Presse : près d'une lecture sur deux se fait hors du domicile selon la dernière enquête ACPM








Un mur de Nanterre, le 29 juin dernier. Des lettres violettes inscrites à la bombe. « Sans vidéo Nahel serait une statistique pour la Place Beauvau. Fuck le 17 ». Deux jours auparavant, Nahel Merzouk, 17 ans, avait trouvé la mort au volant d'une voiture, après qu'un agent lui eut tiré en pleine poitrine, à bout portant. Des images tournées par une passante et diffusées sur les réseaux sociaux le jour même ont remis en cause la version policière reprise dans les premiers articles sur le drame. Le 27 juin à 8 h 22, le compte rendu du centre de commandement consignait : « Individu blessé par balle à la poitrine gauche. Le fonctionnaire de police s'est mis à l'avant pour le stopper. Le conducteur a essayé de repartir en fonçant sur le fonctionnaire. » Or la séquence filmée montre le motard ouvrant le feu depuis le côté d'un véhicule qui redémarre lentement.
Sans image, que se serait-il passé ? « S'il n'y avait pas eu la vidéo, s'est interrogée la jeune femme qui l'a postée, une collègue de son auteure, quelle aurait été la suite (1) ? » Plusieurs médias ont comparé l'émotion suscitée par la mort de Nahel Merzouk à la relative indifférence dans laquelle, deux semaines plus tôt, Alhoussein Camara était décédé d'une balle dans le thorax à Saint-Yrieix-sur-Charente, dans la banlieue d'Angoulême. Lors d'un contrôle de police sur la route de son travail, ce jeune homme de 19 ans aurait refusé d'obtempérer et heurté les jambes d'un agent avec sa voiture. Un ami d'enfance témoignait, interdit : « Je sais tellement qu'il n'a pas pu blesser ce policier, mais comment le prouver sans vidéo (2)… »
Les images, en réalité, ne suffisent pas toujours. Du moins à obtenir justice. En 1991, Rodney King, un Afro-Américain de 25 ans, est passé à tabac par quatre policiers à Los Angeles. Avec une petite caméra portative, un riverain capte la scène. Son enregistrement et sa diffusion provoquent l'indignation. La vidéo devient dès lors un outil de preuve, un moyen de scandaliser et de mobiliser, mais aussi d'engager des poursuites judiciaires. L'affaire n'aurait sans doute jamais conduit à un procès sans cette captation, et sans son passage en boucle sur Cable News Network (CNN) : même s'ils ne permettront pas de faire condamner les responsables — les policiers sont acquittés un an plus tard —, ils cristallisent une colère qui conduira aux plus grandes émeutes qu'ait connues Los Angeles.
Dans les années 1960, des collectifs avaient déjà utilisé des caméras comme instrument de surveillance de la police (copwatching). Une coalition d'organisations noires les expérimenta dans le quartier de Watts à Los Angeles à la suite de nombreux meurtres policiers, suivie à Oakland par le Black Panther Party à partir de 1966. Act Up se dota aussi d'un groupe de vidéastes dans les années 1980, dont un des buts était de filmer les manifestations pour prévenir les violences policières. Catherine Gund Saalfield, l'une des fondatrices de Damned Interfering Video Activist Television (DIVA TV), expliquait alors : « Nous avons une banque d'images de flics pliant les poignets des gens jusqu'au point de rupture, de flics matraquant des manifestants sur le dos et les épaules (3). »
À la différence des tenants du cinéma d'intervention — les groupes Medvedkine, par exemple — ou de la télévision alternative, DIVA TV ne cherchait plus seulement à donner la parole aux sans-voix ou à faire exister des corps exclus de la visibilité. La caméra devait servir d'outil dans la lutte, les vidéos de preuve. Mais ce copwatching relevait encore de la pratique politique, de la longue histoire des expériences audiovisuelles militantes. Au cours de la période récente, dans les cas des homicides de George Floyd aux États-Unis ou de Cédric Chouviat en France en 2020, ce sont des voisins ou des passants qui ont filmé la scène ; des caméras de vidéosurveillance ont capté l'arrestation violente de Théo Luhaka à Aulnay-sous-Bois en 2017 ou les coups assenés au producteur de musique Michel Zecler (en 2020 également) ; et, aux États-Unis, où leur emploi est quasi systématique, certaines vidéos de violences proviennent des caméras corporelles de policiers.
Pour les activistes d'aujourd'hui, l'Observatoire national des pratiques et des violences policières (ONVP) ou David Dufresne et sa plate-forme « Allô Place Beauvau », le partage apparaît plus déterminant que l'enregistrement. Et il faudra s'en remettre aux acteurs judiciaires et médiatiques, dont le rôle devient décisif. Or, du journal télévisé au procès, faire parler l'image implique une série de procédés tant techniques que rhétoriques. La parole de l'expert ou du témoin la décrit, la commente ou la met en contexte. À la télévision, les vidéos subissent des modifications matérielles. Des inserts graphiques dirigent le regard vers ce qui devrait être vu, quand le ralenti « peut amener les téléspectateurs à percevoir une action comme plus intentionnelle (4) », le ralentissement induisant le sentiment que l'auteur des faits a eu le temps de penser son action. Il en va de même lors des procès, où les captures d'écran, parfois imprimées et annotées, se substituent à la projection, comme, en France, dans l'affaire Gaye Camara en 2019 (5).
Reste que les effets sociaux des images inquiètent les autorités et agacent les forces de l'ordre. Face à la multiplication des entraves policières à la liberté de filmer, notamment lors des manifestations, le ministère de l'intérieur avait dû rappeler à ses troupes par la voie d'une circulaire datée du 23 décembre 2008 que « les policiers ne bénéficient pas de protection particulière en matière de droit à l'image (…). La liberté de l'information, qu'elle soit le fait de la presse ou d'un simple particulier, prime le droit au respect de l'image ou de la vie privée dès lors que cette liberté n'est pas dévoyée par une atteinte à la dignité de la personne ou au secret de l'enquête ou de l'instruction ».
Malgré cela, en septembre 2019, un jeune « gilet jaune » dijonnais a été condamné à cinq mois de prison avec sursis pour avoir filmé et mis en ligne les images d'affrontements entre des manifestants et des gendarmes. Une décision rendue sur le fondement d'un article du code pénal introduit en 2007 pour sanctionner le happy slapping (ou « vidéo baffe », une agression captée puis diffusée sur les réseaux sociaux). La majorité de M. Emmanuel Macron a ensuite tenté d'entraver la circulation des vidéos de violences policières. Finalement écarté par le Conseil constitutionnel, l'article 24 de la proposition de loi relative à la sécurité globale visait à punir de cinq ans d'emprisonnement la diffusion d'images d'un agent portant « atteinte à son intégrité physique ou psychique ».
La loi promulguée en 2021 a quand même autorisé les policiers à exploiter en temps réel des caméras installées dans les halls d'immeuble ou l'extension de l'accès à la vidéosurveillance aux agents des polices municipales et de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF). Face à la multiplication des dispositifs d'enregistrement au sein de la population, il s'agit de construire des contre-feux. « Quand on est attaqué par l'image, il faut se défendre par l'image (6) », soutient M. David Le Bars, secrétaire général du Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN).
Cette volonté d'opposer œil pour œil les caméras-piétons et de vidéosurveillance à celles des citoyens comme celle d'empêcher la circulation de certaines images trahissent la foi des gouvernants dans leur capacité à sensibiliser ou à révéler la répression au plus grand nombre. Cette foi se double d'une croyance dans la puissance mimétique qui conduirait des individus généralement jeunes, peu diplômés, de classes populaires à s'égarer dans la violence pour reproduire ce qu'ils ont vu. À ce titre, le président de la République a souligné le 30 juin dernier, dans une allocution depuis la cellule interministérielle de crise, le « rôle considérable » de Snapchat et TikTok dans les soulèvements des quartiers populaires qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk, et dénoncé la diffusion d'images des violences commises dans de très nombreuses villes françaises.
Face à la censure des médias audiovisuels, les plates-formes numériques ont permis au cours des années 2010 de diffuser assez librement des enregistrements. Mais ces entreprises, actrices majeures du capitalisme, n'ont pas vocation à soutenir les révoltes. À l'Assemblée nationale le 10 juillet, la responsable des affaires publiques de Snapchat en France a assuré que son entreprise avait « travaillé conjointement avec le ministère de l'intérieur et les différentes autorités afin d'endiguer le plus rapidement possible les différents dérapages qu'on a pu percevoir sur le terrain ». Avant de se féliciter du résultat de cette collaboration en constatant que « l'ensemble des stories qui étaient publiées » aux derniers soirs du soulèvement provenaient d'utilisateurs « qui se plaignaient justement des émeutes et des conséquences des émeutes ».
Le matin du même jour, le commissaire européen au marché intérieur avait averti de la fin de la fête. Déplorant que les réseaux sociaux n'aient pas préalablement censuré tout message susceptible d'accentuer les émeutes, M. Thierry Breton a prévenu : « Tout cela ne sera plus possible à partir du 25 août », en vertu d'un nouveau règlement sur les services numériques. « Lorsqu'il y aura des contenus haineux, des contenus qui appellent par exemple à la révolte, qui appellent également à tuer ou à brûler des voitures, [les plates-formes] auront l'obligation dans l'instant de les effacer. Si elles ne le font pas, elles seront immédiatement sanctionnées », voire temporairement interdites. Le temps de la désillusion pour les militants qui, depuis le « printemps arabe », associaient réseaux sociaux et liberté ? « Sans les images la révolution n'aurait pas eu lieu », nous disait un Tunisien en 2011… Sans les images ou sans les moyens pour les diffuser ?
(1) « Mort de Nahel : la femme qui a posté la vidéo du tir du policier dit avoir “fait son devoir'' », BFM, 8 juillet 2023.
(2) Cité par David Perrotin, « “Pourquoi personne n'en parle ?” : 15 jours avant Nahel, Alhoussein, 19 ans, a été tué par la police à Angoulême », Mediapart, 30 juin 2023.
(3) Catherine Saalfield, « On the make : Activist video collectives » (PDF), dans Martha Gever, John Greyson et Pratibha Parmar (sous la dir. de), Queer Looks. Perspectives on Lesbian and Gay Film and Video, Routledge, Londres et New York, 1993.
(4) Cf. Zachary Burns, Eugene Caruso et Benjamin Converse, « Slow motion increases perceived intent », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 113, Washington, DC, 2016.
(5) Cf. Nicolas Chapuis, « Les tirs de légitime défense par les policiers, une zone grise pour les enquêteurs », Le Monde, 24 octobre 2019.
(6) Cité par Chloé Pilorget-Rezzouk, « Les caméras-piétons, une fausse bonne idée ? », Libération, Paris, 15 juillet 2020.
Ce serait la fusion du siècle. Paramount rachète Warner. C'est déjà une histoire exemplaire. Le casting : un transhumaniste et son fils, le Tout-Hollywood et des journalistes épouvantés.
En 1966, Gulf+Western, fabricant de butées à ressort pour portes coulissantes, acquiert le géant du cinéma Paramount. Depuis une trentaine d'années, le mouvement de fusions et d'absorptions est en plein élan à Hollywood. Tous les grands studios « ont fini par se faire manger par des multinationales étrangères au monde de l'art et de la culture », observent les chercheurs Martin Barnier et Laurent Jullier (1). Le capitalisme de prédation poursuit aujourd'hui son avancée, à la faveur de l'essor du streaming et de l'arrivée récente des entreprises de la « tech » dans ce secteur. C'est un enjeu non seulement financier, mais aussi politique et artistique.
Depuis la crise du Covid-19, les plates-formes de vidéo à la demande dominent le marché mondial de la vidéo. Avec plus de 325 millions d'abonnés dans le monde, Netflix mène la danse devant Prime Video (220 millions) et Disney + (130 millions), accompagnés de HBO Max (140 millions) et Paramount + (79 millions). Chacun de ces mastodontes lorgne tout ce qui peut grossir et embellir son catalogue d'exclusivités.
À l'été 2025, Warner Bros. Discovery (WBD), conglomérat en difficulté depuis une série de restructurations malheureuses, annonce vouloir se scinder en deux entreprises indépendantes. La première doit contrôler les studios de production (cinéma et télévision), la plate-forme de streaming Max, rebaptisée HBO Max, ainsi que les parcs à thème. La seconde doit regrouper les réseaux de télévision du groupe, dont les chaînes Cable News Network (CNN) et Discovery, en perte de vitesse. Cette scission suscite immédiatement la convoitise de Paramount Skydance (PSKY) et de Netflix.
Début d'un feuilleton tout en rebondissements, mêlant milliards, pouvoir et coups tordus. Lors du dernier trimestre 2025, Paramount lance trois offres d'achat successives. Pourtant, le 5 décembre, c'est Netflix qui gagne : le groupe annonce le rachat de Warner, pour 83 milliards de dollars — remboursement des 11 milliards de dette de WBD compris. Trois ans plus tôt, Amazon, propriétaire de la plate-forme Prime Video, s'était emparé de la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) pour dix fois moins.
L'accord ne porte pas sur la totalité du groupe : CNN n'en fait par exemple pas partie. Netflix enrichira d'abord sa plate-forme, et avant tout des films de l'historique studio Warner (Casablanca, Citizen Kane, etc.), mais aussi d'une soixantaine de franchises — produits dérivés compris —, dont Harry Potter, Le Seigneur des anneaux ou encore Batman, sans oublier les grandes séries produites et diffusées par HBO comme Sex and the City, Les Soprano, Six Feet Under, Sur écoute (The Wire) et Game of Thrones. Une concentration majuscule, qui agit comme un séisme sur ce marché des contenus, soulevant l'inquiétude des professionnels de Hollywood. Ils n'ont encore rien vu.
Derrière Paramount se trouve en effet un proche du président américain. Transhumaniste, membre de l'American Legislative Exchange Council — un lobby militant pour le démantèlement du droit du travail, des régulations environnementales, la privatisation de l'éducation et contre les droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et trans (LGBT) —, M. Larry Ellison a fondé la société Oracle (bases de données, logiciels d'entreprise, cloud…). Il est l'un des hommes les plus riches du monde, et l'un des principaux mécènes privés de l'armée israélienne. Des milliers d'entreprises à travers le monde — dont la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), BNP Paribas ou encore Orange — utilisent les produits d'Oracle. Des États aussi : Oracle fournit les centres de données et les infrastructures de surveillance utilisées par Tel-Aviv.
En janvier 2026, grâce au soutien de M. Trump, Oracle devient l'un des trois principaux actionnaires de la nouvelle filiale américaine de TikTok — après que le président américain avait accusé l'ancienne de favoriser les positions propalestiniennes. L'entreprise de M. Ellison assure notamment la sécurité des données et de l'algorithme du réseau social (2). Et elle vient d'être choisie pour construire des capacités de calcul et des services de cloud au bénéfice d'OpenAI dans le cadre du projet Stargate.
M. Larry Ellison a également un fils qu'il a placé à la tête de la société de production Skydance. À l'été 2024, M. David Ellison annonce le rachat de Paramount Global, qui compte parmi ses filiales Paramount Pictures et la chaîne généraliste la plus regardée aux États-Unis, CBS. M. Trump bloque la transaction, d'un montant de 8 milliards de dollars, pendant un an car il reproche à la chaîne d'avoir diffusé un entretien avec Mme Kamala Harris au cours duquel la candidate démocrate aurait tenu des propos mensongers sur la guerre menée à Gaza par Israël. La Maison Blanche ne donne son feu vert à l'absorption de Paramount par Skydance qu'une fois ce litige réglé. Début juillet 2025, un accord judiciaire met un terme à la procédure : Paramount Skydance, dirigée par M. David Ellison, accepte de verser 16 millions de dollars à M. Trump. Proche de la mouvance MAGA (« Make America Great Again »), le président de la Federal Communications Commission (FCC), instance régulatrice des télécommunications, se réjouit des futurs changements de la ligne éditoriale de CBS (3). Effectivement, changement il y a. Le « Late show », émission-phare de la chaîne, est arrêté : son animateur, Stephen Colbert, avait qualifié le pacte conclu entre Paramount et M. Trump de « bon gros pot-de-vin ». Arrivée à la tête de CBS News, Bari Weiss, journaliste classée très à droite, s'emploie à en faire un nouveau pôle de soutien à l'administration Trump.
C'est dans le même état d'esprit, et avec les mêmes méthodes, que M. David Ellison se rend à Washington trois jours après l'annonce du rachat partiel de Warner par Netflix (4). Il promet de modifier radicalement la ligne de CNN si le pouvoir l'aide à acquérir la totalité de Warner — groupe qui pèse pourtant près de cinq fois la valorisation boursière de l'entreprise qu'il dirige, 69 milliards de dollars contre 14. M. Trump rêve depuis longtemps de faire de CNN un média à sa botte, à la manière de Fox News et, désormais, de CBS. Le 7 décembre 2025, il exprime publiquement des doutes sur le rachat de Warner par Netflix et annonce vouloir « s'impliquer dans la décision ». Aussitôt, Paramount lance une offre publique d'achat (OPA) hostile en proposant directement aux actionnaires de WBD 31 dollars par titre, soit une prime de 147 %.
Le montant de l'offensive s'élève à 111 milliards de dollars et, à la différence de l'accord passé entre Netflix et WBD, porte sur le rachat de l'intégralité du groupe — CNN compris. C'est un tournant historique pour l'industrie des médias. En février, M. Trump exige le licenciement de Mme Susan Rice, membre du conseil d'administration de Netflix. Ancienne conseillère à la sécurité nationale sous la présidence Obama puis directrice du Domestic Policy Council (« conseil de politique intérieure ») de l'administration Biden, Mme Rice venait d'affirmer que les institutions et entreprises américaines complaisantes avec l'administration Trump devraient être poursuivies en justice une fois les démocrates revenus au pouvoir. M. Theodore (« Ted ») Sarandos, codirecteur général de Netflix, fait la sourde oreille. Il est convoqué à la Maison Blanche. Le lendemain, Netflix déclare renoncer à l'achat de Warner. Et empoche une indemnité de rupture de 2,8 milliards de dollars, réglée par M. David Ellison.
Sur un plan purement industriel, l'acquisition de Warner permettrait à M. David Ellison de changer d'échelle en fusionnant HBO Max et Paramount +, la plate-forme de Paramount Skydance, déficitaire. Malgré la promesse des dirigeants de la future entité de maintenir une production de films importante et un temps d'exploitation en salles de quarante-cinq jours (ce qui, en général, est réservé aux blockbusters), il paraît évident que l'exclusivité de ces productions, au même titre que celle des séries, restera un produit d'appel pour les abonnés. Sans parler de la nature des futures productions, dont les choix éditoriaux risquent d'être influencés par l'hostilité antiwoke des républicains. L'inquiétude grandit également parmi les journalistes de CNN, qui craignent une mise au pas. En mars dernier, CNN insinuait que l'administration Trump n'avait pas anticipé les conséquences du conflit avec l'Iran. Aussitôt, le secrétaire à la guerre Peter Hegseth avait sonné la charge : « Il est grand temps que David Ellison prenne les rênes de CNN, et le plus tôt sera le mieux » (13 mars 2026).
La « fusion du siècle », valorisée à 170 milliards de dollars, est une affaire de famille. Une grande famille. Le montage financier est ouvertement élaboré par M. Jared Kushner, gendre et conseiller de M. Trump. Trois fonds souverains des pays du Golfe avec lesquels M. Kushner entretient des liens étroits entrent au capital. M. Larry Ellison fait également partie du tour de table, aux côtés d'une société d'investissement spécialisée dans le sport. L'opération repose sur 40 milliards de dollars de fonds propres, complétés par un emprunt bancaire à hauteur de 54 milliards de dollars. De quoi alourdir considérablement le passif de la nouvelle structure.
Les professionnels de Hollywood qui dénoncent une concentration du secteur appuyée par le pouvoir gardent en mémoire l'acquisition de la 21st Century Fox par Disney en 2019 — qui avait entraîné une production de films réduite de moitié et une vague de licenciements. La contestation prend de l'ampleur, mais il ne faut guère compter sur les régulateurs pour s'opposer à la fusion. En juin, la division antitrust du ministère de la justice américain donne son feu vert à l'opération, estimant qu'elle n'est pas « susceptible de nuire à la concurrence ni aux consommateurs américains » (Le Monde, 13 juin 2026). Elle aurait même pour effet d'« accroître la compétition dans l'ensemble de l'écosystème des médias et du divertissement, avec des bénéfices pour les consommateurs et les travailleurs américains ». Quelques semaines plus tard, la Commission européenne autorise à son tour l'opération, avec des réserves (5). Au Royaume-Uni, l'autorité de la concurrence et des marchés approuve également le rachat, après avoir obtenu des garanties concernant la diversité des services de diffusion audiovisuelle et de vidéo à la demande. De son côté, l'Union internationale des cinémas (UNIC) regrette que des sujets majeurs tels que la diversité des films et la préservation du volume de production aient été peu abordés, et appelle pieusement à la vigilance.
La seule lueur d'espoir des opposants résidait dans l'action intentée devant un tribunal de Californie par douze États et appuyée par le syndicat des scénaristes (Writers Guild of America, WGA). Selon le procureur chargé du dossier, ces États, tous dirigés par les démocrates, luttaient « pour des marchés libres et équitables, pas des marchés truqués ». Un procès pour entorse aux lois sur la concurrence aurait donc dû avoir lieu. Ce ne fut pas le cas. Un accord à l'amiable vient d'être trouvé, le 21 septembre, mais il doit être validé par une juge fédérale de Californie. Selon le procureur, seules des cessions d'actifs permettraient de remédier aux problèmes soulevés par la fusion.
Le processus devait prendre fin en septembre 2026. Au-delà de cette date, Paramount Skydance s'était engagé à verser des pénalités de retard aux actionnaires de Warner à hauteur de 7 millions de dollars… par jour. La menace du procès, prévu en mars 2027, a conduit Paramount à obtenir un report de la clôture de l'opération au 1er juin 2027 au plus tard. Désormais, il lui faut boucler l'opération avant les élections de mi-mandat, qui risquent de modifier le rapport de forces à Washington ; le procès risque de la mettre sérieusement en péril. La série n'est pas finie.
(1) Martin Barnier et Laurent Jullier, Une brève histoire du cinéma, 1895-2025, Fayard, Paris, 2026.
(2) Lire Benoît Bréville, « Le huitième front d'Israël », Le Monde diplomatique, décembre 2025.
(3) Cf. Alexis Buisson, « Qui est Brendan Carr, le porte-flingue de Trump dans le monde des médias américains ? », Télérama, Paris, 5 octobre 2025.
(4) Natalie Andrews, Joe Flint et Brian Schwartz, « Behind Paramount's relentless campaign to woo Warner Discovery and president Trump », The Wall Street Journal, New York, 8 décembre 2025.
(5) Paramount s'est, de ce fait, engagé à céder sa participation dans United International Pictures, société de distribution de films hors territoire américain, codétenue par Universal.
Des crimes impunis, un déficit extérieur colossal, une partie de la population fuyant un chômage de masse, des responsables rêvant tout haut de « Grande Albanie » : le Kosovo semble livré à ses démons. Le patronage de l'Union européenne ne lui a pas permis de décoller, et des affaires de corruption entachent la mission internationale visant à instaurer un Etat de droit.
En moins d'un an, près de cent mille Kosovars auraient tenté de rejoindre l'Union européenne. Le flux a grossi avec l'arrivée du printemps. Chaque jour, des familles entières, parents, enfants, vieillards, traversent la Serbie pour gagner la frontière hongroise. Soixante mille Albanais du Kosovo auraient demandé des passeports serbes pour obtenir un visa européen, selon les autorités de Belgrade.
« Sept ans après la proclamation d'indépendance et la mise sous tutelle du Kosovo par l'Union européenne, c'est la débâcle », nous affirme M. Andrea Capussela, qui fut jusqu'en avril 2011 directeur des affaires économiques du Bureau civil international (International Civilian Office, ICO), l'une des principales missions déployées au Kosovo. « La situation est pire qu'avant l'arrivée de la mission européenne », ajoute l'expert italien, qui vient de publier un brûlot sur la politique européenne dans les Balkans (1). Selon lui, cette situation ne met pas seulement en cause les investissements de l'Union européenne dans le pays — plus de 4 milliards d'euros sur la période 1999-2013 —, mais aussi la crédibilité de sa politique étrangère.
Depuis l'automne dernier, la responsable de la diplomatie européenne, Mme Federica Mogherini, tente d'éteindre l'incendie qui gagne la mission européenne pour l'instauration de l'Etat de droit au Kosovo (Eulex). Celle-ci, décidée en février 2008, vise à renforcer les institutions judiciaire et policière. Dotée d'un financement annuel de 111 millions d'euros, elle mobilise mille six cents personnes afin, notamment, de combattre la corruption et la criminalité organisée. Mais plusieurs de ses responsables sont soupçonnés de malversations, tandis que l'institution est accusée d'avoir couvert ces dérapages.
« Pendant un an, ils ont non seulement enterré, mais aussi compromis l'enquête », dénonce Mme Maria Bamieh, par qui le scandale est arrivé. Cette procureure britannique travaillait pour la force d'intervention indépendante chargée des affaires criminelles au sein de la mission européenne. Dans un rapport de 2012, elle a averti ses supérieurs de soupçons de corruption visant notamment deux hauts responsables : le juge italien Francesco Florit, alors président de l'assemblée des juges d'Eulex, et la procureure en chef Jaroslava Novotna. La magistrate britannique fonde ses allégations sur les écoutes de conversations téléphoniques entre l'ex-secrétaire du ministère de la santé du Kosovo, M. Ilir Tolaj, poursuivi pour corruption et fraude fiscale en 2010, et des intermédiaires. Ceux-ci l'assuraient être en contact avec ces deux juges, capables de se montrer compréhensifs (2)…
La procureure évoque d'autres cas de compromission en lien avec Eulex. En particulier ceux concernant le très influent Fatmir Limaj, ancien ministre des transports, inculpé pour crime organisé et détournement de fonds, ou M. Enver Sekiraqa, un petit chef mafieux de Pristina mis en cause dans une affaire d'attentat à la bombe. Mais, curieusement, son rapport disparaît et aucune suite n'est donnée.
En octobre 2014, le principal quotidien du Kosovo, Koha Ditore, se procure des éléments du dossier et obtient un entretien avec Mme Catherine Fearon, la conseillère politique du nouveau chef d'Eulex, l'Italien Gabriele Meucci. Le journaliste Vehbi Kajtazi affirme que, lors de leur entrevue, Mme Fearon l'a sommé de livrer ses sources et l'a menacé de poursuites judiciaires. En dépit de ces pressions, le journal commence à publier une enquête dans son édition du 27 octobre 2014. Ces révélations provoquent la suspension… de Mme Bamieh ! « Epuisement au travail », décrète M. Meucci, qui reproche aussi à la Britannique d'avoir donné des informations aux médias. Rentrée depuis à Londres, Mme Bamieh accuse ses supérieurs d'être trop proches de puissants hommes politiques au cœur d'enquêtes criminelles : « Comment pouvons-nous remplir notre mission quand nos chefs dînent avec des mafieux et des politiciens kosovars soupçonnés de corruption ? »
Devant le scandale, Mme Mogherini ordonne une enquête, confiée au professeur Jean-Paul Jacqué, ancien directeur de l'Institut des hautes études européennes de Strasbourg. Cet expert en droit international a dirigé entre 1992 et 2008 le service juridique du Conseil des ministres de l'Union européenne, l'institution qui a mandaté Eulex. Dans son rapport, rendu public le 14 avril dernier, il ne considère pas qu'une affaire aurait été étouffée ; il invoque plutôt une série d'erreurs administratives. Bruxelles n'a pas été suffisamment informé du document détaillant les soupçons au sein d'Eulex, et ses cadres supérieurs auraient tardé à enquêter car ils ne trouvaient pas le contenu des interceptions téléphoniques « particulièrement crédible ». Il juge pourtant qu'une enquête « aurait dû être ouverte dès le départ », après l'avertissement de Mme Bamieh à sa hiérarchie. Evoquant les menaces contre Kajtazi (3), Jacqué estime que la conseillère du chef de la mission « a mis en garde le journaliste contre la divulgation d'informations concernant des cas criminels, puisque ce serait une infraction en vertu de la loi kosovare ».
Pour Kajtazi, on ne peut pas considérer le rapport de Jacqué comme indépendant : « Il conclut que je n'ai pas été l'objet de menaces. Il s'agirait d'une erreur de communication. La vérité est que la mission Eulex m'a bien menacé de poursuites si je venais à publier un article », nous affirme le journaliste. « Jacqué a essayé de minimiser la possibilité que la mission soit impliquée dans la corruption. »
Le rapport se démarque néanmoins du discours officiel des institutions européennes, qui présentent la mission au Kosovo comme un modèle de reconstruction. Le professeur constate de graves dysfonctionnements au sein de la représentation de l'Union et décrit une corruption « omniprésente » dans le pays, en précisant que « le secteur judiciaire ne fait pas exception ». Sept ans d'une action visant à restaurer l'Etat de droit n'ont pas suffi à éradiquer les prévarications, mais « il devait être néanmoins possible d'établir les fondations d'un système capable de combattre la corruption ». Selon lui, Eulex — dont le mandat s'achève en 2016 — perdra son sens si on ne parvient pas à la réformer. Mais son retrait lui apparaît prématuré, car le système judiciaire local ne semble pas capable de traiter certaines affaires.
Dans une lettre ouverte à Jacqué, Mme Bamieh juge son rapport décevant et imprécis. Elle y voit davantage une note interne qu'un travail indépendant. « Les transcriptions [des écoutes] indiquent que l'argent a bien été versé », souligne-t-elle. Elle déplore que l'enquête ne concerne pas la procureure en chef Novotna. Elle regrette en outre que celle visant M. Florit n'ait été lancée qu'en 2013, après la réception d'informations provenant des services de renseignement allemands, et non sur la base de son propre rapport interne, transmis à ses supérieurs en 2012. Elle cite également les noms d'anciens collègues qui l'ont soutenue et qui ont dû quitter Eulex.
Après les errements du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) (4), et toujours dans l'attente de suites judiciaires au rapport du procureur américain Clint Williamson sur les trafics d'organe et les crimes de l'Armée de libération du Kosovo (UCK) (5), l'affaire Bamieh révèle l'ampleur des compromissions européennes : « On parle de la corruption, du crime organisé, mais on ne dit jamais que c'est un régime autoritaire semi-consolidé que nous avons créé, et qu'une élite de criminels issue de l'UCK vole l'argent public et s'accroche au pouvoir », s'enflamme M. Capussela, qui a travaillé durant quatre ans pour l'Union européenne au Kosovo.
Principale force de la guérilla soutenue par les Occidentaux dans le conflit de 1999, l'UCK a pris le pouvoir après les bombardements de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) et la capitulation de la Serbie. Les enquêtes de la procureure du TPIY, Mme Carla Del Ponte, puis de M. Dick Marty, au nom du Conseil de l'Europe, ont montré que cette milice s'était livrée à des exactions contre des civils serbes ou roms et contre ses opposants politiques albanais. Une partie de ces meurtres, enlèvements, séquestrations et tortures ont eu lieu dans les premières années de l'après-guerre, en présence des troupes de l'OTAN et de la Mission d'administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (Minuk), dont le Français Bernard Kouchner fut le premier dirigeant.
« La mission n'était pas capable de défendre les civils », estime M. Christopher Decker, venu au Kosovo en 1999 comme membre de l'International Crisis Group, avant de rejoindre l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). « La police de l'ONU était mal équipée et pas du tout préparée. C'était facile pour l'UCK de se livrer à la violence », explique cet Américain qui a passé douze ans sur place. « La communauté internationale répète les mêmes erreurs : on intervient militairement, puis on laisse des éléments criminels prendre le pouvoir, ce qui empêche l'instauration de l'Etat de droit », se désole-t-il.
Dès le début, on a épargné l'élite locale, les « gros poissons », car cela pouvait déranger l'ordre établi et provoquer une instabilité. Mme Del Ponte affirme non seulement que les plus hauts dirigeants de l'UCK représentaient un danger pour l'accomplissement de sa mission, mais aussi qu'ils pouvaient mettre en péril tout l'édifice du processus de paix dans les Balkans : « Hashim Thaçi [premier ministre de 2008 à 2014] et Agim Ceku [de 2006 à 2008] étaient en mesure de déclencher des violences en Macédoine, dans le sud de la Serbie et dans d'autres régions, en appelant les minorités albanaises rebelles aux armes (6). »
« Au début, j'étais surpris par la négligence, l'incompétence et la paresse qui régnaient au sein de la mission. J'ai compris plus tard que des choix politiques expliquaient en partie cette attitude », raconte M. Capussela. « Ceux qui voulaient européaniser le Kosovo se sont balkanisés », estime le politiste kosovar Belul Beqaj. S'y ajoute une culture de l'impunité propre à toutes les missions internationales, puisque leurs membres échappent aux poursuites judiciaires. « Leurs employés ne sont pas justiciables. Les pays ne veulent pas que leurs représentants nationaux soient jugés », nous explique Mme Sian Jones, spécialiste du Kosovo à Amnesty International.
Dans son livre, M. Capussela dresse une liste des défaillances flagrantes d'Eulex, qu'elles soient économiques, financières ou relatives aux droits humains. Ainsi, la mission n'a pas enquêté sur les affaires de corruption liées aux privatisations (télécommunications, ciment), aux constructions de routes, à l'expropriation des terres, à la fraude électorale, à l'intimidation des journalistes, aux assassinats politiques, ni sur certains crimes de guerre.
Pis, Eulex a parfois poursuivi des innocents. La mission a par exemple gardé en détention pendant quatre mois le gouverneur de la banque centrale sans révéler les charges pesant contre lui — qui furent abandonnées par la suite. Pour l'économiste italien, qui a alerté Eulex sur des accusations qu'il jugeait peu crédibles, l'homme a été arrêté parce qu'il s'opposait aux intérêts de personnages puissants.
Avec la corruption et l'impunité qui règnent au Kosovo, les tensions montent. Les politiciens, l'homme fort du pays Hashim Thaçi en tête, détournent l'attention vers l'extérieur : « Grâce à leurs réseaux, ils peuvent provoquer des émeutes en Macédoine, où la situation est très instable, contre les Serbes du Kosovo, ou contre les représentants de l'Union, estime M. Capussela. Ils enverraient ainsi un message à Bruxelles et à Washington : “Vous franchissez la ligne rouge.” » Pour M. Decker aussi, la classe dirigeante kosovare sait tirer parti de la violence : « S'il n'y avait pas eu d'émeutes en 2004 [contre les Serbes et les autres minorités], il n'y aurait pas eu autant de pressions pour l'indépendance. »
L'incapacité d'Eulex, après celle de la Minuk, à établir une justice fonctionnelle ne pose pas seulement la question des investissements européens dans la mission — plus d'un milliard d'euros —, mais aussi celles du respect des droits des citoyens kosovars et du maintien de la paix dans la région.
(1) Andrea Lorenzo Capussela, State-Building in Kosovo : Democracy, Corruption and the EU in the Balkans, I. B. Tauris, Londres, 2015.
(2) Julian Borger, « EU's biggest foreign mission in turmoil over corruption row », The Guardian, Londres, 7 novembre 2014.
(3) « Un journaliste d'investigation menacé par la mission européenne au Kosovo », Reporters sans frontières, 31 octobre 2014.
(4) Lire Jean-Arnault Dérens, « Justice borgne pour les Balkans », Le Monde diplomatique, janvier 2013.
(5) « Statement by the Chief Prosecutor of the Special Investigative Task Force (SITF) on investigative findings », 29 juillet 2014. A partir de ce rapport, le Parlement du Kosovo avait jusqu'à la fin mai pour mettre en place le tribunal spécial devant juger ces crimes, qui sont hors du mandat du TPIY.
(6) Carla Del Ponte, La Traque, les criminels de guerre et moi, Editions Héloïse d'Ormesson, Paris, 2009.
Dans les médias officiels iraniens tout comme dans la rhétorique gouvernementale, cette expression désigne l'ennemi du moment, à savoir la coalition formée par de nombreux pays occidentaux, dont les États-Unis, Israël et plusieurs régimes arabes, notamment les signataires des accords Abraham (Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc et Soudan), qui normalisent leurs relations avec Tel-Aviv. Cette expression avait déjà cours durant la guerre contre l'Irak (1980-1988), Bagdad étant alors soutenu par Washington et les monarchies du Golfe.
Depuis le mouvement « Femme, vie, liberté » de 2022, le fils de l'ancien chah s'appuie sur de nombreux relais médiatiques pour s'imposer comme la figure la plus crédible de l'opposition à la République islamique.
Le message est largement relayé par des médias persanophones comme Iran International ou Manoto : M. Reza Pahlavi, fils de l'ancien monarque déchu, serait la meilleure solution pour tourner la page de la République islamique. Bénéficiant du soutien de plusieurs cercles politiques aux États-Unis, sa progression médiatique s'appuie aussi sur les réseaux sociaux. Une enquête de l'université de Toronto (1) a mis en évidence une opération d'influence numérique, probablement orchestrée par Israël, reposant sur de faux profils, des contenus générés par l'IA et des comptes automatisés.
En France, l'héritier bénéficie de l'entregent de son conseiller diplomatique, M. Alexandre Fatemi, grâce auquel il a multiplié les apparitions médiatiques (2). Interviewé sur TF1 (16 février 2026), il faisait la « une » de l'hebdomadaire Le Point dix jours plus tard. M. Jean-Baptiste Doat, ancien membre de l'équipe de M. Bruno Retailleau au ministère de l'intérieur, facilite aussi l'accès de M. Pahlavi aux médias. Le fils du chah dispose d'un réseau de partisans très actifs qui affichent aussi des positions favorables à Israël, hostiles à la gauche française, et revendiquent, à travers leurs prises de parole, une forme de représentation de l'ensemble de la diaspora iranienne. Emmanuel Razavi, journaliste franco-iranien spécialiste de la géopolitique du Proche-Orient, en est l'illustration : « La réalité, c'est qu'on [les Iraniens] est contre l'islamisme et contre le communautarisme, explique-t-il. On considère que l'Iran, débarrassé des mollahs, devrait être à nouveau allié à Israël. Donc on ne correspond pas du tout à l'image que l'extrême gauche véhicule sur les gens d'origine orientale, pour ne pas dire sur les musulmans » (Valeurs actuelles, 25 janvier 2026).
La sociologue franco-iranienne Mahnaz Shirali tient elle aussi un discours particulièrement critique envers la gauche française : « La situation iranienne sort des cases préétablies de la gauche française qui domine les médias. [Comme] les Iraniens sont antimusulmans, anti-islam et qu'ils brûlent les mosquées, ça ne plaît pas à la gauche mélenchoniste et à la gauche française, parce qu'ils sont devenus des pro-islamistes » (Sud Radio, 12 février 2026).
De son côté, Abnousse Shalmani, écrivaine et chroniqueuse au Point, aimerait « dire merci à Israël et aux États-Unis » pour avoir attaqué l'Iran (« 24 h de Pujadas », LCI, 2 mars 2026). Elle a surtout raconté son émotion à l'idée de rencontrer le fils du chah : « Lorsque j'ai su que j'allais rencontrer Reza Pahlavi, une émotion, à mes yeux irrationnelle, incontrôlable, a jailli » (Le Point, 25 février 2026).
(1) . « We say you want a revolution. An AI-enabled influence operation aimed at overthrowing the Iranian », The Citizen Lab, 14 octobre 2025.
(2) . Daniel Bernard et Pierre Gastineau, « Du Quai d'Orsay au' “20 heures'', la longue marche de Reza Pahlavi pour s'imposer à Paris », Intelligence Online, 16 février 2026.
L'Amérique, c'est le monde. En deux propositions d'un enchaînement logique audacieux, le président George W. Bush a en effet expliqué : « Maintenant que la guerre nous a été déclarée, nous conduirons le monde à la victoire. » Le 11 septembre 2001, en tout cas, les Etats-Unis ont essuyé des pertes supérieures à celles causées par toutes leurs opérations militaires menées successivement depuis vingt ans contre la Grenade, la Libye, le Panama, l'Irak, la Somalie, Haïti, l'Afghanistan, le Soudan et la Yougoslavie. Un tel événement — et la destruction d'une aile du Pentagone — méritait peut-être mieux que le traitement médiatique presque exclusivement compassionnel auquel il a d'abord donné lieu.
Œil pour œil… Devant les décombres du World Trade Center, 67 % des Américains ont admis que l'éventualité de « plusieurs milliers de victimes civiles innocentes » causées par une riposte militaire n'apaiserait pas leur soif de revanche (1). Sans doute imaginent-ils que ces victimes-là se trouveront dans le camp de leur adversaire. Ce qui compte moins. Pour eux. Et donc pour nous, puisque « nous sommes tous américains ».
Ce genre de citoyenneté ne va pas sans contraintes. Après avoir réclamé la liberté de conduire une politique étrangère dictée par leurs seuls intérêts, les Etats-Unis exigent en effet, au moment de l'épreuve, une solidarité sans faille, l'alignement de leurs alliés. « La coopération dans l'effort de guerre, prévient le Washington Post, doit être une exigence absolue. Tout refus de coopérer (…) devrait définir un adversaire de l'Amérique et entraîner des conséquences sérieuses, économiques ou militaires (2). »
On coopéra. Le 18 septembre 2001, lors d'une de ces innombrables émissions, « spéciales » à force d'être vides, réalisées en direct de New York par France-Inter, le journaliste de service crut bon d'égrener presque chaque minute l'heure de la côte Est. Elle était vraisemblablement devenue la nôtre. Tous américains, nous vivions à New York et nous parlions tous anglais. « Les attaques, précisa The International Herald Tribune, ont remis en cause l'idée que les autres pays, en particulier en Europe, pouvaient avoir des systèmes de valeur et des niveaux de confort proches de ceux de l'Amérique tout en refusant de s'impliquer dans la confrontation entre les Etats-Unis et les forces terroristes qui narguent l'Occident (3). »
Interrogé par France-Inter, le réalisateur Michael Cimino n'avait rien à dire. Mais il le disait de Los Angeles, et en anglais. La politologue-journaliste Nicole Bacharand, éblouie par son babillage, lui donna la réplique : « Thank you, Michael, and remember this : we are all Americans (4). » Et puis, le 14 septembre, sur France-Musiques : « Bonjour à tous. Aujourd'hui à midi, nous serons tous américains en faisant, trois minutes durant, silence. (…) Huit cents millions d'Européens communieront peu ou prou dans la même attitude à la même heure, rejoignant en cela vos quotidiens qui, le premier choc passé, s'arrêtent un instant ce matin pour se recueillir et réfléchir. » « Réfléchir », le mot fut donc prononcé au moins une fois pendant ces journées-là.
Peut-être inspiré par le grand instant de recueillement européen, Jean d'Ormesson adressa deux jours plus tard, par l'entremise du Figaro, une « Lettre ouverte au président Bush ». Il lui écrivait : « Vous connaissez le cri qui est sur toutes nos lèvres : “Nous sommes tous des Américains.” » Mais, pour Le Journal du dimanche, il était dit qu'on n'en resterait pas là : « Si c'est l'Amérique qui est en deuil, ce sont toutes les démocraties qui sont frappées. Et en danger. En ce sens, oui, nous sommes tous des Américains. »
« Nous » ? « Tous » ? Sans indiquer au nom de quelle autorité ils le faisaient — celle de l'information ? -, nombre de commentateurs dominants se sont ainsi jugés habilités à « nous » prescrire des appartenances collectives, des minutes de silence, des cris sur nos lèvres. Au moment où un journaliste présumé trop impertinent se voyait, lui, imposer « non pas trois minutes, mais une semaine de silence (5) », la démocratie attaquée nous valut même une revue de presse involontairement éclairante : « Lisez Jean-Marie Colombani à la “une” du Monde. Lisez Serge July, de Libération, Michel Schifres dans Le Figaro. Lisez la chronique de Jacques Julliard, l'éditorial de Jean Daniel dans Le Nouvel Observateur. Celui de Claude Imbert dans Le Point ou de Denis Jeambar dans L'Express. Lisez ces dizaines de pages, ces centaines d'articles qui expliquent finalement tous la même chose (6). » Oui, la même chose. Mais alors pourquoi tout lire ?
Et l'Etat opéra son retour. Désormais les marchés le réclamaient. Car, ainsi que l'annonça un de leurs plus loyaux interprètes, « la seule réponse qu'attendent les milieux d'affaires, les milieux économiques, c'est évidemment une réponse politique très forte, parce que c'est le système capitaliste même qui a été touché en son cœur (7) ». Le 17 septembre, peut-être pour rassurer les actionnaires épouvantés et conforter notre patriotisme désormais délocalisé, on annonça, à tort, que la baisse des cours avait été enrayée à Wall Street. Le correspondant de France-Inter précisa aussitôt : « Il s'agit de ne pas offrir une deuxième victoire aux ennemis de l'Amérique (8). »
Puis on s'interrogea : dans quel chaudron intellectuel et politique avait pu bouillonner autant de haine et de détermination ? La réponse ne tarda pas : « Les primates vociférateurs et casseurs de l'antimondialisation, en déshérence de maoïsme, s'en prennent en réalité à l'Amérique, synonyme de capitalisme. Cette obsession aboutit à une véritable déresponsabilisation du monde (9). » Complaisamment cité par un quotidien du matin que ce filon-là allait beaucoup mobiliser, un « décideur » économique trop longtemps bâillonné libéra enfin sa plume : « En s'attaquant à un tel symbole (le World Trade Center), les terroristes rejoignent le discours des antimondialistes, dont la parole est devenue omniprésente (10). » Très présents en effet sur les ondes pendant l'été, les « antimondialistes » se voyaient désormais sommés de rendre gorge : qui sème le vent récolte la tempête, New York permettrait d'effacer Gênes. Un journaliste américain à Paris commit ces quelques lignes : « L'horreur de ces avions détournés qui s'écrasent sur ce symbole du World Trade Center souligne l'absurdité de cette violence déplacée contre la mondialisation et renforce la main des autorités qui doivent y faire face. Diaboliser de manière violente les Etats-Unis et les organisations du commerce mondial s'apparente à présent à une entreprise potentiellement meurtrière (11). » World Trade Center ne signifiait-il pas Centre du commerce mondial… ?
Quand il apparut que, quelques jours avant l'attentat, Oussama Ben Laden avait peut-être spéculé de manière à profiter de la réaction prévisible des marchés à un événement dont il aurait eu connaissance avant les autres, nul n'eut l'idée sacrilège de mettre en cause le système capitaliste, les milliardaires et les délits d'initiés. Les galeux et les pelés avaient déjà été repérés ailleurs. Ainsi, interrogeant un dirigeant d'Attac-France sur les ondes d'Europe 1 (groupe Matra-Hachette-Lagardère), la journaliste-commissaire lui demanda : « Qu'est-ce que vous répondez à ceux qui disent : qui vole un œuf, vole un bœuf ? Je traduis : qui arrache un pied de maïs transgénique est capable un jour — on ne sait pas — de poser une bombe ? » Effectivement, on ne sait jamais…
On sait cependant que la pudeur qui recommandait de ne pas faire son miel de la mort de milliers de civils new-yorkais ne fut pas longtemps de mise. Des industriels profitèrent de l'émotion générale pour annoncer, en catimini, de gigantesques « plans sociaux ». Et, le 17 septembre, M. Franz-Christoph Zeitler, membre du conseil de la Bundesbank, estima que, « dans cette situation difficile psychologiquement et économiquement, la priorité est de maintenir le bon fonctionnement et la liquidité des marchés financiers. La discussion sur une nouvelle taxation des marchés internationaux des capitaux, telle que la taxe Tobin, est extrêmement contre-productive ». Ne serait-elle pas même carrément criminelle ?
(1) Sondage du New York Times, réalisé les 13 et 14 septembre 2001. La question posée était : « Les Etats-Unis doivent-ils prendre des mesures militaires contre les auteurs de l'attaque même si cela signifie que des milliers de civils innocents peuvent être tués ? »
(2) Editorial du Washington Post publié dans l'International Herald Tribune du 14 septembre 2001.
(3) John Vinocur, « The New World Order Is a Clash of Civilizations », International Herald Tribune, Paris, 13 septembre 2001. Hors Occident, et en particulier dans les pays du Sud, l'émotion causée par les événements fut moindre. Au Cameroun, par exemple, le journal Le Messager estima que « cet attentat-surprise a été à la mesure de l'arrogance avec laquelle le pays de George Bush tente aujourd'hui d'affirmer sur le monde une domination de mauvais aloi ».
(4) « Merci Michael, et souvenez-vous bien que nous sommes tous américains. »
(5) Daniel Mermet, comme il en fit lui-même la révélation sur France-Inter, le 17 septembre.
(6) France Info, 13 septembre 2001.
(7) Jean-Marc Sylvestre, TF1, 12 septembre 2001.
(8) Flash de 18 heures. Ce jour-là, Wall Street perdit 7,1 %.
(9) Jean-François Revel (de l'Académie française), « Pourquoi tant de haine ? », Le Point, 14 septembre 2001.
(10) Le Figaro Economie, 13 septembre 2001. Le site de l'Acrimed a réuni nombre de citations de ce type.
(11) John Vinocur, op. cit. Lire aussi « Terrorists Exploit Anti-Globalization », International Herald Tribune, 22-23 septembre 2001.