❌

Normal view

Dire « tu » à une machine

30 September 2026 at 08:49

« Les gens qui construisent l'intelligence artificielle croient sincèrement qu'elle pourrait tous nous tuer d'ici à la fin de la décennie », a admis en septembre dernier un salarié démissionnaire d'Anthropic, l'une des entreprises les plus à la pointe du secteur. Alerte ou alarmisme ? Quoi qu'il en soit, les robots conversationnels ont déjà profondément modifié notre rapport aux machines et aux autres humains.

JPEG - 214.3 kio
Romain Zeder. – « Narcisse », 2022
© Romain Zeder

En 1966, dix ans après la conférence de Dartmouth, qui marque le coup d'envoi du programme de recherche technoscientifique consacré à l'« intelligence artificielle » (IA), le premier robot conversationnel voit le jour aux États-Unis, entre les murs du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ce programme, développé par Joseph Weizenbaum, alors professeur d'informatique au MIT, permet de simuler des interactions linguistiques (1). Le principe est simple : un utilisateur tape une phrase à l'aide d'une machine à écrire connectée à un ordinateur, le logiciel analyse la phrase, génère une réponse adaptée en fonction de son script et envoie la réponse sous forme de texte. Son créateur le nomme Eliza, du nom d'un des personnages de la pièce de théâtre Pygmalion (2), Eliza Doolittle, une fleuriste qui apprend un langage aristocratique afin de se faire passer pour une duchesse. Le programme simule non pas une aristocrate, mais un psychothérapeute dans une parodie d'échange avec le patient. Il se contente de reformuler les affirmations de l'utilisateur, la plupart du temps sous forme de question, afin de le faire parler davantage, sans jamais fournir de réponse détaillée.

Ce choix s'explique par des raisons techniques : le programme n'a pas accès à un stock d'informations dans lequel il pourrait puiser pour produire ses réponses, il procède par identification des mots-clés dans les phrases émises et applique des règles. Par exemple, s'il reconnaît des mots comme « père » ou « mère » dans les requêtes écrites par l'utilisateur, le logiciel génère une réponse du type « Parlez-moi de votre famille ». À défaut, Eliza répond avec une phrase générale, du type « Je comprends », « Très bien », « Poursuivez ».

Il s'agit donc d'un dispositif assez basique. Pourtant, les effets psychiques s'avèrent stupéfiants. Weizenbaum lui-même s'étonne de la vitesse et de l'intensité avec lesquelles les utilisateurs l'anthropomorphisent et l'investissent émotionnellement : « Je ne m'étais pas rendu compte que de si courtes interactions avec un programme informatique relativement simple pouvaient induire des pensées délirantes chez des personnes plutôt normales », écrira-t-il dix ans plus tard, revenant ainsi de manière critique sur cette expérimentation technologique (3). Weizenbaum cite le cas de sa secrétaire, qui lui demande de sortir de la pièce lorsqu'elle expérimente le programme, comme s'il s'agissait d'une personne humaine à laquelle elle s'apprêtait à confier ses plus intimes secrets. L'informaticien s'étonne ainsi des « attributions extrêmement exagérées » auxquelles « même un public bien éduqué est capable de procéder (…) à l'égard de technologies qu'il ne comprend pas ». Selon Weizenbaum, notre tendance collective à accorder à l'ordinateur des intentions ou des émotions tient en grande partie à notre incapacité à comprendre le fonctionnement interne de ces programmes informatiques. En détaillant le mécanisme d'Eliza, l'informaticien tente donc de dépouiller l'ensemble de son « aura magique », dans le but de démystifier ces nouvelles technologies.

Soixante ans plus tard, ces efforts n'ont manifestement pas porté leurs fruits. Si l'expression « effet Eliza » désigne désormais la tendance à assimiler le fonctionnement d'un ordinateur à un comportement humain ou à attribuer à un système informatique une intériorité psychique (des intentions, des émotions, de la compréhension…), les réflexions critiques de l'informaticien semblent avoir été largement oubliées. Depuis le lancement du robot conversationnel ChatGPT en 2022, on ne compte plus les individus parmi ses millions d'usagers s'adressant à ce type de dispositifs numériques à la deuxième personne du singulier. Tout se passe comme s'ils dialoguaient avec un humain capable de comprendre les demandes qui lui sont adressées et comme si l'expérimentation de laboratoire du chercheur informaticien était désormais menée à une échelle de masse par une poignée d'entreprises privées.

Dès lors, l'anthropomorphisation relève du quotidien. L'« effet Eliza » alimente un nouveau marché, et les délires identifiés à l'époque par Weizenbaum prennent une dimension collective et planétaire — y compris à travers notre langue usuelle, qui mobilise les termes anthropomorphiques d'« intelligence artificielle », d'« assistant virtuel » ou encore d'« agent conversationnel ». Contrairement à Eliza, dont le programme simple avait été clairement explicité par son concepteur dans un article scientifique, les produits logiciels actuels s'appuient sur des algorithmes qui demeurent la plupart du temps inconnus des usagers et dont les spécificités ne sont pas toujours divulguées. En somme, ces robots conversationnels se révèlent aussi faciles à utiliser que difficiles à comprendre. Or, comme l'avait anticipé Weizenbaum et comme le confirme une récente étude (4), moins nous comprenons, plus nous anthropomorphisons, et plus nous avons tendance à solliciter ces dispositifs à la place de personnes humaines — par exemple, pour la demande de conseils ou le soutien émotionnel. L'étude montre que les sentiments d'émerveillement ou de magie suscités par ces programmes incitent à des usages anthropomorphiques, eux-mêmes susceptibles d'engendrer des formes de dépendance affective. Sans surprise, les personnes qui comprennent mieux le fonctionnement de ces dispositifs ont moins tendance à se confier, et utilisent davantage les algorithmes pour des tâches spécifiques et limitées (analyse de résultats, synthèse documentaire, etc.).

Il n'est guère étonnant que les entreprises qui conçoivent ces services numériques développent toutes sortes de spécifications susceptibles d'aviver notre tendance à l'anthropomorphisation pour nous rendre dépendants. Pareille stratégie s'observait déjà sur les réseaux sociaux commerciaux à travers des fonctionnalités comme le défilement infini ou les recommandations personnalisées, destinées à maximiser l'engagement des usagers en les incitant à rester connectés et en les enfermant dans des bulles adaptées. Cette économie de l'attention revêt désormais la forme d'une économie de l'attachement qui exploite nos affects et nos émotions en jouant sur nos inclinations psychiques (5). La plupart des dispositifs gratuitement disponibles pour le grand public utilisent ainsi la première personne du singulier (le pronom « je »), relancent les usagers avec de nouvelles questions et les flattent ou les confortent dans leurs opinions — pour ne citer que quelques-unes des techniques mobilisées (6). Loin de démystifier nos rapports aux machines algorithmiques, tel que le préconisait Weizenbaum, le modèle exploite notre besoin de reconnaissance et nous incite à entretenir des relations personnalisées avec ces services numériques.

Ces projections anthropomorphiques sont évidemment décuplées dans le cas des applications fournissant des « compagnons » virtuels expressément conçus pour simuler des conversations émotionnelles ou amicales avec les usagers, comme celles proposées par les entreprises Replika ou Character.AI. Certains en viennent ainsi à tomber amoureux de leur chatbot, alors que les plus désespérés leur demandent des conseils pour se suicider. Plusieurs plaintes déposées aux États-Unis concernent des utilisateurs ayant mis fin à leurs jours après des échanges avec des robots, lesquels auraient encouragé leurs idées noires. À en croire un rapport du Center for Countering Digital Hate (7), ces cas pourraient illustrer un problème plus structurel lié à la fréquence des instructions nocives générées par ces systèmes : conseils pour se mutiler, listes de médicaments pour une surdose, lettres d'adieu rédigées.

Au-delà de ces dangers pour la santé des jeunes usagers, il semble légitime de s'interroger sur les effets à long terme des interactions quotidiennes avec des automates numériques. Comment affecteront-ils nos vies psychiques ? Comment conserver des savoirs sociaux fondamentaux comme l'écoute, l'empathie, la patience, ou encore la capacité à débattre et à argumenter, une fois acquise l'habitude d'adresser des demandes impératives à des robots conversationnels disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, toujours de notre côté, toujours prêts à nous flatter ? Car, tant que nous disposons des ressources matérielles pour les faire fonctionner, les systèmes algorithmiques ne seront jamais fatigués, jamais malades, jamais dans le besoin d'une quelconque attention.

« Capitalisme de la solitude »

Ces robots fournissent donc des simulacres d'altérité qui suppriment les risques de l'exposition à autrui et la surprise que toute rencontre implique. L'individu qui s'entretient avec son chatbot ne rencontre personne, si ce n'est un reflet algorithmique de lui-même, généré sur la base des calculs probabilistes effectués sur ses données personnelles. Illusionné par ce reflet qui semble lui parler à la deuxième personne du singulier, il le prend alors pour un autre, confondant sa propre image avec une altérité, exactement comme Narcisse dans le mythe, qui finit par tomber amoureux de son reflet, à l'image des individus s'éprenant de leur double numérique.

À travers les chatbots ne se nouent ni une relation sociale avec un autre ni une relation réflexive avec soi-même, mais un rapport à soi confondu avec un rapport à l'autre, qui pourrait nous pousser à régresser dans un état de confusion caractérisé par l'indistinction du moi et de l'autre, du moi et du monde, des pulsions et de la réalité. Loin de constituer des alter ego, ces simulacres numériques dénient toute possibilité de séparation, donc de relation. L'économie de l'attachement menace ainsi la possibilité même de se relier, les liens sociaux étant peu à peu supplantés par une dépendance affective à des services numériques contrôlés par des entreprises privées, auxquels des publicités ciblées sont désormais intégrées (8). Alors que l'isolement est désormais reconnu comme un problème de santé publique (9), ce « capitalisme de la solitude (10) » pourrait bien engendrer une prolétarisation sociale généralisée.

Face à une telle situation, les intuitions de Weizenbaum méritent sans doute d'être remises au goût du jour. Plusieurs propositions politiques vont dans ce sens. Par exemple, l'idée de désanthropomorphiser les chatbots, en évitant la première personne du singulier, les relances ou les flatteries (11). Une telle décision semblerait conforme aux règlements européens comme le Digital Services Act, dont l'article 25 interdit les interfaces trompeuses (dark patterns), ou comme l'AI Act, dont l'article 5 proscrit les systèmes d'IA qui déploient des techniques subliminales ou manipulatrices. On pourrait aussi envisager un changement de modèle plus profond, valorisant les technologies contributives qui soutiennent les relations d'entraide ou de solidarité, le partage des savoirs entre pairs ou la constitution de groupes capacitants (12). Ces technologies existent, mais leur généralisation nécessite un soutien politique, de nouveaux droits collectifs et de nouveaux modèles économiques. Le destin numérique de nos liens affectifs en dépend.

Voir en ligne : /2026/10/ALOMBERT/70097

(1) Joseph Weizenbaum, « Eliza — a computer program for the study of natural language communication between man and machine », Communications of the Association for Computing Machinery, vol. 9, n° 1, New York, 1966.

(2) Le célèbre film My Fair Lady (1964), de George Cukor, adapté de la comédie musicale du même nom (1956), est directement inspiré de cette pièce de George Bernard Shaw écrite en 1912.

(3) Joseph Weizenbaum, Computer Power and Human Reason. From Judgement to Calculation, W. H. Freeman, San Francisco, 1976.

(4) Gil Appel, Chiara Longoni et Stephanie M. Tully, « Lower Artificial Intelligence literacy predicts greater AI receptivity », Journal of Marketing, vol. 89, n° 5, Chicago, 13 janvier 2025.

(5) Mark Esposito et Aurélie Jean, « GenAI : d'une économie de l'attention à une économie de l'attachement », Harvard Business Review, Brighton (États-Unis), 2025.

(6) Esben Kran et al., « DarkBench : Benchmarking dark patterns in large language models », arXiv, 13 mars 2025.

(7) « Fake friend. How ChatGPT betrays vulnerable teens by encouraging dangerous behavior », Center for Countering Digital Hate, 6 août 2025.

(8) Cf. le site d'OpenAI : « Faire de la publicité dans ChatGPT ».

(9) Organisation mondiale de la santé, « De la solitude aux liens sociaux : ouvrir la voie vers des sociétés plus saines », 30 juin 2025.

(10) Paul Klotz, « Le capitalisme de la solitude. Lutter contre le nouveau fonds de commerce de la tech », Fondation Jean-Jaurès, 26 août 2026.

(11) Sur ce point, cf. Anne Alombert et Jean-Lou Fourquet, « Au lieu d'anthropomorphiser l'IA, humanisons nos réseaux numériques ! », Usbek & Rika, 26 novembre 2025, ainsi que la proposition de l'élue suisse Isabelle Chappuis sur son site

(12) Lire Evgeny Morozov, « La gauche et l'intelligence artificielle », Le Monde diplomatique, août 2026, et Anne Alombert, De la bêtise artificielle, Allia, Paris, 2025.

Game of drones

Sur les terres émergées, les ressources s'épuisent. Alors les regards des dirigeants, des militaires et des investisseurs se tournent vers l'océan. Et, plus précisément, vers les fonds marins. Une nouvelle ère s'ouvre : celle de l'exploitation des abysses. Le journaliste Guillaume Pitron y a consacré trois années d'enquête et un livre, dont nous publions les extraits en exclusivité.

JPEG - 150 kio
Fabrice Hyber. – « Bulle », 2024
© ADAGP, Paris, 2026 © Fabrice Hyber

Toutes les marines nationales d'Asie semblent s'être donné rendez-vous, en ce printemps 2025, dans un vaste hall d'exposition attenant à l'aéroport Changi, à Singapour, à l'occasion de l'International Maritime Defence Exhibition (Imdex) Asia 2025. Leurs émissaires portent beau dans leurs uniformes parés de galons, prenant langue avec une myriade de représentants de commerce. L'exposition est en effet un point de ralliement des leaders industriels du naval de défense, venus présenter leurs dernières innovations : le britannique Rolls-Royce (systèmes de propulsion pour sous-marins et frégates), l'israélien Elbit Systems (sonars), le singapourien ST Engineering (systèmes électroniques embarqués), le constructeur de navires de guerre américain Lockheed Martin, l'autrichien Schiebel et son Camcopter S-100, un drone aérien de reconnaissance tactique…

Également présent, le groupe allemand Euroatlas promeut son Greyshark. Long de huit mètres et pesant quatre tonnes et demie, ce drone sous-marin, silhouette de squale, museau effilé et propulsion à hélices, est taillé pour une grande variété de tâches, civiles comme militaires. « Cela dépend des besoins de l'opérateur », expliquent les deux commerciaux s'affairant autour du véhicule. Cartographie du plancher océanique, protection d'infrastructures sous-marines, récupération de munitions abandonnées… : ces missions sont permises par l'autonomie de seize semaines du Greyshark, qui en décuple les performances. Pour sûr, arguent les deux chargés d'affaires, l'avenir est à ces nouveaux engins, car « les hommes cèdent peu à peu la place, dans les océans, aux technologies autonomes ».

Une variété d'engins autonomes

Embarqué dans des sous-marins et autres bathyscaphes, l'homme côtoie les fonds océaniques situés à plus de mille mètres de profondeur depuis la seconde moitié du XXe siècle. Pourtant, 80 % de ces contrées restent inexplorées. Il faut dire que passer au peigne fin les moindres recoins du plancher océanique à bord de Nautilus habités coûte des sommes insensées. De plus, c'est dangereux. Enfin, cela prend un temps fou. Dès lors, l'exploration des fonds marins a avancé à pas comptés… Ce triple obstacle pourrait être contourné grâce à la multiplication des drones. Le mot renvoie à une variété d'engins autonomes : des robots sous-marins filaires téléguidés, de petits vaisseaux naviguant en surface et surtout des véhicules sous-marins, souvent désignés par leur sigle anglais AUV (Autonomous Underwater Vehicles).

L'industrie pétrolière a été parmi les premières à manier ces engins légers et compacts, capables notamment de se substituer aux plongeurs lors d'interventions sur les fondations de plates-formes offshore. Leur autonomie permet également de rallonger la durée, donc l'efficacité, de missions d'exploration de gisements, et ce à des coûts compétitifs (un drone coûte « seulement » entre 1 et 10 millions d'euros). Leur force est d'agréger sous leur coque une variété de briques technologiques : une batterie lithium-ion offrant une autonomie allongée et un vaste rayon d'action, des sondeurs multifaisceaux permettant de capter des téraoctets de données à chaque plongée, une centrale inertielle pour le guidage et la navigation et, demain, toujours plus d'intelligence artificielle (IA) pour leur conférer une capacité de décision étendue.

« Les flottes d'AUV permettent de collecter trois à quatre fois plus de données qu'avec des moyens de surface équivalents », convient M. Jean-Marc Sornin, président d'Abyssa, une société d'exploration des grands fonds marins. On comprend pourquoi les drones sont devenus des opérateurs de choix pour une myriade d'industries mondiales — dont certaines promettent de répondre aux besoins grandissants en ressources générés par la croissance de la population mondiale. Ils servent ainsi à localiser des bancs de poissons, à explorer des gisements de diamants et d'hydrogène naturel, à prélever de l'acide désoxyribonucléique (ADN) environnemental, à repérer une fuite dans la coque d'un navire pétrolier échoué, à collecter du plastique, à inspecter les fondations de parcs éoliens offshore et même à dresser la carte de l'intégralité des fonds marins. Les drones sous-marins sont les émissaires de notre espèce dans les abysses, au point d'être, selon Jan Opderbecke, chercheur à la direction de la flotte océanographique au sein de l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer), « devenus tout simplement irremplaçables ».

Un engouement que tempère le contre-amiral Éric Lavault, chargé de la maîtrise des fonds marins : « Plein de trucs “sexy” circulent à propos des drones, mais, comme de nombreux industriels, je demeure dubitatif. Cet élan technologique va, comme dirait l'autre, coûter “un pognon de dingue”. » La colonisation des mers par des outils souvent pompeusement qualifiés d'« avatars » par les réclames commerciales prendra longtemps… Quoi qu'il en soit, « des milliers d'AUV opèrent déjà aux quatre coins des océans », rappelle le scientifique portugais João Sousa.

Leur importance pourrait encore s'accroître lorsque, dotés d'une plus grande autonomie, ils se montreront capables d'effectuer des missions de plusieurs mois en haute mer, s'évitant d'intempestifs retours à terre. Révolution ultime, l'océan pourrait être, un jour, peuplé de « drones résidents » qui auront complètement rompu le cordon avec la terre ferme. Cette émancipation totale nécessitera l'installation de stations d'amarrage alimentées par l'énergie houlomotrice, jusque dans les replis des canyons immergés : les AUV s'y relaieront pour décharger leurs disques durs, recharger leurs batteries, subir des opérations de réparation automatisées, hiberner… avant d'être réactivés pour de futures missions. João Sousa voit dans ces relais abyssaux l'amorce de la colonisation d'un nouveau Far West. « Rappelez-vous la conquête de l'Ouest, soutient le scientifique. Au départ, il n'y avait rien. Puis on a édifié des villages, les relais de poste du Pony Express. Puis sont arrivés les chemins de fer… Je vois l'expansion océanique suivre cette même dynamique. »

« Leur armada est hallucinante »

Que la colonisation des océans soit une affaire de robots, cette évidence est acquise lorsque M. Anthony Clake et ses deux associés fondent Ocean Infinity (OI) en 2017. Aussi les trois hommes vont-ils investir dans des systèmes technologiques… proprement fous. « Dès sa création, les représentants d'OI ont déclaré : “Nous pouvons déployer simultanément huit AUV à 10 millions de dollars l'unité et couvrir ainsi des régions immergées immenses”, précise un concurrent. Aujourd'hui encore, personne n'a eu les reins financièrement assez solides pour faire cela. » Le groupe exploiterait à ce jour entre quinze et vingt drones sous-marins autonomes, ce qui en fait, selon certains, « le plus gros essaim mondial d'AUV ». S'ajoutent des véhicules filaires commandés à distance capables de descendre à six mille mètres de profondeur, plusieurs navires de ravitaillement et de prospection océanographique, des engins autonomes de surface, des navires télé-exploités… « Leur armada est hallucinante, leurs moyens gigantesques », explique, sous le couvert de l'anonymat, un scientifique qui les a vus à l'œuvre. Ces leviers font rapidement taire la concurrence ; Ocean Infinity décroche des missions de recherche d'épaves à fort impact médiatique : en 2018, la société retrouve le sous-marin argentin San Juan, disparu un an plus tôt dans l'Atlantique sud. La même année, elle participe — sans succès — à la recherche des boîtes noires du MH370, l'avion de la Malaysia Airlines disparu en 2014 dans l'océan Indien.

Pour exploiter une telle flotte, Ocean Infinity emploie plus de cinq cents personnes : « Des opérateurs de navires sans équipage, des pilotes de robots sous-marins téléguidés, des opérateurs d'AUV, des ingénieurs en robotique, (…) des analystes de données, des géomètres, des océanographes et des hydrographes », éparpillés en Amérique du Nord, en Europe ou encore en Asie, indique la société sur son site Internet. Ses activités convergent vers un quartier général situé à Southampton, dans le sud de l'Angleterre. Bien entendu, nous avons adressé une demande de visite, restée lettre morte… Un scientifique qui a arpenté les lieux nous décrit un campus aux airs de centre de la National Aeronautics and Space Administration (NASA). « Il faut imaginer un immeuble ultrasécurisé avec contrôle d'accès par reconnaissance d'empreinte rétinienne et, à l'intérieur, des postes de pilotage identiques à ceux que vous avez à bord des bateaux », relate-t-il. Une description qui résonne avec le film hollywoodien d'Andrew Niccol Good Kill (2014), lequel mettait en scène des pilotes de drones bombardant l'Afghanistan depuis des conteneurs situés dans le désert du Nevada… « Eh bien, là, c'est pareil, décrypte le scientifique : les mecs sont dans une pièce, entourés d'écrans géants, à commander des robots qui évoluent au milieu de l'océan Pacifique. »

À partir de 2021, Ocean Infinity rachète des concurrents et prend des participations dans des sociétés d'analyse géotechnique, de moteurs électriques pour navires, de services de sécurité maritime… L'objectif est d'être présent sur l'ensemble des métiers de l'exploration offshore et de se diversifier. Ocean Infinity est devenu un groupe multisectoriel, contractualisant avec des entreprises de télécommunications (pour l'optimisation du tracé des câbles sous-marins) et d'énergie (prospection, maintenance d'infrastructures…), comme en 2024 avec le pétrolier britannique Shell pour la fourniture de données géophysiques et géotechniques. Certains les voient également prendre pied sur le marché, en devenir, de l'exploration de gisements miniers sous-marins, ainsi que sur celui, en expansion, de la récupération d'actifs stratégiques.

Car les mers ne sont pas seulement le royaume de la méduse lumineuse, du calmar colossal et du poisson-lune trompeur ; elles sont également un cimetière de vieux câbles Internet et électriques, de fûts de déchets radioactifs, de réacteurs atomiques, de munitions abandonnées pendant la seconde guerre mondiale… Les fonds marins sont aussi jonchés de technologies de pointe que les armées veulent récupérer à tout prix : satellites espions, débris spatiaux contenant des alliages conçus dans le secret d'un laboratoire militaire, missiles, avions de chasse embarquant des systèmes d'encodage stratégiques. En 2022, les États-Unis mandatent la société américaine Phoenix International pour qu'elle repêche un F-35C Lightning II de l'US Navy abîmé en mer de Chine méridionale. L'avion militaire est récupéré avant que Pékin mette la main dessus et en espionne les technologies embarquées. L'ensemble de ces marchés tend les bras à Ocean Infinity, devenue l'une des rares entreprises d'exploration océanique à parler, aujourd'hui, d'égal à égal avec les États. Au point que certains pourraient faire le choix de lui déléguer des missions régaliennes de maîtrise des profondeurs, aux fins d'y surveiller des câbles ou des gazoducs. « Pourquoi ne pas associer Ocean Infinity à ce rôle de défense nationale ? », interroge un ingénieur du service hydrographique et océanographique de la marine (SHOM).

Mais combien de temps Ocean Infinity conservera-t-elle cette avance ? Ne serait-il pas temps de vendre cette multinationale des abysses, parée de ses splendides atours technologiques ? Des interrogations sur sa viabilité surgissent. Le groupe, qui ne communique pas sur son chiffre d'affaires, ne serait toujours pas rentable… De plus, le marché de l'étude des fonds marins est aujourd'hui investi par un nombre croissant d'acteurs privés — qu'ils soient constructeurs ou opérateurs de drones : les américains Phoenix International et Ocean Aero, les français Exail Technologies et Abyssa, le norvégien Eelume, le chinois Qingdao Ever Maritime… Sans oublier les États, qui, en développant leurs propres armadas, pourraient sérieusement contester l'autorité d'Ocean Infinity d'ici à une dizaine d'années.

« Toutes les grandes puissances maritimes sont en train de rattraper leur retard dans la course aux fonds marins, en s'équipant avec des moyens équivalents à ceux d'OI », constate un spécialiste de l'« économie bleue ». Traditionnellement peu intéressées par les abysses, les armées opèrent un revirement stratégique. La prise de conscience par la marine française de la nécessité de se doter de drones remonte à l'année 2019. Faute de moyens propres, celle-ci sous-traite alors les opérations de localisation de La Minerve, un sous-marin disparu en 1968 au large de Toulon avec, à son bord, cinquante-deux marins, à Ocean Infinity. Une campagne menée en un temps record. « Ils ont ratissé une surface équivalant à la ville de Paris en même pas trois jours ! », relate, encore éberlué, un témoin requérant l'anonymat. Le submersible fut retrouvé peu après.

Ce tour de force a laissé des souvenirs doux-amers dans les rangs des généraux… « Ça a été un choc », convient le contre-amiral Lavault. « Nous avons pris alors conscience du retard accumulé par l'armée française dans sa stratégie de maîtrise des fonds marins, et de la nécessité de mieux nous les approprier. » Bien au-delà du cas français, « la “dronisation” dans le domaine naval de défense se généralise, confirme la représentante d'un fabricant de systèmes autonomes. Les pays lançant des initiatives dans ce domaine se multiplient ».

Un espace vertical

Aux mains des armées, les drones peuvent participer à des activités de déminage des grands fonds, détecter des intrusions ennemies dans une zone économique exclusive (ZEE), surveiller et protéger les câbles sous-marins et même engager des combats — les militaires parlent de seabed warfare, la « guerre des fonds marins ». Et, dans la perspective d'un conflit avec la Chine, ces outils pourraient également permettre aux Américains de compenser leur infériorité numérique. « Avec cinq cents drones, je couvre le golfe Arabo-Persique pour huit fois moins cher que le prix d'un croiseur », a ainsi déclaré l'amiral Charles Bradford Cooper, ex-commandant des forces navales américaines au Proche-Orient. Nul doute, dès lors, qu'« il va se passer sous la mer ce qui s'est passé dans les airs : une démocratisation, une banalisation de cette technologie », prédit le dirigeant d'une société de robotique sous-marine.

Cette réalité confirme tout d'abord l'écrasante domination exercée par quelques grandes puissances dans la maîtrise des fonds marins. « Seuls une quinzaine de pays disposent de la capacité industrielle de descendre à six mille mètres de profondeur, parmi lesquels les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, le Canada, la Chine… Les Indiens et les Néo-Zélandais commencent tout juste à se doter des capacités adéquates », confirme, lors d'un entretien conduit en 2024, un haut fonctionnaire chargé de la politique maritime de la France.

La prolifération des drones s'insère en effet dans ce qu'il convient d'appeler une « verticale du pouvoir technologique », c'est-à-dire une chaîne ininterrompue de machines se relayant des fosses marines jusqu'à l'espace (satellites) en passant par la surface de l'eau (flotteurs connectés, frégates) et les airs (drones aériens) afin de capter et de se transmettre des informations, et in fine d'offrir à l'homme la connaissance la plus acérée de la réalité des océans. « La mer, aujourd'hui, c'est l'espace, l'atmosphère, la colonne d'eau et les fonds marins », insiste M. Thierry Duchesne, directeur du département maritime de la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES), et toutes ces dimensions se révèlent complémentaires.

Ce continuum technologique livre un enseignement-clé : les mers ne se conquièrent désormais plus comme les marines l'ont fait durant des millénaires, c'est-à-dire en contrôlant des coordonnées géographiques faites d'une longitude et d'une latitude ; elles se colonisent dorénavant par des robots déployés à toutes les profondeurs et toutes les altitudes possibles. Disons-le autrement : l'océan est fondamentalement un espace vertical ; et il appartiendra aux armées qui l'appréhenderont comme tel.

Voir en ligne : /2026/10/PITRON/70095

Le Refroidissement techno-logique

JPEG - 29.3 kio

Un titre surprenant, qui condense avec humour le point de vue de Vincent Peyret, relaté à travers de nombreuses anecdotes : avec le numérique, notre quotidien a perdu en chaleur humaine. En tant qu'adultes, nous nous en accommodons plus ou moins, mais les enfants peuvent en être bousculés, à l'instar de la fillette de l'auteur, qui, dans un train, cherchait maladroitement à entrer en interaction avec des voyageurs. En vain : ils n'arrivaient pas à se « déscotcher » de leurs écrans… Soucieux d'en regarder aussi les aspects potentiellement positifs, Peyret (qui anime la rédaction du Postillon, journal satirique de Grenoble), reconnaît que oui, Internet permet des choses formidables, mais il lui importe d'en « réaliser l'audit complet ». Se demandant s'il y a plus de bonheur dans le monde qu'il y a trente ans, il constate qu'au contraire le « numérique bouche l'horizon » et diffuse des « sortes de gaz à effet de porte de verre entre les gens et à l'intérieur d'eux-mêmes ».

Voir en ligne : /2026/10/POLLMANN/70074

Le Monde à l'envers, Grenoble, 2026, 72 pages, 5 euros.

❌