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Après le 17 octobre, qui a demandé plus d’État ?

20 October 2026 at 20:13

Par Elise Rochefort

En trois jours, les candidats à la présidentielle ont proposé l’état d’urgence, le blocage des réseaux sociaux, l’armée dans les rues, l’interdiction des manifestations et le report d’une élection. Presque tous ont réclamé de l’ordre ; un petit nombre seulement a réclamé des pouvoirs d’exception. C’est cette différence que mesure la carte des forces politiques du Courrier, recalculée au 20 octobre.

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Le Courrier des Stratèges publie depuis le 12 octobre une carte qui place une trentaine de partis et de personnalités sur deux axes. L’axe horizontal mesure le lieu où se prend la décision, de Bruxelles à Paris. L’axe vertical mesure ce que chacun attend de l’État, de la planification (+5) à l’ordre spontané (−5). La journée du 17 octobre et ses suites ont produit, en trois jours, plus de déclarations sur le rôle de l’État que les trois mois précédents. La carte a été recalculée sur cette base. Seul l’axe vertical a bougé.

Après le 17 octobre, qui a demandé plus d’État ?

La règle appliquée

Les déclarations retenues sont datées du 17 au 20 octobre et rapportées par la presse ou publiées par leurs auteurs. Elles ont été classées en trois catégories.

La première regroupe les mesures d’exception qui suspendent des libertés : état d’urgence, blocage des réseaux sociaux, recours à l’armée pour le maintien de l’ordre, interdiction générale de manifester, internement préventif, report d’une élection. Chacune déplace l’acteur d’un demi-point vers le haut.

La deuxième regroupe des mesures plus limitées : couvre-feu, dissolution d’associations, sanction par les prestations sociales, prix fixé par l’État. Chacune compte pour un quart de point. La troisième regroupe les réserves explicites sur ces mesures au nom des libertés publiques : un quart de point vers le bas.

Le reste est tenu pour neutre. La fermeté pénale, la demande de moyens policiers supplémentaires ou la mise en cause du ministre de l’Intérieur relèvent des fonctions régaliennes de l’État, que personne ne conteste. Un candidat qui réclame des condamnations rapides ne demande pas plus d’État ; il demande que l’État fasse ce qui lui revient. La variation est plafonnée à un point par acteur.

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Ceux qui montent

Bruno Retailleau a demandé le 18 octobre la réunion du Conseil des ministres « sans délai » pour déclarer l’état d’urgence, « comme cela a été fait en 2005 » (Les Surligneurs). Il a ensuite proposé de modifier les dates de l’élection présidentielle et la déchéance de nationalité des binationaux auteurs de pillages (Europe 1). Il passe de +4 à +5, la note la plus haute de l’échelle.

Gabriel Attal a proposé sur RTL un blocage des réseaux sociaux « temporaire, ciblé sur les territoires où se déroulent les émeutes » (Public Sénat), puis le recours « temporaire » aux forces armées. Il passe de +2,8 à +3,8. C’est la plus forte progression du bloc central.

À Nice, Éric Ciotti a instauré avec le préfet un couvre-feu pour les mineurs jusqu’au 26 octobre et demandé la dissolution d’associations ainsi que la suspension des aides des parents des auteurs (Nice Premium). L’UDR passe de +2,6 à +3,6. Les Républicains, dont le secrétaire général a réclamé l’état d’urgence, passent de +3 à +3,5.

Les autres déplacements sont plus modestes. Emmanuel Macron, qui a annoncé que les préfets pourraient « aller jusqu’à interdire » certains rassemblements tout en écartant l’état d’urgence (Élysée), gagne un quart de point. Jordan Bardella aussi, pour la suspension des allocations familiales des familles de récidivistes. Nicolas Dupont-Aignan et Debout la France gagnent un quart de point pour une baisse administrée de 50 % du prix de l’électricité.

Le cas Lisnard

David Lisnard occupait jusqu’ici, à −2, la position la plus basse de la droite. Sur TF1, il a déclaré que « l’État est devenu une fiction » et que « moins l’État est capable de punir ceux qui cassent, plus il entrave nos libertés » (21 News). Dans la même intervention, il a demandé l’interdiction des manifestations prévues les 24 et 31 octobre, jugé l’état d’urgence utile pour les perquisitions administratives, et refusé un couvre-feu à Cannes faute de besoin constaté. Le solde le fait passer de −2 à −1,5. Avec Sarah Knafo, il reste l’un des deux seuls acteurs de droite sous la ligne médiane. Ses propos ne sont rapportés que par des sources secondaires.

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Ceux qui descendent, ceux qui ne bougent pas

À gauche, Fabien Roussel a qualifié les couvre-feux d’« aveu d’échec », Marine Tondelier a jugé qu’ils frappent des habitants « qui n’ont participé à aucune violence », Olivier Faure a demandé une « désescalade » (BFMTV via Yahoo ; LCP). Le PCF, le PS, les Écologistes et Marine Tondelier perdent chacun un quart de point. La France insoumise et Jean-Luc Mélenchon ne bougent pas : leur refus de l’état d’urgence et des couvre-feux est compensé par la demande d’un blocage des prix.

Plusieurs acteurs ont tenu des propos d’une grande fermeté sans proposer de mesure d’exception. Sarah Knafo réclame que les casseurs soient « enfermés » et les étrangers « expulsés » ; Raphaël Glucksmann demande d’agir « de manière extrêmement ferme » ; François Hollande et Édouard Philippe mettent en cause les moyens et le renseignement. Selon la règle retenue, ces positions relèvent du régalien et ne modifient pas les notes. Marine Le Pen et le Rassemblement national n’ont pris position, dans les sources consultées, ni sur l’état d’urgence ni sur les couvre-feux. Aucune déclaration datée n’a été trouvée pour Dominique de Villepin, François Bayrou, François Ruffin, François Asselineau ou Florian Philippot.

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Les limites de l’exercice

La règle est un choix éditorial. Une autre pondération donnerait d’autres chiffres, et les déclarations d’une semaine de crise ne disent pas tout d’un programme. Plusieurs sources n’ont pu être lues qu’indirectement : franceinfo, France 24 et les réseaux sociaux bloquent la consultation automatique. Le déplacement de Marion Maréchal, de +1,5 à +2, repose sur une source unique et reste à confirmer. Les propos à caractère identitaire tenus pendant la période n’entrent pas dans le calcul, qui ne mesure que le rôle attribué à l’État.

La carte recalculée est disponible avec le tableau complet des justifications. Elle sera de nouveau mise à jour après la journée du 24 octobre.

Naufrage policier du 17 octobre : ce que le libertarien Molinari proposerait

20 October 2026 at 10:03

Par Élise Rochefort

En 1849, un économiste libéral, Gustave de Molinari, soutenait que la sécurité est une marchandise comme une autre : produite en monopole, elle coûte cher, elle est mal rendue, et son producteur ne rend de comptes à personne. Le 17 octobre, le monopole n’a pas livré. Une mairie a brûlé, des milliers de commerces ont été pillés, et le ministre responsable est resté en place. La conclusion qu’en tirait Molinari : ouvrir la sécurité à la concurrence, parce qu’un fournisseur que ses clients ne peuvent pas congédier n’a aucune raison de mieux faire.

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Le bilan de la journée du 17 octobre est connu : près de 2 400 interpellations selon le ministère de l’Intérieur, l’hôtel de ville de Limoges en partie détruit, des pillages dans plusieurs grandes villes (AP). Le 19 octobre, le président de la République a reconnu des défaillances dans l’anticipation et le renseignement, et refusé la démission de Laurent Nuñez (Boursorama/AFP). Le gouvernement met en cause des groupes organisés de casseurs et de militants d’ultragauche ; une partie de l’opposition et des élus locaux mettent en cause l’organisation du maintien de l’ordre. La grille de Molinari conduit à une troisième lecture.

Gustave de Molinari (1819-1912) est un économiste né à Liège, établi à Paris à partir des années 1840. Il appartient à l’école libérale française. Il a dirigé le Journal des économistes de 1881 à 1909. Le terme de libertarien n’existait pas de son vivant ; il lui est appliqué rétrospectivement, notamment par des auteurs américains du XXᵉ siècle qui le tiennent pour un précurseur. Son texte le plus discuté, De la production de la sécurité, paraît dans le Journal des économistes en février 1849. Il en reprend l’argument la même année dans la onzième des Soirées de la rue Saint-Lazare.

Par quoi voulons-nous remplacer la démocratie représentative ?
Huit jours de diligence en 1800, quelques secondes aujourd’hui : pourquoi votons-nous encore comme sous le Consulat ? Les cinq piliers de la démocratie liquide.
L'État est-il trop ruiné pour rétablir l'ordre dans les rues ?
Munitions en manque, équipements de la police en baisse de 7 % en 2027, dette à 72,9 Md€ : l'État a-t-il encore les moyens de tenir la rue ?
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La thèse est la suivante. La sécurité des personnes et des biens est un service, que des producteurs fournissent à des consommateurs. Comme tout service, elle est mieux produite et moins chère lorsque les consommateurs peuvent choisir leur fournisseur. Lorsqu’un producteur unique en détient le monopole, le service tend à devenir plus coûteux et de moindre qualité, et le producteur tend à servir ses propres intérêts avant ceux des consommateurs. Molinari en déduit que la production de sécurité devrait être ouverte à la concurrence. Cette conclusion n’a été reprise par aucun État et reste contestée, y compris parmi les économistes libéraux.

Appliquée aux événements du 17 octobre, cette grille conduit à quatre observations.

La première porte sur la sanction de l’échec. Le président de la République reconnaît une défaillance et maintient le ministre en fonctions. Dans la lecture de Molinari, l’absence de conséquence pour le producteur découle de l’absence d’alternative pour le consommateur : une commune ou un commerçant ne peut pas changer de fournisseur de sécurité publique. L’Élysée justifie au contraire le maintien de Laurent Nuñez par la nécessité de maintenir la continuité du commandement des forces de l’ordre dans le contexte actuel, et lui demande la transparence complète sur les défaillances constatées.

La deuxième porte sur le coût. Les commerçants touchés financent la sécurité publique par l’impôt. Ils supportent en outre les franchises d’assurance, les pertes

Par quoi voulons-nous remplacer la démocratie représentative ?

20 October 2026 at 09:10

Par Eric V.

En 1800, il fallait huit jours de diligence pour aller de Paris à Toulouse. Il faut aujourd’hui quelques secondes pour consulter cent mille personnes. Nous votons pourtant comme sous le Consulat : un nom, tous les cinq ans, et la paix jusqu’au suivant. Voici ce que nous proposons à la place, pilier par pilier.

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Huit jours. C’était, en 1800, le temps qu’il fallait à un député de la Haute-Garonne pour rentrer chez lui. En 1870, le train avait ramené le voyage à vingt heures. Dans ces conditions, demander à un élu de consulter ses électeurs avant chaque vote relevait de la plaisanterie, et la démocratie représentative n’était pas une confiscation : c’était une contrainte de transport, habillée en principe.

Le transport a changé. Le principe est resté. Un sondage sur Telegram réunit des dizaines de milliers de réponses dans la matinée ; une banque authentifie un virement en deux secondes ; la métropole se traverse en moins de deux heures d’avion. Et nous continuons de remettre, tous les cinq ans, la totalité de notre part de souveraineté à un homme ou à une femme que nous n’avons souvent pas choisi, mais seulement préféré à pire.

Ce journal défend depuis des années une autre organisation : la démocratie liquide. J’en ai posé les premiers jalons dans Faut-il quitter la France ? en 2012, je l’ai reprise ici même en juin 2022, et j’en ai tenté une théorie d’ensemble dans le deuxième chapitre du Traité pour le monde d’après. On me demande souvent, à raison, de dire concrètement ce que le mot recouvre. Voici.

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Cinq cents personnes pour des milliers de pages

Commençons par ce qui ne marche plus, et par le chiffre qui le résume le mieux. En 1980, le recueil annuel des lois publié par l’Assemblée nationale comptait 632 pages. En 2004, il en comptait 2 556 — quatre fois plus, selon le décompte que la revue Pouvoirs publiait en 2005. Ces pages sont votées par quelques centaines de personnes, absorbées par leur carrière, qui doivent avoir un avis éclairé le lundi sur la fiscalité des holdings, le mardi sur la programmation militaire et le jeudi sur le remboursement des prothèses dentaires.

Personne ne peut tenir ce rythme, et personne ne le tient. Dans le même temps, l’élévation générale du niveau de formation a créé, dans le pays, des réserves de compétence qui dépassent de très loin celles du Parlement. Sur l’énergie, la finance ou la santé, des milliers d’ingénieurs, de praticiens et de cadres connaissent mieux le dossier que le rapporteur. La représentation les écarte par construction : elle opère une soustraction de l’intelligence là où une société instruite pourrait la multiplier.

Faut dire que les partis ont fait le reste. Le multipartisme devait garantir la pluralité des opinions ; il fonctionne, en pratique, comme un filtre qui élimine les profils les moins contrôlables et produit, à chaque scrutin, le plus petit dénominateur commun. Le second tour de 2022 l’a montré jusqu’à la caricature : moins de 19 millions de voix pour le vainqueur sur près de 49 millions d’inscrits, et un nombre considérable d’électeurs venus voter contre quelqu’un plutôt que pour quelqu’un. Avec moins de 40 % des inscrits, on obtient pourtant les pleins pouvoirs pour cinq ans.

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Le piège de la démocratie directe

La réponse spontanée à ce constat est connue : rendre la parole au peuple, voter sur tout, tout le temps. C’est la voie la plus dangereuse, et je veux le dire avant de proposer quoi que ce soit.

Le Comité de salut public ne procédait pas du peuple directement, mais il obéissait à une conviction que la démocratie directe partage : la loi peut tout. Les soviets prétendaient, eux, exprimer la volonté populaire sans intermédiaire, et décidaient de tout au mépris de l’ordre traditionnel de la société russe. Leur échec n’a pas attendu Staline : il était inscrit dans l’idée même d’une assemblée sans bornes. Une majorité qui vote sur tout finit par voter contre quelqu’un, et elle le fait avec une bonne conscience qu’aucune caste n’a jamais eue — car la caste, au moins, sait qu’elle est minoritaire, et ses lois sont contestées comme telles.

Le vrai problème n’est donc pas qui fait la loi. C’est ce que la loi a le droit de décider. Toute réforme démocratique qui ne commence pas par borner le champ de la loi prépare une tyrannie plus efficace que la précédente, parce qu’elle sera plus légitime.

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Cinq piliers, dans cet ordre

L’ordre compte. Les deux premiers piliers limitent le pouvoir ; les trois suivants l’organisent. Les inverser, c’est retomber dans le piège précédent.

Une charte des droits naturels, que nulle loi ne peut toucher. Liberté de penser, de croire, de s’exprimer, d’aller et venir, inviolabilité de la personne : rien de neuf depuis l’habeas corpus, mais tout est à réaffirmer contre des menaces que 1789 ne pouvait pas imaginer. Le consentement libre et éclairé aux soins, qui a si peu pesé pendant la crise sanitaire. La protection contre toute discrimination fondée sur l’appréciation politique du comportement — ce que la Chine appelle crédit social et que nous avons commencé de pratiquer sans le nommer. Et la vie privée, à défendre contre l’attelage de la reconnaissance faciale, de l’identité numérique et d’une monnaie numérique capable de tracer chaque dépense. Cette charte pourrait être, tout simplement, le premier amendement à la Déclaration de 1789.

La subsidiarité stricte de la loi. La collectivité ne légifère que si les personnes, les familles, les entreprises, les branches, les communes ne peuvent pas régler le problème elles-mêmes. Le droit pénal et le droit fiscal relèvent naturellement de la loi. Le droit du travail, en revanche, est confié aux négociations collectives dans la plupart des pays voisins et reste chez nous une prérogative d’État ; les programmes scolaires, la politique culturelle ou l’assurance-chômage n’ont rien à faire dans un hémicycle. L’État garde la police, la justice, l’impôt et la défense, et il les tient mieux qu’aujourd’hui ; il quitte la salle de classe, la scène de théâtre et la caisse de chômage.

Le référendum d’initiative citoyenne, à sa juste place. Il existe en Suisse sous la forme de la votation, et il est devenu, depuis les gilets jaunes, une sorte de Graal. Je le défends, mais je ne le sacralise pas. En France, le seul outil approchant, le référendum d’initiative partagée, n’a jamais abouti : la tentative sur Aéroports de Paris a réuni environ un million de soutiens quand il en fallait près de cinq. Mais un RIC sans charte des droits pourrait aussi bien mettre aux voix une obligation vaccinale ou une confiscation de la propriété privée. Et un RIC sans garde-fou devient le jouet des « réunionites » : les thèmes sont imposés par ceux qui ont le temps de se réunir, c’est-à-dire rarement l’artisan, la mère de trois enfants ou le chef d’entreprise.

Le mandat transitif. C’est le cœur technique du dispositif, et c’est aussi le point où je tiens le moins à avoir raison seul. Le constat, lui, ne se discute guère : notre système confond deux opérations, préparer la loi et l’adopter. Préparer un texte fiscal ou un code des marchés exige un savoir que personne ne possède sur tous les sujets à la fois ; l’adopter relève du corps électoral tout entier. La manière de séparer les deux opérations, en revanche, reste ouverte, et je vois au moins trois pistes, qu’il faudra comparer, combiner peut-être, et éprouver à petite échelle avant d’en retenir une.

La première, que j’ai développée dans le Traité, est un bicamérisme d’un genre nouveau. Une chambre généraliste, resserrée, élue sur une base partisane. Et une chambre spécialisée aux sièges stables, mais dont les occupants changent à chaque texte : des citoyens élus pour un seul projet de loi, sur leur compétence, avec un mandat impératif, et qui rentrent chez eux une fois le texte rédigé. Comme pour les jurés d’assises, une liste annuelle recenserait les volontaires par domaine ; le Conseil économique, social et environnemental pourrait fournir la charpente de cette chambre, à condition de cesser d’être une maison de retraite pour syndicalistes. Le texte préparé serait ensuite soumis à tous. Sa faiblesse est connue : un expert élu pour un texte peut se révéler le lobbyiste de sa propre branche.

La deuxième piste déplace la souplesse vers le vote lui-même. Chacun vote lui-même, ou prête sa voix à qui il veut — un voisin, un médecin, un ingénieur qu’il estime —, sujet par sujet, et la reprend d’un geste le lendemain. Une délégation qui se retire à vue cesse d’être un dépôt à fonds perdus et redevient un prêt. Son risque à elle est la concentration : quelques influenceurs pourraient rassembler des millions de voix déléguées par paresse. Une concentration révocable chaque matin n’a certes ni la durée ni la sécurité d’un siège de député, et c’est la durée qui nourrit la cooptation ; mais je ne prétends pas que l’argument suffise à clore la question.

La troisième confierait la préparation des textes à des jurys tirés au sort, sur le modèle des conventions citoyennes, à condition qu’elles ne soient plus pilotées par ceux qui en fixent la question et en choisissent les experts. Elle donne à chacun la même chance d’être désigné ; elle bute sur la technicité d’un texte fiscal, que le juré tiré au sort découvre le premier matin.

Les trois pistes partagent un même danger, le fichier : un vote en ligne, mal conçu, produit la base de données politique dont rêve tout pouvoir. Quelle que soit la formule retenue, la charte des droits doit précéder le logiciel, et le secret du vote primer sur sa commodité.

La fin du scrutin majoritaire. Une législative se joue régulièrement à moins de cent voix, et le perdant à 49,9 % se retrouve sans aucune part au pouvoir. Le vote unique transférable pratiqué en Irlande, où l’électeur classe les candidats par ordre de préférence, écarte mécaniquement les candidats les plus clivants. Le panachage en est une variante que nos petites communes connaissaient bien. Rien n’interdit de combiner les modes de scrutin selon les assemblées — proportionnelle départementale ici, vote préférentiel là. Ce qui doit disparaître, c’est le duel binaire qui oblige à choisir entre deux personnes que l’on n’a pas désignées.

Mille électeurs tirés au sort pour choisir le président

Reste la question qui passionne ce pays d’essence bonapartiste : comment choisir le chef de l’État. À partir de 1268, et pendant plus de cinq siècles, Venise désigna ses doges par une cascade de tirages au sort et d’élections, onze étapes au bout desquelles quarante et un électeurs choisissaient le doge. L’intuition vénitienne est la bonne, et elle renverse nos idées reçues : le tirage au sort ne sert pas à désigner le gouvernant, il sert à désigner ceux qui le désigneront.

Transposons. Deux ou trois tirages successifs constituent un collège de mille électeurs. Ces mille citoyens soumettent chaque candidat à un grand oral public, retransmis en direct, avec des questions obligatoires sur la trajectoire des finances publiques et des libertés. Le scrutin final, préférentiel, désigne celui qui déplaît le moins plutôt que celui qui divise le mieux. L’effet le plus immédiat serait financier : une campagne présidentielle coûte aujourd’hui d’un demi-million d’euros pour les plus modestes à près de vingt millions pour les plus lourdes, et aucun vainqueur n’a dépensé moins de dix millions. Convaincre mille personnes réunies coûte infiniment moins cher que d’occuper l’écran de quarante-neuf millions d’inscrits, et oblige le candidat à répondre aux questions plutôt qu’à les contourner.

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Une constitution de quelques pages

Faut-il, au-delà de la charte, une constitution ? Moins qu’on ne croit. L’épaisseur d’un texte constitutionnel mesure presque toujours l’ambition d’encadrement de l’État qui l’a écrit. Le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne compte 358 articles, et seule une administration abondante est capable de le faire fonctionner. Un régime proche de l’ordre spontané se contente de la charte des droits et de quelques règles de procédure : dissolution, veto, révocation, amendement, articulation des deux chambres.

On m’objectera que tout cela est une utopie de plus. Je me demande plutôt si l’utopie n’est pas de croire que le régime actuel durera. La démocratie liquide n’exige aucun grand soir : elle s’expérimente dans une association, une copropriété, une commune, une fédération professionnelle, avant d’être portée à l’échelle d’un pays. Les logiciels existent ; LiquidFeedback a été utilisé par des partis européens dès 2010.

Dernier mot

Aucun professionnel de la représentation ne défendra un dispositif qui le rend inutile, et il ne faut pas attendre de candidat qu’il le porte. Il faut aussi admettre ce que ce régime nous coûterait à nous : lire les textes, choisir sérieusement ceux qui les préparent ou ceux à qui l’on confie sa voix, et se déjuger quand on s’est trompé. Le bulletin quinquennal a ce confort qu’il nous dispense de tout cela pendant cinq ans. Nous l’avons préféré, élection après élection, et c’est bien nous qui l’avons glissé dans l’urne.

Le dernier référendum national date du 29 mai 2005. Ses résultats ont été contournés trois ans plus tard par le traité de Lisbonne. Un électeur qui avait dix-huit ans ce jour-là en a trente-neuf aujourd’hui, et n’a jamais été consulté sur autre chose que sur des noms.

Macron, Le Pen, Mélenchon: all statists? Our libertarian political map

14 October 2026 at 09:42

by Eric Verhaeghe — Le Courrier des Stratèges

Six months before France's April 2027 presidential election, Macron sits at −5 on sovereignty and Mélenchon at +2: everything divides them. On the state, +4 and +5: nothing does. We placed 34 French parties and public figures on a two-axis libertarian map. Thirty-two of them sit in the top half. In the bottom right corner, there is almost no one. That is where we stand.

Thirty-four dots on a page

Macron, Le Pen, Mélenchon: all statists? Our libertarian political map

Emmanuel Macron, −5 and +4. Jean-Luc Mélenchon, +2 and +5. Marine Le Pen, +4.3 and +4.2. Bruno Retailleau, +1 and +4. On October 12, Le Courrier des Stratèges placed thirty-four French parties and public figures on a two-axis map, each axis running from −5 to +5, and the first finding is geographic: everyone is at the top. They fight fiercely over the horizontal axis, they trade insults over it, they campaign on it, and when the time comes to say what they expect from the state, they all find themselves at the same altitude.

Only two names drop below the midline on the sovereigntist side: David Lisnard (+1, −2), the mayor of Cannes, who talks about decentralization and shrinking the state, and Sarah Knafo (+4, −1), openly hostile to public spending. Below −2, only reference points outside any party remain: libertarians, who have no electoral offer in France, this publication, at +4 and −4, and the author of these lines, slightly above.

A map neither left nor right will draw

The left-right axis dates back to the summer of 1789: in the National Constituent Assembly, deputies who supported the king's veto sat to the right of the president, the others to the left. It served for two centuries. Today, it places Bruno Retailleau, the conservative leader, and Jean-Luc Mélenchon, the hard-left leader, at opposite ends of a line, while our map puts them at almost the same altitude, +4 and +5. And it says nothing about the one question a libertarian asks in front of a ballot: will this candidate decide in my place, and from how far away?

American libertarians hit the same wall. In the early 1970s, David Nolan drew a two-axis chart, economic freedom and personal freedom, to show that neither Republicans nor Democrats represented them. The Political Compass picked up the idea in 2001. Both tools measure what the state allows. They do not measure where it decides from. Yet that is the French question of 2027: a president elected in Paris, rules written partly in Brussels, and a farmer's hedge in rural Corrèze that has to go up to the prefect, the central government's representative in each department.

Hence this map, built for one specific purpose: to see, behind the quarrels of the horizontal axis, which floor each player stands on. It is published with this article, and anyone may challenge a position.

The positions are orders of magnitude. One could argue for former Prime Minister Édouard Philippe at +1.3 rather than +2, or for Éric Zemmour a notch higher. No one will pull the top half down. The map rests on two criteria, and only two. Here they are, because everything else follows from them.

First criterion: distance

The horizontal axis measures proximity. It asks a simple question: how far from the citizen is the decision made? At +5, no rule stands above national law. At −5, the nation is presented as an outdated level for the big issues. Emmanuel Macron has occupied that point since his Sorbonne speech of September 26, 2017, in which "European sovereignty" became the natural frame for defense, energy and currency.

The word globalism annoys people, and I take it in its strict sense, because it has been badly soiled. It does not designate a club, a conspiracy, or a category of people. It designates a doctrine, which can be read in public speeches: the right level of decision, for most things, is the most distant one. Sovereigntism is the opposite doctrine: the right level is the closest one.

Two words that are constantly confused must be told apart right away. A knife maker in Saint-Étienne who sells knives in Osaka is doing globalization. A single rule, written in Brussels or Geneva, setting how the Osaka maker and the Saint-Étienne maker must label their knives, is globalism. The first is an exchange, the second a command. One can like the first and loathe the second, and on reflection that is the most consistent position there is.

Second criterion: slope

The vertical axis measures slope. It does not ask where the decision is made, but in which direction it flows. Does it come from above, through decree, regulation, plan, prior authorization? Or does it arise sideways, through contract, trade, association, agreement between neighbors?

An example is worth more than a definition. Since October 1, a French farmer who wants to remove a field hedge must file a "single declaration" with the prefect (decree no. 2026-829 of August 28, 2026). He must justify the absence of an alternative, wait two months for review, replant at least the length destroyed, and, from 2027, respect a ban period of at least twenty-one weeks set by order. The text merges thirteen earlier regulations and is presented as a simplification. It is vertical from start to finish: the question of a hedge between two fields goes up to the prefecture and comes back down as a receipt.

This axis does not measure left and right. France Unbowed (LFI) and the Communist Party are at +4.5; the National Rally at +3.8; Macron's Renaissance at +3.4. Ecological planning, national preference and the strategist state do not have the same content. They have the same slope.

The two axes do not overlap

This is where the map bothers sovereigntists, and I count myself among them. Being close is not enough to be horizontal. The National Rally is at +4 on sovereignty and +3.8 on the state: national preference, retirement at 62, the protective state. Nicolas Dupont-Aignan is at +5.3 and +3.6, with reindustrialization planned from Paris. This kind of sovereigntism brings the signature back from Brussels to Paris, and keeps the decree.

French history knows this case well. Colbert, Louis XIV's finance minister, was a sovereigntist before the word existed: royal manufactures, production regulations, inspectors checking the width of cloth. The nation was close, orders fell from above, and the draper wove at the width set by the king. Nothing new about it; it is very French.

Lisnard and Knafo show that the opposite combination exists on the right. It remains rare, and it has no party machine.

Why the libertarian is first a man of proximity

In September 1945, in "The Use of Knowledge in Society", Hayek made an observation no one has ever refuted: the knowledge needed for a decision is dispersed, local, often tacit. The baker knows what his oven is worth, the farmer knows where water pools, the craftsman knows what his customer will pay. No central bureau can gather that knowledge. Prices transmit it without anyone giving an order.

A rule of logic, not of taste, follows. If knowledge is local, the decision must be made where it lies. And the place closest to any decision that concerns me is me. Family, firm, town and nation come next, in that order, as levels of delegation. That is why French libertarianism speaks of individual sovereignty before national sovereignty: the second only makes sense as protection for the first.

The libertarian is therefore a sovereigntist by construction. He is one in a precise way: between decision-makers close to one another, coordination happens sideways, through contract and exchange. The liquid democracy we advocate is its political form: everyone votes himself, or delegates his vote, revocably, to whomever he chooses. Delegation starts at the bottom, and it can be taken back the next day.

Some will object that American libertarians defend global free trade, sometimes open borders, and look like globalists. The objection deserves better than a shrug. The answer lies in the distinction drawn above. Free trade is the most horizontal form there is: millions of contracts concluded without a center. It needs no world government. The Cobden-Chevalier Treaty of 1860, which opened trade between France and the United Kingdom, was signed by two sovereign nations, and it removed barriers instead of writing rules. A libertarian can want planetary trade and local decisions. What he cannot want is for the rules of trade to be written by an authority no one chose.

Why globalism cannot come down

Turn the logic around. A decision made for 450 million Europeans, or for eight billion humans, cannot know the hedge in Corrèze, the baker's oven in Lens or the order book of a subcontractor in the Jura. It can therefore take only one form: a uniform rule, applied everywhere in the same way, enforced by an administration. Distance requires rules, and rules require slope. A horizontal globalist would be a man who wants to decide everything from as far away as possible without imposing anything on anyone. He does not exist, and the map shows it: the bottom left quadrant is empty. The lowest point in the pro-European camp is Édouard Philippe's Horizons party, at +1.

The digital euro is a textbook case. Under the European Parliament's position, the holding limit would be set by the Commission, by delegated act, on the recommendation of the ECB. Parliament and the Council could object. They could not amend it. The amount of digital public money a French citizen will be allowed to keep will thus be decided three floors above him, by an institution he does not elect.

Federalists answer with subsidiarity, written into Article 5 of the Treaty on European Union: the Union acts only if the national level is not enough. It is their best argument, and it is worth looking at how it works. National parliaments can send the Commission a "yellow card" if they gather a third of the votes. Since 2009, they have done so three times. The Commission withdrew its proposal once, in 2012, on the right to strike. It kept its proposal twice, on the European Public Prosecutor's Office and, on July 20, 2016, on posted workers. In this system, the center decides what it leaves to the periphery. Subsidiarity, conceived this way, does not make power rise from below. It lets some of it trickle back down, when the top agrees.

That is the asymmetry. Proximity does not guarantee horizontality: the National Rally proves it. Distance does guarantee verticality: the empty quadrant proves it.

A crowded top half

It would be convenient to stop here and blame the political offer. That would be a bit of a lie. If almost everyone is at the top of the map, it is because voters are there too. Us, I mean. When diesel goes above two euros, we ask the state for a rebate, not for lower taxes. When a neighbor is a nuisance, we ask the mayor for a bylaw. When a profession worries us, we ask for prior licensing. Each of these gestures, taken alone, has its reasons. Put end to end, they draw exactly the map we deplore.

Verticality has its charm, mind you: it brings relief. Whoever asks for a decree no longer has to negotiate with his neighbor, or bear alone the risk of a failed contract. I suppose that is why it wins so often, and why it wins on both sides of the horizontal axis at once.

Last word

Thirty-four names on the map. Thirty-two in the top half. Two below the line on the sovereigntist side, and none below −2. None in the quadrant of horizontal globalists, because that quadrant cannot exist. Below −3, there is only a publication, its editor and a family of ideas that has no party.

In April 2027, every ballot on offer will bear the name of someone standing in the top half. The empty quadrant will not be filled by a vote. It fills up every time one of us settles with a neighbor what he was about to ask the prefect for.

How we scored

Each party or figure receives two scores from −5 to +5. The scale below says what each level means; the names are examples from the map. Positions are orders of magnitude, open to debate within a point: they are meant for comparison, not grading.

Horizontal axis: where decisions are made

ScoreMeaningExamples
+5Full sovereigntism. Exit from the EU treaties, even from the EU and NATO. No rule above national law.UPR, Debout la France, Philippot
+4Rupture sovereigntism. Stay in the EU but subordinate it: primacy of national law, national preference, referendums against Brussels.National Rally, Reconquête, Le Pen, Zemmour, Knafo
+3Negotiating sovereigntism. Non-alignment, rejection of free-trade treaties, renegotiation rather than exit.Communist Party, Ruffin, Villepin, UDR
+2Nation first, international horizon. Hostile to current treaties, but in the name of another supranational project ("social Europe", alter-globalism).France Unbowed, Mélenchon
+1Europe by habit, nation by reflex. Accepts the European framework, challenges it case by case (immigration, farming, energy).The Republicans (LR), Retailleau, Lisnard
0Indifference. Where decisions are made is not an issue.No major player
−1 / −2Pragmatic Europeanism. The EU is the natural framework, without an explicit federal project.Darmanin (−2)
−3Committed Europeanism. More integration wanted: common budget, common foreign policy.Socialist Party, Hollande, Horizons, Philippe, Greens
−4Federalism. The European level is the right one for most things: tax, defense, industry. The nation-state executes.Renaissance, MoDem, Place publique, Glucksmann, Attal, Bayrou
−5"European sovereignty." The nation is explicitly presented as an outdated level for the big issues.Macron

Vertical axis: what is expected from the state

ScoreMeaningExamples
+5Planning. The state sets prices, output and behavior; nationalizations, bans, a new constitution imposed from above.France Unbowed, Communist Party, Mélenchon, Ruffin, Darmanin (on law and order)
+4Protective, commanding state. The state must "protect" and "restore order"; social spending and authority go together.National Rally, Le Pen, Macron, Retailleau, Greens, Tondelier
+3Extended regulatory state. The market exists, but regulation comes first: the strategist state, agencies, sector plans.Socialist Party, Place publique, Glucksmann, Renaissance, LR, UDR, Villepin, Debout la France, Bardella
+2Referee state. Fewer interventions, but order still comes from above; talk of "responsibility" without shrinking the state's scope.MoDem, Bayrou, Zemmour, Reconquête, Marion Maréchal
+1Cautious decentralization. Loosen the state without shrinking it: local freedom, simplification, fiscal discipline.Horizons, Philippe
0Balance point. As much spontaneous order as commanded order.No major player
−1 / −2Openly liberal. Declared reduction of the state's scope, spending cuts as a program, trust in local and private initiative.Knafo (−1), Lisnard (−2)
−3 / −4Spontaneous order. The state limited to core sovereign functions and a few common goods; the rest goes to individuals, towns and contracts. Direct or liquid democracy.Le Courrier des Stratèges (−4), Eric Verhaeghe (−3.4)
−5Minarchy. The state reduced to courts, police and defense, or less.Libertarians

Le Courrier des Stratèges is an independent French libertarian publication, founded and edited by Eric Verhaeghe. A former senior civil servant and business federation executive turned entrepreneur and essayist, he writes on the French state, surveillance, and the case for individual sovereignty.

Macron, Le Pen, Mélenchon, tous étatistes ? notre mapping politique libertarien

14 October 2026 at 15:46

Par Eric V.

Macron −5, Mélenchon +2 sur la souveraineté : tout les oppose. Sur l'État, +4 et +5 : rien ne les sépare. Le Courrier a placé 34 partis et personnalités sur une carte libertarienne à deux axes. Trente-deux sont dans la moitié haute. En bas à droite, il n'y a presque personne. C'est là que nous sommes.

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Trente-quatre points sur une feuille

Emmanuel Macron, −5 et +4. Jean-Luc Mélenchon, +2 et +5. Marine Le Pen, +4,3 et +4,2. Bruno Retailleau, +1 et +4. Le Courrier a placé le 12 octobre trente-quatre partis et personnalités sur une carte à deux axes, gradués de −5 à +5, et le premier constat est géographique : tout le monde est en haut. On se dispute avec férocité l'axe horizontal, on y échange des noms d'oiseaux, on y fait campagne, et l'on se retrouve, au moment de dire ce qu'on attend de l'État, à la même altitude.

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Deux noms seulement passent sous la ligne médiane du côté souverainiste : David Lisnard (+1, −2), qui parle de girondisme et de réduction de l'État, et Sarah Knafo (+4, −1), ouvertement hostile à la dépense publique. Sous −2, il ne reste que des repères hors partis : les libertariens, qui n'ont aucune offre électorale en France, ce journal, placé à +4 et −4, et l'auteur de ces lignes, un peu au-dessus.

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Une carte que la gauche et la droite ne dessinent pas

L'axe gauche-droite date de l'été 1789 : à la Constituante, les députés favorables au veto royal se sont rangés à droite du président, les autres à gauche. Il a servi deux siècles. Aujourd'hui, il place Bruno Retailleau et Jean-Luc Mélenchon aux deux bouts d'une ligne, alors que notre carte les met presque à la même altitude, +4 et +5. Et il ne dit rien de la question que se pose un libertarien devant un bulletin : ce candidat décidera-t-il à ma place, et depuis où ?

Les libertariens américains ont buté sur le même mur. Au début des années 1970, David Nolan a dessiné un diagramme à deux axes, liberté économique et liberté personnelle, pour montrer que ni les républicains ni les démocrates ne les représentaient. Le Political Compass a repris l'idée en 2001. Ces deux outils mesurent ce que l'État permet. Ils ne mesurent pas d'où il le décide. Or c'est la question française de 2027 : un président élu à Paris, des normes écrites pour partie à Bruxelles, et une haie de Corrèze qui remonte à la préfecture.

D'où cette carte, faite pour un usage précis : voir, derrière les querelles de l'axe horizontal, l'étage où chacun se tient. Elle est publiée avec cet article, et chacun peut y contester une position.

Les positions sont des ordres de grandeur. On peut discuter Philippe à +1,3 plutôt qu'à +2, ou Zemmour un cran plus haut. On ne fera pas descendre la moitié haute. Cette carte repose sur deux critères, et sur deux seulement. Les voici, parce que tout le reste en découle.

Premier critère : la distance

L'axe horizontal mesure un degré de proximité. Il pose une question simple : à quelle distance du citoyen se prend la décision ? À +5, aucune norme ne s'impose au-dessus de la loi nationale. À −5, la nation est présentée comme un échelon dépassé pour les grands sujets. Emmanuel Macron occupe ce point depuis son discours de la Sorbonne du 26 septembre 2017, où la « souveraineté européenne » devenait le cadre naturel de la défense, de l'énergie et de la monnaie.

Le mot de mondialisme fâche, et je le prends au sens strict, parce qu'on l'a beaucoup sali. Il ne désigne ni un club, ni un complot, ni une catégorie de gens. Il désigne une doctrine, qui se lit dans des discours publics : le bon niveau de décision, pour l'essentiel, est le plus éloigné. Le souverainisme est la doctrine inverse : le bon niveau est le plus proche.

Il faut distinguer tout de suite deux mots que l'on confond sans arrêt. Un fabricant de Saint-Étienne qui vend des couteaux à Osaka fait de la mondialisation. Une règle unique, écrite à Bruxelles ou à Genève, qui fixe la manière dont le fabricant d'Osaka et celui de Saint-Étienne doivent étiqueter leurs couteaux, relève du mondialisme. Le premier est un échange, le second un commandement. On peut aimer l'un et détester l'autre, et c'est même, à le bien regarder, la position la plus cohérente qui soit.

Second critère : la pente

L'axe vertical mesure un degré d'inclinaison. Il ne demande pas où se prend la décision, mais dans quel sens elle circule. Vient-elle d'en haut, par le décret, la norme, le plan, l'autorisation préalable ? Ou naît-elle de côté, par le contrat, l'échange, l'association, l'accord entre voisins ?

Un exemple vaut mieux qu'une définition. Depuis le 1er octobre, un agriculteur qui veut arracher une haie de champ doit déposer une « déclaration unique » auprès du préfet (décret n° 2026-829 du 28 août 2026). Il justifie l'absence de solution alternative, attend deux mois d'instruction, replante au moins la longueur détruite, et respecte, à partir de 2027, une période d'interdiction d'au moins vingt et une semaines fixée par arrêté. Le texte fusionne treize réglementations antérieures, et on le présente comme une simplification. Il est vertical de bout en bout : la question d'une haie entre deux parcelles remonte à la préfecture, puis en redescend sous forme de récépissé.

Cet axe ne mesure pas la gauche et la droite. LFI et le PCF sont à +4,5 ; le RN à +3,8 ; Renaissance à +3,4. La planification écologique, la préférence nationale et l'État stratège n'ont pas le même contenu. Elles ont la même pente.

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Les deux axes ne se recouvrent pas

C'est ici que la carte dérange les souverainistes, et je m'y range. Être proche ne suffit pas à être horizontal. Le Rassemblement national est à +4 sur la souveraineté et à +3,8 sur l'État : préférence nationale, retraite à 62 ans, État protecteur. Nicolas Dupont-Aignan est à +5,3 et +3,6, avec une réindustrialisation planifiée depuis Paris. Ce souverainisme-là rapatrie la signature de Bruxelles à Paris, et il garde le décret.

L'histoire française connaît bien ce cas. Colbert était souverainiste avant le mot : manufactures royales, règlements de fabrication, inspecteurs chargés de vérifier la largeur des draps. La nation était proche, l'ordre tombait d'en haut, et le drapier fabriquait à la largeur fixée par le roi. Ce n'est pas nouveau, c'est très français.

Lisnard et Knafo montrent que la combinaison inverse existe à droite. Elle reste rare, et elle ne dispose d'aucun appareil.

Pourquoi le libertarien est d'abord un homme de la proximité

En septembre 1945, dans « The Use of Knowledge in Society », Hayek faisait une observation que l'on n'a jamais réfutée : la connaissance utile à une décision est dispersée, locale, souvent tacite. Le boulanger sait ce que vaut son four, le paysan sait où l'eau stagne, l'artisan sait ce que son client acceptera de payer. Aucun bureau central ne peut rassembler ce savoir. Les prix le transmettent sans qu'aucun ordre soit donné.

Il en découle une règle de logique, et non de goût. Si le savoir est local, la décision doit se prendre là où il se trouve. Et le lieu le plus proche de toute décision qui me concerne, c'est moi. La famille, l'entreprise, la commune, la nation viennent ensuite, dans cet ordre, comme des échelons de délégation. C'est pourquoi le libertarisme français parle de souveraineté individuelle avant de parler de souveraineté nationale : la seconde n'a de sens que comme protection de la première.

Le libertarien est donc souverainiste par construction. Il l'est aussi d'une manière précise : entre des décideurs proches les uns des autres, la coordination se fait de côté, par le contrat et par l'échange. La démocratie liquide que nous défendons en est la forme politique : chacun vote lui-même, ou délègue sa voix, de manière révocable, à qui il choisit. La délégation part d'en bas, et elle peut être reprise le lendemain.

On objectera que les libertariens américains défendent le libre-échange mondial, parfois les frontières ouvertes, et qu'ils ont l'air de mondialistes. L'objection mérite mieux qu'un haussement d'épaules. La réponse tient dans la distinction posée plus haut. Le libre-échange est la forme la plus horizontale qui soit : des millions de contrats passés sans centre. Il n'a besoin d'aucun gouvernement mondial. Le traité Cobden-Chevalier de 1860, qui a ouvert le commerce entre la France et le Royaume-Uni, a été signé par deux nations souveraines, et il supprimait des barrières au lieu d'écrire des normes. Un libertarien peut vouloir des échanges planétaires et des décisions communales. Ce qu'il ne peut pas vouloir, c'est que la règle des échanges soit écrite par une autorité que personne n'a choisie.

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Pourquoi le mondialisme ne peut pas descendre

Retournons la logique. Une décision prise pour 450 millions d'Européens, ou pour huit milliards d'humains, ne peut pas connaître la haie de Corrèze, le four du boulanger de Lens ou le carnet de commandes d'un sous-traitant du Jura. Elle ne peut donc prendre qu'une forme : une règle uniforme, appliquée partout de la même manière, contrôlée par une administration. La distance oblige à la norme, et la norme oblige à la pente. Un mondialiste horizontal serait un homme qui veut décider de tout depuis le plus loin possible sans rien imposer à personne. Il n'existe pas, et la carte le montre : le quadrant inférieur gauche est vide. Le point le plus bas du camp européiste est Horizons, à +1.

Le cas de l'euro numérique est un modèle du genre. Dans la position du Parlement européen, le plafond de détention serait fixé par la Commission, par acte délégué, sur recommandation de la BCE. Le Parlement et le Conseil pourraient s'y opposer. Ils ne pourraient pas l'amender. La somme d'argent public numérique qu'un Français aura le droit de garder sera donc décidée à trois étages au-dessus de lui, par une institution qu'il n'élit pas.

Les fédéralistes répondent par la subsidiarité, inscrite à l'article 5 du traité sur l'Union européenne : l'Union n'agit que si l'échelon national ne suffit pas. C'est leur meilleur argument, et il faut regarder comment il fonctionne. Les parlements nationaux peuvent adresser un « carton jaune » à la Commission s'ils réunissent un tiers des voix. Depuis 2009, ils l'ont fait trois fois. La Commission a retiré son texte une fois, en 2012, sur le droit de grève. Elle a maintenu le sien deux fois, sur le parquet européen et, le 20 juillet 2016, sur les travailleurs détachés. Dans ce dispositif, c'est le centre qui décide de ce qu'il laisse à la périphérie. La subsidiarité, ainsi conçue, ne fait pas monter le pouvoir d'en bas. Elle en fait redescendre une partie, quand le haut y consent.

L'asymétrie est là. La proximité ne garantit pas l'horizontalité : le RN le prouve. La distance, elle, garantit la verticalité : le quadrant vide le prouve.

Une moitié haute bien remplie

Il serait commode de s'arrêter là et d'accuser l'offre politique. Ce serait mentir un peu. Si presque tout le monde est en haut de la carte, c'est que les électeurs y sont aussi. Nous, je veux dire. Quand le gazole dépasse deux euros, nous demandons une remise à l'État, pas une baisse de ses taxes. Quand un voisin dérange, nous demandons un arrêté au maire. Quand une profession nous inquiète, nous demandons une autorisation préalable. Chacun de ces gestes, pris isolément, a ses raisons. Mis bout à bout, ils dessinent exactement la carte que nous déplorons.

Faut dire que la verticalité a un charme : elle soulage. Celui qui demande un décret n'a plus à négocier avec son voisin, ni à assumer seul le risque d'un contrat raté. Je suppose que c'est pour cela qu'elle gagne si souvent, et qu'elle gagne des deux côtés de l'axe horizontal à la fois.

Dernier mot

Trente-quatre noms sur la carte. Trente-deux dans la moitié haute. Deux sous la ligne du côté souverainiste, et aucun sous −2. Aucun dans le quadrant des mondialistes horizontaux, parce que ce quadrant ne peut pas exister. Sous −3, on ne trouve qu'un journal, son directeur et une famille d'idées qui n'a pas de parti.

En avril 2027, chaque bulletin proposé portera le nom de quelqu'un qui se tient dans la moitié haute. Le quadrant vide ne se remplira pas par un vote. Il se remplit chaque fois que l'un de nous règle avec son voisin ce qu'il s'apprêtait à demander au préfet.

Éducation et présomption fatale de Hayek : de quoi s'agit-il ?

6 October 2026 at 17:26

Par Élise Rochefort

« La présomption fatale » est le titre d'un livre de l'économiste Friedrich Hayek, paru en 1988 aux Presses de l'université de Chicago sous le titre The Fatal Conceit, avec pour sous-titre « Les erreurs du socialisme ». C'est son dernier ouvrage. La traduction française, due à Raoul Audouin, a paru aux Presses universitaires de France en 1993. L'expression désigne aussi, par extension, l'idée centrale du livre. Cette fiche expose cette idée, puis les objections qu'elle a reçues.

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L'auteur

Friedrich Hayek naît à Vienne en 1899 et meurt à Fribourg-en-Brisgau en 1992. Il enseigne à Londres, à Chicago, puis à Fribourg. Il reçoit en 1974 le prix Nobel d'économie, partagé avec le Suédois Gunnar Myrdal, économiste social-démocrate. Il est l'un des principaux auteurs libéraux du XXe siècle.

Les deux mots du titre

« Présomption » est pris ici au sens d'excès de confiance en soi, et non au sens juridique du mot. L'anglais dit conceit, qui signifie vanité ; une analyse française du livre traduit d'ailleurs « la vanité fatale ». « Fatale » signifie : qui conduit à la ruine.

La présomption visée est la suivante : croire qu'un petit nombre de personnes peut concevoir un plan d'ensemble pour la société, le faire appliquer, et obtenir de meilleurs résultats que si chacun décidait pour soi.

Pourquoi le chèque scolaire est la vraie solution aux problèmes de l’éducation
Matignon accuse LFI des 400 lycées bloqués. La France dépense 10 580 € par collégien et accorde 61 € à ses parents. Le chèque scolaire inverse la proportion.
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L'idée en quatre étapes

1. Personne n'a inventé les règles dont dépend la vie commune. La langue, la monnaie, la propriété, le commerce, le droit n'ont pas été conçus par un auteur. Ils sont le produit d'une longue histoire. Hayek parle d'« ordre spontané ». Il écrit, dans l'introduction, que cet ordre n'est pas le résultat d'un dessein ou d'une intention des hommes, mais qu'il est apparu spontanément.

2. Ces règles permettent à des millions d'inconnus de coopérer. Hayek appelle « ordre étendu » la coopération entre des personnes qui ne se connaissent pas et ne se rencontreront jamais. Celui qui achète du pain dépend d'un agriculteur, d'un meunier, d'un transporteur et d'un boulanger, sans qu'aucune autorité ait réparti ces tâches.

3. La connaissance utile est dispersée. Chacun connaît une petite partie de ce qu'il faut savoir : son métier, sa rue, ses clients. Aucun bureau ne peut réunir l'ensemble. Hayek a formulé cet argument dès 1945, dans un article de l'American Economic Review, « L'utilisation de la connaissance dans la société ». Il y prend l'exemple de l'étain. Si l'étain devient rare, son prix monte. Des dizaines de milliers de personnes en consomment alors moins, sans qu'un ordre ait été donné et sans connaître la cause de la hausse. Le prix a transmis l'information.

4. Celui qui croit pouvoir tout planifier se trompe sur ce qu'il sait. C'est la présomption fatale. Le chapitre 5, qui porte le titre du livre, contient la phrase la plus citée : la curieuse tâche de la science économique est de montrer aux hommes combien ils savent peu de chose de ce qu'ils s'imaginent pouvoir concevoir.

Dans le livre, le mot « socialisme » ne désigne pas un parti. Il désigne la planification centrale de l'économie et, plus largement, tout projet de réorganiser la société d'après un plan rationnel.

« Entre l'instinct et la raison »

C'est le titre du premier chapitre. Hayek distingue trois sources des conduites humaines. L'instinct : la solidarité du petit groupe, où l'on partage et où l'on poursuit un but commun. La raison : le calcul délibéré. Et, entre les deux, la coutume et la tradition : des règles apprises par imitation, que l'on suit sans les avoir inventées et souvent sans pouvoir les justifier entièrement.

Selon Hayek, les groupes qui ont adopté les règles de la propriété et de l'échange sont devenus plus nombreux et plus prospères que les autres. Il nomme ce processus « évolution culturelle ». Le socialisme, dans cette lecture, applique à une société de millions de personnes les instincts qui convenaient à un groupe de quelques dizaines.

Ce que la thèse ne dit pas

  • Elle ne dit pas que les planificateurs sont sots ou mal intentionnés. L'argument porte sur la connaissance, non sur l'intelligence ou la morale.
  • Elle ne dit pas que tout ce qui est apparu spontanément est bon. Hayek écrit qu'il n'y a aucune raison d'attendre que la sélection des pratiques par l'évolution produise le bonheur.
  • Elle ne rejette pas toute action de l'État. Dans d'autres ouvrages, Hayek admet par exemple qu'un État garantisse un revenu minimum.
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Les objections

Le passage du fait à la valeur. Qu'une règle ait survécu ne prouve pas qu'elle soit bonne : des pratiques aujourd'hui condamnées ont duré des siècles. Plusieurs commentateurs reprochent à Hayek ce qu'on appelle un « sophisme naturaliste ». Ses défenseurs répondent qu'il ne tient pas les règles héritées pour bonnes, mais qu'il juge impossible de les remplacer toutes à la fois, faute du savoir nécessaire.

La sélection de groupe. Hayek soutient que les règles se sont imposées parce qu'elles profitaient aux groupes qui les suivaient. L'économiste Viktor Vanberg a contesté ce mécanisme : une règle utile au groupe peut être désavantageuse pour l'individu qui la suit, et rien n'explique alors qu'elle se maintienne. La question reste discutée entre spécialistes.

La tradition et la liberté. L'objection vient d'auteurs libéraux. Si l'individu doit suivre des règles qu'il n'a pas choisies et ne peut pas justifier, la place de son consentement devient incertaine. L'économiste Pierre Lemieux la formule en 2018 dans une recension par ailleurs favorable.

L'acquisition de la connaissance. L'économiste George Stigler, tout en saluant l'article de 1945, a relevé que Hayek n'explique pas comment la connaissance s'acquiert.

La paternité du texte. Hayek tombe malade en 1985. Le livre est mis au point par son éditeur, William Bartley. L'historien Bruce Caldwell estime que l'ouvrage doit davantage à la plume de Bartley qu'à celle de Hayek ; Alan Ebenstein a soulevé la même question. La part exacte de chacun n'est pas établie.

Éducation et présomption fatale de Hayek : de quoi s'agit-il ?
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Les mots à retenir

  • Présomption fatale : croire que l'on sait assez pour organiser la société selon un plan.
  • Ordre spontané : ordre qui résulte des actions de chacun sans avoir été conçu par personne. Exemple : une langue.
  • Ordre étendu : coopération entre des millions de personnes qui ne se connaissent pas.
  • Connaissance dispersée : savoir réparti entre tous les individus, qu'aucun centre ne peut réunir.
  • Signal de prix : information qu'un prix transmet à ceux qui achètent et à ceux qui vendent.
  • Évolution culturelle : sélection, au fil du temps, des règles suivies par les groupes qui prospèrent.

Le livre reste cité par les partisans d'une décentralisation des décisions, et discuté par ses critiques sur les cinq points qui précèdent. Les deux lectures s'appuient sur le même texte.

Que disait Hannah Arendt, citée par Villiers, sur l'éducation ?

5 October 2026 at 09:58

par Élise Rochefort

« La crise de l'éducation » est un essai d'Hannah Arendt daté de 1958. Il figure dans le recueil Between Past and Future, publié en 1961 chez Viking Press et Faber and Faber, qui rassemblait alors six essais ; une édition révisée de 1968 en compte huit, et y ajoute une préface. L'essai occupe la cinquième position dans cette édition élargie, entre « What Is Freedom? » et « The Crisis in Culture ». La traduction française paraît chez Gallimard en 1972 sous le titre La Crise de la culture, à partir de la seconde édition ; l'essai se lit aujourd'hui dans l'édition Folio Essais n° 113, aux pages 232-246 selon la pagination retenue par les documents pédagogiques de l'académie de Versailles.

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Le texte porte sur la crise de l'école américaine des années 1950. Arendt y traite un problème national, non une théorie générale de la pédagogie, et c'est l'une des raisons pour lesquelles ses conclusions sont régulièrement déplacées hors de leur objet.

La thèse : l'éducation a pour objet le nouveau venu

La définition posée par Arendt est la natalité : « L'essence de l'éducation est la natalité, le fait que des êtres humains naissent dans le monde ». L'enfant est un arrivant dans un monde qui lui préexiste et qui lui est étranger. Il est à la fois un être nouveau et un être en devenir.

De cette position découle une tâche à deux faces. L'éducation doit entourer et protéger : « l'enfant contre le monde, le monde contre l'enfant ». Les deux protections sont de même rang. L'enfant doit être préservé de l'exposition publique qui détruirait sa croissance ; le monde doit être préservé de l'assaut du neuf qui le ruinerait. Arendt ajoute une troisième dimension, moins citée : il faut aussi protéger le neuf contre l'ancien.

La formule qui conclut ce développement est la plus reprise de l'essai : « Le conservatisme, pris au sens de conservation, est l'essence même de l'éducation ».

Éduquer, est-ce apprendre à obéir ou à innover ?
Philippe de Villiers ne voit que deux jeunesses. PISA 2025 : 458 en maths, −37 points depuis 2018. Éduquer, est-ce apprendre à obéir ou à innover ?
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La raison du conservatisme, qui en limite la portée

Arendt donne immédiatement le motif de cette formule, et ce motif en restreint l'usage : « c'est justement, pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l'éducation doit être conservatrice ». Le conservatisme y est un moyen, non une fin. Il conserve le monde pour que l'arrivant puisse le recevoir, et il conserve l'arrivant pour que le monde puisse être changé par lui. Arendt écrit que « notre espoir réside toujours dans l'élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle ».

Le même raisonnement fonde la phrase sur la responsabilité : « L'éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et, de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus ». Le monde n'est pas sauvé par sa conservation, mais par son renouvellement ; la conservation est ce qui rend ce renouvellement possible.

Ce qu'Arendt critique dans l'éducation progressiste

La lecture dominante dans la littérature universitaire française, notamment chez Philippe Foray, dégage trois présupposés que l'essai met en cause dans l'éducation progressiste américaine : l'existence d'un monde de l'enfance autonome et autogouverné ; la constitution de la pédagogie en science indépendante de la matière enseignée ; la substitution du faire à l'apprendre. Cette décomposition en trois points est une reconstruction des commentateurs ; elle n'apparaît pas sous cette forme numérotée dans le texte.

Arendt lie ces présupposés à l'effacement de l'autorité de l'enseignant, autorité qu'elle fait reposer sur la compétence dans une matière et non sur la contrainte. Elle écrit que « l'éducation ne peut faire fi de l'autorité, ni de la tradition », tout en constatant qu'elle s'exerce désormais dans un monde qui n'est plus structuré par l'une ni retenu par l'autre. Le constat est posé comme une difficulté, non comme un programme de restauration.

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La critique du conservatisme politique

C'est la partie de l'essai la moins citée, et la seule qui en règle l'application. Arendt y sépare les deux domaines : « Il faudrait bien séparer le domaine de l'éducation des autres domaines, et surtout celui de la vie politique et publique ».

La raison est de structure. L'éducation est une relation asymétrique entre un adulte et un enfant ; la politique est une relation entre égaux. Arendt précise que son argument « ne vaut que dans le domaine de l'éducation, ou plus exactement dans celui des relations entre enfant et adulte, et non dans celui de la politique où tout se passe entre adultes et égaux ».

Le jugement sur le conservatisme politique est explicite : « En politique, cette attitude conservatrice — qui accepte le monde tel qu'il est et ne lutte que pour préserver le statu quo — ne peut mener qu'à la destruction ». La symétrie est complète : ce qui est l'essence de l'éducation est, transporté en politique, un principe de ruine. Le motif est le même dans les deux cas — le monde ne subsiste que renouvelé.

Arendt tire de cette séparation une conséquence sur le gouvernement des adultes. Elle écrit qu'« on ne peut ni éduquer les adultes ni traiter les enfants comme de grandes personnes » ; que « l'éducation ne peut jouer aucun rôle en politique, car en politique c'est toujours à ceux qui sont déjà éduqués que l'on a affaire » ; et que « quiconque se propose d'éduquer des adultes se propose en fait de jouer les tuteurs et de les détourner de toute activité politique ». Le projet pédagogique appliqué à des citoyens est donc qualifié, dans le texte, de mise sous tutelle.

Sur la formule de l'« invasion barbare »

Le Pape, Babel et les lois noachides : ce que disent les textes

28 September 2026 at 09:56

Par Élise Rochefort

Les « lois noachides » désignent, dans la tradition rabbinique, sept prescriptions tenues pour obligatoires à l'égard de l'humanité entière, et non du seul peuple juif. Leur nom renvoie à Noé, avec lequel le livre de la Genèse rapporte une alliance conclue après le déluge (Gn 9).

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Leur liste est fixée dans le Talmud de Babylone, au traité Sanhédrin (56a) : l'institution de tribunaux, et six interdits portant sur le blasphème, l'idolâtrie, les unions illicites, le meurtre, le vol et la consommation d'un membre prélevé sur un animal vivant. Ces prescriptions sont régulièrement invoquées, depuis plusieurs années, à l'appui d'une thèse selon laquelle une « religion noachide » mondiale serait en préparation. La présente fiche reprend les textes cités à l'appui de cette thèse.

Les textes rabbiniques

Le statut des sept prescriptions est précisé au XIIe siècle par Maïmonide, dans le Mishneh Torah, au livre des Lois des rois (chapitres 8 à 10). Le judaïsme n'y fait pas obligation aux non-Juifs de se convertir. Un non-Juif qui observe les sept prescriptions est qualifié de « pieux des nations » et se voit reconnaître une part au monde à venir. Maïmonide y met une condition : les observer parce que Dieu les a prescrites, et non parce que la raison les recommande. Le sort de celui qui les observe par la seule raison dépend du manuscrit consulté : selon les éditions imprimées, il n'est pas même compté « parmi leurs sages » ; selon les manuscrits yéménites, il est au contraire « de leurs sages ». La condition elle-même a été contestée au XVIIIe siècle par le philosophe juif Moses Mendelssohn, dans une lettre de 1773 au rabbin Jacob Emden consacrée au salut des justes qui ignorent ces lois.

Les mêmes chapitres comportent un volet pénal. Maïmonide y prévoit la peine capitale pour le non-Juif qui transgresse l'une des prescriptions, sur décision d'un tribunal. L'application de ce droit suppose une juridiction, le Sanhédrin, disparue dans l'Antiquité tardive. Aucune autorité juive contemporaine ne revendique de l'exercer. Des dispositions pénales comparables figurent dans d'autres corpus religieux médiévaux, dont le droit canonique, sans application contemporaine.

La question du christianisme divise la tradition. Maïmonide range le culte chrétien dans l'idolâtrie, en raison de la doctrine de la Trinité. Les Tosafistes, commentateurs du Talmud aux XIIe et XIIIe siècles, estiment au contraire, dans leur glose sur Sanhédrin 63b, que l'« association » d'un autre nom à Dieu, le shituf, n'est pas interdite aux non-Juifs. Moïse Isserles reprend cette position au XVIe siècle. La divergence n'est pas tranchée.

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La résolution américaine de 1991

Le 20 mars 1991, le Congrès des États-Unis a adopté une résolution conjointe, devenue la Public Law 102-14. Ses considérants mentionnent les « valeurs éthiques et principes » des sept lois noachides et rendent hommage au rabbin Menachem Mendel Schneerson, dirigeant du mouvement Loubavitch, à l'occasion de son quatre-vingt-neuvième anniversaire. Son dispositif désigne le 26 mars 1991 comme « Education Day, U.S.A. » et invite le président à publier une proclamation. Le texte ne crée ni juridiction, ni obligation, ni sanction. Il relève de la catégorie des résolutions commémoratives, que le Congrès adopte en grand nombre. Une journée de ce nom fait l'objet de proclamations présidentielles depuis la fin des années 1970.

La loi naturelle et la franc-maçonnerie

Le terme a connu un usage hors du judaïsme. En 1640, le juriste anglais John Selden publie à Londres un traité, De jure naturali et gentium juxta disciplinam Ebraeorum, qui fait des préceptes noachides une expression de la loi naturelle, commune à tous les hommes. Le mot désigne alors, dans le vocabulaire savant anglais, une morale reconnue par la raison indépendamment d'une révélation particulière.

C'est dans ce vocabulaire que s'inscrivent les Constitutions de la franc-maçonnerie anglaise rédigées par le pasteur James Anderson. L'édition de 1723 oblige le maçon à la seule religion « sur laquelle tous les hommes s'accordent » ; celle de 1738 lui demande d'observer la loi morale « en vrai Noachide ». Un grade du Rite écossais ancien et accepté, le 21e, porte le nom de « Noachite ». L'historiographie maçonnique rattache ces emplois à la morale naturelle et à la tolérance religieuse des loges du XVIIIe siècle.

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La doctrine catholique

Le Catéchisme de l'Église catholique consacre trois paragraphes (§56 à 58) à l'alliance avec Noé. Il y voit le principe de « l'Économie divine envers les "nations" », un ordre de la pluralité des nations destiné à limiter l'orgueil d'une humanité qui « voudrait faire par elle-même son unité à la manière de Babel ». Il précise que cette alliance « est en vigueur tant que dure le temps des nations ». Les Actes des Apôtres (15, 20 et 29) rapportent qu'une assemblée réunie à Jérusalem demanda aux païens convertis de « s'abstenir des souillures des idoles, des unions illégitimes, de la viande non saignée et du sang ». Plusieurs commentateurs rapprochent ces abstinences des préceptes noachides.

Babel dans le texte

L'ordre des chapitres de la Genèse est le suivant. Au chapitre 9, Dieu bénit Noé et ses fils et leur dit : « Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre. » Le chapitre 10 énumère les peuples issus des fils de Noé, « selon leurs langues ». Au chapitre 11, les hommes décident de bâtir une ville et une tour : « Faisons-nous un nom, pour ne pas être disséminés sur toute la surface de la terre. » Dans la lecture juive comme dans la lecture catholique, Babel est présentée comme un refus de l'ordre donné à Noé.

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La thèse et les pièces

La thèse d'une religion noachide mondiale, diffusée dans certains milieux, notamment en ligne, repose sur six affirmations principales. Le tableau ci-dessous les rapporte aux pièces invoquées.

Comment un geek a violé en deux minutes l'application UE de vérification d'âge "techniquement prêt"

16 September 2026 at 09:24

Par Renaud Jacobs

À la mi-avril 2026, la présidente de la Commission européenne a déclaré l'application européenne de vérification d'âge « techniquement prête » et conforme aux « plus hauts standards » de confidentialité. Quelques jours plus tard, un consultant en sécurité britannique la contournait en moins de deux minutes. Trois mois et une série de correctifs plus tard, il recommençait avec une extension de navigateur écrite en quelques minutes à l'aide d'une IA. L'histoire mérite d'être reprise dans l'ordre, parce que son intérêt n'est pas là où on l'a placé.

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Commençons par rappeler ce dont il s'agit, car ce n'est pas un gadget. L'application est ce que la Commission surnomme le mini-wallet : elle est bâtie sur les mêmes spécifications techniques que le portefeuille européen d'identité numérique, dont elle constitue explicitement la marche d'approche ; les lignes directrices de la Commission sur l'article 28 du règlement sur les services numériques la désignent comme la méthode de référence pour protéger les mineurs en ligne ; et son déploiement est attendu dans les vingt-sept États d'ici la fin 2026. Ce qui casse ici ne casse pas dans un projet secondaire.

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Premier temps : le contournement

Paul Moore est consultant en sécurité, britannique, et il travaille à découvert : il publie ses démonstrations en vidéo. Celle qui a fait le tour d'Europe dure moins de deux minutes.

Le mécanisme se résume en une phrase, et je la donne au niveau où elle éclaire sans servir de mode d'emploi. Le code confidentiel de l'application était bien

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