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L'Iran sans œillères

30 September 2026 at 08:49

Le régime théocratique qui dirige la République islamique d'Iran va-t-il s'effondrer sous les coups de boutoir des États-Unis et d'Israël ? Régulièrement confronté à des contestations intérieures et affrontant une grave crise économique et environnementale, le pouvoir incarné par le Guide et les gardiens de la révolution semble tenir bon. Mais jusqu'à quand ?

Pour prendre la mesure d'un conflit qui modifie déjà les grands équilibres du Proche-Orient, la dernière livraison de Manière de voir (1) invite à mieux connaître ce pays, son système politique, ses interactions régionales, mais aussi sa culture plurimillénaire dont la poésie, passion populaire s'il en est, forme le prestigieux emblème.

Une carte complète, une chronologie exhaustive et des infographies détaillées accompagnent les articles — dont plusieurs inédits — des quatre parties. La première analyse la séquence guerrière entamée en juin 2025 avec la convergence belliciste de Washington et Tel-Aviv. Après plus de deux décennies d'efforts, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a réussi à convaincre l'administration américaine de lui emboîter le pas pour attaquer l'Iran, détruire ses installations nucléaires et provoquer la chute du régime. Face à cette armada, Téhéran n'a pas eu d'autre choix que la réponse du faible au fort, souvent gagnante dans les conflits asymétriques, en tirant notamment parti du contrôle qu'il exerce sur le détroit d'Ormuz.

Le deuxième chapitre interroge la nature du pouvoir iranien. La manière dont se sont forgées ses structures et ses institutions explique pourquoi il n'hésite jamais à réprimer les contestations populaires, au risque d'aggraver les dissensions en son sein. Dans ce contexte de violence récurrente, les minorités subissent elles aussi la répression, à l'image des Kurdes, dont l'Occident tente d'exploiter la marginalisation en les incitant à prendre les armes contre le pouvoir central.

Le troisième volet éclaire les relations entre l'Iran et ses voisins. Longtemps très influente en Irak après la chute du régime de Saddam Hussein en 2003, la République islamique doit désormais composer avec un fort sentiment anti-iranien. Dans le même temps, Téhéran veille à garder des relations équilibrées avec Ankara, même si la guerre civile syrienne (2011-2024) a opposé les deux poids lourds non arabes du Proche-Orient. Une cartographie détaille la manière dont l'Iran s'insère dans le jeu des alliances et des confrontations régionales.

La dernière partie explore quelques pans de l'immense culture iranienne. Si les réalisateurs de cinéma sont désormais célèbres dans le monde entier avec des films souvent primés dans les grands festivals, leurs démêlés avec la justice de leur pays témoignent de l'entrave aux libertés qui caractérise la République islamique. La censure sévit aussi contre les chanteurs et les pousse, comme bon nombre de leurs compatriotes, à l'exil. Tout au long de cette livraison, des encadrés permettent de mieux comprendre le quotidien des Iraniens, et pourquoi certains n'ont d'autre choix que de partir.

Voir en ligne : /2026/10/A/70111

(1) Manière de voir, n° 209, « Iran. Guerres, révoltes, espérances », octobre-novembre 2026, 100 pages, en kiosques, en librairies et sur la boutique en ligne.

Attention, objet dangereux !

30 September 2026 at 08:49

Quel est le point commun entre Augusto Pinochet, Frédéric Encel et Le Monde diplomatique ? Le premier a enseigné la géopolitique à l'université militaire de Santiago et publié un traité intitulé Geopolítica cinq ans avant son coup d'État au Chili, en 1973. Le deuxième compte au nombre des experts les plus fréquemment invités dans les médias, où il savoure avec un sourire faraud l'énoncé de sa qualité : « docteur en géopolitique ». Le troisième publie le Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique pour donner à réfléchir plutôt que, comme les deux premiers, professer quoi penser.

Cet ouvrage met en effet à la disposition de ses lecteurs les outils nécessaires pour se forger une opinion personnelle et éclairée sur les conflits et la situation internationale. Appuyé sur les acquis de la recherche, il passe au crible les grandes idées reçues qui façonnent les représentations du monde depuis la fin de la guerre froide. En fin de volume, une boîte à outils présente une méthode simple et efficace d'analyse des relations internationales qui fonctionne par superposition de calques permettant de croiser les points de vue : géographie, diplomatie, stratégie, économie, représentations des acteurs. Un riche appareil cartographique explore tout au long de l'ouvrage les rapports entre espace et puissance — dont le contrôle du détroit d'Ormuz et celui de la mer Noire illustrent l'importance. Le XXIe siècle marque le grand retour de la géographie et des politiques de puissance : il importe plus que jamais de se réapproprier la géopolitique. Et de contester aux dirigeants le monopole des affaires du monde.

Cette publication est disponible chez les marchands de journaux ainsi que dans les meilleures librairies. Son contenu même l'expose au silence des revues de presse et au mutisme embarrassé des commentateurs. Il considère ses lecteurs comme des êtres doués de raison : objet dangereux. Si sa lecture élargit vos horizons et vous arme d'une serpe pour tailler dans le maquis des médias, alors prêtez-nous main-forte — faites-le connaître, recommandez-le à vos amis, à vos proches, à toutes celles et tous ceux qui étouffent dans les fils de l'information barbelée.

Voir en ligne : /2026/10/A/70103

La tentation du coupe-file

30 September 2026 at 08:49

« Il est désormais temps de faire avancer avec audace l'intégration de l'Ukraine à l'Union européenne grâce à des solutions innovantes constituant des étapes immédiates. » Le 21 mai dernier, le chancelier allemand Friedrich Merz proposait un statut intermédiaire pour l'Ukraine. En tant que « membre associé », elle pourrait participer de manière accélérée à toutes les institutions, mais sans avoir le droit de vote. Elle bénéficierait ainsi de la clause de défense mutuelle prévue à l'article 42 du traité de l'Union, en court-circuitant l'épineux processus d'adhésion prévu à l'article 49 du même traité. L'initiative de M. Merz rejoint les pressions de l'exécutif européen à Bruxelles. Ainsi la commissaire européenne chargée de l'élargissement, Mme Marta Kos, déclarait-elle le 17 mars qu'elle ouvrait tous les chapitres de la négociation de « manière informelle », avant même que les États se prononcent.

Inédit, un tel raccourci balaierait le débat sur les réformes jugées par beaucoup nécessaires avant tout nouvel élargissement, après les sept précédents qui ont fait passer l'Union de six à vingt-huit membres — vingt-sept depuis le retrait du Royaume-Uni en 2020. Le dispositif comprend normalement trois grandes étapes : la candidature, les négociations puis l'adhésion. Pour être candidat, il faut être un État situé en Europe (au sens géographique large, jusqu'en Transcaucasie), respecter et promouvoir les « valeurs européennes » et recueillir l'unanimité des membres. Aujourd'hui, neuf pays ont ce statut, dans l'ordre suivant : Turquie, Macédoine du Nord, Monténégro, Serbie, Albanie, Ukraine, Moldavie, Bosnie-Herzégovine et Géorgie. La candidature déposée par le Kosovo en 2022 n'a pas reçu l'approbation des Vingt-Sept, dont cinq pays ne le reconnaissent pas comme État indépendant. Le 29 août dernier, les Islandais ont rejeté par référendum la reprise des discussions avec l'Union, qui avaient été interrompues en 2013. Les Suisses ont refusé de rejoindre l'Union par une votation de 1992, ainsi que les Norvégiens à deux reprises, lors des référendums de 1972 et 1994.

Débutent ensuite les pourparlers, entamés par exemple par la Turquie dès 2005, mais officiellement au point mort depuis 2019. Avec l'Ukraine, le lancement formel des négociations a été possible fin 2023, lorsque le premier ministre hongrois a quitté la salle du Conseil européen afin de ne pas briser le consensus requis sans perdre la face. Mais jusqu'à sa défaite aux élections d'avril dernier, M. Viktor Orbán s'opposait à l'ouverture de discussions concrètes par « chapitres ». Son successeur, M. Péter Magyar, y a consenti en échange de l'engagement de l'Ukraine à rétablir les droits linguistiques et culturels de sa minorité hongroise. Le 15 juin dernier, les échanges ont commencé sur le premier groupe de chapitres : appareil judiciaire et droits fondamentaux, marchés publics, statistiques et contrôle financier. À cela s'ajoute, depuis le 14 juillet, celui concernant les relations extérieures. M. Magyar a toutefois déclaré vouloir prendre le temps nécessaire et ne pas autoriser les négociations sur tous les points en même temps.

La Commission mène les débats tout en informant le Conseil et le Parlement européens. On considère un chapitre « clos » lorsque le pays candidat a montré qu'il appliquait bien l'« acquis communautaire » ou que celui-ci serait mis en œuvre avant la date de l'adhésion. Des dispositions transitoires sont en général mises en œuvre par l'adoption de lois dans le pays concerné, encouragée par des subventions européennes suivant divers programmes que l'Union promeut pour les candidats. Plusieurs appréciations de la Commission suscitent des controverses. Par exemple quand celle-ci considère le système électoral ukrainien comme « équitable et libre » alors qu'aucune élection n'a pu avoir lieu depuis l'invasion russe en février 2022, ce qu'a récemment déploré le ministre de la défense démissionnaire Mykhaïlo Fedorov.

Une fois tous les chapitres clos, l'adhésion requiert encore l'approbation du Conseil (à l'unanimité des gouvernements) et du Parlement. Elle fait l'objet d'un traité qui doit être signé puis ratifié par le candidat et chacun des pays membres. En France, depuis 2005 (article 88-5 de la Constitution), le président peut choisir une ratification par référendum ou la convocation du Congrès, l'approbation du traité d'adhésion devant réunir dans ce cas une majorité de trois cinquièmes de l'Assemblée nationale et du Sénat réunis.

Voir en ligne : /2026/10/A/70098

Une « guerre totale »

30 September 2026 at 08:48

Le 7 septembre, un colon a été blessé à l'arme blanche dans le nord de la Cisjordanie occupée. Le ministre israélien de la défense, M. Israël Katz, a alors menacé l'Autorité palestinienne d'une « guerre totale » si une attaque de grande ampleur venait à se produire contre l'armée ou une colonie. « Dans l'éventualité où (…) nous apprendrions avec certitude qu'ils s'apprêteraient à lancer une attaque “terroriste'' similaire à celle du 7 octobre [2023] contre les forces de “Tsahal'' et la population juive des implantations [nom officiel donné aux colonies], le premier ministre Benyamin Netanyahou et moi-même avons donné pour instruction à l'armée de se préparer à une guerre totale contre les dirigeants et les mécanismes de l'Autorité palestinienne », a ainsi déclaré le ministre, en ajoutant que, sous cette hypothèse, les représailles comprendraient aussi l'« assassinat de personnalités de premier plan » et l'« évacuation des habitants de villes ou de villages d'où des activités “terroristes” sont menées » (AFP, 7 septembre 2026).

L'inquiétude des Palestiniens s'est aggravée deux semaines plus tard après qu'un colon a été tué par balle à quelques heures de la fête de Yom Kippour. Israël a alors été placé en état d'alerte maximale, et l'armée a annoncé le renforcement de ses troupes. « Ils n'attendent qu'une occasion pour transformer la Cisjordanie en Gaza », nous confie un cadre de l'Autorité palestinienne craignant qu'un acte isolé contre une colonie — scénario maintes fois évoqué depuis les attaques du Hamas le 7 octobre 2023 — n'embrase la situation. Pour lui, les Israéliens ne s'attaqueraient pas forcément à toutes les villes en même temps, mais en viseraient une en particulier afin de la vider de ses habitants. Laquelle ? « Je crains beaucoup pour Jénine ou Naplouse, mais Ramallah et surtout Al-Khalil [Hébron] ne sont pas à l'abri. »

Quoi qu'il en soit, de nombreux habitants de Cisjordanie ont retrouvé des réflexes qui remontent aux deux Intifadas en stockant de l'eau et des denrées de première nécessité dans la perspective de combats, de bouclages empêchant les déplacements ou de longs couvre-feux imposés par l'armée à la population.

C'est dans ce contexte que l'Autorité palestinienne, présidée par M. Mahmoud Abbas, prépare les élections législatives du 28 novembre prochain. Ce scrutin, le premier depuis 2006, est censé avoir lieu en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et dans la bande de Gaza. Pour mémoire, le Conseil législatif palestinien (CLP), qui fait office de Parlement, ne s'est plus réuni depuis 2007. Le Hamas a fait savoir qu'il participera à ces élections et qu'il tentera de former une large coalition afin de battre le Fatah, la formation de M. Abbas. Nombre d'observateurs estiment que le scénario de 2021 pourrait bien se reproduire avec une annulation sine die du scrutin, cette fois en raison des tensions en Cisjordanie et la situation à Gaza. La tenue de l'élection présidentielle annoncée pour 2027 — la première depuis 2005 — paraît quant à elle des plus improbables.

Voir en ligne : /2026/10/BELKAID/70057

Du Kosovo à la Crimée

Vingt ans après, la guerre du Kosovo continue de susciter des polémiques entre les grandes puissances, notamment la Russie et les États-Unis. Moscou invoque régulièrement l'intervention de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) au printemps 1999 pour justifier les siennes, par exemple en Géorgie ou en Crimée. Dans un discours devant le Parlement, le 18 mars 2014, le président Vladimir Poutine affirmait ainsi : « Les autorités de Crimée se sont référées au précédent bien connu du Kosovo, un précédent que nos collègues occidentaux ont eux-mêmes créé dans une situation très semblable, quand ils ont convenu que la séparation unilatérale du Kosovo d'avec la Serbie — exactement ce que la Crimée est en train de faire en ce moment — était légitime et n'avait pas besoin d'une quelconque autorisation des autorités centrales du pays. »

Ce parallèle a fait l'objet d'une réfutation en règle par M. Barack Obama lui-même. Le président américain a justifié l'intervention de l'OTAN, qui n'a eu lieu « qu'après les violences et les meurtres systématiques subis par les populations du Kosovo. Le Kosovo n'a quitté la Serbie qu'au terme d'un référendum conforme au droit international, et dans le cadre d'une coopération scrupuleuse avec les Nations unies et les pays voisins du Kosovo » (Bruxelles, 26 mars 2014).

Cet échange pourrait susciter des débats juridiques sans fin, dans la mesure où le droit international consacre deux principes qui peuvent entrer en contradiction : l'intégrité des États et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. C'est pourquoi les déclarations d'indépendance formulées par certaines composantes d'un pays (région, province), comme celle de la Catalogne en octobre 2017, suscitent des batailles judiciaires, mais aussi politiques : il s'agit d'obtenir que l'indépendance soit reconnue par un nombre d'États suffisamment important, en qualité et en quantité, pour rendre effectif le changement de statut du territoire concerné. C'est le problème rencontré aujourd'hui encore par le Kosovo, qui n'est pas reconnu par tous les membres de l'Union européenne.

Le statut des États étant la pierre angulaire de l'ordre international, les mouvements autonomistes font toujours l'objet d'une attention particulière de la part de leurs pays voisins et des instances internationales, compte tenu de leur potentiel perturbateur (tensions diplomatiques, conflit armé). Les référendums d'autodétermination, lorsqu'ils font suite à des interventions militaires extérieures, ne suffisent pas à lever les doutes sur la légitimité d'une partition. En outre, les conséquences des déclarations d'indépendance, dont le statut n'est pas réglé par le droit international, peuvent se révéler très graves. La reconnaissance unilatérale de l'indépendance de la Croatie et de la Slovénie par l'Allemagne, en décembre 1991, avait ainsi entraîné une réaction en chaîne meurtrière, contribuant au démantèlement désordonné de la Yougoslavie. Sans aller jusqu'à ce cas extrême, les pays membres des Nations unies seraient sans doute avisés de se concerter sur les grandes règles qui doivent gouverner les relations internationales en tenant compte de l'expérience acquise depuis 1990.

Sans cette concertation et la clarification des principes, le débat demeurera le simple jouet des rapports de forces et des appréciations plus ou moins subjectives des uns et des autres, comme l'illustre cette déclaration du ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov : « On nous répète sans cesse que “le Kosovo, c'était un cas à part, car des milliers de personnes ont péri là-bas”. Faut-il en conclure que, pour que les habitants de la Crimée obtiennent la reconnaissance de leur droit imprescriptible, il faut que coule autant de sang en Crimée qu'au Kosovo ? Pardonnez-moi, ce sont des parallèles et des analogies parfaitement impropres (1). » De son côté, M. Obama, qui s'était opposé en 2003, alors qu'il était sénateur, à l'agression américaine contre l'Irak, dont l'illégalité ne faisait aucun doute, estime finalement que les États-Unis ont « cherché à travailler dans le cadre du système international » (Bruxelles, 26 mars 2014). Ce qui est vrai, mais… après la guerre. La référence récurrente à l'intervention au Kosovo confirme qu'elle a fracturé un élément essentiel de l'ordre international : la confiance autour du tapis vert des négociations.

Voir en ligne : /2018/02/ROBERT/58363

(1) Le Courrier de Russie, Moscou, 16 avril 2014.

Le dernier espoir

1 October 2026 at 18:04

À Gaza, l'exiguïté des lieux et le poids écrasant des jours qui passent sans rien changer à notre situation m'obligent sans cesse à chercher le calme, même s'il ne dure que quelques minutes. Me voici sur le front de mer. Le bruit est omniprésent. Comment pourrait-il en être autrement dans un périmètre de quelques kilomètres carrés où s'entassent plus de deux millions de personnes, au cœur de l'une des tragédies les plus cruelles au monde ?

Mais ce n'est pas le grondement de la mer ou les vibrations des groupes électrogènes qui assaillent mes oreilles. C'est une discussion animée entre quatre jeunes hommes avachis sur des chaises en plastique. Ils parlent de la guerre. De ceux qui nous ont oubliés. De ceux qui font mine de nous aider mais qui n'ont rien à offrir si ce n'est quelques gesticulations. L'Iran ?

Hassan, 22 ans, a obtenu son diplôme universitaire il y a quelques mois. Il a perdu plusieurs membres de sa famille pendant les bombardements. Il s'est longtemps accroché à l'idée que l'Iran restait le dernier espoir capable de renverser la situation en modifiant le rapport de forces avec Israël. Il n'a pas perdu espoir. Pour lui, cela vaut encore la peine d'attendre. En infligeant une défaite aux Israéliens, la République islamique pourrait contribuer à ce que l'étau sur Gaza se desserre. « Téhéran, dit-il, n'a jamais abandonné ses alliés lors des crises précédentes. » Hossam et Rifât, à peine plus âgés, voient les choses différemment. Ils n'attendent rien de personne. Pas plus de l'Iran que des pays arabes. « Chacun son bât », disent-ils. « Gaza paye seule le prix lourd », dit l'un pour qui, même s'ils sont bombardés tous les jours, les Iraniens sont loin d'éprouver les mêmes souffrances que les Palestiniens. L'autre ne veut pas parler de géopolitique. Pour lui, la seule chose qui compte, c'est « la fin de cet enfer » que nous vivons depuis des années. La discussion se prolonge. Elle ne diffère guère de ce que j'ai pu entendre ici ou là. Tout tourne autour de ce que nous avons subi et de cette question lancinante : pourquoi le monde a-t-il laissé faire ça ? Comment en sommes-nous arrivés à espérer que l'Iran, pays auquel nombre d'entre nous ne se sont jamais intéressés, puisse voler à notre secours ? Le quatrième jeune homme, silencieux jusque-là, me dit que l'Iran est juste l'un des derniers espoirs auxquels on peut se raccrocher. Rifât n'est pas d'accord et se lève en maugréant : « Ces trois dernières années, Israël a démontré qu'il imposait sa volonté au monde entier. Il est vain d'attendre des miracles », lâche-t-il avant de s'en aller d'un pas traînant. Hossam acquiesce : « Après des années de guerre, le fossé entre ce que nous vivons et ce que nous espérons s'est considérablement creusé, et les vœux ne changent pas la réalité. » Pour nous tous, la situation en Iran nous apparaît tragique à double titre. Nous savons ce que la guerre fait aux peuples. Et nous craignons de ne plus avoir le moindre espoir.

Voir en ligne : /mav/209/AABED/69911

Une synagogue sous les bombes

Sur les près de cent mille Juifs recensés avant 1979, environ quinze mille vivent encore en Iran. Cette communauté, la plus importante du Proche-Orient en dehors d'Israël, demeure foncièrement attachée à son pays.

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Le mardi 7 avril, à 3 h 30, un appel m'apprend que trois missiles israéliens ont entièrement détruit la synagogue Rafi'nia, rue Fariman à Téhéran. Ce lieu de prière abrite également les réunions de l'Association des diplômés juifs d'Iran. Sur place, je découvre les étagères brisées et renversées, les livres déchiquetés éparpillés sur le sol. Çà et là, parmi les décombres, on aperçoit des fragments des tapis précieux qui, autrefois, ornaient les murs. Le poids des souvenirs rend pour moi cette destruction encore plus douloureuse. Après m'être enquise de l'état des habitants de la ruelle et avoir constaté qu'ils étaient sains et saufs, ma principale préoccupation va aux anciens rouleaux de la Torah. Le chef des secouristes accepte de ne pas utiliser une pelleteuse et de prendre le risque de déblayer à la main pour ne pas les abîmer. Conservés dans de solides caisses en bois, les rouleaux sont exhumés au bout de cinq jours.

Tous les Juifs du monde connaissent cette histoire : après la prise de Babylone, en 538 avant l'ère présente, le roi achéménide Cyrus le Grand libéra les déportés du royaume de Juda. Une partie d'entre eux prit le chemin de la Perse et découvrit dans la région de l'actuelle Ispahan un climat qui leur rappela celui de Jérusalem. Ils s'y établirent et prirent racine. Aujourd'hui, dans l'un des pays musulmans les plus radicaux du Proche-Orient, vit encore une communauté de plusieurs milliers de Juifs.

Nous, Juifs iraniens, n'avons jamais cessé de vivre sur cette terre. Nous avons été mêlés à tout ce qu'elle a traversé, pris dans le même creuset des heures heureuses et des heures sombres du pays. Nous sommes toujours vivants, nous respirons encore et nous faisons signe au monde : « Hé, nous sommes là ! » Nous ne sommes ni misérables, ni apeurés, ni rongés par l'inquiétude : nous formons une communauté soudée, structurée et prospère, dotée d'organisations de jeunesse, d'associations de femmes et d'institutions communautaires à Téhéran, Chiraz ou Ispahan. Notre communauté est porteuse d'une identité à la fois juive et iranienne.

Nos synagogues restent ouvertes, nos jeunes passent sous la houppa (le dais nuptial) pour se marier, nos morts reposent en paix dans leurs cimetières confessionnels. À l'étranger, cette réalité singulière a toujours été assimilée à la propagande d'État et reléguée à la marge. Mais, aujourd'hui, je suis là pour témoigner, en tant que journaliste iranienne et juive, de comment nous, citoyens de toutes religions, de toutes langues et de toutes origines, continuons à vivre ensemble. Comment, depuis des siècles, on nous apprend à passer devant les lieux de culte des autres sans hostilité ni mépris ; à respecter et à aimer nos voisins et nos amis musulmans, comme eux-mêmes nous respectent et nous aiment.

Nous sommes là !

Voir en ligne : /mav/209/YASHAYAIE/69915

Trompeuses apparences

15 September 2026 at 18:04

Qui est qui, dans les rues de Téhéran, et qui pense quoi ? À ce jeu, les réponses sont parfois étonnantes.

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Dans la salle d'attente d'un médecin, je croise une femme portant le tchador. À ma grande surprise, elle s'oppose vivement aux dépenses consacrées à la cérémonie d'adieu au Guide suprême. Elle se plaint aussi amèrement de la hausse des prix et s'oppose à la poursuite de la guerre. Des opinions qui lui valent quelques déboires : pour avoir exprimé son désaccord sur l'évolution du régime, ses relations qui fréquentaient la même mosquée qu'elle lui ont demandé de ne plus y venir.

À l'inverse, d'autres femmes portant le tchador participent aux rassemblements quotidiens et se montrent favorables à la poursuite de la guerre. Chez certaines, surtout les plus diplômées, les sentiments patriotiques se combinent avec les sentiments religieux. Dans un taxi, une femme sans voile me dit être opposée au régime, mais elle participe souvent à ces manifestations patriotiques car elle estime que c'est son devoir, en temps de guerre. Elle me raconte aussi que son beau-père est très religieux et qu'il a même participé volontairement à la guerre contre l'Irak (1980-1988). Mais, aujourd'hui, l'homme est devenu un farouche opposant. Parfois les repères se troublent. Une psychiatre qui fait partie des manifestants porte bien le tchador, mais elle me confie que, dans sa clinique, elle se contente d'une blouse et d'un foulard.

Les gens de gauche, bien moins nombreux qu'ils ne le furent à la fin des années 1970, n'échappent pas aux divergences. Nombre de ceux pour qui le souvenir du massacre des prisonniers de 1988 demeure vif et douloureux refusent tout soutien au régime, même dans les circonstances actuelles. Ils critiquent le gouvernement, qu'ils jugent néolibéral et inféodé au capitalisme mondial. D'autres, au contraire, ont pour priorité la guerre contre l'impérialisme et sortent pour conspuer Israël et les États-Unis. L'un d'eux m'explique que la mobilisation du peuple est précisément ce que le premier ministre Mohammad Mossadegh s'est refusé à faire en 1953, malgré les recommandations du parti Toudeh (communiste) et de son ministre des affaires étrangères, le docteur Hossein Fatemi. Selon mon interlocuteur, le coup d'État de l'Agence centrale de renseignement américaine (CIA) n'a pu réussir à l'époque que parce que les soutiens de Reza Pahlavi occupaient la rue. Seuls.

Téhéran donne-t-elle une fidèle image du pays ? Fin juillet, un jeune homme avec un accent du Sud me demande son chemin. Puis, observant avec étonnement l'animation de la capitale, il lâche : « Ici, c'est un autre pays, on dirait qu'il n'y a pas la guerre. Moi, je viens de Bouchehr, sur les rives du Golfe. Là-bas, elle domine tout. »

Voir en ligne : /mav/209/AHMADI/69921

Une économie dans la guerre

15 September 2026 at 18:04

Malgré les sanctions et les bombes, l'activité commerciale ne souffre guère de pénuries. Pour autant, les Iraniens les plus modestes s'inquiètent d'un retour à l'inflation provoquée par un effondrement de la monnaie locale face au dollar.

À Téhéran, dans cette agglomération de plus de 16 millions d'habitants, on n'observe pas de pénurie alimentaire. En dépit de la reprise des bombardements début juillet, l'agitation quotidienne semble immuable. La majorité des habitants font leurs courses dans des supermarchés semi-publics. Les marchés proposent légumes, fruits, et parfois viande rouge ou volaille. Les petites boutiques de quartier, ainsi que les boucheries et les boulangeries, restent également ouvertes.

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Au moment du paiement, on demande au client s'il souhaite régler ses achats avec un kala barg (bon d'achat électronique) ou par carte bancaire. Chaque mois, l'État verse 6 euros à chaque Iranien sous la forme de kala barg, utilisables pour acheter des produits de première nécessité : huile, riz, produits laitiers, voire de la viande. Rendus dérisoires par une inflation élevée, ces bons représentent tout de même une aide bienvenue pour les familles nombreuses les plus pauvres.

Les espèces ont pratiquement disparu. Chaque Iranien détient au moins trois cartes bancaires. Plus de 400 millions d'unités seraient en circulation. Au cours de la dernière semaine de juin, une cyberattaque a paralysé les services de quatre banques, dont trois — Melli, Saderat et Tejarat — figurent parmi les plus importantes du pays. La ruée vers les distributeurs automatiques a conduit à une carence de billets durant une semaine, avant un retour à la normale.

Si le pays produit près de 95 % des médicaments ordinaires qu'il consomme, ce n'est pas le cas pour les médicaments biologiques comme l'insuline. Plusieurs traitements avancés manquent ou sont très onéreux. Leur prix dépend fortement du taux de change du dollar sur le marché. Avec l'escalade du conflit dans la semaine du 20 juillet, le cours du billet vert, qui était resté stable pendant longtemps, a connu une forte augmentation, suscitant l'inquiétude de la population. Les Iraniens ont appris que de telles hausses entraînent immédiatement une forte inflation.

Depuis le début de la guerre, métro et bus sont gratuits. La mairie avait annoncé un retour au paiement après la cérémonie d'adieu au Guide suprême, mais elle a fait marche arrière sous la pression populaire. En revanche, le prix des voitures de transport avec chauffeur (VTC) Snapp ! a considérablement augmenté. Le trajet le plus court coûte désormais plus de 100 000 tomans (environ 50 centimes d'euro), et un trajet ordinaire revient à environ 300 000 tomans (environ 1,50 euro). Le salaire de base des ouvriers et des employés est de 25 millions de tomans par mois (environ 125 euros).

Dans un pays soumis à des sanctions depuis des décennies et à un blocus maritime depuis février, l'absence de pénuries importantes peut interroger. Dans les quartiers bourgeois du Nord, les rayons des supermarchés de luxe regorgent même de produits haut de gamme fabriqués à l'étranger.

Voir en ligne : /mav/209/A/69922

La jeune fille et le pilote

By: H. T.
15 September 2026 at 18:04
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En fin d'après-midi, trois amis passent me prendre pour aller dans un centre commercial. Ce 9 janvier, le froid est bien installé sur Ispahan. Les nuits deviennent glaciales. Le réseau téléphonique et Internet fonctionnent mal, mais cela ne nous inquiète pas particulièrement. Ce genre de perturbation n'est pas rare près de notre base militaire.

Dans le parking du centre commercial, alors que nous approchons de notre voiture, un bruit étrange attire mon attention : un gémissement étouffé. Derrière un véhicule se trouve une jeune fille d'à peine 16 ou 17 ans, adossée au mur. La douleur déforme son visage. Ses cheveux sont en désordre et ses yeux injectés de sang. Les taches qui couvrent son manteau noir donnent l'impression qu'elle a reçu un seau de peinture. Ses gémissements sont presque insoutenables.

Je m'approche :

— Ma sœur, qu'est-ce qui t'arrive ? Es-tu blessée ? Laisse-moi appeler quelqu'un pour t'aider.

Elle me supplie :

— Non… Ne dites rien… Ils vont me prendre…

Mes amis nous rejoignent. L'un d'eux me regarde :

— Tu ne sais pas ? Il y a eu des manifestations aujourd'hui.

La jeune fille raconte avec difficulté que les forces de sécurité l'ont visée avec des fusils projetant des billes de peinture, afin d'identifier ultérieurement les manifestants. Elle est persuadée qu'on la recherche.

Mon ami refuse qu'on la ramène chez elle.

— Nous sommes militaires. C'est ma voiture. S'ils nous arrêtent, on est finis.

Quand elle comprend que nous sommes militaires, sa peur devient encore plus visible. Son visage pâlit. Elle remonte le bas de son pantalon pour nous montrer les impacts de plombs et de projectiles sur sa jambe.

— J'ai eu tort… Je ne recommencerai plus… Je vous en prie…

Mes amis veulent partir au plus vite. Ils ont raison. Chaque minute accroît le danger. Ils montent dans la voiture et m'appellent.

Elle refuse qu'on lui commande un taxi.

— Il me livrera aux autorités.

Puis elle me regarde.

— Va-t'en, mon frère. Merci pour tout.

Son accent d'Ispahan me brise le cœur.

En la laissant seule, j'abandonnerai non seulement une gamine blessée et terrifiée, mais aussi une part de mon pays. J'ai prêté serment de défendre tous les Iraniens.

Je lui donne mon manteau et je jette le sien à la poubelle. Puis nous sortons du centre commercial. Je lui achète un foulard et nous commençons à marcher. La ville a changé de visage. Partout, des forces de l'ordre occupent la rue. Je transpire malgré le froid. À chaque contrôle, j'essaie de paraître naturel. Je salue les agents. Une fois, je leur explique même que je suis militaire. Ils nous laissent passer.

Nous traversons plusieurs rues, plusieurs carrefours avant qu'elle me demande de la laisser.

— Ma maison est au bout de la rue, me dit-elle.

Elle disparaît dans l'obscurité. J'attends une heure qu'elle me ramène mon manteau. Le froid devient insupportable. Les tirs résonnent dans la ville. Pendant un moment, je suis froissé qu'elle ne revienne pas. Puis je comprends. Peut-être qu'à sa place, moi non plus je n'aurais pas fait confiance à un militaire.

Je commande une voiture pour rentrer à la base. Je sens encore les gaz lacrymogènes flotter dans les rues. L'air brûle mes yeux. En chemin, j'entends la foule scander : « Armée sans honneur ! Armée sans honneur ! »

Voir en ligne : /mav/209/H__T__/69929

Une répression, encore une

15 September 2026 at 18:04
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Dans l'après-midi du 8 janvier, je sors pour ma promenade habituelle. N'écoutant pas la chaîne Iran International, très proche d'Israël, je ne sais pas encore que Reza Pahlavi — le fils du dernier chah — appelle au renversement du régime. Il incite la population à descendre dans la rue et assure avoir le soutien de Donald Trump et Benyamin Netanyahou. Cinq jours plus tôt, l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro a démontré la capacité des États-Unis à mener des interventions audacieuses.

Depuis le 28 décembre, la rue gronde. À la suite d'une forte fluctuation du taux de change, une partie des marchands d'or et de téléphones portables a déclenché un mouvement de grève. Soutien traditionnel du régime, le grand bazar de Téhéran tourne au ralenti. Ce matin, tous les vendeurs d'or ont baissé leurs rideaux. Certains se tenaient devant leur magasin, montant la garde, tandis que les forces de sécurité étaient présentes en grand nombre.

En approchant de la place Tajrish, dans le nord de la ville, l'air empeste les gaz lacrymogènes. Des affrontements ont commencé. Deux jeunes filles me demandent de leur commander une voiture de transport avec chauffeur, via une application baptisée Snapp !. Je constate alors que toutes les communications sont coupées : Internet, textos, appels téléphoniques.

Des jeunes scandent « Mort à Khamenei » et « C'est la dernière bataille, Pahlavi revient ». L'un d'eux m'assure que Trump a promis de faire tomber le régime des mollahs. Un autre affirme que le Guide Ali Khamenei a fui à Moscou, comme Bachar Al-Assad. Dans la zone où je me trouve, pas de tir, les heurts ressemblent à ceux d'une manifestation à Paris. Plus tard, j'apprends que des coups de feu sont entendus en périphérie de Téhéran, notamment à Fardis, ainsi qu'à Rasht, dans le nord, et dans de petites villes de l'ouest du pays.

Je sors de nouveau le lendemain. Cette fois, j'entends des coups de feu et vois des forces de l'ordre tirer sur les manifestants. Une scission intervient au sein des protestataires : certains ne veulent scander que « Mort à Khamenei » et n'ont pas envie de louer le fils du chah. Manifestations et affrontements durent jusqu'au milieu de la nuit. Pendant quelques jours encore, des gens scandent « Mort à Khamenei » depuis leurs immeubles le soir.

Une semaine plus tard, le gouvernement iranien reconnaît la mort de 3 117 personnes, dont 209 membres des forces de l'ordre et du personnel non armé (concierges de certains bâtiments administratifs, pompiers, conducteurs d'ambulance). L'organisation non gouvernementale Human Rights Activists in Iran (Hrana) estime ce nombre à 6 488. Le président Trump avance le chiffre de 32 000 morts, et le média Iran International, établi à l'étranger, plus de 33 000. Le bureau du président Massoud Pezechkian déclare que toutes les victimes de ces manifestations sont des « enfants d'Iran ». Le Guide se dit « endeuillé par le sang versé », mais prêt à « briser le dos des séditieux ». En dehors des « agents de l'étranger », il classe les manifestants en trois catégories : « défenseurs de la sécurité, passants et trompés ».

Voir en ligne : /mav/209/AHMADI/69930

L'adieu au Guide

15 September 2026 at 18:04
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Le 4 juillet, les funérailles du Guide suprême débutent dans la mosquée Imam-Khomeiny à Téhéran. Après une longue file d'attente, la foule entre par petits groupes dans ce bâtiment grandiose construit spécialement pour ce type de rassemblement. Les femmes et les hommes doivent emprunter deux portes séparées, après une fouille et un passage sous un portique. À l'extérieur, des systèmes d'arrosage rendent la chaleur plus supportable.

De nombreuses personnes venues des provinces ont planté leurs tentes autour du complexe. Les rues sont bondées, et il n'est pas facile de se frayer un chemin. Je suis venu avec quelques amis, dont deux femmes non voilées. À l'entrée, la première se voit demander de passer un foulard. La seconde peut entrer simplement coiffée d'un casque aux couleurs du drapeau iranien. Des thèmes patriotiques émaillent cette cérémonie essentiellement religieuse.

Deux jours plus tard, lundi 6 juillet, une grande marche d'adieu remplit les rues de la capitale. En 1979, j'avais participé aux manifestations monstres de la révolution iranienne contre le régime du chah, mais ce dont je suis témoin ce jour-là relève d'une autre dimension. Sans doute la population iranienne a-t-elle plus que doublé au cours des cinquante dernières années, mais rassembler autant de gens alors que le pays est en guerre apparaît comme une démonstration de force. Le gouvernement veut montrer qu'en cas d'attaque terrestre il dispose d'assez de partisans pour résister à la plus puissante armée du monde. L'atmosphère ressemble moins à celle d'une cérémonie de deuil qu'à une sorte de carnaval animé de musiques nationales.

La marche est lente et il devient même impossible d'atteindre la place Azadi, où les dépouilles sont installées. Certaines personnes portent des pancartes condamnant les négociations et réclament vengeance pour le Guide. D'autres, au contraire, estiment que les négociations sont approuvées par le nouveau Guide, M. Mojtaba Khamenei, fils du précédent.

La majorité des manifestants appartient aux classes populaires, qui sont pourtant les premières victimes des politiques économiques néolibérales du régime. Chercheur au Middle East Resarch and Information Project, à Téhéran, Mohammad Maljou estime que « les plus démunis des villes, comparés aux autres classes, présentent la plus grande proximité avec les composantes officielles du système politique ». S'appuyant sur des recherches menées en 2023 sur « l'attitude des classes sociales dans la société urbaine iranienne », il note que l'on « observe dans cette classe une participation électorale plus élevée, un plus grand soutien à l'“axe de la résistance”, une attitude plus positive envers le rôle du Guide suprême et un plus grand soutien à la transmission des idéaux de la révolution à la génération suivante ». Une grande partie des classes moyennes est restée à la maison. Le lendemain, les dépouilles du Guide et de ses proches sont transportées en Irak, pour des cérémonies d'adieu à Nadjaf et Kerbala, deux lieux sacrés du chiisme. L'inhumation a lieu le 9 juillet dans la ville sainte de Machhad.

Voir en ligne : /mav/209/AHMADI/69945

Les femmes soulèvent le voile

15 September 2026 at 18:04
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Depuis le début de la guerre, des manifestants se rassemblent sur les places et les carrefours. Dans la capitale et les autres villes, ils brandissent le drapeau iranien et scandent des slogans en défense de la « patrie ». Ils occupent aussi l'espace public en empêchant les opposants de manifester leur soutien aux États-Unis et à Israël.

Dans bon nombre de ces rassemblements, j'ai pu voir des femmes sans voile accueillies à bras ouverts. Pour la première fois, les médias officiels, y compris la télévision d'État, insistent sur leur présence. En réalité, leur nombre est faible, sauf sur la place Enghelab, au centre de Téhéran, où l'on peut voir chaque soir de nombreuses épouses et proches des cadres de la révolution dévoilées. Lors d'un rassemblement dans le nord de Téhéran, l'un des responsables de la sécurité m'avoue que sa femme y participe, car l'atmosphère y est plus ouverte. Un autre organisateur de ces manifestations me raconte discrètement qu'il travaillait dans l'organisation judiciaire et évoque l'époque où la Gasht-e-Ershad (police de la moralité ou police religieuse) arrêtait les femmes en infraction, pour me confier que beaucoup étaient des filles de hauts responsables.

La question du voile a perdu son caractère clivant. Dans les rues, des femmes déambulent cheveux au vent et en tenue occidentale à côté d'autres en tchador. Le gouvernement a reculé sur la question après l'arrivée au pouvoir du président Massoud Pezechkian, en juillet 2024. Depuis le début de la guerre, le régime iranien souligne même la présence de femmes sans foulard, présentée comme un signe de concorde nationale.

Lors de la grande cérémonie chiite de l'Achoura1, le 25 juin dernier, des femmes sans voile participaient à la distribution de thé ou à la préparation de nourriture votive. De telles scènes étaient inenvisageables quelques mois auparavant. Cette année, la commémoration des martyrs de la guerre occupait une place particulière et avait supplanté les rituels traditionnels. Au musée du cinéma, au Bagh-e Ferdows, musique et théâtre avaient remplacé les chants de deuil. Les acteurs jouaient le rôle des pères et des mères des « enfants martyrs » de l'école de Minab, où cent vingt élèves ont été tués par un bombardement américain. Sur un grand écran, on voyait notamment des images de femmes dévoilées présentes dans la foule. Lors de l'une des soirées, un chanteur nommé Gheisar, qui avait quitté l'Iran et se produisait à l'étranger, est monté sur scène pour donner un spectacle promouvant la défense de la patrie.

De nombreux jeunes soutiens du régime, notamment les membres des bassidji (miliciens), ont grandi dans une société iranienne en pleine mutation sur ces questions. Nombre de leurs proches ont ôté leur voile. Désormais, on peut être chiite, partisan de la République islamique et exposer sa chevelure aux yeux de tous.

(1) Jour de deuil majeur pour les chiites, qui commémorent le martyre de l'imam Hussein, petit-fils du prophète Muhammad, tué lors de la bataille de Kerbala en l'an 680.

Voir en ligne : /mav/209/A/69946

« Le Monde diplomatique » en persan

15 September 2026 at 18:03
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En 2002, à l'initiative de quelques amis du Monde diplomatique, naît un projet de traduction en persan et de publication en ligne des articles du mensuel. Plus de six mille articles ont depuis été publiés (1). Au fil des ans, des dizaines de personnes ont contribué au projet, même si son noyau permanent n'a jamais dépassé une quinzaine de traducteurs, tous bénévoles. Entre 2003 et 2008, une édition papier fut même diffusée en Iran, durant de courtes périodes, en supplément de journaux et de revues, notamment Hamshahri, Forough et Shargh. Aujourd'hui, douze à quinze articles sont traduits chaque mois et le site réunit en moyenne sept cents lecteurs persanophones par jour. Depuis une dizaine d'années, il propose aussi des traductions d'articles du site Orient XXI consacrés au Proche-Orient et à l'Afrique du Nord. Actif sur les réseaux sociaux, le projet est soutenu et relayé en France par l'association Persaf (@assopersaf), qui organise expositions, projections, débats et concerts autour des thèmes abordés par le « Diplo » et Manière de voir.

Voir en ligne : /mav/209/A/69910

Rodomontades et pirouettes

15 September 2026 at 18:03

Depuis les attaques lancées le 28 février, les propos du président des États-Unis n'aident guère à comprendre l'état du conflit et des négociations, tant ses revirements donnent le tournis. La presse américaine a dénombré des dizaines de volte-face, dont voici un florilège :

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« Nous gagnons la guerre haut la main. Nous avons décimé tout leur empire du mal. » Propos aux journalistes à bord de l'avion présidentiel Air Force One, 7 mars 2026.

« Je pense que la guerre est pratiquement terminée. » « Ils ont tiré tout ce qu'ils avaient à tirer, et ils feraient mieux de ne pas tenter de coup fourré, sinon ce sera la fin de ce pays. » CBS, 9 mars.

« C'est une excursion qui nous préserve de la guerre. » Réponse à des journalistes dans l'Ohio, 11 mars.

« Si l'Iran ne rouvre pas complètement le détroit d'Ormuz, sans menace, dans les quarante-huit heures suivant précisément cet instant, les États-Unis d'Amérique frapperont et anéantiront leurs diverses centrales électriques en commençant par la plus grande ! » Truth Social, 22 mars.

« J'ai le plaisir d'annoncer que les États-Unis d'Amérique et l'Iran ont eu dans les deux derniers jours des conversations très fructueuses et productives concernant une résolution complète de nos différends au Proche-Orient. (…) J'ai donné pour instruction au ministère de la guerre de reporter toute frappe militaire contre les centrales électriques et les infrastructures énergétiques iraniennes pour une durée de cinq jours. » Truth Social, 23 mars.

« Une civilisation entière va mourir ce soir pour ne plus jamais renaître. » Truth Social, 7 avril.

« À la suite d'entretiens avec le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif et le maréchal Asim Munir (…) et sous réserve que la République islamique d'Iran accepte l'ouverture complète, immédiate et sécurisée du détroit d'Ormuz, je consens à suspendre les bombardements et toute attaque contre l'Iran pour une durée de deux semaines. » Truth Social, 8 avril.

« Le détroit d'Ormuz est entièrement ouvert et opérationnel pour le trafic, mais le blocus naval restera en vigueur envers l'Iran uniquement, jusqu'à ce que notre transaction avec ce pays soit finalisée à 100 %. Ce processus devrait être très rapide, dans la mesure où la plupart des points ont déjà été négociés. » Truth Social, 17 avril.

« Ils étaient gentils à gérer. C'étaient des gens forts, des gens intelligents. Mais ils ne sont pas radicalisés, et ils cherchent, vous savez, à aider leur pays. » Lors du G7 à Évian, 16 juin.

« T'es complètement cinglé. Tu serais en prison sans moi. Je te sauve la mise. Tout le monde te déteste maintenant. Tout le monde déteste Israël à cause de ça. » Échange avec le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou rapporté par un officiel américain à Axios, 1er juin.

« C'est pour eux une dernière chance de signer un bon document. » PBS, 3 août.

« Si Oman [allié des États-Unis depuis un traité de 1833] se met en travers de notre chemin, on les bombarde jusqu'à les réduire en miettes. » Entretien avec Fox News, 17 août.

Déclarations compilées par Éléonore Guillemin-Baulny et Emma Lévy.

Voir en ligne : /mav/209/A/69941

Les thuriféraires de la monarchie

15 September 2026 at 18:03

Depuis le mouvement « Femme, vie, liberté » de 2022, le fils de l'ancien chah s'appuie sur de nombreux relais médiatiques pour s'imposer comme la figure la plus crédible de l'opposition à la République islamique.

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Le message est largement relayé par des médias persanophones comme Iran International ou Manoto : M. Reza Pahlavi, fils de l'ancien monarque déchu, serait la meilleure solution pour tourner la page de la République islamique. Bénéficiant du soutien de plusieurs cercles politiques aux États-Unis, sa progression médiatique s'appuie aussi sur les réseaux sociaux. Une enquête de l'université de Toronto (1) a mis en évidence une opération d'influence numérique, probablement orchestrée par Israël, reposant sur de faux profils, des contenus générés par l'IA et des comptes automatisés.

En France, l'héritier bénéficie de l'entregent de son conseiller diplomatique, M. Alexandre Fatemi, grâce auquel il a multiplié les apparitions médiatiques (2). Interviewé sur TF1 (16 février 2026), il faisait la « une » de l'hebdomadaire Le Point dix jours plus tard. M. Jean-Baptiste Doat, ancien membre de l'équipe de M. Bruno Retailleau au ministère de l'intérieur, facilite aussi l'accès de M. Pahlavi aux médias. Le fils du chah dispose d'un réseau de partisans très actifs qui affichent aussi des positions favorables à Israël, hostiles à la gauche française, et revendiquent, à travers leurs prises de parole, une forme de représentation de l'ensemble de la diaspora iranienne. Emmanuel Razavi, journaliste franco-iranien spécialiste de la géopolitique du Proche-Orient, en est l'illustration : « La réalité, c'est qu'on [les Iraniens] est contre l'islamisme et contre le communautarisme, explique-t-il. On considère que l'Iran, débarrassé des mollahs, devrait être à nouveau allié à Israël. Donc on ne correspond pas du tout à l'image que l'extrême gauche véhicule sur les gens d'origine orientale, pour ne pas dire sur les musulmans » (Valeurs actuelles, 25 janvier 2026).

La sociologue franco-iranienne Mahnaz Shirali tient elle aussi un discours particulièrement critique envers la gauche française : « La situation iranienne sort des cases préétablies de la gauche française qui domine les médias. [Comme] les Iraniens sont antimusulmans, anti-islam et qu'ils brûlent les mosquées, ça ne plaît pas à la gauche mélenchoniste et à la gauche française, parce qu'ils sont devenus des pro-islamistes » (Sud Radio, 12 février 2026).

De son côté, Abnousse Shalmani, écrivaine et chroniqueuse au Point, aimerait « dire merci à Israël et aux États-Unis » pour avoir attaqué l'Iran (« 24 h de Pujadas », LCI, 2 mars 2026). Elle a surtout raconté son émotion à l'idée de rencontrer le fils du chah : « Lorsque j'ai su que j'allais rencontrer Reza Pahlavi, une émotion, à mes yeux irrationnelle, incontrôlable, a jailli » (Le Point, 25 février 2026).

Voir en ligne : /mav/209/LEVY/69943

(2) . Daniel Bernard et Pierre Gastineau, « Du Quai d'Orsay au' “20 heures'', la longue marche de Reza Pahlavi pour s'imposer à Paris », Intelligence Online, 16 février 2026.

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