Le sommet qui a réuni les présidents américain et chinois lors de la visite de M. Xi Jinping aux États-Unis, du 23 au 25 septembre, invite à mesurer un renversement géopolitique – et à s'interroger sur un autre.
Au milieu des années 1980, la question de Taïwan ne figure pas au rang des priorités géopolitiques de la planète. Depuis 1979, Washington a établi des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (RPC). La priorité est alors d'affaiblir l'Union soviétique en jouant des tensions qui l'opposent à la Chine. Dans le grand jeu planétaire, Taïwan ne représente qu'« un problème insignifiant », selon un document du Congrès américain daté de février 1982.
Le « problème insignifiant » d'hier se trouve désormais tout en haut de la liste des questions brûlantes qui opposent Washington et Pékin. Le statut de l'île offre depuis longtemps à Washington une marge de manœuvre : si le traité de San Francisco établit que le Japon « renonce » à Taïwan, il ne précise pas à qui elle doit revenir. Après l'effondrement du bloc soviétique, alors que la Chine apparaît comme un rival possible des États-Unis, cette ambiguïté prend une nouvelle valeur stratégique.
M. Xi aurait sans doute aimé acter un nouveau renversement, à l'occasion de sa visite officielle, en obtenant des États-Unis qu'ils « adhèrent à la position correcte consistant à s'opposer à “l'indépendance de Taïwan” » — ce qui aurait, de nouveau, renvoyé l'île au rang de question géopolitique « insignifiante ». Que M. Trump se soit gardé de répondre publiquement, à M. Xi comme aux journalistes, pourrait signifier qu'il compte toujours sur l'île comme atout de négociation.
Dans le district de Neihu, en périphérie de Taipei, l'American Institute in Taiwan (AIT) se fait relativement discret. Pas de drapeau, ni de marines en armes, ni de voitures avec plaques diplomatiques ; seul un sceau représentant l'aigle des États-Unis à la porte d'entrée rappelle à qui le bâtiment appartient. Inauguré en 2018, l'institut s'est éloigné du quartier de Xinyi où se retrouvent généralement les structures diplomatiques du monde entier, des « représentations » d'États — et non des ambassades — car la plupart des nations ne reconnaissent pas Taïwan comme pays.
D'une valeur de 255 millions de dollars (190 millions d'euros), l'« ambassade de facto », comme on l'appelle, possède néanmoins des dimensions colossales. Si l'on y ajoute les bureaux à Kaohsiung, deuxième ville de l'île, la présence américaine rassemble près de 500 employés (contre 1 300 à Pékin). Officiellement, l'AIT se définit comme une organisation à but non lucratif financée par le gouvernement des États-Unis. Officieusement, il constitue l'un de leurs bâtiments diplomatiques les plus chers d'Asie.
Selon M. Luke Martin, responsable des affaires culturelles, l'AIT est structuré « comme n'importe quelle ambassade : il y a un responsable des affaires politiques, économiques, culturelles, un bureau des relations presse, des départements chargés du commerce, de l'agriculture, de la défense (1) ». M. William A. Stanton, directeur entre 2009 et 2012, ne s'en cache pas : « L'AIT a toujours été, dans les faits, une ambassade. Globalement, notre mandat est d'améliorer les relations entre Taïwan et les États-Unis. (…) La plus grande différence réside dans les noms que l'on emploie. La “chancellerie politique” est appelée “affaires générales”. J'étais officiellement “directeur”, mais les Taïwanais m'appelaient “Monsieur l'ambassadeur”. » Il n'est pas nommé par la Maison Blanche ni confirmé par le Sénat à l'instar des autres ambassadeurs, mais il assume les mêmes fonctions. « Au lieu de recevoir ma lettre de la part du président, je l'ai reçue de la part d'Hillary Clinton [alors secrétaire d'État] », souligne l'ancien diplomate. Il vit toujours à Taïwan et il enseigne comme professeur invité à la prestigieuse université Chengchi, à Taipei (2).
Après sa reconnaissance de la République populaire de Chine, en 1979, Washington a déménagé son ambassade à Pékin et pris une série de mesures évitant toute présence officielle à Taïwan. Avant 2002, explique encore M. Stanton, les employés américains devaient démissionner de leurs fonctions de diplomate avant d'accepter un poste à Taipei. Tout comme les militaires. Cela n'est plus le cas.
Les relations taïwano-américaines prennent une tournure de plus en plus officielle, notamment depuis la présidence de M. Donald Trump. Cette évolution a alimenté les tensions déjà existantes entre les deux rives du détroit de Formose depuis l'élection, en 2016, de la présidente Tsai Ing-wen. Le 10 janvier 2021, juste avant l'investiture de M. Joseph Biden, le secrétaire d'État Michael Pompeo a même annoncé que « les règles instaurées dans le but d'apaiser Pékin devraient être caduques ». Il a levé toutes les restrictions concernant les contacts entre officiels américains et taïwanais.
Aujourd'hui, démocrates comme républicains soutiennent une politique « dure » envers Pékin. M. Biden a d'ailleurs invité la représentante de Taïwan aux États-Unis, Mme Hsiao Bi-khim, à sa cérémonie d'investiture. Des visites de personnalités américaines, à un niveau de responsabilité jamais atteint depuis 1979, ont eu lieu : que ce soit celle du ministre de la santé Alex Azar, en mars 2020 (sous l'administration Trump), ou celle de l'ambassadeur américain aux îles Palaos, où Washington envisage de créer une nouvelle base militaire, le 1er avril 2021.
Le porc dopé à la ractopamine désormais autorisé
Pour Mme Hsiao, « la défense et la sécurité constituent l'objectif premier [pour Taïwan]. Viennent ensuite le champ des relations économiques et, en troisième position, notre participation internationale et nos autres partenariats politiques », ainsi qu'elle le confie dans une interview au magazine spécialisé dans l'actualité de l'Asie-Pacifique The Diplomat, le 9 février 2021.
Taïwan et les États-Unis ne sont liés par aucun accord de défense. Mais, par le Taiwan Relations Act, signé en 1979, ces derniers se sont engagés à fournir aux 23,5 millions d'habitants de l'île les moyens de se défendre. Washington dispose d'un quasi-monopole sur les ventes d'armes (à l'exception de quelques livraisons, notamment en provenance de la France). Les directeurs successifs de l'AIT mesurent d'ailleurs leur succès au montant des contrats signés : « Durant mon mandat, nous avons vendu pour environ 13 milliards de dollars d'armement [9,6 milliards d'euros], un chiffre d'affaires légèrement inférieur à celui réalisé sous Trump », souligne M. Stanton.
Le 9 juillet 2019, le Congrès américain approuve la vente de 66 avions de combat multirôle F-16V, 108 chars M1A2T Abrams, 250 missiles de défense aérienne Stinger, et d'autres armes. L'administration Trump a mis au point un système d'évaluation des besoins (need-based review system) qui permet de répondre plus rapidement aux demandes en équipements militaires de Taipei. En novembre 2020, « l'état-major de la marine taïwanaise a confirmé, pour la première fois, la présence d'un corps de marines américains d'active — et non de retraités — stationnés sur la base navale de Zuoying (3) » au sud de l'île, afin de former pendant quatre semaines les militaires taïwanais.
Toutefois Washington refuse de vendre des F-35 capables de faire face aux avions de chasse chinois, voulant rester le seul et unique gardien de l'équilibre géostratégique dans la région. « L'objectif n'est pas d'inverser le rapport de forces actuel », explique Yeh Yao-Yuan, chef du département des études internationales à l'université de Saint-Thomas, à Houston, pour justifier la décision américaine.
Si l'administration Tsai et la presse internationale se félicitent de ces étroites relations taïwano-américaines, l'opposition y voit un danger. Le porte-parole du Kuomintang, M. Ho Chih-Yung, estime que « malheureusement, le gouvernement a cessé de poursuivre une politique prudente entre les États-Unis et la Chine ; il a choisi de devenir un pion dans l'échiquier géopolitique entre les deux grandes puissances ». Ce parti très anticommuniste, qui a longtemps considéré la réunification sous son égide, avec la Chine comme l'objectif absolu, est désormais largement divisé. Une partie de ses membres revendiquent désormais le « statu quo pacifique » : Washington comme allié sur le plan stratégique, la Chine comme partenaire économique essentiel. À l'opposé, le Parti démocrate progressiste (DPP) au pouvoir voit les États-Unis comme un allié de premier plan pour contrer la pression chinoise et se rapprocher de l'indépendance, largement soutenue par la jeune génération (lire l'article ci-dessus), tout en prônant, lui aussi, un « statu quo pacifique ». « Taïwan n'a pas intérêt à prendre parti alors qu'elle négocie avec deux puissances majeures dont les intérêts sont antagonistes, nous précise M. Ho. Car personne ne veut voir de conflits éclater. » Selon Yeh Yao-Yuan, la relation actuelle est, au contraire, équilibrée : « Taïwan a besoin de l'assistance des États-Unis afin de préserver sa souveraineté, les États-Unis ont besoin de Taïwan pour faire avancer leurs intérêts stratégiques et contrer la Chine. »
Et Mme Tsai ne rate pas une occasion de montrer l'efficacité de ce rapprochement. Le 6 juin 2020, les trois lettres « USA », visibles de loin, barraient la façade du Grand Hotel, monument représentatif de la capitale, en remerciement du don de 750 000 vaccins. Quatorze jours plus tard, l'Amérique annonçant l'envoi de 2,5 millions de vaccins, c'était à la très emblématique tour Taipei 101 d'afficher : « Vive l'amitié entre les États-Unis et Taïwan ».
Il faut dire qu'il n'y a presque plus une ombre au tableau depuis que la présidente a levé, en août 2020, un point de constante tension : l'interdiction d'importer du porc américain élevé à la ractopamine, substance destinée à doper les muscles des animaux et interdite en Europe, notamment. Cette question empoisonne l'accord-cadre sur le commerce et les investissements (en anglais, Trade and investment framework agreement, TIFA) signé en 1994 entre Washington et Taipei, plusieurs fois suspendu à cause des produits carnés. Le gouvernement taïwanais espère que la reprise des discussions mènera à un large accord de libre-échange, permettant de rompre la dépendance à la Chine, toujours premier partenaire commercial.
Un lobby peu médiatisé mais très efficace
Certes, Mme Tsai ne cesse d'affirmer que, à la différence de M. Chen Shui-bian, son prédécesseur du DPP à la présidence (2000-2008), elle ne se prononce pas pour l'indépendance de l'île. Mais, en sous-main, celle-ci recherche toujours plus de garanties et d'officialité. « Renforcer la capacité de dissuasion de Taïwan est crucial pour notre survie sur le long terme », résume Mme Hsiao (4).
À Washington, le lobby taïwanais, qui reste bien moins médiatisé que le lobby israélien, joue un rôle majeur, notamment pour encourager la vente d'armes. « [Des think tanks] produisent des analyses clairement faites pour peser sur la politique extérieure des États-Unis (…) mais ils ne mentionnent pas directement qu'elles sont financées par la représentation de Taïwan à Washington », nous assure Eli Clifton, chercheur au Quincy Institute for Responsible Statecraft, favorable à la démilitarisation de la politique extérieure américaine. Ainsi le Project 2049 Institute fait partie de ces organisations exerçant leur influence en coulisses. Financé par Taipei et l'industrie de l'armement américaine, l'organisme publie de nombreux articles plaidant pour que Washington défende la participation de l'île aux organisations internationales, renforce la légitimité de l'AIT et encourage l'intégration économique entre les alliés du Pacifique. D'autres études agitent le spectre d'une invasion chinoise (5).
Elles ne manquent pas de mettre en avant le discours de M. Xi Jinping, pour les 100 ans du Parti communiste chinois, le 1er juillet 2021. Appelant à « faire progresser la réunification pacifique de la patrie » et à « faire résolument échec à toute tentative visant à l'“indépendance de Taïwan” » (6), celui-ci lance cette menace à peine voilée : « Nul ne doit sous-estimer la détermination, la volonté et la compétence du peuple chinois pour défendre la souveraineté nationale et l'intégrité du territoire. »
Quant au rôle exact de l'AIT, la direction de cette vraie-fausse ambassade a refusé de répondre à nos questions, et l'arrivée de la nouvelle directrice Mme Sandra Oudkirk, n'y a rien changé. Même mutisme du côté du ministère de la défense taïwanais. Alors qu'« il y a forcément des canaux pour parler de militaires à militaires, note Hugo Tierny, doctorant spécialisé sur les questions de défense dans le détroit de Taïwan, cette partie des relations se caractérise par une grande discrétion ». Le moins que l'on puisse dire.
(1) Interview de M. Luke Martin, The KK Show #67, YouTube, 16 février 2021.
(2) En poste en Chine, en Australie et en Corée du Sud, notamment, ce diplomate a reçu la médaille du « service civil exceptionnel » du département de la défense des États-Unis, pour ses contributions au commandement des forces américaines en Corée de 2006 à 2009.
Vingt ans après, la guerre du Kosovo continue de susciter des polémiques entre les grandes puissances, notamment la Russie et les États-Unis. Moscou invoque régulièrement l'intervention de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) au printemps 1999 pour justifier les siennes, par exemple en Géorgie ou en Crimée. Dans un discours devant le Parlement, le 18 mars 2014, le président Vladimir Poutine affirmait ainsi : « Les autorités de Crimée se sont référées au précédent bien connu du Kosovo, un précédent que nos collègues occidentaux ont eux-mêmes créé dans une situation très semblable, quand ils ont convenu que la séparation unilatérale du Kosovo d'avec la Serbie — exactement ce que la Crimée est en train de faire en ce moment — était légitime et n'avait pas besoin d'une quelconque autorisation des autorités centrales du pays. »
Ce parallèle a fait l'objet d'une réfutation en règle par M. Barack Obama lui-même. Le président américain a justifié l'intervention de l'OTAN, qui n'a eu lieu « qu'après les violences et les meurtres systématiques subis par les populations du Kosovo. Le Kosovo n'a quitté la Serbie qu'au terme d'un référendum conforme au droit international, et dans le cadre d'une coopération scrupuleuse avec les Nations unies et les pays voisins du Kosovo » (Bruxelles, 26 mars 2014).
Cet échange pourrait susciter des débats juridiques sans fin, dans la mesure où le droit international consacre deux principes qui peuvent entrer en contradiction : l'intégrité des États et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. C'est pourquoi les déclarations d'indépendance formulées par certaines composantes d'un pays (région, province), comme celle de la Catalogne en octobre 2017, suscitent des batailles judiciaires, mais aussi politiques : il s'agit d'obtenir que l'indépendance soit reconnue par un nombre d'États suffisamment important, en qualité et en quantité, pour rendre effectif le changement de statut du territoire concerné. C'est le problème rencontré aujourd'hui encore par le Kosovo, qui n'est pas reconnu par tous les membres de l'Union européenne.
Le statut des États étant la pierre angulaire de l'ordre international, les mouvements autonomistes font toujours l'objet d'une attention particulière de la part de leurs pays voisins et des instances internationales, compte tenu de leur potentiel perturbateur (tensions diplomatiques, conflit armé). Les référendums d'autodétermination, lorsqu'ils font suite à des interventions militaires extérieures, ne suffisent pas à lever les doutes sur la légitimité d'une partition. En outre, les conséquences des déclarations d'indépendance, dont le statut n'est pas réglé par le droit international, peuvent se révéler très graves. La reconnaissance unilatérale de l'indépendance de la Croatie et de la Slovénie par l'Allemagne, en décembre 1991, avait ainsi entraîné une réaction en chaîne meurtrière, contribuant au démantèlement désordonné de la Yougoslavie. Sans aller jusqu'à ce cas extrême, les pays membres des Nations unies seraient sans doute avisés de se concerter sur les grandes règles qui doivent gouverner les relations internationales en tenant compte de l'expérience acquise depuis 1990.
Sans cette concertation et la clarification des principes, le débat demeurera le simple jouet des rapports de forces et des appréciations plus ou moins subjectives des uns et des autres, comme l'illustre cette déclaration du ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov : « On nous répète sans cesse que “le Kosovo, c'était un cas à part, car des milliers de personnes ont péri là-bas”. Faut-il en conclure que, pour que les habitants de la Crimée obtiennent la reconnaissance de leur droit imprescriptible, il faut que coule autant de sang en Crimée qu'au Kosovo ? Pardonnez-moi, ce sont des parallèles et des analogies parfaitement impropres (1). » De son côté, M. Obama, qui s'était opposé en 2003, alors qu'il était sénateur, à l'agression américaine contre l'Irak, dont l'illégalité ne faisait aucun doute, estime finalement que les États-Unis ont « cherché à travailler dans le cadre du système international » (Bruxelles, 26 mars 2014). Ce qui est vrai, mais… après la guerre. La référence récurrente à l'intervention au Kosovo confirme qu'elle a fracturé un élément essentiel de l'ordre international : la confiance autour du tapis vert des négociations.
L'Amérique, c'est le monde. En deux propositions d'un
enchaînement logique audacieux, le président George W. Bush
a en effet expliqué : « Maintenant que la guerre nous a
été déclarée, nous conduirons le monde à la victoire. »
Le 11 septembre 2001, en tout cas, les Etats-Unis ont
essuyé des pertes supérieures à celles causées par toutes
leurs opérations militaires menées successivement depuis
vingt ans contre la Grenade, la Libye, le Panama, l'Irak, la
Somalie, Haïti, l'Afghanistan, le Soudan et la Yougoslavie.
Un tel événement — et la destruction d'une aile du Pentagone — méritait peut-être mieux que le traitement médiatique
presque exclusivement compassionnel auquel il a d'abord
donné lieu.
Œil pour œil… Devant les décombres du World Trade Center,
67 % des Américains ont admis que l'éventualité de
« plusieurs milliers de victimes civiles innocentes »
causées par une riposte militaire n'apaiserait pas leur soif
de revanche (1). Sans doute imaginent-ils que ces
victimes-là se trouveront dans le camp de leur adversaire.
Ce qui compte moins. Pour eux. Et donc pour nous, puisque
« nous sommes tous américains ».
Ce genre de citoyenneté ne va pas sans contraintes. Après
avoir réclamé la liberté de conduire une politique étrangère
dictée par leurs seuls intérêts, les Etats-Unis exigent en
effet, au moment de l'épreuve, une solidarité sans faille,
l'alignement de leurs alliés. « La coopération dans
l'effort de guerre, prévient le Washington Post, doit être
une exigence absolue. Tout refus de coopérer (…)
devrait définir un adversaire de l'Amérique et entraîner
des conséquences sérieuses, économiques ou
militaires (2). »
« Sur toutes nos lèvres »
On coopéra. Le 18 septembre 2001, lors d'une de ces
innombrables émissions, « spéciales » à force d'être vides,
réalisées en direct de New York par France-Inter, le
journaliste de service crut bon d'égrener presque chaque
minute l'heure de la côte Est. Elle était vraisemblablement
devenue la nôtre. Tous américains, nous vivions à New York
et nous parlions tous anglais. « Les attaques, précisa
The International Herald Tribune, ont remis en cause
l'idée que les autres pays, en particulier en Europe,
pouvaient avoir des systèmes de valeur et des niveaux de
confort proches de ceux de l'Amérique tout en refusant de
s'impliquer dans la confrontation entre les Etats-Unis et
les forces terroristes qui narguent l'Occident (3). »
Interrogé par France-Inter, le réalisateur Michael Cimino
n'avait rien à dire. Mais il le disait de Los Angeles, et en
anglais. La politologue-journaliste Nicole Bacharand,
éblouie par son babillage, lui donna la réplique : « Thank
you, Michael, and remember this : we are all Americans
(4). » Et puis, le 14 septembre, sur France-Musiques :
« Bonjour à tous. Aujourd'hui à midi, nous serons tous
américains en faisant, trois minutes durant, silence. (…)
Huit cents millions d'Européens communieront peu ou prou
dans la même attitude à la même heure, rejoignant en cela
vos quotidiens qui, le premier choc passé, s'arrêtent un
instant ce matin pour se recueillir et réfléchir. »
« Réfléchir », le mot fut donc prononcé au moins une fois
pendant ces journées-là.
Peut-être inspiré par le grand instant de recueillement
européen, Jean d'Ormesson adressa deux jours plus tard, par
l'entremise du Figaro, une « Lettre ouverte au président
Bush ». Il lui écrivait : « Vous connaissez le cri qui est
sur toutes nos lèvres : “Nous sommes tous des
Américains.” » Mais, pour Le Journal du dimanche, il
était dit qu'on n'en resterait pas là : « Si c'est
l'Amérique qui est en deuil, ce sont toutes les démocraties
qui sont frappées. Et en danger. En ce sens, oui, nous
sommes tous des Américains. »
« Nous » ? « Tous » ? Sans indiquer au nom de quelle
autorité ils le faisaient — celle de l'information ? -,
nombre de commentateurs dominants se sont ainsi jugés
habilités à « nous » prescrire des appartenances
collectives, des minutes de silence, des cris sur nos
lèvres. Au moment où un journaliste présumé trop impertinent
se voyait, lui, imposer « non pas trois minutes, mais une
semaine de silence (5) », la démocratie attaquée nous valut
même une revue de presse involontairement éclairante :
« Lisez Jean-Marie Colombani à la “une” du Monde. Lisez
Serge July, de Libération, Michel Schifres dans Le Figaro.
Lisez la chronique de Jacques Julliard, l'éditorial de Jean
Daniel dans Le Nouvel Observateur. Celui de Claude Imbert
dans Le Point ou de Denis Jeambar dans L'Express. Lisez ces
dizaines de pages, ces centaines d'articles qui expliquent
finalement tous la même chose (6). » Oui, la même chose.
Mais alors pourquoi tout lire ?
Et l'Etat opéra son retour. Désormais les marchés le
réclamaient. Car, ainsi que l'annonça un de leurs plus
loyaux interprètes, « la seule réponse qu'attendent les
milieux d'affaires, les milieux économiques, c'est
évidemment une réponse politique très forte, parce que c'est
le système capitaliste même qui a été touché en son cœur
(7) ». Le 17 septembre, peut-être pour rassurer les
actionnaires épouvantés et conforter notre patriotisme
désormais délocalisé, on annonça, à tort, que la baisse des
cours avait été enrayée à Wall Street. Le correspondant de
France-Inter précisa aussitôt : « Il s'agit de ne pas
offrir une deuxième victoire aux ennemis de l'Amérique
(8). »
Puis on s'interrogea : dans quel chaudron intellectuel et
politique avait pu bouillonner autant de haine et de
détermination ? La réponse ne tarda pas : « Les primates
vociférateurs et casseurs de l'antimondialisation, en
déshérence de maoïsme, s'en prennent en réalité à
l'Amérique, synonyme de capitalisme. Cette obsession aboutit
à une véritable déresponsabilisation du monde (9). »
Complaisamment cité par un quotidien du matin que ce
filon-là allait beaucoup mobiliser, un « décideur »
économique trop longtemps bâillonné libéra enfin sa plume :
« En s'attaquant à un tel symbole (le World Trade Center),
les terroristes rejoignent le discours des antimondialistes,
dont la parole est devenue omniprésente (10). » Très
présents en effet sur les ondes pendant l'été, les
« antimondialistes » se voyaient désormais sommés de rendre
gorge : qui sème le vent récolte la tempête, New York
permettrait d'effacer Gênes. Un journaliste américain à
Paris commit ces quelques lignes : « L'horreur de ces avions
détournés qui s'écrasent sur ce symbole du World Trade
Center souligne l'absurdité de cette violence déplacée
contre la mondialisation et renforce la main des autorités
qui doivent y faire face. Diaboliser de manière violente les
Etats-Unis et les organisations du commerce mondial
s'apparente à présent à une entreprise potentiellement
meurtrière (11). » World Trade Center ne signifiait-il pas
Centre du commerce mondial… ?
Les galeux et les pelés
Quand il apparut que, quelques jours avant l'attentat,
Oussama Ben Laden avait peut-être spéculé de manière à
profiter de la réaction prévisible des marchés à un
événement dont il aurait eu connaissance avant les autres,
nul n'eut l'idée sacrilège de mettre en cause le système
capitaliste, les milliardaires et les délits d'initiés. Les
galeux et les pelés avaient déjà été repérés ailleurs.
Ainsi, interrogeant un dirigeant d'Attac-France sur les
ondes d'Europe 1 (groupe Matra-Hachette-Lagardère), la
journaliste-commissaire lui demanda : « Qu'est-ce que vous
répondez à ceux qui disent : qui vole un œuf, vole un
bœuf ? Je traduis : qui arrache un pied de maïs
transgénique est capable un jour — on ne sait pas — de poser
une bombe ? » Effectivement, on ne sait jamais…
On sait cependant que la pudeur qui recommandait de ne pas
faire son miel de la mort de milliers de civils new-yorkais
ne fut pas longtemps de mise. Des industriels profitèrent de
l'émotion générale pour annoncer, en catimini, de
gigantesques « plans sociaux ». Et, le 17 septembre, M.
Franz-Christoph Zeitler, membre du conseil de la Bundesbank,
estima que, « dans cette situation difficile
psychologiquement et économiquement, la priorité est de
maintenir le bon fonctionnement et la liquidité des marchés
financiers. La discussion sur une nouvelle taxation des
marchés internationaux des capitaux, telle que la taxe
Tobin, est extrêmement contre-productive ». Ne serait-elle
pas même carrément criminelle ?
(1) Sondage du New York Times, réalisé les 13 et 14
septembre 2001. La question posée était : « Les Etats-Unis
doivent-ils prendre des mesures militaires contre les
auteurs de l'attaque même si cela signifie que des milliers
de civils innocents peuvent être tués ? »
(2) Editorial du Washington Post publié dans l'International
Herald Tribune du 14 septembre 2001.
(3) John Vinocur, « The New World Order Is a Clash of
Civilizations », International Herald Tribune, Paris, 13
septembre 2001. Hors Occident, et en particulier dans les
pays du Sud, l'émotion causée par les événements fut
moindre. Au Cameroun, par exemple, le journal Le Messager
estima que « cet attentat-surprise a été à la mesure de
l'arrogance avec laquelle le pays de George Bush tente
aujourd'hui d'affirmer sur le monde une domination de
mauvais aloi ».
(4) « Merci Michael, et souvenez-vous bien que nous sommes
tous américains. »
(5) Daniel Mermet, comme il en fit lui-même la révélation
sur France-Inter, le 17 septembre.