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La passion d'un peuple

15 September 2026 at 18:03

Genre majeur en Iran, la poésie transcende les classes sociales et les niveaux d'instruction. Au fil de cette livraison de « Manière de voir », le lecteur pourra découvrir des auteurs classiques, renommés, reconnus, anciens ou contemporains, et prendre la mesure de ce qui constitue le ciment emblématique d'une nation.

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« La gloire de l'Iran a toujours été sa culture », a écrit Richard Nelson Frye (1920-2014) (1). Nul doute que l'éminent philologue américain aurait acquiescé à une variante de cette affirmation : la gloire de l'Iran sera toujours sa poésie. Rares sont, en effet, les pays où la vénération pour cet art est aussi répandue. Il ne s'agit pas ici seulement de goûts littéraires plus ou moins élitistes ou de versifications par amour des joutes orales comme cela est fréquent dans le monde arabe voisin. De Téhéran à Tabriz, dans les grands centres urbains comme dans les villages les plus éloignés, c'est une manière d'être et de vivre. L'ADN d'un peuple fier de son héritage culturel.

Nicolas Bouvier le raconte bien dans son célèbre livre L'Usage du monde (dernière édition : La Découverte, Paris, 2014). En 1953, après la Yougoslavie et la Turquie, il traverse l'Iran en compagnie de son ami, le peintre Thierry Vernet, dont les dessins illustrent l'ouvrage. En chemin, ils demandent à un calligraphe d'inscrire un quatrain du grand poète Hafez sur la portière gauche de leur Fiat Topolino. Des vers que tout voyageur se devrait de connaître : « Même si l'abri de ta nuit est peu sûr / Et ton but encore lointain / Sache qu'il n'existe pas de chemin sans terme. Ne sois pas triste. » L'inscription s'avérera un précieux viatique, comme le raconte l'écrivain voyageur : « Retrouvé, aux étapes, ces meutes de curieux serrés autour de la voiture, et le flic qui déchiffre laborieusement sur notre portière cette inscription qui pourrait être subversive. Dès le second vers, le public enchaîne en chœur, l'exercice se transforme en récitation murmurante, les visages grêlés s'éclairent et les verres de thé qu'il était, tout à l'heure, impossible d'obtenir surgissent comme par enchantement. » Et d'ajouter ceci : « Pendant des mois cette inscription nous servit de sésame et de sauvegarde dans des coins du pays où l'on n'a guère sujet d'aimer l'étranger. »

Quels que soient le milieu social, l'appartenance ethnique et les idées politiques, le she'r e farsi, la poésie iranienne, l'une des plus anciennes du monde, irrigue la vie quotidienne par sa puissance évocatrice. Si le Coran est plutôt sévère avec les poètes, le régime n'a jamais cherché à interdire la poésie, y compris celle de la période antéislamique, et il se dit même que l'ancien Guide Ali Khamenei en était un grand amateur. Aujourd'hui, des applications permettent de recevoir chaque jour sur son téléphone des poèmes que l'on commentera à son gré sur les forums et les réseaux sociaux. Le célèbre Divan de Hafez, que toute famille se doit de posséder, permet, via la pratique du fal-e Hafez, de prendre une décision ou de trouver une réponse à ses questions les plus matérielles ou les plus intimes en ouvrant le recueil au hasard pour s'en inspirer. On peut aussi se rendre à Chiraz pour consulter un falgir, à la fois conteur et oracle, capable de réciter par cœur toute l'œuvre du poète, pour savoir ce que l'avenir réserve grâce à son interprétation de tel ou tel vers choisi au hasard.

Les poèmes pour forger des slogans

Ce rapport « quasi hystérique » à la poésie, selon l'essayiste Daryush Shayegan (2), est aussi un fait politique (3). Depuis des siècles, et plus encore depuis l'avènement de la République islamique, les poèmes sont une matière pour forger des slogans, imaginer des graffitis ou concevoir des métaphores engagées. Le Livre des rois de Ferdowsi (934-1020), les quatrains d'Omar Khayyam (1048-1131), les envolées mystiques de Jalal Ad-Din Rumi (1207-1273) et l'humanisme de Sadi (1213-1292), sans oublier les œuvres de poètes contemporains — dont un certain nombre sont passés par la case prison —, sont autant de matériaux dont la contestation s'empare — en les renouvelant ou en les adaptant au besoin — afin de défier l'ordre et de contourner la censure. Les mots « nuit », « feu », « lumière », « hiver » et même « floraison » ont leurs significations politiques, et chaque vers peut présenter plusieurs sens. « Souviens-toi de la bougie éteinte, souviens-toi », écrivit le grand linguiste Ali Akbar Dehkhoda (1879-1959) en hommage à un ami journaliste exécuté en 1908, quand la monarchie réprimait les partisans d'une modernisation politique du pays (4). La référence à la bougie demeure une constante dans les marches contestatrices ou durant les obsèques des victimes tombées sous les balles de la répression. Nul ne sait quel sort attend l'Iran mais une chose est certaine, la poésie y règnera toujours.

(1). Richard Nelson Frye, Greater Iran : A 20th-Century Odyssey, Mazda Publisher, Costa Mesa (Californie, États-Unis), 2005. (2). Daryush Shayegan, L'Âme poétique persane, Albin Michel, Paris, 2017. (3). Cf. Nasim Vahabi, « Iran. La poésie, bande originale des révoltes populaires », Orient XXI, 28 décembre 2023. (4). Cité par Nasim Vahabi, ibid.

Voir en ligne : /mav/209/BELKAID/69917

Présentation des artistes

15 September 2026 at 16:55

Pooya Aryanpour. À travers de gigantesques sculptures ornées de fragments de miroirs, cet artiste et professeur d'art, né en 1971 à Téhéran, explore notre rapport à l'espace et à notre image. Il utilise l'aïneh kari, la composition de mosaïques de morceaux de verre réfléchissants colorés et finement ciselés. Cette technique ancienne se retrouve notamment dans les lieux saints, où le morcellement des représentations prend un sens spirituel.

Hoda Kashiha. Née en 1986 à Téhéran, elle étudie la peinture à l'université de Téhéran avant de poursuivre sa formation à Boston et revenir dans son pays. À travers une peinture colorée, mêlant humour noir, références mythologiques et images contemporaines, elle aborde des questions sociales : manifestations, violence, identité, féminité et genre. En 2022, elle présente sa première exposition monographique institutionnelle à Passerelle Centre d'art contemporain (Brest), ainsi qu'une première exposition personnelle dans une galerie en Europe à la Galerie Nathalie Obadia (Paris).

Newsha Tavakolian. Originaire de Téhéran, où elle vit toujours, cette photographe née en 1981 commence à travailler à 16 ans pour le magazine Zan. En 1999, elle couvre la révolte étudiante de Téhéran, puis débute en 2002 une carrière internationale de photojournaliste. Son travail, entre photographie documentaire et approche artistique, porte notamment sur les femmes et les transformations sociales et politiques du Proche-Orient. Elle a reçu plusieurs distinctions, dont le prix Carmignac de photojournalisme pour un travail réalisé en 2013 sur le sentiment de claustrophobie qui frappe la jeune génération, et le prix de la Fondation Prince-Claus en 2015.

Jean Gaumy « Prendre des photos, c'est comme pêcher ou écrire. C'est faire émerger de l'inconnu ce qui résiste et refuse de se révéler. » Né en 1948 à Pontaillac, « peintre officiel de la marine », membre de l'Académie des beaux-arts et de l'agence Magnum, ce photographe défend une approche à la fois documentaire et profondément humaine. Il a réalisé plusieurs films et mené des projets photographiques au long cours, notamment sur le milieu de la pêche, l'Arctique ou l'Iran des années 1980 et 1990.

Christian Bromberger. Né en 1946, cet ethnologue fut directeur de l'Institut français de recherche en Iran. Il a mené de nombreux travaux dans le Guilan, au bord de la mer Caspienne. Un fonds de documents collectés sur place rassemble des enregistrements sonores, des photographies, des affiches culturelles liés à l'islam chiite et à la révolution iranienne. Il est accessible sur la plate-forme MédiHAL et stocké à la bibliothèque La Contemporaine à Nanterre, après un don de la Maison méditerranéenne des sciences humaines et sociales.

Hanna Holborn Gray Special Collections Research Center. Situé dans l'université de Chicago, ce centre conserve un fonds d'affiches produites principalement en Iran et en Afghanistan.

Voir en ligne : /mav/209/A/69962
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