Albert Daenens. « Zuivere plastiek » (Plastique pur), avant 1952
Au titre d'une initiative conjointe engageant douze pays dont la France, le ministre des affaires étrangères britannique a annoncé le 8 septembre, devant la Chambre des communes, de nouvelles sanctions visant les colonies israéliennes en Cisjordanie. M. Edward (« Ed ») Miliband a dénoncé notamment le « nettoyage ethnique » qui y sévit. Les mesures qu'il a détaillées cibleront « des entreprises et des individus qui fournissent des services, tels que la construction, les infrastructures, le financement et l'immobilier, destinés à l'expansion » de la colonisation. Il s'agit aussi d'interdire l'importation des produits de ces mêmes colonies – que les Nations unies estiment illégales au regard du droit international.
Ces dispositions relèvent en partie du jeu politique interne. Le nouveau gouvernement de M. Andrew (« Andy ») Burnham semble enfin prendre acte de l'impasse dans laquelle le Parti travailliste s'est mis en refusant de faire droit à l'émotion et aux mobilisations suscitées par l'aggravation de la tragédie que vit le peuple palestinien au cours de la période récente. Déjà, le 11 novembre 2023, plus de 800 000 personnes avaient défilé à Londres en solidarité avec Gaza. Ces derniers mois, les Verts, beaucoup plus offensifs sur le sujet que les travaillistes, progressent dans les sondages et aux élections partielles ou locales.
Les sanctions contre les colonies illégales sont aussi tardives. En effet, depuis le 7 octobre 2023, les forces de Tel-Aviv ou des colons ont tué plus de 1 100 Palestiniens, dont plus de 240 enfants, en Cisjordanie. L'armée israélienne inflige également des détentions ou des incarcérations arbitraires, des humiliations de toutes sortes, des contrôles incessants qui rendent les déplacements cauchemardesques sur ce territoire.
Les dispositions annoncées par M. Miliband sont enfin dérisoires. D'une part, l'État visé par ces sanctions en raison de la seule colonisation de la Cisjordanie commet un génocide, des crimes de guerre et s'en prend illégalement au Liban, à la Syrie ou à l'Iran. D'autre part, les importations des colonies ne représentent qu'une proportion minime des 6 milliards de livres (près de 7 milliards d'euros) d'échanges commerciaux entre le Royaume-Uni et Israël. D'après Bloomberg, cité par L'Opinion (8 septembre 2026), « des diplomates britanniques ont eux-mêmes assuré Washington que les sanctions (contre les colonies israéliennes) étaient avant tout symboliques et qu'elles n'avaient pas vocation à miner la relation diplomatique et commerciale entre les deux États ».
L'Amérique, c'est le monde. En deux propositions d'un
enchaînement logique audacieux, le président George W. Bush
a en effet expliqué : « Maintenant que la guerre nous a
été déclarée, nous conduirons le monde à la victoire. »
Le 11 septembre 2001, en tout cas, les Etats-Unis ont
essuyé des pertes supérieures à celles causées par toutes
leurs opérations militaires menées successivement depuis
vingt ans contre la Grenade, la Libye, le Panama, l'Irak, la
Somalie, Haïti, l'Afghanistan, le Soudan et la Yougoslavie.
Un tel événement — et la destruction d'une aile du Pentagone — méritait peut-être mieux que le traitement médiatique
presque exclusivement compassionnel auquel il a d'abord
donné lieu.
Œil pour œil… Devant les décombres du World Trade Center,
67 % des Américains ont admis que l'éventualité de
« plusieurs milliers de victimes civiles innocentes »
causées par une riposte militaire n'apaiserait pas leur soif
de revanche (1). Sans doute imaginent-ils que ces
victimes-là se trouveront dans le camp de leur adversaire.
Ce qui compte moins. Pour eux. Et donc pour nous, puisque
« nous sommes tous américains ».
Ce genre de citoyenneté ne va pas sans contraintes. Après
avoir réclamé la liberté de conduire une politique étrangère
dictée par leurs seuls intérêts, les Etats-Unis exigent en
effet, au moment de l'épreuve, une solidarité sans faille,
l'alignement de leurs alliés. « La coopération dans
l'effort de guerre, prévient le Washington Post, doit être
une exigence absolue. Tout refus de coopérer (…)
devrait définir un adversaire de l'Amérique et entraîner
des conséquences sérieuses, économiques ou
militaires (2). »
« Sur toutes nos lèvres »
On coopéra. Le 18 septembre 2001, lors d'une de ces
innombrables émissions, « spéciales » à force d'être vides,
réalisées en direct de New York par France-Inter, le
journaliste de service crut bon d'égrener presque chaque
minute l'heure de la côte Est. Elle était vraisemblablement
devenue la nôtre. Tous américains, nous vivions à New York
et nous parlions tous anglais. « Les attaques, précisa
The International Herald Tribune, ont remis en cause
l'idée que les autres pays, en particulier en Europe,
pouvaient avoir des systèmes de valeur et des niveaux de
confort proches de ceux de l'Amérique tout en refusant de
s'impliquer dans la confrontation entre les Etats-Unis et
les forces terroristes qui narguent l'Occident (3). »
Interrogé par France-Inter, le réalisateur Michael Cimino
n'avait rien à dire. Mais il le disait de Los Angeles, et en
anglais. La politologue-journaliste Nicole Bacharand,
éblouie par son babillage, lui donna la réplique : « Thank
you, Michael, and remember this : we are all Americans
(4). » Et puis, le 14 septembre, sur France-Musiques :
« Bonjour à tous. Aujourd'hui à midi, nous serons tous
américains en faisant, trois minutes durant, silence. (…)
Huit cents millions d'Européens communieront peu ou prou
dans la même attitude à la même heure, rejoignant en cela
vos quotidiens qui, le premier choc passé, s'arrêtent un
instant ce matin pour se recueillir et réfléchir. »
« Réfléchir », le mot fut donc prononcé au moins une fois
pendant ces journées-là.
Peut-être inspiré par le grand instant de recueillement
européen, Jean d'Ormesson adressa deux jours plus tard, par
l'entremise du Figaro, une « Lettre ouverte au président
Bush ». Il lui écrivait : « Vous connaissez le cri qui est
sur toutes nos lèvres : “Nous sommes tous des
Américains.” » Mais, pour Le Journal du dimanche, il
était dit qu'on n'en resterait pas là : « Si c'est
l'Amérique qui est en deuil, ce sont toutes les démocraties
qui sont frappées. Et en danger. En ce sens, oui, nous
sommes tous des Américains. »
« Nous » ? « Tous » ? Sans indiquer au nom de quelle
autorité ils le faisaient — celle de l'information ? -,
nombre de commentateurs dominants se sont ainsi jugés
habilités à « nous » prescrire des appartenances
collectives, des minutes de silence, des cris sur nos
lèvres. Au moment où un journaliste présumé trop impertinent
se voyait, lui, imposer « non pas trois minutes, mais une
semaine de silence (5) », la démocratie attaquée nous valut
même une revue de presse involontairement éclairante :
« Lisez Jean-Marie Colombani à la “une” du Monde. Lisez
Serge July, de Libération, Michel Schifres dans Le Figaro.
Lisez la chronique de Jacques Julliard, l'éditorial de Jean
Daniel dans Le Nouvel Observateur. Celui de Claude Imbert
dans Le Point ou de Denis Jeambar dans L'Express. Lisez ces
dizaines de pages, ces centaines d'articles qui expliquent
finalement tous la même chose (6). » Oui, la même chose.
Mais alors pourquoi tout lire ?
Et l'Etat opéra son retour. Désormais les marchés le
réclamaient. Car, ainsi que l'annonça un de leurs plus
loyaux interprètes, « la seule réponse qu'attendent les
milieux d'affaires, les milieux économiques, c'est
évidemment une réponse politique très forte, parce que c'est
le système capitaliste même qui a été touché en son cœur
(7) ». Le 17 septembre, peut-être pour rassurer les
actionnaires épouvantés et conforter notre patriotisme
désormais délocalisé, on annonça, à tort, que la baisse des
cours avait été enrayée à Wall Street. Le correspondant de
France-Inter précisa aussitôt : « Il s'agit de ne pas
offrir une deuxième victoire aux ennemis de l'Amérique
(8). »
Puis on s'interrogea : dans quel chaudron intellectuel et
politique avait pu bouillonner autant de haine et de
détermination ? La réponse ne tarda pas : « Les primates
vociférateurs et casseurs de l'antimondialisation, en
déshérence de maoïsme, s'en prennent en réalité à
l'Amérique, synonyme de capitalisme. Cette obsession aboutit
à une véritable déresponsabilisation du monde (9). »
Complaisamment cité par un quotidien du matin que ce
filon-là allait beaucoup mobiliser, un « décideur »
économique trop longtemps bâillonné libéra enfin sa plume :
« En s'attaquant à un tel symbole (le World Trade Center),
les terroristes rejoignent le discours des antimondialistes,
dont la parole est devenue omniprésente (10). » Très
présents en effet sur les ondes pendant l'été, les
« antimondialistes » se voyaient désormais sommés de rendre
gorge : qui sème le vent récolte la tempête, New York
permettrait d'effacer Gênes. Un journaliste américain à
Paris commit ces quelques lignes : « L'horreur de ces avions
détournés qui s'écrasent sur ce symbole du World Trade
Center souligne l'absurdité de cette violence déplacée
contre la mondialisation et renforce la main des autorités
qui doivent y faire face. Diaboliser de manière violente les
Etats-Unis et les organisations du commerce mondial
s'apparente à présent à une entreprise potentiellement
meurtrière (11). » World Trade Center ne signifiait-il pas
Centre du commerce mondial… ?
Les galeux et les pelés
Quand il apparut que, quelques jours avant l'attentat,
Oussama Ben Laden avait peut-être spéculé de manière à
profiter de la réaction prévisible des marchés à un
événement dont il aurait eu connaissance avant les autres,
nul n'eut l'idée sacrilège de mettre en cause le système
capitaliste, les milliardaires et les délits d'initiés. Les
galeux et les pelés avaient déjà été repérés ailleurs.
Ainsi, interrogeant un dirigeant d'Attac-France sur les
ondes d'Europe 1 (groupe Matra-Hachette-Lagardère), la
journaliste-commissaire lui demanda : « Qu'est-ce que vous
répondez à ceux qui disent : qui vole un œuf, vole un
bœuf ? Je traduis : qui arrache un pied de maïs
transgénique est capable un jour — on ne sait pas — de poser
une bombe ? » Effectivement, on ne sait jamais…
On sait cependant que la pudeur qui recommandait de ne pas
faire son miel de la mort de milliers de civils new-yorkais
ne fut pas longtemps de mise. Des industriels profitèrent de
l'émotion générale pour annoncer, en catimini, de
gigantesques « plans sociaux ». Et, le 17 septembre, M.
Franz-Christoph Zeitler, membre du conseil de la Bundesbank,
estima que, « dans cette situation difficile
psychologiquement et économiquement, la priorité est de
maintenir le bon fonctionnement et la liquidité des marchés
financiers. La discussion sur une nouvelle taxation des
marchés internationaux des capitaux, telle que la taxe
Tobin, est extrêmement contre-productive ». Ne serait-elle
pas même carrément criminelle ?
(1) Sondage du New York Times, réalisé les 13 et 14
septembre 2001. La question posée était : « Les Etats-Unis
doivent-ils prendre des mesures militaires contre les
auteurs de l'attaque même si cela signifie que des milliers
de civils innocents peuvent être tués ? »
(2) Editorial du Washington Post publié dans l'International
Herald Tribune du 14 septembre 2001.
(3) John Vinocur, « The New World Order Is a Clash of
Civilizations », International Herald Tribune, Paris, 13
septembre 2001. Hors Occident, et en particulier dans les
pays du Sud, l'émotion causée par les événements fut
moindre. Au Cameroun, par exemple, le journal Le Messager
estima que « cet attentat-surprise a été à la mesure de
l'arrogance avec laquelle le pays de George Bush tente
aujourd'hui d'affirmer sur le monde une domination de
mauvais aloi ».
(4) « Merci Michael, et souvenez-vous bien que nous sommes
tous américains. »
(5) Daniel Mermet, comme il en fit lui-même la révélation
sur France-Inter, le 17 septembre.
On n'avait plus vu cela depuis la mobilisation de 2003 contre la guerre d'Irak menée par MM. George W. Bush et Anthony Blair. Le 11 novembre dernier, selon les organisateurs, plus de 800 000 personnes auraient défilé à Londres en solidarité avec Gaza. Les manifestants ciblaient le gouvernement conservateur comme le Parti travailliste, qui lui aussi a pris fait et cause pour Israël.
Depuis le début de l'offensive israélienne contre Gaza, en octobre dernier, un fossé s'est creusé entre la classe politique et l'opinion publique britanniques. Le gouvernement conservateur de M. Rishi Sunak et l'opposition travailliste de M. Keir Starmer ont apporté un soutien sans réserve à la guerre menée par M. Benyamin Netanyahou au nom du droit d'Israël à se défendre.
Pourtant, la population britannique rejette l'idée selon laquelle Israël devrait bombarder l'enclave jusqu'à l'élimination du Hamas. En novembre, 59 % des personnes interrogées par YouGov souhaitaient qu'Israël mette un terme à sa campagne militaire, quand seulement 19 % d'entre elles se déclaraient favorables à sa poursuite. En février, 66 % des sondés soutenaient un cessez-le-feu et seulement 13 % d'entre eux la guerre contre les Palestiniens. Aujourd'hui, l'opinion publique demande l'arrêt des ventes d'armes aux Israéliens à une majorité de 56 %, contre 17 % qui réclament sa poursuite (1).
La présidente conservatrice de la commission des affaires étrangères à Westminster a révélé fin mars l'existence d'une note des services juridiques du gouvernement britannique établissant qu'Israël violait le droit humanitaire international. Comme une telle conclusion emporte que Londres cesse de vendre des armes à Tel-Aviv, l'exécutif a refusé de rendre public le document. Mais, le 1er avril, des frappes de missiles israéliennes ont tué trois salariés britanniques de l'organisation caritative World Central Kitchen avec quatre autres de leurs collègues, alors qu'ils apportaient de l'aide à Gaza. Le surlendemain, plus de six cents juristes et universitaires — dont trois juges retraités de la Cour suprême britannique — dénonçaient l'illégalité des ventes à l'armée israélienne (2).
Depuis plus de six mois, la solidarité avec le peuple palestinien donne lieu à des manifestations qui comptent parmi les plus massives de l'histoire moderne. Semaine après semaine et mois après mois, les rues de Londres et d'autres villes britanniques se remplissent de manifestants appelant au cessez-le-feu. La plus importante à ce jour a réuni plusieurs centaines de milliers de personnes. En réponse, le gouvernement Sunak a condamné les protestataires et cherché des moyens de les criminaliser.
« Marches de la haine »
En novembre, la ministre de l'intérieur a demandé à la police métropolitaine de Londres d'interdire la grande manifestation qui se préparait. Comme les officiers de police de la « Met » lui ont répondu qu'elle n'avait aucune raison légale de prendre une telle décision, Mme Suella Braverman a allégué que les manifestants entendaient profaner un mémorial de la Grande Guerre pour inciter des radicaux d'extrême droite à attaquer la marche, ce qui aurait donné un prétexte pour interdire de futurs rassemblements. Mais les militants excités par la ministre s'en sont pris aux forces de l'ordre et ont blessé plusieurs policiers, grièvement dans certains cas.
À la suite de ce fiasco, M. Sunak a dû exiger la démission de Mme Braverman, mais son gouvernement et la presse de droite ont poursuivi leurs attaques contre les manifestations en faveur du cessez-le-feu, qualifiées de « marches de la haine ». Dans leur viseur, toujours, le slogan « Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre », qualifié d'antisémite.
Lorsqu'elle était encore ministre de l'intérieur, Mme Braverman avait recommandé aux services de police d'interpréter ce mot d'ordre comme l'« expression d'un violent désir de voir Israël rayé de la carte » et de punir son utilisation au nom du respect de l'ordre public (3). Dans un cas au moins, la police a suivi les instructions de la ministre : à Manchester, une jeune femme d'origine palestinienne a été arrêtée pour injure à caractère raciste parce qu'elle l'avait prononcé (4).
Les soutiens d'Israël prétendent discerner le « vrai » sens du slogan « Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre » : ils y voient à coup sûr un appel au massacre ou à l'expulsion dès lors qu'il ne dit pas ce qu'il adviendra de la population juive d'Israël une fois cette aspiration satisfaite. Les Palestiniens et leurs alliés, qui martèlent qu'il s'agit en réalité d'un appel à l'égalité et non au nettoyage ethnique, se voient fréquemment refuser l'accès aux médias britanniques. Du reste, les défenseurs d'Israël invoquent à l'envi son « droit à se défendre » et son « droit à l'existence ». Or la première formule ne précise pas quelles méthodes l'État peut légitimement employer au nom de l'autodéfense, et la seconde ignore la question de l'existence d'un État palestinien, à côté d'Israël. Les Palestiniens les perçoivent certainement comme des menaces et des agressions, du moins telles qu'elles sont employées en règle générale par les principaux défenseurs de la guerre contre Gaza, mais les proférer ne vaudra à personne d'être poursuivi pour injure à caractère raciste.
Début mars, lors d'un discours prononcé devant le 10 Downing Street, M. Sunak a fait franchir un cap supplémentaire à la campagne gouvernementale contre le mouvement de solidarité avec la Palestine. Il a prétendu que les manifestations en faveur d'un cessez-le-feu avaient entraîné « une hausse choquante des perturbations et des actes criminels extrémistes », se traduisant notamment par des « intimidations, des menaces et la préparation d'actions violentes ». En réalité, la contestation, particulièrement pacifique et disciplinée, a donné lieu à moins d'arrestations qu'un festival de musique ou qu'un événement sportif de même ampleur (5). Le discours du premier ministre se fondait essentiellement sur des affirmations de journalistes prétendant sans la moindre preuve, que Londres tendrait à devenir une zone interdite aux Juifs (6).
Deux universitaires britanniques ont obtenu la condamnation pour diffamation de la ministre de la recherche Michelle Donelan, qui les avait qualifiés de soutiens du Hamas (7). Les archevêques de Canterbury et de York ont cru devoir s'inquiéter d'une approche qui « ciblerait de manière disproportionnée les musulmans » après que le gouvernement a confié au ministre aux communautés Michael Gove le soin d'élaborer une nouvelle définition de l'extrémisme : figure de proue de la droite néoconservatrice, M. Gove affirme en effet depuis longtemps que les musulmans britanniques représentent une menace pour la démocratie libérale ; à son initiative, les autorités considéreront désormais comme extrémiste toute velléité de saper les institutions ou les « valeurs » britanniques (8).
Les attaques contre le mouvement de solidarité avec la Palestine se nourrissent aussi des déclarations de personnalités gouvernementales affublées de titres orwelliens, tel M. John Woodcock : le « conseiller indépendant en matière de violences et de perturbations politiques » a récemment proposé que les principaux partis consentent à la « “tolérance zéro” à l'égard des groupes qui menacent la démocratie », par exemple Palestine Solidarity Campaign (PSC) (9). « Si les opinions “extrémistes” sont illégales, s'inquiétait sur X, le 4 mars, la députée tory Miriam Cates, alors celui qui définit l'“extrémisme” a le pouvoir de restreindre la liberté d'expression, la liberté de religion, la liberté de la presse et la liberté d'association. C'est la voie vers l'autoritarisme. »
M. Woodcock est, lui, un ancien député travailliste, rallié à M. Boris Johnson en 2019. Mais nombre de députés de son ancien camp partagent son hostilité envers les manifestations contre la guerre à Gaza, à commencer par le dirigeant du parti, M. Starmer. Au début de l'offensive israélienne, ce dernier s'est dit convaincu qu'Israël avait le droit de couper l'eau et l'électricité aux civils de Gaza — action pourtant constitutive de crime de guerre. Face à l'indignation, M. Starmer a dû retirer ses propos, en alléguant contre l'évidence qu'il avait mal compris la question (10).
Il a par ailleurs suspendu deux parlementaires : M. Andrew McDonald, pour avoir déclaré, lors d'une manifestation à Londres : « Nous ne nous arrêterons pas tant que justice n'aura pas été faite. Tant que l'ensemble de la population, israélienne comme palestinienne, du fleuve à la mer, ne pourra vivre dans la liberté et la paix » ; et Mme Kate Osamor, parce qu'elle avait qualifié la guerre à Gaza de génocide, alors que la Cour internationale de justice (CIJ) avait déjà jugé recevable la plainte déposée par l'Afrique du Sud contre Israël. M. McDonald a réintégré son groupe parlementaire après la défaite essuyée par le Parti travailliste fin février, à l'occasion d'une élection partielle importante à Rochdale, dans l'agglomération de Manchester. Le vainqueur, M. George Galloway, ancien député travailliste devenu un électron libre, avait fait de ce scrutin un référendum contre le soutien de M. Starmer à Israël.
La victoire de M. Galloway est survenue à la suite d'une violente controverse. Quelques jours avant son élection, le Parti national écossais (SNP) avait déposé à la Chambre des communes une motion en faveur d'un cessez-le-feu. Le Labour désirait supprimer les références au « châtiment collectif du peuple palestinien » et au « massacre de civils innocents ». Il souhaitait aussi remplacer l'appel clair et net à un cessez-le-feu par des circonlocutions qui auraient donné à M. Netanyahou une marge de manœuvre suffisante pour poursuivre sa guerre. Selon la formulation proposée par les travaillistes, « les Israéliens ont le droit d'avoir la garantie que les horreurs du 7 octobre 2023 ne se reproduiront pas ». Mais il n'était nullement question du droit des Palestiniens à obtenir la garantie que les horreurs subies depuis le 7 octobre (et bien avant) ne se reproduiraient pas.
Comme M. Starmer ne voulait ni que ses députés votent contre la motion du SNP ni qu'ils s'abstiennent, il a imposé au président de la Chambre Lindsay Hoyle un vote des amendements travaillistes préalable à celui de la motion. Cette violation des règles de procédure parlementaire lui a permis d'empêcher le troisième parti de la Chambre de défendre une position reflétant l'opinion majoritaire dans le pays.
Le refus des travaillistes d'appeler clairement au cessez-le-feu contredit les opinions de ses propres partisans. En février, selon YouGov, 83 % des électeurs ayant voté pour le Labour lors de la précédente élection générale voulaient en effet qu'Israël mette un terme à sa campagne militaire. Seuls 3 % d'entre eux se déclaraient favorables à la poursuite des opérations. L'entêtement de M. Starmer à soutenir la guerre de M. Netanyahou procède de son refus de distinguer lutte contre l'antisémitisme et soutien à Tel-Aviv. Car l'association de la défense des droits des Palestiniens à l'hostilité aux Juifs lui sert à marginaliser la gauche de son parti depuis qu'il en a pris la direction, en 2020. Mais cette arme de lutte interne devient un problème politique majeur dans la perspective de l'élection générale.
Bien qu'une violence ininterrompue, émaillée de crimes de guerre, s'abatte depuis plus de six mois sur les civils palestiniens, les deux principaux partis britanniques restent inébranlables dans leur défense d'Israël. Et bien que des figures politiques aussi importantes que le conservateur Nicholas Soames, membre de la Chambre des lords, et le maire travailliste de Londres, M. Sadiq Khan, appellent désormais à l'arrêt des ventes d'armes, MM. Sunak et Starmer affirment encore à cette heure que le Royaume-Uni doit continuer à soutenir l'effort de guerre israélien. Même si cette position évoluait dans les semaines à venir, l'un et l'autre auront causé des dommages à leur réputation, ainsi qu'au crédit diplomatique de leur pays.