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Tout le changement du monde

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Conor Harrington. – « The Blind Patriot » (Le patriote aveugle), 2017
© Conor Harrington - photographie MK Bruix

Aux États-Unis, la construction des bibliothèques présidentielles modernes obéit à deux grands principes. Le premier, esthétique, est de rivaliser de splendeur avec ses devancières. De l'immense bâtisse à angles droits de M. George W. Bush, à Dallas (Texas), au rectangle de verre surélevé de M. William Clinton à Little Rock, dans l'Arkansas, chaque nouvelle réalisation est tenue de surpasser les précédentes en coût, en majesté et en prouesse architecturale. Le second principe, presque aussi important, est que la fonction ostentatoire prend désormais le pas sur la fonction pédagogique. Théoriquement, ces institutions semi-publiques ont pour mission d'organiser les archives de l'exécutif et de les ouvrir aux chercheurs. Dans les faits, elles ressemblent de plus en plus à des pseudo-mémoriaux de Lincoln conçus par les pseudo-Lincoln eux-mêmes. Toutes incluent un musée sur les années passées à la Maison Blanche par l'intéressé et proposent une version de l'histoire que seuls peuvent valider ses partisans les plus dévoués.

Sans surprise, l'Obama Presidential Center, inauguré en juin dernier à Chicago, va plus loin encore que ses prédécesseurs (et sera probablement dépassé à son tour par la structure que M. Donald Trump prévoit d'édifier à Miami). Avec une facture à 850 millions de dollars, il a coûté environ le double de la bibliothèque de M. Bush, près de trois fois celle de M. Clinton et plus de quarante fois celle de Harry S. Truman — un modeste bâtiment de plain-pied achevé en 1957. Sa tour de soixante-neuf mètres, un bloc sculpté dans le granit, se dresse au milieu d'un superbe parc paysager qui fut le site de l'Exposition universelle de 1893. Au sommet, ciselé en lettres de béton de part et d'autre d'une des arêtes, un extrait du discours prononcé par M. Barack Obama en 2015 pour le cinquantième anniversaire de la marche de Selma. Pas une ou deux phrases mémorables, non — un paragraphe entier de dix-neuf lignes aussi haut qu'un immeuble de huit étages.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : malgré le poids de l'écrit dans cette architecture, on ne trouvera ici nulle bibliothèque de recherche. En lieu et place des archives présidentielles — conservées par les archives nationales dans quelque banlieue du Maryland près de Washington —, le Centre Obama comprend un restaurant, un bar, des équipements sportifs et, tout en haut de la tour, un musée à la gloire de son sujet.

L'objectif du projet est aussi noble que didactique : nous inculquer la science du changement, une notion revendiquée par les élites d'aujourd'hui, de même que l'honnête homme fin-de-siècle se réclamait du progrès industriel et des beaux-arts. Et le mot « élites » ne se veut pas injurieux ; il est tout simplement le seul qui convienne pour décrire l'éblouissante liste de noms inscrits sur le mur des donateurs, un pot-pourri de multimilliardaires de la « tech » et de la finance, de fortunes dynastiques, de grandes fondations et de géants industriels. Dans la catégorie des 50 millions de dollars et plus figurent M. Jeff Bezos, propriétaire d'Amazon et du Washington Post ; Mme Connie Ballmer, épouse d'un ancien président-directeur général (PDG) de Microsoft ; M. Brian Chesky, PDG d'Airbnb ; la holding TWG Global, très active dans l'intelligence artificielle (IA) ; une fondation liée au capital-investisseur Glenn H. Hutchins ; et un mystérieux mécène identifié comme « Anonyme ». Parmi les donateurs un peu moins prodigues (mais tout de même à plus de 1 million), on trouve MM. Eric Schmidt, ex-patron de Google, et Sean Parker, cocréateur de Napster, ainsi que Microsoft et la Fondation Bill et Melinda Gates. M. Kenneth Griffin, financier aux sympathies nettement républicaines, est également présent, aux côtés de l'empire Walmart. S'ajoutent à cela une flopée de philanthropes, de sportifs, de célébrités, et un bel échantillon du classement « Fortune 500 ». Trente ans en arrière, il y a fort à parier que M. Trump aurait été du nombre.

Tous ces oligarques, héritiers et monopolistes partagent une même volonté de promouvoir une lecture de l'histoire dans laquelle, comme le proclame le musée, les « gens ordinaires » peuvent impulser des « changements extraordinaires ». Cette glorification du pouvoir populaire est au cœur du message que le complexe présidentiel entend délivrer. Plusieurs installations interactives vous invitent à « imaginer votre impact », par exemple lorsque vous participez à la vie de votre quartier, tandis qu'au quatrième étage vous êtes accueilli par une célèbre citation de M. Obama composée en énormes lettres métalliques : « Je vous demande de croire. Non pas dans ma capacité à changer les choses, mais dans la vôtre. »

Il y a quinze ans, les conservateurs se saisissaient de phrases lénifiantes comme celle-ci pour crier à la « socialisation » imminente de l'Amérique. Pour d'autres, elles sonnaient déjà creux. Ils avaient compris que M. Obama n'était pas un progressiste, mais un « ultramodéré » auquel le respect pour les usages, les jurisprudences et les progrès à petits pas finissait par lier les mains. Un homme qui ne jurait que par l'éditorialiste-vedette du New York Times Thomas L. Friedman, qui avait choisi M. Lawrence Summers comme principal conseiller économique et qui voulait conclure un « grand marché » avec les républicains au Congrès (sabrer dans le budget des retraites et de l'assurance-maladie en échange d'augmentations d'impôts, pour ceux qui auraient oublié).

Aujourd'hui, le musée Obama nous ferait presque croire que la droite avait vu juste. M. Summers et le « grand marché » ont disparu du récit officiel. Le segment consacré à la crise financière de 2007-2008 n'explique pas pourquoi le président a si peu fait pour sanctionner les criminels en col blanc ou empêcher les saisies immobilières. Rien n'est dit non plus de sa mollesse chronique face aux républicains au Congrès, ni de son incroyable naïveté quant aux prétendus bienfaits du commerce international ou aux bonnes intentions de la Silicon Valley.

En revanche, le manuel de radicalisme du militant socialiste Saul Alinsky est en vente à la boutique de souvenirs, et les expositions retracent avec force détails l'histoire de la contestation de gauche en Amérique. Le visiteur ne peut qu'en déduire que, tout compte fait, M. Obama fut le porteur du flambeau sacré de la réforme, l'héritier de l'« ère progressiste » (1890-1920), du combat pour le suffrage des femmes, du New Deal, du mouvement pour les droits civiques, de la contre-culture des années 1960 et de toutes les autres insurrections populaires imaginables, ou peu s'en faut.

Qu'une puissance institutionnelle se pare d'atours révolutionnaires n'est pas nouveau, mais ici le stratagème prend une autre dimension. La présidence Obama avait commencé sur une note triomphale, avec une large majorité dans les urnes et un prix Nobel de la paix. Elle s'est achevée sur l'impensable : la victoire de M. Trump et un Parti démocrate en lambeaux. Que s'est-il donc passé ?

En invoquant à tout bout de champ le pouvoir du peuple, le musée Obama répond indirectement à la question : contrairement à ce que l'on croit, le président est loin d'être omnipotent. « Le changement dont nous avons besoin ne vient pas de Washington ; il vient à Washington », affirmait celui qui n'était encore que candidat lors de la convention nationale démocrate de 2008. En 2015, à Selma, le président Obama enfonçait le clou : « La démocratie n'est pas le travail du seul Congrès. Ni des seuls tribunaux. Ni même du seul président. (…) Le mot le plus fort de notre démocratie, c'est “nous”. “Nous, le peuple”. “Nous vaincrons”. “Oui, nous le pouvons”. »

Derrière ces beaux sentiments, on ne peut s'empêcher de discerner une forme de dérobade. Ce serait donc à nous, le peuple, de nous retrousser les manches pour faire bouger les choses. À nous de rester perpétuellement mobilisés pour mériter le changement. À nous de l'« obliger à le faire » (make him do it), comme disait l'un des slogans de gauche en vogue en 2009. Quand des organisations progressistes brandissent cette formule pour rallier des soutiens, c'est une maxime ; quand des responsables de l'exécutif la reprennent, c'est une excuse.

« Je ne crois pas à la nostalgie », a déclaré M. Obama à la veille de l'ouverture publique de son centre. C'est pourtant exactement l'émotion que cherche à susciter le musée en faisant la part belle aux toutes premières années de sa saga : la campagne électrisante de 2008, l'incroyable exploit d'être devenu le premier président noir des États-Unis, la glorieuse épopée des réformes. Rappelez-vous cet âge d'or où tout paraissait possible, où l'homme brillant, élégant et dynamique qui dirigeait la nation galvanisait les foules en leur parlant de changement et d'espoir. L'époque d'avant le plongeon dans la haine et la bêtise.

Pendant ce temps, à Washington, un autre président projette des édifices grandioses en réinterprétant à sa manière hallucinée le style néoclassique, fricote avec des stars du porno, déverse de la merde sur ses contempteurs dans des clips générés par l'intelligence artificielle et organise des combats d'arts martiaux sur la pelouse de la Maison Blanche. Pour les bien-pensants, ce qui a pu convaincre les Américains d'élire ce bouffon sectaire plutôt que les successeurs triés sur le volet de l'auguste Obama est un mystère qui dépasse l'entendement.

En apparence, MM. Obama et Trump sont de parfaits contraires : d'un côté le bon goût, de l'autre le vulgaire ; d'un côté le respect des règles, de l'autre le piétinement des précédents ; d'un côté le président malgré lui, de l'autre l'aspirant dictateur qui ne recule devant rien. Pourtant, certains traits les rapprochent. Tous deux sont des hommes d'image, celle-ci se résumant dans un cas comme dans l'autre à un populisme de façade. Tous deux ont habilement gouverné pour perpétuer les inégalités, renflouant les banques par-ci, diminuant les impôts par-là. Et tous deux ont choisi d'orner de mots leur signature architecturale. À cette différence près que, pour le second, ce mot est toujours le même : son nom. Et l'on se demande ce que peut encore faire le citoyen ordinaire, hormis peut-être se prendre en photo, majeur dressé devant l'énorme TRUMP en lettres argentées qui barre un des gratte-ciel de Chicago.

(Traduit de l'anglais [États-Unis] par Élise Roy.)

Voir en ligne : /2026/10/FRANK/70065
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