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Le commerce à l'assaut du droit social

Ne plus avoir besoin de « motif valable » pour licencier, c'est le rêve de M. Pierre Gattaz, président du Mouvement des entreprises de France (Medef). Pour assouvir cette demande, la France devrait dénoncer la convention n° 158 de l'Organisation internationale du travail, qu'elle a ratifiée en 1989. Lutter contre de tels reculs s'avère de plus en plus délicat pour l'agence des Nations unies.

Toutes les quinze secondes, un travailleur meurt d'un accident ou d'une maladie liés à son travail (1). L'effondrement (plus de mille cent morts) de l'atelier textile du Rana Plaza à Dacca (Bangladesh), le 24 avril 2013, symbolise les conditions d'emploi proches de l'esclavage de nombreux ouvriers dans le monde. Mais on peut également citer, dans les pays du Nord, les suicides à répétition de salariés de groupes privatisés broyés par une politique managériale musclée (Orange, Renault, La Poste…).

C'est précisément pour lutter contre de telles situations que l'Organisation internationale du travail (OIT) cherche à gagner en influence. Première agence de l'Organisation des Nations unies (ONU), créée en 1919, elle repose sur une base tripartite, rassemblant sur un pied d'égalité les représentants de ses cent quatre-vingt-cinq Etats membres, ceux des employeurs et ceux des travailleurs qui y vivent. Son activité, principalement normative, consiste à adopter des conventions (obligatoires pour les Etats qui les ratifient) et des recommandations ou déclarations sur les droits des travailleurs (sans valeur contraignante).

Cependant, avec l'essor de la mondialisation économique, l'OIT s'est vue marginalisée par l'influence croissante des institutions financières internationales (IFI) — la Banque mondiale et le Fonds monétaire international — et par la création de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995. En outre, la diminution du taux de syndicalisation tant dans les pays développés, où s'est généralisée la précarité de l'emploi, que dans les pays en développement, où prolifère l'économie informelle, fragilise l'OIT et son tripartisme fondateur. C'est pourquoi, à partir des années 1990, l'organisation s'est engagée dans une stratégie de réaffirmation internationale. En 1994, elle obtient ainsi le statut d'observateur auprès des deux IFI dans le but d'y promouvoir l'intérêt pour les questions sociales (2).

Peu de pouvoir contraignant

Mais c'est surtout l'adoption, en 1999, du concept de « travail décent » qui marque sa volonté de peser dans le débat mondial (3). En 2005, l'OIT lance ainsi les programmes par pays pour la promotion du travail décent (PPTD). Adoptés par plusieurs dizaines d'Etats, ils sont élaborés en accord avec les partenaires sociaux. La même année, l'organisation obtient que le travail décent figure enfin dans les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). La Conférence internationale du travail (assemblée décisionnelle de l'OIT) adopte à l'unanimité en juin 2009 un pacte mondial pour l'emploi, sans valeur contraignante.

Pour l'OIT, le travail rémunéré constitue le principal moyen de sortir de la pauvreté. Le choix du terme « travail », plutôt que celui d'« emploi », permet de prendre en compte le secteur informel. Quant à l'adjectif « décent », il relèverait plutôt du christianisme social, qui a inspiré certains fondateurs de l'organisation (4). L'agence insiste sur la protection sociale et met en place des équipes d'appui technique pour conseiller les gouvernements, notamment en Afrique.

Durant des années, le débat sur l'insertion d'une « clause sociale » dans les traités commerciaux avait agité l'organisation. Pour les partisans de cette innovation, il s'agissait de créer un lien entre l'OIT et l'OMC, cette dernière pouvant user de sa capacité de sanction vis-à-vis des Etats, capacité dont l'OIT est dépourvue. Mais les pays en développement y ont vu une manœuvre protectionniste déguisée de la part des pays développés. La déclaration de Singapour de 1996, adoptée par l'OMC, a clos ce débat en affirmant la stricte séparation des questions de commerce et de travail.

En conséquence, l'OIT a recentré son action sur la promotion de huit conventions jugées « fondamentales » : sur le travail forcé (convention adoptée en 1930), la liberté syndicale (1948), la négociation collective (1949), l'égalité de rémunération (1951), l'abolition du travail forcé (1957), la discrimination en matière d'emploi et de profession (1958), l'âge minimum d'admission à l'emploi (1973), les « pires formes de travail des enfants » (1999).

Observatrice au G20 en 2009, l'OIT paraît sortir de sa marginalisation. Mais son rapprochement des institutions financières et de l'OMC s'effectue-t-il au bénéfice des idées progressistes qu'elle porte ou des idées néolibérales promues par les IFI ? Pour le sociologue altermondialiste Thierry Brugvin, l'OIT braderait, au nom de l'efficacité, le droit international du travail en revoyant ses ambitions à la baisse (5). Pour d'autres, sa stratégie d'influence porterait ses fruits : les objectifs de travail décent et de lutte contre la pauvreté ont été inclus dans les documents stratégiques de réduction de la pauvreté (DSRP) des IFI qui ont succédé aux plans d'ajustement structurel en 1999. Ainsi, en 2009, la Banque mondiale a modifié son indicateur sur l'emploi des travailleurs, qui attribuait de bonnes notes aux pays dérégulant leur marché du travail ; elle prend en compte la mise en place d'une protection des travailleurs conforme aux conventions de l'OIT. Elle développe par ailleurs un nouvel indicateur, sur la protection des travailleurs. Ce qui ne l'empêche pas de prôner la lutte contre les « rigidités » du travail…

Quelle que soit l'évolution de l'OIT, la clé de son efficacité serait que toutes ses normes soient dotées d'une force contraignante lui permettant de sanctionner, comme l'OMC, les Etats et les entreprises contrevenants.

Voir en ligne : /2014/12/MAUREL/51025

(1) Sur le site de l'Organisation internationale du travail, rubrique « Safety and health at work ».

(2) Cf. Steve Hughes et Nigel Haworth, « Decent work and poverty reduction strategies » (PDF), Relations industrielles/Industrial Relations, université Laval (Québec), vol. 66, n° 1, hiver 2011.

(3) Cf. Marieke Louis, « Les organisations internationales et la régulation sociale de la mondialisation : le cas de l'agenda de l'OIT pour le travail décent », dans Chloé Maurel (sous la dir. de), Essais d'histoire globale, L'Harmattan, Paris, 2013.

(4) Cf. Dominique Peccoud (sous la dir. de), Philosophical and Spiritual Perspectives on Decent Work, OIT, Genève, 2004.

(5) Cf. Thierry Brugvin, « “Bonne gouvernance” : l'institutionnalisation mondiale de la précarité au travail », Interrogations, revue pluridisciplinaire de sciences humaines et sociales, n° 4, université de Franche-Comté, Besançon, juin 2007.

Crimes économiques sans châtiment

En délocalisant leur production dans les pays les plus pauvres, les entreprises multinationales ne recherchent pas seulement une main-d'œuvre à bon marché. La faiblesse des lois sociales et environnementales les protège des poursuites judiciaires. Cette impunité prospère aussi faute d'instances internationales ou de tribunaux compétents en la matière dans les pays consommateurs.

Du 29 mai au 1er juin 2014, la ville de Montréal accueillait la première session canadienne du Tribunal permanent des peuples (TPP) relative à l'industrie minière. Lors d'un procès fictif, des militants et des personnalités de la société civile ont « jugé » de grandes entreprises accusées de violer les droits humains et de détruire l'environnement. Cette démarche à la fois théâtrale et sérieuse visait non seulement à mettre en lumière les dégâts liés à l'extraction de matières premières, mais également à dénoncer l'impunité dont bénéficient les multinationales implantées dans les pays pauvres.

En droit international, la notion de crime économique contre les peuples ou contre l'environnement n'existe pas. La « communauté internationale » n'est pas dépourvue d'instruments juridiques, à l'image de la Cour internationale de justice ou de la Cour pénale internationale, mais ces derniers ne s'appliquent pas aux activités économiques que les entreprises mènent à l'étranger. Les marées noires, les accidents industriels ou la corruption de fonctionnaires locaux ne méritent pas, semble-t-il, de juridiction compétente. Mieux, les pays occidentaux n'ont pas estimé judicieux de doter leurs tribunaux des moyens de juger les agissements de leurs multinationales à l'étranger : il s'agirait d'une forme de violation de la souveraineté nationale des pays qui accueillent lesdites entreprises.

La loi française, par exemple, précise qu'un crime ou un délit commis hors du territoire sera jugé en France si et seulement si « le crime ou le délit est puni à la fois par la loi française et par la loi étrangère, et s'il a été constaté par une décision définitive de la juridiction étrangère ». En somme, pour que les dirigeants de Total soient sanctionnés en France pour leur soutien à la junte birmane, il faudrait qu'ils aient été préalablement condamnés, pour les mêmes faits, par le tribunal de… Naypyidaw, la capitale de la Birmanie. Une perspective qui, jusqu'ici, n'a pas privé de sommeil les « créateurs de richesse » français, et pour cause : grâce au chantage aux délocalisations et aux moyens gigantesques dont disposent les multinationales, une condamnation dans un pays aussi pauvre et corrompu s'avère le plus souvent utopique.

Auchan au banc des accusés

Certaines organisations non gouvernementales (ONG) ne désespèrent toutefois pas de trouver une faille dans ce système d'impunité. C'est le cas de Sherpa, une association de juristes fondée en 2001 à Paris, de Peuples solidaires ou du collectif De l'éthique sur l'étiquette. Ces trois associations ont porté plainte contre Auchan dans l'affaire de l'effondrement de l'usine textile du Rana Plaza, le 24 avril 2013, au Bangladesh (1). « Auchan inscrit son action dans les principes de droit issus de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, de la déclaration relative aux principes et droits fondamentaux de l'OIT [Organisation internationale du travail] de 1998 et des principes directeurs de l'OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques], explique la société sur son site Internet. Ces textes forment un corpus de droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels qu'Auchan applique à ses partenariats. » Les mille cent trente-cinq morts du Rana Plaza partageront-ils l'analyse ? Des étiquettes d'In Extenso, une marque d'Auchan, ont été retrouvées dans les ruines de cette usine de confection. Mais le groupe a refusé d'indemniser les victimes en contestant tout lien direct ou indirect avec cet établissement. En plaidant la « pratique commerciale trompeuse », les ONG sont parvenues à obtenir l'ouverture d'une enquête préliminaire. Pour M. Gérard Mulliez, fondateur du groupe Auchan et troisième fortune de France, les menottes sont encore loin, mais il s'agit malgré tout d'un coup de semonce.

Au sein des Nations unies, certains Etats tentent également d'infléchir le droit international. En juin 2014, le Conseil des droits de l'homme a examiné un projet de résolution déposé par l'Equateur et l'Afrique du Sud portant sur la responsabilité sociale et environnementale des multinationales. Le texte propose de créer un groupe de travail chargé d'élaborer un « instrument international juridiquement contraignant pour réglementer, dans le cadre du droit international des droits de l'homme, les activités des sociétés transnationales et autres entreprises ». Soumise au vote, cette résolution a été adoptée en dépit de l'opposition des nations les plus riches : l'ensemble des pays de l'Union européenne, le Japon et les Etats-Unis se sont prononcés contre. « La France a préféré une approche progressive qui s'appuie sur les travaux engagés depuis 2011, de façon à pouvoir appliquer concrètement ces mesures plus rapidement », a tenté de justifier Mme Annick Girardin, secrétaire d'Etat chargée du développement et de la francophonie (2). Si les grands patrons du CAC 40 venaient à défiler sur le banc des accusés, les pouvoirs publics soutiendraient-ils les plaignants ?

La voie « plus concrète et plus rapide » voulue par le gouvernement se nomme « principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme ». Rédigés en étroite concertation avec les sociétés privées, ils sont non contraignants et tout à fait inoffensifs. Le onzième principe indique d'ailleurs que « les entreprises devraient respecter les droits de l'homme », un conditionnel qui en dit long sur la motivation politique des rédacteurs.

Tout en repoussant ces assauts contre l'impunité des multinationales au niveau des Nations unies, M. François Hollande, M. Manuel Valls et leurs équipes doivent aussi répliquer à des attaques intérieures. En novembre 2013, des députés écologistes et socialistes ont déposé un projet de loi relatif au « devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d'ordres ». Le texte, qui tarde à être examiné, introduirait un devoir de prévention des dommages écologiques et des atteintes aux droits fondamentaux, ainsi qu'un régime de responsabilité des maisons mères françaises. Verra-t-il le jour ? C'est peu probable. Le Mouvement des entreprises de France (Medef) s'y oppose déjà avec vigueur, de même que le ministère de l'économie. Selon toute vraisemblance, le sujet sera renvoyé devant la Commission européenne, dont on connaît la grande fermeté — pour ne pas dire la cruauté — envers les lobbies économiques…

Voir en ligne : /2015/02/BERNIER/52624

(1) Lire Olivier Cyran, « Au Bangladesh, les meurtriers du prêt-à-porter », Le Monde diplomatique, juin 2013.

(2) Assemblée nationale, séance du mercredi 9 juillet 2014, questions au gouvernement.

Et si l'on refondait le droit du travail…

15 October 2026 at 23:00

Proclamant avoir été élu pour les réformes qu'il préconise, et non contre l'extrême droite, le président de la République française entend déréglementer un peu plus le marché du travail. Devant la montée de la contestation dans la rue, même les syndicats les plus proches du pouvoir jugent le projet déséquilibré au détriment des salariés. Adapter le droit aux nouvelles formes d'organisation du travail en prenant réellement en compte les aspirations humaines conduirait à de tout autres réformes.

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Marylin Cavin. – « La Marche circulaire des mutations », 2010
© ADAGP, Paris 2017 - www.marylincavin.net

Il faudrait être aveugle pour disconvenir de la nécessité d'une profonde réforme du droit du travail. Toujours, dans l'histoire de l'humanité, les mutations techniques ont entraîné une refonte des institutions. Ce fut le cas des précédentes révolutions industrielles, qui, après avoir bouleversé l'ordre ancien du monde en ouvrant les vannes de la prolétarisation, de la colonisation et de l'industrialisation de la guerre et des massacres, entraînèrent la refonte des institutions internationales et l'invention de l'État social. La période de paix intérieure et de prospérité qu'ont connue les pays européens après guerre est à mettre au crédit de cette nouvelle figure de l'État et des trois piliers sur lesquels il reposait : des services publics intègres et efficaces, une Sécurité sociale étendue à toute la population et un droit du travail attachant à l'emploi un statut garantissant aux salariés un minimum de protection.

Nées de la seconde révolution industrielle, ces institutions sont aujourd'hui déstabilisées et remises en cause. Elles le sont par les politiques néolibérales, qui entretiennent une course internationale au moins-disant social, fiscal et écologique. Elles le sont aussi par la révolution informatique, qui fait passer le monde du travail de l'âge de la main-d'œuvre à celui du « cerveau d'œuvre (1) », c'est-à-dire du travailleur « branché » : on n'attend plus qu'il obéisse mécaniquement à des ordres, mais on exige qu'il réalise les objectifs assignés en réagissant en temps réel aux signaux qui lui parviennent. Ces facteurs politiques et techniques se conjuguent en pratique. Il ne faut cependant pas les confondre, car le néolibéralisme est un choix politique réversible tandis que la révolution informatique est un fait irréversible, susceptible de servir des fins politiques différentes.

Cette mutation technique, qui alimente les débats actuels sur la robotisation, la fin du travail ou l'uberisation, peut tout aussi bien aggraver la déshumanisation du travail engagée sous le taylorisme que permettre l'établissement d'un « régime de travail réellement humain », comme le prévoit la Constitution de l'Organisation internationale du travail (OIT), c'est-à-dire un travail procurant à ceux qui l'exercent « la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bien-être commun (2) ». Un tel horizon serait celui du dépassement par le haut du modèle de l'emploi salarié, plutôt que du retour au « travail marchandise ».

Tel qu'il s'est consolidé jusqu'aux années 1970, l'emploi désigne un échange : l'obéissance contre la sécurité (3). Le salarié renonce à toute espèce d'autonomie dans son travail moyennant la limitation de sa durée, la négociation collective de son prix et la protection contre les risques de sa perte. Mis en œuvre sous des formes juridiques diverses dans tous les pays industriels, ce modèle a réduit le périmètre de la justice sociale aux termes quantitatifs de l'échange salarial ainsi qu'à la sécurité physique au travail et aux libertés syndicales. En revanche, le travail en tant que tel — son contenu et sa conduite — s'en est trouvé exclu, car, en terre capitaliste comme en terre communiste, on a considéré qu'il relevait d'une « organisation scientifique » — ce que l'on a appelé le taylorisme. L'autonomie n'y avait donc aucune place ; elle est demeurée l'apanage des cadres dirigeants et des indépendants.

La révolution informatique offre une chance de conférer à tous les travailleurs une certaine autonomie, en même temps qu'un risque de les soumettre tous — y compris les indépendants, les cadres ou les professions intellectuelles — à des formes aggravées de déshumanisation de leur travail. Cette révolution ne se limite pas en effet à la généralisation de l'usage de techniques nouvelles, mais déplace le centre de gravité du pouvoir économique. Ce dernier se situe moins dans la propriété matérielle des moyens de production que dans la propriété intellectuelle de systèmes d'information. Et il s'exerce moins par des ordres à exécuter que par des objectifs à atteindre.

À la différence des précédentes révolutions industrielles, ce ne sont pas les forces physiques que les nouvelles machines épargnent et surpassent, mais les forces mentales, ou plus exactement les capacités de mémorisation et de calcul. Incroyablement puissantes, rapides et obéissantes, elles sont aussi — comme aime à le répéter le savant informaticien Gérard Berry — totalement stupides (4). Elles offrent donc une chance de permettre aux hommes de se concentrer sur la part « poïétique » du travail, c'est-à-dire celle qui exige imagination, sensibilité ou créativité — et donc celle qui n'est pas programmable.

Des hommes forts aux idées faibles

Mais la révolution informatique s'avère aussi source de dangers nouveaux si, plutôt que mettre ainsi les ordinateurs au service des hommes, on cherche à organiser le travail des hommes sur le modèle de celui des ordinateurs. Au lieu que la subordination laisse place à plus d'autonomie, elle prend alors la forme d'une gouvernance par les nombres (5), qui étend aux cerveaux l'emprise que le taylorisme exerçait seulement sur les corps.

Cette quête chimérique d'une programmation des êtres humains les coupe de l'expérience de la réalité ; elle explique la montée en puissance des risques pour la santé mentale (6) et l'augmentation des fraudes, identiques à celles jadis suscitées par la planification soviétique lorsque, pour assurer la quantité de bottes requise par le Gosplan sans disposer du cuir nécessaire, on ne fabriquait que des bottes de taille enfantine. Sommé d'atteindre des objectifs inatteignables, un travailleur n'a en effet guère d'autre choix que de sombrer dans la dépression ou de donner le change en satisfaisant à des indicateurs de performance déconnectés de la réalité.

L'imaginaire cybernétique dont procède la gouvernance par les nombres est en accord parfait avec la promesse néolibérale de la globalisation, c'est-à-dire d'une autorégulation de la « grande société ouverte » par les forces d'un marché devenu total. C'est pourquoi ce type de gouvernance se généralise, au détriment de ce que la Déclaration universelle des droits de l'homme nomme un « régime de droit ».

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Marylin Cavin. – « Plus haut que le toit du monde », 2008
© ADAGP, Paris 2017 - www.marylincavin.net

Ce n'est donc pas dans les recettes éculées du néolibéralisme qu'on peut espérer trouver les outils juridiques propres à domestiquer l'outil informatique, à en civiliser l'usage, afin qu'il libère l'esprit des hommes au lieu de l'aliéner. Administrées à doses massives dans tous les pays depuis quarante ans, ces recettes ont contribué à façonner le monde où nous vivons : celui de la surexploitation des ressources naturelles, de la prédation de l'économie par la finance, de la montée vertigineuse des inégalités de toutes sortes, des migrations massives de populations fuyant la guerre ou la misère, du retour des fureurs religieuses et des repliements identitaires, du déclin de la démocratie et de l'arrivée au pouvoir d'hommes forts aux idées faibles. La plus élémentaire sagesse voudrait qu'au lieu de persévérer dans l'erreur, en appliquant mécaniquement en France les « réformes structurelles » prescrites par les responsables de ce bilan désastreux, on commence par en tirer les leçons, notamment sur le plan juridique.

Le propre du néolibéralisme — ce qui le distingue du libéralisme à l'ancienne — consiste à traiter le droit en général et le droit du travail en particulier comme un produit législatif en compétition sur un marché international des normes, où la seule loi qui vaille est la course au moins-disant social, fiscal et écologique. À l'État de droit (rule of law) est ainsi substitué le marché du droit (law shopping), en sorte que le droit se trouve placé sous l'égide d'un calcul d'utilité, au lieu que le calcul économique soit placé sous l'égide du droit. Pareille métamorphose s'avère lourde de conséquences et éclaire l'obésité et l'instabilité de nos codes, au premier rang desquels le code fiscal et celui du travail.

En principe, le droit est à la vie civile ce que nos maisons sont à notre vie matérielle : un cadre ferme et stable, avec ses murs, son toit, ses portes et fenêtres, ses pièces aux fonctions différenciées. Mais l'indexer en temps réel sur des calculs d'utilité revient à lui ôter toute stabilité, comme une maison maudite dont les murs seraient mous, les moquettes colleraient aux pieds, les plafonds s'affaisseraient, les fenêtres et les portes changeraient chaque jour de place. Celui qui se trouverait piégé dans un tel édifice serait naturellement tenté de l'abattre, à la grande satisfaction du mauvais génie qui lui aurait jeté pareil sort.

Et de fait, les grands simplificateurs qui crient aujourd'hui haro sur le code du travail sont ceux-là mêmes qui, année après année, s'acharnent à l'alourdir et le compliquer. Ils n'attendent même plus que l'encre de la dernière loi soit sèche pour entamer la rédaction de la suivante. Le gouvernement s'étant privé de tous les grands leviers macroéconomiques susceptibles de peser sur l'emploi (maîtrise de la monnaie, contrôle des frontières du commerce, taux de change, dépense publique), il s'agrippe frénétiquement à celui qui lui reste entre les mains : le droit du travail, présenté comme un obstacle à l'embauche. Aucune étude sérieuse ne confirme cet argument.

Depuis la suppression de l'autorisation préalable de licenciement en 1986 (en vigueur aujourd'hui encore aux Pays-Bas, où le taux de chômage est de 4,8 %), les promesses mirifiques de création d'emplois qui accompagnent chaque nouvelle flexibilisation du marché du travail n'ont jamais été tenues. En Europe, les taux de chômage ne sont nulle part plus élevés que dans les pays du Sud (7), qui ont été les champions de cette flexibilisation. On se garde bien en revanche de revenir sur les réformes du droit des sociétés (par exemple l'autorisation du rachat d'actions, qui permet d'enrichir les actionnaires sans contrepartie de leur part, en détruisant du capital et en minant l'investissement), du droit comptable (par exemple l'abandon du principe de prudence au profit de la juste valeur (8)) ou du droit financier (par exemple l'existence de banques privées « trop grosses pour tomber » [too big to fail], c'est-à-dire jouissant de l'intangibilité, aujourd'hui refusée aux États endettés). Autant de changements dont les effets négatifs sur l'investissement et l'emploi sont avérés. Il est vrai que, dans la novlangue en vigueur, plafonner l'indemnisation pour licenciement abusif est qualifié de « réforme courageuse », tandis que plafonner le bénéfice des stock-options qu'un dirigeant peut percevoir à la faveur de licenciements serait jugé « démagogique ».

Ainsi, le droit du travail n'a pas connu de réforme digne de ce nom depuis 1982, date des lois Auroux (9). Il ne faut pas confondre en effet le réformisme avec le transformisme. Au sens que lui a donné Antonio Gramsci, le transformisme désigne une politique qui, prétendant gouverner au centre, n'a d'autre boussole que l'adaptation aux contraintes extérieures pour accéder ou se maintenir au pouvoir. Le réformisme, au contraire, désigne une action politique animée par le projet d'un monde plus juste qu'on entend faire advenir pacifiquement. Aujourd'hui, une réforme sérieuse du droit du travail aurait pour ambition d'instaurer une certaine démocratie économique, sans laquelle la démocratie politique ne pourra que continuer à dépérir. La limite idéale vers laquelle elle devrait tendre serait de conférer à chacun plus d'autonomie et de responsabilité dans la conduite de sa vie de travail, moyennant de nouvelles sécurités — sécurités actives rendant possible l'initiative et complétant les sécurités passives héritées du modèle fordiste (10). Mais elle ne saurait être approchée sans tenir compte des transformations profondes intervenues depuis 1981 dans l'organisation du travail et des entreprises.

La condition première d'une telle réforme serait d'étendre, comme son nom l'y invite, le droit du travail « au-delà de l'emploi » pour embrasser toutes les formes de travail économiquement dépendant. La révolution numérique ainsi que le modèle de la start-up donnent une nouvelle jeunesse à l'espoir d'une émancipation fondée sur le travail indépendant et les petites coopératives. Mais la réalité est plutôt celle d'un brouillage de la distinction du travail indépendant et subordonné, tout travailleur se trouvant pris dans des liens d'allégeance qui impliquent une réduction plus ou moins forte de son autonomie.

Un critère-clé, la dépendance économique

L'idée que l'intermédiation opérée par une plate-forme informatique entre des travailleurs et des utilisateurs de leurs services serait le terreau d'un renouveau du travail indépendant est démentie par les faits, comme le montrent l'organisation et les actions collectives conduites avec un certain succès par les chauffeurs d'Uber pour obtenir d'être reconnus comme des salariés. Du reste, aux États-Unis et au Royaume-Uni, plusieurs juridictions ont requalifié en contrat de travail salarié les contrats des chauffeurs Uber (11).

Face à ces évolutions, il conviendrait de faire de la dépendance économique le critère du contrat de travail, ainsi que le recommande la stimulante Proposition de code du travail que vient de publier un groupe de juristes animé par Emmanuel Dockès (12). L'adoption de ce critère serait un facteur de simplification du droit du travail, en même temps qu'il permettrait d'indexer le degré de protection du travailleur sur celui de sa dépendance. Le management par objectifs fait resurgir en effet la vieille figure juridique de la « tenure service », par laquelle un tenancier se plaçait dans l'allégeance d'un maître qui lui concédait l'exploitation d'un fonds. Ce renouveau des liens d'allégeance est rendu possible par l'outil informatique, qui permet à celui qui détient un système d'information de contrôler le travail d'autrui sans avoir à lui donner des ordres.

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Marylin Cavin. – « Pour que s'approche un autre monde », 2008
© ADAGP, Paris 2017 - www.marylincavin.net

Ces liens d'allégeance tissent la trame juridique de l'économie en réseaux et se retrouvent selon des modalités différentes à tous les niveaux de l'organisation du travail : depuis les chefs d'entreprise soumis aux exigences de leurs actionnaires ou donneurs d'ordre, jusqu'aux travailleurs salariés, dont on exige une flexibilité, c'est-à-dire une réactivité et une disponibilité de tous les instants. Les débats sur l'uberisation illustrent le besoin d'un cadre juridique propre à tenir les promesses (d'autonomie) et à conjurer les risques (de surexploitation) inhérents à ces situations.

Dans un tel contexte, on voit combien est datée et hors de propos une réforme qui prétend faire de la négociation d'entreprise le centre de gravité du droit du travail. Ce choix pouvait être approprié aux États-Unis en 1935, lorsqu'il a présidé à l'adoption du National Labor Relations Act dans le contexte du New Deal ; mais il ne répond pas aux problèmes posés par l'organisation réticulaire et transnationale du travail en 2017. Tenir compte des réalités de cette organisation conduirait à dresser un tout autre programme de réformes, dont on ne peut donner ici que quelques exemples.

La première question à se poser est celle des procédures permettant aux travailleurs de retrouver effectivement une certaine prise sur le sens et le contenu de leur travail. La liberté d'expression collective des salariés reconnue par les lois Auroux a ouvert ce chantier, qu'il conviendrait de reprendre en faisant de la conception et de l'organisation du travail un objet de négociation collective et d'alerte individuelle. Aujourd'hui, cette question n'est abordée que négativement, lorsque cette organisation conduit aux suicides ou aux troubles psychosociaux. Elle devrait l'être positivement et préventivement.

Encore faut-il que la négociation collective puisse être conduite à des niveaux pertinents, et pas seulement à ceux de la branche ou de l'entreprise. Deux de ces niveaux mériteraient particulièrement d'être définis et organisés : celui des chaînes et réseaux d'approvisionnement et de production, et celui des territoires. De telles négociations permettraient de tenir compte des intérêts spécifiques des entrepreneurs dépendants, qui peuvent rejoindre ceux de leurs salariés vis-à-vis des entreprises dont ils dépendent. Ou encore d'impliquer toutes les parties prenantes intéressées au dynamisme d'une région. Ici encore, le face-à-face employeur-salarié au sein d'une entreprise ou d'une branche n'est plus adéquat et exigerait la présence d'autres acteurs autour de la table des négociations.

Un troisième sujet de réformes concerne celui de la distribution des responsabilités au sein des réseaux d'entreprise. Ces derniers permettent à ceux qui les contrôlent d'exercer le pouvoir économique en se défaussant de leurs responsabilités sur des lampistes. La question se pose donc d'indexer la responsabilité de chacun des membres de ces réseaux sur le degré réel d'autonomie dont il dispose (13). Une telle réforme ferait sortir du clair-obscur l'actuelle responsabilité sociale et environnementale (RSE) (14), qui est au néolibéralisme ce que le paternalisme fut au libéralisme. Elle permettrait de rendre en tant que de besoin les entreprises dominantes solidairement responsables des dommages causés par l'organisation du travail qu'elles ont conçue et qu'elles contrôlent.

« Égalisation dans le progrès »

Au niveau international, il faudrait tirer toutes les conséquences du préambule de la Constitution de l'OIT, selon lequel « la non-adoption par une nation quelconque d'un régime de travail réellement humain fait obstacle aux efforts des autres nations désireuses d'améliorer le sort des travailleurs dans leurs propres pays ». Et aussi tenir compte du fait que la division internationale du travail et l'empreinte écologique sur la planète sont indissociables. Les normes sociales et environnementales doivent donc être dotées d'une force juridique équivalente aux normes du commerce mondial, ce qui suppose l'institution d'une instance internationale de règlement des litiges, ayant le pouvoir d'autoriser les pays qui les respectent à fermer leur marché aux produits fabriqués dans des conditions qui ne les respectent pas. Le recours à de nouvelles formes d'action collective, dont le boycott de ces produits, serait alors reconnu comme une liberté inhérente à la liberté syndicale et d'association. L'Union européenne pourrait reconquérir sa légitimité politique si elle se plaçait à l'avant-garde d'une telle réforme, et renouait ainsi avec l'objectif d'« égalisation dans le progrès » figurant encore dans ses traités, au lieu de s'employer à attiser la course au moins-disant social et fiscal entre les États membres, comme le fait sa Cour de justice.

Enfin, une réforme ambitieuse du droit du travail devrait prendre en considération le travail non marchand, notamment le travail d'éducation des enfants ou d'assistance aux parents âgés, qui est aussi vital pour la société qu'ignoré des indicateurs économiques. Depuis que l'invention de l'éclairage artificiel permet de faire travailler ses semblables jour et nuit, sept jours sur sept, c'est le droit du travail qui a édifié un cadre spatio-temporel compatible avec nos rythmes biologiques et respectueux du droit (humain) à une vie privée et familiale. Ce cadre se trouve aujourd'hui menacé par le néolibéralisme et l'informatique, qui se conjuguent pour étendre l'emprise du travail marchand en tous lieux et à tout moment (15). Le prix à payer, notamment du point de vue éducatif, est exorbitant mais jamais pris en compte par les obsédés du travail dominical et du travail de nuit, que désole la survivance de temps sociaux échappant à la marchandisation de la vie humaine.

Voir en ligne : /2017/10/SUPIOT/58009

(1) Michel Volle, « Anatomie de l'entreprise. Pathologies et diagnostic », dans Pierre Musso (sous la dir. de), L'Entreprise contre l'État, Manucius, Paris, 2017.

(2) Déclaration de Philadelphie (1944).

(3) Lire Danièle Linhart, « Imaginer un salariat sans subordination », Le Monde diplomatique, juillet 2017.

(4) Gérard Berry, « Pourquoi et comment le monde devient numérique », Annuaire du Collège de France, Paris, 2007-2008.

(5) Lire « Le rêve de l'harmonie par le calcul », Le Monde diplomatique, février 2015.

(6) Les risques pour la santé mentale au travail ne cessent de croître, en dépit de l'affirmation du « principe de l'adaptation du travail à l'homme » par la directive européenne du 12 juin 1989. Ils peuvent conduire au suicide, à la mort subite par épuisement (karoshi) ou au burn-out. Cf. le rapport du Bureau international du travail, « Stress au travail. Un défi collectif » (PDF), Genève, 2016 (accessible en ligne), et Loïc Lerouge, La Reconnaissance d'un droit à la protection de la santé mentale au travail, Librairie générale de droit et de jurisprudence (LGDJ), Paris, 2005.

(7) Le taux de chômage atteint officiellement 11,3 % en Italie, 17,1 % en Espagne (juillet 2017) et 21,2 % en Grèce (juin 2017).

(8) Remplaçant l'ancien principe de prudence comptable, cette norme indexe la valeur des actifs de l'entreprise sur leur prix de marché supposé et permet de faire apparaître ainsi des richesses purement hypothétiques. Lire Jacques Richard, « Une comptabilité sur mesure pour les actionnaires », Le Monde diplomatique, novembre 2005.

(9) Du nom du ministre du travail Jean Auroux, ces lois visaient à introduire la « citoyenneté dans l'entreprise ». Elles ont encadré les pouvoirs de l'employeur, développé la négociation collective, reconnu aux salariés « un droit d'expression directe et collective sur l'organisation et le contenu de leur travail ». Ainsi, les comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) ont été créés.

(10) Sur la façon de concevoir ces sécurités nouvelles, cf. Au-delà de l'emploi. Transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe, Flammarion, Paris, 2016 (1re éd. : 1999).

(11) Le suivi de cette lutte juridique est mis à jour sur le site uberlawsuit.com

(12) Emmanuel Dockès (sous la dir. de), Proposition de code du travail, Dalloz, Paris, 2017.

(13) Cf. Alain Supiot et Mireille Delmas-Marty (sous la dir. de), Prendre la responsabilité au sérieux, Presses universitaires de France (PUF), Paris, 2015.

(14) Selon la définition adoptée par l'Union européenne, la RSE désigne « l'intégration volontaire des préoccupations sociales et écologiques des entreprises à leurs activités commerciales et leurs relations avec leurs parties prenantes ».

(15) Cf. Laurent Lesnard, La Famille désarticulée. Les nouvelles contraintes de l'emploi du temps, PUF, 2009.

Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de novembre 2017.

Vers un droit international de la grève ?

15 October 2026 at 23:00

En France, c'est un principe constitutionnel : « Le droit de grève s'exerce dans le cadre des lois qui le réglementent. » Mais son bon exercice requiert la vigilance des syndicats, parfois du juge. L'Organisation internationale du travail (OIT) le défend, elle, à une plus vaste échelle. Malgré les contradictions qui la traversent. Parce que la grève reste indispensable à l'émancipation des travailleurs.

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Jean-Luc Moulène. — Paquet de cigarettes produit par les ouvriers en grève de l'usine Seita à Pantin, de la série « Objets de grève », 1982
© ADAGP, Paris, 2023 — Photographie : Centre Pompidou, MNAM-CCI, RMN-Grand Palais/Bertrand Prévost

Depuis plus d'un siècle, l'expérience des catastrophes est venue rappeler périodiquement que, entre les nations comme en chacune d'elles, seul le règne du droit peut assurer une paix durable. En 1919, le bilan effroyable de la Grande Guerre a pour la première fois montré les abîmes où conduisait le déchaînement de la violence à l'âge industriel. Pour en prévenir la répétition, les négociateurs du traité de Versailles élaborèrent un premier ordre juridique mondial reposant sur deux institutions : la Société des nations (SDN) et l'Organisation internationale du travail (OIT). Le refus des États-Unis de ratifier ce traité condamna très vite la SDN à l'échec. En revanche, ils rejoignirent en 1937 l'OIT, qui put ainsi jouer un rôle pionnier dans l'élaboration d'un nouvel ordre juridique international à l'issue de la seconde guerre mondiale. La déclaration de Philadelphie que l'Organisation adopta dès 1944 ouvrit la voie à la reconnaissance ultérieure des droits économiques, sociaux et culturels et à la création de diverses institutions chargées d'organiser la coopération internationale pour les mettre en œuvre, telles l'Organisation mondiale de la santé (OMS), l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) ou encore l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

La liberté syndicale a été la matrice de ces droits sociaux. Inscrite dans le préambule de la Constitution de l'OIT, elle lui a aussi donné sa physionomie propre : y sont représentés non seulement les gouvernements, mais aussi les employeurs et les travailleurs des États membres. À condition d'échapper à la bureaucratisation, cette double représentativité politique et sociale est un facteur de légitimité dont il faudrait tirer les leçons pour rénover l'ordre juridique international dans son ensemble (1).

Sur le plan international comme sur le plan national, la vocation première du Droit est de prémunir les populations contre la violence en les obligeant à échanger des paroles plutôt que des coups. Pour être remplie cette fonction suppose la possibilité de recourir en cas de litige à un tiers impartial, ayant autorité pour dire le droit et le faire appliquer. La liberté syndicale s'inscrit dans cette structure ternaire. Mais elle l'enrichit et la consolide en autorisant des organisations collectives à agir pacifiquement pour que leur expérience concrète de l'injustice de l'ordre établi soit prise en compte. Au droit d'agir en justice pour obtenir l'application du droit en vigueur, elle ajoute un droit d'agir collectivement pour que ce Droit soit réformé. La justice de la règle n'est plus alors posée comme un axiome indiscutable, pas plus qu'elle n'est censée résulter spontanément de la concurrence pure et parfaite ou de la lutte des classes ou des races ; elle devient l'objet même d'une contestation collective régie par le Droit. C'est pourquoi la liberté syndicale implique non seulement le droit d'être représenté, mais aussi ceux d'agir et de négocier collectivement. L'usage de ces droits permet de métaboliser la violence, de convertir des rapports de forces en rapports de droit dans un mouvement sans fin d'approximation de la justice. La liberté syndicale s'exerce sous des formes trop variées pour être enfermées dans une liste exhaustive : grèves, mais aussi réunions, manifestations, boycotts, labels, campagnes d'information et d'alerte du public, etc. Chacune de ces actions collectives obéit à l'idée de non-violence, au sens politique du satyagraha que lui a donné Mohandas Karamchand Gandhi dans sa lutte pour l'émancipation de l'Inde (2). Improprement qualifiée de « résistance passive », une action de ce type consiste littéralement à « s'agripper à la vérité », c'est-à-dire à opposer à un ordre injuste non la force physique, mais la force d'âme de celui qui refuse d'y obéir.

« Détrôner la politique »

Le droit à la contestation du Droit n'est pas un facteur de désordre juridique, mais au contraire de pérennité de cet ordre dans des sociétés confrontées aux changements technique, écologique ou sociologique. L'invention de l'État social a assuré la solidité des régimes démocratiques face aux dictatures en conjuguant ainsi représentation politique et représentation sociale. À la différence de la démocratie politique, qui confère le pouvoir à la majorité électorale d'individus formellement égaux, la démocratie sociale permet l'expression de la diversité des expériences du réel que peuvent avoir différentes catégories de la population. Son champ d'application peut donc s'étendre à la défense d'autres intérêts que ceux des salariés et des employeurs, comme ceux des travailleurs indépendants ou des défenseurs de l'environnement. En rappelant ainsi les dirigeants à l'ordre du réel, elle réduit leur « déconnexion » des problèmes affrontés par les gens ordinaires.

Principe constitutionnel de l'OIT, la liberté syndicale s'impose à ses 187 États membres et, à ce titre, est tributaire, depuis 1950, d'une procédure spéciale de supervision, confiée à un comité de la liberté syndicale. Elle fait de plus l'objet de l'une des onze conventions fondamentales qui forment le noyau dur du droit international du travail et que tous les États sont incités à ratifier : la convention n° 87 de 1948, dont la bonne application est surveillée, comme celle des autres conventions en vigueur, par une commission d'experts composée de juristes expérimentés et indépendants, qui interviennent en amont des instances tripartites de la Conférence internationale du travail. Ces deux organes de supervision ont toujours considéré que la liberté syndicale impliquait celle de recourir à la grève. Leur interprétation se fonde notamment sur les stipulations de la convention n° 87, qui confèrent aux syndicats le droit « d'organiser leur gestion et leur activité, et de formuler leur programme d'action » et aux autorités publiques le devoir de « s'abstenir de toute intervention de nature à limiter ce droit ou à en entraver l'exercice légal ».

Cette interprétation a fait consensus jusqu'aux années 1980. Un processus d'hybridation du communisme et du capitalisme s'est alors engagé, qui soustrait les choix de politique économique à la démocratie et permet aux classes dirigeantes de s'enrichir dans des proportions que n'autorisaient ni le communisme réel ni le capitalisme tempéré par l'État social. Une fois convertie à l'économie de marché, la Chine communiste s'est ainsi dotée, en 1982, d'une nouvelle Constitution supprimant la mention du droit de grève et interdisant « à toute organisation ou tout individu de troubler l'ordre économique de la société » (article 15). Quant aux pays occidentaux, ils ont mis en œuvre le programme néolibéral, consistant à « détrôner la politique » et à « limiter la démocratie » (3), aussi bien politique que sociale. Ainsi, les traités de Maastricht (1992) et de Lisbonne (2007) ont mis l'ordre économique européen hors de portée électorale en lui donnant valeur constitutionnelle (4). La même année 2007, la Cour de justice des communautés européennes (CJCE) — devenue la Cour de justice de l'Union européenne en 2009 — a jugé dans les affaires Viking et Laval que l'exercice du droit de grève ne devait pas entraver la liberté des entreprises d'exciper des règles sociales nationales les moins favorables aux salariés.

En 2010, la commission d'experts de l'OIT a estimé que « la doctrine utilisée dans ces jugements de la Cour européenne est susceptible d'avoir un effet restrictif quant à l'exercice du droit de grève dans la pratique, d'une manière qui est contraire à la convention n° 87 ». Au gouvernement britannique arguant que cette restriction ne concernerait que les conflits collectifs ayant une dimension internationale, la commission a répondu que « dans le contexte actuel de la mondialisation, de telles affaires risquent de devenir plus courantes (…) tant et si bien qu'une atteinte à la possibilité des travailleurs de ces secteurs de négocier réellement avec leurs employeurs sur les questions affectant leurs conditions d'emploi pourrait assurément se révéler dévastatrice ». Cette cinglante critique a fait prendre conscience aux dirigeants européens que l'OIT n'était pas seulement une bureaucratie internationale sommeillant sur les bords du lac Léman, mais la source de règles de droit d'application obligatoire. À défaut de « dents » susceptibles de mordre, elle pouvait encore faire entendre une voix susceptible de troubler l'ordre économique néolibéral.

C'est cette voix discordante que l'Organisation internationale des employeurs a décidé de faire taire. En 2012, elle dénia tout pouvoir d'interprétation à la commission d'experts et annonça qu'elle s'opposerait dorénavant à ce que l'OIT ait à connaître des atteintes au droit de grève par les États membres, ce droit n'étant pas explicitement reconnu par la convention n° 87. Depuis plus de dix ans, le système de supervision des normes du travail est ainsi bloqué et contesté dans sa légitimité même. Il est vrai qu'en dépit de ses qualités éminentes, la commission d'experts est une instance administrative et non une véritable juridiction. Mais la Constitution de l'OIT (article 37) prévoit que, sauf à se doter de son propre tribunal, « toutes difficultés d'interprétation de ses conventions seront soumises à la Cour internationale de justice [CIJ] ». Or les représentants des employeurs, de concert avec ceux des régimes les plus autoritaires, se sont farouchement opposés à l'application de cette stipulation, jouant ainsi la prolongation indéfinie d'une crise qui fait perdre à l'OIT toute crédibilité normative. Surmontant cette opposition, son conseil d'administration a finalement décidé, le 11 novembre 2023, de sortir de cette crise en saisissant la CIJ. Première historique depuis 1934, la saisine, quelle qu'en soit l'issue, signe le réveil normatif de l'OIT. Sa mission première est d'établir des règles internationales du travail au sens suffisamment clair pour assurer la sécurité juridique et assez général pour respecter les conditions nationales de leur mise en œuvre. Faire appel au juge afin d'interpréter ces normes marque un coup d'arrêt à sa métamorphose en simple agence de moyens et à la dénaturation du droit international du travail en un « droit mou », dont le sens et la portée varieraient au gré des rapports de forces en son sein ou des sentences des instances d'arbitrage instaurées par les accords de commerce.

Le débrayage, une forme d'action essentielle

Ce premier pas dans les voies du droit en appelle un second : il consisterait pour la CIJ à faire sienne l'interprétation de la commission d'experts, qui a toujours estimé que l'interdiction du droit de grève était incompatible avec la liberté syndicale, telle que définie par la convention n° 87. Celle-ci doit être interprétée conformément aux clauses de la convention de Vienne sur le droit des traités, c'est-à-dire avant tout « à la lumière de son objet et de son but » (article 31.1) et en tenant compte de la pratique ultérieurement suivie dans son application (article 31.3). La convention n° 87 ne donnant aucune liste des actions que les syndicats sont libres de conduire, leur interdire des modes d'action non visés par elle reviendrait à vider cette liberté de tout sens. La reconnaissance internationale du droit de grève ne signifie pas qu'il soit sans limites, mais que son encadrement relève des États membres, sous le contrôle des organes de supervision de l'OIT. Il y a aussi de solides raisons d'admettre que celui-ci fait partie du droit coutumier international car il a été consacré par de très nombreux instruments régionaux ou internationaux.

Le débrayage demeure une forme essentielle de l'action syndicale, comme on le voit aujourd'hui dans des secteurs et des pays très différents, de l'audiovisuel ou l'automobile aux États-Unis au travail ubérisé en Europe, de l'industrie textile au Bangladesh aux transports en Afrique du Sud. Ces grèves participent de « la volonté constante et continue d'attribuer à chacun ce qui lui est dû » par laquelle le Digeste de Justinien caractérisait déjà la justice au VIe siècle. Face à la montée de la violence, dans et entre les nations, il importe hautement de laisser ouvertes toutes les formes pacifiques de la contestation sociale. Et de demeurer ainsi fidèle à la devise de l'OIT : « Si tu veux la paix, cultive la justice. »

Voir en ligne : /2024/01/SUPIOT/66442

(1) Cf. Samantha Besson (sous la dir. de), Democratic Representation in and by International Organizations, Oxford University Press, à paraître en 2024.

(2) Mohandas Karamchand Gandhi, Hind Swaraj. L'émancipation à l'indienne, Fayard, Paris, 2014.

(3) Friedrich Hayek, L'Ordre politique d'un peuple libre, Presses universitaires de France, Paris, 1983.

(4) Lire Dieter Grimm, « Quand le juge dissout l'électeur », Le Monde diplomatique, juillet 2017.

Autistic teen lured to fake Snapchat meetup, brutally beaten by group of teens: report

15 October 2026 at 23:40

Three teenage boys were charged after a 15-year-old boy with autism was beaten and robbed near a train station in Australia in a violent attack captured on video as other teenagers watched.

The assault happened Oct. 5 in Stawell, a town in the Australian state of Victoria, after the victim was reportedly lured to the area through a Snapchat meetup arranged with two girls, according to Australian news outlet news.com.au.

Video of the attack shows several teenagers punching and kicking the boy, knocking him to the ground and repeatedly striking him as he attempts to get away. One attacker demands the victim hand over his shoes before the group allows him to leave.

TEXAS TEENS ACCUSED OF USING DATING APPS TO LURE YOUNG MEN INTO VIOLENT ROBBERIES THAT LEFT ONE VICTIM SHOT

Victoria Police announced Tuesday that detectives had charged one 14-year-old boy and two 15-year-old boys after an investigation.

Detectives from the Northern Grampians Crime Investigation Unit executed four search warrants in the region before arresting the teenagers, police said.

All three face charges of affray, robbery, recklessly causing injury and theft. They are expected to appear in a children's court at a later date.

TEEN BURGLARY RING LINKED TO NEARLY 80 BAY AREA BREAK-INS DISMANTLED AFTER MONTHS-LONG INVESTIGATION: PD

Police said a fourth boy who was not present when the search warrants were served would be interviewed as part of the ongoing investigation.

The victim, who also has epilepsy, suffered soft tissue injuries and possible head injuries, according to news.com.au. His mother told the outlet doctors were conducting additional scans to determine whether he had bleeding in his brain.

"I’m just lucky to have him alive. … He’s having nightmares," she said.

TEEN PUNCHED AND KICKED INTO A COMA AFTER KNICKS-SPURS ALTERCATION NEAR MADISON SQUARE GARDEN: POLICE

The boy has since returned home but is afraid to go outside, his mother told the outlet.

Superintendent Dan Davison acknowledged the concern the attack had caused in the Stawell community and said police had been working to identify those responsible.

"Since last Monday, local uniform police and detectives have been working tirelessly to identify those involved and hold them to account, and this important work will continue," Davison said in a news release.

"There is never any excuse for violence in our community, and we will not accept it in any form.

"Detectives are continuing to investigate the matter, and while we are treating it as an isolated incident, additional patrols will take place across Stawell to ensure our community not only is safe but feels safe."

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Police said additional patrols would be deployed throughout Stawell as detectives continued investigating the assault.

Houthis emerge as global threat beyond Iran control amid Saudi strikes, former envoy warns

15 October 2026 at 23:25

The Houthis are increasingly operating independently of Tehran, posing a "clear and very present danger" on the international stage as the terror group rearms and sharpens its strike capabilities, a former U.S. envoy warned Thursday.

The warning came amid deadly missile and drone attacks on Saudi Arabia in recent days and growing threats to global shipping routes and critical Middle East infrastructure in the run-up. 

Turki al-Maliki, spokesperson for the Saudi-led coalition in Yemen, also confirmed Thursday that Houthi attacks on King Khalid International Airport in Riyadh had killed 17 and injured 333 others from Oct. 7-11.

Speaking at a news conference in Riyadh, al-Maliki said the Oct. 10 attack involved 10 drones, missiles and other projectiles. 

"King Khalid International Airport has been subjected to 20 attacks since (Oct. 1)," he noted.

Tim Lenderking, who served as U.S. special envoy for Yemen from 2021 to 2025 and was posted to Saudi Arabia from 2013 to 2016, said Saudi officials had warned more than a decade ago that the Houthis would become a major threat, a prediction he says has now materialized.

SAUDI FOREIGN MINISTER WARNS HOUTHI THREAT GOES GLOBAL AS TRUMP HOLDS FIRE

"The Saudis were very clear to our leaders that they viewed the Houthis as a major threat," Lenderking said of his time in the kingdom a decade ago.

At the time, he said, the group was "quietly building up their capability, burnishing their narrative of why they sought to lead Yemen as a messianic group, as a group from northern Yemen, with an agenda, with a mission."

The Houthis had emerged as a religious and political movement in Yemen in the 1990s, but their ties to Iran developed into a military partnership after 2014, when Tehran expanded its assistance and training during Yemen's civil war.

"The Houthis don't really need the Iranians anymore," Lenderking, a former acting assistant secretary for Near Eastern affairs at the U.S. State Department, continued, adding it was still "a very important relationship that "enabled the Houthis to become the powerful force that they are."

Lenderking, now a distinguished diplomatic fellow at the Middle East Institute (MEI), said, over time, the Houthis had developed their own "homegrown indigenous capability" as they capitalized on any disunity across the Gulf region.

Saturday's missile and drone attack on King Khalid International Airport in Riyadh raised concerns that President Donald Trump could be drawn into a broader regional conflict as Saudi Arabia seeks U.S. assistance. 

Asked whether the U.S. would defend Saudi Arabia against further attacks, Trump said, "You'll find out soon."

NEW RISK FOR US CONSUMERS AS IRAN-BACKED ATTACKS THREATEN A SECOND MAJOR OIL CHOKEPOINT

Speaking at an MEI briefing, Lenderking said the Houthis' sophisticated weapons and targeting capabilities have transformed the group from a regional insurgency into an international security threat.

"They have the capability to hit around the region, including up into the northern reaches of the Red Sea. So, this is a regional problem, and given the fact that the Houthis control the west coast of Yemen," Lenderking said.

"It's an international problem now." 

Lenderking cited the precision of the Riyadh airport attack as evidence of the Houthis' growing capabilities compared with earlier strikes during the Gaza conflict.

"They can hit things better. Now, they are hitting Terminal Four of Riyadh Airport, very specifically. It's a clear and very present danger," he said.

The Houthis reportedly launched multiple drones followed by cruise and ballistic missiles that traveled more than 620 miles to Riyadh, prompting an investigation into possible Saudi air defense failures, according to The Associated Press, citing regional officials.

Saudi forces intercepted two more ballistic missiles targeting Riyadh on Monday. On Tuesday, a Houthi strike caused damage to Aramco's headquarters in Dhahran, sparking a fire that spread across several floors, Reuters reported.

Lenderking said the Houthis have built extensive weapons supply chains, smuggling networks and domestic financing operations that allow them to sustain attacks without relying solely on Tehran.

HOUTHIS ENTER US 'KILL BOX' AFTER SEIZING RED SEA 'CORK,' FORMER PENTAGON OFFICIAL WARNS

"They get a lot of supplies off the open market through the internet, through commercial exchanges. They have a very well entrenched smuggling network, from big boats onto small boats, onto tiny boats, on the pack animals, on people's backs.

"They are able to move things undetected through government terrain, even through various borders and with a lot of wide open space there. They are constantly moving, building, resupplying, restocking, innovating."

The group's self-sufficiency also extends to financing. Lenderking said the Houthis generate revenue through black-market oil sales, taxation and extortion while also forcing families to provide recruits, allowing the group to continue fighting even if Iranian assistance is cut off.

"They have had support from Iran over the years, so they have money in the bank from that," Lenderking said. 

"They relied on sales of black market oil in the past. They extort Yemeni transport companies, businesses. They tax people in areas that they control. They force many families to offer up a son to fight on the front lines."

The Houthis' expanding arsenal has raised concerns about potential Chinese involvement in their weapons supply networks.

OIL SQUEEZE TIGHTENS AS IRAN-BACKED ATTACKS CRIPPLE HORMUZ ESCAPE ROUTES

Yemen's government has accused the rebels of seeking Chinese components for medium-range ballistic missiles, raising concerns about the group's access to advanced military technology.

"There is a Chinese connection here that's very detrimental," Lenderking warned, adding that front companies have helped the group obtain weapons through commercial channels.

Lenderking warned that the Houthis could also target Saudi energy facilities, pipelines and desalination plants, infrastructure critical to the kingdom's economy and water supply. 

"The Houthis have hit pipelines," he said. "They have diesel plants and other energy infrastructure in their sights."

Attacks on such facilities could disrupt global energy markets, maritime commerce and regional stability.

The Houthis also control Yemen's western coastline along the Red Sea, a vital shipping corridor connecting Europe and Asia.

With the rebels now capable of striking targets hundreds of miles away, Lenderking warned that the threat extends far beyond Yemen's borders.

"One blast at Riyadh Airport is a huge statement," the expert said.

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"That's why I come back to the fact that this is an international conflict," he said, adding that "immediate action is required."

Whistleblower exposes Meta, Bolsonaro, and Cerimedo election meddling partnership

15 October 2026 at 21:33
Police officers transfer close advisor of President Rodrigo Paz, Argentine Fernando Cerimedo, from the Justice Palace to the Palmasola prison in Santa Cruz, Bolivia on August 21, 2026. Photo by RODRIGO URZAGASTI / AFP via Getty Images

This story originally appeared in Panamerican Dispatch on Oct. 14, 2026, and is shared here with permission.

On August 18, Fernando Cerimedo was arrested in Santa Cruz, Bolivia, for hiring hitmen to assassinate his ex-partner, Nadia Beller, who was pregnant at the time, after she threatened to go public about his large-scale illegal bot farm operations to throw elections for far-right candidates across Latin America. Still recovering from the multiple gunshot wounds she miraculously survived, she gave an interview this week on the Ventana al Mundo program on Mexico’s public television network, Channel 14. During the interview, she explained how Cerimedo and a member of the Bolsonaro family, who is assumed to be Flavio’s brother Eduardo, met with Meta officials to plot interference in Brazil’s presidential elections. She also said Cerimedo’s largest bot farms are still operating, and that his group is planning to interfere in the Claudia Sheinbaum administration in Mexico. You can watch her interview below. Beneath that, is a transcribed and translated excerpt from her interview.

“In early August, Fernando sent me a photo with one of the Bolsonaros in the United States. I can’t pin down the exact date right now, because, as I told you, my phone is with the public prosecutor’s office. But between the first and the fifth of that month, while he was in the United States, he sent me a photo and told me they were discussing the campaign, that he was going to seek financing and that he was going to take part in that campaign, in that election, one way or another. And what they did with Meta is straight out of a playbook. They have very good contacts at Meta. In fact, there was a journalist whose page they had taken down themselves, and Fernando stepped in to get it restored, and he told me at least three times that he had very good relationships at Meta and could get any page taken down or put back up. I have no doubt that his team, his group, intervened for this. I understand there are complaints about electoral violations by Meta, that some dirty war campaigns were allowed through, along with the suspension of Lula’s accounts. I have not the slightest doubt that this was part of a strategy by this team to strip away Lula’s visibility.

The bot farm they took down here is tiny, it’s minuscule. From the very first day I gave interviews, I said there was a much bigger one. I told them where it was. They never touched it. I imagine it’s still active. I don’t think it’s in the same location anymore. It was in the business district. They never touched it, and the same goes for Argentina. I know they have their own bot farms there too. I imagine Fernando’s arrest caused some disruption, and for a moment they went inactive, but they’re fully active now. I’m a victim of it myself, because it spreads lies. His lawyer goes out and says some outrageous thing, and it immediately gets amplified by their bots. So I myself am a victim of their farms, and they use them everywhere, in every single country, with exactly the same modus operandi.

He also told me he was going to get involved in the Mexican election and would have his own candidate, because they were extremely interested in removing her, the president, from office. How do they get involved in elections? As you mentioned before: by distorting public debate, through cognitive fraud, dirty war tactics, buying influencers, their coordinated bot farms that organize attacks, that manufacture trending topics. All of that, what does it do? It distorts public debate.”

Netanyahu orders investigation and prosecution of Israeli soldiers in NAZA

15 October 2026 at 15:44
Israeli directors Yuval Abraham and Rachel Szor pose with the Special Jury Prize Award for Naza at the Winners Photocall at the 83 Venice International Film Festival 2026. Photo by Marilla Sicilia/Archivio Marilla Sicilia/Mondadori Portfolio via Getty Images

This article was originally published by Truthout on Oct. 14, 2026. It is shared here under a  Creative Commons (CC BY-NC-ND 4.0) license.

Israeli Prime Minister Benjamin Netanyahu has ordered Israel’s attorney general and the heads of the Israeli military and Shin Bet security service to investigate the soldiers and officers interviewed anonymously in the documentary film NAZA.

Netanyahu called Sunday for the agencies to identify “all those who are involved or appear in the libel film” and to prosecute them for “serious information security offences, criminal defamation, and harming Israel’s diplomatic and security interests.”

In a letter to IDF Chief of Staff, the head of the Shin Bet, and Israel’s attorney general, Netanyahu decried the film for “present[ing] a false, misleading and biased narrative that defames the State of Israel and the IDF around the world and severely damages Israel’s standing.”

The film NAZA features anonymous interviews with 24 Israeli soldiers and officers involved in remote mass killings of Palestinians in Gaza over the past three years. The soldiers’ faces are obscured and voices are altered for anonymity as they speak with journalist and director Yuval Abraham on rooftops in Tel Aviv.

NAZA reveals how Israel’s AI-based surveillance systems have been used to facilitate and execute remote killings of thousands during Israel’s genocide in Gaza. The film’s title is a Hebrew military acronym for collateral damage – as in, the number of Palestinian civilians deemed acceptable to kill in a bombing with a military target. In one instance, a soldier tells director Yuval Abraham that the military approved the killing of 500 Gazans for one target.

The film and its directors have faced attacks by the Israeli government since its world premiere in September at the Venice Film Festival. Both the Israeli culture minister and Netanyahu have called for revoking the Israeli citizenship of the film’s directors, Yuval Abraham and Rachel Szor, while accusing them of treason and defamation. The IDF chief called the film a “blood libel” and “an attack on the State of Israel.”

Upon the film’s premiere in the U.S. in late September, Netanyahu compared NAZA to “launching dozens of ballistic missiles at Israel.”

Several Israeli civil society organizations, including human rights group B’Tselem, criticized the attacks on the filmmakers, and called for “an end to the wave of incitement and threats of violence against them.”

Abraham and Szor produced No Other Land, the 2024 documentary focused on Israel’s displacement of Palestinian villages in the West Bank, along with Palestinian activist and journalist Basel Adra and Palestinian researcher and photographer Hamdan Ballal. After the film won major international awards, including an Academy Award, members of the film’s Palestinian crew were attacked by both Israeli settlers and soldiers.

Earlier this month, Israel put forward a hastily-produced rival film to counter NAZA; last week, the Israeli government announced that it was awarding the filmmakers “for their contribution to Israeli public diplomacy.”

The Guardian, which produced the film, has pushed back on the Israeli government’s attempts to discredit NAZA. On October 1st, a Guardian spokesperson said that “The process of assessing the credibility of the testimonies was rigorous. It included leaked classified documents, detailed verification of specific strikes and corroboration via a wider pool of confidential journalistic sources who did not appear on camera in the film.”

The Guardian added that the team that produced the film interviewed “more than 100 sources familiar with IDF systems used in the war in Gaza, including senior-ranking commanders directly involved in the authorization of strikes.”

Much of the material in the film had already been published in reports at The Guardian, +972 Magazine, and Israel’s left-wing publication, Local Call.

In a 2024 piece co-published by +972 Magazine and Local Call, Yuval Abraham explained how AI systems like “Lavender” and “Where’s Daddy” identified low-ranking Hamas and Islamic Jihad operatives as military targets. After October 7, 2023, Israel’s military decided that these tens of thousands of people could be bombed inside their homes with their families – even tracking and monitoring their children in order to strike their homes. In NAZA, one soldier spoke about using the gruesomely named “Where’s Daddy” AI system to track a 12-year-old girl before killing her. According to Abraham, the Israeli military was also aware that much of the AI systems’ data was also faulty – some 10-15 percent of the people identified as targets were not militants or operatives whatsoever.

In an interview, Abraham explained that NAZA also reveals the extent of the dehumanization of Palestinians within Israeli society – including among the self-identified Israeli “center-left,” which disproportionately took part in the aerial bombardment campaign on Gaza. The aerial bombardment campaign has constituted “some of the most heinous crimes in Gaza,” Abraham argued, as it led to the killing of thousands of Palestinian toddlers in their homes – and it was led largely by members of the center-left opposition against Netanyahu.

Meta acknowledges the reduced reach of Lula’s profiles

14 October 2026 at 16:23
Mark Zuckerberg, CEO of Meta Platforms, looks to U.S. President Donald Trump as Trump holds a press briefing with AI executives following a meeting on artificial intelligence outside the West Wing of the White House on September 29, 2026 in Washington, DC. Photo by Kevin Dietsch/Getty Images

This story originally appeared in Panamerican Dispatch on Oct. 14, 2026, and is shared here with permission.

Meta, the parent company of Facebook, Instagram, and WhatsApp, said technical glitches impacted posts and ads from President Luiz Inácio Lula da Silva’s campaign, but has categorically denied any electoral interference benefiting other candidates.

Lula’s campaign petitioned the Superior Electoral Court and the National Agency for Data Protection last week, alleging “strong suspicions of an attempted interference in the Brazilian electoral process to benefit the candidacy of Flávio Bolsonaro.”

The Superior Electoral Court gave Meta 48 hours to respond, and the company submitted a document on Monday, October 12, reiterating the claim regarding technical issues and asserting that its algorithms are neutral and auditable.

Meta Acknowledges Glitches but Denies Interference

In a document submitted to the Superior Electoral Court, Meta acknowledged the occurrence of technical glitches that affected ads and posts from Lula’s campaign but rejected the campaign’s central accusation: that it was favoring the far-right candidacy of Flávio Bolsonaro.

“Facebook Brazil categorically rejects such a premise. The claim is false, unsubstantiated, and does not hold up when confronted with the facts and objective data presented herein,” reads a statement from the company, which is led by Mark Zuckerberg, who has allied himself with President Donald Trump in the US.

The company maintains that “Meta’s content distribution systems do not operate based on ideological criteria” and that “Meta does not operate its systems to disadvantage or favor candidates.”

According to the document, community standards apply equally to all users, and neutrality is described as a “design attribute of the systems themselves, with criteria that are objective, public, and auditable by the Electoral Court.” The company also stated that the technical issues mentioned did not exclusively affect Brazil or specific accounts.

What Meta failed to provide, according to Lula’s campaign, was concrete evidence that the glitches had affected other Brazilian candidates or other markets to a similar degree. The lack of verifiable data to support the claim of widespread impact is precisely the point Lula’s team disputes; this makes the “technical issue” explanation insufficient as a response to the formal complaint filed with regulatory agencies.

Accusations by the Lula campaign and the Involvement of Regulatory Agencies

On Saturday, October 10, Lula’s campaign filed a formal complaint with the Superior Electoral Court and the National Agency for Data Protection describing a pattern of issues that has persisted, according to the campaign, since last December: ad account failures, interruptions in view counts, and restrictions on boosting posts. Collectively, Lula’s team said, these incidents systematically reduced the president’s digital reach on Meta’s platforms.

To support the suspicion that their opponent was being favored, the Workers’ Party’s communications department conducted an analysis revealing a significant figure: Flávio Bolsonaro’s page recorded, on average, 2.96 times more engagement than Lula’s, despite having 17.2% fewer followers.

The PT campaign questions the company’s explanation: “The company claims that this ‘glitch’ affected other advertisers and markets but provided no evidence of this—let alone proof that the problem affected other candidates in Brazil as well. Once again, Meta claims it was a ‘technical issue’.”

The involvement of regulatory agencies signals that the dispute will not remain confined to the realm of public statements. By setting a 48-hour deadline for the company to respond, the Superior Electoral Court acknowledged the seriousness of the allegation during the pre-election period. The Data Protection Agency, for its part, has the authority to investigate how platforms handle personal data, opening up a regulatory front that runs parallel to the electoral process.

Meta’s Track Record in Elections and the Issue of Neutrality

Meta cites its own track record as a defense against claims of bias. In the document submitted to the Superior Electoral Court, the company states that its “institutional conduct across more than 200 elections since 2016—and in Brazil since 2018—is incompatible, both logically and historically, with the theory of deliberate manipulation in favor of a candidate.”

The company also says it has made investments exceeding $30 billion in security teams and technology over the past decade, including artificial intelligence systems and human analysis teams covering more than 70 languages.

The problem with this argument is that the company’s track record is not free from controversy. In March 2018, the company then known as Facebook Inc. acknowledged “failures” that allowed Cambridge Analytica to harvest data from tens of millions of users to target campaigns during the 2016 US presidential election—when Donald Trump was first elected—and the UK’s Brexit campaign. In July 2019, the company was fined $5 billion by the US Federal Trade Commission for allegedly misleading users regarding privacy controls over their information, a direct consequence of the scandal.

The current context adds a significant political dimension: following Trump’s inauguration in January 2025, Mark Zuckerberg announced he would work alongside the Republican leader against countries or governments advocating for social media regulation, a stance that repositions Meta within the global contest over digital sovereignty.

In Brazil, where the debate on platform regulation is ongoing, citing a “technical issue” to explain reach disparities during an election campaign cannot be accepted as a sufficient response—especially given a history that combines admitted failures, multi-billion-dollar fines, and the declared political alignment of the company’s top executive.

This article first appeared in Revista Forum, was translated by Panamerican Dispatch with authorization from the author, and can be read in its original Portuguese here.

Ah Dieu ! que la guerre est jolie

Longtemps ils ont incarné le type humain le plus méprisable qu'on puisse imaginer : les marchands de canons, dont Bob Dylan estimait qu'ils ne « valent pas le sang qui coule dans leurs veines ». Aujourd'hui, l'Union européenne les érige en héros du grand réarmement moral et militaire. Cet engouement morbide percole aussi dans le secteur financier, où l'État encourage les investissements « kaki ».

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Grace Graupe-Pillard. – « Gunboat » (Canonnière), 2009
© Grace Graupe-Pillard - gracegraupepillard.neoimages.net

« Voir un missile sortir de nos usines pour être livré aux forces, ça rend mon métier extrêmement concret, j'y ai ma part de responsabilité. » « Thibault », technicien dont le témoignage est cité dans une vidéo promotionnelle du fabricant MBDA, ne croit pas si bien dire. Les produits de son employeur ont récemment foudroyé écoles, mosquées et camps de réfugiés gazaouis, causant la mort de plus de cinq cents personnes, dont une centaine d'enfants (1). Cette entreprise européenne d'armement — au carnet de commandes bien garni, à hauteur de 44 milliards d'euros (Challenges, 23 février 2026) — met pourtant tout en œuvre pour enjoliver ses marchandises : un code éthique qui « veille au respect des libertés fondamentales et des droits humains » ; des opérations de sensibilisation du personnel sur l'identité de genre, la neurodiversité ou la ménopause ; le lancement de projets de reforestation et de préservation des nappes phréatiques ; ou encore l'adoption de « pratiques d'écoconception » du matériel de guerre, afin de « réduire l'impact environnemental à la source » (2) — un pas vers les bombes bio ?

Mais cette stratégie de gestion du risque réputationnel a-t-elle encore un sens quand les médias, les principaux partis de gouvernement et la présidence de la République communient dans la célébration du grand réarmement et de l'activité militaire (3) ? Les lecteurs de L'Express, du Point ou du Parisien ont récemment pu feuilleter des catalogues promotionnels d'engins français, les auditeurs de France Culture apprendre « comment préparer les hommes à la guerre » (30 octobre 2025), cependant que les abonnés du quotidien Le Monde découvraient en mars 2025 un dossier en six volets dont l'article initial s'intitule « Les dépenses militaires, un levier pour la croissance ».

Ce dernier fait écho aux directives de la « Revue nationale stratégique 2025 », qui appelle de ses vœux « une économie qui se prépare à la guerre ». Pour faire tomber sur le secteur une pluie d'« investissements massifs, qu'ils soient publics ou privés », le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) recommande que l'État s'assure que « les politiques internes des banques et des assurances n'aillent pas au-delà des exclusions réglementaires » : en clair, il s'agit de veiller à ce que les « règles ESG (critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) ne dissuadent pas les investisseurs de financer les entreprises de la base industrielle et technologique de défense (BITD) » (4).

« Armées robotiques napoléoniennes »

Le 20 mars 2025, devant un parterre d'investisseurs et de patrons réunis à Bercy, M. Sébastien Lecornu, alors ministre des armées, soucieux de « lever les derniers verrous culturels et réglementaires », rappelait avec « fermeté » que le secteur militaire ne représentait pas un investissement « sale ». La Commission européenne a, elle, décidé que « la finance durable de l'Union européenne [était] compatible avec l'investissement dans le secteur de la défense » (5). Ainsi, certaines armes nucléaires, incendiaires, munitions à uranium appauvri deviennent éligibles aux investissements « éthiques », au même titre que les chars, les canons, les avions de chasse, les obus et les logiciels de surveillance. Seules les armes interdites restent pour le moment taboues. Depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022, le nombre de fonds ESG exposés à l'industrie de l'armement nucléaire aurait augmenté de plus de 50 % (Bloomberg, 24 août 2025). Ces placements gérés selon des critères « environnementaux, sociaux et de gouvernance » sont réputés liés au développement durable…

Un consortium de journalistes a récemment révélé que 120 milliards d'euros issus des fonds « verts » de banques telles que le Crédit agricole, le Crédit mutuel, la Banque populaire et la Caisse d'épargne (groupe BPCE) ont été investis entre 2021 et 2025 dans l'industrie des armes — dont certaines impliquées dans le génocide à Gaza. La Commission européenne les a justifiés par leur contribution à la « durabilité sociale ». Sans le savoir, de petits épargnants européens ont potentiellement contribué à valoriser les actions d'Elbit Systems, le plus grand fabricant d'armes israélien, impliqué dans la destruction de terres agricoles à Gaza, par le biais de fonds ESG consacrés à la « transition climatique » (6).

Ce fléchage des investissements privés en faveur du complexe militaro-industriel s'inscrit dans une stratégie de soutien institutionnel plus large. La sollicitation du contribuable européen — 800 milliards d'euros avec le plan « ReArm Europe » — et français — plus de 700 milliards cumulés sur les deux dernières lois de programmation militaire — s'accompagne d'une mobilisation du premier investisseur européen, la Bpifrance. Détenue par l'État, la « banque des entrepreneurs » a lancé en octobre 2025 une quête de financement auprès des particuliers, en partenariat avec le groupe BPCE. Avec leurs plans d'épargne-retraite (PER) ou leurs assurances-vie, les Français peuvent à présent directement miser sur des entreprises d'armement. Ces investissements, particulièrement risqués et sans garantie de rendement, s'ajoutent au milliard d'euros injecté chaque année depuis 2021 par Bpifrance dans les « jeunes pousses » du secteur (7). Trois dispositifs couronnent l'ensemble : un « fonds innovation défense » alimenté par la direction générale de l'armement (DGA), l'assureur allemand Allianz et MBDA à hauteur de 400 millions d'euros pour prendre des participations dans les entreprises prometteuses ; un « accélérateur défense » pour les accompagner dans leurs choix stratégiques ; un « prêt DEF'FI » avantageux pour combler leurs besoins de trésorerie. La banque d'investissement public vante même une « opération de porte à porte » auprès de centaines d'entreprises pour les avertir de cette manne financière à leur disposition.

Une fois créées et consolidées, les petites et moyennes entreprises seront mûres pour tomber dans les filets tendus par quelques grands groupes militaires Illustration de cette mécanique économique bien huilée : en janvier dernier, Dassault Aviation annonçait un investissement de 200 millions d'euros dans le vendeur de drones autonomes Harmattan AI, dont le jeune fondateur assimile ses marchandises à des « armées robotiques napoléoniennes » (Le Grand Continent, 15 février 2026). La valorisation de cette entreprise créée en 2024 dépasse à présent le milliard d'euros.

Si les investisseurs institutionnels ont depuis longtemps intégré les valeurs de l'armement dans leurs portefeuilles d'actifs, « la nouveauté réside dans l'appétit des fonds de capital-investissement [private equity funds], qualifiés de finance alternative, pour le secteur de l'armement », allant « à l'inverse des discours selon lesquels les marchés n'aiment pas la guerre », analyse Claude Serfati, économiste et spécialiste de l'industrie de l'armement. Dans un contexte d'intensification des guerres et des tensions géopolitiques, miser sur des entreprises grassement subventionnées et soutenues par des commandes pluriannuelles de l'État représente un bon pari, car « peu de secteurs industriels bénéficient d'un taux de croissance de leur chiffre d'affaires équivalent à celui de l'armement », complète le chercheur. En 2025, les entreprises technologiques de défense ont vu les investissements en provenance du capital-risque — largement dominé par les acteurs nord-américains — bondir de 132 % en Europe, soit la plus importante progression tous secteurs confondus (8).

D'autres filières industrielles réclament elles aussi leur part du gâteau. D'après une étude publiée en octobre 2025 par Bpifrance et titrée « Aux armes, dirigeants ? », une entreprise non liée au secteur militaire sur deux aimerait « s'y développer, soit par opportunité de développement, (…) soit par contrainte ». Les exemples récents de Renault, constructeur automobile en difficulté qui lance un projet de production de drones militaires, et Mistral IA, start-up d'intelligence artificielle en vogue ayant conclu un partenariat avec le ministère des armées, illustrent cette tendance.

Comme le rappelle Serfati, les dépenses publiques d'éducation, de transports ou de communications représentent des investissements beaucoup plus fructueux, en termes économiques et sociaux, que celles destinées aux armements : « Les entreprises n'utilisent pas de Rafale pour produire autre chose, pas plus que les ménages ne consomment de missiles. » Financer la santé ou le logement génère en outre davantage d'emplois indirects que les secteurs à dominante militaire, grâce notamment aux liens qu'ils établissent avec les autres filières de l'économie. L'activité à finalité sociale crée par exemple trois fois plus de postes que les secteurs de production militaire (9).

Mais considérer l'économie de guerre comme une industrie banale est-il seulement envisageable ? Aux millions de morts engendrés par les conflits armés depuis la seconde guerre mondiale s'ajoutent les désastres écologiques qu'ils entraînent. En excluant l'impact des combats, on estime que le complexe militaro-industriel représenterait à lui seul 5,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (10) ; atteindre le seuil des 3,5 % du produit intérieur brut (PIB) consacrés aux dépenses militaires fixé par l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) reviendrait à émettre 2,33 milliards de tonnes d'équivalent CO2 d'ici à 2030 — soit une consommation annuelle proche de celle du Brésil et du Japon réunis (11). Chargé d'études à l'Observatoire des armements, Tony Fortin compare la dérégulation du marché militaire à un « un libéralisme autoritaire opaque, où les industriels font ce qu'ils veulent ». Le secret-défense empêche en effet la Cour des comptes d'accéder à certaines données pour vérifier l'usage des ressources publiques, tandis que l'État invite les entreprises militaires « à recourir à la loi du 26 juillet 1968, dite de blocage, pour contrer des demandes d'informations, voire des audits intrusifs » (12).

Pour reprendre le contrôle, Fortin préconise un plus fort niveau de transparence de l'État sur les exportations. « Les Pays-Bas doivent rendre publiques sous deux semaines les licences d'exportation accordées aux entreprises militaires », tout comme l'Allemagne, où le Parlement contrôle tous les appels d'offres supérieurs à 25 millions d'euros. En France, la commission parlementaire créée en 2023 pour contrôler les exportations n'est pour lui qu'« une coquille vide qui ne commencera à exercer pleinement son rôle que si le débat prend de l'ampleur dans la société civile ». L'Observatoire a créé un réseau de surveillance des entreprises d'armement et formé des citoyens à enquêter sur leurs activités. La coalition d'organisations militantes Guerre à la guerre, créée en 2025, tente également de mobiliser la société civile au travers d'actions et de rassemblements — quatre mille personnes se sont réunies au salon aéronautique du Bourget pour s'opposer aux « marchands de mort ». Les récentes mobilisations des dockers de Gênes — soutenus par un cortège de cinquante mille personnes dans la ville —, Marseille et Tanger, mais aussi de leurs collègues de Suède et de Belgique (13), pour bloquer des cargaisons de matériel militaire à destination d'Israël, traduisent la volonté d'une partie de la société de peser sur les conflits. La perspective d'une production militaire par Renault provoque elle aussi des remous chez les travailleurs. Car le « grand réarmement » que l'Union européenne propose comme voie de salut, c'est d'abord cela : une industrie consommatrice d'argent public dont la paix menace les bénéfices.

Voir en ligne : /2026/05/JUSQUIAME/69545

(1) Ariane Lavrilleux et al., « Gaza : le missilier MBDA complice de crimes de guerre », Disclose, 17 juillet 2025.

(2) « Sustainability report 2024 » (PDF), MBDA, juin 2025.

(3) Jérémie Younes, « Atmosphère de guerre et militarisation du débat public », Acrimed, 2 février 2026.

(4) « Revue nationale stratégique 2025 », SGDSN, Paris, juillet 2025.

(6) Yann Philippin, Giorgio Michalopoulos et Stefano Valentino, « Avec l'argent des fonds verts, des banques financent les entreprises d'armement », Mediapart, 17 décembre 2025.

(8) « The state of defence tech 2025 », dealroom.co, 29 septembre 2025.

(9) Claude Serfati, L'État radicalisé. La France à l'ère de la mondialisation armée, La Fabrique, Paris, 2022.

(10) Stuart Parkinson et Linsey Cottrell, « Estimating the military's global greenhouse gas emissions », Scientists for Global Responsability & Conflict and Environment Observatory, novembre 2022.

(11) « Nato's 3,5 % spending goal. Unsustainable on every count », Transnational Institute, 19 juin 2025.

(12) « Revue nationale stratégique 2025 », op. cit.

(13) Sophie Boutière-Damahi, « De l'Indochine à Gaza, quand les dockers se mobilisent contre la guerre », 12 août 2025.

Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de juin 2026.

Tout le monde déteste l'IA

Les investisseurs n'ont d'yeux que pour elle ; ses architectes toisent les chefs d'État ; son usage se propage comme le feu dans la plaine : l'intelligence artificielle, dit-on, va transformer l'humanité. Mais l'humanité le veut-elle ? Face au Moloch numérique, qui exige le sacrifice de l'emploi, du climat et de la vie privée, les résistances se multiplient. Sauront-elles s'organiser alors que les grands partis, obnubilés par les machines, regardent ailleurs ?

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Norbert Bisky. « Cut » (Coupe) 2014
© Norbert Bisky - ADAGP, Paris, 2026 - photographie : Bernd Borchardt

« Il y a une bataille, dehors, qui bat son plein. Elle ébranlera bientôt vos fenêtres et secouera vos murs. » L'air de cette chanson de Bob Dylan sur les temps qui changent a-t-il effleuré l'esprit de M. Eric Schmidt le 15 mai dernier ? Ce vendredi-là, l'ancien président-directeur général de Google et ex-conseiller du Pentagone avait revêtu la coiffe à pompon, la toge à revers jaune et le sourire satisfait pour discourir devant un parterre d'étudiants de l'université de Tucson, en Arizona, à l'occasion de la remise des diplômes. Était-ce la cinquantième ou la centième fois qu'il débitait machinalement son topo sur l'intelligence-artificielle-qui-va-tout-bouleverser ? Soudain, un concert de huées et de cris de rage l'interrompt, et le tohu-bohu redouble sitôt qu'il articule ses lettres fétiches, « I » et « A ». Son sourire se fige en rictus. « Je sais ce que beaucoup d'entre vous ressentent. (…) Je comprends cette peur », lance M. Schmidt — dont la fortune dépasse 60 milliards de dollars — à des étudiants lestés d'une dette moyenne de 35 000 dollars, et dont l'IA menace d'annihiler les futurs emplois.

L'incident n'est pas isolé. Une houle contestataire enfle aux États-Unis contre le culte de l'automatisation, les ravages du tout-numérique, la prolifération des centres de données, l'arrogance et le pouvoir des élites de la tech, la corruption des élus qui se prosternent à leurs pieds. Jet de cocktail Molotov sur le domicile du fondateur d'OpenAI en avril, tirs d'armes à feu contre celui d'un conseiller municipal d'Indianapolis favorable à l'installation d'un data center, manifestions locales : les indices d'un grand ras-le-bol s'empilent. Au moment où l'avant-garde du secteur — OpenAI, Anthropic — annonce des entrées en Bourse, le Wall Street Journal frissonne : « La seule chose qui croît plus vite que ce secteur de l'IA, c'est peut-être le sentiment négatif des Américains à son égard (1). » À en croire les enquêtes d'opinion, c'est le cas d'une majorité d'entre eux ; plus des deux tiers jugent « trop rapide » le développement de cette nouvelle technologie, y compris les 18-29 ans (64 %) (2).

Comme la plupart des changements technologiques majeurs, le déferlement de l'IA sur les sociétés n'a fait l'objet d'aucune délibération collective ni même d'une discussion publique.

Le schéma n'a pas fondamentalement varié depuis la fin du XIXe siècle : les pouvoirs publics encouragent ces impositions privées au nom d'une « modernisation » qui consiste à liquider les classes « arriérées » soupçonnées d'entraver la marche en avant économique — artisans, paysans, ouvriers, employés. Mais, cette fois, l'ampleur et la rapidité du choc provoquent une rébellion à la composition sociale inédite. Les nouveaux luddites se recrutent aussi bien parmi les étudiants, les éleveurs, les catholiques galvanisés par l'encyclique papale Magnifica humanitas, qui appelle à « désarmer l'IA », qu'au sein de la bourgeoisie nationale-conservatrice de type MAGA (« Make America Great Again »). Pour le moment, rien n'agrège ces groupes dont les colères procèdent de trois logiques dissemblables.

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Norbert Bisky. – « Dies irae » (Jour de colère), 2016
© Norbert Bisky - ADAGP, Paris, 2026 - photo : Bernd Borchardt

La première, et la plus évidente, tient à la perspective d'un grand remplacement des cadres et professions intellectuelles supérieures par des machines. Des secteurs qui avaient accueilli la désindustrialisation avec l'indifférence hautaine que leur inspirait la foi dans l'« économie du savoir » se trouvent à leur tour menacés. La litanie des suppressions de postes dans la finance, le conseil, l'ingénierie informatique, l'architecture, la programmation ainsi que dans le monde de l'information, de la communication et des arts, etc., provoque un dessillement brutal, en particulier chez les plus jeunes, que le système d'enseignement américain fait entrer sur le marché du travail l'enclume de la dette au cou. Dans l'ombre de ces professions chargées de mettre en scène l'espace public, l'automatisation assombrit aussi l'avenir de cohortes d'invisibles : les employés administratifs du privé comme du public, incarnations des petites classes moyennes, souvent très féminisées, dont les fonctions dites « support » ou « d'arrière-boutique » (back-office) se trouvent confrontées à une vague de numérisation (3).

Si la classe dominante occidentale avait pu se satisfaire du chômage des prolétaires, qui produisaient beaucoup mais consommaient peu et faisaient peser sur la vie politique le souvenir déplaisant des révolutions, la robotisation des métiers occupés par les populations aisées introduit une double inconnue dans l'équation socio-économique : comment faire tourner la machine si les groupes qui tirent la consommation intérieure s'appauvrissent ? Comment perpétuer le théâtre politique si les couches-cibles des grands partis dépriment ou se rebellent (4) ? Bien sûr, les prophéties du déclassement numérique hantaient déjà le salariat dans les années 1990, et Internet a renouvelé plutôt qu'anéanti les classes moyennes. Mais le séisme de l'IA s'annonce d'une tout autre magnitude.

Une fin de soirée difficile

Pendant que les économistes libéraux prophétisent un ruissellement universel de lait et de miel, l'un des spécialistes mondiaux des effets de l'innovation prévient : « L'intelligence artificielle devrait creuser l'écart entre les revenus du capital et ceux du travail (5). » Ses infrastructures absorbent les investissements au détriment des autres secteurs, ses valorisations boursières enrichissent les riches et limitent la liberté de contestation de cette moitié des Américains dont l'épargne et les retraites dépendent des marchés. Davantage de milliardaires ou tous à la rue, l'alternative a de quoi enchanter. Les dirigeants de la Silicon Valley, qui devinent une fin de soirée difficile, réclament une forme de redistribution des bénéfices qui limiterait la prolétarisation de leurs clients.

À la perspective du chômage des diplômés s'ajoute l'angoisse, corrosive bien que statistiquement invisible, d'être inutile au monde. Et trahi par ceux qui le dirigent. Le pouvoir des élites non élues alimente une deuxième forme de colère. L'affaire Mythos en fournit une bonne illustration. En avril dernier, la société Anthropic choisit de ne pas rendre public Claude Mythos Preview, son dernier modèle d'IA, si puissant, prétend-elle, que des utilisateurs malintentionnés pourraient s'en servir pour compromettre des infrastructures informatiques critiques. Éthique ou promotionnel, le geste a immédiatement suscité un malaise bien résumé par la juriste Mariana Olaizola Rosenblat : « Les sociétés démocratiques ne devraient pas dépendre de la retenue morale des dirigeants d'entreprise lorsque l'enjeu concerne la stabilité de nos systèmes financiers, de nos réseaux électriques, de nos hôpitaux et de nos élections (6). » Pendant qu'il est encore temps, « l'État doit intervenir et légiférer vigoureusement », plaide-t-elle. C'est précisément ce que M. Donald Trump veut empêcher afin de favoriser les champions américains dans leur compétition avec la Chine (7). L'affrontement mondial autour de l'IA a d'ailleurs incité la Maison Blanche à suspendre mi-juin l'accès des non-Américains a une version bridée de Mythos. Soucieux d'évoluer dans un cadre clair et prévisible, le fondateur d'Anthropic réclame « une réglementation plus stricte et contraignante de l'IA ». Et M. Chris Lehane, directeur des affaires internationales d'OpenAI, suggère que les intérêts imbriqués de l'État et de l'industrie numérique « nécessiteraient pour les gérer la mise en place d'un nouvel hybride public-privé » (8). Dans tous les cas, les impératifs géopolitiques oblitèrent les considérations démocratiques.

Par-delà ses effets sur l'emploi, cette IA en roue libre dirigée par des suprémacistes technologiques nourrit l'idée d'une perte de contrôle face à une technologie caractérisée par son autonomie croissante — les modèles de génération suivante écriront eux-mêmes les lignes de code nécessaires à leur propre perfectionnement… Évidente pour les dirigeants, ce genre de fuite en avant ne va pas de soi pour les autres. Car le type même de rapports sociaux qu'implique l'automatisation révolte le public, et en particulier ceux que l'hebdomadaire The Economist (6 juin 2026) baptise avec épouvante la « Gen Z socialiste » : surveillance généralisée, inégalités abyssales, indifférence à l'environnement, cynisme des élites de la tech qui interdisent à leurs enfants les services qu'ils imposent au reste du monde, interactions robotisées pour les pauvres et domesticité humaine pour les riches.

Manque à ce tableau idyllique le carburant de la machine : la puissance de calcul. Et donc les centres de données. Or une proportion croissante d'Américains — 70 % en mars selon Gallup — refusent l'implantation dans leur voisinage de ces installations bruyantes, polluantes, qui dévorent les paysages, amputent les terres agricoles, assèchent les nappes phréatiques, emploient peu de salariés et, surtout, font exploser les prix de l'électricité. Leur multiplication rend le sujet brûlant : les États-Unis comptaient en avril dernier plus de 3 000 grands data centers opérationnels, essentiellement dans des aires urbaines, mais les 1 500 supplémentaires en cours de construction se situent aux deux tiers en zones rurales, en particulier dans le Sud et le Midwest (9). Ces projets — qui ne répondent pas à un besoin au moment de leur mise en chantier — anticipent la croissance exponentielle de l'IA : le pari d'un avenir virtuel déglingue la vie réelle.

Contrairement aux deux premières, cette troisième composante de la colère contre l'IA s'appuie sur des communautés locales, des mobilisations tangibles ainsi que sur une base sociologiquement diversifiée et transpartisane : mères de famille inquiètes pour l'environnement, chrétiens du Texas, fermiers, ouvriers républicains, techniciens des télécommunications, militants progressistes. « Le niveau d'opposition ne varie pas significativement en fonction de l'âge, de l'origine ethnique, du niveau d'études, du revenu ou du degré d'urbanisation », observe l'enquête de Gallup publiée le 13 mai dernier. « L'affrontement n'oppose pas la droite à la gauche, les démocrates aux républicains, les banlieues à la campagne. En réalité, c'est le haut contre le bas », explique M. Saul Levin, un activiste interrogé par le journaliste Andrew Cockburn. Son enquête à Saline, une petite ville du Michigan où doit s'implanter un data center à 16 milliards de dollars, montre la distance qui s'installe entre, d'un côté, les élus déconcertés par l'opposition locale, les pontes de la tech qui dépêchent avocats et lobbyistes pour les dissuader d'agir, les dirigeants de compagnies d'électricité qui font monter les prix, et, de l'autre, des administrés massés dans les mairies qui secouent leurs représentants (10). La plupart ne s'étaient jamais mobilisés. Un peu comme les « gilets jaunes » en France en 2018-2019, ils se sentent trompés par les politiciens et découvrent la puissance de l'action collective. Le site DataCenterWatch.org dénombre 142 groupes militants dans 24 États. Au cours du seul premier trimestre 2026, 75 projets ont été bloqués ou retardés pour une valeur estimée à 130 milliards de dollars, contre 48 projets ajournés ou annulés pour 156 milliards de dollars au cours de l'année 2025. « Les élus de plus de dix États ont déposé cette année des projets de loi visant à suspendre la construction », rapportait début juin le Washington Post. Et « les habitants de Monterey Park, en Californie, ont approuvé la première interdiction permanente des centres de données, avec plus de 86 % des suffrages » (11).

L'humain d'abord, mais lequel ?

Alors qu'édiles locaux et parlementaires accueillaient avec des cris d'amour et d'exubérantes exonérations fiscales ces cathédrales numériques louangées par M. Trump, l'aversion qu'elles suscitent désormais constitue un enjeu des élections de mi-mandat. Pourtant, à l'exception de quelques figures de gauche (MM. Bernie Sanders et Ro Khanna, Mme Alexandria Ocasio-Cortez, partisans d'un moratoire dans la construction des data centers) ou républicaines (M. Ronald DeSantis, Mme Marjorie Taylor Greene), la contestation populaire ne trouve qu'un relais limité, y compris chez les démocrates. La pression des industriels, les campagnes de dénigrement financées par les lobbys et l'influence de certains syndicats favorables aux installations douchent les velléités oppositionnelles.

Toujours à l'affût d'un élixir qui revitaliserait un mouvement MAGA déboussolé par l'aventurisme militaire de M. Trump et sa dévotion pour les milliardaires de la tech, l'ancien stratège de la Maison Blanche Steve Bannon a, lui, publié en avril une lettre signée d'une soixantaine de personnalités conservatrices proches du président américain pour exhorter ce dernier à réglementer l'IA. « Nous savons que nous ne pouvons pas compter sur ces entreprises pour s'autoréguler », explique le document. La missive était conçue comme une rampe de lancement de « Humans First », déclinaison numérique d'« America First » : « Les mondialistes du numérique cherchent à détourner notre mouvement pour pousser Washington à faire passer les géants de l'IA avant le peuple américain. “Humans First” marque le début de la lutte pour reconquérir notre pays. » Pendant que les partis tergiversent, l'extrême droite tente sa chance…

Déjà, la bataille dépasse le cadre américain. L'IA et les data centers mobilisent au Chili, au Mexique, en Espagne. En France, où M. Emmanuel Macron abaisse le marchepied aux industriels du numérique, le foisonnement des centres de données à Marseille, Grenoble, en Seine-et-Marne, dans les Hauts-de-France, etc., attise le mécontentement des riverains et favorise l'éclosion de collectifs d'opposants. Si l'impopularité abyssale du président de la République ne joue pas en faveur de son IA chérie, la poursuite de la numérisation à marche forcée reste étrangement absente de la campagne électorale qui démarre. Après la propriété, le libre-échange, l'intégration européenne ou l'Alliance atlantique, cette question compte-t-elle désormais au nombre des sujets sur lesquels le vote n'a pas prise ? La peur de rater l'avenir, la mauvaise réputation de mouvements politiquement hétérogènes, l'attrait d'une feinte souveraineté faite d'infrastructures certes locales mais qui tournent sur des puces américaines Nvidia anesthésient le sens critique des meilleures volontés.

« L'humain d'abord » ou « Humans first », populisme populaire ou nationalisme réactionnaire, « gilets jaunes » ou Tea Party : le destin du soulèvement contre les machines pose l'une des grandes questions politiques de notre temps.

Voir en ligne : /2026/07/RIMBERT/69683

(1) Amrith Ramkumar, Katherine Blunt et Lindsay Ellis, « The American rebellion against AI Is gaining steam », The Wall Street Journal, New York, 18 mai 2026.

(2) Mike Allen, « AI hate wave is here », Axios, 17 mai 2026.

(3) Ben Casselman, « Forget about coders. The real A.I. threat is in the back office », The New York Times, 15 juin 2026.

(4) Lire Frédéric Lordon, « Marx va avoir raison (IA et lutte des classes) », La pompe à phynance, Les blogs du Diplo, 2 mars 2026.

(5) Daron Acemoglu, « The simple macroeconomics of AI », (PDF), NBER working paper, mai 2024.

(6) Mariana Olaizola Rosenblat, « The governance gap Mythos exposed — And how to address it », Just Security, 29 avril 2026.

(7) Lire Evgeny Morozov, « Face à la Chine, l'Amérique a un plan », Le Monde diplomatique, juin 2026.

(8) Respectivement Dario Amodei, « Politicy on the AI exponential », Dario Amodei, juin 2026, et Axios, 13 mai 2026.

(9) Skyler Seets et Kaitlyn Radde, « Most new data centers in the U.S. are coming to rural areas », Pew Research Center, 13 avril 2026. D'autres sources dénombrent davantage d'installations.

(10) Andrew Cockburn, « The data-center divide. Why politicians are squandering the anti-AI backlash », Harper's, New York, juin 2026.

(11) Liz Goodwin et Riley Beggin, « Why most politicians are not calling for data center bans despite voter's anger », The Washington Post, 7 juin 2026.

AutoZone workers won a union. Then the company fired them.

14 October 2026 at 15:49
An AutoZone store with logo sign is seen in Chicago, Illinois, United States, on August 3, 2026. Photo by Marcin Golba/NurPhoto via Getty Images
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This story originally appeared in Jacobin on Oct. 12, 2026. It is shared here with permission.

Speaking with members of the newly formed AutoZone Workers Union, you would never guess that one of them had just been fired — and that another would be the next morning. That’s what happened to Nathan DuCongé and then David Valencia after they won their union election. On a Zoom call with Jacobin, though, their joy was contagious. DuCongé and his coworkers were all smiles and banter as they talked about their union campaign, how it feels to win, and the unexpected boost they received from filmmaker Boots Riley.

On Friday, September 25, an AutoZone store in White Plains, New York, became the first of the company’s nearly seven thousand American retail locations to unionize. DuCongé and his coworkers, now members of United Auto Workers (UAW) Local 259, said they hadn’t been sure which way the vote would go.

“The deck was really stacked against these workers trying to organize here,” said Brian Murray, an experienced organizer brought on in August by UAW Local 259 Vice President Mike DiGuiseppe. “It was because of their sticking together, the amount of fun they have, and their camaraderie, their solidarity for each other, [that] they were able to overcome a lot of union busting.” He added, “I would have expected [them] to not have succeeded in winning that vote, but they did.”

“We Were Already a Union”

DuCongé moved to New York City two years ago and soon started working for AutoZone as a part-time employee. A year later, he became a parts sales manager. He said he decided to start organizing his store after he was removed from the schedule one Saturday in April, and instead went to a joint meeting of the Emergency Workplace Organizing Committee (EWOC) and the New York City Democratic Socialists of America (NYC-DSA). There he was connected with UAW members who encouraged him to unionize.

By then, DuCongé and Valencia, who was hired several months after him, had already discussed the possibility of a union. Valencia’s turning point came in 2025, when he worked a Fourth of July shift and found out from his paycheck that he wasn’t getting holiday pay. “I went in and I told my manager that day . . . I’m going to make a union.”

“I know this isn’t always the case, but for us, it was already there,’ said Valencia. ‘We were already a union.“

Valencia said he already knew DuCongé’s political orientation when he approached him about unionizing. “We got to talking about it, and it took a long time because we didn’t have the institutional knowledge on where to even begin, until by chance Nate met someone at a DSA meeting. They hooked us up with the UAW, and the rest is history.”

Given the store’s small size, the workers’ specific grievances, and the tight-knit relationships among several key employees, DuCongé and Valencia felt it would be a good place to test whether AutoZone could be organized.

“I know this isn’t always the case, but for us, it was already there,” said Valencia. “We were already a union.”

Do the Job Right

Juan Accostupa, a full-time sales associate who has worked at AutoZone for ten years and trained many of the organizers, described the extra responsibilities workers take on. “We’re not just a retail place. We do a lot of work,” he said. “We unload the trucks, we do installations — batteries, headlights, brake lights, wiper blades, whatever the case might be — and we’re just not getting paid properly.”

“You’re expected to do a lot for so little,” said DuCongé. “These are the kind of things that mechanics are paid to do, right?”

Accostupa said he has made minimum wage throughout his tenure at the store. “Some people think this is, like, a revolution thing. It’s not. We’re just asking for what should be done: better pay and better benefits. That’s it.”

Jess Omelia, a part-time commercial driver who previously worked for a Pepperidge Farm warehouse in Florida with “really great benefits,” said working for minimum wage with little to no benefits was a huge adjustment. “It was a job that I needed at the time, so I took it.”

“Some people think this is, like, a revolution thing. It’s not. We’re just asking for what should be done: better pay and better benefits.“

Omelia said the lack of holiday pay for part-time employees came as a shock. She recalled being put on the schedule for Mother’s Day even though she was the only one among her coworkers with a toddler. “I was the only one there working on Mother’s Day,” she said. “It was only my store manager there. He had given everyone the day off or people had called out to be with their families.”

Workers also cited other reasons for unionizing: inconsistent and last-minute scheduling, inadequate equipment, no say in how they handle their routine responsibilities or in disciplinary procedures, and a push to upsell customers known as “WITTDTJR” — short for the AutoZone slogan “What It Takes To Do the Job Right.”

“We would literally come in and underneath the [sales] numbers every day, there would be a threatening note underneath that you need to get these numbers up,” said Omelia. “You would be punished and your hours would be taken away if you weren’t upselling.”

What Makes a Supervisor?

Workers said their card drive proceeded with little incident until July, when corporate got wind of it. After the workers sent their demand letter and submitted their cards in late July, AutoZone promptly rejected them, saying DuCongé’s involvement as a parts sales manager — a position the company says is supervisory — nullified them.

DuCongé disputes that categorization. Under the National Labor Relations Act, a supervisor must have the authority, using independent judgment, to make or effectively recommend decisions like hiring, firing, disciplining, or promoting other workers — authority DuCongé said he did not have. Rather than fight the issue, which could have delayed an election, the workers resubmitted the cards without him.

“I just felt like it would be selfish if I tried to fight for my eligibility,” said DuCongé. “I never wanted to stand in the way of these people. They’re my friends, my coworkers. It was a good feeling to be able to just help.” He added, “As a member of DSA as well, I felt that as a responsibility. It was kind of like, hey, look, I’m in this organization, I might as well do something that lives up to the organization and the reason why I’m in it.”

Workers said that at a prehearing meeting in late August, AutoZone made clear that it intended to challenge the election not before the National Labor Relations Board but in federal court in Tennessee, where the company is based. At the same meeting, the workers and AutoZone signed an agreement that locked in the list of eligible voters to prevent challenges to votes on election day.

Yet other employees who hold the same position as DuCongé were allowed to vote. Two workers who were transferred to the store in mid-August were also deemed eligible.

“We Will Accept Your Invitation to Fire You”

In the lead-up to the vote, workers reported being subjected to heavy surveillance, multiple antiunion meetings per week, and threats of disciplinary action against the organizers.

“We were having three meetings a week. It was constant . . . and they were really just reading off of a script every time,” said Omelia. “It was just all anti-union. They were extremely against it, said that they would do everything in their power to fight it. If we didn’t like the conditions, [they said] that we could quit and go to another store.”

Valencia said the anti-union messaging relied on half-truths and accusations, including misleading claims about union dues and employees’ ability to communicate with their manager. Organizers, he said, were accused of misleading or threatening workers into voting yes, and were portrayed as using the campaign to land union jobs paid for by workers’ dues.

Workers said AutoZone brought in managers from locations around the country to surveil the store. “There were up to eight, nine people in the store a day, and even the customers were like, ‘What’s going on?’” said Omelia. “There would be times where they’re literally just standing at the back of the store with their arms crossed, just watching us.”

DuCongé said that after the workers submitted their demand letter on July 24, an account under the name of AutoZone CEO Philip Daniele showed up among the viewers of one of his Instagram stories.

In a September 4 recording shared with Jacobin, management threatened to fire DuCongé for union activity on the grounds that he was a supervisor: “If you continue to involve [yourself] in unionization activity, we will accept your invitation to fire you.”

LaborLab, a workers’ rights watchdog group, estimates that AutoZone spent around $200,000 trying to defeat the union. “They do everything except pay you more,” said Murray.

AutoZone in Six

Despite the onslaught of anti-union activity, the workers said the solidarity they felt with one another kept them moving forward. When Omelia’s mother died, her coworkers took up a collection. “I came into work, and they had a little envelope, and they all pitched in to help with my mom’s funeral costs. That’s how close we are.” Accostupa was quick to point out that every manager declined to contribute.

Support also came from outside the store. DuCongé, a filmmaker himself, had posted on social media about how inspiring he found Boots Riley’s new film, I Love Boosters. To his surprise, Riley started reposting updates on their organizing efforts. His first feature, Sorry to Bother You, follows a group of telemarketers who organize and go on strike.

“Boots has been massively influential on my personal life, my filmmaking efforts, but also really, really influential for this campaign,” he told Jacobin. “The solidarity is going beyond the movies and TV shows that he makes.” He added, “I just can’t thank him enough, truly, for helping us out.”

Workers said management kept talking to employees about the election in the twenty-four hours before the vote — and even during it. “On the day of voting, during voting happening, managers were pulling some of those people out of the store, and trying to sway those votes,” said Omelia.

Barred from voting and, he said, from entering the store, DuCongé stayed nearby. He recounted the moment:

I didn’t know what to do with myself, so I just stand on this hill that’s looking down at the store . . . I felt locked onto the ground, and there’s this groundhog sitting right next to me, just also looking out there too. I’m looking at the groundhog, and then eventually it just looks at me, like, “What are you looking at?” It turns out we’re both just looking down at the store. There’s this beautiful sunset and all these crows and everything, and that’s when Mike [DiGuiseppe] texted us the news, and said, “You won.” I just collapsed.

The final tally was 6–4 in favor of the union. Despite the prehearing agreement, and despite his serving as the union’s election observer, Valencia’s vote was challenged during voting, but, in the end, every eligible vote was counted.

After the Win

The day after the vote, AutoZone fired DuCongé. In a recording provided to Jacobin, management tells him: “Effective immediately, AutoZone is terminating your employment as a result of the failure to act appropriately as a manager by engaging in and/or facilitating union activity.”

The following day, another worker was fired for, in DuCongé and Valencia’s words, “not stopping the union.”

Valencia says he was fired too, on October 3, the morning after the Zoom call. Asked on the call whether he was worried about his job, he had said, “If I get fired, I get fired. They’re going to have to come up with a good reason, because I’m in the bargaining unit. It won’t be so easy.”

“If I get fired, I get fired. They’re going to have to come up with a good reason, because I’m in the bargaining unit.“

That same day, AutoZone filed three objections to the election with the National Labor Relations Board, a move the union sees as a delay tactic. The workers seem undeterred.

“We fought for this and we did it. It’s funny, I was telling the staff and everybody else, we were like the Knicks. Knicks in six,” said Accostupa. “The thing about it was we won six and four, 6–4. That was the key.”

Next they intend to help workers at other AutoZone stores organize. “I deliver to other stores, so I see the things that they go through,” said Omelia. “They were watching this election and waiting to see what happened with us to see if they could move forward.”

Valencia says AutoZone runs on the work of people like him and his coworkers. “People come into AutoZone frantic,” he says. “You help them out, you send them on their way with a smile on their face. It’s a good thing. We’re not saving the world, but one person at a time, we’re making their day better.”

“The workers on the ground are really providing all the value to the companies that eat up all the value,” Valencia says, “and all the people at the top that take all the profits that we create. And we just want some kind of compensation that looks closer to the value that we provide.”

‘Part of the fascist playbook’: Ilhan Omar condemns Trump DHS raid on her home

13 October 2026 at 15:57
US Rep. Ilhan Omar (D-MN) poses for a portrait in her office on Capitol Hill on Wednesday December 10, 2025. Photo by Demetrius Freeman/The Washington Post via Getty Images
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This story originally appeared in Common Dreams on Oct. 13, 2026. It is shared here under a Creative Commons (CC BY-NC-ND 3.0) license.

US Rep. Ilhan Omar on Monday forcefully condemned the Department of Homeland Security’s raid on her Washington, DC home as part of a broader effort to weaponize federal law enforcement against progressives who oppose President Donald Trump’s agenda.

“This is part of the fascist playbook to rile up Trump’s die-hard supporters and give them a big distraction in advance of the midterms,” Omar (D-Minn.) wrote in an email distributed by the Progressive Change Campaign Committee hours after the raid. “With this obviously political investigation, Trump is telling his voters: ‘Ignore the price of gas, ignore the war in Iran, ignore that you’re losing your healthcare—we want you to get angry about this instead.’”

The email followed a statement issued by Omar’s office saying that the congresswoman “has done nothing wrong” and condemning the raid as “an outrageous abuse of power.”

“For a decade, Donald Trump has relentlessly targeted Congresswoman Ilhan Omar with inflammatory rhetoric, repeatedly putting a target on her back,” the statement read. “Now, those attacks have escalated to a pointless federal raid.”

The Trump Justice Department said the raid, executed by the investigative arm of DHS, was “part of an ongoing federal criminal investigation.” Trump administration officials are reportedly probing whether Omar, who entered the US as a child refugee from Somalia and became a citizen in 2000, is in the country illegally. CBS News reported that the investigation centers on paperwork completed by Omar’s late father when she was a child.

Trump told reporters at the White House on Monday that he has “nothing to do with” the Omar investigation while attacking her as a “terrible person.” Omar and the Somali American community in Minnesota have been frequent targets of the president’s bigoted attacks, and Trump has called for the Democratic lawmaker to be jailed or deported.

“For ten years, Trump has targeted me with baseless lies and smear campaigns. This is just the latest escalation in his campaign of political intimidation. I will not be silenced,” Omar wrote in a social media post on Monday.

In the campaign email, Omar called the federal investigation a “sham” and “further proof” that Trump is “willing to use the power of the federal government to try to intimidate and silence anyone who stands up to him.”

“It’s up to us to make sure it doesn’t work,” Omar added.

The raid on Omar’s home drew widespread condemnation, including from top Democrats in Congress. The leadership of the House Democratic caucus issued a statement calling the raid a “deeply disturbing” act that “raises serious questions about the continued corrupt weaponization of the federal government against Donald Trump’s adversaries.”

Rep. Sydney Kamlager-Dove (D-Calif.) denounced the raid as “fascism in the extreme.”

“Trump is weaponizing the federal government to escalate his racist attacks against Rep. Omar, undermine her ahead of the midterms, and distract from his failures as president,” Kamlager-Dove added.

Beards and loathing: A cop union convention comes to Las Vegas

Original photo used for cover image: A welcome sign greets attendees at the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations at the Paris Hotel in Las Vegas, Nevada on August 25-28, 2026. Original photo credit: Hamilton Nolan/TRNN. Original photo has been altered with AI and human design features to create cover image.

This feature report was co-produced and is being co-published in partnership with How Things Work by Hamilton Nolan and The Valley Labor Report.

On a plain, blue-lit stage in a plain event space at the Paris Hotel in Las Vegas, a gruff man with white hair and a thin goatee is complaining about Las Vegas. How it is too hot. How it is too expensive. And how the hotel’s convention-management bureaucracy is driving him nuts.

“You can’t even move a box from left to right without contacting someone to do that!” he barks into the microphone.

Far from all the political bluster about the police being defunded, six years after the earth-shaking George Floyd protests swept the US and public approval for law enforcement plunged to a generational low, these guys have never been more politically and monetarily supported than they are now.

This will become a communal ritual by the end of the week. Without fail, like some sort of morning prayer, the convention begins every day with opening grumblings about the convention itself.

We can see why. After all, the organization convening here is supposed to be a strong union representing nearly 20,000 members around the country. Far from all the political bluster about the police being defunded, six years after the earth-shaking George Floyd protests swept the US and public approval for law enforcement plunged to a generational low, these guys have never been more politically and monetarily supported than they are now.

But there are only about 50 people in the room here with us (28 delegates, 10 alternates, and some wives and family members mixed in). The proceedings are pretty boring and energyless, the attendees are grumpy, and the air is thick with middle-age resentment.

A welcome sign greets attendees at the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations at the Paris Hotel in Las Vegas, Nevada on August 25-28, 2026. Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN.
A welcome sign greets attendees at the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations at the Paris Hotel in Las Vegas, Nevada. Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN (August 25, 2026).

Clearly, the convention organizers and speakers were expecting something much different than this. To be honest, so were we. Because it’s 2026, Donald Trump is president again, and this is the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations (IUPA), which represents tens of thousands of cops in departments from coast to coast.

The convention was billed as “The premier gathering for law enforcement leadership… An event you don’t want to miss!”

But it’s absolutely dead here. Even the speakers and attendees don’t want to be here. In fact, they won’t shut up about it.

THE BLUE SHEEP OF THE FAMILY

It is by no means the largest police union in America, but IUPA has the distinction of being the only police union that is a member of the AFL-CIO. It joined the labor federation in 1979, making it a formal but uncomfortable partner to every progressive labor union and every rank-and-file union member in the AFL-CIO who has ever had to question why they should be affiliated with a union representing the same kind of cops who beat and arrest them, their union siblings, and their neighbors at protests and on picket lines.

The plainspoken man on stage right now grumbling about the convention, the one with white hair and the thin goatee—that’s Sam Cabral. He’s been IUPA’s president for more than 30 years.

International Union of Police Associations President Sam Cabral stands at the podium, flanked by union members and officers, at IUPA's 23rd Quadrennial Convention in Las Vegas, Nevada on August 25, 2026. Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN.
International Union of Police Associations President Sam Cabral stands at the podium, flanked by union members and officers, at IUPA’s 23rd Quadrennial Convention in Las Vegas, Nevada on August 29, 2026. Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN.

Cabral certainly sets the right wing edge of the AFL-CIO’s unions and union leaders. In 2014, when grassroots racial justice protests rocked Ferguson, Missouri following the killing of Michael Brown by police, the AFL-CIO’s then-President Richard Trumka, who was by no means a hard-left figure, joined calls for police reform and an end to police militarization.

That really pissed off Cabral. In a Strongly Worded Letter to Trumka, he proved what citizens have long known about how law enforcement “workers” wielding the might and prejudice of state violence see the rest of us: “[Police] are not the cause of the problems facing the black communities in America. They are not responsible for the single parent families, the unemployment, the school dropout rate or its attendant unacceptable literacy rate among black youth. They are not responsible for the gangs, black on black crime or the infant mortality rate.”

It is by no means the largest police union in America, but IUPA has the distinction of being the only police union that is a member of the AFL-CIO.

In true “nothing-to-see-here” fashion, Cabral also noted that, when it comes to police department staffing, “we have not ever seen racism or systematic exclusion of minorities.”

In 2020, as populist fury and protests swept the nation (and beyond) following the filmed police murder of George Floyd in Minneapolis, Minnesota, parts of the labor movement (including Hamilton’s own union, the Writers Guild—East) renewed their push for the AFL-CIO to disaffiliate from IUPA, on the grounds that police unions have clear, unique, existential interests that are irreconcilable with the shared interests of the rest of their alleged union siblings. AFL-CIO leadership disagreed, and they decided instead to speak out in defense of IUPA and its membership: “We believe the best way to use our influence on the issue of police brutality is to engage our police affiliates rather than isolate them.”

Yet the federation’s nominal support for some general accountability and police reform was still too much for Cabral. Stepping back into the political fray to hold the Thin Blue Line, he fired off another furious letter to Trumka, saying that the AFL-CIO President criticizing police over what happened to Floyd was “reprehensible” and an act of “profiling.”

“[Police] are not the cause of the problems facing the black communities in America. They are not responsible for the single parent families, the unemployment, the school dropout rate or its attendant unacceptable literacy rate among black youth. They are not responsible for the gangs, black on black crime or the infant mortality rate.”

Sam Cabral, President of the International Union of Police Associations

“Your recent statement where you speak of ​‘America’s long history of racism and violence against black people’ is inflammatory and patently false,” Cabral wrote. “Further, your call to end racial profiling and ‘demilitarize’ police forces makes assumptions that are, again, ridiculous.”

Shocking no one, IUPA endorsed Donald Trump’s presidential reelection bid in 2020, and Cabral full-throatedly joined the MAGA chorus. “Every top Democrat currently running for this office has vilified the police and made criminals out to be victims. They seem to take any union’s support for granted,” he wrote in an official statement in September of 2019. “Many of them still refer to the tragedy in Ferguson as a murder, despite the conclusions of every investigative inquiry to the contrary.”

On the projector screen at the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations in Las Vegas, Nevada, a presenter displays a slide entitled "Racism and Policing: The Facts." Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN.
On the projector screen at the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations in Las Vegas, Nevada, a presenter displays a slide entitled “Racism and Policing: The Facts.” Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN (August 26, 2026).

“THEY OBSTRUCTED EVERYTHING”

The mood-deadness and industrially chilled air here in the half-empty Concord Ballroom at the Paris Hotel contrasts so starkly with the grassroots intensity fueling the 2020 George Floyd protests—and with the heat and fury of the longstanding, ongoing debates about what the proper relationship between the labor movement and the police should be.

“Police unions are a conservative force in every institution they find themselves in,” Bill Fletcher Jr.—a lifelong unionist and racial justice activist—tells us over the phone. Fletcher recounts dealing with the police sections of his union during his time as Director of Field Services for the American Federation of Government Employees (AFGE), the largest federal employees union (and Jacob’s own union), which represents many members who are employed as law enforcement.

“It was like having a ship trying to leave the harbor with an anchor still out,” Fletcher says. “They obstructed everything.”

They could even openly flout the rules of their own union and face no consequences, Fletcher tells us. AFGE’s ICE Council did exactly that when they de-facto endorsed Donald Trump in 2016, against AFGE’s endorsement of Clinton. Guess we shouldn’t be surprised.

In order to secure member support for an agenda that is more challenging to the police state—an issue that is becoming more urgent by the day in Trump’s America—the labor movement needs “serious education” and an “open discussion that begins with the fact that the politics of the IUPA” and other cop unions “run counter to the rest of the labor movement.”

At one point during his time as an AFL-CIO staffer, Fletcher remembers trying to get the labor federation to encourage then-President Bill Clinton to issue a pardon or clemency for political prisoner Leonard Peltier. His proposal was not enthusiastically received. No one asked if taking such a step was worthwhile. No one debated whether it was the right thing to do. Instead, they just asked, “What does IUPA think?”

“They blasted the idea,” Fletcher says, “and that settled it.”

Therein lies the problem, and it’s not a new problem. As Fletcher puts it over the phone, in order to secure member support for an agenda that is more challenging to the police state—an issue that is becoming more urgent by the day in Trump’s America—the labor movement needs “serious education” and an “open discussion that begins with the fact that the politics of the IUPA” and other cop unions “run counter to the rest of the labor movement.”

But Fletcher has his issues with the “Defund the Police” camp, too, and he’s certainly not the only one. While agreeing with many of the goals of police accountability activists—in particular, the need to demilitarize the police and to delink police unions from the rest of the labor movement—Fletcher argues that many in the movement for police accountability have marginalized themselves.

“People have a right to safety,” Fletcher tells us, recalling a terrifying incident when his daughter was held up at gunpoint. “If a cop had killed the guy who did that, I wouldn’t have cared. The way I see it, when you point a gun at someone, those are the chances you’re taking. And I’m a Marxist.”

On the projector screen at the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations in Las Vegas, Nevada, a presenter depicts a photo of protestors marching in the street, with one protestor prominently holding a sign that says "Defund the Police." Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN.
On the projector screen at the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations in Las Vegas, Nevada, a presenter depicts a photo of protestors marching in the street, with one protestor prominently holding a sign that says “Defund the Police.” Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN (August 26, 2026).

Fletcher makes the point stick by telling us about a 2020 forum he attended organized by the New York State Nurses Association (NYSNA). The union had also put out a statement in response to the police murder of George Floyd, which Fletcher commended as “a good statement.” That pissed off a lot of NYSNA members at the forum. Many of those members were married to cops, he says, and they felt like the statement attacked their partners.

Fletcher wonders aloud if certain segments of the left today—those who say they support unions but have no patience or tolerance for law enforcement of any kind—have any patience or tolerance for working people like those NYSNA members and their families. They should, he says.

A THIN BLUE WHINE

Over the course of the convention, IUPA’s relationship with the AFL-CIO is the target of more than one sarcastic barb. Cabral refers to IUPA’s “friends” in the House of Labor with all the contempt of Denethor II in his voice.

Far from eschewing the negative popular stereotypes about cops in America—and far from heeding or caring about assertions from organized labor that the interests of police unions run directly counter to the shared goals of the rest of the labor movement—most of the cops here seem to revel in not caring at all (and not having to care) about those things.

Many at this convention make it clear to us that police unions and their members feel no need or duty to consider, accept, or align themselves with the goals of the broader labor movement. According to them, it is the rest of the labor movement whose politics and priorities are out of whack.

On the projector screen at the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations in Las Vegas, Nevada, a presenter displays a slide entitled "Pendulum Swinging Toward Sanity." Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN (August 26, 2026).
On the projector screen at the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations in Las Vegas, Nevada, a presenter displays a slide entitled “Pendulum Swinging Toward Sanity.” Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN (August 26, 2026).

Presenters frequently point to a Gallup poll from last year that shows 74% of Americans having confidence in their local police, and 76% being satisfied with the relationship between the police and the public. Gallup’s long-running “Confidence in Institutions” poll also shows that 45% of Americans have a “great deal” or “quite a lot” of confidence in police. Another 32% have at least “some” confidence.

In the six years since Floyd’s murder in Minneapolis—and the furious eruption of demands for racial justice and police accountability that followed—law enforcement unions (at least at the national level) have done absolutely nothing to try to meet the rest of the labor movement—or the rest of the country—on this issue. It’s also true and fair to say that neither unions in general nor the AFL-CIO specifically have made any attempt to seriously “engage” police unions on this issue.

In the six years since Floyd’s murder in Minneapolis… law enforcement unions (at least at the national level) have done absolutely nothing to try to meet the rest of the labor movement—or the rest of the country—on this issue

During the convention, when we speak to delegates about their relationships with other unions back home, they don’t have much to say.

One IUPA local president tells us his union is affiliated with the local labor council, but they don’t participate in council activities anymore, due in large part to rifts caused by political differences.

In Florida—the state where the IUPA international headquarters resides and where some of its largest locals are—labor reporter McKenna Schueler says the union is more or less a nonentity. IUPA members and leaders don’t really work with other labor leaders and unions down there. And the other police unions, which are much bigger in size and have much more political influence, don’t really need IUPA to see their priorities supported in Ron Desantis’s Florida.

“Police get what they want here in the state of Florida,” Joey Davis, a Florida firefighter and member of the International Association of Fire Fighters (IAFF), sums it up to us. As a member of the IAFF, Davis says he’s worked with the Police Benevolent Association (PBA) and the Fraternal Order of Police (FOP) on shared policy priorities. But, echoing Schueler’s assessment, he says that IUPA has never been all that relevant.

Police unions and their members feel no need or duty to consider, accept, or align themselves with the goals of the broader labor movement. According to them, it is the rest of the labor movement whose politics and priorities are out of whack

Here at the convention, there’s certainly no love lost for the Fraternal Order of Police. To Cabral, FOP is less of a union and more of an advocacy organization with a bad insurance plan, which he contrasts with his own union, boasting about IUPA’s huge resources for members’ legal defense costs.

A FEW GOOD APPLES DON’T UN-SPOIL THE BUNCH

To put it bluntly, Cabral pretty much looks and talks exactly like you’d expect a cop union leader in America to look and talk like. But it would be dishonest not to mention that there are other attendees and speakers here who either buck the stereotype or at least complicate it. John Covington, Vice President of the Memphis Police Association (MPA)—an IUPA affiliate—is one of those people.

We speak with Covington on a Zoom call after the convention is over. He freely admits that he is “very active” in Republican politics in the state of Tennessee, but says he doesn’t see a contradiction between that and his commitment to labor.

“Supporting workers—advocating for the backbone of the city, the working class—doesn’t have to fall on any political spectrum ” he tells us.

There’s a disconnect sometimes between national politics and locally what’s most effective. When it comes to police unions, what we run across is the left is very suspicious of us because we’re police, and the right is suspicious of us because we’re in unions. We get it from both sides. [But] we use whatever influence we have to let it be known that we don’t stand alone and if you’re gonna support us… you have to support these others.

My advice for a lot of local [unions] in cities, especially Republican cities that naturally the right is going to gravitate to: be supportive of first responders. Those other unions may want to find ways to find that common ground and work together and… look out for each other, and get that mentality of “Look, we may not agree on every single thing, but when it comes down to the voice of the workers, of making conditions better, we’re all on the same page—and if one of us falls under attack, we all fall under attack.”

And then, for police that have more Republican support [my advice would be] to garner more Democratic support, to create coalitions together, because the biggest thing you could ever lose is that voice and right to collectively bargain… We understand the responsibility we have being one of the bigger [unions]; we’re not going to let any of our brothers and sisters fall by the wayside.

Of course, we bring up the fact that many police unions don’t see things the way Covington does. Hamilton recounts how collective bargaining rights for public sector workers are frequently attacked by austerity-horny politicians while police and fire departments get special carveouts. Covington doesn’t dispute the point, but tells us, “We’ve recognized that if you let one fall, you’ve started the domino effect to let all fall, and we take that very seriously. We’ve been under attack for 30 years—all of us. Sometimes the powers-that-be come after us, and the other unions stand with us. Other times it’s them that are the focus, and we stand with them. The bottom line is: advocating and giving a voice to all these folks that make the city run—that’s really unifying. We’re stronger together. ”

To put it bluntly, Cabral pretty much looks and talks exactly like you’d expect a cop union leader in America to look and talk like. But it would be dishonest not to mention that there are other attendees and speakers here who either buck the stereotype or at least complicate it.

Covington isn’t just a one-off figure. According to Memphis Labor Council President Kevin Bradshaw, Covington’s whole MPA local—one of IUPA’s largest—bucks the long-established trend of how cop unions operate.

Bradshaw is a leader in the Bakery, Confectionary, Tobacco Workers, and Grain Millers (BCTGM) union representing Kellogg’s factory workers in Memphis, and he has led the labor council since 2022. He says the Memphis Police Association has been active in his labor council since Bradshaw started coming around well over a decade ago—and they continue to be a valued partner.

With 2,000 members, the MPA attends Labor Day parades, supports candidates endorsed by the labor council, and walks picket lines with other union members. Bradshaw also recalls multiple instances of the MPA helping to connect members of other unions to needed resources; particularly, women fleeing domestic abuse. Then he shares an important memory with us.

During the 2021 Kellogg’s strike—a strike that lasted 77 days and involved workers at Kellogg’s plants in Battle Creek Michigan; Lancaster, Pennsylvania; Omaha, Nebraska; and Memphis—Bradshaw recalls the company trying to weaponize the cops and the courts against BCTGM strikers by claiming they were breaking the law, trespassing, and blocking the entrances. But Memphis police officers stood up for the BCTGM members and set the record straight. No one was arrested.

“We got calls from anti-union folks and from the company about the picket line,” Matthew Cunningham, MPA President and IUPA Region 15 Vice President, tells us after the convention. “We have to go when there is a call. But the BCTGM members were always following the law, so when we got there and investigated, we just told them they were doing a great job and went back to the station.”

When it comes to police unions, what we run across is the left is very suspicious of us because we’re police, and the right is suspicious of us because we’re in unions. We get it from both sides.

John Covington, Vice President of the Memphis Police Association

Cunningham also recounts an incident last year with Memphis Mayor Paul Young—a “Democrat in name only” who, according to him, is backed by “business owners and old money.” Mayor Young and the Memphis City Council sparked a furious uproar when they tried to revoke collective bargaining rights for city employees last October. What we hear from Cunningham—and what other labor leaders in Memphis have corroborated—is that MPA worked with the other municipal unions to fight back and save union rights, not just for cops and MPA members, but for all city unions. Rather than carve out a side deal for his members—as many police union leaders have repeatedly done in cities and states across the country—Cunningham led that fight to protect bargaining rights for all.

To be honest, Cunningham seems like a genuinely solid guy who is trying to do the most good he can. And of course there always are, always have been, and always will be genuinely good-hearted people who choose to make a living wearing a badge on their chest.

But the reality that there are decent people who work as law enforcers doesn’t negate the reality of what law enforcers do to poor and working people across the country (and what the police exist to do in our society). Two things can be true at the same time. Many things are true at the same time, in fact.

The reality that there are decent people who work as law enforcers doesn’t negate the reality of what law enforcers do to poor and working people across the country (and what the police exist to do in our society). Two things can be true at the same time.

Everything Memphis Labor Council President Kevin Bradshaw recounted about what happened (and, more importantly, what didn’t happen) between the Kellogg’s strikers and the MPA cops is true. So are all the documented and completely unwarranted murders of people by police. So are all the verified, horrifying images of police brutalizing and crushing student demonstrations, strikes, and countless forms of protest or righteous civil disobedience. So are all the other abuses of power people have experienced firsthand, witnessed with their own eyes, and recorded with their phones. So are all the things that the Fraternal Order of Police and its president Patrick Yoes have said in public and written down. So are all the things IUPA president Sam Cabral has said in public and written down.

When we’re talking to Bradshaw, we show him IUPA’s 2020 statements about George Floyd, racism in policing, etc. He is shocked.

As a contrast, he points to the way the MPA reacted to the brutal killing of Tyre Nichols, an unarmed black man who was beaten to death. While the association didn’t explicitly condemn the officers in press statements, they also offered no public defense of them. They did, however, provide a legal defense to the tune of $4.2M and counting.

Regarding the Nichols case, Covington stresses that the legal defense fund is a distinct entity that they pay into, and that it is ultimately that entity that makes decisions about which cases to take. (Here at the convention, funding the Tyre Nichols defense is something that the administrator of the fund openly brags about.) The Memphis Police Association never took a vote on whether or not to expend funds defending Nichols’ killers. But Covington reiterates what the union said at that time: that everyone deserves due process.

On the projector screen at the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations in Las Vegas, Nevada, a presenter displays a slide with a police officer crouched on the street and looking forward with determination. The text next to the police officer says, "Engage with Energy." Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN (August 26, 2026)
On the projector screen at the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations in Las Vegas, Nevada, a presenter displays a slide with a police officer crouched on the street and looking forward with determination. The text next to the police officer says, “Engage with Energy.” Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN (August 26, 2026)

Defending “bad workers” is something that all unions have to deal with. When required to defend workers who actually have sub-par performance records or who have committed some other form of misconduct, most unions will generally defend this practice by arguing that protecting the contract is their paramount duty, that everyone deserves due process and a good defense, and that it is management’s job, not the union’s, to discipline.

But does that entitle the officers who killed Tyre Nichols to a $4.2 million Cadillac legal defense when they are so clearly in the wrong, should clearly never be entrusted with law enforcement duties ever again, and should (under the logic of our carceral system) be serving serious time for their crimes? Doesn’t it stand to reason that such defenses just embolden cops to use more force than they otherwise might? Is it the responsibility of the union to consider social ramifications like that, even if discipline and performance are supposedly the sole responsibility of management?

These questions are neither brought up nor wrestled with at the IUPA convention. Instead, a resolution is passed supporting qualified immunity for cops—unanimously, as far as we can tell.

IS THIS WHAT DEMOCRACY LOOKS LIKE?

In hindsight, the cops won the fight over police reform.

Police departments were not defunded; their budgets are bigger than ever. As IUPA members are quick to point out, confidence in police is still quite high—significantly higher than in the immediate aftermath of the 2020 murder of George Floyd. Even Zohran Mamdani, New York’s socialist mayor and erstwhile supporter of defunding the police, went on an apology tour to placate the police.

The AFL-CIO’s momentary enthusiasm for police reform collapsed into a symbolic committee that released a report rejecting calls to “Defund the Police.” Richard Trumka died suddenly in 2021. Now Donald Trump is in charge again. IUPA is still an AFL-CIO affiliate. And under the gaudy, chandeliered ceiling of the Paris casino, Sam Cabral has just been reelected as IUPA’s International President.

No doubt the record drops in crime the US is experiencing have something to do with the decrease in grassroots movements that are more antagonistic towards police. Ironically, current drops in crime can be attributed, at least in part, to policies advocated for by these very movements, from investing in non-carceral solutions to societal ills like poverty, homelessness, and drug abuse, to pushing local governments to hire and employ more people as social workers, teachers, counselors, clinicians, etc.

Eric Blanc, a prominent socialist writer and member of NYC-DSA, argues that an approach of emphasizing the addition of social services rather than subtraction of policing is a better agenda to pursue anyways. “Fight for a massive redistribution of wealth,” which could be used to fund programs like these, ultimately “taking jobs away from cops,” he says, instead of fighting them head on. With respect to the demand to kick police unions out of the AFL-CIO, Blanc cautions that, to many working people, it is “not so obvious how kicking out cops makes the world better.”

Hamilton Nolan (left) and Jacob Morrison (right) pose for a selfie while reporting from the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations in Las Vegas, Nevada. Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN (August 28, 2026).
Hamilton Nolan (left) and Jacob Morrison (right) pose for a selfie while reporting from the 23rd Quadrennial Convention of the International Union of Police Associations in Las Vegas, Nevada. Photo credit: Hamilton Nolan/TRNN (August 28, 2026).

The slogan itself definitely needed some work, but it’s important to remember that “Defund” was as much about diverting public money away from police as it was about putting more money into social services. It was about questioning whether armed police officers should be asked to be the primary first responders when someone is experiencing a mental health crisis. Cops are being asked to do too much, with deadly consequences, and the Defund movement sought to take some of those responsibilities off their plate.

When we ask Covington about this, he enthusiastically endorses the call for increased spending on social services, acknowledging that they help a lot. “[The system] we have now is you take them in and in two days they’re back on the street, and we have no control over that. We want to see more support, more programs for people… We don’t like having to do all these roles that fall on us.” However, when it comes to “defunding” or replacing police with social workers on distress calls, or even adding them to a team of police, Covington is still very wary. “Situations can get out of hand quickly, violence can happen very quickly… For us, to bring a social worker on a scene—that’s one more person you have to protect. It’s that much more dangerous.”

Earlier this summer, the AFL-CIO’s quadrennial convention was held in Minneapolis. The federation made it a point to uplift and honor the role that Minnesota’s unions had played in the hard and grinding grassroots opposition to ICE that traumatized the city this year. A few months later, one of the AFL-CIO’s member unions has its own convention and goes out of its way to feature speakers who talk approvingly about union members working hand in hand with ICE to sweep up their immigrant neighbors.

A union like IUPA, and a convention like this, helps to illuminate the boundaries of solidarity. You see here how that admirable quality can be turned backward on itself and become meaningless, nonsensical, even harmful. How much solidarity are we expected to have—how much solidarity is it possible to have—with the people who arresting, deporting, and killing us? Will that solidarity be recognized and reciprocated by law enforcers when it counts? If the past is any precedent, and if this convention is any indication, our advice is: Don’t hold your breath.

La fièvre de la brique espagnole

Depuis 1998, le nombre de logements construits en Espagne dépasse celui, cumulé, de la France, de l'Allemagne, du Royaume-Uni et de l'Italie ! Huit cent soixante-cinq mille ont ainsi été mis en chantier en 2006, à comparer avec les un million quatre cent mille dénombrés aux Etats-Unis. De fait, la croissance rapide de l'économie espagnole au cours de cette décennie est largement due à l'impulsion de l'immobilier. Le secteur de la construction a pu représenter jusqu'à 18 % du produit intérieur brut (PIB) — 30 % si l'on tient compte des impacts indirects (1).

Parallèlement à la hausse de l'offre, les prix ont grimpé rapidement : ils ont été multipliés par 2,8 entre le début de l'année 1999 et juin 2008. Enfin, la plus grande partie des crédits a été absorbée par ce secteur : le cumul des hypothèques destinées aux ménages, des crédits pour la construction et de ceux destinés aux professionnels de l'immobilier représente 60 % du total du crédit du système financier. Plus inquiétant encore, le crédit accordé aux activités immobilières représente aujourd'hui le double de celui destiné à l'industrie, contre le tiers en 1997.

Ces chiffres permettent d'affirmer que l'économie espagnole souffre d'une énorme tumeur immobilière. Mais celle-ci est-elle bénigne ou cancérigène ? La seconde option semble la plus probable.

En moyenne, il faut aujourd'hui 7,1 années de salaire complet d'un ménage pour acheter un logement, alors qu'il en fallait 3,7 jusqu'en 1999. Par ailleurs, le ratio PER (Price Earning Ratio) du logement, c'est-à-dire le prix de l'actif divisé par le loyer annuel, a atteint 50, une valeur supérieure aux ratios observés lors des grandes bulles boursières (crise de 1929, bulle technologique, etc.).

Outre les énormes bénéfices de la spéculation, les causes de la formation de ce cancer sont multiples : attentes irréelles en regard de l'évolution future des prix de l'immobilier ; pérennité d'une longue liste de croyances populaires concernant ce domaine ; subventions publiques accordées à l'achat ; et assouplissement des critères de l'octroi des crédits.

Les espoirs des acquéreurs étaient pour le moins fantaisistes quant à l'évolution des prix. En 2005, une enquête (2) auprès de plus de mille cinq cents personnes ayant acquis un logement depuis 2000 révéla que la plupart (92 %) l'avaient acheté afin d'en faire une résidence principale et non pour le revendre. Cependant, 50 % d'entre elles avouaient que la variable « investissement » avait pesé dans leur décision.

De plus, 95 % des enquêtés pensaient que leur acquisition était surévaluée mais s'attendaient, au cours des dix prochaines années, à une augmentation des prix de l'ordre de 23 % par an, en moyenne. Difficile de trouver une manifestation plus claire de ce qu'est une bulle immobilière… Enfin, 37 % des personnes interrogées avaient dans leur entourage un proche ou un ami direct (il pouvait aussi s'agir d'elles-mêmes) ayant acheté des logements « sur plan » dans le but de les revendre, au motif de la grande rentabilité de ces opérations.

Le pase (cession de contrat), consistant à verser un acompte sur le paiement d'un bien immobilier acheté « sur plan » et, une fois celui-ci construit, à revendre le droit de propriété plutôt que d'en payer le prix total, est devenu très populaire. Cette somme représente souvent une faible part de la valeur du logement. Ainsi, si ce dernier met dix-huit mois à être construit et que le prix augmente de 20 % par an, on peut s'attendre à des bénéfices supérieurs à 800 %.

La possibilité d'obtenir ces énormes bénéfices a généré une sorte de fièvre de l'or. Stimulée par un ensemble de mythes populaires, elle était renforcée de manière intéressée par les associations professionnelles immobilières. Le premier et le plus important est que le prix du logement ne saurait s'effondrer. Quand on faisait remarquer que cela était bel et bien arrivé au Japon, la réponse était le traditionnel : « l'Espagne est différente ». Pourtant, la présentation officielle des prix, quoique sujette à caution, montre des chutes, dans le passé, aussi bien dans l'ensemble du pays que dans quelques villes représentatives (3).

Parmi les autres croyances marquantes de cette période, on trouve l'idée que les prix devaient continuer à augmenter jusqu'à ce qu'ils convergent avec ceux de l'Europe ; un hypothétique « baby-boom » censé provoquer une hausse de la demande de logements ; l'afflux de migrants qui les rendrait plus chers ; le fait que tous les Européens du Nord voudraient acheter des résidences secondaires en Espagne, que payer un loyer équivaut à jeter de l'argent par les fenêtres ou encore qu'investir dans la pierre serait toujours plus rentable que de faire des placements en Bourse.

Les politiques publiques traditionnelles de subventions et d'exonérations fiscales accordées pour l'achat au détriment de la location, privée ou sociale, ont également contribué à la hausse des prix. N'importe quel étudiant en économie sait qu'une exonération publique destinée à l'achat d'un bien dont l'offre est rigide se transforme en flambée des tarifs et transfère les ressources du secteur public vers les producteurs, en l'occurrence vers les entreprises immobilières et de construction.

Mais la cause ultime de ces hausses spectaculaires reste la grande quantité de crédit disponible. Ce que démentent avec vigueur les banquiers. Le président d'un important établissement financier espagnol, rencontré lors d'un entretien en 2002, expliquait que, grâce au « travail social » des banques, les citoyens pouvaient accéder à la propriété. En obtenant des crédits hypothécaires toujours plus volumineux.

Des recherches récentes montrent que c'est l'excès de liquidités, et par voie de conséquence l'assouplissement des conditions d'octroi des crédits, qui est à l'origine de la hausse spectaculaire des prix du logement, en dépit de la chute en termes réels des coûts de la construction. Certains analystes s'obstinent à vouloir attribuer au prix du sol la hausse de celui des ventes du bâti. En réalité, le prix du terrain est fixé en fonction de celui des logements que l'on y construira. Ainsi, la hausse du foncier ne fait que refléter la tension entre le propriétaire du sol et le constructeur pour s'approprier le bénéfice attendu.

Ces dernières années, les prix ont été fixés à partir du prix maximal qu'un ménage pouvait payer, compte tenu de son revenu et des conditions du marché hypothécaire (délai de remboursement des crédits, quantité à payer par avance et type d'intérêt). Les entreprises immobilières ont été capables de fixer des tarifs à la limite de la capacité de paiement des ménages, en absorbant la totalité des améliorations des conditions de l'octroi des crédits.

Actuellement, l'économie espagnole souffre des conséquences du brusque arrêt du processus spéculatif. Les doutes croissants quant à la revalorisation des prix du logement et l'augmentation des primes de risques dans les marchés financiers, avec la raréfaction qui s'ensuit du crédit, ont mis à mal le secteur immobilier. En septembre 2008, les permis de construire chutaient de 59 % par rapport à la même période l'année précédente et, bien que les chiffres officiels ne le reflètent pas (car ils se fondent sur des prix d'évaluations immobilières et non de transactions), de nombreux observateurs s'accordent sur le fait que les prix sont en train de baisser de manière significative. Le stock accumulé de logements neufs invendus sera, fin 2008, d'un million trois cent mille unités, ce qui signifie qu'au rythme actuel des ventes il y a une offre disponible pour les cinq années à venir…

Ce sévère ralentissement a des effets désastreux sur l'ensemble de l'économie. Le chômage a augmenté de sept cent soixante-dix mille personnes cette année (+ 37 %), pour en affecter deux millions huit cent mille (près de 12,5 % de la population active). L'économie espagnole a connu une croissance négative (— 0,2 %) au troisième trimestre 2008, ce qui n'était pas arrivé depuis quinze ans.

La métastase du cancer immobilier s'étend également au secteur bancaire. Conséquence importante de la hausse du chômage, le nombre des pénalités de retard a augmenté significativement. Les banques ne cessent de répéter qu'il n'y a pas de crédits subprime. Ce qui, en toute rigueur, est exact puisque cette catégorie n'existe pas en Espagne. Il n'en demeure pas moins que, si l'on considère la divergence croissante entre le prix du logement et les revenus moyens des ménages, on doit conclure que ce n'est guère la prudence qui a prévalu dans la gestion du risque par les banques, et qu'une grande quantité de subprime espagnol a dû être produite.

Et, lorsque l'on parle de titrisation de crédits hypothécaires (4), l'Espagne est reine. Entre 2000 et 2007, le nombre des titres a été multiplié par plus de 17 % ; 83 % d'entre eux proviennent des crédits hypothécaires. Au niveau européen, les entités financières espagnoles sont responsables d'environ 15 % des émissions de titrisation, en deuxième position derrière celles du Royaume-Uni, qui en génèrent 52 %.

Néanmoins, deux aspects positifs différencient le système bancaire espagnol de celui des Etats-Unis : la Banque d'Espagne a été beaucoup plus active dans la régulation et la supervision (bien que les entités financières n'aient, dans bien des cas, pas suivi ses recommandations). Il est également vrai que les prêts espagnols (personnels, avec garantie hypothécaire) réduisent la propension des ménages à abandonner leur logement et à transférer le risque aux banques dès lors qu'ils ne peuvent plus rembourser leur dette simplement par la restitution de l'immeuble. Mais ce peut être une arme à double tranchant : en principe, cela réduit le rythme de prolifération des retards de remboursement (« l'hypothèque est la dernière chose que l'on cesse de payer ») ; mais, à moyen terme, cela affectera la consommation pendant un temps considérable. Ce qui pourrait prolonger la crise.

Voir en ligne : /2008/12/MONTALVO/16579

(1) Contabilidad Nacional de España 2007.

(2) Enquête dirigée par l'auteur de cet article.

(3) Lire « Un análisis empírico del crecimiento del precio de la vivienda en las Comunidades Autónomas españolas », Revista Valenciana de Economía y Hacienda, n° 2, 2001, p.117-136.

(4) La titrisation est une technique qui permet à un établissement financier de transformer n'importe quel type de créance en titres négociables sur les marchés financiers. Son objectif est de permettre à l'établissement prêteur de transférer à celui qui achète les nouveaux titres le risque de non-remboursement de la créance initiale.

Des vies sous « hypothèque » à Madrid

La « fièvre de la brique » espagnole s'est apaisée. Elle laisse derrière elle des villes fantômes, des forêts de grues immobilisées et des centaines de milliers de chômeurs. Cette enquête dans la communauté autonome de Madrid souligne l'engrenage de l'endettement dans lequel les familles se sont laissé entraîner.

La crise ne se promène pas dans les rues de Madrid, même si l'Espagne est sans doute l'un des pays les plus touchés par la récession de l'économie mondiale. La vie suit son cours. Certes, les travailleurs licenciés ou, plus encore, ceux dont le contrat temporaire n'a pas été renouvelé expriment de temps à autre leur colère. Certes, on se serre un peu la ceinture : « Dans les supermarchés, toutes les ventes ont chuté. Les seules à augmenter sont celles des produits de bas de gamme », soutient l'employé d'un centre commercial. Il y a aussi moins de monde dans les bars à l'heure de l'apéritif, les terrasses paraissent moins bruyantes le soir, et la nuit madrilène est moins bigarrée.

Les annonces « à vendre », plus nombreuses aux balcons des immeubles, témoignent des changements. Et il suffit de jeter un œil sur la vitrine de n'importe quelle agence immobilière pour vérifier l'effondrement des prix. Ainsi à Aluche, une banlieue populaire, un appartement de 65 mètres carrés, situé au troisième étage avec ascenseur, était vendu 240 000 euros en 2006. Trois ans plus tard, des logements de ce type se vendent 160 000 ou 170 000 euros. Les sociétés immobilières ont fermé plus de 40 % de leurs agences depuis 2007. Néanmoins, quand on pousse la porte de l'une d'elles, les visages sont aimables et souriants : les affaires continuent. 86 % des Espagnols sont propriétaires — un modèle pour ceux, tel M. Nicolas Sarkozy, qui veulent encourager l'accès à la propriété en guise de politique du logement (1).

Dans les faits, cet accès ouvre surtout sur… un endettement de longue durée. Entre 2004 et 2007, cinq millions de crédits avec garantie hypothécaire ont été octroyés pour l'achat de logements. Une situation si fréquente que l'expression « avoir une hypothèque » est passée dans le langage courant. Parallèlement ont proliféré les prêts à la consommation — le plus souvent garantis sur le bien immobilier —, les cartes de crédit, les crédits rapides accordés par des sociétés financières — dont les taux d'intérêt atteignent parfois 25 % — tout comme les entreprises privées de rachat de crédits. Au point que certains prêts ne sont plus associés à l'achat d'un bien concret, mais deviennent un produit de consommation à part entière. Il est ainsi habituel de recevoir des publicités ou des appels téléphoniques informant que des sommes de plusieurs milliers d'euros sont « mises à votre disposition » pour être dépensées « comme vous voulez ». Cette prolifération incontrôlée du crédit et de l'endettement pèse fortement sur les ménages. Au dernier trimestre 2008, le rapport entre la dette et les revenus de base disponibles (le ratio d'endettement) atteignait 125 %, contre 88,9 % en France. En 2008, les impayés des crédits hypothécaires se sont accrus de 310 %, et 2,7 millions de personnes ont fini l'année sans pouvoir acquitter leurs dettes. Pour 2009, on prévoit cinq cent mille mises en demeure pour des crédits personnels impayés, ainsi que plus de quatre-vingt-six mille saisies hypothécaires, soit trois fois plus qu'en 2007 (2).

La hausse des prix
fut un encouragement psychologique

Comment en est-on arrivé là ? Pour le comprendre, il faut revenir sur le rôle des agences immobilières (3). Après avoir affirmé que c'est le « meilleur moment pour acheter », l'agence offre une « étude financière », gratuite et sans engagement, destinée à évaluer ce que le futur acheteur sera en mesure de payer et le bien auquel il peut prétendre. Elle propose même de démarcher ultérieurement un crédit auprès de la banque. Dans le calcul sont pris en compte le salaire, les revenus non déclarés — ou revenus « B », comme on les appelle par euphémisme —, l'épargne et les garanties familiales. L'agence dévoile également les secrets de l'« évaluation », c'est-à-dire l'estimation du prix du logement réalisée par des entreprises certifiées qui détermineront la valeur du futur prêt. Le montant de l'évaluation, sur lequel l'agence peut influer, sert ensuite de référence à la banque pour accorder le crédit. Ce dernier doit également permettre de couvrir les frais additionnels : impôts, actes notariés et, bien sûr, commissions des intermédiaires (de l'agence en question, de la société financière et de la banque). Le paiement s'échelonne sur trente, trente-cinq ou quarante ans, en prenant soin que les mensualités ne dépassent pas 40 % de vos revenus. On vous laisse toutefois entrevoir la possibilité de les augmenter un peu, surtout si vous gagnez aussi de l'argent « B »…

Lors du boom immobilier, les évaluations gonflées, la prolifération des intermédiaires, les crédits octroyés aux limites des possibilités de paiement étaient des pratiques courantes. Et il n'est guère surprenant que, désormais, nombre de personnes ayant commencé à payer des « hypothèques » se retrouvent dans l'incapacité de les honorer.

Ester et Angel ont décidé d'acheter un logement en 2004 (4). « Je ne me suis même pas posé la question de la location, reconnaît Ester. Je n'y ai pas pensé. » Il est vrai que l'Espagne connaît une pénurie de logements à louer, les autorités ayant toujours encouragé l'accès à la propriété par des dispositions fiscales et des facilités de crédit. Les parents d'Ester, quoique travaillant à Madrid, ont successivement vécu dans les cités-dortoirs du sud de la ville, où le prix de vente des apartements était accessible : Leganés (à 11 kilomètres), Fuenlabrada (à 22 kilomètres), Valdemoro (à 27 kilomètres) et, finalement, Seseña (à 36 kilomètres). Aussi exceptionnel soit-il, ce périple résidentiel rend compte de la manière dont la revalorisation immobilière et la plus-value qu'elle autorise ont permis d'acquérir un meilleur logement — une maison avec jardin, en dernier lieu — mais à condition de s'éloigner toujours plus de la capitale. Dès la fin des années 1980, les prix de l'immobilier ont connu une augmentation régulière. Il n'était même pas nécessaire d'avoir fini de payer son logement pour le vendre, rembourser l'ancienne « hypothèque », financer une partie du nouveau et faire une autre « hypothèque » pour en payer le reste.

Bien qu'Ester et Angel n'aient pas réfléchi à cette valorisation continue au moment de l'achat, la hausse des prix — 18 % en 2004 — fut un encouragement psychologique important. L'idée que « payer un loyer, c'est jeter de l'argent par la fenêtre » relevait pratiquement de l'évidence. « L'idée fixe, c'était d'avoir quelque chose à soi, explique Ester. Mais personne ne s'en rendait compte, tout le monde s'embarquait, tous tes amis achetaient une maison. Je me souviens avoir dit à mon mari : “Soit on s'embarque maintenant [dans l'achat d'un logement], soit on laisse passer, parce que ça va devenir de plus en plus cher.” »

Tous deux travaillent à Madrid, mais ils se décident pour un F4 de 64 mètres carrés que leur montre l'agence à Valdemoro et qui coûte 165 000 euros. Ils demandent un crédit personnel destiné à l'acompte, soit 9 000 euros, qu'ils pensent rembourser rapidement grâce à la différence entre l'évaluation et le prix réel du logement. La signature devant notaire se fait ensuite rapidement, sans accès préalable aux documents, ce qui est pourtant un droit. Plusieurs changements de dernière minute modifient les conditions du prêt, ce dont Ester se souviendra plus tard avec amertume : « Tout était déjà en marche. Mes parents, qui étaient les garants, et les propriétaires de l'appartement étaient là. Ils ne voulaient pas perdre l'appartement ni l'argent de l'acompte. Mais maintenant, il m'arrive de me demander : et si j'avais dit devant tous ces gens si bien fringués — dans le bureau, outre le notaire, étaient présents le directeur et le sous-directeur de la banque, la jeune femme de l'agence et deux représentants de la banque —, si j'avais dit, quitte à ce qu'on me prenne pour une folle : “Ben moi, désolée, je ne signe pas” ? C'est ce que j'aurais dû faire. Mais avec quelle force ou avec quelle clairvoyance aurais-je pu faire une chose pareille ? A ce moment-là, mon idée était de m'acheter un appartement. J'étais complètement aveuglée par le fait qu'il était déjà à nous, qu'il n'y avait plus qu'à signer. En plus, la date limite pour la vente, c'était ce jour-là. »

Ils acceptent ainsi une « hypothèque » de quarante ans, mais en s'engageant auprès d'une banque qu'ils n'avaient pas choisie, avec un intérêt légèrement supérieur à celui précédemment annoncé et pour un montant de 189 000 euros… Ce à quoi s'ajoutent les actes et les taxes, qui représentent généralement 10 % du prix de l'appartement, mais qui, dans le cas d'Ester et Angel, montent à 14,5 %. Plus question de rembourser le crédit de 9 000 euros : l'agence immobilière en a déjà pris 6 000. Ils découvrent que le droit de désistement n'est pas reconnu par la législation espagnole dès lors que les parties sont physiquement présentes lors de la signature du contrat. Comme la plupart des ménages, c'est dans l'opacité la plus totale qu'ils ont signé un contrat financier qui engage une part considérable de leurs revenus pour le restant de leur vie. Mais ils se rassurent en pensant que, en dernier recours, il leur sera toujours possible de revendre leur logement rapidement et de faire des bénéfices…

Comme prévu, Ester et Angel commencent à payer des mensualités de 770 euros, ce qui représente 38 % de leurs revenus. Un an après l'achat, Ester est congédiée de l'entreprise où elle travaillait comme auxiliaire administrative. Elle est alors enceinte et soupçonne que c'est la raison de son renvoi. Mais, en Espagne, le licenciement sans cause avérée n'entraîne pas de grosses difficultés pour les employeurs : il suffit de verser dans les quarante-huit heures l'indemnisation fixée par la loi, correspondant à quarante-cinq jours par année travaillée. A partir de ce moment et jusqu'en 2008, Ester parvient seulement à enchaîner des emplois temporaires, comme presque 30 % des travailleurs espagnols. Ensuite, elle ne retrouve plus de travail.

Aucune loi
sur le surendettement des ménages

Durant l'année 2008, le relèvement des taux d'intérêt fait passer la mensualité à… 1 130 euros. A peu près au même moment, Angel est licencié à son tour. Pour la première fois, le couple ne peut payer les traites. Il décide de ne pas faire appel à la famille. « On pensait régulariser le mois suivant et, au pire, on pouvait retirer de l'argent avec la carte de crédit pour le reverser sur le compte. Mais on n'a pas pu payer et ça a fait boule de neige. » Angel retrouve finalement du travail. Le couple entame des négociations pour régler les retards, mais reçoit une mise en demeure menaçant d'une saisie de l'appartement. La solution proposée par la banque ? Contracter un nouveau crédit pour couvrir la dette en instance. Ester et Angel doivent donc ajouter un plan d'épargne aux conditions déjà exigées lors de la signature de l'« hypothèque » (ouverture d'un compte, souscription d'une assurance-vie et d'une assurance-habitation auprès de l'entité) et accepter une augmentation du « différentiel », le pourcentage qu'ajoute la banque au taux d'intérêt de base. L'une des clauses du nouveau contrat stipule un seuil plancher des intérêts de 3,6 %. Nous sommes précisément à la fin de l'année 2008, c'est-à-dire au moment où les taux officiels commencent à passer en dessous de ce seuil…

Scandalisés par ce qu'ils considèrent comme un nouvel abus, Ester et Angel rejettent l'offre et continuent à payer comme ils le peuvent, sans s'être acquittés des retards, en attendant de trouver un moyen pour mettre un terme à la menace d'exécution hypothécaire. En effet, en Espagne, il n'existe aucune loi sur le surendettement des ménages qui permette aux particuliers de faire face à ce type de situation. En dernier recours, les parents d'Ester sont prêts à demander un crédit pour les aider. C'est aussi une manière d'éviter que ne soit saisie la caution qu'ils ont engagée.

Bien que cela lui pèse, Ester considère désormais que « plus tu te comportes comme un pirate, mieux tu réussis dans la vie. Je pars maintenant du principe que tous ceux qui m'entourent vont me tromper ». Cela vaut d'abord pour les banques. Elle calcule ce qu'elle finira par payer : 369 600 euros avec les intérêts, pour un appartement vendu 165 000. « Je souhaitais faire d'autres choses, regrette-t-elle, je voulais étudier, passer mon baccalauréat. Et la réalité, c'est qu'aujourd'hui je me retrouve avec un appartement et rien d'autre. »

A la recherche de petits travaux
pour remonter la pente

Les problèmes de Victor, divorcé avec deux enfants, proviennent au moins autant de l'augmentation des taux d'intérêt que des difficultés de son entreprise. Employé dans le service design d'une fabrique de meubles, il touche 1 000 euros mensuels de salaire fixe mais, en période d'activité normale, s'y ajoute une partie « B » de 600 à 800 euros. Il vit et travaille à Fuensalida, une ville de la province de Tolède, à 70 kilomètres de Madrid. Si lui habite à cinq minutes de son travail, nombreux sont les habitants qui travaillent dans la capitale. En 2005, il a acheté un appartement de 115 mètres carrés pour 159 000 euros. Il n'est pas passé par une agence immobilière et a demandé directement un crédit à sa banque. Il a couvert les frais de transaction avec son épargne et a pu obtenir le crédit pour le total de l'« évaluation » grâce à sa mère, qui s'est portée caution. A cette époque, les loyers dans cette zone s'élevaient à 400-500 euros, ce qui équivaut pratiquement au montant de la mensualité qu'on lui propose — 521 euros — pour une « hypothèque » de quarante ans. « Au lieu de payer pour quelque chose qui ne sera pas à toi, raconte-t-il, j'ai préféré m'engager dans l'achat d'un appartement. »

Le taux d'intérêt annuel est de 2,5 % pendant la première année. A partir de l'année suivante, on lui applique le taux d'intérêt variable qui régit le reste de son crédit, soit le taux de base interbancaire européen — l'Euribor, acronyme de European Interbank Offered Rate (5) — plus un « différentiel » de 1,25 %. En 2006, lors de la renégociation annuelle, ses mensualités passent ainsi à 648 euros, puis à 758 euros en 2007 et, finalement, à 830 euros en 2008. Dans la mesure où les intérêts ont un poids plus important au cours des premières années, les augmentations de taux provoquent ces énormes variations. En même temps, la part des revenus « B » de Victor disparaît complètement lorsque son entreprise commence à subir les effets de la crise. C'est donc avec un salaire de 1 000 euros qu'il doit couvrir l'ensemble de ses frais. En mai 2009, il demande un crédit personnel de 12 000 euros pour faire face à plusieurs dépenses, dont la communion de sa fille. « Lorsque j'ai commencé à avoir vraiment des difficultés, je me suis mis à entraîner une équipe de football junior après le travail et, les week-ends, j'essayais de faire des petits travaux, du bricolage, n'importe quoi pour essayer de remonter la pente. J'ai aussi un permis poids lourd pour faire des trajets courts mais, pour l'instant, ça n'a rien donné. Tous les jours, je sors de chez moi à 8 heures du matin et je ne reviens jamais avant 21 heures. Je ne travaille pas moins de soixante ou soixante-cinq heures par semaine, en tirant toujours le diable par la queue pour avoir un peu d'argent et payer. Mais quand je suis débiteur, je retire avec la carte de crédit et je reverse sur le compte. » Jusqu'au mois suivant, où les intérêts s'ajoutent aux mensualités existantes des crédits immobilier et personnel…

Pour la banque,
le risque est presque nul

Victor a tenté de modifier les conditions de son « hypothèque ». En vain : les réponses sont toujours négatives car son appartement a perdu de sa valeur. « Et ne songe surtout pas à cesser les paiements ! Ici, ce n'est pas comme aux Etats-Unis, où tu restitues le logement et où la dette est soldée. Ici, la banque te prend le logement et, lorsqu'il est vendu aux enchères, la différence entre la valeur du prêt et celle de la vente, tu continues à la devoir. Ensuite, ils s'en prennent à tes garants et, si ce n'est pas suffisant, à tout ce qu'ils pourront prélever sur ton compte. » De fait, seul le salaire est dans une certaine mesure protégé contre la saisie pour dettes. Comme dans tous les pays de tradition de droit romain, un débiteur répond de sa dette avec tous ses biens présents et futurs, ce à quoi s'ajoutent d'autres types de garanties comme les cautions.

Ainsi, pour la banque, le risque du prêt est pratiquement nul, une fois retirés les coûts des diverses procédures judiciaires éventuellement engagées. Pour couronner le tout, un décret-loi (n° 716/2009), publié le 2 mai 2009, permet à la banque d'exiger des garanties supplémentaires si l'immeuble a perdu plus de 20 % de la valeur de l'estimation initiale. A défaut de lois de surendettement ou d'interventions publiques d'aide aux particuliers, le crédit privé est la seule issue. Et, en dernier recours, interviennent des entreprises de crédit rapide, pratiquant des intérêts que certains n'hésitent pas à considérer comme usuraires.

Aussi longtemps que la banque n'accepte aucun changement, la seule possibilité pour Victor, outre l'aide que peut lui apporter sa famille, est de tenir jusqu'à la prochaine renégociation de l'« hypothèque » et d'espérer que les taux d'intérêt se maintiendront aux niveaux historiquement bas d'aujourd'hui… Sous l'action conjointe de la Banque centrale européenne (BCE), des opérations de sauvetage des banques et des injections de liquidités, l'Euribor s'est en effet fixé à 1,77 % en avril 2009. Compte tenu des hauts montants d'endettement et des effets directs des cycles du marché financier, les ménages espagnols ont développé une grande familiarité avec les taux d'intérêt du marché interbancaire. Au point que Victor voit bien ce que l'on pourrait faire : « Au lieu d'aider les banques, il suffirait qu'on accélère les renégociations des hypothèques aux taux actuels, ou qu'on crée une banque hypothécaire publique, comme il y en avait avant, qui puisse racheter les dettes des gens qui ont des difficultés, et qu'on applique tout de suite les taux actuels. » C'est même l'une des seules perspectives pour beaucoup de propriétaires endettés en Espagne.

Les migrants souffrent plus encore de la situation. Près de cinq cent mille familles migrantes ont des « hypothèques », et les abus qu'elles subissent — notamment des crédits aux taux croissants, des différentiels plus élevés — sont plus graves. Fin 2008, six cent trente-quatre mille huit cents étrangers sur les cinq millions deux cent mille qui résident en Espagne figuraient dans les « registres des mauvais payeurs » (6). Les associations de consommateurs ou de quartier qui assistent les personnes confrontées à des problèmes d'endettement reçoivent majoritairement des migrants. Et pour cause : ils sont plus dépourvus que les autochtones de réseaux de soutien, les taux de chômage sont supérieurs (7) et ils sont soumis à des pratiques de crédits en chaîne qui impliquent plusieurs familles au moment où l'une d'elles cesse le paiement.

« Le profil de sortie de la récession [en Espagne] est plus lent que celui de la moyenne de la zone euro, et cela s'explique par la situation du secteur du logement », déclarait le commissaire européen chargé des affaires économiques et monétaires Joaquín Almunia, prévoyant un « ajustement plus prolongé (8) ». « Ajustement » qui suppose plusieurs milliers d'exécutions hypothécaires, l'absorption par les banques de l'épargne des ménages et un accroissement de la précarité de l'emploi et du travail au noir. Quant aux familles qui ont tenu le coup, elles risquent de voir leur endettement grimper avec un relèvement (prévisible) des taux d'intérêt.

Voir en ligne : /2009/07/GUILLEN/17571

(1) « Mon ambition serait de faire de la France un pays de propriétaires. Un Français sur deux est propriétaire de son logement. 80 % des Espagnols le sont. 76 % des Anglais le sont. Douze millions de familles françaises aimeraient être propriétaires et ne le sont pas. » TF1, 2 mai 2007.

(2) Selon les données présentées dans le rapport du Conseil des consommateurs et des usagers du 10 février 2009.

(3) Lire le dossier « Quand la pierre se transformait en or... », Le Monde diplomatique, décembre 2008.

(4) Pour conserver l'anonymat des personnes interrogées, leurs noms ainsi que ceux des villes citées ont été modifiés.

(5) L'Euribor est le taux d'intérêt calculé au jour le jour par la Fédération bancaire de l'Union européenne. Il s'agit d'une moyenne pondérée du taux d'intérêt auquel les soixante-quatre banques européennes les plus importantes sont disposées à prêter de l'argent.

(6) 21 % du volume des dettes impayées est imputé à ce groupe, qui représente seulement 11,3 % de la population.

(7) 28,4 %, contre 15,23 % parmi les autochtones, selon l'enquête sur la population active de l'Institut national de statistique (INE), au premier trimestre 2009.

(8) Agence France-Presse, 12 février 2009.

Madrid, refuge latino-américain

Depuis le milieu des années 2010, de riches Latino-Américains, en particulier vénézuéliens, choisissent de s'installer dans la capitale espagnole. En parallèle, des centaines de milliers de leurs compatriotes moins privilégiés viennent occuper les emplois les plus précaires ou monter des petits commerces. Parmi eux, de potentiels futurs électeurs que la droite cherche à séduire.

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David Canales. – Manifestation d'opposants au gouvernement du président vénézuélien Nicolás Maduro, Madrid, 2023
© David Canales / SOPA Images / Sipa USA - Alamy Live News

Trottoirs immaculés, grandes avenues ouvertes et bordées d'arbres, passants chics, restaurants gastronomiques… Le quartier madrilène de Salamanca, où le revenu médian place ses habitants dans le 1 % le plus riche d'Espagne, arbore les attributs habituels des beaux quartiers d'une capitale européenne. Ce fief de la haute bourgeoisie, prudemment épargné par les bombes de Francisco Franco lors du siège de la ville entre 1936 et 1939, accueille désormais une nouvelle population étrangère tout aussi aisée.

« Il y a environ cinq mille riches Vénézuéliens à Salamanca », constate David Placer, qui se présente comme un « journaliste indépendant spécialiste de la communauté vénézuélienne ». M. Juan Carlos Gutiérrez fait partie de ces personnes fortunées. Il nous accueille chaleureusement dans son nouveau restaurant, El Impero. Les détails sont soignés, à l'image de cet avocat pénaliste aujourd'hui spécialisé dans le droit international relatif aux droits humains, dans le privé mais aussi auprès de la Cour pénale internationale (CPI). Cuisine ouverte, chefs italiens, opéra chanté par un artiste équato-guinéen, ambiance cosmopolite : l'avocat des figures de l'opposition au chavisme semble ravi de son premier investissement en Espagne.

Restaurants italiens et appartements de luxe

Trois anciens présidents mexicains de droite ont aussi choisi de s'installer à Madrid : MM. Felipe Calderón, Enrique Peña Nieto et Carlos Salinas de Gortari, lequel a récemment obtenu la nationalité. Depuis 2013, ils sont nombreux à avoir, comme eux, choisi la capitale espagnole pour nouveau havre. Ces Vénézuéliens, Mexicains, Colombiens venus investir ici, et parfois vivre et travailler, jettent cependant souvent leur dévolu sur des biens plus discrets — et plus coûteux — que des restaurants italiens. En particulier des appartements entièrement rénovés avec le plus grand luxe par des promoteurs spécialisés. Le quartier de Salamanca en regorge. « Ils font trois cents à quatre cents mètres carrés, c'est quelque chose de normal pour ce type d'appartements, pour un prix moyen de 12 000 à 14 000 euros le mètre carré », nous expliquent Mme Ofelia Núñez et M. Carlos de Almeida, respectivement directrice de l'investissement résidentiel et directeur des nouvelles constructions résidentielles de la branche espagnole de l'entreprise américaine de conseil en immobilier Coldwell Banker Richard Ellis (CBRE). Le prix moyen du mètre carré dans la capitale était évalué à 4 335 euros en mars 2024, contre 3 741 euros deux ans plus tôt.

Les changements introduits par le Parti populaire (PP, droite) en 2013 expliquent en grande partie l'intérêt soudain des Latino-Américains pour l'immobilier de luxe à Madrid. « L'une de ces dispositions est la création des Socimi [sociétés anonymes cotées d'investissement immobilier], des entreprises consacrées à la spéculation immobilière et qui ne paient presque aucun impôt sur les bénéfices, nous explique Mme Valeria Racu, porte-parole du Syndicat des locataires de Madrid. Cela permet un cycle spéculatif très rapide. » Le clan de M. Henrique Capriles Radonski, candidat à la présidentielle vénézuélienne contre Hugo Chávez en 2012 puis contre M. Nicolás Maduro en 2013, s'est très vite montré friand de ce nouveau régime fiscal, comme en témoigne le lancement des sociétés Agartha (2014) et Orinoquia Real Estate (2017), destinées respectivement au coworking et aux locations de courte durée de logements de standing.

« Madrid propose la pression fiscale la plus réduite de toutes les régions espagnoles », se félicite Mme Kuka Jiménez, directrice de la communication d'Invest In Madrid, un organisme qui dépend de la direction de l'économie de la communauté autonome. « Elle est actuellement la seule à ne pas avoir ses propres impôts locaux », s'enthousiasme-t-elle. Un choix qui lui a permis de devenir le principal point d'entrée des investissements directs étrangers, avec plus de 50 % du total de ceux réalisés dans le pays (1). « Un énorme dumping fiscal », selon M. Pablo Carmona, de la Fondation des communs.

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Olmo Calvo. – Livreurs d'origine latino-américaine, Madrid, 2019

« Toutes les semaines, nous avons deux ou trois investisseurs en provenance d'Amérique latine qui cherchent à acquérir une résidence, à 80 % à Madrid », raconte le cofondateur du cabinet Cremades & Calvo-Sotelo. M. Javier Cremades, l'un des plus prestigieux avocats du pays, nous reçoit dans ses locaux tapissés de portraits des deux fondateurs. Depuis la très chic rue Jorge Juan, en plein quartier de Salamanca, M. Cremades fournit des conseils aux fortunes étrangères désireuses de s'implanter en Espagne et aide en matière de droits humains. Notamment en soutenant l'opposition vénézuélienne en exil. « Nous avons aussi travaillé pour l'administration [du « président par intérim » autoproclamé de 2019 à fin 2022] Juan Guaidó afin de tenter de récupérer des actifs [de l'État vénézuélien au profit de cette administration parallèle] ».

L'argent n'est cependant pas le seul motif d'émigration. Les Vénézuéliens récemment arrivés à Madrid en délicatesse avec le gouvernement de M. Maduro sont nombreux. « En 2017, j'étais physiquement épuisé », confie M. Gutiérrez, désormais associé du cabinet Cremades & Calvo-Sotelo. Il fuit alors le pays et abandonne ses affaires, dans l'hôtellerie et la vente de voitures. M. Antonio Ledezma, maire de Caracas de 2008 à 2015 et l'un des opposants les plus hostiles au pouvoir, quitte également le pays en 2017. À peine arrivé, il se voit offrir la nationalité espagnole par l'ancien président du gouvernement Mariano Rajoy (PP), et la refuse. D'autres l'acceptent, comme le père de l'opposant radical Leopoldo López, M. Leopoldo López Gil, aujourd'hui député européen du PP, les parents de M. Capriles Radonski, ou M. Miguel Henrique Otero. Ce dernier a vu le journal vénézuélien dont il est directeur et propriétaire, El Nacional, un temps favorable à Chávez lorsque celui-ci cheminait vers sa première élection (1998), attaqué par le pouvoir actuel. Il dirige désormais une édition numérique du titre depuis chez lui, dans le quartier de Salamanca, dont il définit la ligne comme « opposée aux populismes de gauche ».

« C'était plus facile que d'aller aux États-Unis »

Tous les nouveaux arrivants à Madrid en provenance d'Amérique latine ne sont pourtant pas des multimillionnaires, d'anciens dirigeants de droite ou des opposants politiques. « Le nombre de Vénézuéliens a explosé dans les quartiers d'Entrevías ou de San Diego, observe Placer. Ce sont des quartiers pauvres de Madrid. » Outre l'opposition en exil, beaucoup de Vénézuéliens sont venus en Espagne dans l'espoir d'une vie meilleure.

Un détour par le marché couvert de Maravillas, dans le quartier populaire de Tetuán, permet de s'en rendre compte. Le bâtiment abrite de nombreux étals, la plupart tenus par des Latino-Américains. En plus de la farine de maïs qui permet de confectionner les arepas, des petits pains typiques de la cuisine colombienne et vénézuélienne, on y trouve des piles d'exemplaires du bimensuel gratuit El Venezolano. M. Miguel T. a installé là son commerce d'arepas depuis quatre ans, et reconnaît sans ambages : « Je ne me mêle pas trop de politique. Nous sommes ici pour des raisons économiques. » Un peu plus loin, M. Gema Serrano tient un stand de primeurs. Sa compagne est ainsi vénézuélienne et est venue à Madrid « pour des questions de sécurité plus que de politique », et parce que « c'était plus facile que d'aller aux États-Unis ».

Depuis janvier 2015, les migrants latino-américains gonflent le chiffre des arrivées d'étrangers dans la région de Madrid. Ils y représentaient alors 49 % (561 000 personnes) des immigrés. Début 2022, 58 % des étrangers (816 000) vivant dans la communauté autonome étaient nés dans un pays d'Amérique latine. Alors que les personnes originaires de Chine, du Maroc ou de Roumanie ont vu leur nombre stagner ou baisser, celui des Vénézuéliens, Colombiens, Péruviens, Dominicains et Honduriens a considérablement augmenté. En 2021, les Équatoriens privaient les Roumains de leur statut de communauté étrangère la plus importante de la région, avant d'être eux-mêmes dépassés par les Vénézuéliens en 2022 (2).

Porosité des droites des deux côtés de l'Atlantique

« La majorité est issue de la classe moyenne ou aisée, avec des diplômes universitaires. Les pauvres fuient à pied », précise M. Cremades. Un profil sociologique que confirme le directeur d'El Nacional, M. Otero : « Ceux qui arrivent ici sont les plus riches, car il faut acheter un billet d'avion. Pour aller en Colombie, il suffit de traverser un pont. » Les précaires sud-américains constituent le gros des troupes de livreurs à vélo qui quadrillent la ville pour le compte de Deliveroo, Uber Eats ou Glovo. M. Pedro H., l'un de ces travailleurs des plates-formes, confirme le phénomène : sur les huit livreurs avec lesquels il attend les commandes, place de la Glorieta de Cuatro Caminos, dans le quartier de Tetuán, six sont vénézuéliens et deux colombiens. La plupart louent le droit d'utiliser l'application à un autoentrepreneur déclaré, faute de bénéficier d'un permis de travail. Le tout pour dix heures de disponibilité par jour et un revenu oscillant entre 600 et 800 euros mensuels.

La langue et la culture ont beau rester un facteur facilitant a priori l'intégration, les plus pauvres ne sont pas accueillis à bras ouverts. Cependant, contrairement aux autres nationalités, les Vénézuéliens obtiennent en général le permis de résidence. Et ce depuis 2018 et une décision de la commission interministérielle de l'asile et des réfugiés — sous le gouvernement de M. Rajoy — qui accorde aux Vénézuéliens la possibilité de bénéficier d'un droit de résidence temporaire pour des motifs humanitaires, et non en vertu du droit d'asile. En tout, selon les données du ministère de l'intérieur, 113 487 décisions favorables ont été rendues entre 2019 et 2022. Selon Mme Elena Muñoz, responsable juridique au sein de la Commission espagnole d'aide aux réfugiés, une organisation non gouvernementale (ONG) qui œuvre en faveur des demandeurs d'asile, « 98 % de ces autorisations [au titre du motif humanitaire] ont été données à des Vénézuéliens ». Les Latino-Américains peuvent par ailleurs demander la nationalité espagnole après deux ans de résidence légale dans le pays. Ils jouissent de facilités en matière de visas de tourisme.

Pour les plus aisés et les plus diplômés, la situation est différente. La qualité de vie d'une capitale européenne, la présence de nombreuses universités privées, des prix de l'immobilier de luxe encore relativement attractifs comparés à Miami ou Paris, la langue et la culture communes, ainsi que la solidarité de classe qui fonctionne grâce aux relais bien placés auprès des gouvernements, en particulier de droite, ont fait de Madrid une destination à la mode.

« Il y a toujours eu une relation très intense entre la droite espagnole et la droite vénézuélienne », confirme Juan Carlos Monedero, professeur de science politique à l'université Complutense de Madrid, spécialiste de l'Amérique latine et par ailleurs cofondateur du parti de gauche radicale Podemos. Bien que ces liens aient une très forte dimension personnelle et entrepreneuriale, selon lui, ils sont aussi nourris par une proximité politique.

Réélue en mai 2023 avec la majorité absolue des sièges à la tête de la communauté autonome de Madrid et désormais figure majeure du PP, l'ultralibérale Isabel Díaz Ayuso a d'ailleurs fait de l'antichavisme un leitmotiv de son discours. Son slogan « Communisme ou liberté » est massivement utilisé par son camp depuis les élections locales de 2021. Une branche de la direction du PP de Madrid consacrée aux « nouveaux Madrilènes », placée sous le contrôle de Mme Ayuso, a été créée et confiée à un Vénézuélien, M. Gustavo Eustache. Si ce dernier, que nous rencontrons au siège de la formation, rue Génova, assure « avoir travaillé avec énormément de communautés », il admet cibler surtout les Latino-Américains, qui représentent « le gros de ceux qui ont le droit de voter ». M. Eustache, qui arbore fièrement son bracelet « Communisme ou liberté », connaît par cœur les chiffres et la composition des communautés d'étrangers, et laboure sans relâche le terrain pour sa candidate. Quitte à investir jusqu'aux autels des églises évangéliques assidûment fréquentées par la frange la plus conservatrice de cet électorat (3).

M. Eustache serait-il devenu essentiel pour le PP ? Au niveau national, la question ne se pose pas vraiment : le nombre de Latino-Américains jouissant de la double nationalité, disposant donc du droit de vote, s'avère trop faible. Les données de l'Institut national des statistiques espagnol (INE) permettent d'identifier 2,2 millions d'étrangers disposant du droit de vote (6,5 % du corps électoral), dont 1,5 million de Latino-Américains (4,3 % du corps électoral) (4). À Madrid, la situation est différente : d'une part, la concentration de personnes nées à l'étranger est beaucoup plus importante ; d'autre part, les titulaires d'une double nationalité ne sont pas forcément les seuls à voter. En effet, lorsqu'il existe une convention permettant aux Espagnols de voter dans un pays étranger, l'Espagne applique la réciprocité pour les élections municipales.

« C'est la nouvelle réalité. Les personnes nées à l'étranger représentent 21 % de la population de la communauté autonome de Madrid, près de 1,5 million de personnes — 61 % d'origine latino-américaine, 21 % d'origine européenne —, dont 1 million bénéficiant du droit de vote [aux municipales]  : 500 000 du fait d'accords bilatéraux, et 500 000 à la suite de l'obtention de la nationalité », détaille M. Eustache. Un chiffre certes non négligeable, mais cela ne signifie pas que tous votent, ni que tous votent à droite… Comparé au poids électoral des Latino-Américains dans le comté de Miami-Dade — 915 000 personnes, soit 58 % des inscrits, dont un tiers sont cubains —, celui des Latino-Américains de Madrid est donc à relativiser (5).

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Olmo Calvo. – Immeuble de luxe habité majoritairement par de riches Latino-Américains, quartier de Salamanca, Madrid, 2021

La droite construit ce récit antichaviste et pro-immigrés latino-américains à destination des Espagnols : il permet de mobiliser l'électorat conservateur et bourgeois grâce à l'indémodable peur des communistes prêts à prendre possession des avenues de la capitale. La diabolisation de la gauche, souhaitant transformer l'Espagne en un « chaos digne du Venezuela », constitue celle-ci en repoussoir. Pour les conservateurs, cette dramatisation vise aussi à contenir le concurrent d'extrême droite, le parti Vox, en jouant la carte du vote utile (6). « Dans la construction de la figure du méchant universel, le Venezuela a remplacé Cuba et l'URSS, analyse ainsi Monedero. Cela s'ajoute au fait qu'une partie d'entre nous, en Espagne, notamment chez Podemos, avons eu des relations avec les gouvernements progressistes en Amérique latine. Moi, j'ai travaillé avec Chávez, par exemple. »

La persistance de cette thématique dans le discours du PP et de Vox peut aussi être vue comme un marqueur idéologique au sein de la droite. Il lui est d'autant plus utile qu'il permet d'opposer un échec à son propre échec : celui du capitalisme néolibéral et la crise de 2008, qui a violemment éprouvé l'Espagne. La droite vénézuélienne et la droite espagnole cherchent en effet à construire la légitimité de leur discours suivant une posture de défense inconditionnelle de la démocratie. Alors que Mme Ayuso traite l'ancien dirigeant de Podemos et l'actuel président du gouvernement Pedro Sánchez de dictateur, M. Ledezma affirme de son côté que Podemos « est une franchise du chavisme ». Le parti d'extrême droite Vox n'hésite pas à relativiser les crimes du franquisme ? « Ils défendent la démocratie », nous explique-t-il. Il ira même jusqu'à signer, en octobre 2020, la « lettre de Madrid », un document élaboré à l'initiative d'une fondation présidée par M. Santiago Abascal, le dirigeant de Vox. Le Forum de São Paulo, une structure qui rassemble la gauche latino-américaine, y est qualifié de « groupe criminel » et les gouvernements de gauche de la région de « totalitaires » (7). Parmi les autres signataires, Mme Marion Maréchal, la nièce de Mme Marine Le Pen, M. Eduardo Bolsonaro (fils de l'ancien président d'extrême droite du Brésil), Mme Giorgia Meloni, la dirigeante de Fratelli d'Italia devenue depuis présidente du Conseil en Italie…

La porosité entre les droites des deux côtés de l'Atlantique est accentuée par le fait que la plupart des membres de la communauté vénézuélienne, moins politisés, peu ou pas fortunés, ne sont pas des admirateurs du gouvernement de M. Maduro. Ce qui les rend souvent sensibles aux discours critiques concernant le rôle de l'État ou les méfaits du « socialisme ». « Il est logique de penser qu'ils ne vont pas s'affilier à des partis similaires à ceux qu'ils ont fuis », note ainsi M. López Gil.

« Le vote des Latinos qui fuient l'Amérique latine est un vote conservateur : la famille, la loi, l'ordre, la libre entreprise », veut croire de son côté M. Otero. Monedero confirme : « À court terme, il est pratiquement impossible de convaincre ces personnes de soutenir la gauche, parce que leur architecture neuronale leur dit que la gauche est mauvaise. » Un constat que semble corroborer une étude menée en 2021 par Laura Morales et Carles Pamies, auprès des Vénézuéliens résidant en Espagne, dans laquelle les deux chercheurs montrent que ces derniers « sont beaucoup plus susceptibles de voter pour des partis de droite que le reste des Latino-Américains » (8).

Un processus de gentrification qui s'accélère

Mais les Vénézuéliens émigrés sont-ils si à droite que cela ? « Ils sont en réalité plus antichavistes que de droite », estime le journaliste Placer. Difficile dans ces conditions de former un bloc idéologiquement cohérent. Plusieurs interlocuteurs pointent d'ailleurs l'absence de réelle organisation de la communauté, avec des groupes poursuivant chacun leur propre feuille de route. « Ce n'est pas une communauté si forte, chacun s'occupe un peu de ses affaires », explique par exemple M. Miguel T., le commerçant du marché de Maravillas. Placer pointe lui aussi l'absence de structuration dans et entre les différents groupes de Vénézuéliens : « Je ne crois pas que leur but soit d'influencer leur pays d'origine depuis Madrid. Ils n'ont pas de projet politique. Le but est davantage de peser ici, entre eux, pour leurs affaires », tranche-t-il. Leur penchant très à droite est aussi un handicap, selon lui : « Aux États-Unis, les Cubains sont plus intelligents, ils maintiennent des contacts avec les deux bords. Ici, ils ont oublié le PSOE [Parti socialiste ouvrier espagnol], qui est au pouvoir. »

En tout état de cause, l'arrivée de Latino-Américains fortunés a déjà eu une incidence : « Cela génère un processus de gentrification », explique le sociologue Andrés Walliser. Avec un changement important dans la configuration du régime de propriété dans les zones concernées. « Dans ces quartiers, aujourd'hui, le marché est saturé ; il ne reste que quelques immeubles appartenant à une seule famille », confirment Mme Núñez et M. de Almeida, de CBRE Espagne. Ainsi, les acheteurs se tournent petit à petit vers d'autres quartiers. « Les fonds d'investissement et les agences spécialisées expulsent les locataires [en renchérissant le prix des loyers], qui se tournent alors vers d'autres quartiers, dont ils expulsent à leur tour les habitants », résume Mme Racu.

À défaut d'une capitale des oppositions de droite aux gouvernements de gauche, les millionnaires latino-américains du continent auront au moins activement participé à l'émergence… d'une Miami immobilière fondée sur le dumping fiscal.

Voir en ligne : /2024/05/ESTRUCH/66822

(1) « Inversión exterior » (PDF), Subdirección general de análisis económico, communauté autonome de Madrid, deuxième trimestre 2022.

(4) Fernando Peinado, « ¿A quién votan los hispanoamericanos ? », El País, 26 mars 2023.

(5) Luis Noe-Bustamante, « Latinos make up record 17 % of Florida registered voters in 2020 », Pew Research Center, Washington, DC, 19 octobre 2020.

(6) Lire Maëlle Mariette, « Impossible recentrage du Parti populaire espagnol », Le Monde diplomatique, juillet 2023.

(8) Laura Morales et Carles Pàmies, « El voto de los venezolanos (y otros latinoamericanos) en Madrid : mitos y realidades », 26 avril 2021.

Why did Meta change its moderation system before Brazil’s elections?

9 October 2026 at 15:58
CEO of Meta Platforms Mark Zuckerberg looks on as U.S. President Donald Trump holds a press briefing with AI executives following a meeting on artificial intelligence, outside the West Wing of the White House on September 29, 2026 in Washington, DC. Photo by Finn Gomez/Getty Images

This story originally appeared in Panamerican Dispatch on Oct. 08, 2026, and is shared here with permission.

No doubt you’ve seen it yourself, or read about it: Meta, the tech giant behind Facebook, Instagram and WhatsApp, manipulating engagement on certain accounts or banning pages and posts outright to limit the reach of specific political groups.

Here’s something that happened to me. I recently set up a second Instagram account. I never interacted with, followed or liked any far right content. I only followed progressive accounts: Brasil 247’s page, the Landless Rural Workers’ Movement, Lula and a few others. So what showed up first in my feed? A reel from Lucas Pavanato. Yes, the same far right extremist who won more than 3 million votes for federal deputy on the strength of his viral social media clips. Let’s be honest about how he got those millions of views. It wasn’t charisma, and it certainly wasn’t political substance.

Jeferson Miola, a columnist and political analyst at Brasil 247, shared an account of his own: “Instagram took down the page of SAJU, the legal aid service run by the law school at the Federal University of Rio Grande do Sul,” he said. “SAJU was founded in 1950, and it provides free legal help to low income people. Instagram removed the page after it posted support for Lula’s reelection. That’s a university institution being shut down for political and ideological reasons. It’s a clear restriction of freedom of expression.”

When media personality Fábio Porchat, who has 7.5 million followers on Instagram alone, posted a video video calling out abuses at senatorial candidate Michelle Bolsonaro’s prosperity gospel church, Lagoinha, Instagram pulled it offline with no explanation. It only went back online after a wave of public pressure.

I could list case after case all day. But one account stood out to me in particular: someone who actually works at Meta Brazil. I’m protecting her identity, as journalism allows, so I’ll call her Lira. Here’s what she told me:

“At Meta, there’s a whole team of human moderators who review content. They decide what gets approved and what gets flagged, whether it’s political violence, sexual content, or anything else that crosses their line. These are people with judgment and critical thinking, making real decisions, even while working within the platform’s guidelines. Right in the middle of Brazil’s election season, a large number of them were laid off and replaced almost immediately by AI systems. That means decisions are now coming from a single automated command, possibly issued from the US, designed to boost certain content while burying the rest.”

It’s no secret that Meta has been cutting jobs worldwide. What’s not public is which jobs these were, what those employees actually did, or why the company chose this specific moment in Brazil’s political calendar to make the switch.

There’s a bigger issue here too. AI doesn’t just follow orders, it scales them, instantly and at massive reach, whether the intent behind them is good or bad. All it takes is one command. Maybe from one billionaire.

Zuckerberg’s Unapologetic Support for Trump

Lira’s story connects a lot of dots. Pavanato showing up in my feed, Porchat’s video disappearing, a university page getting banned: all of it could trace back to a single AI instruction, one that executes instantly with no human review at all.

In 2025, Meta’s CEO doubled down on his alignment with the Trump administration, the same administration that openly admits to meddling in Brazil’s politics. “The government can either be actively against you, adding friction and getting in your way, or it can actively help you break down barriers,” Zuckerberg said. Asked about backing Trump specifically, he called it “the right thing to do.”

This partnership isn’t subtle. The support runs both ways, and there’s a real appetite here to control entire countries, Brazil especially. Brazil’s Supreme Federal Court and federal government still try to regulate social media and hold Big Tech accountable to the Constitution, as we saw recently with Discord. For Meta, getting Flávio Bolsonaro into the presidency would mean restoring the lawless digital free for all his father presided over. That’s not just a preference. It’s a profitable mission for Meta, and one that’s more alive than ever. After all, how do you think those viral, extremist friendly clips that get far right candidates elected actually come about, if not with some help from Big Tech?

Laís Gouveia has been a reporter at Brasil 247 since 2018. Before that, she was educational policy director at the National Student Union (União Nacional dos Estudantes/UNE) and an editor at Portal Vermelho.

This article originally ran at Brasil 247, was translated, with consent, by Panamerican Dispatch, and can be read in its original Portuguese here.

Fighting big money in politics: California’s Community News Act

7 October 2026 at 20:42
California Gov. Gavin Newsom signs the Community NEWS Act on Sept. 30, 2026. Photo via Office of Gov. Gavin Newsom

This article originally appeared on Dean Baker’s Patreon. It is reprinted here with permission.

Virtually everyone who is not a billionaire, or owned by one, agrees that we have to limit the ability of the rich to buy elections. While the Republican Party has taken “policy for sale” politics to a new level, there are plenty of Democrats who have been happy to support obviously awful policy in exchange for contributions from the AI industry, the pharmaceutical industry, the crypto industry, and Wall Street more generally. It costs a lot of money to run a competitive campaign and it’s hard to raise that from small contributions, so there will always be a temptation to bend policy positions to get some serious money.

While most people favor limits on campaign contributions, the current Supreme Court has made this very difficult. They have ruled that campaign contributions are speech and therefore any effort to limit campaign contributions is an unconstitutional restriction on speech.

There are some promising alternative paths that focus on making small donors matter. Seattle has a system of “democracy vouchers” that give every voter in local elections a modest sum that they can contribute to a candidate(s) of their choice. To qualify to get the vouchers, candidates must agree to limits on spending and large contributions.

Super-matches are a comparable system. Under this system, small dollar contributions can be matched up to 8 to 1, which means that even a $50 contribution can make a difference to a campaign. New York City, along with several other cities, have gone this route.

While these paths for amplifying the voice of ordinary people are promising, it will take much more to match the power of the billionaires. It is important to realize they exercise their political power in ways other than campaign contributions, primarily through their ownership of the media.

The importance of billionaire ownership goes far beyond the constant stream of lies and right-wing propaganda from Fox News. Last year, the very Trumpy Ellison family took control of CBS and immediately began to shift its news to the right. They are now taking control of CNN through the merger of Paramount and Warner Brothers. They also got control over TikTok, after Trump wrestled it away from a Chinese company for them.

Trumper Mark Zuckerberg owns Facebook and Instagram and is not shy about banning political material he doesn’t like. And Elon Musk bought Twitter, explicitly to advance his right-wing agenda. The rest of the media landscape doesn’t look much better. The rich and very rich own the countries’ newspapers and broadcast outlets, and most of these people lean right, even if they have not yet joined the Trump Reich.  

And let’s just be clear. The idea that the campaign ads bought by the rich can influence votes, but not the material that people see between the ads, is beyond absurd. Even if we banned all political contributions from rich people and corporations, the rich could still control elections by showing us nothing but their propaganda on television, in newspapers, and on social media.

This is why the Community News Act that Governor Gavin Newsom just signed is so important. The measure provides $20,000 each for up to five journalists per news outlet covering local news. This subsidy can keep newspapers and news sites across the state in business and help to support new ones that might start up. It is similar to other programs that have been started in Illinois, New York, and New Mexico.

This might seem like small change in a world with multi-billion dollar media empires, but it is not realistic to imagine matching the super-rich dollar for dollar; the goal is to sustain reality-based reporting that people can rely upon. (Repealing Section 230 protection for the mega-platforms like Facebook and X would be a big step towards leveling the playing field.) And support for local news reporting is likely to also lead to better national and international reporting, both by training more reporters and also increasing the comfort level with public funding, perhaps opening the door for a national system.

To be clear, there are no political conditions attached to this funding. Conservative news outlets are as eligible for this subsidy as more liberal ones. The point is to support local journalism, not to favor a particular political perspective.

To my view, this system is not ideal. I prefer support coming through an individual refundable tax credit to support local news. This would allow people to have a more direct attachment to the news outlets being supported with public money. Ideally, this would give them a sense of ownership that many feel towards other community organizations.

But whether or not this is the best approach, there is no doubt that the California bill, along with the ones already passed in other states, are big steps forward. It will help to reverse the collapse of local news reporting, which is giving corruption free rein in many areas. We need to build on the positive and make it better, rather than reject a plan because it may not be ideal. Progressive opponents of California’s wealth tax initiative may want to give that point some thought.

Ex-agent says CIA is planting pro-Bolsonaro stories to influence election

7 October 2026 at 18:02
A man wearing a mask depicting US President Donald Trump attends a rally of Brazilian right-wing presidential candidate Flavio Bolsonaro in Goiania, Brazil, on September 27, 2026. Photo by Sergio Lima / AFP via Getty Images

This story originally appeared in Panamerican Dispatch on Oct. 07, 2026, and is shared here with permission.

The CIA is allegedly working behind the scenes in Brazil’s election, planting stories to favor Flávio Bolsonaro and build a positive narrative about the senator.

The claims come from John Kiriakou, a former CIA agent who has become something of a celebrity in recent years. Earlier this week, he took to social media to flag what he called “credible” evidence of the spy agency’s involvement in Brazil’s election.

On Tuesday, Kiriakou gave more details on his podcast.

“I heard a rumor from a former CIA colleague of mine this past weekend that the agency is actively working behind the scenes to support Bolsonaro,” he said.

“And the way they’re doing it is by planting pro-Bolsonaro stories in both the Brazilian press and the international press,” he claimed.

He offered no evidence and was careful to say he doesn’t know whether this account is true. But he argued that it fits the agency’s pattern of behavior over the years.

“There’s a long history of CIA involvement in elections abroad, controlling the media narrative,” he said.

He noted that much of the Brazilian press has swung behind Bolsonaro.

“This is despite the fact that Jair Bolsonaro’s presidency was one mistake after another,” he said.

The former agent pointed to the former president’s 27 year prison sentence, calling his conduct “incredibly corrupt.”

Kiriakou said the runoff projections don’t favor Luiz Inácio Lula da Silva and suggested the right has already secured one of its biggest wins in Brazilian history.

“Lula is likely to lose the election, and I think the younger Bolsonaro will end up pardoning his father,” he predicted.

He also noted that Donald Trump has already endorsed Flávio Bolsonaro’s candidacy, acknowledging that doing so could be a “violation of international rules.”

Earlier in the week, Kiriakou wrote on social media that he met with Lula three years ago. On Tuesday, he explained that a Lula aide had reached out so the two could discuss government transparency.

According to the former agent, one topic in that conversation was police violence under Jair Bolsonaro’s government. He said he suggested that Lula confront that issue directly, and that doing so had led police to turn against Lula.

Who Is This Former Agent?

In 2013, Kiriakou pleaded guilty to revealing the identity of an undercover agent, the first case of its kind in 27 years. He had worked for the CIA from 1990 to 2004 and was sentenced to 30 months in federal prison as part of a plea deal.

He admitted to disclosing to a reporter the identity of an undercover officer who had taken part in harsh interrogations of alleged Al Qaeda members held at secret CIA detention sites.

Kiriakou first drew national attention in 2007, during the George W. Bush administration, when he told ABC News in an interview that waterboarding, a technique that simulates drowning, had been used on a Guantánamo detainee named Abu Zubaydah.

Then CIA Director David Petraeus issued a statement praising the plea deal with Kiriakou, even though four other charges against him were dropped. The case “represents an important victory for our agency, for our intelligence community and for our country,” Petraeus said.

It was the first time in 27 years that someone had been found guilty of revealing the identity of an undercover agent.

This article first ran in ICL Notícias, was translated by Panamerican Dispatch, and can be read in its original Portuguese here.

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