations contre la violence en les obligeant à échanger des paroles plutôt que des coups. Pour être remplie cette fonction suppose la possibilité de recourir en cas de litige à un tiers impartial, ayant autorité pour dire le droit et le faire appliquer. La liberté syndicale s'inscrit dans cette structure ternaire. Mais elle l'enrichit et la consolide en autorisant des organisations collectives à agir pacifiquement pour que leur expérience concrète de l'injustice de l'ordre établi soit prise en compte. Au droit d'agir en justice pour obtenir l'application du droit en vigueur, elle ajoute un droit d'agir collectivement pour que ce Droit soit réformé. La justice de la règle n'est plus alors posée comme un axiome indiscutable, pas plus qu'elle n'est censée résulter spontanément de la concurrence pure et parfaite ou de la lutte des classes ou des races ; elle devient l'objet même d'une contestation collective régie par le Droit. C'est pourquoi la liberté syndicale implique non seulement le droit d'être représenté, mais aussi ceux d'agir et de négocier collectivement. L'usage de ces droits permet de métaboliser la violence, de convertir des rapports de forces en rapports de droit dans un mouvement sans fin d'approximation de la justice. La liberté syndicale s'exerce sous des formes trop variées pour être enfermées dans une liste exhaustive : grèves, mais aussi réunions, manifestations, boycotts, labels, campagnes d'information et d'alerte du public, etc. Chacune de ces actions collectives obéit à l'idée de non-violence, au sens politique du satyagraha que lui a donné Mohandas Karamchand Gandhi dans sa lutte pour l'émancipation de l'Inde (2). Improprement qualifiée de « résistance passive », une action de ce type consiste littéralement à « s'agripper à la vérité », c'est-à-dire à opposer à un ordre injuste non la force physique, mais la force d'âme de celui qui refuse d'y obéir.

« Détrôner la politique »

Le droit à la contestation du Droit n'est pas un facteur de désordre juridique, mais au contraire de pérennité de cet ordre dans des sociétés confrontées aux changements technique, écologique ou sociologique. L'invention de l'État social a assuré la solidité des régimes démocratiques face aux dictatures en conjuguant ainsi représentation politique et représentation sociale. À la différence de la démocratie politique, qui confère le pouvoir à la majorité électorale d'individus formellement égaux, la démocratie sociale permet l'expression de la diversité des expériences du réel que peuvent avoir différentes catégories de la population. Son champ d'application peut donc s'étendre à la défense d'autres intérêts que ceux des salariés et des employeurs, comme ceux des travailleurs indépendants ou des défenseurs de l'environnement. En rappelant ainsi les dirigeants à l'ordre du réel, elle réduit leur « déconnexion » des problèmes affrontés par les gens ordinaires.

Principe constitutionnel de l'OIT, la liberté syndicale s'impose à ses 187 États membres et, à ce titre, est tributaire, depuis 1950, d'une procédure spéciale de supervision, confiée à un comité de la liberté syndicale. Elle fait de plus l'objet de l'une des onze conventions fondamentales qui forment le noyau dur du droit international du travail et que tous les États sont incités à ratifier : la convention n° 87 de 1948, dont la bonne application est surveillée, comme celle des autres conventions en vigueur, par une commission d'experts composée de juristes expérimentés et indépendants, qui interviennent en amont des instances tripartites de la Conférence internationale du travail. Ces deux organes de supervision ont toujours considéré que la liberté syndicale impliquait celle de recourir à la grève. Leur interprétation se fonde notamment sur les stipulations de la convention n° 87, qui confèrent aux syndicats le droit « d'organiser leur gestion et leur activité, et de formuler leur programme d'action » et aux autorités publiques le devoir de « s'abstenir de toute intervention de nature à limiter ce droit ou à en entraver l'exercice légal ».

Cette interprétation a fait consensus jusqu'aux années 1980. Un processus d'hybridation du communisme et du capitalisme s'est alors engagé, qui soustrait les choix de politique économique à la démocratie et permet aux classes dirigeantes de s'enrichir dans des proportions que n'autorisaient ni le communisme réel ni le capitalisme tempéré par l'État social. Une fois convertie à l'économie de marché, la Chine communiste s'est ainsi dotée, en 1982, d'une nouvelle Constitution supprimant la mention du droit de grève et interdisant « à toute organisation ou tout individu de troubler l'ordre économique de la société » (article 15). Quant aux pays occidentaux, ils ont mis en œuvre le programme néolibéral, consistant à « détrôner la politique » et à « limiter la démocratie » (3), aussi bien politique que sociale. Ainsi, les traités de Maastricht (1992) et de Lisbonne (2007) ont mis l'ordre économique européen hors de portée électorale en lui donnant valeur constitutionnelle (4). La même année 2007, la Cour de justice des communautés européennes (CJCE) — devenue la Cour de justice de l'Union européenne en 2009 — a jugé dans les affaires Viking et Laval que l'exercice du droit de grève ne devait pas entraver la liberté des entreprises d'exciper des règles sociales nationales les moins favorables aux salariés.

En 2010, la commission d'experts de l'OIT a estimé que « la doctrine utilisée dans ces jugements de la Cour européenne est susceptible d'avoir un effet restrictif quant à l'exercice du droit de grève dans la pratique, d'une manière qui est contraire à la convention n° 87 ». Au gouvernement britannique arguant que cette restriction ne concernerait que les conflits collectifs ayant une dimension internationale, la commission a répondu que « dans le contexte actuel de la mondialisation, de telles affaires risquent de devenir plus courantes (…) tant et si bien qu'une atteinte à la possibilité des travailleurs de ces secteurs de négocier réellement avec leurs employeurs sur les questions affectant leurs conditions d'emploi pourrait assurément se révéler dévastatrice ». Cette cinglante critique a fait prendre conscience aux dirigeants européens que l'OIT n'était pas seulement une bureaucratie internationale sommeillant sur les bords du lac Léman, mais la source de règles de droit d'application obligatoire. À défaut de « dents » susceptibles de mordre, elle pouvait encore faire entendre une voix susceptible de troubler l'ordre économique néolibéral.

C'est cette voix discordante que l'Organisation internationale des employeurs a décidé de faire taire. En 2012, elle dénia tout pouvoir d'interprétation à la commission d'experts et annonça qu'elle s'opposerait dorénavant à ce que l'OIT ait à connaître des atteintes au droit de grève par les États membres, ce droit n'étant pas explicitement reconnu par la convention n° 87. Depuis plus de dix ans, le système de supervision des normes du travail est ainsi bloqué et contesté dans sa légitimité même. Il est vrai qu'en dépit de ses qualités éminentes, la commission d'experts est une instance administrative et non une véritable juridiction. Mais la Constitution de l'OIT (article 37) prévoit que, sauf à se doter de son propre tribunal, « toutes difficultés d'interprétation de ses conventions seront soumises à la Cour internationale de justice [CIJ] ». Or les représentants des employeurs, de concert avec ceux des régimes les plus autoritaires, se sont farouchement opposés à l'application de cette stipulation, jouant ainsi la prolongation indéfinie d'une crise qui fait perdre à l'OIT toute crédibilité normative. Surmontant cette opposition, son conseil d'administration a finalement décidé, le 11 novembre 2023, de sortir de cette crise en saisissant la CIJ. Première historique depuis 1934, la saisine, quelle qu'en soit l'issue, signe le réveil normatif de l'OIT. Sa mission première est d'établir des règles internationales du travail au sens suffisamment clair pour assurer la sécurité juridique et assez général pour respecter les conditions nationales de leur mise en œuvre. Faire appel au juge afin d'interpréter ces normes marque un coup d'arrêt à sa métamorphose en simple agence de moyens et à la dénaturation du droit international du travail en un « droit mou », dont le sens et la portée varieraient au gré des rapports de forces en son sein ou des sentences des instances d'arbitrage instaurées par les accords de commerce.

Le débrayage, une forme d'action essentielle

Ce premier pas dans les voies du droit en appelle un second : il consisterait pour la CIJ à faire sienne l'interprétation de la commission d'experts, qui a toujours estimé que l'interdiction du droit de grève était incompatible avec la liberté syndicale, telle que définie par la convention n° 87. Celle-ci doit être interprétée conformément aux clauses de la convention de Vienne sur le droit des traités, c'est-à-dire avant tout « à la lumière de son objet et de son but » (article 31.1) et en tenant compte de la pratique ultérieurement suivie dans son application (article 31.3). La convention n° 87 ne donnant aucune liste des actions que les syndicats sont libres de conduire, leur interdire des modes d'action non visés par elle reviendrait à vider cette liberté de tout sens. La reconnaissance internationale du droit de grève ne signifie pas qu'il soit sans limites, mais que son encadrement relève des États membres, sous le contrôle des organes de supervision de l'OIT. Il y a aussi de solides raisons d'admettre que celui-ci fait partie du droit coutumier international car il a été consacré par de très nombreux instruments régionaux ou internationaux.

Le débrayage demeure une forme essentielle de l'action syndicale, comme on le voit aujourd'hui dans des secteurs et des pays très différents, de l'audiovisuel ou l'automobile aux États-Unis au travail ubérisé en Europe, de l'industrie textile au Bangladesh aux transports en Afrique du Sud. Ces grèves participent de « la volonté constante et continue d'attribuer à chacun ce qui lui est dû » par laquelle le Digeste de Justinien caractérisait déjà la justice au VIe siècle. Face à la montée de la violence, dans et entre les nations, il importe hautement de laisser ouvertes toutes les formes pacifiques de la contestation sociale. Et de demeurer ainsi fidèle à la devise de l'OIT : « Si tu veux la paix, cultive la justice. »

Voir en ligne : /2024/01/SUPIOT/66442

(1) Cf. Samantha Besson (sous la dir. de), Democratic Representation in and by International Organizations, Oxford University Press, à paraître en 2024.

(2) Mohandas Karamchand Gandhi, Hind Swaraj. L'émancipation à l'indienne, Fayard, Paris, 2014.

(3) Friedrich Hayek, L'Ordre politique d'un peuple libre, Presses universitaires de France, Paris, 1983.

(4) Lire Dieter Grimm, « Quand le juge dissout l'électeur », Le Monde diplomatique, juillet 2017.

Tout le monde déteste l'IA

Les investisseurs n'ont d'yeux que pour elle ; ses architectes toisent les chefs d'État ; son usage se propage comme le feu dans la plaine : l'intelligence artificielle, dit-on, va transformer l'humanité. Mais l'humanité le veut-elle ? Face au Moloch numérique, qui exige le sacrifice de l'emploi, du climat et de la vie privée, les résistances se multiplient. Sauront-elles s'organiser alors que les grands partis, obnubilés par les machines, regardent ailleurs ?

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Norbert Bisky. « Cut » (Coupe) 2014
© Norbert Bisky - ADAGP, Paris, 2026 - photographie : Bernd Borchardt

« Il y a une bataille, dehors, qui bat son plein. Elle ébranlera bientôt vos fenêtres et secouera vos murs. » L'air de cette chanson de Bob Dylan sur les temps qui changent a-t-il effleuré l'esprit de M. Eric Schmidt le 15 mai dernier ? Ce vendredi-là, l'ancien président-directeur général de Google et ex-conseiller du Pentagone avait revêtu la coiffe à pompon, la toge à revers jaune et le sourire satisfait pour discourir devant un parterre d'étudiants de l'université de Tucson, en Arizona, à l'occasion de la remise des diplômes. Était-ce la cinquantième ou la centième fois qu'il débitait machinalement son topo sur l'intelligence-artificielle-qui-va-tout-bouleverser ? Soudain, un concert de huées et de cris de rage l'interrompt, et le tohu-bohu redouble sitôt qu'il articule ses lettres fétiches, « I » et « A ». Son sourire se fige en rictus. « Je sais ce que beaucoup d'entre vous ressentent. (…) Je comprends cette peur », lance M. Schmidt — dont la fortune dépasse 60 milliards de dollars — à des étudiants lestés d'une dette moyenne de 35 000 dollars, et dont l'IA menace d'annihiler les futurs emplois.

L'incident n'est pas isolé. Une houle contestataire enfle aux États-Unis contre le culte de l'automatisation, les ravages du tout-numérique, la prolifération des centres de données, l'arrogance et le pouvoir des élites de la tech, la corruption des élus qui se prosternent à leurs pieds. Jet de cocktail Molotov sur le domicile du fondateur d'OpenAI en avril, tirs d'armes à feu contre celui d'un conseiller municipal d'Indianapolis favorable à l'installation d'un data center, manifestions locales : les indices d'un grand ras-le-bol s'empilent. Au moment où l'avant-garde du secteur — OpenAI, Anthropic — annonce des entrées en Bourse, le Wall Street Journal frissonne : « La seule chose qui croît plus vite que ce secteur de l'IA, c'est peut-être le sentiment négatif des Américains à son égard (1). » À en croire les enquêtes d'opinion, c'est le cas d'une majorité d'entre eux ; plus des deux tiers jugent « trop rapide » le développement de cette nouvelle technologie, y compris les 18-29 ans (64 %) (2).

Comme la plupart des changements technologiques majeurs, le déferlement de l'IA sur les sociétés n'a fait l'objet d'aucune délibération collective ni même d'une discussion publique.

Le schéma n'a pas fondamentalement varié depuis la fin du XIXe siècle : les pouvoirs publics encouragent ces impositions privées au nom d'une « modernisation » qui consiste à liquider les classes « arriérées » soupçonnées d'entraver la marche en avant économique — artisans, paysans, ouvriers, employés. Mais, cette fois, l'ampleur et la rapidité du choc provoquent une rébellion à la composition sociale inédite. Les nouveaux luddites se recrutent aussi bien parmi les étudiants, les éleveurs, les catholiques galvanisés par l'encyclique papale Magnifica humanitas, qui appelle à « désarmer l'IA », qu'au sein de la bourgeoisie nationale-conservatrice de type MAGA (« Make America Great Again »). Pour le moment, rien n'agrège ces groupes dont les colères procèdent de trois logiques dissemblables.

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Norbert Bisky. – « Dies irae » (Jour de colère), 2016
© Norbert Bisky - ADAGP, Paris, 2026 - photo : Bernd Borchardt

La première, et la plus évidente, tient à la perspective d'un grand remplacement des cadres et professions intellectuelles supérieures par des machines. Des secteurs qui avaient accueilli la désindustrialisation avec l'indifférence hautaine que leur inspirait la foi dans l'« économie du savoir » se trouvent à leur tour menacés. La litanie des suppressions de postes dans la finance, le conseil, l'ingénierie informatique, l'architecture, la programmation ainsi que dans le monde de l'information, de la communication et des arts, etc., provoque un dessillement brutal, en particulier chez les plus jeunes, que le système d'enseignement américain fait entrer sur le marché du travail l'enclume de la dette au cou. Dans l'ombre de ces professions chargées de mettre en scène l'espace public, l'automatisation assombrit aussi l'avenir de cohortes d'invisibles : les employés administratifs du privé comme du public, incarnations des petites classes moyennes, souvent très féminisées, dont les fonctions dites « support » ou « d'arrière-boutique » (back-office) se trouvent confrontées à une vague de numérisation (3).

Si la classe dominante occidentale avait pu se satisfaire du chômage des prolétaires, qui produisaient beaucoup mais consommaient peu et faisaient peser sur la vie politique le souvenir déplaisant des révolutions, la robotisation des métiers occupés par les populations aisées introduit une double inconnue dans l'équation socio-économique : comment faire tourner la machine si les groupes qui tirent la consommation intérieure s'appauvrissent ? Comment perpétuer le théâtre politique si les couches-cibles des grands partis dépriment ou se rebellent (4) ? Bien sûr, les prophéties du déclassement numérique hantaient déjà le salariat dans les années 1990, et Internet a renouvelé plutôt qu'anéanti les classes moyennes. Mais le séisme de l'IA s'annonce d'une tout autre magnitude.

Une fin de soirée difficile

Pendant que les économistes libéraux prophétisent un ruissellement universel de lait et de miel, l'un des spécialistes mondiaux des effets de l'innovation prévient : « L'intelligence artificielle devrait creuser l'écart entre les revenus du capital et ceux du travail (5). » Ses infrastructures absorbent les investissements au détriment des autres secteurs, ses valorisations boursières enrichissent les riches et limitent la liberté de contestation de cette moitié des Américains dont l'épargne et les retraites dépendent des marchés. Davantage de milliardaires ou tous à la rue, l'alternative a de quoi enchanter. Les dirigeants de la Silicon Valley, qui devinent une fin de soirée difficile, réclament une forme de redistribution des bénéfices qui limiterait la prolétarisation de leurs clients.

À la perspective du chômage des diplômés s'ajoute l'angoisse, corrosive bien que statistiquement invisible, d'être inutile au monde. Et trahi par ceux qui le dirigent. Le pouvoir des élites non élues alimente une deuxième forme de colère. L'affaire Mythos en fournit une bonne illustration. En avril dernier, la société Anthropic choisit de ne pas rendre public Claude Mythos Preview, son dernier modèle d'IA, si puissant, prétend-elle, que des utilisateurs malintentionnés pourraient s'en servir pour compromettre des infrastructures informatiques critiques. Éthique ou promotionnel, le geste a immédiatement suscité un malaise bien résumé par la juriste Mariana Olaizola Rosenblat : « Les sociétés démocratiques ne devraient pas dépendre de la retenue morale des dirigeants d'entreprise lorsque l'enjeu concerne la stabilité de nos systèmes financiers, de nos réseaux électriques, de nos hôpitaux et de nos élections (6). » Pendant qu'il est encore temps, « l'État doit intervenir et légiférer vigoureusement », plaide-t-elle. C'est précisément ce que M. Donald Trump veut empêcher afin de favoriser les champions américains dans leur compétition avec la Chine (7). L'affrontement mondial autour de l'IA a d'ailleurs incité la Maison Blanche à suspendre mi-juin l'accès des non-Américains a une version bridée de Mythos. Soucieux d'évoluer dans un cadre clair et prévisible, le fondateur d'Anthropic réclame « une réglementation plus stricte et contraignante de l'IA ». Et M. Chris Lehane, directeur des affaires internationales d'OpenAI, suggère que les intérêts imbriqués de l'État et de l'industrie numérique « nécessiteraient pour les gérer la mise en place d'un nouvel hybride public-privé » (8). Dans tous les cas, les impératifs géopolitiques oblitèrent les considérations démocratiques.

Par-delà ses effets sur l'emploi, cette IA en roue libre dirigée par des suprémacistes technologiques nourrit l'idée d'une perte de contrôle face à une technologie caractérisée par son autonomie croissante — les modèles de génération suivante écriront eux-mêmes les lignes de code nécessaires à leur propre perfectionnement… Évidente pour les dirigeants, ce genre de fuite en avant ne va pas de soi pour les autres. Car le type même de rapports sociaux qu'implique l'automatisation révolte le public, et en particulier ceux que l'hebdomadaire The Economist (6 juin 2026) baptise avec épouvante la « Gen Z socialiste » : surveillance généralisée, inégalités abyssales, indifférence à l'environnement, cynisme des élites de la tech qui interdisent à leurs enfants les services qu'ils imposent au reste du monde, interactions robotisées pour les pauvres et domesticité humaine pour les riches.

Manque à ce tableau idyllique le carburant de la machine : la puissance de calcul. Et donc les centres de données. Or une proportion croissante d'Américains — 70 % en mars selon Gallup — refusent l'implantation dans leur voisinage de ces installations bruyantes, polluantes, qui dévorent les paysages, amputent les terres agricoles, assèchent les nappes phréatiques, emploient peu de salariés et, surtout, font exploser les prix de l'électricité. Leur multiplication rend le sujet brûlant : les États-Unis comptaient en avril dernier plus de 3 000 grands data centers opérationnels, essentiellement dans des aires urbaines, mais les 1 500 supplémentaires en cours de construction se situent aux deux tiers en zones rurales, en particulier dans le Sud et le Midwest (9). Ces projets — qui ne répondent pas à un besoin au moment de leur mise en chantier — anticipent la croissance exponentielle de l'IA : le pari d'un avenir virtuel déglingue la vie réelle.

Contrairement aux deux premières, cette troisième composante de la colère contre l'IA s'appuie sur des communautés locales, des mobilisations tangibles ainsi que sur une base sociologiquement diversifiée et transpartisane : mères de famille inquiètes pour l'environnement, chrétiens du Texas, fermiers, ouvriers républicains, techniciens des télécommunications, militants progressistes. « Le niveau d'opposition ne varie pas significativement en fonction de l'âge, de l'origine ethnique, du niveau d'études, du revenu ou du degré d'urbanisation », observe l'enquête de Gallup publiée le 13 mai dernier. « L'affrontement n'oppose pas la droite à la gauche, les démocrates aux républicains, les banlieues à la campagne. En réalité, c'est le haut contre le bas », explique M. Saul Levin, un activiste interrogé par le journaliste Andrew Cockburn. Son enquête à Saline, une petite ville du Michigan où doit s'implanter un data center à 16 milliards de dollars, montre la distance qui s'installe entre, d'un côté, les élus déconcertés par l'opposition locale, les pontes de la tech qui dépêchent avocats et lobbyistes pour les dissuader d'agir, les dirigeants de compagnies d'électricité qui font monter les prix, et, de l'autre, des administrés massés dans les mairies qui secouent leurs représentants (10). La plupart ne s'étaient jamais mobilisés. Un peu comme les « gilets jaunes » en France en 2018-2019, ils se sentent trompés par les politiciens et découvrent la puissance de l'action collective. Le site DataCenterWatch.org dénombre 142 groupes militants dans 24 États. Au cours du seul premier trimestre 2026, 75 projets ont été bloqués ou retardés pour une valeur estimée à 130 milliards de dollars, contre 48 projets ajournés ou annulés pour 156 milliards de dollars au cours de l'année 2025. « Les élus de plus de dix États ont déposé cette année des projets de loi visant à suspendre la construction », rapportait début juin le Washington Post. Et « les habitants de Monterey Park, en Californie, ont approuvé la première interdiction permanente des centres de données, avec plus de 86 % des suffrages » (11).

L'humain d'abord, mais lequel ?

Alors qu'édiles locaux et parlementaires accueillaient avec des cris d'amour et d'exubérantes exonérations fiscales ces cathédrales numériques louangées par M. Trump, l'aversion qu'elles suscitent désormais constitue un enjeu des élections de mi-mandat. Pourtant, à l'exception de quelques figures de gauche (MM. Bernie Sanders et Ro Khanna, Mme Alexandria Ocasio-Cortez, partisans d'un moratoire dans la construction des data centers) ou républicaines (M. Ronald DeSantis, Mme Marjorie Taylor Greene), la contestation populaire ne trouve qu'un relais limité, y compris chez les démocrates. La pression des industriels, les campagnes de dénigrement financées par les lobbys et l'influence de certains syndicats favorables aux installations douchent les velléités oppositionnelles.

Toujours à l'affût d'un élixir qui revitaliserait un mouvement MAGA déboussolé par l'aventurisme militaire de M. Trump et sa dévotion pour les milliardaires de la tech, l'ancien stratège de la Maison Blanche Steve Bannon a, lui, publié en avril une lettre signée d'une soixantaine de personnalités conservatrices proches du président américain pour exhorter ce dernier à réglementer l'IA. « Nous savons que nous ne pouvons pas compter sur ces entreprises pour s'autoréguler », explique le document. La missive était conçue comme une rampe de lancement de « Humans First », déclinaison numérique d'« America First » : « Les mondialistes du numérique cherchent à détourner notre mouvement pour pousser Washington à faire passer les géants de l'IA avant le peuple américain. “Humans First” marque le début de la lutte pour reconquérir notre pays. » Pendant que les partis tergiversent, l'extrême droite tente sa chance…

Déjà, la bataille dépasse le cadre américain. L'IA et les data centers mobilisent au Chili, au Mexique, en Espagne. En France, où M. Emmanuel Macron abaisse le marchepied aux industriels du numérique, le foisonnement des centres de données à Marseille, Grenoble, en Seine-et-Marne, dans les Hauts-de-France, etc., attise le mécontentement des riverains et favorise l'éclosion de collectifs d'opposants. Si l'impopularité abyssale du président de la République ne joue pas en faveur de son IA chérie, la poursuite de la numérisation à marche forcée reste étrangement absente de la campagne électorale qui démarre. Après la propriété, le libre-échange, l'intégration européenne ou l'Alliance atlantique, cette question compte-t-elle désormais au nombre des sujets sur lesquels le vote n'a pas prise ? La peur de rater l'avenir, la mauvaise réputation de mouvements politiquement hétérogènes, l'attrait d'une feinte souveraineté faite d'infrastructures certes locales mais qui tournent sur des puces américaines Nvidia anesthésient le sens critique des meilleures volontés.

« L'humain d'abord » ou « Humans first », populisme populaire ou nationalisme réactionnaire, « gilets jaunes » ou Tea Party : le destin du soulèvement contre les machines pose l'une des grandes questions politiques de notre temps.

Voir en ligne : /2026/07/RIMBERT/69683

(1) Amrith Ramkumar, Katherine Blunt et Lindsay Ellis, « The American rebellion against AI Is gaining steam », The Wall Street Journal, New York, 18 mai 2026.

(2) Mike Allen, « AI hate wave is here », Axios, 17 mai 2026.

(3) Ben Casselman, « Forget about coders. The real A.I. threat is in the back office », The New York Times, 15 juin 2026.

(4) Lire Frédéric Lordon, « Marx va avoir raison (IA et lutte des classes) », La pompe à phynance, Les blogs du Diplo, 2 mars 2026.

(5) Daron Acemoglu, « The simple macroeconomics of AI », (PDF), NBER working paper, mai 2024.

(6) Mariana Olaizola Rosenblat, « The governance gap Mythos exposed — And how to address it », Just Security, 29 avril 2026.

(7) Lire Evgeny Morozov, « Face à la Chine, l'Amérique a un plan », Le Monde diplomatique, juin 2026.

(8) Respectivement Dario Amodei, « Politicy on the AI exponential », Dario Amodei, juin 2026, et Axios, 13 mai 2026.

(9) Skyler Seets et Kaitlyn Radde, « Most new data centers in the U.S. are coming to rural areas », Pew Research Center, 13 avril 2026. D'autres sources dénombrent davantage d'installations.

(10) Andrew Cockburn, « The data-center divide. Why politicians are squandering the anti-AI backlash », Harper's, New York, juin 2026.

(11) Liz Goodwin et Riley Beggin, « Why most politicians are not calling for data center bans despite voter's anger », The Washington Post, 7 juin 2026.

Espagne, la grève contre la rente

9 October 2026 at 17:28
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« Quel feignant ce rentier », Madrid, mai 2024
cc0 Daquella Manera

Une expulsion empêchée, un immeuble occupé, une assemblée de quartier… En Espagne, la lutte pour le logement excède depuis longtemps la défense des ménages menacés d'expulsion. Elle a formé des militants, inventé des pratiques de solidarité et contribué à transformer la vie politique du pays. Quinze ans après les indignados, les mobilisations actuelles prolongent cette histoire, alors que la crise du logement ébranle de nouveau les équilibres politiques.

L'expulsion de Maricarmen Abascal, 87 ans, le 23 septembre à Madrid, puis sa mort le 7 octobre, ont nourri une mobilisation qui s'étend à plusieurs villes du pays. Lors des manifestations du 3 octobre, organisées dans plus de cinquante villes, les syndicats de locataires appelaient à une grève générale pour le droit au logement et contre le rentismo, le système qui tire des revenus de la détention de biens immobiliers.

Le 11 novembre, une grève générale de vingt-quatre heures aura lieu à l'initiative, notamment, du Sindicato de Inquilinas. Elle bénéficie du soutien conjoint des deux principales centrales ouvrières, l'Union générale des travailleurs (UGT) et les Commissions ouvrières (CCOO), une première depuis quatorze ans. L'appel intervient après le rejet parlementaire de deux décrets sur le logement et la convocation d'élections anticipées pour le 29 novembre.

Si les locataires peuvent tenter de bloquer une expulsion ou négocier avec leur propriétaire, ils disposent de moyens plus limités pour imposer une baisse générale des loyers. En obtenant le ralliement des grandes centrales, leurs organisations cherchent à étendre le conflit aux lieux de travail et à exercer sur les pouvoirs publics et les intérêts immobiliers une pression beaucoup plus forte que celle des mobilisations de quartier. La grève doit ainsi permettre de contester le rentismo à l'échelle où il se perpétue : celle des choix économiques et politiques qui font du logement une source de revenus pour les uns, une dépense toujours plus ruineuse pour les autres.

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Le gouvernement à l'école de la rue

2 October 2026 at 17:20
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Tadeusz Makowski. — Dzieci z pochodniami. — (Des enfants avec des torches / La retraite aux flambeaux), 1928

En 1986, les cortèges étudiants et lycéens avaient contraint le gouvernement de Jacques Chirac à retirer le projet Devaquet. En 2006, les mobilisations de la jeunesse forçaient l'exécutif à abandonner le contrat première embauche. Quelle mesure répondrait aujourd'hui aux revendications lycéennes ? Recruter les professeurs manquants laisserait entière la question de la sélection. Supprimer Parcoursup ne fournirait pas les moyens d'accueillir les étudiants. Rénover les établissements n'abolirait pas l'angoisse d'un futur obscurci par l'IA et le climat. Le mouvement lycéen pointe au fond l'inconséquence générale des politiques menées depuis des décennies : gérer l'instant ; mépriser l'avenir.

Les gouvernements successifs ont installé l'adaptation individuelle comme réponse aux difficultés collectives. Les candidats perfectionnent leurs dossiers et les demandeurs d'emploi accumulent les expériences, tandis que les ressources familiales déterminent leur capacité à patienter ou à partir ailleurs. L'idéologie du mérite rapporte ensuite le résultat aux efforts de chacun.

En réclamant des moyens, les contestataires font exploser le cadre que voudrait imposer le gouvernement : un meilleur dossier ne crée aucune place à l'université ; la motivation ne remplace aucun professeur. Ils rejoignent ainsi les revendications des personnels, dont les conditions de travail déterminent aussi les conditions d'études. Au moment précis où se prépare un budget qui fera la part belle à la défense aux dépens des services publics, une jeunesse souvent décrite comme décérébrée par les réseaux sociaux construit une mobilisation pleinement politique. Et qui reçoit l'appui d'organisations syndicales et de partis expérimentés.

L'exécutif, qui redoute traditionnellement les mobilisations lycéennes, a choisi d'en déléguer la gestion au ministère de l'intérieur. La brutalisation du maintien de l'ordre accompagne une transformation politique plus profonde. Après la deuxième guerre mondiale, l'autorité de l'État s'était consolidée avec les protections accordées au monde du travail et la reconnaissance de sa capacité à négocier. Les dirigeants politiques cherchent désormais la légitimation des investisseurs et de Bruxelles en montrant leur détermination à briser les mobilisations. L'école de la rue leur administrera-t-elle cette fois une cuisante leçon ?

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Brutalisation de l'ordre manifestant

À partir du début du XXe siècle, la république a cherché à mieux encadrer les protestations populaires dans la rue en privilégiant l'évitement. Depuis les années 2000, l'approche est plus punitive. La priorité est donnée à l'arrestation des « fauteurs de troubles ». Une évolution qui favorise les violences et pose la question du respect du droit de manifester.

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Mathieu Clément. – « CRS », 2021
© Mathieu Clément

À la tribune du Palais-Bourbon, un député dénonce les violences qu'ont subies quelques jours plus tôt des protestataires, dans une petite ville du nord de la France. La journée a débuté par un regroupement devant une usine. Vers 9 heures, « les gendarmes, sur ordre du lieutenant et sans provocation, ont chargé. Un homme a été blessé, un enfant a eu l'oreille à moitié coupée. La colère de la foule a commencé là et s'est manifestée en effet par des pierres lancées ». Après un moment d'apaisement, la situation se tend à nouveau : « Vers 3 heures [de l'après-midi], de nouvelles bousculades ont lieu et le nombre des manifestants grossit. » Puis la violence se déchaîne : « Les gendarmes frappent de tous côtés. Des femmes, des enfants et des vieillards sont renversés. L'exaspération monte. Un grand nombre de citoyens ripostent aux gendarmes avec des pierres. » Soudain, c'est le drame : « Un grand désordre règne et c'est à ce moment que, sans qu'on sache qui en a donné l'ordre, sans sommation préalable, un terrible feu de peloton a été tiré dans cette masse de monde. (…) La place était couverte de blessés et de morts. » Interpellé, le ministre de l'intérieur répond avec véhémence : « Nous avons donné des ordres pour assurer la tranquillité publique ; nous les avons donnés avec netteté, fermeté et prudence. » Il livre ensuite son propre récit : « La gendarmerie locale a pu distinguer dans la foule toute la clientèle ordinaire des contrebandiers et des gens sans aveu qu'on peut évaluer à cinq ou six cents, parmi lesquels plus d'un quart d'étrangers. Toute la journée la force publique et l'armée ont eu à subir les injures, provocations et agressions de plus en plus violentes de la foule, et ce n'est qu'à la dernière extrémité et sous l'impression du danger qu'il n'était plus en leur pouvoir de conjurer autrement qu'elles ont dû recourir à la force des armes. »

Il conclut : « Je ne sais si les agents, lassés par les provocations de la foule, se sont laissé entraîner à quelques violences ; mais ce que je sais bien c'est que des hommes dont on n'a pas encore parlé ont été blessés et mis en danger de mort en accomplissant leur devoir. (…) Je tiens à envoyer mes remerciements à tous ces braves gens. » Cette dernière tirade déclenche la colère d'un député, qui le traite à deux reprises d'« assassin », et se voit exclu temporairement de l'Hémicycle.

Revendication de la « modération, [de la] fermeté et [de la] prudence » de l'État, controverse sur la responsabilité de l'escalade violente (manifestants ou gendarmes), rôle des « perturbateurs » (étrangers notamment), soutien inconditionnel aux forces de l'ordre : la scène fait écho aux polémiques qui entourent ces dernières semaines la répression des mouvements contre la réforme des retraites ou contre les mégabassines, comme à Sainte-Soline le 25 mars dernier. Pourtant, le député, bien que socialiste, n'appartient pas à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) et le ministre n'est pas M. Gérald Darmanin. Il s'agit respectivement d'Ernest Roche et de Jean Antoine Ernest Constans, qui s'affrontent à la Chambre le 4 mai 1891, trois jours après le massacre de Fourmies, qui a fait neuf morts (dont deux enfants) et trente-cinq blessés par balle parmi les ouvriers réclamant la journée de huit heures et le repos du 1er-Mai (1).

« Citoyens temporairement égarés »

Une telle similarité des échanges étonne car, depuis la fin du XIXe siècle, le maintien de l'ordre a beaucoup évolué. Il ne relève plus de l'armée, alors chargée de ce que l'on appelait les « émotions populaires ». Dès que la police locale ou la gendarmerie étaient en difficulté, on la faisait intervenir, comme le 145e régiment d'infanterie à Fourmies. Des Trois Glorieuses de 1830 à la « semaine sanglante » de 1871 en passant par les journées de juin 1848, l'écrasement des crises sociales ou de régime provoque des milliers de morts et des dizaines de milliers de blessés. Mais cette répression brutale ne constituait guère un problème politique, ni même moral. Pour les élites d'alors, le peuple est par nature différent. Il constitue une masse dépourvue de volonté individuelle, prête à suivre aveuglément quelques meneurs dans l'émeute (2). Anne Robert Jacques Turgot, contrôleur général des finances de Louis XVI, livre un condensé de cet imaginaire social dans sa lettre aux élus des états de Bourgogne du 18 avril 1775. À la suite des pillages et de la destruction d'un moulin par des paysans en colère contre le prix du grain, il écrit : « Il faut avant tout en imposer à la populace et être le plus fort », puis « arrêter les chefs de l'émeute, qu'on peut aisément connaître et découvrir », l'impunité étant considérée comme « un grand encouragement pour les émeutes à venir ».

À la fin du XIXe siècle, cette philosophie n'est plus guère soutenable. La domination politique restait le monopole de la noblesse sous l'Ancien Régime ; elle était réservée aux plus fortunés sous la monarchie censitaire ; l'instauration du suffrage universel masculin en 1848 admet le peuple en politique. Les formes les plus coutumières et personnelles d'autorité se dévaluent avec l'apparition des clubs, des comités électoraux, des ligues (comme celle de l'enseignement), des sociétés de secours mutuel, puis des partis. Ces structures organisent les citoyens et constituent le creuset de discours, de programmes et d'idéologies qui mettent particulièrement l'accent sur la question sociale et la condition des travailleurs (3). La mobilisation politique n'est pas pour rien dans l'avènement de la IIIe République et la consolidation des républicains, à partir de 1877. Même si cela va prendre des années, il devient délicat pour le nouveau régime de garantir d'un côté des libertés d'expression (avec par exemple les lois sur la presse de 1881), mais aussi celles de se réunir et de se syndiquer, tout en faisant tirer par la troupe sur ceux qui les exercent. D'autant que l'armée n'est pas toujours fiable. Lors de la révolte des vignerons de 1907 (qui fait sept morts à Narbonne), le 17e régiment d'infanterie se mutine et fraternise avec les manifestants, mettant en difficulté le gouvernement de Georges Clemenceau.

Le début du XXe siècle est donc marqué par plusieurs projets de loi visant à mettre en place une force spécialisée dans la gestion des protestations, distincte de l'armée. Après de multiples hésitations, celle-ci voit finalement le jour le 22 juillet 1921, avec la création de 111 « pelotons mobiles de gendarmerie ». Rebaptisée « garde républicaine mobile » en 1926, cette force comptait 21 000 hommes en 1939 et avait le quasi-monopole du maintien de l'ordre sur le territoire français, à l'exception de Paris. Elle développe une doctrine, un entraînement et des savoir-faire originaux (4). Il s'agit de ne plus traiter les protestataires comme des ennemis ou des adversaires mais comme des « individus temporairement suggestionnés », pour reprendre la terminologie des années 1930, ou des « citoyens temporairement égarés », pour utiliser celle des années 1970. Ceci suppose d'éviter les contacts directs avec ces derniers, dont l'expérience montre qu'ils dégénèrent toujours en affrontements. On leur préfère des techniques de canalisation, de contention et de dispersion des foules, qui impliquent notamment de laisser toujours une porte de sortie. La discipline collective, le barrage des corps, la crosse du fusil et la matraque constituent dans un premier temps les seuls outils disponibles. Ils sont complétés après la seconde guerre mondiale par des technologies permettant de tenir les manifestants à distance, comme le gaz lacrymogène — inenvisageable auparavant en France en raison du souvenir des tranchées —, les grenades offensives et les lances à incendie. En 1944, la police se dote à son tour d'unités spécifiques, les compagnies républicaines de sécurité (CRS), qui comptent près de 13 000 hommes en 1947 et reproduisent l'organisation, la doctrine et l'équipement de la gendarmerie mobile.

Les deux forces s'engagent dans les rugueux conflits sociaux de la période (comme les grèves des mineurs de 1947-1948), au prix d'un grand nombre de blessés de part et d'autre. Mais on remarque une diminution significative des décès parmi les protestataires, notamment en province. Paris reste une exception, le préfet disposant de ses propres unités, prises parmi les effectifs de la police municipale (5). Elles ne disposent ni de l'entraînement ni du savoir-faire de leurs collègues et n'hésitent pas à déchaîner leur brutalité et à « régler leurs comptes » avec les Algériens (sept victimes lors de la manifestation du 14 juillet 1953 et plusieurs dizaines le 17 octobre 1961 (6)) ou les communistes (dix morts au métro Charonne à Paris, le 8 février 1962).

La crise de mai-juin 1968, par sa virulence et son ampleur, met à rude épreuve le ministère de l'intérieur. Contrairement au discours officiel, cinq morts sont à déplorer (trois étudiants à Paris, à Flins et dans le Calvados, et deux ouvriers à Sochaux) mais, surtout, les forces de l'ordre sont apparues dépassées en nombre et en équipement. En conséquence, vingt mille policiers sont recrutés entre 1968 et 1974, et CRS comme gendarmes mobiles reçoivent de nouvelles protections corporelles (casques, visières, jambières, boucliers, masques à gaz) et du matériel offensif et défensif, comme les fourgons-pompe, les véhicules blindés à roues de la gendarmerie (VBRG) et des grenades plus diversifiées. En avril 1969 ouvre également à Saint-Astier, en Dordogne, le Centre de perfectionnement de la gendarmerie mobile (CPGM), destiné à la formation continue des personnels. En 1977, une véritable ville — Cigaville — avec des bâtiments, des rues et des places y est construite, permettant de s'entraîner à toutes les situations du maintien de l'ordre, y compris les plus dures (barricades, cocktails Molotov). Les CRS en profitent aussi, avant de se doter de leurs propres centres. Ces entraînements visent à inculquer aux personnels une discipline collective et une maîtrise d'eux-mêmes permettant de gérer la peur et le stress inhérents à leurs missions.

Une nouvelle actualisation significative de l'équipement s'opère à la suite de la manifestation des marins-pêcheurs de Rennes du 4 février 1994, considérée par les professionnels comme l'une des plus violentes de la période contemporaine (usage de fusées de détresse et de harpons, blessures « de guerre » chez des policiers et gendarmes, incendie du parlement de Bretagne). Des grilles sont apposées sur les véhicules, et surtout apparaissent les tenues de « Robocop », comme les nomment les intéressés : uniformes ignifugés, manchettes, coudières, épaulières et casque en Kevlar, protège-nuque, etc. (7).

La « violence contenue » revendiquée par les forces de l'ordre laisse dans son sillage un vaste cortège de blessés et de mutilés. Mais les victimes mortelles sont rares après 1968, au point que l'on se souvient encore des noms de Malik Oussekine, tué par des voltigeurs motocyclistes lors du mouvement étudiant contre la loi Devaquet, en décembre 1986, ou de Rémi Fraisse, qui décède des suites de la déflagration d'une grenade à Sivens, en octobre 2014 (8). Les responsables policiers en sont même venus à vanter un « modèle français » de maintien de l'ordre. Ils regardent avec circonspection les difficultés des polices étrangères pour faire face au mouvement altermondialiste (comme à Seattle en 1999, à Göteborg et à Gênes en 2001) et restent à l'écart des réflexions qui se mènent au niveau européen.

Pourtant, quelque chose change graduellement à partir de la fin des années 1990. Les principaux responsables gouvernementaux considèrent que la conflictualité sociale a diminué et voient dans les compagnies de CRS et les escadrons de gendarmerie mobile (EGM) un réservoir de personnels pouvant être aisément redéployés dans la lutte contre l'« insécurité », dont ils ont fait une priorité. Amorcé sous le gouvernement de M. Lionel Jospin (1997-2002), ce mouvement s'accélère par la suite. Le programme d'action annexé à la loi d'orientation et de programmation pour la sécurité intérieure du 29 août 2002 indique ainsi : « Les forces mobiles ont été créées dans un contexte historique particulier marqué par des périodes d'émeutes et de troubles collectifs. La démocratie apaisée que notre pays connaît depuis de nombreuses années permet aujourd'hui un changement radical de la doctrine d'emploi des forces mobiles. Cette politique systématique rompant avec la priorité de l'ordre public permet de mettre les trente mille hommes qui constituent aujourd'hui les forces mobiles au service de la sécurité quotidienne. »

Le nombre de policiers et de gendarmes disponibles pour le maintien de l'ordre diminue. Ils ne sont plus que 25 786 en 2015, soit une baisse de presque 15 % par rapport à 2002, alors même que leurs missions se sont diversifiées. La saturation qui en découle pour ces unités s'est traduite par la montée en puissance des compagnies d'intervention (CDI). Existant localement sous des formats divers, elles sont composées de policiers de sécurité publique qui remplissent surtout des missions de sécurisation dans la lutte contre les « violences urbaines » et les trafics de stupéfiants. Reconnaissables à leurs casques barrés de deux bandes bleu roi (qui les distinguent des jaunes des CRS), elles sont devenues depuis la fin des années 2000 un élément central du maintien de l'ordre. Outre le renfort numérique qu'elles apportent, elles sont plus autonomes dans leur commandement et leur action que les CRS et les EGM, considérés comme trop statiques. Elles apparaissent également mieux ajustées que ces derniers à la judiciarisation du maintien de l'ordre.

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Mathieu Clément. – « Foule à Paris », 2021
© Mathieu Clément

L'arrestation ne faisait partie qu'à la marge de la gestion des manifestations (par exemple après leur dissolution). Le général Bertrand Cavallier, ancien responsable du CPGM, explique que la doctrine traditionnelle consiste d'abord à « absorber une violence qui est généralement une violence passagère. C'est le concept de désordre acceptable. Quel est l'effet final recherché ? Va-t-on s'intéresser à quelques dégradations ou va-t-on comprendre qu'après cette montée de fièvre il y a un retour à la normale et que l'on va pouvoir discuter et essayer de répondre aux attentes des manifestants, même si ces manifestants ont été violents (9) ? ». À partir du début des années 2000, le tournant punitif des gouvernements qui se succèdent se fait sentir sur ce terrain également. Il s'agit d'en finir avec l'« impunité » et donc d'identifier et d'arrêter des fauteurs de troubles. Les CRS et les gendarmes vidéastes font leur apparition, et plus récemment les « produits marquants codés », laissant des traces sur la peau et les vêtements. Des techniques qui permettent d'intervenir a posteriori. Les procureurs n'hésitent plus à autoriser les arrestations préventives et à organiser leurs services pour agir dans l'urgence. Surtout, on assiste à une actualisation tactique qui sépare les manifestants conformes de ceux qui se livrent à des actes illégaux (les « casseurs »), qu'il faut maintenant aller chercher au cœur même des cortèges. Cette distinction se retrouve clairement dans le schéma national du maintien de l'ordre adopté en 2021. Il formule deux objectifs « distincts ou complémentaires » de la gestion de la manifestation, « la dispersion sans délai des groupes hostiles et des interpellations rapides et ciblées facilitées par la mise en œuvre de dispositifs tactiques permettant d'aller au contact des individus identifiés ». Bien que les EGM et les CRS disposent d'unités capables d'assurer ces tâches, elles sont en pratique assumées par les CDI et surtout par les brigades anticriminalité (BAC) et les controversées brigades de répression de l'action violente motorisées (BRAV-M), créées en 2019.

Malgré tous les efforts rhétoriques pour expliquer la complémentarité de ces tactiques, elles sont partiellement contradictoires. « Impacter » ou « percuter » des « groupes hostiles » a souvent pour effet de stopper les cortèges et de porter la violence en leur sein. Les charges comme les gaz lacrymogènes ne sont pas sélectifs. Ils touchent d'abord les moins aguerris, provoquent l'incompréhension et attisent la colère. De plus, le risque physique d'intervenir dans une foule, en petit nombre de surcroît, augmente la probabilité d'user de la force. De multiples vidéos postées sur les réseaux sociaux attestent le désordre causé par l'intervention de ces polices urbaines, quand elles ne montrent pas les conflits qui éclatent avec les gendarmes mobiles ou les CRS, dont elles désorganisent les dispositifs. Facilement mises en difficulté, elles ont également plus volontiers recours aux grenades de désencerclement et aux lanceurs de balles de défense (comme le LBD 40).

Apparue au milieu des années 1990 (sous le nom commercial de Flash-Ball), cette arme « à létalité réduite » était destinée à l'origine à des unités spécialisées dans la neutralisation des forcenés ou des preneurs d'otages. Elle s'est graduellement diffusée au sein des BAC et des CDI puis s'est généralisée après l'embrasement des banlieues françaises en 2005. Ce sont d'abord ces policiers qui en systématisent l'usage dans les manifestations. Lors de la crise des « gilets jaunes », sur les 13 460 tirs de LBD recensés entre le 17 novembre 2018 et le 5 février 2019, 85 % étaient imputables aux polices urbaines, contre 15 % aux CRS. Sur la même période, la gendarmerie rapportait un millier de tirs (10). Si la controverse sur les ravages qu'elles ont provoqués a fait diminuer l'usage de ces armes, il ne s'en est pas moins banalisé. Le rapport annuel de l'inspection générale de la police nationale (IGPN) relève ainsi 6 684 tirs en 2021, contre 1 514 en 2012, soit quatre fois plus en neuf ans.

Enfin, le rôle dévolu aux polices urbaines dans les manifestations modifie les représentations des manifestants. Portés par leur socialisation professionnelle à se penser comme des « chasseurs », leurs agents ne sont guère enclins à considérer ces derniers comme des « citoyens momentanément égarés ». Ils les voient plutôt comme des délinquants (ou comme leurs complices) et n'hésitent pas à les traiter comme tels : humiliations et brimades diverses, arrestations musclées, etc.

Tous ces facteurs concourent à expliquer la « brutalisation du maintien de l'ordre (11) » repérable depuis le milieu des années 2010, dont le mouvement des « gilets jaunes » a pour l'heure constitué l'acmé. Toutefois, celle-ci reste inintelligible si on ne la relie pas à la délégitimation de la manifestation comme mode d'action politique.

La force intimide, la justice neutralise

Le maintien de l'ordre ne se limite pas à un face-à-face entre policiers et protestataires. Il s'agit d'une relation à trois qui implique également les gouvernants. Tout au long du XXe siècle s'est graduellement développé un ordre manifestant. Celui-ci implique une adaptation des forces de l'ordre, mais aussi des citoyens, lesquels abandonnent progressivement le registre de l'émeute pour des répertoires plus codifiés comme la manifestation. La mise en place de cortèges, de banderoles, de revendications, de mots et de services d'ordre procède de cet apprentissage protestataire (12). Toutefois, il n'est possible que parce qu'il permet la négociation politique, c'est-à-dire qu'il est reconnu comme une expression démocratique du dissensus. Le commissaire Jean-Marc Berlioz, directeur adjoint de la sécurité publique à la préfecture de police de Paris, observait en 1997 : « Désormais tout citoyen est appelé un jour à devenir manifestant, et je partage l'analyse qui veut que la manifestation soit un correctif à l'élection (13). »

Une telle formule semble désormais heurter les représentations des élites gouvernantes, qui n'ont pas la même expérience de l'action collective que leurs aînées. L'élection, même fragile, dont ils tirent leur position est perçue comme la seule source de légitimité et pratiquement comme un chèque en blanc. Le refus du dialogue avec les centrales syndicales (pourtant représentatives, elles aussi) et les groupes mobilisés (comme les personnels soignants) tout comme l'utilisation jusqu'à la dernière extrémité des outils légaux pour museler le Parlement (« 49-3 », limitation du temps des débats, sanctions disciplinaires) attestent une conception verticale du pouvoir qui fait peu cas de la contestation.

Dans les discours, les expressions comme « foules », « meutes » ou « hordes » réactivent une vision de la populace ignare et brutale que n'aurait pas reniée Turgot. On applique d'ailleurs une politique semblable dans ses principes : exhiber la force pour intimider et utiliser la justice pour neutraliser, même temporairement. Charges intempestives, usage abusif des gaz, des LBD ou des « nasses », zones interdites, gardes à vue préventives, amendes, fichages policiers et déferrements en masse se combinent ainsi pour rendre les manifestations plus inhospitalières, incertaines et insécurisantes.

Or la brutalisation du maintien de l'ordre et celle du jeu politique sont les deux faces d'un même processus. Le refus de la négociation et le déni de l'expression manifestante provoquent une colère qui augmente le niveau de violence. La focalisation des médias sur la moindre poubelle brûlée ou sur la dégradation de mobilier urbain renforce cette dynamique. Dans les luttes « pour l'imposition du sens de l'événement (14) », le choix de rapporter les actes les plus spectaculaires plutôt que les revendications exprimées — souvent avec beaucoup d'inventivité — confortent les premiers. Ils trouvent en effet un écho inversement proportionnel à leur poids dans la mobilisation. En retour, ils provoquent un durcissement de l'action policière et facilitent la disqualification de mouvements pourtant massifs, réduits aux menées de ceux que les ministres de l'intérieur nomment commodément les « black blocs », les « anarcho-autonomes » ou l'« ultragauche ».

On perçoit les bénéfices politiques immédiats de cette dislocation de l'ordre manifestant. Ses effets demeurent plus douteux à moyen terme. Elle produit d'abord une adaptation des protestataires. Ils apprennent à mieux se protéger (équipements contre les gaz, apparition des street medics, etc.), à rendre visibles les violences policières (en les filmant) et adoptent des stratégies favorisant la confrontation, la mobilité et l'imprévisibilité plutôt que l'expression de mots d'ordre. Ces évolutions pourraient ensuite déboucher sur un retour à des modes d'action plus radicaux, comme l'émeute, le sabotage, l'incendie, le blocage ou l'occupation.

Des élites ignorantes

Mais, surtout, le gouvernement d'un pays suppose un consentement minimal de ceux sur lesquels il s'exerce, c'est-à-dire des contreparties. Juste après le drame de Fourmies, le député Alexandre Millerand — qui deviendra plusieurs fois ministre, puis président de la République (1920-1924) — interpelle le ministre Constans : « Si la République a été fondée, si elle existe, si elle a été maintenue à travers toutes les crises, vous ne le devez, vous le savez bien d'ailleurs, qu'à ces millions de travailleurs de l'usine, des champs, de la mine qui attendent aujourd'hui de la République les réformes sociales qu'elle leur doit. » Son discours résonne étrangement avec celui de M. Gérard Mardiné, alors secrétaire général de la Confédération française de l'encadrement — Confédération générale des cadres (CFE-CGC), qui s'adressait le 15 février 2023 à la commission des affaires sociales du Sénat : « Votre politique, vous la menez pour qui ? Pour les salariés français ou pour les fonds de pension anglo-saxons ? »

Tous deux nous rappellent que l'instauration et la consolidation d'un État démocratique en France sont inséparables des protections qu'il a dû apporter à la condition salariale, c'est-à-dire des compromis trouvés entre le travail et le capital (15). Le déséquilibre manifeste qui s'est instauré en faveur des plus privilégiés — et que l'on n'essaie même plus de dissimuler — sape ce contrat social implicite. Les élites politiques qui en sont responsables démontent ainsi pierre à pierre une construction dont elles sont les héritières ignorantes. La démocratie représentative ne fonctionne pas comme un dialogue courtois et feutré entre les actionnaires d'un conseil d'administration ou les membres des comités directeurs d'institutions financières internationales. Elle vit et s'exprime aussi par les éclats de mobilisations collectives qui actualisent périodiquement les rapports de forces entre représentants et représentés. En rappelant publiquement l'intérêt du plus grand nombre, elles contribuent à la légitimité de la délégation politique, bien mieux que les consignes de politique pénale, les circulaires sur la composition des grenades lacrymogènes ou les doctrines d'emploi des LBD.

Voir en ligne : /2023/05/BONELLI/65761

(1) Ces citations sont extraites du Journal officiel de la République française du 5 mai 1891, https://gallica.bnf.fr

(2) Déborah Cohen, La Nature du peuple. Les formes de l'imaginaire social (XVIIIe – XXIe siècles), Champ Vallon, Ceyzérieu, 2010.

(3) Christophe Charle, Histoire sociale de la France au XIXe siècle, Seuil, Paris, 1991.

(4) Patrick Bruneteaux, Maintenir l'ordre. Les transformations de la violence d'État en régime démocratique, Presses de Sciences Po, Paris, 1996.

(5) La police parisienne n'est intégrée dans la police nationale qu'en 1966.

(6) Emmanuel Blanchard, La Police parisienne et les Algériens (1944-1962), Nouveau Monde, Paris, 2011.

(7) David Dufresne, Maintien de l'ordre. Enquête, Hachette, Paris, 2007.

(8) Il faut y ajouter Vital Michalon, victime d'une grenade lors des mobilisations contre l'installation d'une centrale nucléaire à Creys-Malville, en juillet 1977, et Zineb Redouane, tuée par un tir de lacrymogène dans son appartement en décembre 2018 à Marseille.

(9) « Maintien de l'ordre : du terrain au politique », conférence du 16 octobre 2020, vidéo disponible sur YouTube.

(11) Olivier Fillieule et Fabien Jobard, Politiques du désordre. La police des manifestations en France, Seuil, 2020.

(12) Charles Tilly, La France conteste. De 1600 à nos jours, Fayard, Paris, 1986.

(13) « Table ronde : à propos des matériels de maintien de l'ordre », Les Cahiers de la sécurité intérieure, n° 27, Paris, 1997.

(14) Patrick Champagne, Faire l'opinion, Éditions de Minuit, Paris, 1990.

(15) Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Gallimard, Paris, 1999.

Mojo

30 September 2026 at 10:46

Retour sur l'album Graceland, de l'Américain Paul Simon, partiellement enregistré en 1986 en Afrique du Sud, mêlant parfois anglais et zoulou, et qui fut critiqué pour ne pas avoir respecté le boycott culturel. Le groupe britannique The Damned évoque les débuts du punk, dont il fut l'un des grands acteurs. (N° 394, septembre, mensuel, 7,35 livres sterling. — Londres.)

Voir en ligne : /revues/mojo

Des Balkans en voie d'accaparement

30 September 2026 at 08:49

Encore préservées du béton, les côtes albanaises de l'Adriatique sont rattrapées par les conséquences du tourisme, lequel conduit à détruire ce que l'on vient admirer. Le phénomène se répand d'autant plus vite qu'il peut rapporter gros à ceux qui s'approprient les meilleurs sites. Pour gagner l'allégeance des responsables politiques du cru, la tâche est d'autant plus facile quand on s'appelle Trump.

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Endri Dani. – « Palimpsest 01 », 2010
© Endri Dani - Mucem, Marseille

Fasciné par les montagnes striées de torrents, les plaines fertiles et l'hospitalité de leurs habitants lors de sa traversée du sud de l'Albanie en 1809, lord Byron a célébré une nature d'autant plus belle « dans ses formes sauvages » que « rien d'humain n'ose souiller ses asiles ». Voyageant à cheval, il a gagné Tepelena, sur les rives de la Vjosa, où Ali Pacha, gouverneur défiant l'autorité ottomane, lui a réservé un accueil fastueux.

Deux siècles plus tard, en juillet 2021, Mme Ivanka Trump (fille du président des États-Unis) et son époux, M. Jared Kushner, découvrent à leur tour la région, en débarquant sur l'île de Sazan depuis le yacht de leur ami, le financier britannique Nathaniel Rothschild. Lieu stratégique, situé à l'entrée de l'Adriatique et de la baie de Vlora, cet ancien avant-poste ottoman et vénitien permet de contrôler le détroit d'Otrante. Il abrita des forces italiennes et allemandes pendant la seconde guerre mondiale, puis des sous-marins soviétiques jusqu'à 1961, date de la rupture avec le régime communiste d'Enver Hodja (au pouvoir de 1944 à sa mort, en 1985), qui a couvert l'île de mini-casemates par la suite.

Sur l'autre rive de la baie s'étend l'aire protégée de Vjosa-Narta, qui englobe lagune, littoral et embouchure de la Vjosa, l'un des derniers fleuves sauvages d'Europe, classée parc national depuis 2023. Situés sur un important axe de migration entre l'Afrique et l'Europe, ces étangs, dunes, pinèdes et plages abritent près de 250 espèces d'oiseaux, dont des flamants roses et des pélicans.

Sur le chemin du Monténégro, au port de Durrës, le premier ministre albanais, M. Edi Rama, rejoint ces visiteurs de marque à bord et leur parle du développement de l'Albanie, qu'il entend fonder sur le tourisme. Mme Trump a flairé la bonne affaire : bâtir sur l'île et la côte des complexes de luxe avec plages privées. Un an plus tard, M. Kushner explore davantage la région de Vlora, où un nouvel aéroport est en construction. Il revoit M. Rama à Davos et lui propose d'investir dans le pays. M. Rama s'emploie à lever rapidement les obstacles législatifs.

« C'était la saison de nidification. Nous suivions les oiseaux nicheurs lorsqu'une collègue nous a signalé la présence d'engins sur place », raconte M. Joni Vorpsi, ornithologue au sein de l'Association pour la protection et la préservation de l'environnement naturel en Albanie. Le 6 mai dernier, en présence de représentants du réseau BirdLife International, il découvre un chantier déjà avancé : dunes éventrées, arbres abattus, route ouverte, canal reliant la lagune à la mer modifié. « Dans une zone protégée, sans autorisation environnementale, c'est une grave infraction : tout l'écosystème est menacé », dénonce à son tour M. Olsi Nika, directeur du Centre pour la protection des écosystèmes en Albanie, EcoAlbania. Le 16 mai, quelque trois cents habitants et militants se mobilisent sur place.

Les neuf villages alentour vivent de la pêche, de l'agriculture et du tourisme estival. Leurs habitants ne veulent pas devenir les larbins de riches clients d'hôtels bâtis sur ces lieux uniques. Lorsque des clôtures coupent l'accès aux terres et aux plages, certains tentent d'arracher le grillage. Des vigiles frappent un manifestant et le traînent au sol sous le regard de la police. Le premier ministre Rama révèle alors que ce projet est lié à la famille Trump. Loin de désarmer les critiques, ce patronyme attise la colère. « Il pensait sans doute que, dans un pays très proaméricain, on hésiterait à se révolter. L'effet a été inverse », observe Ola Xama, journaliste de MCN TV, une chaîne privée de Tirana. Les manifestations ont tourné à l'affrontement avec la police, qui n'a pas manqué d'utiliser la force. Baptisé « révolution des flamants roses », ce soulèvement rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale en juin dernier, avant de gagner la diaspora, des États-Unis à l'Australie.

Des enclaves de luxe

Avec ses montagnes, oliveraies et plages sauvages de l'Adriatique comme ses vestiges romains, byzantins ou ottomans, l'Albanie attirait jusqu'à présent un tourisme de baroudeurs, loin des amateurs de confort retranchés dans des enclaves de luxe. « Malgré l'absence d'infrastructures, parfois même de routes, les habitants ont développé un tourisme fondé sur l'accueil, les produits agricoles et les traditions. Les grands complexes de luxe menacent cette fragile économie », souligne Doriana Musaj, architecte et urbaniste.

Le projet des époux Kushner s'appuie sur une loi de 2015 relative aux investissements stratégiques, qui autorise des procédures accélérées, un accès privilégié au foncier public et des exonérations fiscales. L'État finance les routes, l'eau, les égouts et l'électricité. Les investisseurs privés amortissent le coût des travaux par la vente anticipée d'appartements ou de villas. La proximité avec le pouvoir facilite l'avancement des dossiers.

À Durrës, par exemple, la société Eagle Hills, dirigée par le promoteur émirati Mohamed Alabbar, transforme une partie du port en marina et complexe résidentiel, hôtelier et commercial. Le groupe détient 67 % du projet, contre 33 % pour l'État, qui apporte le foncier et accorde des avantages fiscaux. Déjà contesté au Monténégro, M. Alabbar l'est désormais en Albanie, où les premiers immeubles se sont affaissés dans le sable jusqu'à vingt-huit centimètres par endroits. Mais ce qui se joue à Durrës n'est qu'un volet d'une politique d'accaparement des espaces les plus convoités par des investisseurs proches du pouvoir. Une enquête journalistique du média indépendant albanais Citizens.al a recensé sur dix ans 252 décisions du Conseil national du territoire, présidé par M. Rama, portant au total sur 11,27 millions de mètres carrés de terrains et 5,49 millions de mètres carrés de surface de plancher, soit près d'une fois et demie les surfaces de bureaux du quartier de La Défense, près de Paris.

À la suite de manifestations, le Parlement européen a adopté, le 7 juin, une résolution appelant à un moratoire sur toute nouvelle construction dans les zones protégées et rappelé, en citant Vjosa-Narta, que le respect des normes environnementales conditionnait l'adhésion à l'Union européenne, que l'Albanie voudrait rejoindre. Quelques jours plus tôt, M. Rama assurait pourtant que le projet ne serait « pas annulé tant [qu'il serait] premier ministre ». Aujourd'hui, il cherche surtout à gagner du temps en espérant l'épuisement du mouvement.

Derrière le projet de Vjosa-Narta se dessine un montage financier opaque. À partir de 2021, South Adriatic Development, contrôlé par l'homme d'affaires albanais Redi Struga, a acquis environ 1,2 million de mètres carrés de terrains. Le foncier et les permis de construire ont ensuite été répartis entre plusieurs sociétés relevant de Sazan Real Estate Development (SRED). Établie au Qatar, l'entreprise est contrôlée à 70 % par les frères Moutaz et Ramez Al-Khayyat. Les bénéficiaires des 30 % restants, détenus par l'intermédiaire de sociétés au Luxembourg et dans le Delaware, demeurent inconnus (1).

Le parquet spécial albanais chargé de la lutte contre la corruption et le crime organisé (SPAK) soupçonne le vendeur de plusieurs parcelles, M. Artur Shehu, de blanchiment d'argent et de falsification de documents. Son nom apparaissait dès 2019 dans une enquête européenne sur des rencontres de narcotrafiquants présumés à Aruba (Antilles). Ces réunions auraient porté sur « des projets immobiliers potentiellement financés par des fonds illicites et soutenus par les autorités politiques ». À Zvërnec, il aurait acquis des terrains grâce notamment à un registre ottoman contrefait. Dès septembre 2024, des habitants avaient demandé à M. Kushner de renoncer à « des actions portant atteinte aux droits de propriété immobilière du village (2) ».

Le SPAK enquête alors sur la concession de l'aéroport de Vlora, dont les travaux ont commencé en novembre 2021 dans la zone protégée de Vjosa-Narta, avant son déclassement en 2022. Le chantier s'est poursuivi malgré les objections européennes, tandis qu'un conflit oppose les concessionnaires, M. Behgjet Pacolli, ancien président du Kosovo (du 22 février au 1er avril 2011), et M. Valon Ademi, ancien consul honoraire d'Albanie au Kosovo.

Cette affaire, comme bien d'autres, met en lumière un chaos foncier. Abolie sous Enver Hodja, la propriété privée fait depuis 1993 l'objet d'une restitution inachevée, minée par la corruption et la coexistence de titres de propriété contradictoires. Lancée en 2016, la réforme judiciaire a écarté plus de la moitié des magistrats contrôlés pour patrimoine inexpliqué ou liens avec le crime organisé, mais le non-remplacement des postes laissés vacants par la lutte contre la corruption a paralysé les tribunaux, qui ne peuvent faire face à tous les contentieux fonciers.

Fin mai, alors que la colère des Albanais gagne la rue, la fille de M. Donald Trump affirme encore travailler avec « certains des plus grands architectes de notre époque » à l'aménagement de Sazan, l'« aboutissement de toute [son] expérience dans l'immobilier ». Mais, quand la controverse s'amplifie, Affinity Partners, le fonds de M. Kushner, prend ses distances, affirmant que les investisseurs liés au projet interviennent « à titre personnel ».

Avant l'arrivée du couple Trump-Kushner, les mobilisations contre l'accaparement du littoral restaient largement ignorées par des médias, dont les principaux propriétaires ont eux-mêmes des intérêts dans la construction et le tourisme. Aujourd'hui, à l'endroit où la statue d'Enver Hodja a été déboulonnée en 1991, les manifestants scandent tour à tour : « Rama en prison, Berisha [ancien président et premier ministre, Parti démocrate] en prison », « L'Albanie n'est pas à vendre ». « Cette mobilisation exprime trente-cinq ans de colère. La démocratie et le libéralisme promis devaient améliorer la vie ; les Albanais ont découvert un système dont ils se sentent exclus », explique Gresa Hasa, doctorante au Centre d'études de l'Europe du Sud-Est de l'université de Graz.

Le Parti démocrate de M. Sali Berisha, principale formation d'opposition, soutient aussi les projets liés à la famille Trump. « Le Parti socialiste est l'ancien Parti communiste, rebaptisé après la chute du régime. Pour beaucoup d'Albanais, il prolonge l'ancienne nomenklatura, qui a conservé ses privilèges », estime M. Redi Muçi, premier député de Lëvizja Bashkë (« Ensemble »), mouvement de gauche engagé dans les mobilisations de Zvërnec.

Résistance des petits peuples

La colère contre les politiques néolibérales qui nourrissent corruption et crime organisé traverse aujourd'hui les Balkans. Le soulèvement albanais rappelle celui qui embrase la Serbie depuis novembre 2024. L'Union européenne ou les États-Unis suscitent une défiance croissante par leur faible soutien aux mouvements populaires et leurs accords avec les dirigeants locaux, comme M. Rama, qui a aussi multiplié les gestes à l'égard de M. Trump (3).

Ces mouvements de contestation dessinent une dynamique nouvelle dans une région longtemps divisée. Dominant la scène politique de leurs pays depuis plus d'une décennie, le premier ministre albanais Rama et le président serbe Aleksandar Vučić recourent à des méthodes similaires. « Par-delà leurs étiquettes idéologiques, ces dirigeants utilisent les grands projets urbains et immobiliers comme des instruments de pouvoir politique et économique », observe M. Lutfi Dervishi, enseignant à l'université de Tirana. De ces mobilisations sont nés des liens entre organisations étudiantes, syndicales et écologistes de toute la région.

Dans son exaltation romantique des Albanais, Byron célébrait la résistance des petits peuples aux grandes puissances. Deux siècles plus tard, cette aspiration reste vive dans les Balkans.

Voir en ligne : /2026/10/OTASEVIC/70107

(1) Lire Tristan Coloma et Lindita Çela, « Géopolitique des hôtels de luxe », Le Monde diplomatique, août 2026.

(2) Eliot Brown et Vladimir Karaj, « The suspected gangster causing headaches for Kushner's Albania deal », The Wall Street Journal, New York, 8 août 2026.

(3) Lire « De Belgrade à Tirana, ces chefs d'État qui vénèrent M. Trump », Le Monde diplomatique, juillet 2026.

Pourquoi il faut réenchanter l'État

30 September 2026 at 08:48

Tandis que la croyance des Français dans la capacité des administrations à les protéger vacille, le candidat Gabriel Attal propose la suppression de cent mille postes de fonctionnaire et le Rassemblement national (RN) l'instauration d'une « règle d'or » budgétaire. La gauche en campagne s'accroche, elle, aux « valeurs » du service public. Pourtant toujours plus abstraites.

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Damir Radović. – « Demain est annulé », 2023
© ADAGP, Paris, 2026 © Damir Radović

L'affaire Lyhanna, du nom de cette collégienne retrouvée morte le 4 juin 2026, a suscité un vif émoi, puis pris une dimension politique. La découverte de l'implication dans plusieurs agressions sexuelles sur mineures du principal suspect a mis au jour des dysfonctionnements de l'institution judiciaire que connaissent nombre de services publics : des missions toujours plus nombreuses, des exigences procédurales maintenues et des moyens matériels et humains en baisse. Dans des dizaines de villes, des milliers de personnes ont manifesté contre le manque de suivi des plaintes et les défaillances de la justice. Dépassant largement les réactions habituelles liées à des affaires pénales, ce mouvement s'inscrit dans l'histoire longue des protestations qui installe la puissance publique comme interlocutrice privilégiée, tantôt pour contester son emprise, tantôt pour demander sa protection, ce qu'on pourrait appeler un rapport mobilisé à l'État.

L'ampleur des réactions à l'affaire Lyhanna a convaincu le gouvernement d'inscrire l'examen d'une proposition de loi dite « intégrale » contre les violences sexuelles et sexistes à l'Assemblée nationale. Le texte défendu par la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez comporte des dispositions relatives à la justice mais aussi à la santé ou à l'éducation. De manière plus générale, tandis que la droite fait de l'équilibre budgétaire un axe central de la campagne présidentielle, la gauche entend, elle, placer ces services publics au cœur des débats, dans le sillage de ceux qui se mobilisent pour leur défense.

Insoumis, écologistes et communistes voudraient prendre le relais de collectifs, d'associations d'usagers ou de syndicats en proposant l'augmentation du nombre de fonctionnaires, le développement des services de proximité, la création de pôles publics dans différents secteurs (transports, banque, etc.), une Sécurité sociale intégrale… Pourtant ceux qui, un peu partout sur le territoire, interpellent l'État ne veulent pas tous plus d'État. Ou, en tout cas, de l'État que la gauche tend parfois à idéaliser.

Historiquement, le rapport mobilisé à la puissance publique a d'abord revêtu la forme de révoltes liées au prix de la nourriture et de rébellions contre les ponctions fiscales : soulèvements des croquants du Quercy contre la gabelle (1624) ou de ceux du Périgord contre une taxe sur le vin (1637), révolte du papier timbré en Bretagne (1675). Ces mouvements ciblent des décisions telles que les réquisitions de grains qui privent les paysans du fruit de leurs récoltes. L'injustice de l'impôt est d'ailleurs l'un des éléments moteurs de la révolution de 1789.

Dans un monde encore très rural, paysans et petits indépendants constituent le fer de lance des rébellions contre la puissance publique ; une forte solidarité territoriale les unit face à la domination à distance exercée depuis Paris. Ces résistances s'inscrivent dans la continuité des charivaris qui vouent le dépositaire de l'autorité politique (député, préfet ou sous-préfet) à la vindicte populaire. D'autres formes de mobilisation visent le pouvoir de normalisation de l'État. Lors de la guerre des Demoiselles (1829-1832) contre le code forestier de 1827, les valléens du Couserans (Ariège) se déguisent en femmes pour harceler les gendarmes et s'opposer à toute appropriation de leur forêt (1).

Interlocuteur et adversaire

Après la révolution de 1848, la création par le gouvernement provisoire de l'impôt des 45 centimes (correspondant à une hausse exceptionnelle de 45 % des contributions directes) suscite une nouvelle révolte fiscale contre une mesure suspectée d'avantager les villes. Mais, jusqu'au milieu du XIXe siècle, chaque mobilisation se déroule là où se produit l'injustice. La contestation se déplace de l'échelle locale au niveau national avec le désenclavement des campagnes : à la différence des précédents mouvements, qui se contentaient de rejeter l'impôt, la révolte des vignerons du Midi en 1907 interpelle la République pour qu'elle intervienne face à la crise de surproduction du vin et garantisse une juste répartition des prélèvements sur tout le territoire (2).

En 1919, au terme de la première guerre mondiale, l'État accorde au mouvement social les lois sur les conventions collectives de travail ou la journée de huit heures. Le recours à la manifestation pour exiger de la puissance publique une amélioration des conditions de vie se banalise alors par le biais de défilés de plus en plus régulés et codifiés.

Les mobilisations de mai et juin 1936 installent durablement le gouvernement et l'administration comme acteurs incontournables de la relation de travail. Si les occupations d'usine visent d'abord à créer un rapport de forces favorable face aux employeurs, les mesures adoptées à la suite des accords de Matignon — hausse des salaires, limitation de la durée du travail, conventions collectives, création de délégués d'atelier — répondent à la demande de mettre fin au paternalisme et à l'arbitraire patronal. Le contrat cesse de n'être le fruit que d'une négociation interpersonnelle. Il voit son contenu garanti par la loi. À la Libération, à travers la réglementation publique des salaires, imposée par les ministres Alexandre Parodi puis Ambroise Croizat, l'État devient à la fois le tiers de confiance et l'instance d'arbitrage, notamment à l'occasion de chaque renouvellement des conventions collectives.

Plusieurs raisons expliquent les grandes grèves qui débutent en 1947. L'une des principales tient à la demande d'amélioration du niveau de vie adressée à la puissance publique, dans un contexte de blocage des salaires et de pénuries de ravitaillement. Près de deux millions de grévistes sont recensés, essentiellement parmi les cheminots, les mineurs, les métallurgistes, les dockers et les travailleurs de la chimie, avec souvent des affrontements d'une grande violence (3) : alors que le statut des mineurs de 1946 avait été salué comme un véritable progrès social, sa remise en cause à peine deux ans plus tard déclenche la colère des travailleurs concernés, qui s'estiment rejetés par les autorités. Et la férocité de la répression conforte ce sentiment.

Deux décennies plus tard, Mai 68 déferle sur tout le territoire, pour constituer l'État à la fois en interlocuteur et en adversaire. D'un côté, la grève ouvrière généralisée renforce le pouvoir syndical et relance l'aspiration à une régulation du capitalisme par la puissance publique. Les accords de Grenelle entérinent d'ailleurs d'importantes avancées, comme la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise. De l'autre, le mouvement de Mai, dans son versant étudiant, apparaît comme une « crise du consentement à l'ordre établi » (4), aux normes et aux institutions étatiques. Ainsi coexistent deux aspirations : une demande de davantage de protections et une volonté de s'émanciper de la tutelle des institutions.

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Damir Radović. – « Méduse », 2023
© ADAGP, Paris, 2026 © Damir Radović

La relation à la puissance publique des paysans se transforme également après la seconde guerre mondiale. Touchés par les crises de surproduction, les exploitants se tournent de plus en plus souvent vers elle pour demander des aides. Après la suppression de l'indexation des prix agricoles en 1958, les petits exploitants se mobilisent contre une politique de développement de l'agriculture productiviste, comme en témoigne la révolte paysanne qui éclate en juin 1961 en pays bigouden (Finistère) : renouant en apparence avec les jacqueries paysannes (urnes brûlées, barrages de routes et affrontements violents), elle marque en réalité l'avènement d'une stratégie syndicale consistant à négocier avec la puissance publique pour cogérer la politique agricole (5).

Les années 1970 clôturent un cycle au cours duquel le rapport mobilisé à l'État s'est partagé entre une tendance à s'opposer à l'ordre social qu'il promeut et la volonté de bénéficier de sa protection face aux effets du marché. Le quadrillage du territoire par un certain nombre d'institutions a progressivement encastré les services publics dans la vie quotidienne des populations, avec une particularité en France : cette présence localisée s'accompagne d'une domination à distance s'exerçant depuis un lieu où se concentrent les pouvoirs politique, économique et culturel — Paris, la capitale de tous les capitaux.

À la fin du XXe siècle, le même rapport mobilisé évolue cette fois, en réaction aux multiples dégradations du modèle social, puis face au recul des services publics. Longtemps la protection sociale a fonctionné sans que ses bénéficiaires aient véritablement conscience de son importance. Sa remise en question au nom de l'équilibre des comptes en fait un enjeu de mobilisation. Avec un moment fort : les grèves massives de l'hiver 1995 contre le plan de restructuration de la « Sécu » et contre la fin programmée des régimes spéciaux de retraite. Le gouvernement doit retirer le volet du projet sur les pensions. La très grande popularité du mouvement révèle surtout l'importance de l'attachement au service public, devenu un véritable marqueur de la culture politique nationale.

Une certaine résignation

En 2003, le projet d'aligner la durée de cotisation des fonctionnaires sur celle du privé déclenche de nouvelles manifestations colossales, avec deux millions de personnes dans la rue au plus fort du mouvement. Face à ce qui s'apparente à une « révolution conservatrice » présentant des conquêtes comme des archaïsmes et les règles libérales comme l'aboutissement du progrès et de la raison (6), ces mobilisations révèlent un attachement à un système de protections ainsi qu'à des statuts simultanément remis en cause. Tout se passe comme si la confiance dans la pérennité du contrat social avait été trahie par un État qui aurait décidé de changer les règles de façon unilatérale, en faisant abstraction des sacrifices passés et en rendant plus incertain l'avenir.

Dans la durée néanmoins, l'incapacité de ces mobilisations à contrer des réformes induisant une hausse des prélèvements ou une baisse des prestations engendre une certaine résignation, tout à fait manifeste face aux déremboursements des soins ou aux attaques contre l'assurance-chômage. Ces remises en cause, et le découragement qui les accompagne, ont fait évoluer le langage de la contestation, de la conquête de nouveaux droits à la défense d'acquis existants ; elles ont aussi entériné une nouvelle forme de rapport à l'État, cette fois centré sur la défense des services publics.

À la différence des réformes du système de protection sociale, les fermetures de ces services ne résultent pas de brutaux changements législatifs. Elles interviennent de façon insidieuse. Leur ampleur se mesure sur le long terme. Entre 1980 et 2015, les perceptions (ou centres) des impôts ont disparu dans 32 % des communes, les gendarmeries dans 14 % d'entre elles, les maternités dans près de la moitié (45 %) et les écoles primaires dans un quart (24 %) (7). Cette lente désertification fait naître un sentiment d'injustice territoriale d'autant plus fort que les suppressions de telle ou telle administration apparaissent comme des décisions arbitraires prises par des instances lointaines sans aucun contact avec les réalités locales.

La refonte de la carte militaire en 2008 a conduit le pouvoir central à privilégier une ville plutôt qu'une autre en y maintenant une caserne, sans que ces choix aient fait l'objet d'un débat public préalable. Commercy a ainsi perdu près de neuf cents emplois à la suite de la suppression du 8e régiment d'artillerie, auxquels il faut ajouter la disparition de centaines d'emplois induits ; jadis vouée à la cause militaire, cette commune de la Meuse deviendra, quelques années plus tard, un point de ralliement des « gilets jaunes ». L'absence de consultation a aussi caractérisé la réforme de la carte judiciaire mise en œuvre la même année 2008. De nombreuses villes, petites et moyennes, ont alors perdu du jour au lendemain le statut symbolique que leur conférait la présence d'un tribunal.

La défense des services publics débouche rarement sur de grandes manifestations, même à l'occasion de suppressions programmées à l'échelle du pays, comme dans les cas de la refonte des cartes militaire et judiciaire. Malgré quelques grands défilés parisiens, le mouvement des « gilets jaunes » (qui revendiquait des services publics de qualité autant qu'il critiquait la fiscalité) s'est essentiellement caractérisé par une relocalisation du politique autour des ronds-points. À cet égard, la généralisation de l'utilisation d'Internet ou des réseaux sociaux n'a pas seulement contribué à la raréfaction des lieux de sociabilité, elle facilite aussi ces mobilisations locales. Mais avec des succès variables selon les territoires et, surtout, selon les services concernés.

Souveraineté territoriale

Une suppression de centre des finances publiques ou de tribunal engendre rarement des protestations au-delà des personnels qui y travaillent. En revanche, les fermetures de gares, d'écoles, de bureaux de poste, d'hôpitaux ou de maternités suscitent davantage de manifestations. À l'annonce de la fermeture de l'un de ces services, la contestation peut prendre des formes très diverses : cortèges, rassemblements, banderoles placées devant les sites hospitaliers et à l'entrée des villes, organisation de débats, blogs, référendums improvisés ou recours au tribunal administratif. Si elle peut impliquer des syndicalistes ou des militants de gauche pour qui l'enjeu reste la poursuite d'un combat partisan, on y retrouve d'autres profils : des habitants qui, comme cet ancien maire d'un village du Grand Est, soutiennent les services publics au nom de la survie de leur territoire — « Nous arrivons à une désertification. Nous avons encore la chance d'avoir un médecin et une petite épicerie. Les habitants de nos campagnes n'ont plus de services publics. Et, bien sûr, maintenant, c'est le tour de l'hôpital. On se sent paumés… » ; mais aussi ceux, souvent des femmes, qui défendent ces services au nom de la qualité de leur accueil et de leur capacité à s'occuper de chaque personne dans sa singularité (8).

Ainsi composés, ces mouvements tendent à se fédérer autour d'un enjeu de souveraineté territoriale. Le départ des services publics précède souvent celui des commerces et activités de proximité (le cabinet médical puis le café, la banque ou la boulangerie). Le sentiment de perte de contrôle sur son propre lieu de vie se trouve redoublé : d'un côté, il progresse à mesure que les services publics se déplacent dans des pôles plus éloignés ; de l'autre, il est accentué par la multiplication de décisions prises dans des instances administratives ou politiques éloignées des lieux concernés. Avec une dimension symbolique supplémentaire pour les maternités. La naissance dans une ville est inscrite dans l'état civil des personnes et constitue un marqueur fort du lieu d'origine. Les collectifs constitués pour le maintien de maternités ont d'ailleurs été plus souvent victorieux, comme à Carhaix en 2008 : la mobilisation massive d'élus, de syndicats de salariés et d'habitants a conduit à l'abandon du projet de rattachement à l'hôpital de Brest. La composition sociale de ces collectifs ainsi que leur capacité à peser sur les rapports de forces locaux peuvent s'avérer déterminantes pour leur réussite.

Les métropoles ont, elles, plutôt bénéficié de la fusion des administrations. « À Dunkerque, on a la pollution ; à Lille, ils ont l'hôpital », nous expliquait un ouvrier d'Arcelor. Et un contribuable de La Souterraine gagnant 2 000 euros par mois acquitte, de fait, autant d'impôts que son semblable d'Auxerre — qui a, lui, accès à tous les services publics. Les grandes villes ont, pour autant, elles aussi été le théâtre de mobilisations, autour de la gestion de l'eau et, là encore, d'une volonté collective de se réapproprier le territoire où l'on vit. L'augmentation des prix, la dégradation des services et la montée en puissance du péril environnemental ont favorisé la constitution d'associations. En s'alliant avec des élus, elles ont obtenu que la gestion de l'eau potable redevienne la prérogative d'une autorité publique (Grenoble en 2000, Paris en 2010 ou encore Nice en 2014). Néanmoins, ces formes de politisation n'expriment pas non plus une confiance aveugle. Plutôt la croyance que la puissance publique sera moins indifférente que le privé aux enjeux de prix, ou environnementaux.

Tandis que la défense des services publics continue d'occuper une place centrale parmi les revendications des partis de gauche, la prise en compte de ses formes concrètes comme des profils de ceux qui s'y impliquent incite donc à nuancer sa dimension idéologique, voire sa portée politique. En mettant en avant leur ancrage territorial comme un gage de neutralité, ces mobilisations entendent surtout rassembler de façon large, mais s'empêchent du même coup de peser au-delà d'un espace circonscrit. Si elles ont d'autant plus de chances de se développer qu'elles se présentent comme un enjeu de survie pour le territoire, cette dimension locale rend improbable la construction d'un mouvement qui se déploierait à l'échelle nationale.

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Damir Radović. – « Image en lutte », 2023
© ADAGP, Paris, 2026 © Damir Radović

Du reste, loin d'être le produit d'une adhésion inconditionnelle à l'État, ces mouvements entretiennent un rapport équivoque à la puissance publique : d'un côté, un attachement affiché aux agents de première ligne et aux dispositifs de protection qui leur sont associés ; de l'autre, une défiance manifeste, voire une hostilité déclarée, à l'égard de la noblesse d'État et des autorités éloignées. La dématérialisation n'a fait qu'accentuer ce sentiment de dépossession, avec toutefois des effets différents selon la position dans l'espace social. Les catégories supérieures s'accommodent certes du repli des services en parvenant à les faire fonctionner à distance. Mais les classes moyennes et populaires les considèrent, elles, comme des entités inhumaines au bénéfice des autres, les assistés, les immigrés. Le Rassemblement national (RN) s'emploie depuis longtemps à politiser cette « révolte du ressentiment » dont parlait déjà Pierre Bourdieu.

À tout cela s'ajoute le désenchantement de ceux qui font fonctionner au quotidien le service public, sur lequel le RN capitalise aussi. Le soutien aux candidats de ce parti est ainsi passé de 9 % en 2007 à 28 % en 2022 parmi les agents de la fonction publique d'État, de 12 % à 36 % chez les agents territoriaux (9). La dégradation des conditions de travail et la conviction de ne plus être ni compris ni protégés par leur hiérarchie ont nourri la défiance à l'égard de la puissance publique. Ce sentiment pourrait expliquer le revirement vers des mouvements politiques valorisant l'autorité d'un État fort d'un électorat historiquement ancré à gauche. D'autant plus que les mobilisations organisées par les fonctionnaires de terrain et leurs organisations syndicales pour s'opposer à la « destruction d'une civilisation associée à l'existence du service public » (10) ont été nombreuses mais très peu entendues.

Les grands médias accordent davantage de considération, à celles d'une haute fonction publique (diplomates, magistrats…) longtemps indifférente aux effets du grand démantèlement sur les agents et les usagers (11). Si certains cadres supérieurs du public n'ont pas hésité à tirer parti individuellement des transformations de l'État, d'autres tentent désormais de résister à sa remise en cause généralisée, par exemple au sein de Nos services publics. Créé en avril 2021, ce collectif publie des rapports pour « retrouver le sens qui fonde le service public et ses missions au quotidien ». Sa plus récente enquête, réalisée auprès de plus de vingt mille agents, montre que le rationnement des moyens comme la dégradation des conditions de travail accentuent le hiatus entre la conviction de n'avoir plus les moyens d'accomplir sa mission et le refus de se satisfaire de cet empêchement (12).

Les pouvoirs publics, eux, s'emploient à éteindre les conflits autour de l'avenir des services publics, en arguant que leur redéploiement correspondrait aux évolutions des nouvelles technologies, ou que leur concentration dans les grandes métropoles serait gage de plus grande qualité. Parallèlement, ils ont fait droit à la mobilisation des classes dominantes : ainsi, pour s'approprier des missions d'intérêt général en lieu et place de l'État, la philanthropie se développe. Elle permet aux ménages fortunés, ou aux entreprises, de s'acquitter de leurs obligations fiscales en choisissant des causes à financer. Entre l'adoption en 2003 de la loi dite « Aillagon » — du nom de M. Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture de Jacques Chirac (2002-2004) — et 2023, le nombre de mécènes individuels a été multiplié par trois, passant de 1,3 à 5,4 millions, et le montant des dons déclarés par les entreprises quasiment par huit (13). En facilitant cette forme de solidarité privée — promue par des lobbys comme Admical (14) —, les gouvernants font d'une pierre deux coups : ils entérinent la réduction des dépenses publiques et satisfont la revendication des plus riches de pouvoir gérer la société au nom du « bien commun », en lieu et place d'une action publique financée par l'impôt.

Retour des œuvres sociales ?

Le 2 juillet 2026, au terme d'une cérémonie à l'hôtel des Invalides, M. Bernard Arnault a ainsi officialisé un don de 50 millions d'euros à l'École polytechnique, comblant de joie le premier ministre. « Il faut décloisonner le civil et le militaire, le privé et le public, et non ressusciter les vieilles querelles », a alors déclaré M. Sébastien Lecornu. Le brouillage de la frontière entre public et privé apparaît comme le meilleur moyen d'invisibiliser les renoncements du premier. Lorsqu'elle est tournée vers de grandes causes consensuelles, comme la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris après l'incendie de 2019, la philanthropie peut devenir un moyen de souligner les insuffisances de l'administration : derrière la volonté de remplacer l'impôt par une contribution volontaire, il y a la conviction que l'État gère mal l'argent qu'il prélève et que ceux qui sont au plus près du terrain économique savent mieux le dépenser. La philanthropie se tourne aussi de plus en plus souvent vers le financement d'œuvres dites « sociales », couvrant des domaines tels que l'éducation, la formation, l'insertion professionnelle ou la lutte contre la pauvreté. À la différence des services étatiques accessibles à tous les publics, cette forme de paternalisme cible les « pauvres méritants », ainsi incités à se démarquer des fractions les plus précarisées des classes populaires — et à nourrir une défiance plus grande encore à l'égard de l'État et de sa légitimité à redistribuer les richesses.

La mise en faillite des services publics et la fuite en avant pour confier leurs missions au privé rendent d'autant plus impérieuses les mobilisations pour leur avenir. Mais, en France, ce rapport mobilisé à l'État a donc toujours été marqué par son ambivalence, partagé entre une demande toujours très forte pour bénéficier de sa protection et une volonté de s'émanciper de la puissance publique, ainsi que par le ressentiment né d'un centralisme étatique vieux de plusieurs siècles. À cela se combine aujourd'hui, au sein de larges secteurs de la population, la défiance envers une autorité étatique dans laquelle on ne croit plus, ou on ne se reconnaît plus. Y compris au sein même de l'administration, chez des agents qui ont pourtant vocation à incarner et à défendre l'intérêt général.

La gauche aurait donc tort de croire qu'il suffit de brandir la défense des services publics dans un geste de générosité de la capitale en faveur des zones déshéritées. Il paraît impossible de construire un projet qui puisse rallier les classes populaires rurales, les minorités discriminées et toutes les catégories déçues par la puissance publique sans prendre la peine de réenchanter l'État. D'abord, bien sûr, en restaurant la justice fiscale et en relégitimant la cotisation sociale, mais aussi en rendant davantage visible tout ce que fait la puissance publique et que la population trop souvent ignore — par exemple le financement de 75 % des dépenses d'éducation et de 80 % de l'offre de soins… Ce réenchantement commande, aussi, d'en finir avec les choix systématiquement dictés aux territoires par Bruxelles, Paris ou les métropoles régionales, en inventant de nouvelles formes de délibération, comme le revendiquaient les « gilets jaunes ». Pour démocratiser, vraiment, les choix qui touchent à l'avenir des services publics.

Voir en ligne : /2026/10/SPIRE/70063

(1) Peter Sahlins, The War of the Demoiselles in Nineteenth-Century France, Harvard University Press, Cambridge, 1994. Selon une autre hypothèse, le nom de la révolte ferait référence aux fées pyrénéennes, les hadas, auxquelles les paysans attribuaient les attaques. Cf. Isaure Gratacos, Fées et gestes. Femmes pyrénéennes : un statut social exceptionnel en Europe, Privat, Toulouse, 1987.

(2) Charles Tilly, La France conteste, de 1600 à nos jours, Fayard, Paris, 1986. Cf. aussi Nicolas Delalande, Les Batailles de l'impôt. Consentement et résistance de 1789 à nos jours, Seuil, Paris, 2014.

(3) Marion Fontaine et Xavier Vigna, « La grève des mineurs de l'automne 1948 en France », Vingtième Siècle, vol. 1, n° 121, Paris, 2014.

(4) Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti et Bernard Pudal (sous la dir. de), Mai-juin 1968, Éditions de l'Atelier, Paris, 2008.

(5) Nathalie Duclos, Les Violences paysannes sous la Ve République, Economica, Paris, 1998.

(6) Pierre Bourdieu, « Le mythe de la mondialisation et l'État social européen », dans Contre-feux, Raisons d'agir, Paris, 1998.

(7) Aleksandra Barczak, Thibault Courcelle, Mohamed Hilal et Aurelio Labat « Présence des services dans les territoires : quelles évolutions et représentations ? », dans Thibault Courcelle, Ygal Fijalkow et François Taulelle (sous la dir. de), Égalité, accessibilité, solidarité : les renoncements de l'État. Services publics et territoires ruraux, Le Bord de l'eau, Carignan-de-Bordeaux, 2024.

(8) Joseph Hivert et Alexis Spire, « Face au retrait de l'État. La valeur territoriale des ressources politiques dans les mobilisations pour les services publics », Politix, vol. 35, n° 137, Paris, 2022.

(9) Luc Rouban, La Vraie Victoire du RN, Presses de Sciences Po, Paris, 2022.

(10) Pierre Bourdieu, « Contre la destruction d'une civilisation », dans Contre-feux, op. cit.

(11) Lire Simon Arambourou et Grégory Rzepksi, « La réforme dévore ses enfants », Le Monde diplomatique, décembre 2022.

(13) Sonia de La Provôté et Colombe Brossel, « Rapport sur les mécanismes de financement des politiques publiques par des organismes, sociétés ou fondations de droit privé » (PDF), n° 860, Sénat, Paris, enregistré le 7 juillet 2026.

(14) Lire Johan Popelard, « Joies troubles du mécénat », Le Monde diplomatique, janvier 2013.

À São Paulo, les sans-terre à la conquête des populations urbaines

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

Au cœur de São Paulo, l'immense parc Água Branca s'anime en cette matinée ensoleillée de fin de semaine. Joggeurs et parents avec poussettes se pressent autour de stands de bananes, de mangues, de chocolats et de noix de cajou. Ces produits sont proposés par des centaines de paysans du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), arrivés de tout le pays quelques jours plus tôt. Depuis sa fondation, en 1984, les quelque deux millions de membres revendiqués de l'organisation militent pour une réforme agraire au Brésil, en occupant des terres pour les cultiver jusqu'à obtenir leur régularisation par l'État.

« J'ai vendu beaucoup de goyaves ! » Derrière son étal, Mme Jacqueline Souza est satisfaite. L'agricultrice a enduré deux jours de bus pour rejoindre la mégapole. Elle vit et produit depuis dix-huit ans dans une ferme située dans l'État de Pernambouc, à plus de deux mille kilomètres de São Paulo, dans le nord-est du pays. Comme les autres militants présents ce jour-là, elle n'a pas entrepris un tel voyage seulement pour écouler ses fruits et légumes.

Lancée en 2015, la Foire nationale de la réforme agraire du MST attire des centaines de milliers de visiteurs à chaque édition. Le mouvement rural s'appuie sur cet événement pour sensibiliser les citadins à sa cause et engranger leur soutien au cœur du poumon économique et financier du Brésil. « Beaucoup de gens pensent que les sans-terre sont des vagabonds, alors que nous travaillons et produisons sur les terres que nous occupons. Il est donc important de montrer au plus grand nombre notre réalité », explique Mme Souza.

Selon le dernier recensement de l'Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) (1), 1 % des propriétaires terriens détiennent 47,6 % de la superficie rurale du pays. Pourtant, malgré ces inégalités foncières criantes, le MST est loin de faire l'unanimité. Un sondage publié par deux médias de droite, Crusoé et O Antagonista, affirme ainsi que 66 % des Brésiliens s'opposeraient aux revendications de l'organisation (2).

Mouvement criminel contre la propriété privée

La mauvaise image du MST est la conséquence de campagnes de dénigrement systématiques, orchestrées par l'extrême droite. Soutenu par le secteur de l'agro-industrie, qui pèse un quart du produit intérieur brut (PIB) brésilien et s'appuie sur un puissant lobby au sein du Congrès (Chambre des députés et Sénat) (3), ce courant politique dépeint les sans-terre en mouvement criminel menaçant la propriété privée. Un discours largement relayé par les médias nationaux.

Même le New York Times fait sien ce récit. Le 30 avril 2023, le quotidien titrait : « Si vous n'exploitez pas votre terre, ces marxistes pourraient vous la prendre (4) ». En réalité, les occupations du mouvement se fondent sur la loi. Ses membres ciblent uniquement des parcelles éligibles aux critères d'expropriation publique définis par l'article 184 de la Constitution. Ce dernier dispose que l'État peut « procéder à l'expropriation », à des fins de réforme agraire, de « biens ruraux qui ne remplissent pas leur fonction sociale » — c'est-à-dire des terres insuffisamment productives, qui ne respectent pas les droits des travailleurs ou ne garantissent pas la préservation des ressources naturelles (5).

En campagne électorale, l'ancien président d'extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2023) avait même qualifié les sans-terre de « marginaux qui doivent être traités comme des terroristes », encourageant les propriétaires terriens à « se défendre » armes à la main. « Ils [les membres du MST] envahissent [une propriété]  ? Alors on ouvre le feu ! », avait-il lancé (6). Selon la Commission pastorale de la terre (CPT), créée sous la dictature militaire par la Conférence nationale des évêques du Brésil, soixante-quatre membres de l'organisation ont été tués depuis 1985 au cours de conflits agraires (7).

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

« Confrontés à d'énormes intérêts politiques et économiques, ainsi qu'à de puissants pouvoirs médiatiques et idéologiques, nous avons compris une chose : nous ne réussirons pas à imposer la réforme agraire sans alliances avec de larges secteurs des classes ouvrière et moyenne », analyse M. Gilmar Mauro, coordinateur national du MST. Le dirigeant est convaincu que « la lutte pour la terre se mène à la campagne, mais se gagne en ville ».

À plus petite échelle, la foire de São Paulo se décline dans plusieurs États du pays. Le mouvement a également ouvert, depuis 2016, des points de vente pour ses produits agricoles dans vingt-quatre villes, parmi lesquelles Brasília, Porto Alegre et Rio de Janeiro. Dans certaines métropoles, les militants livrent des paniers à domicile et organisent des visites pour leurs clients dans les assentamentos rurais (« implantations rurales »). Ainsi, ils peuvent découvrir comment les paysans vivent, s'organisent et cultivent la terre.

Lors de la pandémie de Covid-19, le MST a également organisé des récoltes collectives pour les quartiers populaires. Dans ces zones, la faim s'était dramatiquement aggravée en raison de la gestion désastreuse de la crise sanitaire par le gouvernement Bolsonaro. Entre le premier trimestre 2019 et la fin 2021, le nombre de Brésiliens touchés par l'insécurité alimentaire a bondi de 25,6 millions à 29,2 millions, d'après une étude de la Fondation Getulio Vargas (8).

Le plus grand producteur de riz bio d'Amérique latine

Pour M. Mauro, mobiliser autour de l'alimentation est plus efficace que la « pratique classique des rassemblements de la gauche, avec une sono installée sur un camion, une estrade et des personnes qui prennent la parole, car tout le monde s'en est lassé ». Il estime que « les problèmes climatiques et sanitaires causés par l'agro-industrie rendent la jeunesse plus sensible à l'agroécologie ». La promotion de ce modèle agricole fait figure de priorité pour le mouvement depuis son congrès de 2014. Le MST est ainsi devenu le plus grand producteur de riz bio d'Amérique latine. Une orientation en phase avec l'opinion : aujourd'hui, 79 % des Brésiliens se déclarent très préoccupés par les aliments ultra-transformés, et 72 % d'entre eux s'inquiètent de l'usage massif des pesticides par l'agro-industrie (9).

La stratégie du mouvement porte ses fruits. D'une édition à l'autre, la popularité de la foire grandit. En 2015, la première édition avait attiré 150 000 visiteurs, soit moitié moins qu'en 2025 (10). Les stands séduisent bien au-delà des partisans du MST. « Je trouve ce marché sensationnel ! », s'enthousiasme Mme Maria Gomes. Venue avec son mari, cette esthéticienne découvre pour la première fois l'événement. Son sac déborde de farine de maïs et de miel. « Je ne soutiens pas les occupations du MST, confie-t-elle. Mais ici, je vois leur action sous un autre angle. Manger “naturel” et préserver ma santé est prioritaire. C'est pourquoi je pense que nous devons valoriser ces petits producteurs qui travaillent dur. »

L'aspiration des citadins à mieux se nourrir rapproche le MST de ces populations. Le mouvement séduit également de nouveaux publics grâce à la culture. « Au MST, nous accordons beaucoup de valeur à ce que nous appelons la “mystique”, c'est-à-dire la fête, la musique, la joie, les spectacles et les traditions de chaque région. Cela occupe une place centrale dans nos activités et nos mobilisations », explique Mme Marina dos Santos. Ancienne dirigeante du mouvement, elle a été élue députée à l'Assemblée de l'État de Rio de Janeiro en 2022 sur les listes du Parti des travailleurs (PT). Pour elle, « ces pratiques culturelles fédèrent au-delà des appartenances sociales ».

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

Chaque événement organisé par le MST combine vente des produits du mouvement, concerts, débats politiques, rencontres avec des intellectuels engagés… Les thèmes abordés s'inscrivent au cœur des mobilisations militantes : environnement, droits des LGBTQ +, féminisme, éducation, santé, logement, etc. « Le MST diversifie les sujets sur lesquels il se positionne et son répertoire de luttes. Il combat ainsi les discours qui cherchent à le réduire à une organisation dont le seul but serait de s'approprier indûment des biens privés », explique Joana [Tereza Vaz de] Moura, spécialiste du mouvement à l'université fédérale de l'État du Rio Grande do Norte (UFRN).

Ainsi, le MST s'impose de plus en plus comme un espace de contre-culture, capable d'attirer vers lui des sympathisants initialement peu sensibles à la revendication agraire. « Soutenir le mouvement devient un marqueur politique et culturel, et finit par incarner une certaine posture contre-hégémonique dans la société », analyse la chercheuse. En témoigne, surtout à Rio de Janeiro et à São Paulo, la popularisation de la casquette rouge emblématique du mouvement.

Portant son emblème — une carte du Brésil verte sur laquelle se découpe un couple de paysans, machette brandie en signe de lutte —, ce couvre-chef a conquis la jeunesse urbaine. Il se repère fréquemment dans les cercles de samba, les lieux culturels et les bars branchés.

Criminalisation par la droite et l'extrême droite

Si cette stratégie étend l'influence du MST au-delà des campagnes, elle n'a, pour l'heure, pas donné de résultats politiques. Malgré le retour au pouvoir M. Luiz Inácio Lula da Silva (dit « Lula ») en 2023, un allié historique des sans-terre, le mouvement se heurte aux mêmes difficultés pour faire aboutir ses revendications. Le président de gauche doit composer avec un Congrès majoritairement acquis à l'agro-industrie et à l'extrême droite, l'obligeant à de constantes concessions. « Les ressources destinées à la réforme agraire sont dérisoires », déplore ainsi M Mauro.

En 2025, le budget alloué aux acquisitions et expropriations foncières a plafonné à 406 millions de reais (environ 64 millions d'euros). Un montant dérisoire face aux besoins. L'Association brésilienne pour la réforme agraire (ABRA) estime en effet qu'il faudrait 6,5 milliards de reais (environ 1 milliard d'euros) afin d'installer dignement les 122 000 familles qui campent toujours dans une grande précarité (11).

Par ailleurs, le président « Lula », qui brigue un quatrième mandat face au sénateur Flávio Bolsonaro, le fils aîné de M. Jair Bolsonaro, n'a rien pu faire pour empêcher la criminalisation du MST par la droite et l'extrême droite.

Dès la première année de son mandat, le 17 mai 2023 précisément, les représentants de l'agro-industrie au sein du pouvoir législatif ont lancé une commission d'enquête parlementaire sur de prétendus financements irréguliers liés aux occupations du mouvement. Le rapport des parlementaires exigeait la mise en examen de dix personnes et qualifiait le MST de « faction criminelle ». L'initiative s'est toutefois soldée par un échec quelques mois plus tard, en septembre.

Faute de quorum, le document n'a jamais été soumis au vote. Pourtant, ses rédacteurs ont atteint leur but : le discrédit qu'ils ont jeté sur le mouvement auprès de l'opinion publique a contribué à dissuader le gouvernement de mettre en œuvre une politique ambitieuse de répartition des terres.

Voir en ligne : /2026/10/CORREA/70053

(1) « Censo agropecuário 2017 », site de l'Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE).

(2) Duda Teixeira, « 66 % dos brasileiros são contra o MST », Crusoé, 19 avril 2025.

(3) Le Front parlementaire de l'agriculture et de l'élevage (Frente Parlamentar da Agropecuária, FPA) revendique 345 sièges sur 594 au Congrès (297 députés et 48 sénateurs), site du FPA.

(4) Jack Nicas, « If you don't use your land, these Marxists may take it », The New York Times, New York, 30 avril 2023.

(5) Constitution fédérale brésilienne, site de la présidence de la République.

(6) Jeferson Ribeiro, « Bolsonaro quer tipificar invasão de propriedade por MST e MTST como prática terrorista », O Globo, Rio de Janeiro, 21 mai 2018 ; lire aussi Anne Vigna, « Retour de la violence politique au Brésil », Le Monde diplomatique, mai 2018.

(7) « Massacres no campo », site de la Commission pastorale de la terre (CPT).

(8) Marcelo C. Neri, « Insegurança Alimentar no Brasil : Pandemia, Tendências e Comparações Globais », site de la Fondation Getulio Vargas, mai 2022.

(9) « Voz do Consumidor 2025 », étude de la société d'expertise-conseil PwC Brasil, septembre 2025.

(10) « Feria del MST atrajo 170 mil personas a São Paulo », Brasil de Fato, São Paulo, 7 mai 2017.

(11) « A urgência da Reforma Agrária no Brasil », site du Mouvement des sans-terre (MST), 18 juillet 2025.

Sandis-khor

15 September 2026 at 18:04
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Désigne celui ou celle qui boit de la Sandis, une marque de jus de fruits bon marché distribuée gratuitement dans les manifestations organisées par les autorités. Personne perçue comme soutenant le pouvoir par opportunisme. Équivalent de l'expression arabe « khobziste », de khobz (« pain »), qui fait référence à ceux qui soutiennent le régime pour pouvoir manger.

Voir en ligne : /mav/209/A/69950

La jeune fille et le pilote

By: H. T.
15 September 2026 at 18:04
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En fin d'après-midi, trois amis passent me prendre pour aller dans un centre commercial. Ce 9 janvier, le froid est bien installé sur Ispahan. Les nuits deviennent glaciales. Le réseau téléphonique et Internet fonctionnent mal, mais cela ne nous inquiète pas particulièrement. Ce genre de perturbation n'est pas rare près de notre base militaire.

Dans le parking du centre commercial, alors que nous approchons de notre voiture, un bruit étrange attire mon attention : un gémissement étouffé. Derrière un véhicule se trouve une jeune fille d'à peine 16 ou 17 ans, adossée au mur. La douleur déforme son visage. Ses cheveux sont en désordre et ses yeux injectés de sang. Les taches qui couvrent son manteau noir donnent l'impression qu'elle a reçu un seau de peinture. Ses gémissements sont presque insoutenables.

Je m'approche :

— Ma sœur, qu'est-ce qui t'arrive ? Es-tu blessée ? Laisse-moi appeler quelqu'un pour t'aider.

Elle me supplie :

— Non… Ne dites rien… Ils vont me prendre…

Mes amis nous rejoignent. L'un d'eux me regarde :

— Tu ne sais pas ? Il y a eu des manifestations aujourd'hui.

La jeune fille raconte avec difficulté que les forces de sécurité l'ont visée avec des fusils projetant des billes de peinture, afin d'identifier ultérieurement les manifestants. Elle est persuadée qu'on la recherche.

Mon ami refuse qu'on la ramène chez elle.

— Nous sommes militaires. C'est ma voiture. S'ils nous arrêtent, on est finis.

Quand elle comprend que nous sommes militaires, sa peur devient encore plus visible. Son visage pâlit. Elle remonte le bas de son pantalon pour nous montrer les impacts de plombs et de projectiles sur sa jambe.

— J'ai eu tort… Je ne recommencerai plus… Je vous en prie…

Mes amis veulent partir au plus vite. Ils ont raison. Chaque minute accroît le danger. Ils montent dans la voiture et m'appellent.

Elle refuse qu'on lui commande un taxi.

— Il me livrera aux autorités.

Puis elle me regarde.

— Va-t'en, mon frère. Merci pour tout.

Son accent d'Ispahan me brise le cœur.

En la laissant seule, j'abandonnerai non seulement une gamine blessée et terrifiée, mais aussi une part de mon pays. J'ai prêté serment de défendre tous les Iraniens.

Je lui donne mon manteau et je jette le sien à la poubelle. Puis nous sortons du centre commercial. Je lui achète un foulard et nous commençons à marcher. La ville a changé de visage. Partout, des forces de l'ordre occupent la rue. Je transpire malgré le froid. À chaque contrôle, j'essaie de paraître naturel. Je salue les agents. Une fois, je leur explique même que je suis militaire. Ils nous laissent passer.

Nous traversons plusieurs rues, plusieurs carrefours avant qu'elle me demande de la laisser.

— Ma maison est au bout de la rue, me dit-elle.

Elle disparaît dans l'obscurité. J'attends une heure qu'elle me ramène mon manteau. Le froid devient insupportable. Les tirs résonnent dans la ville. Pendant un moment, je suis froissé qu'elle ne revienne pas. Puis je comprends. Peut-être qu'à sa place, moi non plus je n'aurais pas fait confiance à un militaire.

Je commande une voiture pour rentrer à la base. Je sens encore les gaz lacrymogènes flotter dans les rues. L'air brûle mes yeux. En chemin, j'entends la foule scander : « Armée sans honneur ! Armée sans honneur ! »

Voir en ligne : /mav/209/H__T__/69929

Une répression, encore une

15 September 2026 at 18:04
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Dans l'après-midi du 8 janvier, je sors pour ma promenade habituelle. N'écoutant pas la chaîne Iran International, très proche d'Israël, je ne sais pas encore que Reza Pahlavi — le fils du dernier chah — appelle au renversement du régime. Il incite la population à descendre dans la rue et assure avoir le soutien de Donald Trump et Benyamin Netanyahou. Cinq jours plus tôt, l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro a démontré la capacité des États-Unis à mener des interventions audacieuses.

Depuis le 28 décembre, la rue gronde. À la suite d'une forte fluctuation du taux de change, une partie des marchands d'or et de téléphones portables a déclenché un mouvement de grève. Soutien traditionnel du régime, le grand bazar de Téhéran tourne au ralenti. Ce matin, tous les vendeurs d'or ont baissé leurs rideaux. Certains se tenaient devant leur magasin, montant la garde, tandis que les forces de sécurité étaient présentes en grand nombre.

En approchant de la place Tajrish, dans le nord de la ville, l'air empeste les gaz lacrymogènes. Des affrontements ont commencé. Deux jeunes filles me demandent de leur commander une voiture de transport avec chauffeur, via une application baptisée Snapp !. Je constate alors que toutes les communications sont coupées : Internet, textos, appels téléphoniques.

Des jeunes scandent « Mort à Khamenei » et « C'est la dernière bataille, Pahlavi revient ». L'un d'eux m'assure que Trump a promis de faire tomber le régime des mollahs. Un autre affirme que le Guide Ali Khamenei a fui à Moscou, comme Bachar Al-Assad. Dans la zone où je me trouve, pas de tir, les heurts ressemblent à ceux d'une manifestation à Paris. Plus tard, j'apprends que des coups de feu sont entendus en périphérie de Téhéran, notamment à Fardis, ainsi qu'à Rasht, dans le nord, et dans de petites villes de l'ouest du pays.

Je sors de nouveau le lendemain. Cette fois, j'entends des coups de feu et vois des forces de l'ordre tirer sur les manifestants. Une scission intervient au sein des protestataires : certains ne veulent scander que « Mort à Khamenei » et n'ont pas envie de louer le fils du chah. Manifestations et affrontements durent jusqu'au milieu de la nuit. Pendant quelques jours encore, des gens scandent « Mort à Khamenei » depuis leurs immeubles le soir.

Une semaine plus tard, le gouvernement iranien reconnaît la mort de 3 117 personnes, dont 209 membres des forces de l'ordre et du personnel non armé (concierges de certains bâtiments administratifs, pompiers, conducteurs d'ambulance). L'organisation non gouvernementale Human Rights Activists in Iran (Hrana) estime ce nombre à 6 488. Le président Trump avance le chiffre de 32 000 morts, et le média Iran International, établi à l'étranger, plus de 33 000. Le bureau du président Massoud Pezechkian déclare que toutes les victimes de ces manifestations sont des « enfants d'Iran ». Le Guide se dit « endeuillé par le sang versé », mais prêt à « briser le dos des séditieux ». En dehors des « agents de l'étranger », il classe les manifestants en trois catégories : « défenseurs de la sécurité, passants et trompés ».

Voir en ligne : /mav/209/AHMADI/69930

Ôter ses œillères, comprendre un pays

« Axe du mal » ou « axe de la résistance » ? On fustige ou on soutient l'Iran, son système politique comme son non-alignement. Pourtant, manichéisme ou « campisme » interdisent de saisir la viscosité des questions géopolitiques et l'âpreté du quotidien des Iraniens. La marche singulière de cette nation insubordonnée invite à interroger les certitudes, oublier les préjugés et repérer les subterfuges.

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Pooya Aryanpour //// « Gone With the Wind » (Parti avec le vent), vue d'ensemble, exposition au sein de la sucrerie de Kahrizak, Téhéran, 2022
© Pooya Aryanpour - Dastan Gallery

Le premier piège lorsque l'on s'intéresse à la République islamique d'Iran consiste à s'arrêter au second terme. Ou de ne voir dans son drapeau, choisi après la révolution de 1979, qu'« Allah » calligraphié en son centre sous la forme d'une tulipe, symbole des « martyrs ». Sous le régime du chah (1941-1979), l'absence de libertés, la répression et le contrôle de la vie publique limitaient fortement l'expression des revendications sociales. Dans ces conditions, l'islam est devenu un ciment révolutionnaire, une sorte de bélier politique et social enfonçant les murailles de l'ancien régime impérial. Le clergé chiite était partagé entre une fraction proche du pouvoir en place et une autre qui jouait un rôle de contre-pouvoir. Aujourd'hui, il occupe sans conteste une place atypique dans l'appareil d'État. Mais cette forme d'islam politique n'a guère à voir avec ses avatars contemporains, notamment dans la sphère sunnite, issus de lectures rigoristes et ultraconservatrices du Coran. Et elle a perdu beaucoup de sa force de cohésion idéologique des premières années.

Pour le penseur révolutionnaire Ali Shariati (1933-1977), la spiritualité éveillait d'autant plus les consciences qu'elle portait en elle une émancipation : la quête de liberté des plus pauvres qui alimenta la dynamique révolutionnaire. Mais le mouvement social porté par l'islam devait éviter toute institutionnalisation. Loin de prôner la résignation ou le fatalisme social, le premier Guide, Rouhollah Khomeiny (1900-1989), s'appuyait, lui, sur les principes de l'islam non pour refuser la modernité, mais pour trouver un chemin propre à son pays. Il a théorisé son modèle de pouvoir par le velayat-e-faqih, qui inspire la Constitution de décembre 1979 : une sorte d'« État de droit islamique », fondé sur la primauté d'un juriste-théologien, un « sage » religieux, dont l'érudition doit permettre de puiser dans les textes islamiques les fondements de ses arbitrages entre les composantes du pouvoir temporel. Mais, dans la pratique, les sources juridiques sont plurielles.

Car, sous la gouverne des clercs, la révolution de 1979 accélère la construction d'institutions modernes, paradoxalement de plus en plus sécularisées, comme la société. En revanche, si la nouvelle Constitution voulue par Khomeiny accorde une place importante à la souveraineté du peuple, celle-ci s'exerce par un suffrage universel… sous contrôle. En dernier ressort, le clergé s'est arrogé de nombreux pouvoirs, dont celui de sélectionner les candidats et de contrôler les élus (lire « Un pluralisme en trompe-l'œil »). Toutefois, parler de théocratie serait accepter la fiction qui fait officiellement du Guide un régent, le représentant du douzième imam le temps de son « occultation », entamée en 874. Les motivations de ses orientations appartiennent évidemment au profane et témoignent des luttes de pouvoir.

Assurer une continuité symbolique

La répression des mouvements sociaux, dès les premières années, signale l'abandon des idéaux de justice sociale et de liberté. La fin de la guerre Iran-Irak, en 1988, parachève le verrouillage de la société. Avec la nomination du second Guide, Ali Khamenei, en 1989, l'érudition a semblé moins compter que l'intrication, voire la compromission dans le premier cercle des décideurs. Autant de critiques redoublées après la nomination de son fils Mojtaba, à la suite de son assassinat revendiqué par Israël le 28 février dernier. Certes, ce choix de l'Assemblée des experts (tous religieux) visait à assurer une continuité symbolique du système, mais au risque de voir émerger une logique dynastique, alors que la force des institutions nées de la révolution tient à une dilution des pouvoirs. Cette dernière relativise d'ailleurs l'impact de l'élimination de nombreux chefs politiques ou militaires, contrairement à ce qu'imaginaient probablement les dirigeants aventuristes israéliens et américains.

Chez de nombreux progressistes et surtout au Maghreb, en Afrique ou en Amérique latine, les sanctions occidentales sous la dictée des États-Unis et les critiques du « régime » de Téhéran vaudraient comme autant de preuves de sa bravoure, le prix de son indépendance, un gage de vertu. Si elle a échappé à la colonisation, la Perse se bat, il est vrai, depuis le milieu du XIXe siècle contre les ingérences étrangères. Seule la mobilisation de sa population lui a permis de s'extraire du Grand Jeu qui opposait Russes et Britanniques pour le contrôle de la région, durant la guerre de l'hiver 1856-1857 par exemple, ou la révolte du tabac de 1890. Cette dernière dessine d'ailleurs une trame familière à tant de peuples vassalisés : un pouvoir politique autocratique, aux mains du chah Naser Al-Din Qajar, octroie à une compagnie britannique le monopole de la culture, de la vente et de l'exportation du tabac. Les marchands et le clergé protestent en vain jusqu'à la fatwa du grand ayatollah Mirza Hassan Shirazi, qui interdit la consommation de tabac. Manifestations et boycott obligent en définitive le chah à renoncer à cette concession britannique en 1892.

Double discours occidental

Le coup d'État anglo-américain de 1953 ou le large soutien économique et militaire reçu par Saddam Hussein (ex-URSS, États-Unis, France, pays du Golfe, etc.) durant la guerre Iran-Irak (1980-1988) ont inoculé une méfiance vis-à-vis des grandes puissances. Le double discours occidental actuel devient limpide quand on rappelle que le programme nucléaire a été lancé dans les années 1970 par le chah… avec l'aide des Américains, des Allemands et des Français. Les revendications iraniennes sur le golfe Arabo-Persique ne posaient pas de problèmes quand « notre ami » Mohammad Reza Pahlavi étendait les eaux territoriales de son pays, en 1959, ou s'empressait de prendre le contrôle de trois îles stratégiques proches du détroit d'Ormuz lors du départ des Britanniques de la région en 1971. Rien de neuf dans les revendications actuelles : le rôle-clé du Golfe pour le commerce maritime et les relations internationales est documenté depuis plusieurs millénaires.

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Pooya Aryanpour //// « Gone With the Wind » (Parti avec le vent), détail, exposition au sein de l'usine sucrière de Kahrizak, Téhéran, 2022
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Pastichée par l'impérialisme débridé de M. Donald Trump, l'animosité belliciste des États-Unis — dont les dépenses militaires représentaient en 2025 cent vingt-huit fois celles de l'Iran — ne justifie pas pour autant qu'un gouvernement tire sur les manifestants, pourchasse les femmes libres, ses opposants, ses artistes, propose une rançon pour la mort de l'écrivain Salman Rushdie, liquide bien d'autres auteurs moins célèbres en Occident, censure et contrôle la presse, sanctionne étudiants, enseignants, syndicalistes ou recoure massivement à la peine de mort (2 159 exécutions en 2025 selon Amnesty International). Le « campisme », ou le choix binaire d'un camp, conduit aussi certains à ne pas voir la nature profondément néolibérale, inégalitaire et oligarchique de l'économie iranienne, ou à ignorer tous ces jeunes qui « votent avec leurs pieds » et émigrent. Cette fuite des cerveaux dilapide un important capital humain et scientifique difficilement acquis, grâce à la généralisation de l'accès à l'éducation, à la construction de nombreuses écoles et à la démocratisation de l'enseignement supérieur, notamment au bénéfice des filles, qui représentent aujourd'hui près de 60 % des étudiants. La rhétorique antioccidentale égare également nombre d'observateurs, qui en font une lecture littérale, ignorant l'ambivalence des sentiments partagés jusqu'au sommet du pouvoir. Les enfants des dignitaires ne font pas leurs études en Chine ou en Russie, mais en Europe et aux États-Unis. Et pour éliminer Saddam Hussein en 2003 ou combattre l'Organisation de l'État islamique (OEI) entre 2014 et 2019, les Occidentaux ont pu compter sur la complicité de Téhéran.

Téhéran seul face à ses ennemis

Sans surprise, Israël et les États-Unis ont tenté d'embarquer une partie des forces kurdes iraniennes dans leur croisade, espérant peut-être que cette minorité lance une nouvelle rébellion comme celle qui fut écrasée après 1979 (lire l'article page 45). Il faudrait davantage que des incursions locales pour prendre le contrôle d'un pays grand comme trois fois la France. La diversité ethnolinguistique des plus de 90 millions d'habitants est trop souvent présentée comme une faiblesse. Certes, un peu plus de la moitié de la population seulement est d'origine persane (indo-européenne), les turcophones (Azéris, Turkmènes, Afsharis…) représentent près du tiers, le restant se répartit entre Kurdes, Arabes, Baloutches, Lors, Assyro-Chaldéens, Bakhtiaris, Gilakis, Arméniens, etc. Le persan, ou farsi, joue toutefois de longue date le rôle d'une lingua franca, un lien commun et d'échange vers les pays ou populations persanophones (en Afghanistan, au Tadjikistan, et ailleurs en Asie centrale). Inscrite dans une histoire plurimillénaire, cette civilisation a produit un sentiment d'appartenance, un nationalisme qui dépasse les divergences d'intérêt, d'origine ou d'opinion. On le perçoit notamment dans le rôle de la culture, de la littérature, et particulièrement de la poésie (lire l'article page 15). Partagé par près de 90 % de la population, l'islam chiite contribue également à forger une communauté de destin, héritée de l'époque safavide, lorsque le chiisme duodécimain fut érigé en religion d'État.

Plus délicate encore apparaît la perception du positionnement géopolitique de la République islamique. Elle participe à l'Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) — très souple —, dialogue avec la Russie et la Chine, vend des drones à la première et achète beaucoup d'électronique à la seconde. Mais aucune alliance ne vient sceller cette entente « amicale », et non désintéressée. Téhéran est seul pour faire face à ses ennemis, la volonté d'indépendance demeurant l'une des seules revendications fondamentales de 1979 qui subsistent encore aujourd'hui.

Depuis, une nuée d'articles annoncent régulièrement une « exportation de la révolution », mais négligent les divergences culturelles ou religieuses qui l'empêchent. Les dirigeants iraniens ont beau jeu de rappeler que leur pays n'a jamais envahi ses voisins et ne fait que répondre aux agressions. Ils ont néanmoins construit un réseau de complices, ou de comparses, le plus souvent liés par une position dissidente au sein de l'islam : chiites d'Irak, du Liban (Hezbollah) ou d'Afghanistan, houthistes du Yémen, alaouites de Syrie, mais aussi sunnites du Hamas ou du Djihad islamique à Gaza, voire laïques du Front populaire de libération de la Palestine. Cet « axe de la résistance » à l'impérialisme d'Israël et des États-Unis comprend une dimension militaire, régulièrement à l'œuvre dans le conflit asymétrique ces derniers mois. Mais il a été ébranlé par la chute du régime syrien de M. Bachar Al-Assad et produit sans doute autant d'hostilité que de crainte dans le monde arabe.

En politique, le brouillage atteint son paroxysme. Les réformateurs ne sont pas nécessairement « de gauche » — certains sont ultralibéraux — et les conservateurs « de droite ». Même les politiques « sociales » attribuées au président (conservateur) Mahmoud Ahmadinejad, sur le logement notamment, sont inspirées par une approche libérale de l'économie. L'État social construit avec peine recule dans la santé, l'éducation, partout. Les audaces redistributives des premières années apparaissent bien lointaines. Les journaux réformateurs critiquent la Chine ou la Russie, mais cela ne les empêche pas d'appeler à serrer les coudes sous les bombardements.

Le mystère le plus difficile à percer tient au nucléaire. L'Iran a toujours déclaré vouloir développer un programme civil sans acquérir la bombe, une fatwa d'Ali Khameinei l'interdit d'ailleurs. Mais alors, pourquoi signer le traité de non-prolifération tout en produisant un uranium enrichi à 60 %, bien au-delà des besoins d'un programme électronucléaire civil ? Ambiguïté stratégique ? Dissimulation ? Cette volonté d'arriver au seuil de la maîtrise de la bombe fournit depuis plus de vingt ans le prétexte idéal à Israël et aux États-Unis pour s'agiter. Mais ne pas franchir ce seuil conduit à renoncer aux moyens de dissuader les agressions.

Les interventions constantes des États-Unis et la confrontation permanente voulue par Israël prolongent une logique de domination par la force aux relents colonialistes. Elles attisent les tensions régionales pour imposer un ordre injuste du monde qui fait le jeu des pouvoirs autoritaires. L'histoire contemporaine du peuple iranien se confond ainsi avec celle des ingérences étrangères et d'une double confiscation — intérieure et extérieure — de son aspiration à choisir librement et démocratiquement son destin.

Voir en ligne : /mav/209/DESCAMPS/69918

Un pluralisme en trompe-l'œil

15 September 2026 at 18:03

Les Iraniens sont régulièrement invités à se déplacer dans les bureaux de vote pour élire leur maire, leur député et le président de la République. Mais, outre l'interdiction de partis politiques indépendants, le système demeure verrouillé en raison de l'implacable filtrage des candidats par le Conseil des gardiens de la Constitution.

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Jean Gaumy //// Agriculteurs près de Rasht, province de Guilan, Iran, 1986
© Jean Gaumy/Magnum Photos

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Bien que la République islamique d'Iran se distingue de nombre de régimes autoritaires voisins par son origine révolutionnaire et par le maintien d'institutions électives, ses dirigeants semblent aujourd'hui guidés par deux impératifs que ne renieraient pas certains autocrates arabes. Le premier est d'empêcher la remise en cause du système institutionnel (voir la carte « Institutions de la république islamique ») et d'assurer à n'importe quel prix la pérennité de la Jomhuriye Eslamiye Iran (« République islamique d'Iran »), instaurée après la révolution de 1979. Cela se traduit par l'absence de véritables partis politiques indépendants, par l'interdiction et la répression de nombreuses organisations d'opposition, ainsi que par des vagues d'arrestations et d'exécutions de leurs militants. Ces restrictions concernent aussi les organisations syndicales et les médias.

Dans ce cadre très contraint, le second impératif relève quant à lui de la nécessité de veiller aux apparences en admettant un certain pluralisme mais uniquement au sein d'un périmètre idéologique bien défini. Ce qui exclut, par exemple, un changement des institutions. Officiellement, la « voix du peuple » compte puisque les Iraniennes et les Iraniens désignent au suffrage universel leur président, leurs députés et leurs conseillers municipaux. Mais, en réalité, le système dominé par le clergé et placé sous l'autorité du Guide suprême oriente à son gré la vie publique grâce à plusieurs mécanismes de contrôle. À cet égard, l'élection, tous les quatre ans, d'un président de la République illustre à la perfection ce formalisme démocratique puisque personne ne peut être candidat sans l'aval du Conseil des gardiens de la Constitution (texte fondateur adopté par référendum le 3 décembre 1980, et modifié le 28 juillet 1989). Composé de six clercs et de six juristes, le Conseil, ou Shora-ye negahban-e qanun-e assassi, vérifie la conformité des lois avec la Constitution ou les préceptes de l'islam, et c'est lui qui décide qui peut se présenter sans avoir à fournir d'explications publiques sur le rejet de tel ou tel postulant. En somme, cette structure joue à la fois le rôle de Conseil constitutionnel et de commission de contrôle des listes électorales.

En 2013, année de l'élection du modéré Hassan Rohani, ce Conseil fit beaucoup parler de lui en rejetant la totalité des candidatures liées au camp des réformateurs, généralement plus favorables à l'ouverture vers l'Occident, à un assouplissement des restrictions sociétales et aux privatisations (les conservateurs, quant à eux, défendent davantage les normes religieuses et se montrent plus méfiants envers l'Occident, tout en soutenant des intérêts économiques puissants liés aux oligarques). C'est ainsi qu'Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, pourtant lui-même ancien président de la République (1989-1997), fut empêché de concourir. Dans le même temps, et peut-être par souci d'équilibre, le Conseil refusa aussi de permettre au vice-président sortant, l'ultraconservateur Esfandiar Rahim Mashaei, très proche du président Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), de se présenter. En 2017, tandis que M. Rohani allait être réélu, ce fut au tour de M. Ahmadinejad de subir l'affront d'un refus de validation de sa candidature. À l'époque, les observateurs se perdirent en conjectures. Était-ce dû à la volonté du Guide suprême de la révolution Ali Khamenei d'empêcher le retour aux affaires d'un homme aux déclarations intempestives et dont les deux mandats (2005-2009 puis 2009-2013) furent marqués par un raidissement du régime et, surtout, par la dégradation des relations avec la plupart des pays occidentaux ? Quoi qu'il en soit, M. Ahmadinejad est, depuis cette date, systématiquement candidat aux scrutins présidentiels (2017, 2021 et 2024) sans jamais pouvoir obtenir le feu vert du Conseil.

Jeunes et femmes écartés

En 2021, il ne fut pas le seul à être écarté, puisque, comme en 2013, la majorité des candidats réformateurs furent priés de rester chez eux, y compris M. Mohsen Hachemi Rafsandjani, le fils de l'ancien président. Le Conseil provoqua aussi une polémique de grande ampleur en décidant de changer les règles officielles d'admission (âge, niveau d'études, etc.) à quelques jours seulement de la clôture des listes. Seuls ceux ayant entre 40 et 75 ans étant habilités à se présenter, cette manœuvre fut interprétée par les médias proches des réformateurs comme la volonté d'exclure le très jeune ministre sortant de l'information Mohammad-Javad Azari Jahromi.

Un autre aspect du tri des candidats à l'élection présidentielle illustre le caractère non démocratique de la République islamique. À ce jour, aucune femme n'a pu obtenir l'aval du Conseil. Cette fermeture intransigeante semble même dissuader les impétrantes. En 2017, elles étaient 137, toutes orientations politiques confondues, à déposer leur candidature. Ce nombre est tombé à 40 pour le scrutin de 2021 et… à 4 pour 2024, dont la députée de Téhéran Zohre Elahian. Pourquoi une telle exclusion alors que des Iraniennes sont élues au Majlis, l'Assemblée consultative islamique, même si, en moyenne, elles n'y constituent qu'entre 4 % et 6 % de l'ensemble des députés ? La question est posée avec insistance depuis la fin des années 1980 avec l'irruption, dans le champ politique, d'Iraniennes se revendiquant à la fois de la République islamique et du féminisme. Mme Faezeh Rafsandjani, fille cadette de l'ancien président et favorable à un rapprochement avec les États-Unis, a ainsi très tôt défendu l'idée que la loi ne pouvait empêcher les femmes de se présenter à la magistrature suprême : « Quelle est la différence entre la présidence de la République et la direction d'une administration [dirigée par une femme]  ? Aucune, déclarait-elle dans les colonnes du Monde diplomatique en 1996 (1) alors qu'elle venait d'être élue députée de Téhéran. Dans les deux cas, il s'agit d'une responsabilité exécutive. Alors pourquoi une femme ne pourrait-elle pas diriger le pays si elle peut être à la tête d'une administration ? (…) Ce n'est pas l'islam mais l'interprétation par le clergé de ses préceptes qui est à l'origine de l'interdiction des femmes à la magistrature. » Mme Azam Taleghani, ancienne députée et fille de l'ayatollah Mahmoud Taleghani, figure importante de la révolution de 1979, a combattu, elle aussi, cette restriction. Première Iranienne à déposer une candidature à l'élection présidentielle, en 1997, elle renouvela cette démarche à plusieurs reprises afin de contraindre le Conseil des gardiens à clarifier sa position. En 2017, elle résumait ainsi son combat : « Les femmes représentent 50 % de la population iranienne ; le pays mérite donc au moins une candidate. »

La bataille pour la licéité des candidatures féminines à l'élection présidentielle tourne autour de l'article 115 de la Constitution, qui exige que le président soit choisi parmi les rajol-e siasi. La traduction littérale de ces termes arabes équivaut à « homme(s) politique(s) ». Mais de nombreuses personnes en Iran, y compris des religieux, estiment que c'est sa définition plus large, autrement dit « personnalité(s) politique(s) », qui doit primer. Quoi qu'il en soit, le 13 septembre 2020, M. Abbas-Ali Kadkhodaei, alors porte-parole du Conseil, admettait dans une déclaration qu'il n'existe pas de disposition juridique formelle interdisant l'accès des femmes à la fonction suprême (2) : « Il ne s'agit pas à proprement parler d'interdictions légales, mais plutôt de considérations culturelles. Une femme pourrait accéder à la présidence un jour (3).  » Le scrutin de 2024 n'a pas confirmé cette prédiction. Peut-être sera-ce le cas en 2028 ?

« Où est mon vote ? »

Malgré les limites politiques de l'exercice (absence de partis politiques et d'organisations indépendantes, tri des candidats, absence des femmes), les dirigeants de la République islamique ont toujours présenté l'élection présidentielle comme une preuve de la légitimité du régime. Il est vrai que le déroulement des campagnes, avec profusion d'articles, des débats parfois musclés entre candidats et une multitude de sondages, tranche souvent avec les plébiscites peu surprenants auxquels on peut assister au Proche-Orient, notamment à l'époque des régimes baasistes en Irak et en Syrie, avec des présidents élus à plus de 95 % des suffrages… Mais au fil du temps, cet argument de la légitimité s'avère à double tranchant. En 2009, c'est pour protester contre le trucage du scrutin que des millions d'Iraniens ont défilé dans la rue malgré la répression, qui, selon un bilan officiel, a provoqué la mort de 109 personnes (plusieurs milliers, selon l'opposition à l'étranger). « Où est mon vote ? », clamaient les manifestants, accusant le régime d'avoir frauduleusement œuvré à la réélection de M. Ahmadinejad, ce dernier affirmant que le scrutin avait été « totalement libre » et qualifiant ses contempteurs de « racailles ».

Ce « mouvement vert », de la couleur de M. Mir Hossein Moussavi, principal adversaire de M. Ahmadinejad, a démontré les limites du système puisque ce dernier n'a pas eu d'autre choix que de truquer le scrutin pour empêcher la défaite du président sortant. Par son usage des réseaux sociaux, notamment Twitter (aujourd'hui X), il a inspiré d'autres vagues à travers le monde : les occupations populaires de places publiques à Madrid, New York ou Athènes, sans oublier les « printemps arabes » de 2011. Mais il a surtout constitué le point de départ d'une séquence qui demeure ouverte et qui se traduit souvent par le même enchaînement dramatique : colère populaire et manifestations — souvent liées à la dégradation de la situation économique —, répression sanglante, arrestations et jugements expéditifs parfois suivis d'exécutions. L'élection présidentielle de 2009 a aussi dégoûté un grand nombre d'Iraniens de la politique. Cette année-là, le taux de participation fut de 85 %. Au second tour du scrutin de 2024, cet indicateur que les autorités ont longtemps brandi comme une preuve de légitimité du régime atteignait à peine 50 %, et seulement 40 % pour le premier.

Voir en ligne : /mav/209/BELKAID/69944

(1) Lire Azadh-Thiebaut Kian, « Islamistes et laïques pour la première fois unies », Le Monde diplomatique, novembre 1996.

(2) Cf. Raz Zimmt, « Will Iran let a woman run for president in 2021 ? », Atlantic Council, 15 octobre 2020.

La rue avec Gaza, les élites derrière Israël

10 September 2026 at 23:00

On n'avait plus vu cela depuis la mobilisation de 2003 contre la guerre d'Irak menée par MM. George W. Bush et Anthony Blair. Le 11 novembre dernier, selon les organisateurs, plus de 800 000 personnes auraient défilé à Londres en solidarité avec Gaza. Les manifestants ciblaient le gouvernement conservateur comme le Parti travailliste, qui lui aussi a pris fait et cause pour Israël.

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Depuis le début de l'offensive israélienne contre Gaza, en octobre dernier, un fossé s'est creusé entre la classe politique et l'opinion publique britanniques. Le gouvernement conservateur de M. Rishi Sunak et l'opposition travailliste de M. Keir Starmer ont apporté un soutien sans réserve à la guerre menée par M. Benyamin Netanyahou au nom du droit d'Israël à se défendre.

Pourtant, la population britannique rejette l'idée selon laquelle Israël devrait bombarder l'enclave jusqu'à l'élimination du Hamas. En novembre, 59 % des personnes interrogées par YouGov souhaitaient qu'Israël mette un terme à sa campagne militaire, quand seulement 19 % d'entre elles se déclaraient favorables à sa poursuite. En février, 66 % des sondés soutenaient un cessez-le-feu et seulement 13 % d'entre eux la guerre contre les Palestiniens. Aujourd'hui, l'opinion publique demande l'arrêt des ventes d'armes aux Israéliens à une majorité de 56 %, contre 17 % qui réclament sa poursuite (1).

La présidente conservatrice de la commission des affaires étrangères à Westminster a révélé fin mars l'existence d'une note des services juridiques du gouvernement britannique établissant qu'Israël violait le droit humanitaire international. Comme une telle conclusion emporte que Londres cesse de vendre des armes à Tel-Aviv, l'exécutif a refusé de rendre public le document. Mais, le 1er avril, des frappes de missiles israéliennes ont tué trois salariés britanniques de l'organisation caritative World Central Kitchen avec quatre autres de leurs collègues, alors qu'ils apportaient de l'aide à Gaza. Le surlendemain, plus de six cents juristes et universitaires — dont trois juges retraités de la Cour suprême britannique — dénonçaient l'illégalité des ventes à l'armée israélienne (2).

Depuis plus de six mois, la solidarité avec le peuple palestinien donne lieu à des manifestations qui comptent parmi les plus massives de l'histoire moderne. Semaine après semaine et mois après mois, les rues de Londres et d'autres villes britanniques se remplissent de manifestants appelant au cessez-le-feu. La plus importante à ce jour a réuni plusieurs centaines de milliers de personnes. En réponse, le gouvernement Sunak a condamné les protestataires et cherché des moyens de les criminaliser.

« Marches de la haine »

En novembre, la ministre de l'intérieur a demandé à la police métropolitaine de Londres d'interdire la grande manifestation qui se préparait. Comme les officiers de police de la « Met » lui ont répondu qu'elle n'avait aucune raison légale de prendre une telle décision, Mme Suella Braverman a allégué que les manifestants entendaient profaner un mémorial de la Grande Guerre pour inciter des radicaux d'extrême droite à attaquer la marche, ce qui aurait donné un prétexte pour interdire de futurs rassemblements. Mais les militants excités par la ministre s'en sont pris aux forces de l'ordre et ont blessé plusieurs policiers, grièvement dans certains cas.

À la suite de ce fiasco, M. Sunak a dû exiger la démission de Mme Braverman, mais son gouvernement et la presse de droite ont poursuivi leurs attaques contre les manifestations en faveur du cessez-le-feu, qualifiées de « marches de la haine ». Dans leur viseur, toujours, le slogan « Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre », qualifié d'antisémite.

Lorsqu'elle était encore ministre de l'intérieur, Mme Braverman avait recommandé aux services de police d'interpréter ce mot d'ordre comme l'« expression d'un violent désir de voir Israël rayé de la carte » et de punir son utilisation au nom du respect de l'ordre public (3). Dans un cas au moins, la police a suivi les instructions de la ministre : à Manchester, une jeune femme d'origine palestinienne a été arrêtée pour injure à caractère raciste parce qu'elle l'avait prononcé (4).

Les soutiens d'Israël prétendent discerner le « vrai » sens du slogan « Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre » : ils y voient à coup sûr un appel au massacre ou à l'expulsion dès lors qu'il ne dit pas ce qu'il adviendra de la population juive d'Israël une fois cette aspiration satisfaite. Les Palestiniens et leurs alliés, qui martèlent qu'il s'agit en réalité d'un appel à l'égalité et non au nettoyage ethnique, se voient fréquemment refuser l'accès aux médias britanniques. Du reste, les défenseurs d'Israël invoquent à l'envi son « droit à se défendre » et son « droit à l'existence ». Or la première formule ne précise pas quelles méthodes l'État peut légitimement employer au nom de l'autodéfense, et la seconde ignore la question de l'existence d'un État palestinien, à côté d'Israël. Les Palestiniens les perçoivent certainement comme des menaces et des agressions, du moins telles qu'elles sont employées en règle générale par les principaux défenseurs de la guerre contre Gaza, mais les proférer ne vaudra à personne d'être poursuivi pour injure à caractère raciste.

Début mars, lors d'un discours prononcé devant le 10 Downing Street, M. Sunak a fait franchir un cap supplémentaire à la campagne gouvernementale contre le mouvement de solidarité avec la Palestine. Il a prétendu que les manifestations en faveur d'un cessez-le-feu avaient entraîné « une hausse choquante des perturbations et des actes criminels extrémistes », se traduisant notamment par des « intimidations, des menaces et la préparation d'actions violentes ». En réalité, la contestation, particulièrement pacifique et disciplinée, a donné lieu à moins d'arrestations qu'un festival de musique ou qu'un événement sportif de même ampleur (5). Le discours du premier ministre se fondait essentiellement sur des affirmations de journalistes prétendant sans la moindre preuve, que Londres tendrait à devenir une zone interdite aux Juifs (6).

Deux universitaires britanniques ont obtenu la condamnation pour diffamation de la ministre de la recherche Michelle Donelan, qui les avait qualifiés de soutiens du Hamas (7). Les archevêques de Canterbury et de York ont cru devoir s'inquiéter d'une approche qui « ciblerait de manière disproportionnée les musulmans » après que le gouvernement a confié au ministre aux communautés Michael Gove le soin d'élaborer une nouvelle définition de l'extrémisme : figure de proue de la droite néoconservatrice, M. Gove affirme en effet depuis longtemps que les musulmans britanniques représentent une menace pour la démocratie libérale ; à son initiative, les autorités considéreront désormais comme extrémiste toute velléité de saper les institutions ou les « valeurs » britanniques (8).

Les attaques contre le mouvement de solidarité avec la Palestine se nourrissent aussi des déclarations de personnalités gouvernementales affublées de titres orwelliens, tel M. John Woodcock : le « conseiller indépendant en matière de violences et de perturbations politiques » a récemment proposé que les principaux partis consentent à la « “tolérance zéro” à l'égard des groupes qui menacent la démocratie », par exemple Palestine Solidarity Campaign (PSC) (9). « Si les opinions “extrémistes” sont illégales, s'inquiétait sur X, le 4 mars, la députée tory Miriam Cates, alors celui qui définit l'“extrémisme” a le pouvoir de restreindre la liberté d'expression, la liberté de religion, la liberté de la presse et la liberté d'association. C'est la voie vers l'autoritarisme. »

M. Woodcock est, lui, un ancien député travailliste, rallié à M. Boris Johnson en 2019. Mais nombre de députés de son ancien camp partagent son hostilité envers les manifestations contre la guerre à Gaza, à commencer par le dirigeant du parti, M. Starmer. Au début de l'offensive israélienne, ce dernier s'est dit convaincu qu'Israël avait le droit de couper l'eau et l'électricité aux civils de Gaza — action pourtant constitutive de crime de guerre. Face à l'indignation, M. Starmer a dû retirer ses propos, en alléguant contre l'évidence qu'il avait mal compris la question (10).

Il a par ailleurs suspendu deux parlementaires : M. Andrew McDonald, pour avoir déclaré, lors d'une manifestation à Londres : « Nous ne nous arrêterons pas tant que justice n'aura pas été faite. Tant que l'ensemble de la population, israélienne comme palestinienne, du fleuve à la mer, ne pourra vivre dans la liberté et la paix » ; et Mme Kate Osamor, parce qu'elle avait qualifié la guerre à Gaza de génocide, alors que la Cour internationale de justice (CIJ) avait déjà jugé recevable la plainte déposée par l'Afrique du Sud contre Israël. M. McDonald a réintégré son groupe parlementaire après la défaite essuyée par le Parti travailliste fin février, à l'occasion d'une élection partielle importante à Rochdale, dans l'agglomération de Manchester. Le vainqueur, M. George Galloway, ancien député travailliste devenu un électron libre, avait fait de ce scrutin un référendum contre le soutien de M. Starmer à Israël.

La victoire de M. Galloway est survenue à la suite d'une violente controverse. Quelques jours avant son élection, le Parti national écossais (SNP) avait déposé à la Chambre des communes une motion en faveur d'un cessez-le-feu. Le Labour désirait supprimer les références au « châtiment collectif du peuple palestinien » et au « massacre de civils innocents ». Il souhaitait aussi remplacer l'appel clair et net à un cessez-le-feu par des circonlocutions qui auraient donné à M. Netanyahou une marge de manœuvre suffisante pour poursuivre sa guerre. Selon la formulation proposée par les travaillistes, « les Israéliens ont le droit d'avoir la garantie que les horreurs du 7 octobre 2023 ne se reproduiront pas ». Mais il n'était nullement question du droit des Palestiniens à obtenir la garantie que les horreurs subies depuis le 7 octobre (et bien avant) ne se reproduiraient pas.

Comme M. Starmer ne voulait ni que ses députés votent contre la motion du SNP ni qu'ils s'abstiennent, il a imposé au président de la Chambre Lindsay Hoyle un vote des amendements travaillistes préalable à celui de la motion. Cette violation des règles de procédure parlementaire lui a permis d'empêcher le troisième parti de la Chambre de défendre une position reflétant l'opinion majoritaire dans le pays.

Le refus des travaillistes d'appeler clairement au cessez-le-feu contredit les opinions de ses propres partisans. En février, selon YouGov, 83 % des électeurs ayant voté pour le Labour lors de la précédente élection générale voulaient en effet qu'Israël mette un terme à sa campagne militaire. Seuls 3 % d'entre eux se déclaraient favorables à la poursuite des opérations. L'entêtement de M. Starmer à soutenir la guerre de M. Netanyahou procède de son refus de distinguer lutte contre l'antisémitisme et soutien à Tel-Aviv. Car l'association de la défense des droits des Palestiniens à l'hostilité aux Juifs lui sert à marginaliser la gauche de son parti depuis qu'il en a pris la direction, en 2020. Mais cette arme de lutte interne devient un problème politique majeur dans la perspective de l'élection générale.

Bien qu'une violence ininterrompue, émaillée de crimes de guerre, s'abatte depuis plus de six mois sur les civils palestiniens, les deux principaux partis britanniques restent inébranlables dans leur défense d'Israël. Et bien que des figures politiques aussi importantes que le conservateur Nicholas Soames, membre de la Chambre des lords, et le maire travailliste de Londres, M. Sadiq Khan, appellent désormais à l'arrêt des ventes d'armes, MM. Sunak et Starmer affirment encore à cette heure que le Royaume-Uni doit continuer à soutenir l'effort de guerre israélien. Même si cette position évoluait dans les semaines à venir, l'un et l'autre auront causé des dommages à leur réputation, ainsi qu'au crédit diplomatique de leur pays.

(Traduit de l'anglais par Nicolas Vieillescazes.)

Voir en ligne : /2024/05/FINN/66827

(1) Patrick Wintour, « Majority of voters in UK back banning arms sales to Israel, poll finds », The Guardian, Londres, 3 avril 2024. Cf. aussi Matthew Smith, « Israel-Palestine : Fundamental attitudes to the conflict among Western Europeans », 20 décembre 2023, et « British attitudes to the Israel-Gaza conflict : February 2024 update », 15 février 2024.

(2) Alex Barton, « Former Supreme Court judges say government's arming Israel breaches international law », The Telegraph, Londres, 4 avril 2024.

(3) Rajeev Syal et Aubrey Allegretti, « Waving Palestinian flag may be a criminal offence, Braverman tells police », The Guardian, 10 octobre 2023.

(4) Haroon Siddique, « Police accused of stifling protest after Manchester arrest over Palestine chant », The Guardian, 21 mars 2024.

(8) Nadeem Badshah, « Archbishops of Canterbury and York warn against new extremism definition », The Guardian, 12 mars 2024. Cf. aussi Peter Oborne, « UK extremism : Michael Gove is turning British Muslims into an enemy within », 19 mars 2024.

(9) Elizabeth Short, « “Profoundly anti-democratic and repressive” », The Morning Star, Londres, 12 mars 2024.

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