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À São Paulo, les sans-terre à la conquête des populations urbaines

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

Au cœur de São Paulo, l'immense parc Água Branca s'anime en cette matinée ensoleillée de fin de semaine. Joggeurs et parents avec poussettes se pressent autour de stands de bananes, de mangues, de chocolats et de noix de cajou. Ces produits sont proposés par des centaines de paysans du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), arrivés de tout le pays quelques jours plus tôt. Depuis sa fondation, en 1984, les quelque deux millions de membres revendiqués de l'organisation militent pour une réforme agraire au Brésil, en occupant des terres pour les cultiver jusqu'à obtenir leur régularisation par l'État.

« J'ai vendu beaucoup de goyaves ! » Derrière son étal, Mme Jacqueline Souza est satisfaite. L'agricultrice a enduré deux jours de bus pour rejoindre la mégapole. Elle vit et produit depuis dix-huit ans dans une ferme située dans l'État de Pernambouc, à plus de deux mille kilomètres de São Paulo, dans le nord-est du pays. Comme les autres militants présents ce jour-là, elle n'a pas entrepris un tel voyage seulement pour écouler ses fruits et légumes.

Lancée en 2015, la Foire nationale de la réforme agraire du MST attire des centaines de milliers de visiteurs à chaque édition. Le mouvement rural s'appuie sur cet événement pour sensibiliser les citadins à sa cause et engranger leur soutien au cœur du poumon économique et financier du Brésil. « Beaucoup de gens pensent que les sans-terre sont des vagabonds, alors que nous travaillons et produisons sur les terres que nous occupons. Il est donc important de montrer au plus grand nombre notre réalité », explique Mme Souza.

Selon le dernier recensement de l'Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) (1), 1 % des propriétaires terriens détiennent 47,6 % de la superficie rurale du pays. Pourtant, malgré ces inégalités foncières criantes, le MST est loin de faire l'unanimité. Un sondage publié par deux médias de droite, Crusoé et O Antagonista, affirme ainsi que 66 % des Brésiliens s'opposeraient aux revendications de l'organisation (2).

Mouvement criminel contre la propriété privée

La mauvaise image du MST est la conséquence de campagnes de dénigrement systématiques, orchestrées par l'extrême droite. Soutenu par le secteur de l'agro-industrie, qui pèse un quart du produit intérieur brut (PIB) brésilien et s'appuie sur un puissant lobby au sein du Congrès (Chambre des députés et Sénat) (3), ce courant politique dépeint les sans-terre en mouvement criminel menaçant la propriété privée. Un discours largement relayé par les médias nationaux.

Même le New York Times fait sien ce récit. Le 30 avril 2023, le quotidien titrait : « Si vous n'exploitez pas votre terre, ces marxistes pourraient vous la prendre (4) ». En réalité, les occupations du mouvement se fondent sur la loi. Ses membres ciblent uniquement des parcelles éligibles aux critères d'expropriation publique définis par l'article 184 de la Constitution. Ce dernier dispose que l'État peut « procéder à l'expropriation », à des fins de réforme agraire, de « biens ruraux qui ne remplissent pas leur fonction sociale » — c'est-à-dire des terres insuffisamment productives, qui ne respectent pas les droits des travailleurs ou ne garantissent pas la préservation des ressources naturelles (5).

En campagne électorale, l'ancien président d'extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2023) avait même qualifié les sans-terre de « marginaux qui doivent être traités comme des terroristes », encourageant les propriétaires terriens à « se défendre » armes à la main. « Ils [les membres du MST] envahissent [une propriété]  ? Alors on ouvre le feu ! », avait-il lancé (6). Selon la Commission pastorale de la terre (CPT), créée sous la dictature militaire par la Conférence nationale des évêques du Brésil, soixante-quatre membres de l'organisation ont été tués depuis 1985 au cours de conflits agraires (7).

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

« Confrontés à d'énormes intérêts politiques et économiques, ainsi qu'à de puissants pouvoirs médiatiques et idéologiques, nous avons compris une chose : nous ne réussirons pas à imposer la réforme agraire sans alliances avec de larges secteurs des classes ouvrière et moyenne », analyse M. Gilmar Mauro, coordinateur national du MST. Le dirigeant est convaincu que « la lutte pour la terre se mène à la campagne, mais se gagne en ville ».

À plus petite échelle, la foire de São Paulo se décline dans plusieurs États du pays. Le mouvement a également ouvert, depuis 2016, des points de vente pour ses produits agricoles dans vingt-quatre villes, parmi lesquelles Brasília, Porto Alegre et Rio de Janeiro. Dans certaines métropoles, les militants livrent des paniers à domicile et organisent des visites pour leurs clients dans les assentamentos rurais (« implantations rurales »). Ainsi, ils peuvent découvrir comment les paysans vivent, s'organisent et cultivent la terre.

Lors de la pandémie de Covid-19, le MST a également organisé des récoltes collectives pour les quartiers populaires. Dans ces zones, la faim s'était dramatiquement aggravée en raison de la gestion désastreuse de la crise sanitaire par le gouvernement Bolsonaro. Entre le premier trimestre 2019 et la fin 2021, le nombre de Brésiliens touchés par l'insécurité alimentaire a bondi de 25,6 millions à 29,2 millions, d'après une étude de la Fondation Getulio Vargas (8).

Le plus grand producteur de riz bio d'Amérique latine

Pour M. Mauro, mobiliser autour de l'alimentation est plus efficace que la « pratique classique des rassemblements de la gauche, avec une sono installée sur un camion, une estrade et des personnes qui prennent la parole, car tout le monde s'en est lassé ». Il estime que « les problèmes climatiques et sanitaires causés par l'agro-industrie rendent la jeunesse plus sensible à l'agroécologie ». La promotion de ce modèle agricole fait figure de priorité pour le mouvement depuis son congrès de 2014. Le MST est ainsi devenu le plus grand producteur de riz bio d'Amérique latine. Une orientation en phase avec l'opinion : aujourd'hui, 79 % des Brésiliens se déclarent très préoccupés par les aliments ultra-transformés, et 72 % d'entre eux s'inquiètent de l'usage massif des pesticides par l'agro-industrie (9).

La stratégie du mouvement porte ses fruits. D'une édition à l'autre, la popularité de la foire grandit. En 2015, la première édition avait attiré 150 000 visiteurs, soit moitié moins qu'en 2025 (10). Les stands séduisent bien au-delà des partisans du MST. « Je trouve ce marché sensationnel ! », s'enthousiasme Mme Maria Gomes. Venue avec son mari, cette esthéticienne découvre pour la première fois l'événement. Son sac déborde de farine de maïs et de miel. « Je ne soutiens pas les occupations du MST, confie-t-elle. Mais ici, je vois leur action sous un autre angle. Manger “naturel” et préserver ma santé est prioritaire. C'est pourquoi je pense que nous devons valoriser ces petits producteurs qui travaillent dur. »

L'aspiration des citadins à mieux se nourrir rapproche le MST de ces populations. Le mouvement séduit également de nouveaux publics grâce à la culture. « Au MST, nous accordons beaucoup de valeur à ce que nous appelons la “mystique”, c'est-à-dire la fête, la musique, la joie, les spectacles et les traditions de chaque région. Cela occupe une place centrale dans nos activités et nos mobilisations », explique Mme Marina dos Santos. Ancienne dirigeante du mouvement, elle a été élue députée à l'Assemblée de l'État de Rio de Janeiro en 2022 sur les listes du Parti des travailleurs (PT). Pour elle, « ces pratiques culturelles fédèrent au-delà des appartenances sociales ».

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

Chaque événement organisé par le MST combine vente des produits du mouvement, concerts, débats politiques, rencontres avec des intellectuels engagés… Les thèmes abordés s'inscrivent au cœur des mobilisations militantes : environnement, droits des LGBTQ +, féminisme, éducation, santé, logement, etc. « Le MST diversifie les sujets sur lesquels il se positionne et son répertoire de luttes. Il combat ainsi les discours qui cherchent à le réduire à une organisation dont le seul but serait de s'approprier indûment des biens privés », explique Joana [Tereza Vaz de] Moura, spécialiste du mouvement à l'université fédérale de l'État du Rio Grande do Norte (UFRN).

Ainsi, le MST s'impose de plus en plus comme un espace de contre-culture, capable d'attirer vers lui des sympathisants initialement peu sensibles à la revendication agraire. « Soutenir le mouvement devient un marqueur politique et culturel, et finit par incarner une certaine posture contre-hégémonique dans la société », analyse la chercheuse. En témoigne, surtout à Rio de Janeiro et à São Paulo, la popularisation de la casquette rouge emblématique du mouvement.

Portant son emblème — une carte du Brésil verte sur laquelle se découpe un couple de paysans, machette brandie en signe de lutte —, ce couvre-chef a conquis la jeunesse urbaine. Il se repère fréquemment dans les cercles de samba, les lieux culturels et les bars branchés.

Criminalisation par la droite et l'extrême droite

Si cette stratégie étend l'influence du MST au-delà des campagnes, elle n'a, pour l'heure, pas donné de résultats politiques. Malgré le retour au pouvoir M. Luiz Inácio Lula da Silva (dit « Lula ») en 2023, un allié historique des sans-terre, le mouvement se heurte aux mêmes difficultés pour faire aboutir ses revendications. Le président de gauche doit composer avec un Congrès majoritairement acquis à l'agro-industrie et à l'extrême droite, l'obligeant à de constantes concessions. « Les ressources destinées à la réforme agraire sont dérisoires », déplore ainsi M Mauro.

En 2025, le budget alloué aux acquisitions et expropriations foncières a plafonné à 406 millions de reais (environ 64 millions d'euros). Un montant dérisoire face aux besoins. L'Association brésilienne pour la réforme agraire (ABRA) estime en effet qu'il faudrait 6,5 milliards de reais (environ 1 milliard d'euros) afin d'installer dignement les 122 000 familles qui campent toujours dans une grande précarité (11).

Par ailleurs, le président « Lula », qui brigue un quatrième mandat face au sénateur Flávio Bolsonaro, le fils aîné de M. Jair Bolsonaro, n'a rien pu faire pour empêcher la criminalisation du MST par la droite et l'extrême droite.

Dès la première année de son mandat, le 17 mai 2023 précisément, les représentants de l'agro-industrie au sein du pouvoir législatif ont lancé une commission d'enquête parlementaire sur de prétendus financements irréguliers liés aux occupations du mouvement. Le rapport des parlementaires exigeait la mise en examen de dix personnes et qualifiait le MST de « faction criminelle ». L'initiative s'est toutefois soldée par un échec quelques mois plus tard, en septembre.

Faute de quorum, le document n'a jamais été soumis au vote. Pourtant, ses rédacteurs ont atteint leur but : le discrédit qu'ils ont jeté sur le mouvement auprès de l'opinion publique a contribué à dissuader le gouvernement de mettre en œuvre une politique ambitieuse de répartition des terres.

Voir en ligne : /2026/10/CORREA/70053

(1) « Censo agropecuário 2017 », site de l'Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE).

(2) Duda Teixeira, « 66 % dos brasileiros são contra o MST », Crusoé, 19 avril 2025.

(3) Le Front parlementaire de l'agriculture et de l'élevage (Frente Parlamentar da Agropecuária, FPA) revendique 345 sièges sur 594 au Congrès (297 députés et 48 sénateurs), site du FPA.

(4) Jack Nicas, « If you don't use your land, these Marxists may take it », The New York Times, New York, 30 avril 2023.

(5) Constitution fédérale brésilienne, site de la présidence de la République.

(6) Jeferson Ribeiro, « Bolsonaro quer tipificar invasão de propriedade por MST e MTST como prática terrorista », O Globo, Rio de Janeiro, 21 mai 2018 ; lire aussi Anne Vigna, « Retour de la violence politique au Brésil », Le Monde diplomatique, mai 2018.

(7) « Massacres no campo », site de la Commission pastorale de la terre (CPT).

(8) Marcelo C. Neri, « Insegurança Alimentar no Brasil : Pandemia, Tendências e Comparações Globais », site de la Fondation Getulio Vargas, mai 2022.

(9) « Voz do Consumidor 2025 », étude de la société d'expertise-conseil PwC Brasil, septembre 2025.

(10) « Feria del MST atrajo 170 mil personas a São Paulo », Brasil de Fato, São Paulo, 7 mai 2017.

(11) « A urgência da Reforma Agrária no Brasil », site du Mouvement des sans-terre (MST), 18 juillet 2025.

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