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Saisir l'histoire

30 September 2026 at 08:49
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Les 25 et 26 août 1944, des caméramans de l'armée américaine sont à Paris. Sur leurs images, une silhouette se profile, l'appareil photo à la main. Accroupi, juché sur un véhicule, cheminant à travers les rues, Robert Capa (1913-1954) capture l'effervescence des combats, la joie des célébrations : soldats, civils, secouristes, rien ne lui échappe. On le voit même s'improvisant traducteur entre des soldats allemands et des résistants. Cette découverte du Musée de la libération de Paris est relatée dans un texte réjouissant, illustré par des plans où surgit Capa (1).

Ce riche catalogue offre en outre un aperçu du parcours de ce reporter-photographe légendaire, dont chaque période nécessiterait un gros plan : la guerre civile espagnole, le débarquement en Normandie, la Libération… Jérôme Sessini, de l'Agence Magnum, dont Capa fut, en 1947, l'un des cofondateurs et la cheville ouvrière, trouve les mots : « Les images du Débarquement, c'est le summum du risque photographique. Débarquer au côté des troupes américaines dans les barges, avec en face les Allemands qui tirent à la mitrailleuse lourde… Je n'arrive même pas à comprendre comment il a réussi à avoir suffisamment de sang-froid pour faire des images. » Pour le voir marcher, s'élancer, cadrer, cliquer, l'exposition est ouverte — jusqu'au 20 décembre.

Voir en ligne : /2026/10/MATHIEU/70096

(1) Robert Capa, photographe de guerre, collectif, Paris-Musées, Paris, 2026, 168 pages, 30 euros. L'exposition se tient au Musée de la libération de Paris - Musée du général Leclerc - Musée Jean-Moulin, Paris.

Cyrus le Grand. Roi du monde

30 September 2026 at 08:49
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Même si sa mère, dit-on, l'avait vu en rêve, il n'était écrit nulle part que Cyrus deuxième du nom allait se tailler un empire de la mer Égée à la vallée de l'Indus. Lorsqu'il monte sur le trône d'Anshan en 559 avant notre ère, son pouvoir ne s'exerce que sur la modeste province du Fars, dans l'actuel Iran. À la faveur d'un grand chamboulement régional, il voit l'opportunité d'une campagne à l'ouest, soumet un à un les pouvoirs mède, lydien et babylonien, et se proclame « roi du monde ». Matt Waters concentre ici une vie de recherches sur le monde perse. Parmi ses apports, le croisement des récits grecs et bibliques avec des sources tirées de l'épigraphie et de l'archéologie assyrienne, babylonienne et perse. Elles font de Cyrus un pont entre la lointaine Babylone et la familière Grèce d'Hérodote. Sa finesse en matières religieuse et politique est mise en valeur ; souplesse du conquérant soucieux de s'attirer les sympathies du conquis certes, mais aussi projection dans l'avenir d'un bâtisseur de temples et de palais, qui avait à l'esprit d'établir un empire voué à l'éternité. Il fonda l'Empire achéménide, qui dura deux siècles — jusqu'aux victoires d'Alexandre.

Voir en ligne : /2026/10/HEINISCH/70089

Passés/Composés, Paris, 2025, 288 pages, 23 euros.

Du Zanskar à Séoul

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L'écrivain Serge Safran, qui anima jadis les éditions Le Castor astral et cofonda Zulma, livre ici une nouvelle version non expurgée de ses pérégrinations commencées à l'été 1978, vers la fin de la vingtaine — fragments qui proviennent de ses dizaines de carnets, rédigés sous l'effet d'une quête impérative : « Écrire n'est parfois qu'un devoir d'amour. » Il traverse le Ladakh, le Pendjab, il observe les sikhs, souligne l'importance du Temple d'or, qui quelques années plus tard verra le massacre de militaires, d'indépendantistes sikhs et de pèlerins. Au fil des ans, il voyagera à Chypre, en Corée… C'est le Gérard de Nerval de Voyage en Orient qui ouvre le recueil : « Tu ne m'as pas encore demandé où je vais : le sais-je moi-même ? » Odeurs d'épices, visages d'enfants, rencontres multiples… Safran décrit l'abondance des paradis artificiels possibles — « sort suave, stylo lourd » —, s'interroge sur la philosophie qui le soutient : doit-il noter ou transcrire ? Le voyage permet de voir la part invisible.

Voir en ligne : /2026/10/MEYNAUD/70088

Héliopoles, Paris, 2025, Paris, 368 pages, 25 euros.

La Corruption du meilleur engendre le pire. Entretiens avec David Cayley

30 September 2026 at 08:49
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Refusant toute titularisation, il parcourait les universités comme enseignant itinérant. Convaincu que l'amitié était indispensable à la communauté d'esprit, il organisait des séminaires affinitaires et des dîners où le vin contribuait à la « recherche de la vérité ». Comprenant qu'il était déjà trop âgé, il avait renoncé à apprendre le japonais ou le chinois pour penser dans un autre système mental. Dans ces entretiens avec David Cayley, menés dans les années 1990, ici regroupés et réédités, Ivan Illich (1926-2002), théoricien de l'école, penseur de l'écologie politique, commente ses premiers livres, leurs intentions, et confronte leurs diverses thèses au temps présent. Si les thématiques abordées sont nombreuses (l'école et la santé, l'histoire de la perception du corps et celle des images…), on découvre surtout un aspect effacé de la légende qui l'entoure : une méditation continue de l'Évangile et de ses commentateurs irrigue l'ensemble de son œuvre, sans y faire pourtant référence.

Voir en ligne : /2026/10/LONDON/70083

L'Échappée, Paris, 2026, 512 pages, 24 euros.

Mon refuge et mon orage

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Cette autobiographie, Arundhati Roy l'écrit comme un roman. Elle la commence quand sa mère vient de disparaître, et c'est d'abord un portrait de cette femme, figure féministe et parent redoutable, qu'elle peint, dans ce qui fut « un livre aussi difficile à écrire qu'il l'est à ne pas écrire ». C'est aussi une fresque politique et sociale car, comme sa mère, elle est une combattante (« Mrs Roy m'a appris à penser, puis ma façon de penser l'a rendue furieuse »). Au mépris du danger, elle rédigera plusieurs articles et livres en soutien aux luttes des opprimés — comme celle qui s'oppose à la construction du barrage de la Narmada —, elle marchera aussi dans la forêt de Dandakaranya avec la guérilla naxalite. D'abord architecte, puis scénariste, elle travaille pendant quatre ans à son roman Le Dieu des petits riens (1997), qui a connu un grand retentissement international. Assumant la porosité entre réel et fiction, elle intègre à son récit Anjum, le personnage intersexe au cœur de son deuxième roman, Le Ministère du bonheur suprême (2017), qui fonde une communauté trans dans un cimetière…

Voir en ligne : /2026/10/MEYNAUD/70078

Gallimard, Paris, 2026, 400 pages, 24 euros.

François et ses frères. Biographie collective de François d'Assise

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« Le séjour terrestre de François n'est pas passé inaperçu », écrit Sylvain Piron dans le livre qu'il consacre au fondateur de l'ordre franciscain et à ses compagnons. Pourtant, la tâche du biographe n'est pas simple. François n'a laissé que peu d'écrits, et les récits de sa vie produits après sa mort, en 1226, sont des collections de souvenirs et de paroles rapportées, aux visées hagiographiques ou politiques. L'auteur entreprend de retrouver les faits derrière la légende rétrospective, l'anecdote inexacte, les histoires de miracle. Il s'appuie sur des avancées historiographiques, des arguments grammaticaux, géographiques ou patronymiques et des sources externes (légende locale, iconographie). Le plaisir de lecture tient à ce que Piron mêle le récit de la vie de François à celui de sa réflexion historique : il donne à voir les raisons qui le poussent à suivre une source et précise le degré de certitude à accorder à sa propre version d'un épisode. Cette conception horizontale du savoir reflète celle de son sujet qui, malgré son institutionnalisation dans l'Église, n'a cessé de vouloir être un frère et non un maître.


La Tempête, Bordeaux, 2026, 336 pages, 22 euros.

Tout le changement du monde

30 September 2026 at 08:49
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Conor Harrington. – « The Blind Patriot » (Le patriote aveugle), 2017
© Conor Harrington - photographie MK Bruix

Aux États-Unis, la construction des bibliothèques présidentielles modernes obéit à deux grands principes. Le premier, esthétique, est de rivaliser de splendeur avec ses devancières. De l'immense bâtisse à angles droits de M. George W. Bush, à Dallas (Texas), au rectangle de verre surélevé de M. William Clinton à Little Rock, dans l'Arkansas, chaque nouvelle réalisation est tenue de surpasser les précédentes en coût, en majesté et en prouesse architecturale. Le second principe, presque aussi important, est que la fonction ostentatoire prend désormais le pas sur la fonction pédagogique. Théoriquement, ces institutions semi-publiques ont pour mission d'organiser les archives de l'exécutif et de les ouvrir aux chercheurs. Dans les faits, elles ressemblent de plus en plus à des pseudo-mémoriaux de Lincoln conçus par les pseudo-Lincoln eux-mêmes. Toutes incluent un musée sur les années passées à la Maison Blanche par l'intéressé et proposent une version de l'histoire que seuls peuvent valider ses partisans les plus dévoués.

Sans surprise, l'Obama Presidential Center, inauguré en juin dernier à Chicago, va plus loin encore que ses prédécesseurs (et sera probablement dépassé à son tour par la structure que M. Donald Trump prévoit d'édifier à Miami). Avec une facture à 850 millions de dollars, il a coûté environ le double de la bibliothèque de M. Bush, près de trois fois celle de M. Clinton et plus de quarante fois celle de Harry S. Truman — un modeste bâtiment de plain-pied achevé en 1957. Sa tour de soixante-neuf mètres, un bloc sculpté dans le granit, se dresse au milieu d'un superbe parc paysager qui fut le site de l'Exposition universelle de 1893. Au sommet, ciselé en lettres de béton de part et d'autre d'une des arêtes, un extrait du discours prononcé par M. Barack Obama en 2015 pour le cinquantième anniversaire de la marche de Selma. Pas une ou deux phrases mémorables, non — un paragraphe entier de dix-neuf lignes aussi haut qu'un immeuble de huit étages.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : malgré le poids de l'écrit dans cette architecture, on ne trouvera ici nulle bibliothèque de recherche. En lieu et place des archives présidentielles — conservées par les archives nationales dans quelque banlieue du Maryland près de Washington —, le Centre Obama comprend un restaurant, un bar, des équipements sportifs et, tout en haut de la tour, un musée à la gloire de son sujet.

L'objectif du projet est aussi noble que didactique : nous inculquer la science du changement, une notion revendiquée par les élites d'aujourd'hui, de même que l'honnête homme fin-de-siècle se réclamait du progrès industriel et des beaux-arts. Et le mot « élites » ne se veut pas injurieux ; il est tout simplement le seul qui convienne pour décrire l'éblouissante liste de noms inscrits sur le mur des donateurs, un pot-pourri de multimilliardaires de la « tech » et de la finance, de fortunes dynastiques, de grandes fondations et de géants industriels. Dans la catégorie des 50 millions de dollars et plus figurent M. Jeff Bezos, propriétaire d'Amazon et du Washington Post ; Mme Connie Ballmer, épouse d'un ancien président-directeur général (PDG) de Microsoft ; M. Brian Chesky, PDG d'Airbnb ; la holding TWG Global, très active dans l'intelligence artificielle (IA) ; une fondation liée au capital-investisseur Glenn H. Hutchins ; et un mystérieux mécène identifié comme « Anonyme ». Parmi les donateurs un peu moins prodigues (mais tout de même à plus de 1 million), on trouve MM. Eric Schmidt, ex-patron de Google, et Sean Parker, cocréateur de Napster, ainsi que Microsoft et la Fondation Bill et Melinda Gates. M. Kenneth Griffin, financier aux sympathies nettement républicaines, est également présent, aux côtés de l'empire Walmart. S'ajoutent à cela une flopée de philanthropes, de sportifs, de célébrités, et un bel échantillon du classement « Fortune 500 ». Trente ans en arrière, il y a fort à parier que M. Trump aurait été du nombre.

Tous ces oligarques, héritiers et monopolistes partagent une même volonté de promouvoir une lecture de l'histoire dans laquelle, comme le proclame le musée, les « gens ordinaires » peuvent impulser des « changements extraordinaires ». Cette glorification du pouvoir populaire est au cœur du message que le complexe présidentiel entend délivrer. Plusieurs installations interactives vous invitent à « imaginer votre impact », par exemple lorsque vous participez à la vie de votre quartier, tandis qu'au quatrième étage vous êtes accueilli par une célèbre citation de M. Obama composée en énormes lettres métalliques : « Je vous demande de croire. Non pas dans ma capacité à changer les choses, mais dans la vôtre. »

Il y a quinze ans, les conservateurs se saisissaient de phrases lénifiantes comme celle-ci pour crier à la « socialisation » imminente de l'Amérique. Pour d'autres, elles sonnaient déjà creux. Ils avaient compris que M. Obama n'était pas un progressiste, mais un « ultramodéré » auquel le respect pour les usages, les jurisprudences et les progrès à petits pas finissait par lier les mains. Un homme qui ne jurait que par l'éditorialiste-vedette du New York Times Thomas L. Friedman, qui avait choisi M. Lawrence Summers comme principal conseiller économique et qui voulait conclure un « grand marché » avec les républicains au Congrès (sabrer dans le budget des retraites et de l'assurance-maladie en échange d'augmentations d'impôts, pour ceux qui auraient oublié).

Aujourd'hui, le musée Obama nous ferait presque croire que la droite avait vu juste. M. Summers et le « grand marché » ont disparu du récit officiel. Le segment consacré à la crise financière de 2007-2008 n'explique pas pourquoi le président a si peu fait pour sanctionner les criminels en col blanc ou empêcher les saisies immobilières. Rien n'est dit non plus de sa mollesse chronique face aux républicains au Congrès, ni de son incroyable naïveté quant aux prétendus bienfaits du commerce international ou aux bonnes intentions de la Silicon Valley.

En revanche, le manuel de radicalisme du militant socialiste Saul Alinsky est en vente à la boutique de souvenirs, et les expositions retracent avec force détails l'histoire de la contestation de gauche en Amérique. Le visiteur ne peut qu'en déduire que, tout compte fait, M. Obama fut le porteur du flambeau sacré de la réforme, l'héritier de l'« ère progressiste » (1890-1920), du combat pour le suffrage des femmes, du New Deal, du mouvement pour les droits civiques, de la contre-culture des années 1960 et de toutes les autres insurrections populaires imaginables, ou peu s'en faut.

Qu'une puissance institutionnelle se pare d'atours révolutionnaires n'est pas nouveau, mais ici le stratagème prend une autre dimension. La présidence Obama avait commencé sur une note triomphale, avec une large majorité dans les urnes et un prix Nobel de la paix. Elle s'est achevée sur l'impensable : la victoire de M. Trump et un Parti démocrate en lambeaux. Que s'est-il donc passé ?

En invoquant à tout bout de champ le pouvoir du peuple, le musée Obama répond indirectement à la question : contrairement à ce que l'on croit, le président est loin d'être omnipotent. « Le changement dont nous avons besoin ne vient pas de Washington ; il vient à Washington », affirmait celui qui n'était encore que candidat lors de la convention nationale démocrate de 2008. En 2015, à Selma, le président Obama enfonçait le clou : « La démocratie n'est pas le travail du seul Congrès. Ni des seuls tribunaux. Ni même du seul président. (…) Le mot le plus fort de notre démocratie, c'est “nous”. “Nous, le peuple”. “Nous vaincrons”. “Oui, nous le pouvons”. »

Derrière ces beaux sentiments, on ne peut s'empêcher de discerner une forme de dérobade. Ce serait donc à nous, le peuple, de nous retrousser les manches pour faire bouger les choses. À nous de rester perpétuellement mobilisés pour mériter le changement. À nous de l'« obliger à le faire » (make him do it), comme disait l'un des slogans de gauche en vogue en 2009. Quand des organisations progressistes brandissent cette formule pour rallier des soutiens, c'est une maxime ; quand des responsables de l'exécutif la reprennent, c'est une excuse.

« Je ne crois pas à la nostalgie », a déclaré M. Obama à la veille de l'ouverture publique de son centre. C'est pourtant exactement l'émotion que cherche à susciter le musée en faisant la part belle aux toutes premières années de sa saga : la campagne électrisante de 2008, l'incroyable exploit d'être devenu le premier président noir des États-Unis, la glorieuse épopée des réformes. Rappelez-vous cet âge d'or où tout paraissait possible, où l'homme brillant, élégant et dynamique qui dirigeait la nation galvanisait les foules en leur parlant de changement et d'espoir. L'époque d'avant le plongeon dans la haine et la bêtise.

Pendant ce temps, à Washington, un autre président projette des édifices grandioses en réinterprétant à sa manière hallucinée le style néoclassique, fricote avec des stars du porno, déverse de la merde sur ses contempteurs dans des clips générés par l'intelligence artificielle et organise des combats d'arts martiaux sur la pelouse de la Maison Blanche. Pour les bien-pensants, ce qui a pu convaincre les Américains d'élire ce bouffon sectaire plutôt que les successeurs triés sur le volet de l'auguste Obama est un mystère qui dépasse l'entendement.

En apparence, MM. Obama et Trump sont de parfaits contraires : d'un côté le bon goût, de l'autre le vulgaire ; d'un côté le respect des règles, de l'autre le piétinement des précédents ; d'un côté le président malgré lui, de l'autre l'aspirant dictateur qui ne recule devant rien. Pourtant, certains traits les rapprochent. Tous deux sont des hommes d'image, celle-ci se résumant dans un cas comme dans l'autre à un populisme de façade. Tous deux ont habilement gouverné pour perpétuer les inégalités, renflouant les banques par-ci, diminuant les impôts par-là. Et tous deux ont choisi d'orner de mots leur signature architecturale. À cette différence près que, pour le second, ce mot est toujours le même : son nom. Et l'on se demande ce que peut encore faire le citoyen ordinaire, hormis peut-être se prendre en photo, majeur dressé devant l'énorme TRUMP en lettres argentées qui barre un des gratte-ciel de Chicago.

(Traduit de l'anglais [États-Unis] par Élise Roy.)

Voir en ligne : /2026/10/FRANK/70065

Présentation des artistes

15 September 2026 at 16:55

Pooya Aryanpour. À travers de gigantesques sculptures ornées de fragments de miroirs, cet artiste et professeur d'art, né en 1971 à Téhéran, explore notre rapport à l'espace et à notre image. Il utilise l'aïneh kari, la composition de mosaïques de morceaux de verre réfléchissants colorés et finement ciselés. Cette technique ancienne se retrouve notamment dans les lieux saints, où le morcellement des représentations prend un sens spirituel.

Hoda Kashiha. Née en 1986 à Téhéran, elle étudie la peinture à l'université de Téhéran avant de poursuivre sa formation à Boston et revenir dans son pays. À travers une peinture colorée, mêlant humour noir, références mythologiques et images contemporaines, elle aborde des questions sociales : manifestations, violence, identité, féminité et genre. En 2022, elle présente sa première exposition monographique institutionnelle à Passerelle Centre d'art contemporain (Brest), ainsi qu'une première exposition personnelle dans une galerie en Europe à la Galerie Nathalie Obadia (Paris).

Newsha Tavakolian. Originaire de Téhéran, où elle vit toujours, cette photographe née en 1981 commence à travailler à 16 ans pour le magazine Zan. En 1999, elle couvre la révolte étudiante de Téhéran, puis débute en 2002 une carrière internationale de photojournaliste. Son travail, entre photographie documentaire et approche artistique, porte notamment sur les femmes et les transformations sociales et politiques du Proche-Orient. Elle a reçu plusieurs distinctions, dont le prix Carmignac de photojournalisme pour un travail réalisé en 2013 sur le sentiment de claustrophobie qui frappe la jeune génération, et le prix de la Fondation Prince-Claus en 2015.

Jean Gaumy « Prendre des photos, c'est comme pêcher ou écrire. C'est faire émerger de l'inconnu ce qui résiste et refuse de se révéler. » Né en 1948 à Pontaillac, « peintre officiel de la marine », membre de l'Académie des beaux-arts et de l'agence Magnum, ce photographe défend une approche à la fois documentaire et profondément humaine. Il a réalisé plusieurs films et mené des projets photographiques au long cours, notamment sur le milieu de la pêche, l'Arctique ou l'Iran des années 1980 et 1990.

Christian Bromberger. Né en 1946, cet ethnologue fut directeur de l'Institut français de recherche en Iran. Il a mené de nombreux travaux dans le Guilan, au bord de la mer Caspienne. Un fonds de documents collectés sur place rassemble des enregistrements sonores, des photographies, des affiches culturelles liés à l'islam chiite et à la révolution iranienne. Il est accessible sur la plate-forme MédiHAL et stocké à la bibliothèque La Contemporaine à Nanterre, après un don de la Maison méditerranéenne des sciences humaines et sociales.

Hanna Holborn Gray Special Collections Research Center. Situé dans l'université de Chicago, ce centre conserve un fonds d'affiches produites principalement en Iran et en Afghanistan.

Voir en ligne : /mav/209/A/69962

Fut-il le pire ?

Dans huit mois, M. Emmanuel Macron quittera l'Élysée. Et, suivant la tradition du journalisme politique, comme si une heure de dissidence rachetait une décennie de révérences, les critiques fusent. L'hebdomadaire The Economist moque un « canard boiteux » après avoir cru au « sauveur de l'Europe ». Deux courtisans parisiens racontent dans un livre « l'histoire d'un homme exceptionnel… qui s'est exceptionnellement planté ». Porte-voix des élites libérales, M. Alain Minc voit en lui le « pire président de la Ve République (1) ».

Ingratis servire nefas — « on ne gagne rien à servir les ingrats ». Car, depuis 2017, M. Macron a, largement, suivi les orientations du rapport Minc (1994) ou de la commission dirigée par M. Jacques Attali (2008), dont il était alors l'adjoint. De même celles de l'Union européenne ou de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) sur les dépenses de défense. Davantage qu'aucun de ses prédécesseurs, ce président a débarrassé la diplomatie du Quai d'Orsay des traces d'indépendance qui la distinguait encore. Paris a désormais la politique russe de Kiev, la politique vénézuélienne de Washington, la politique iranienne d'Abou Dhabi, la politique commerciale de Berlin, et plus de politique africaine du tout depuis que les États du Sahel ont congédié son armée.

M. Macron a aussi achevé de transformer l'État en Comité de salut privé, assurant des dividendes record aux actionnaires (2). La France est devenue un paradis pour les fonds spéculatifs, qui ont désormais la main sur des milliers d'entreprises, dont plusieurs fleurons. La Sécurité sociale, elle, n'a plus vocation à allouer à chacun selon ses besoins, tandis que le service public, asphyxié, vire au cauchemar pour les agents et les usagers.

Le président a joué la partition de l'extrême centre libéral atlantiste en virtuose. Mais à contretemps. Héros de la mondialisation et du dépassement de la politique, il n'a vu venir ni l'éclipse de l'une ni le retour de l'autre. Démonétisée par la résurgence internationale de la souveraineté ou de la planification, sa stratégie de l'offre a échoué. Le chômage repart à la hausse, la croissance stagne. Le déficit commercial reste élevé, au point que la moitié de l'empreinte carbone nationale tient aux émissions importées ; celui des finances publiques justifierait le manque de pompiers comme de Canadair.

C'est donc un pays livré aux flammes que M. Macron nargue sur son Jet-Ski en trombe. L'allégorie d'un mandat qui s'achève dans une double fuite en avant. La cause ukrainienne doit, d'une part, ressouder son camp après la dissolution ratée de l'Assemblée nationale et relancer l'industrie de défense européenne. Au nom de l'autonomie stratégique. Au risque, surtout, d'un grand réarmement allemand (lire notre dossier), voire d'une confrontation avec la Russie. D'autre part, le choix récent d'un défenseur des droits réactionnaire ou le soutien du gouvernement à une présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre confirment le verrouillage opéré depuis quelques années.

« Voilà un homme qui a réprimé les libertés (…) avec une violence sans précédent (…). Et qui vient dire ensuite que Marine Le Pen est un danger pour les libertés individuelles et la démocratie, constatait déjà la favorite de la prochaine présidentielle dans Le Figaro il y a cinq ans. C'est une plaisanterie. » Au soir du 7 mai 2017, M. Macron avait, lui, eu ce mot à propos des électeurs de Mme Le Pen : « Je ferai tout pour qu'ils n'aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes. » Deux quinquennats plus tard, on mesure le résultat.

Voir en ligne : /2026/09/RZEPSKI/69891

(1) The Economist, Londres, 8 janvier 2026 ; Nicolas Domenach et Maurice Szafran, Néron à l'Élysée. Comment il a tout gâché, Albin Michel, Paris, 2026 ; Alain Minc dans L'Express, Paris, 7 octobre 2025.

(2) Lire Pierre Rimbert et Grégory Rzepski, « Le Comité de salut privé », Le Monde diplomatique, septembre 2022.

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