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Le budget 2027 veut faire payer les retraités, mais personne n'y croit

1 October 2026 at 16:38

Par Eric V.

Le gouvernement promet de ramener le déficit de la sécurité sociale de 21,8 à 12,7 milliards, et demande pour cela 5,5 milliards aux retraités. En décembre dernier, il avait promis 19,4. En mai, on en était à 23,2. Les chiffres de ce matin ne sont pas des prévisions : ce sont des répétitions.

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Reprenons le fil par un document. Le 31 décembre 2025, la loi de financement de la sécurité sociale pour 2026 est publiée au Journal officiel. Elle fixe un déficit de 19,4 milliards d'euros. Cinq mois plus tard, le 28 mai, la Commission des comptes de la sécurité sociale — l'organisme officiel chargé de tenir les comptes, pas un cabinet d'opposition — annonce que l'exercice finira plutôt à 23,2 milliards. Trois milliards huit cents de plus, en cent cinquante jours, sur un chiffre voté par le Parlement.

Ce matin, le même gouvernement a présenté le budget de la sécurité sociale pour 2027. Il y annonce un déficit de 12,7 milliards. Et pour y parvenir, il demande 5,5 milliards aux retraités.

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Ce qu'on demande aux retraités, en clair

Deux mesures, et elles sont simples à comprendre une fois qu'on a retiré le jargon budgétaire.

La première est un partage des pensions en trois étages au 1er janvier. En dessous de 1 260 euros par mois, la pension suit l'inflation, intégralement. Entre 1 260 et 2 034 euros, elle ne la suit qu'en partie. Au-dessus de 2 034 euros, elle ne la suit plus du tout : elle est gelée. Personne ne baisse, et c'est tout l'art du procédé — on ne retire rien, on cesse de suivre. Rendement attendu : environ 4,1 milliards.

La seconde est fiscale, et elle est passée presque inaperçue. L'abattement de 10 %

Crise de la dette française ? Mais non, arrêtez de vous faire peur ! (même si elle serait salutaire)

30 September 2026 at 11:27

Par Eric V.

Tout le monde annonce la crise de la dette française. Regardez ce que font ceux qui sont payés pour la craindre : ils achètent. Il n'y aura pas de crise. Il y aura une dégradation lente, et c'est une bien pire nouvelle.

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Ceux qui devraient fuir

Depuis dix jours, la France est censée être au bord du gouffre. L'écart de taux avec l'Allemagne a dépassé 100 points de base le 18 septembre, une première depuis 2012. Scope a retiré le AA− pour un A+. Et le Financial Times rapporte le 30 septembre, sous le titre « Vanguard warns France is "degrading credit" as borrowing costs surge », que le premier gestionnaire d'actifs obligataires du monde juge le crédit français durablement dégradé.

Regardons maintenant ce que font les professionnels. Royal London Asset Management achète la baisse et parie que la dette française battra l'italienne et l'allemande. HSBC écrit que l'OAT est la moins chère depuis au moins 2008. Et lundi, l'Agence France Trésor a annoncé qu'elle lèverait 339,7 milliards d'euros en 2027, contre 311,7 cette année, sans que personne ne doute qu'elle les trouvera.

Voilà le fait qu'aucun commentaire n'a relevé cette semaine. Ceux qui prêtent à la France ne sont pas effrayés. Ils sont contents.

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Ce que Vanguard dit vraiment

Lisons l'avertissement comme un gérant le lirait. Ales Koutny, qui dirige les taux internationaux chez Vanguard, annonce une dégradation durable et juge « fortement possible » un écart à 150 points de base. La même dépêche précise que sa maison est sous-pondérée sur les obligations d'État françaises.

Un gérant sous-pondéré qui annonce publiquement une dégradation ne s'alarme pas : il publie son prix d'entrée. Il dit à quel niveau il redeviendra acheteur, et il le dit à ceux qui détiennent ce qu'il voudrait acheter.

Je ne lui prête aucune manœuvre. Je constate une position, et je lis une déclaration à la lumière de cette position.

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Pourquoi la dégradation paie

Le taux que paie la France se décompose en deux morceaux, et tout le malentendu public vient de leur confusion. Le premier est le niveau général des taux dans la zone euro : c'est le Bund allemand, autour de 3,5 %, que la France paie quoi qu'elle fasse et qui ne dit rien sur elle. Le second est l'écart au-dessus de ce niveau — un peu plus de 110 points de base aujourd'hui. Celui-là est le prix de la signature française, et c'est le seul morceau dont nous soyons responsables.

Or cet écart, pour l'emprunteur, est un coût, et pour le prêteur un supplément de rémunération. Quand l'un se dégrade, l'autre s'enrichit. Le 10 ans français est passé de 3,2 % en février à plus de 4,8 %. La France paie désormais environ 0,2 point de plus que l'Italie, et son rendement souverain a dépassé celui de LVMH à maturité comparable : le marché considère qu'un groupe de luxe est un meilleur débiteur que la République. Catastrophe pour le Trésor, bonne nouvelle pour qui achète : la dette française rapporte plus, et elle rapporte plus parce qu'elle se dégrade.

Encore faut-il distinguer deux choses, et Vincent Clairmont les a séparées ici le 2 septembre dans « Quel sera le vrai test pour la dette française ? ». Un écart peut se payer parce que le marché redoute un événement daté — un budget qui ne passe pas, une censure : c'est une prime de conjoncture, qui se referme quand l'événement se dénoue. Ou parce qu'il a cessé d'attendre un événement et facture un état durable : c'est une prime de régime, et rien ne la referme, puisque rien de particulier ne l'a ouverte. Le signe distinctif se lit sans peine : en septembre, l'écart s'est élargi pendant l'annonce d'un budget à 54 milliards d'économies, quand il aurait dû se resserrer.

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Le parapluie, et ce qu'il couvre exactement

Reste la question qui décide de tout : le prêteur prend-il un risque proportionné à ce supplément ?

Depuis 2012, la réponse est connue : dans la zone euro, une dette souveraine ne fait pas défaut par accident. L'engagement de Mario Draghi, puis les instruments qui l'ont formalisé, ont placé au-dessus des dettes nationales un filet que la BCE peut déployer — le dernier en date, l'instrument de protection de la transmission, créé le 21 juillet 2022.

Mais lisez le communiqué. La BCE y énonce quatre critères cumulatifs d'éligibilité, dont le respect du cadre budgétaire européen et la soutenabilité de la trajectoire de dette, et le Conseil des gouverneurs conserve un pouvoir d'appréciation « complet » sur l'activation.

Ce n'est donc pas un parapluie, c'est un parapluie tenu par quelqu'un d'autre. Et le premier critère ne dit pas « ne pas avoir de déficit » : il dit ne pas être sous procédure pour déficit excessif, ou ne pas avoir manqué d'agir après une recommandation du Conseil. Ce qui protège la France n'est pas sa situation budgétaire — elle est mauvaise — mais le jugement que Bruxelles porte sur ses efforts. Le prêteur qui touche 4,8 % ne prend pas un risque nul : il prend un risque de discrétion, et il parie sur la bienveillance d'un comité.

Notons au passage qui vend et qui achète, car cela servira plus loin. Celui qui peut attendre sera remboursé à 100 et n'a rien perdu : s'il a de l'argent frais, il achète décoté et s'assure près de 5 % par an — c'est la position de Royal London et la lecture de HSBC. Celui qui a une notation minimale inscrite dans son mandat vend le jour où Scope retire le AA−, parce que sa procédure le lui ordonne et non parce qu'il croit au défaut. Le vendeur est contraint, l'acheteur est libre, et les contraints, en France, sont nos assureurs et nos banques.

L'arithmétique de cette décote — pourquoi un titre perd de la valeur quand les taux montent, de combien, et ce que change la durée restante — est exposée dans la fiche d'Élise Rochefort publiée ce jour.

Donc il n'y aura pas de crise

Arrêtons-nous ici, parce que l'essentiel vient d'être dit sans être nommé.

Trois faits, et un seul fil les relie. Les professionnels achètent : l'argent est là. La BCE peut déployer un filet : le défaut n'arrivera pas par accident. Et personne, ni à Paris, ni à Francfort, ni chez les créanciers, n'a intérêt à ce que la France cesse de payer.

Tirons-en la conclusion, même si elle contredit tout ce qu'on entend depuis dix jours. Il n'y aura pas de crise de la dette française.

Il y aura autre chose, qui n'a pas de nom dans le débat public et qu'il faut donc

Bagayoko, Bardella ? ou le procès avant la preuve

29 September 2026 at 18:11

par Eric V.

Lundi, Mediapart attribue à Jordan Bardella des propos antisémites écrits il y a plus de dix ans. Mardi, un média d'extrême droite diffuse vingt secondes où le maire de Saint-Denis danse près d'une poubelle en feu. Deux camps, deux dossiers ouverts, et déjà deux verdicts.

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La poubelle

Un homme se penche, saisit une poubelle qui brûle, la traîne loin des grilles d'un lycée, se relève et danse avec les élèves qui l'applaudissent. Un peu plus tard, il applaudit les pompiers. C'est la séquence complète, publiée par L'Humanité. Celle qui a tourné d'abord, diffusée par le site militant Frontières, commence après le geste : on y voit un élu s'écarter d'un feu et danser. Vingt secondes, et l'affaire était faite.

Bally Bagayoko, élu maire de Saint-Denis en mars, a démenti mardi devant la presse, au lycée Paul-Éluard : « Je n'ai évidemment ni allumé ni encouragé de feu de poubelle », « j'ai au contraire tenté de l'éteindre ». Des lycéens ont raconté à l'AFP qu'il leur criait d'arrêter de mettre le feu. Le député RN Julien Odoul avait dénoncé la scène sur CNews avant que la version longue ne circule.

Le montage n'est pas un mensonge. C'est une vérité à laquelle on a retiré ce qui la contredit.

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Le fichier

La veille, lundi, Mediapart publiait des dizaines de conversations écrites datées de 2013 à 2015, qu'il dit avoir vérifiées de façon indépendante, et qui attribuent à Jordan Bardella des propos antisémites. Le président du Rassemblement national parle de « propos parfaitement délirants », de faux grossiers, et a chargé son avocat d'engager les actions nécessaires. Marine Le Pen dénonce des manigances. Aucune expertise technique extérieure des pièces n'a été rendue publique à ce jour.

Disons-le sans détour, parce que c'est la ligne de ce journal et non une précaution d'écriture : si ces écrits sont authentiques, rien ne les excuse, aucune position diplomatique ne les rachète, et il n'y a pas d'indulgence à négocier. Mais nous ne le savons pas encore. Et « nous ne le savons pas encore » est exactement ce que plus personne ne supporte d'entendre.

Car les deux camps ont fait le même calcul en vingt-quatre heures. D'un côté, le clip a valu constat. De l'autre, le fichier vaut condamnation. Chacun a reconnu dans la pièce ce qu'il savait déjà, et s'est épargné la peine de l'ouvrir.

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Ce que coûtent vingt-quatre heures

On m'objectera que le journalisme ne peut pas attendre les tribunaux, et c'est vrai : un journal qui ne publierait qu'après un arrêt définitif ne publierait jamais rien. Mais publier une pièce et prononcer une sentence sont deux actes distincts, et ce ne sont pas les mêmes gens qui les commettent. Mediapart a publié et dit avoir vérifié — c'est son métier, et il en répondra. Frontières a coupé. Ceux qui ont conclu, dans les deux affaires, ce sont ceux qui regardaient.

Or une accusation et sa rectification ne circulent pas à la même vitesse, pour une raison qui n'a rien de mystérieux : la rectification n'est pas amusante. La séquence longue de Saint-Denis existe, elle est datée, elle est accessible à quiconque veut cliquer — elle ne fera pas le tiers du chemin des vingt secondes. Et si les conversations publiées lundi sont un jour écartées par un juge, dans dix-huit mois, à la page des brèves, qui le lira ?

Nous avons donc deux régimes de preuve pour un seul pays. Quand la pièce accuse l'adversaire, elle suffit. Quand elle accuse les nôtres, on demande une expertise, un contradictoire, un délai. Et chacun trouve l'autre partial, ce qui est la seule chose sur laquelle les deux camps aient raison.

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Dernier mot

Il faudrait se demander ce que nous avons fait, nous, pendant ces vingt-quatre heures. Pas les médias, pas les partis : nous, qui avons regardé, partagé, tranché. Le test est simple et il ne coûte rien à passer : sommes-nous aussi pressés de vérifier lorsque la pièce accuse quelqu'un de notre bord ? Si la réponse est non, nous ne sommes pas des citoyens informés. Nous sommes des supporters avec une connexion.

Voilà ce que la liberté demande de plus banal et de plus difficile : accepter de rester vingt-quatre heures sans avis. Ce n'est pas de la prudence, c'est un exercice, et il se pratique contre soi.

En France, le verdict ne suit plus l'enquête. Il l'attend, déjà rédigé.

À part Christine Lagarde, qui peut encore donner une chance au bloc central à la présidentielle ?

29 September 2026 at 17:42

par Eric V.

Le 16 novembre 2016, un homme qui n'avait jamais été élu à quoi que ce soit annonçait sa candidature à la présidence de la République. Dix ans plus tard, le bloc central aligne quatre candidats et pas un présidentiable. Il lui reste une carte, et elle est à Francfort.

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Bobigny, il y a dix ans

Le 16 novembre 2016, à Bobigny, Emmanuel Macron annonçait sa candidature. Il avait trente-huit ans, aucun mandat électif derrière lui, trois mois de vie civile depuis sa démission du gouvernement, et une dizaine de points dans les sondages. Cinq mois plus tard il était élu. On a beaucoup écrit sur le personnage ; on a moins regardé le gabarit. Ni élu, ni militant, ni comptable d'un bilan devant des électeurs, mais lourd d'une excellence certifiée par des institutions — l'Inspection des finances, une banque d'affaires, un secrétariat général adjoint, un ministère par nomination.

Ce gabarit n'était pas un accident. C'était une réponse à une panne, et la panne est revenue.

La campagne d’Édouard Philippe décroche dans les sondages
Popularité à 27 % chez Odoxa, 46 % chez l’Ifop, 45 % au second tour contre 49 % en août : ce que trois séries de mesures disent d’Édouard Philippe depuis mai.
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Quatre candidats et pas un présidentiable

Regardons l'offre. Édouard Philippe est mesuré à 19 % d'intentions de vote quand il n'a qu'un concurrent au centre, à 17 % quand il en a deux, à 14 % quand ils sont trois, selon la notice déposée le 14 septembre à la Commission des sondages par Toluna Harris Interactive. Sa cote de popularité recule de trois points en un mois chez Odoxa, à 27 %, et de dix points depuis mai 2025. Une information judiciaire a été ouverte au printemps sur la gestion du pôle numérique du Havre ; il n'a pas été mis en examen et bénéficie de la présomption d'innocence, mais le dossier existe et il pèse.

Gabriel Attal va de 8 à 15 % selon le nombre de concurrents. Il progresse — trois points et huit places au baromètre Cluster 17 de septembre — et c'est précisément son problème : à trente-sept ans, après un passage à Matignon qui aura duré huit mois, il monte dans les classements de sympathie sans jamais franchir le plafond de la crédibilité présidentielle. Bruno Retailleau ne dépasse jamais 10 % dans aucune hypothèse, et perd six points de popularité en un mois, à 20 %. Il tient une ligne, ce qui est déjà rare ; il ne tient pas un électorat.

Élargissons, puisque c'est la mode, et comptons le Parti socialiste dans le bloc central — ce que personne n'assume et que tout le monde pratique. Raphaël Glucksmann a annoncé sa candidature le 23 août, ce qui lui donne un avantage sur les trois précédents : il existe. Il est mesuré entre 9 et 12 %. On dira qu'il progresse, et c'est vrai — il est le seul du haut de tableau à gagner un point en septembre chez Odoxa. Mais une candidature déclarée qui ne décolle pas est un plafond, pas un plancher, et il lui manque les trois choses qu'on ne fabrique pas en dix-huit mois : le charisme, l'habileté de manœuvre, et cette crédibilité gouvernementale qui ne s'acquiert qu'en ayant tenu un ministère par gros temps.

Quatre hommes, quatre plafonds. Aucun n'émerge, et chacun empêche les autres.

L'arithmétique qui donne des sueurs froides

Voilà où le sujet devient sérieux. Dans l'hypothèse où le centre et la gauche non insoumise présentent trois candidats, le mieux placé d'entre eux est à 14 %. Jean-Luc Mélenchon est à 16. Marine Le Pen est à 33. Faites l'addition : le second tour se joue sans le bloc central.

Léon XIV révèle le besoin d'espérance, d'unité et d'autorité morale des Français

28 September 2026 at 10:25

par Eric V.

Huit cent mille personnes à la Concorde samedi ; 22 % des Français qui disaient, en février, faire confiance à la politique. Entre ces deux chiffres tient la leçon du voyage de Léon XIV : les Français ne manquent pas de pouvoir. Ils manquent d'autorité.

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Huit cent mille. C'est le chiffre que le Vatican a retenu, sur la foi des autorités locales, pour la messe célébrée samedi par Léon XIV entre la place de la Concorde et l'Arc de triomphe. Benoît XVI avait réuni 260 000 fidèles aux Invalides en 2008. Il faut y ajouter les 80 000 jeunes du Stade de France, qui ont clos leur veillée par un Salve Regina, et les 150 000 pèlerins de Lourdes, dont près de 7 000 malades. En quatre jours, un pays réputé déchristianisé a produit des foules qu'aucun parti ne sait plus réunir.

Il serait commode d'y voir le retour de la France catholique. Ce serait faux, et d'autres chiffres le disent aussi nettement que ceux de la Concorde. En février, un sondage Ifop pour l'ADMD créditait de 84 % d'approbation la loi sur l'aide à mourir, définitivement adoptée le 15 juillet, que ce même pape est venu dénoncer à l'Élysée comme « l'offre d'une mort programmée ». Les Français ne sont donc pas venus chercher un accord. On ne traverse pas Paris à pied pour se faire donner raison, ni pour se faire donner tort. Ils sont venus chercher autre chose, et je suppose que beaucoup auraient du mal à dire quoi.

Le décor, lui, se lit sans peine. 90 % des Français jugent leur pays en déclin, record depuis que l'enquête Fractures françaises existe. 22 % seulement font confiance à la politique, contre 40 % en Italie, 44 % au Royaume-Uni et 45 % en Allemagne. Un peuple qui ne croit plus ses gouvernants et qui se presse autour d'un homme qui ne gouverne rien : voilà le fait. Il trahit trois manques, et le voyage les a rendus visibles.

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Même mot, deux projets : le multilatéralisme de Macron bâtit la tour de Babel, celui de Léon XIV tient la place de la Pentecôte. Ce qu’il faut en tirer pour 2027.
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L'espérance, ou la seule offre qui ne promet rien

Relisons ce que le pape a dit, puisque c'est à cela qu'on a répondu. À Lourdes : « Vous ne repartirez pas de Lourdes comme vous y êtes arrivés : vous repartirez en missionnaires de l'espérance ! » Le soir, aux flambeaux : « Que cette lumière que nous tenons ce soir ne s'éteigne jamais dans nos vies ». Et cette phrase sèche, presque brutale : « C'est aujourd'hui, pas demain, qu'il faut se convertir. »

Il n'y a là-dedans ni chiffre, ni échéance, ni plan pluriannuel. Rien qui ressemble à une promesse. La même semaine, le gouvernement prépare un budget à 54 milliards d'économies que son auteur présente lui-même comme « réversible ». La politique vend des promesses à la tonne et les reprend au kilo. Le pape n'en a vendu aucune, et c'est lui qu'on est venu écouter.

Faut dire que les Français ont perdu l'optimisme, et c'est précisément pour cela que l'espérance leur manque. On confond les deux. L'optimisme porte sur les choses : il prévoit qu'elles iront mieux, et les chiffres du déclin l'ont tué. L'espérance porte sur la personne : elle tient debout quand les choses vont mal.

L'optimisme est un pronostic. L'espérance est une tenue.

Il y a une raison française à cette pénurie. Pendant soixante-dix ans, l'État s'est fait le fournisseur exclusif de l'avenir : la retraite garantie, la santé gratuite, l'école qui promettait l'ascension, le budget qui promettait la croissance. Une nation qui a confié son lendemain à la loi de finances découvre aujourd'hui que la loi de finances ne peut plus rien promettre. L'espérance revient alors là où elle était avant l'État-providence : dans des personnes. Les 13 234 adultes baptisés à Pâques, trois fois plus qu'en 2016, les 18-25 ans en tête, ne sont pas des nostalgiques. Ce sont des enfants à qui l'on n'a rien transmis, et qui vont chercher ailleurs que dans l'État ce que l'État ne sait plus donner.

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L'unité sans uniforme

La deuxième chose qu'on a vue, c'est un pays assemblé. Le vendredi, une déambulation du boulevard Montparnasse à la place Saint-Michel, ouverte à tous. Le samedi matin, la Maison Bakhita, où le pape a rappelé que « les pauvres ne sont pas une catégorie sociologique ». Le dimanche, les malades au premier rang de Lourdes. Aujourd'hui, à Metz, une rencontre interreligieuse. Des jeunes, des malades, des clercs, des migrants, des curieux : la foule la plus bigarrée que la France ait montrée d'elle-même depuis longtemps.

Cette unité n'est pas une unité d'opinion, puisque la majorité désapprouve le pape sur la fin de vie. Ce n'est pas davantage une unité de programme. C'est une unité de présence : des gens qui se tiennent au même endroit sans avoir à penser la même chose. Notre vie politique ne sait produire que l'inverse, des camps qui pensent chacun la même chose et ne se tiennent plus jamais au même endroit.

Le baromètre du CEVIPOF dit d'ailleurs où les Français cherchent cette unité-là. Ils accordent leur confiance aux artisans (84 %), aux PME, à ce qui est proche et tangible, et 70 % réclament des conventions citoyennes pour débattre des sujets de société. Ils ne demandent pas qu'on les unifie d'en haut : ils demandent à décider ensemble, de près. C'est exactement ce que nos institutions leur refusent, avec une Constitution qui concentre tout et des budgets adoptés sans vote. À l'UNESCO, le pape a opposé l'unité imposée de Babel à celle de la Pentecôte, où chacun entend « dans sa propre langue ». Thibault de Varenne en tire aujourd'hui les conséquences pour l'Europe. Pour la France, la leçon tient en une ligne.

On n'unit pas un peuple en le mettant en rang. On l'unit en le laissant venir.

Auctoritas

Reste le troisième manque, le plus profond. Dans le récit de ses propres actes, Auguste écrit qu'il a surpassé tous les autres par l'auctoritas, sans avoir eu plus de potestas que ses collègues magistrats. Les Romains distinguaient ce que nous avons oublié de distinguer : le pouvoir de contraindre, et le crédit d'une parole qu'on suit sans y être obligé.

Léon XIV n'a en France ni armée, ni impôt, ni police, ni électeurs. Il est pourtant venu dire au président de la République, dans son palais, quatre désaccords : sur la fin de vie, sur la gestation pour autrui, sur la dissuasion nucléaire, et sur la laïcité, qui, a-t-il dit, « ne consiste pas à exclure la religion de l'espace public ». Il a demandé aux évêques la « plus grande vigilance » contre les abus. Et il a été écouté par des foules qui, sur plusieurs de ces points, ne partagent pas son avis. C'est la définition même de l'autorité : une parole qui ne dépend pas du vote de ceux qui l'écoutent, et qu'on écoute pour cette raison.

Notre État est le négatif exact de cette figure. Il a toute la potestas : il légifère sur la mort, sur l'école, sur les factures des artisans, sur ce qu'on peut dire en ligne. Il n'a plus l'auctoritas : 22 % de confiance. Et parce qu'il n'est plus cru, il contraint davantage. Un pouvoir qu'on n'écoute plus gouverne par la règle, faute de pouvoir gouverner par la confiance ; chaque norme nouvelle est l'aveu d'un crédit perdu.

Quand l'autorité s'en va, le pouvoir s'installe dans les meubles.

On objectera, et l'objection est lourde, que l'Église est mal placée pour incarner l'autorité morale. Le rapport Sauvé a estimé en 2021 à 330 000 le nombre de mineurs victimes d'abus dans l'Église de France depuis 1950. On ajoutera que 800 000 personnes ne font pas un peuple, et qu'une messe sur la Concorde ne remplit pas les églises le dimanche. Tout cela est vrai. Mais cela confirme la thèse au lieu de l'affaiblir. L'autorité qu'on a vue ces quatre jours n'était pas celle d'une institution, que ses fautes ont ruinée ; c'était celle d'un homme qui parle sans rien briguer, dans une Église contrainte de reconnaître ses crimes avant de reparler. Quant au nombre, le pape n'a pas créé le besoin : les 90 % du déclin et les 22 % de confiance le mesuraient avant lui. Il l'a seulement rendu visible, par contraste.

En août, j'écrivais ici que les Français attendaient un sauveur : trois sur quatre réclamaient « un vrai chef », quatre sur dix un homme fort dispensé du Parlement. Léon XIV est-il la réponse à cette attente ? Il en est le contraire. Le sauveur réclame la potestas pour agir à notre place ; l'autorité ne réclame rien et nous laisse responsables. Je me demande si ces foules n'ont pas découvert, samedi, qu'on pouvait suivre quelqu'un qui ne commande personne. Ce serait le meilleur remède à la tentation de l'homme fort. Le pouvoir, lui, a fini par se déplacer : absent de toutes les messes, Emmanuel Macron devait assister à la dernière, à Metz.

Léon XIV révèle le besoin d'espérance, d'unité et d'autorité morale des Français
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Dernier mot

Le voyage n'a rien résolu, et il n'avait pas à le faire. Il a mis au jour un besoin que la politique ne sait plus combler, et qu'elle va chercher à capter d'ici 2027. Il faut donc dire nettement ce qu'on en fait.

D'abord, ne rien demander de ce besoin à l'État. Un État qui prétend incarner l'autorité morale, sur la mort, l'école ou la conscience, n'ajoute pas un gramme d'auctoritas : il étend sa potestas en la déguisant. Plus il légifère sur le bien, moins il est cru.

Ensuite, se méfier de quiconque proposera, en 2027, de remplir ce vide par la force. Le besoin que Léon XIV a révélé n'est pas une demande de maître. Le candidat qui le confondra avec un appel à l'homme fort aura mal lu la Concorde.

Enfin, rebâtir l'autorité là où elle naît : dans la parole tenue, le métier bien fait, la commune, l'association, la paroisse, la famille. Les Français font confiance à leurs artisans à 84 % pour une raison simple : l'artisan répond de ce qu'il fait. C'est de là que repartira toute autorité, pas d'un ministère.

Et le lecteur ne s'en tirera pas à si bon compte. Huit cent mille personnes à la Concorde, samedi. Combien, dans une semaine, auront tenu une promesse coûteuse, pris une responsabilité locale, cessé d'attendre ? L'espérance ne se regarde pas à la télévision. On ne délègue pas son espérance à un visiteur de quatre jours.

Le pape repart ce soir de Metz. L'autorité ne se décrète pas, et elle ne s'importe pas davantage : elle se regagne, parole tenue après parole tenue. C'est le seul programme qui ne dépende pas de l'élection de 2027.

Comment la retraite par répartition tue l'IA française

25 September 2026 at 18:48

par Eric V.

Chaque mois, sur votre fiche de paie, une ligne « vieillesse » part financer les pensions du mois. Elle ne s'investit nulle part, elle est dépensée. C'est le principe de la répartition. C'est aussi pour cela que Mistral lève ses milliards à Séoul et en Californie plutôt qu'à Paris.

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Regardez votre fiche de paie, à la ligne « vieillesse ». Ce qu'on y prélève ne sera jamais placé. Ce n'est pas un défaut de gestion, c'est la définition même du système : les cotisations d'aujourd'hui paient les pensions d'aujourd'hui. Plus de 14 % de la richesse nationale (COR) traversent ainsi le pays chaque année comme l'eau traverse une turbine — sans jamais s'accumuler nulle part.

Le 8 septembre, Mistral AI a levé trois milliards d'euros. Chef de file : Samsung, épaulé par un fonds européen que gère le suédois EQT. À la table, Nvidia, a16z, General Catalyst, des véhicules de BlackRock. Côté français : Bpifrance, c'est-à-dire l'État, une banque, deux gestionnaires. Le champion national de la souveraineté numérique se finance en coréen, en californien et en suédois. En français, surtout par l'impôt. Personne ne s'en étonne. On devrait.

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Un pays sans stock

Un fonds de pension, c'est un stock : des décennies de cotisations placées, qui doivent rapporter pour payer des retraites dans trente ans. Ce stock cherche du rendement de long terme, et il peut en consacrer une petite part à des paris risqués — le capital-risque. La répartition, c'est un flux : ce qui entre ressort le mois même. Un flux ne prend aucun pari. Il n'en a pas le temps.

L'écart se mesure. Selon l'OCDE, l'épargne retraite par capitalisation pèse environ 5 % du PIB en France, contre quelque 140 % en Suisse, 150 % au Canada, 180 % au Danemark. Et ses conséquences aussi : entre 2014 et 2023, l'Union européenne a investi 89 milliards d'euros en capital-risque, les États-Unis plus de 1 000. La Banque de France, qui n'est pas un repaire de libertariens, note que la contribution des investisseurs privés de long terme y est dix-sept fois plus faible qu'outre-Atlantique.

La digestion des Gilets Jaunes

25 September 2026 at 10:45

par Eric V.

Une guinguette en Normandie. Une mairie annulée par la justice. Un camping-car dans les Alpes. On explique cette semaine que les gilets jaunes sont écartés du pouvoir : le jugement de Montargis dit exactement le contraire. Personne ne les a écrasés. On les a assimilés — et la première digestion fut la leur.

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La Guinguette de Simone, à Amfreville-sous-les-Monts, sert des plats normands et organise des soirées vinyle le week-end. On y danse. La patronne a trente-huit ans, elle a repris l'établissement en mai 2024, et elle dit que tenir une guinguette est une activité politique. Elle s'appelle Ingrid Levavasseur. En 2019, elle était passée cent soixante-dix fois à la télévision.

Voilà ce que devient une figure des ronds-points quand on lui laisse le temps. Et voilà, aussi, pourquoi il faut se méfier du récit qui monte cette semaine.

Car hier, le tribunal administratif d'Orléans a annulé l'élection municipale de Montargis, remportée en mars par Côme Dunis, ancien gilet jaune passé par Les Républicains avant de conduire une liste soutenue par le Rassemblement national. Huit jours plus tôt, Philippe Brun était écarté de la primaire socialiste. On a vu fleurir aussitôt la même phrase : on écarte les gilets jaunes du pouvoir. C'est faux, et c'est pire que faux — c'est confortable.

Confinement énergétique annoncé au 20h par Macron : histoire d’une fake news “patriote”
Six millions de vues, huit mesures, aucune annoncée. Reconstitution documentée de la rumeur du confinement énergétique, du rapport AIE au démenti
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Montargis, cinquante-neuf voix

Reprenons les faits, ils sont courts. Côme Dunis est élu le 22 mars 2026, installé le 29. Il l'emporte avec cinquante-neuf voix d'avance, 34,64 % contre 33,10 %, soit 1,54 % des suffrages exprimés. Le 5 août, il démissionne. Il invoque une affection récemment diagnostiquée, refuse d'en dire davantage au nom de sa vie privée, et déclare que c'est la décision la plus difficile de sa vie. Cent vingt-neuf jours de mandat. Je n'en sais pas plus et je n'ai pas l'intention d'en savoir plus : la santé d'un homme n'est pas un argument, et ceux qui en font un se déshonorent.

Dominique Coquelle lui succède. Puis, hier, le juge électoral annule tout. Le motif n'est pas le maire, ni son parcours, ni son étiquette : c'est une vidéo diffusée par un tiers entre les deux tours, que le tribunal a jugée diffamatoire envers le candidat communiste Bruno Nottin, arrivé deuxième, et qui appelait explicitement à voter pour la liste soutenue par le RN. Le tribunal a retenu qu'elle excédait de loin les limites admissibles du débat électoral, que Nottin n'avait pu y répondre utilement, et qu'avec un écart de cinquante-neuf voix elle avait pu altérer la sincérité du scrutin. Nottin a porté plainte en diffamation ; une enquête est ouverte, et l'auteur de la vidéo est présumé innocent. Le RN a un mois pour se pourvoir devant le Conseil d'État, qui devra statuer dans les six mois.

Autrement dit : Dunis avait rendu son mandat sept semaines avant que le juge ne l'annule, et l'annulation ne le vise pas — elle sanctionne une manœuvre qui avait joué en sa faveur. Le papier sur l'État qui écarte les gilets jaunes se démonte donc avec le jugement lui-même, en une demi-journée, par n'importe quel contradicteur ayant pris la peine de le lire. Je préfère qu'on le sache par nous.

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Sept trajectoires, une seule porte

Prenons maintenant les figures du mouvement une à une, et regardons ce qui leur est arrivé depuis 2018. Non pas ce qu'on en dit : ce qu'elles font.

Ingrid Levavasseur, aide-soignante devenue visage national, tente en 2019 de conduire une liste aux européennes. Le projet est abattu, non par le pouvoir, mais par la base du mouvement, pour qui se faire représenter était déjà trahir ; elle y

Mais pourquoi Glucksmann voit-il des génocides partout, sauf à Gaza ?

24 September 2026 at 15:12

Par Eric V.

En janvier 2022, Raphaël Glucksmann saluait le vote reconnaissant « le génocide des Ouïghours ». Hier, face à Ségolène Royal, il refusait encore le mot pour Gaza. Entre les deux, une commission de l'ONU a conclu au génocide. Lui, non. Il faudrait savoir ce qui a changé : les faits, ou l'accusé.

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Le 20 janvier 2022, l'Assemblée nationale adopte une résolution qui « reconnaît » les violences infligées aux Ouïghours comme constitutives d'un génocide. Aucune juridiction n'a statué. Aucun organe des Nations unies n'a prononcé le mot. Raphaël Glucksmann, alors député européen, s'en félicite sur X : « Tous les groupes ont voté pour la résolution reconnaissant et condamnant le génocide des Ouïghours […] : c'est un message fort envoyé au régime chinois. » Le mot est posé, et il est applaudi.

Mars 2024. Le même homme, interrogé sur Gaza : « J'ai un emploi extrêmement précautionneux du terme génocide. » Il parle de carnage.

Septembre 2025. La commission d'enquête internationale indépendante mandatée par le Conseil des droits de l'homme conclut qu'Israël commet un génocide à Gaza. Elle retient quatre des cinq actes énumérés par la Convention de 1948 et nomme Netanyahou, Herzog et Gallant. Elle est présidée par Navi Pillay, ancienne présidente du Tribunal pénal international pour le Rwanda, ce qui ne manque pas de sel pour le coréalisateur de Tuez-les tous !.

Hier soir enfin, sur LCI, Ségolène Royal lui lance : « Si les mots sont importants, il faut reconnaître le génocide. » Il refuse. Crimes de guerre, crimes contre l'humanité, tout ce qu'on voudra — le mot, non.

Rwanda : la Cour de Cassation clôt le mythe de la complicité française...
Bisesero : la Cour de cassation a rejeté les pourvois le 9 septembre 2026. Ce que l’arrêt juge en droit, ce qu’il laisse à l’appréciation des juges du fond.
Comment le dictateur Kagamé a construit le narratif anti-français du génocide rwandais avec Glucksmann et Gourevitch
Un livre de Gourevitch, un film de Glucksmann : comment Kigali a fait d’un récit occidental du génocide une raison d’État, avec la France pour coupable désigné.
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Deux dossiers, un seul dictionnaire

Posons les deux dossiers côte à côte, sans rien y ajouter.

Xinjiang, janvier 2022 : pas de juge, pas de conclusion onusienne. Le rapport du Haut-Commissariat, publié sept mois plus tard, parlera de possibles crimes contre l'humanité — pas de génocide. Verdict Glucksmann : génocide, et bravo.

Gaza, septembre 2026 : une commission de l'ONU conclut au génocide, une procédure est pendante devant la Cour internationale de justice. Verdict Glucksmann : précaution.

Si le critère était le juge, les Ouïghours n'auraient pas eu droit au mot. Si c'était le poids des conclusions internationales, Gaza l'aurait obtenu la première. Si c'était l'ampleur des morts, la question ne se poserait même pas. Reste une variable, une seule, qui couvre les deux cas sans en laisser un de côté : l'identité de l'accusé. Contre Pékin, le mot circule librement. Contre un allié, il devient précautionneux.

Je ne sais pas ce qui se passe dans la conscience de M. Glucksmann, et je suppose qu'il est sincère dans les deux cas. Le tableau n'a pas besoin de ses intentions. Il suffit qu'on le lise.

L'intention, justement

La meilleure défense de Glucksmann tient en un mot, et c'est un mot de juriste : l'intention. Le génocide exige la preuve d'une volonté de détruire un groupe comme tel. Au Xinjiang, les camps et les stérilisations forcées documentaient une politique d'État ; à Gaza, il y a une guerre, un ennemi armé, un 7 octobre, et l'intention se discute. C'est un argument sérieux, et il mérite mieux qu'un haussement d'épaules.

Il a pourtant deux défauts. Le premier : c'est précisément sur l'intention que la commission Pillay s'est prononcée, en s'appuyant sur les déclarations publiques des dirigeants israéliens. On peut contester sa conclusion. On ne peut pas prétendre qu'elle n'a pas regardé. Le second : cette exigence probatoire, si scrupuleuse aujourd'hui, personne ne l'a vue à l'œuvre en 2022, quand il s'agissait d'applaudir un vote sans juge. La rigueur qui ne s'exerce que d'un côté n'est pas de la rigueur. C'est un tri.

Le Courrier n'a pas besoin de trancher la qualification juridique de Gaza pour constater ceci : l'étalon a changé en cours de route, et personne n'a été prévenu.

NAZA ? ou la déchéance opposée aux témoins de Gaza
Comment établir le génocide à Gaza ? — chronique documentaire de la semaine du 11 au 17 septembre 2026. Avec Élise Rochefort.

Le mot devenu carte de membre

Le plus inconfortable reste à dire, et il ne concerne pas seulement Glucksmann. Ceux qui trouvaient grotesque la résolution de 2022, et qui exigent aujourd'hui le mot pour Gaza, font exactement la même opération, en miroir. Chaque camp tient son registre : ici des génocides, là des carnages, ailleurs des « opérations ». Nous avons fait du terme le plus lourd du droit international un signe de reconnaissance entre gens du même bord. Qui l'emploie dit moins ce qu'il a vu que de quel côté il se tient.

Ce n'est pas nouveau, et c'est bien le problème. Mais d'un éditorialiste, on peut s'en accommoder. D'un candidat à la présidence de la République, non. Celui qui entrera à l'Élysée votera à l'ONU, signera des ventes d'armes, choisira ses silences au Conseil de sécurité. On sait désormais avec quel dictionnaire il le ferait.

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Dernier mot

Un mot qu'on accorde selon l'accusé n'est plus une qualification. C'est une allégeance.

M. Glucksmann a bâti sa réputation sur l'idée que nommer les crimes est le premier devoir d'un homme libre. Il a raison. Il lui reste à nous expliquer pourquoi ce devoir, impérieux à Pékin, devient facultatif ailleurs.

Précautionneux, donc.

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Comment réformer la sécurité sociale sans mettre les Français dans la rue

24 September 2026 at 10:16

Signé Eric V.

Les Français défendent « la Sécu » dans les sondages et la contournent dans les faits. De ce paradoxe, la technocratie a tiré un tabou : le monopole serait intouchable. C'est l'inverse qui est vrai : il peut disparaître sans drame — à condition de ne jamais l'abattre, et de le laisser s'éteindre.

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Il existe une loi que personne ne commémore, et qui mériterait pourtant sa plaque : la loi du 8 août 1994 relative à la protection sociale complémentaire des salariés. Ce texte obscur, voté un lundi d'été, a consacré le caractère « légalement obligatoire » de l'affiliation à l'AGIRC et à l'ARRCO — dans le but, parfaitement documenté, de soustraire ces régimes aux directives européennes sur l'assurance, qui allaient ouvrir le marché. Au même moment, très exactement, l'Allemagne achevait le chemin inverse : le compromis de Lahnstein, voté fin 1992 par les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates ensemble, donnait à chaque assuré allemand, à compter de 1996, le libre choix de sa caisse d'assurance maladie. Deux pays, la même échéance européenne, la même décennie : l'un a déverrouillé, l'autre a cadenassé. Trente ans plus tard, personne ne manifeste à Cologne pour rétablir l'affiliation obligatoire — et personne ne peut, à Paris, prononcer les mots « libre choix » sans déclencher l'alerte aérienne.

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Un pays girondin qui s'ignore

Le dogme veut que les Français soient viscéralement attachés au monopole de 1945. Leur histoire dit le contraire, avec une constance qui devrait faire réfléchir. En 1946, quand la loi prétend généraliser la sécurité sociale à toute la population, artisans, commerçants et professions libérales se soulèvent — premier grand mouvement social de la IVe République, dirigé non contre le patronat mais contre la caisse unique — et obtiennent dès 1948 leurs régimes autonomes. En 1947, les cadres refusent de voir leur retraite nivelée et créent l'AGIRC par simple convention collective : le deuxième pilier de la retraite des Français est né d'un contrat, pas d'une loi. En 1995, le pays s'arrête trois semaines contre l'alignement des régimes spéciaux ; en 2019, le « système universel » de retraites — l'aboutissement conceptuel de 1945, enfin réalisé — déclenche la plus longue grève de l'histoire de la SNCF et meurt sans avoir été voté. La série est têtue : les Français acceptent l'obligation de s'assurer, ils refusent le monopole de l'assureur. Ils sont girondins — attachés à la profession, à la mutuelle, au territoire — et non jacobins.

Alors pourquoi les sondages disent-ils l'inverse ? Parce que toute réforme sociale se joue sur deux scènes. Sur la scène des intérêts, chacun défend sa caisse, son régime, sa complémentaire contre toute absorption. Sur la scène des symboles, « la Sécu » est un totem, un marqueur d'appartenance, presque une piété — et quiconque paraît y porter la main devient l'ennemi public. Le lecteur qui hausse ici les épaules est prié de faire le test sur lui-même : qui d'entre nous n'a jamais défendu « la Sécu » en général, tout en défendant, en particulier, sa mutuelle contre l'absorption qu'on lui promettait ? Ce sondé paradoxal n'est pas un autre. C'est nous.

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Le syndrome de la hache

Le camp de la liberté porte sa part dans ce blocage, et il faut la nommer : la Refondation sociale. En 1999, le MEDEF confie à Denis Kessler un programme de transformation sociale d'une ambition inédite — assurance chômage, santé au travail, retraites complémentaires. L'édifice intellectuel était cohérent ; la méthode fut frontale : ultimatums, menaces de retrait des institutions paritaires, calendrier imposé. Et en 2007, dans Challenges, Kessler écrivit la phrase qui ressert depuis à chaque réforme : il s'agissait de « défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ». Arrachée à son contexte, la formule est devenue l'épouvantail le plus rentable du débat social français, la preuve brandie depuis vingt ans d'un complot permanent contre la Sécurité sociale. Depuis, chaque annonce de réforme lève le même vent d'avant-grêle, avant même qu'on ait lu le texte. L'épisode a soudé, pour une génération entière, l'équation « réforme libérale = démolition sociale ». Une équation ne se réfute pas. Elle se déjoue.

La leçon n'est pas de renoncer. Elle est double, et elle engage. Ne rien détruire — et que ce soit vrai : aucune institution supprimée par décision politique, seule la contrainte doit tomber. Et bannir la hache : pas d'ultimatum, pas de grand soir, pas de trophée sémantique. La sérénité de la méthode n'est pas une ruse ; c'est la condition pour que le pays entende, sur la scène des symboles, ce qu'il désire déjà sur la scène des intérêts.

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Ce que Lahnstein a compris

Nos voisins l'ont démontré dans les années qui ont suivi Maastricht. L'Allemagne, donc : caisses préservées, clientèles captives abolies, libre choix pour tous dès 1996, péréquation des risques pour interdire l'écrémage — et les caisses ont fondu par fusions volontaires, sans qu'aucune ait été supprimée par décret. La République tchèque, dès 1992 : une caisse générale, la VZP, entourée de caisses professionnelles entre lesquelles chaque assuré choisit. Les Pays-Bas enfin, la variante la plus patiente : ouvert par le rapport Dekker en 1987, le chantier aboutit en 2006 — obligation universelle de s'assurer, opérateurs en concurrence, interdiction de sélectionner les risques. Vingt ans de gradualisme, zéro grève générale.

Le droit européen a balisé l'architecture commune de ces réformes. L'arrêt Poucet et Pistre de 1993 protège les régimes fondés sur la solidarité pure : ils ne sont pas des entreprises, la concurrence ne s'y applique pas. Mais l'arrêt Albany de 1999 fixe la borne : dès qu'une activité est assurantielle, les droits exclusifs ne se justifient que dans la mesure strictement nécessaire à la mission de solidarité.

Au bon coin macroniste : "Echange parapluie nucléaire contre espion français en prison"

23 September 2026 at 19:06

Par Eric V

Comme nous l'avions annoncé hier, la France a fait pression pour sortir un oligarque russe de la liste des sanctions européennes en échange de la libération d'un espion français emprisonné en Azerbaïdjan. Ce qu'on ne savait pas encore, c'est que ce "deal" a permis à la Lettonie d'obtenir une extension du parapluie nucléaire français à son territoire. Plus quelques autres avantages.

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Hier, Thibault de Varenne expliquait que la France menaçait de s'opposer à la reconduction de sanction contre environ 3.000 personnes proches de la Russie ou Russes, si l'un d'eux, désigné par l'Azerbaïdjan, n'était pas rayé de la liste. En échange, la France devait obtenir la libération de l'un de ses ressortissants jugé et condamné en Azerbaïdjan pour espionnage. Finalement, l'Union Européenne a accédé aux voeux français, et l'oligarque Ousmanov a disparu de la liste des sanctionnés. Le lendemain, l'Azerbaïdjan a annoncé la libération de notre ressortissant Martin Ryan.

Au passage, Intelligence Online note que l'Azerbaïdjan est aujourd'hui un verrou pour l'approvisionnement français en uranium, en blé et en pétrole d'Asie Centrale. L'ensemble de la négociation devrait donc faciliter l'accès à ces achats. Au demeurant, la levée des sanctions contre Ousmanov était demandée par la Turquie, mais aussi par l'Ouzbékistan et par le Kazakhstan. L'Ouzbékistan réclamait un ressortissant apparenté à son président, le Kazakhstan des actifs gelés qu'il partage avec lui. Bruxelles avait cru sanctionner le Kremlin ; elle sanctionnait aussi Tachkent et Astana.

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Pour parvenir à cet accord discret mais global, il a en revanche fallu vaincre l'opposition de la Lettonie, Etat balte très hostile à la Russie. Intelligence Online révèle aujourd'hui que cette réticence lettone n'était pas désintéressée. Pour lever son veto, la Lettonie a obtenu divers "cadeaux" de la part d'Emmanuel Macron, dont des livraisons d'armes... et l'extension à son territoire du parapluie nucléaire français.

Voilà qui ressemble à la dévaluation des assignats durant la Révolution. Il fut une époque où un parapluie nucléaire valait cher. Aujourd'hui, ce parapluie nucléaire se négocie comme au marché aux puces. Combien de Français savent aujourd'hui quels pays la France couvre avec son fameux "parapluie" ? Probablement très peu... mais qu'importe, puisque ce parapluie est une monnaie de singe que Macron semble échanger au gré du vent contre tout et n'importe quoi sans en parler à personne.

Au nom de notre protection, bien entendu.

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Macron à New-York : "Je ferai payer les Français pour les guerres étrangères"

22 September 2026 at 13:53

Par Eric V.

Alors que le prix à la pompe s'envole, Macron est bien décidé à continuer à chérir les causes des maux qu'il dénonce, en particulier une soumission humiliante aux USA et à leurs guerres, qu'elles soient directes ou par proxy.

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Macron n'a pas encore prononcé son discours à l'Assemblée Générale de l'ONU, mais il a quand même beaucoup parlé à l'extérieur de la salle. En particulier, il a proposé une masse d'initiatives pour tenter d'endiguer la crise pétrolière que le Courrier annonce depuis le mois d'avril.

Au menu de ses péroraisons, notamment, une présence militaire française en Arabie Saoudite, pour protéger les installations pétrolières déjà menacées par l'Iran, et désormais directement menacées par le mouvement Ansarullah. Bref, des dépenses militaires, et une prise de risque pour sécuriser une région déstabilisée par une guerre israélo-américaine qui nous est imposée.

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Chérir les causes de nos maux

Emmanuel Macron s'agite, avec son Premier Ministre Lecornu, pour refroidir la colère qui monte en France face à l'augmentation des prix du pétrole, et en particulier du carburant domestique. En année électorale, il faut bien reconnaître que l'ébullition peut très vite partir en vrille. La stratégie est d'endetter un peu plus l'État pour soulager la pression sur le pouvoir d'achat.

Dans le même temps (le fameux "en même temps" que tout le monde connaît), Macron prend bien soin de ne pas s'attaquer aux racines du mal : sa soumission à l'ordre "occidental", conduit par Donald Trump, qui lève un impôt de fait sur les peuples pour financer la défense d'un État d'Israël dominé par de dangereux extrémistes. Là encore, le projet de Grand Israël qui anime les délires d'un Ben Gvir ou d'un Smotrich, dont Nétanyahou est prisonnier autant que complice, se traduit par un appauvrissement des Français, qui n'ont rien demandé.

On peut certes compter sur la presse Bolloré, relais fidèle des positions israéliennes, pour faire croire à ces pauvres Français que c'est le prix à payer pour défendre l'Occident face à la menace islamiste. Certains tombent encore dans le panneau.

La réalité est que nous payons aujourd'hui pour une guerre qui n'est pas la nôtre. On comprend bien que, pour survivre, Israël doive affronter l'Iran dont le fondement est la contestation sioniste. Mais l'intérêt des Français, dans cette affaire, où est-il ?

Et si l'essence atteignait 3 €, que se passerait-il ?

21 September 2026 at 16:34

En octobre 2018, le gazole était à 1,52 € et le gouvernement annonçait six centimes et demi de plus. Le pays s'est arrêté. Il est aujourd'hui à 2,39 €, soit quatre-vingt-sept centimes au-dessus, et nous remplissons un formulaire avant le 30 septembre. La question du titre a donc déjà reçu une réponse : elle est désagréable.

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En octobre 2018, le litre de gazole valait un euro cinquante-deux, le sans-plomb 95 un euro cinquante-six. Le gouvernement avait programmé pour le 1er janvier suivant une hausse de la composante carbone : six centimes et demi sur le gazole, deux centimes neuf sur l'essence. Six centimes et demi. Le pays s'est couvert de gilets jaunes, les ronds-points ont été tenus pendant des mois, la hausse a été annulée, et l'on discute encore de ce que cet épisode a fait à la Ve République.

Le gazole est aujourd'hui à deux euros trente-neuf. Quatre-vingt-sept centimes de plus qu'en 2018 — treize fois la hausse qui avait mis le feu. Il n'y a pas de ronds-points.

Voilà le vrai sujet. Mais puisque la question porte sur trois euros, répondons-y d'abord, sérieusement, parce que personne ne le fait.

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Ce qu'il faudrait, exactement

Trois euros le litre, c'est soixante et un centimes au-dessus du prix d'aujourd'hui. Il y a trois routes pour y arriver, et elles n'ont rien à voir entre elles.

Par le baril. Ôtez la TVA : soixante et un centimes au détail font cinquante centimes de produit. Un baril contient cent cinquante-neuf litres ; à l'euro actuel, cela représente environ quatre-vingt-treize dollars de brut supplémentaires. Le Brent cote aujourd'hui autour de cent trois dollars, dans une fourchette qui oscille entre quatre-vingts et cent vingt depuis l'escalade iranienne de février. Il faudrait donc un Brent à cent quatre-vingt-quinze dollars — près du double d'aujourd'hui, et le tiers au-dessus du record historique de l'été 2008, qui n'a jamais été approché depuis.

Par la monnaie. À baril inchangé, il faudrait que l'euro tombe autour de soixante cents pour un dollar. Ce n'est pas une dépréciation, c'est un effondrement, et si nous en sommes là le prix du gazole ne sera pas notre préoccupation principale.

Par l'impôt. C'est la route courte, et elle ne dépend de personne d'autre que de nous. Cinquante centimes d'accise supplémentaires suffiraient — l'accise sur le gazole est aujourd'hui de soixante centimes et demi ; il s'agirait donc de la doubler, à peu près.

Retenez les deux chiffres et mettez-les côte à côte. Six centimes et demi ont suffi à arrêter la France en 2018. Il en faudrait cinquante pour atteindre trois euros.

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La réponse que personne n'aime

Alors, que se passerait-il ?

Rien. C'est la réponse honnête, et je voudrais qu'on la regarde en face avant de la refuser.

Aucun gouvernement ne prendra la route fiscale. Non par sagesse : par réflexe. 2018 les a vaccinés, et la vaccination a été si profonde qu'aucun ministre depuis huit ans n'a osé toucher à l'accise autrement que pour la baisser temporairement. La route fiscale est morte, et elle est morte d'une peur, pas d'une conviction.

Reste le choc extérieur. Et là, nous savons précisément ce qui se produirait, parce que cela s'est déjà produit en 2022 : l'État emprunterait, et il paierait. Remise à la pompe, chèque ciblé, plafonnement négocié avec les distributeurs, indemnité conditionnée à un seuil de revenu et à un nombre de kilomètres — le catalogue est écrit, il est prêt, il a déjà coûté plus de huit milliards d'euros que nous n'avions pas. À trois euros le litre, il coûterait le double, et nous ne l'aurions pas davantage.

Ce qui se passerait, donc : une ligne de plus au déficit, un formulaire de plus à remplir, et un pays qui s'ajuste en silence.

Le vrai chiffre de cet article

Car il s'est déjà passé quelque chose, et nous n'y avons pas pris garde.

Entre octobre 2018 et septembre 2026, le prix du gazole a augmenté de cinquante-sept pour cent. Dans le même temps, la réaction a diminué. En 2018, une hausse annoncée de six centimes et demi a produit une insurrection. En 2026, une hausse réalisée de quatre-vingt-sept centimes produit une démarche en ligne sur impots.gouv.fr, à effectuer avant le 30 septembre sous peine de forclusion — et dont la date limite a déjà dû être repoussée deux fois, faute de demandeurs assez empressés.

Le prix a monté. Le seuil de tolérance a monté plus vite.

C'est cela, le fait de la décennie, et il ne concerne pas le pétrole.

L'objection, et elle est sérieuse

On me dira que je vais vite, et que l'appel du 17 octobre est précisément là pour me contredire. Une vidéo publiée le 7 septembre sur un réseau social, trois cent mille mentions d'approbation, des appels qui se multiplient, un gouvernement qui a tenu ce lundi deux réunions de crise à Matignon. La colère serait donc intacte, simplement plus lente à s'organiser.

L'objection est bonne et je ne vais pas la balayer d'un revers de main. Il est parfaitement possible que je me trompe, et je n'ai aucun moyen de le savoir avant la date.

Mais je note une chose. En 2018, le mouvement est né sur des ronds-points, c'est-à-dire dans un lieu. On s'y rendait, on y restait, on y rencontrait des gens qu'on ne connaissait pas et avec qui l'on découvrait avoir quelque chose en commun. Un rond-point produit une durée et une assemblée. Une vidéo produit une audience. Ce n'est pas la même chose, et ce n'est pas une nuance : c'est toute la différence entre un mouvement et un chiffre.

Où est passée la colère

Elle n'a pas disparu. Elle a changé de destination.

Devant une dépense qui devient insupportable, un homme dispose de deux ressources : la voix et la sortie. Il peut protester, s'organiser, exiger — ou bien partir, contourner, se retirer de l'échange. La France de 2018 a choisi la voix. La France de 2026 choisit massivement la sortie, et elle le fait sans le dire à personne.

Cela ne se voit pas, parce que la sortie est silencieuse par nature. On ne bloque pas un dépôt pétrolier : on refuse le poste à quarante kilomètres, on renonce au déplacement chez les parents, on regroupe les courses sur une seule sortie, on déménage plus près, on achète une occasion plus sobre, on passe indépendant pour facturer ses trajets. Chacun de ces arbitrages est rationnel. Aucun n'est collectif. Et un million d'arbitrages rationnels et solitaires ne font pas un rapport de force — ils font un pays qui se replie sans bruit et qu'aucun ministre n'entend, puisque personne ne crie.

Il y a là une liberté réelle, et je ne vais pas la mépriser : sortir vaut mieux que subir, et c'est même, à mes yeux, le commencement de tout. Mais il faut voir l'autre face. Un peuple qui n'use plus que de la sortie a désarmé la voix. Il ne négocie plus rien. Il s'adapte à tout. Et un pouvoir qui ne rencontre plus d'obstacle finit par confondre l'absence de résistance avec l'assentiment.

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Nous avons fait le calcul

Il serait commode de s'arrêter ici, le lecteur bien rangé du bon côté.

Mais nous l'avons fait, ce calcul. Moi compris. Nous avons regardé le prix affiché, nous avons soupiré, et nous avons modifié discrètement notre semaine. Nous n'avons écrit à personne. Nous n'avons signé aucune pétition, appelé aucun élu, rejoint aucune assemblée. Nous avons ajusté, et nous nous en sommes plutôt bien tirés — ce qui est exactement le problème : nous nous en tirons, individuellement, assez bien pour n'avoir jamais à nous en occuper ensemble.

Et pendant ce temps, quatre-vingt-sept centimes.

Le seuil que plus personne ne connaît

En 2018, le seuil était connu de tous, y compris du gouvernement qui l'a franchi par mégarde : six centimes et demi de trop.

Aujourd'hui, personne ne sait où il est. Ni Bercy, qui empile des dispositifs en espérant ne pas le trouver. Ni ceux qui appellent au 17 octobre, et qui le sauront le jour même. Ni nous, qui répondons chaque mois à la question par un ajustement privé, sans jamais nous demander à quel prix nous cesserions d'ajuster.

C'est peut-être trois euros. C'est peut-être quatre, et c'est peut-être qu'il n'y en a plus. Je ne le sais pas, et je me méfie beaucoup de ceux qui affirment le savoir.

Ce que je sais, c'est qu'un pouvoir qui ignore où se trouve le seuil continuera d'avancer vers lui.

Affaire Charles Sapin : Sibyle Veil, manageuse au courage d'énarque...

20 September 2026 at 16:55

Par Eric V.

La reculade de la direction de Radio France dans l'affaire de Charles Sapin et de sa chronique illustre une nouvelle fois le mal de notre République : l'incapacité de l'élite publique (en l'espèce celle de Sibyle Veil, patronne de Radio France) à manager correctement ses équipes, malgré les leçons de "courage" et de "responsabilité" dont elle aime si souvent à se targuer.

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Par franchise, je commence cette chronique en signalant que je suis contributeur sporadique (et bénévole) à Valeurs Actuelles. Certains pourront penser que cette collaboration (bien légère au demeurant, et sur des bases saines, puisque je ne cache pas mon mépris pour la transformation progressive du journal, comme du JDD, en chronique des chiens écrasés par les Arabo-Musulmans qui prépareraient une imaginaire guerre civile contre les Français de souche) influence les lignes qui suivent. Libre à eux de le penser...

Mais ils se trompent.

Je vais épargner aux lecteurs la diversion que je vois partout (je pense au post d'Alexandre Devecchio sur Linkedin, qui en constitue une brillante illustration) où il est de bon ton d'accabler la gauche "sectaire" qui a mené la fronde, et de louer les intentions paraît-il louables de la pourtant défaillante Sibyle Veil, patronne de Radio France.

Pour ma part, comme je n'ai nul service à demander à Sibyle Veil, et nulle intention de bénéficier des ondes de Radio France, je me permets de traiter ce qui me semble le point essentiel : l'échec managérial majeur que représente le renoncement final à une chronique hebdomadaire de quelques minutes confié à un intervenant qu'une intersyndicale a décidé de se payer.

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Reprenons les faits en quelques mots...

Avant l'été, en bouclant sa grille de rentrée, Céline Pigalle, directrice de France Inter depuis mars, cherche un éditorialiste politique qui représente « les idées et les valeurs de la droite républicaine », en pendant de Camille Vigogne, du Nouvel Obs. Elle pense à Charles Sapin, alors au Point. Entre-temps, il rejoint Valeurs actuelles comme directeur adjoint de la rédaction. Elle l'appelle ; il lui dit qu'il y va pour en changer la ligne ; elle maintient.

Le recrutement est annoncé le 26 août, à Radio France et à France Télévisions. Première chronique le dimanche 30 août. Le 2 septembre, les salariés votent la grève. Le 3, Sibyle Veil refuse tout retrait dans Le Monde. Le 10, Céline Pigalle s'explique au micro de la médiatrice et pose elle-même la clause de sortie : « s'il se produisait quoi que ce soit d'équivalent à ce qui s'est produit dans le passé dans ce journal, il faudrait arrêter ». Grève les 13 et 14 septembre. Le 19, la direction propose de transformer l'édito en séquence de débat ; Sapin refuse et s'en va. Bilan : deux chroniques, aucun incident d'antenne, et une clause de sortie actionnée sans que sa condition ait été remplie.

Il y a bien là une reculade, très différente de l'attitude suivie lors de la grève historique de 63 jours, fin 2019 et début 2020, contre 299 suppressions de postes et 60 M€ d'économies imposées par le gouvernement, ou de l'attitude lors de l'affaire Meurice, licencié en juin 2024 pour « déloyauté répétée », après une mise en garde de l'Arcom et la réitération à l'antenne, le 28 avril, de sa blague sur Nétanyahou — alors même que la plainte pour provocation à la haine avait été classée sans suite au printemps. Radio France a sanctionné au-delà de ce que la loi exigeait.

Ceci pose la question des raisons expliquant la reculade dans l'affaire Sapin.

Celle-ci illustre bien le "courage" managérial à géométrie variable en vigueur dans certains milieux parisiens - instabilité managériale qui tétanise tant de cadres intermédiaires et nourrit la méfiance quotidienne de ceux-ci dans les fonctions qui leur sont confiées. Beaucoup le savent : avoir un patron énarque (mais polytechnicien, HEC ou Saint-Cyrien, ce n'est guère mieux), dans l'administration, suppose d'apprendre un langage codé. Officiellement, le patron est un héros de guerre, dans la pratique, il est absorbé par des calculs politiques où son déroulement de carrière indique plus ou moins secrètement le Nord de sa boussole décisionnelle.

L'affaire Sapin le confirme.

L'énarque Sibyle Veil à la manoeuvre

Dans le déroulement de cette crise, la directrice générale de Radio France, Sibyle Veil, n'a guère mouillé la chemise. Pourtant, elle est un poids lourd de la caste au pouvoir en France, et l'on peut penser que son rôle, vu la dimension politique de l'affaire, consistait à prendre position et à tenir la ligne de front.

Mais cette énarque illustre bien le pourrissement de la caste par l'intérieur. Par cette expression, je ne la vise pas personnellement, et je ne pense pas en l'espèce qu'elle soit pire que les autres. C'est tout notre sujet : le management par l'énarchie est devenu une question de système, de culture, de modèle transmis à l'école, où la personnalité de ceux qui sont aux responsabilités importe au fond assez peu. Le processus managérial à suivre laisse peu de place à l'innovation individuelle, il repose tout entier sur des "marqueurs" collectifs auxquels il vaut mieux ne pas déroger, même si l'on s'appelle Sibyle Veil, née Petitjean, et que l'on est camarade de promotion d'Emmanuel Macron.

Je soutiens en revanche que le système managérial des grands corps de l'État est vicié de l'intérieur. Il consiste à prendre le moins de risque possible pour ne pas nuire à sa réputation et à sa carrière, mais à faire grief aux subalternes des risques qu'ils n'ont pas pris pour servir la notoriété du chef. Je l'ai soutenu la semaine dernière, je le confirme par l'exemple aujourd'hui.

Pourquoi les polytechniciens et les énarques n’ont aucun courage managérial mais beaucoup de mépris social
On a supprimé les grands corps en 2021 ; six cents agents y demeurent. Pourquoi un système qui retire la chute ne peut produire aucun arbitrage difficile.
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Un cas d'école presque pur

Dans l'affaire Sapin, Sibyle Veil a parfaitement déroulé le manuel de management en vigueur à l'ENA.

D'abord, elle a laissé Céline Pigalle en première ligne. Certes, Sibyle Veil a donné le change dans une interview au Monde début septembre, mais là encore, le geste mérite d'être compris.

Affaire Charles Sapin : Sibyle Veil, manageuse au courage d'énarque...

Donner une interview au Monde, ça ne se refuse pas, surtout si cela donne l'occasion de jouer aux héros des temps modernes, imposant la "pluralisme" à une maison qui n'aime pas ça, ou qui limite sa compréhension du pluralisme à la gauche bobo des beaux quartiers. Cette interview était par ailleurs l'occasion de signaler aux "politiques" que la directrice générale avait bien entendu les messages passés (souvent maladroitement et de façon contre-productive, au demeurant) par la commission Alloncle.

Bref, Sibyle Veil a pris une part d'énarque dans le conflit : elle s'est montrée dans la presse, elle a fait de belles phrases, puis elle a rangé son carquois et elle a fait machine arrière pour retrouver la paix sociale.

Pourquoi avait-elle mieux tenu en 2020 ? Parce que le plan d'économies était une commande politique.

Ce n'est pas moi qui le dis, c'est elle, au JDD, le 14 décembre 2019, au vingtième jour de grève : « Au moment où le montant des économies était décidé par l'État en 2018, je me suis battue pour défendre tout ce que Radio France apporte à la société, mais aussi pour qu'on ne me dicte pas la façon de procéder. » Le pouvoir la soutenait et avait l'initiative ; il ne lui restait qu'à tenir. Et elle tenait, dans le même entretien, avec des mots qu'on relit aujourd'hui avec intérêt : « Non, ce serait irresponsable. […] L'immobilisme, lui, n'est pas à l'ordre du jour. Ce projet prépare l'avenir de Radio France, il n'y a pas d'alternative. »

Et ceci, qui vaut pour toute grève, y compris celle des 13 et 14 septembre : « Il ne doit pas y avoir de disproportion entre mobilisation réelle et mobilisation ressentie. » Elle chiffrait alors elle-même : 25 % de grévistes le premier jour, 2 à 3 % ensuite. Quel fut le taux des 13 et 14 septembre ? 12% sur le groupe, 38% sur France Inter. C'est l'ordre de grandeur de la première semaine de 2019, celle qu'elle avait traversée sans bouger avant d'en tenir soixante-deux autres.

Quand il s'agit d'obéir à un ordre, l'énarque est toujours plus courageux que quand il s'agit de réaliser ses propres initiatives.

Pourquoi avait-elle mieux tenu dans l'affaire Meurice ? Parce que l'Arcom faisait levier et menaçait.

Courageuse comme une énarque, donc

Revenons-en au fil : nous voyons ici se dessiner le courage managérial propre à l'énarchie.

Quand il s'agit d'appliquer des décisions prises par d'autres, l'énarque peut tenir sa ligne, avec plus ou moins d'adresse. Mais si l'affaire tourne mal, il peut rejeter la responsabilité du naufrage sur les donneurs d'ordre et dégager la sienne.

Quand il s'agit d'appliquer ses propres décisions, l'énarque se montre beaucoup plus prudent. Il aime bien se montrer dans les journaux pour faire des effets d'annonce. Mais si l'affaire tourne mal, son réflexe est de chercher des lampistes pour payer à sa place, c'est-à-dire pour endosser l'échec.

Tel est le courage managérial de ceux à qui le pouvoir administratif est confié. Une seule obsession : ne jamais se mettre en danger personnellement, se dérober toujours à la responsabilité ultime de ses propres actes.

Faire contribuer les retraités ? ou la répudiation qui n'ose pas son nom

18 September 2026 at 17:35

Par Eric V.

L'abattement des retraités n'est pas un droit : sur ce point, mon contradicteur a raison et je le lui accorde sans marchander. Mais une déduction n'est pas un don, et la supprimer n'est pas retirer une faveur — c'est augmenter un impôt. Un impôt se consent. Celui-là ne sera pas consenti, et c'est là que je réponds non.

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Seulement, il regarde un objet et j'en regarde un autre. Il demande si l'avantage était justifié. Je demande ce qu'on fait le jour où on le supprime. Ce sont deux questions distinctes, et la seconde est la seule des deux qui soit morale, parce qu'elle seule engage quelqu'un.

Pour y répondre, il faut trois dates. Personne ne les cache, elles dorment dans les archives de Bercy, et prises ensemble elles racontent une histoire que ni le gouvernement ni mon contradicteur ne racontent.

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1977

Un soir d'octobre, l'Assemblée vote à l'unanimité un abattement de dix pour cent sur les pensions. Les retraites complémentaires venaient de se généraliser ; des gens qui n'avaient jamais payé l'impôt sur le revenu allaient le payer.

Notons ce qu'on fait ce soir-là, car c'est le premier pli et tout le reste en découle. Le problème est un problème de barème : une assiette s'élargit, des ménages modestes y entrent. On ne touche pas au barème. On ajoute une déduction par-dessus.

C'est plus rapide, cela se vote en une séance, et cela ne se voit pas dans les taux. Les trois avantages du procédé sont les trois raisons pour lesquelles il ne fallait pas l'employer.

Quarante-neuf ans plus tard, l'avantage coûte cinq milliards sept cents millions d'euros par an et personne ne sait plus très bien pourquoi il existe. C'est le sort ordinaire des corrections qu'on loge à côté de la règle plutôt que dans la règle.

Faire contribuer les retraités ? ou la répudiation qui n'ose pas son nom
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2006

L'État avait alors un autre abattement sur les bras, celui de 20%, qui bénéficiait aux salaires, aux pensions et aux indépendants adhérant à un centre de gestion. Sa raison d'être était l'écart de contrôle entre les revenus qu'un tiers déclare et ceux qu'on déclare soi-même.

Il l'a supprimé. Et voici comment.

Les Gilets jaunes reviendront-ils ? ou la sécession qui ne montera sur aucun rond-point

17 September 2026 at 10:30

Par Eric V.

Il y aura du monde le 17 octobre. Il n'y aura pas de Gilets jaunes. Et je voudrais expliquer pourquoi c'est la mauvaise nouvelle, pas la bonne. Cet article est en controverse avec celui de Thibault de Varenne sur le même sujet.

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Les appels circulent sur TikTok sous un hashtag qui dit assez l'ambition : gilets jaunes 2026. Le gazole est à 2,312 euros, le sans-plomb à 2,133. Un candidat à la présidentielle a promis le 11 septembre d'appeler aux ronds-points, une secrétaire générale de confédération a parlé d'« immense colère », et les services de renseignement, nous dit-on, suivent la chose avec attention.

L'excellent Thibault de Varenne en conclut, dans nos colonnes aujourd'hui même, que quelque chose vient. Je crois qu'il se trompe, et je vais dire sur quoi — après avoir dit sur quoi il a raison, ce qui est plus rare et plus utile.

De quelles armes Macron a-t-il doté la police pour mater une insurrection ?
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Ce que réclamait un rond-point

Il faut se souvenir de ce qu'était, au fond, la colère de 2018. C'était une colère de demande.

On montait sur le rond-point pour obtenir. Une taxe retirée. Un chèque. Un référendum d'initiative citoyenne. On y montait avec des cahiers, ce détail qu'on a trop vite jugé pittoresque et qui disait tout : on écrivait au roi. Et l'on n'écrit qu'à celui dont on attend encore quelque chose.

C'est là que je place la rupture. Ce qui s'est défait entre 2018 et aujourd'hui, ce n'est pas la colère : c'est l'adresse. Les gens ne se sont pas calmés. Ils ont cessé de croire qu'il y avait quelqu'un au bout du rond-point.

Et quand la voix ne sert plus, il reste la sortie. 1.165.800 créations d'entreprises en 2025, dont 758.600 sous le régime du micro-entrepreneur. Ce n'est pas un chiffre de prospérité : c'est un chiffre de désaffiliation. Des gens qui préfèrent se débrouiller seuls, avec un statut fiscal bancal et aucune protection, plutôt que de continuer à demander.

Cela porte un nom. Albert Hirschman l'avait établi il y a plus d'un demi-siècle : dans toute organisation qui décline, on a le choix entre la voix et la sortie, et les deux s'excluent. Celui qui part cesse de protester. Il cesse aussi, et c'est le point que la caste n'a pas vu, d'être négociable.

Courage managérial ? ou l’art de déléguer le courage vers le bas
Le courage managérial est une injonction descendante : on demande aux cadres d’oser ce que les dirigeants évitent, puis on les note sur l’absence de vague.
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Où Thibault a raison, et il faut le concéder

Thibault m'oppose que la sécession est un privilège de cadre : un métier

Affaire Lyhanna : assigner l'État pour faute lourde du service public de la justice

16 September 2026 at 10:28

Par Eric V.

Le classement de la plainte contre le garde des Sceaux a fermé une porte qui n'avait jamais été la bonne. Il en reste une, ouverte, éprouvée, et qui a déjà fait condamner l'État : l'article L. 141-1 du code de l'organisation judiciaire. Reste à savoir qui a le droit de la pousser — et la réponse est proprement stupéfiante.

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Commençons par un document, parce qu'il vaut mieux que tous les commentaires.

En avril 2025, un parlementaire dépose la question écrite n° 5957. Elle alerte le ministre de la Justice sur la « situation alarmante » du service public de la justice dans le département du Gers, confronté à « une pénurie de magistrats et de greffiers ». C'est écrit, c'est daté, c'est enregistré à l'Assemblée nationale, et c'est public.

Quatre mois plus tard, le 22 août 2025, une mère dépose plainte dans ce département contre un homme qu'elle accuse d'avoir violé sa fille de dix ans une cinquantaine de fois. L'homme ne sera jamais entendu.

Le 29 mai 2026, à Fleurance, Lyhanna, onze ans, disparaît. On la retrouve morte le 4 juin. Le principal suspect, mis en cause et présumé innocent tant qu'il n'a pas été jugé, est le même homme.

Entre la question écrite et la disparition, treize mois. Voilà le dossier.

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Ce que le classement a décidé, et ce qu'il n'a pas décidé

Le 8 septembre 2026, la commission des requêtes de la Cour de justice de la République a classé la plainte visant Gérald Darmanin pour mise en danger de la vie d'autrui et non-assistance à personne en danger. Décision annoncée le 14 par le procureur général près la Cour de cassation. Aucun recours n'est possible.

Disons-le tout de suite, parce que la suite en dépend : sur le droit, cette décision est correcte. La mise en danger d'autrui suppose la violation d'une obligation particulière de prudence imposée par un texte, et il n'en existe pas qui vise le garde des Sceaux dans la conduite d'un dossier départemental. La non-assistance suppose la connaissance personnelle d'un péril imminent, et un ministre qui n'a jamais eu le dossier entre les mains ne l'a pas. Un procureur ordinaire aurait classé de même. Crier à l'étouffement serait à la fois faux et stupide : ça se démonte en une phrase, et ça décrédibilise tout ce qu'on dira ensuite.

Mais il faut voir ce que ce classement ne dit pas. Il ne dit pas que la justice a fonctionné. Il dit qu'un homme n'est pas pénalement responsable. Ce sont deux questions différentes, et la seconde a déjà reçu sa réponse : le rapport de l'Inspection générale de la justice relève « une perte de temps cumulative et une absence de suivi de procédure », imputables au parquet comme à la gendarmerie. Le Premier ministre a parlé d'« une succession d'erreurs, de négligences, d'inactions et de mauvaises décisions ». Le garde des Sceaux lui-même a présenté, le 5 juin, des excuses « au nom de la Justice ».

On s'excuse rarement de ce qu'on n'a pas fait. Reste à savoir si des excuses valent réparation.

La voie qui existe

Elle tient en une phrase du code. L'article L. 141-1 du code de l'organisation judiciaire dispose que « l'État est tenu de réparer le dommage causé par le fonctionnement défectueux du service public de la justice », cette responsabilité n'étant engagée que par une faute lourde ou un déni de justice.

La faute lourde a été définie par l'assemblée plénière de la Cour de cassation le 23 février 2001, dans l'affaire Consorts Bolle-Laroche — l'affaire Grégory, autrement dit. La formule est large et elle est restée : « toute déficience caractérisée par un fait ou une série de faits traduisant l'inaptitude du service public de la justice à remplir la mission dont il est investi ». Notons ce qu'elle n'exige pas. Ni intention, ni faute personnelle nommée, ni malveillance. Une série de faits suffit, et le mot inaptitude fait le travail.

Techniquement, l'action se mène devant le juge judiciaire, y compris pour les défaillances de la gendarmerie agissant en police judiciaire. On assigne l'Agent judiciaire de l'État devant le tribunal judiciaire de Paris. Le délai est de quatre ans à compter du premier jour de l'année suivant le fait générateur.

La faute lourde n'exige pas qu'on ait voulu le mal. Elle exige seulement qu'on ait été inapte au bien qu'on avait promis.

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Elle a déjà fonctionné

Ce n'est pas une construction d'école. Les décisions existent, elles sont récentes, et elles concernent des familles de victimes.

Le 3 septembre 2025, le tribunal judiciaire de Paris a condamné l'État pour les défaillances de l'enquête sur la disparition d'Estelle Mouzin, à la demande de son père. Le 4 juin 2025, le même tribunal a condamné l'État dans l'affaire Nathalie Debaillie, tuée par son ex-compagnon, en raison de l'absence de tout acte d'investigation malgré de multiples alertes. La famille de Chahinez Daoud, brûlée vive à Mérignac après trois plaintes restées sans effet, entend obtenir la même reconnaissance.

La voie n'est pas automatique pour autant : la cour d'appel de Cayenne a refusé de retenir la faute lourde le 17 février 2025. Mais sur un dossier où une inspection ministérielle a déjà écrit « absence de suivi de procédure », et où une plainte pour viol sur mineure de quinze ans n'a produit aucune audition en neuf mois, il est difficile d'imaginer quelle série de faits caractériserait l'inaptitude si celle-là n'y suffit pas.

L'obstacle, et il est proprement scandaleux

Voilà pour la théorie. Maintenant la mauvaise nouvelle, et elle est d'une brutalité particulière.

La Cour de cassation restreint le bénéfice de l'article L. 141-1 aux usagers du service public de la justice — c'est-à-dire aux parties à la procédure dont on critique le traitement. Qui n'était pas dans le dossier ne peut pas se plaindre de la façon dont le dossier a été tenu.

La jurisprudence est constante et elle est glaçante. En 2011, une femme violée et séquestrée par un homme remis en liberté à la suite d'une erreur d'un juge d'instruction a été jugée irrecevable : elle n'était pas partie à la procédure où l'erreur avait été commise. En 2020, les parents d'un enfant tué par une personne condamnée pour violence avec arme ont été jugés irrecevables, faute d'avoir été « impliqués dans la première instance qu'ils critiquaient ».

Appliquez la règle à notre affaire. La mère de la fillette dont la plainte d'août 2025 est restée sans suite est recevable : elle est l'usagère de la procédure défaillante. Elle a d'ailleurs annoncé son intention d'agir, et elle a raison.

Les parents de Lyhanna, eux, ne le sont pas. Leur fille n'était partie à aucune procédure. Elle n'a même pas eu le temps d'en être l'usagère. Sauf revirement, ils sont irrecevables à demander compte de défaillances dont leur enfant est morte.

Le droit français indemnise celui dont on a perdu le dossier. Pas celui qu'on a tué avec.

L'objection sérieuse

Il faut la prendre au meilleur, parce qu'elle n'est pas absurde. Si n'importe quel tiers pouvait attaquer l'État pour une défaillance survenue dans la procédure d'un autre, toute remise en liberté suivie d'une récidive ouvrirait un contentieux sans limite. Le service public de la justice passerait son temps à se défendre au lieu de juger, et la crainte du procès pousserait les magistrats à la détention préventive systématique. La restriction à l'usager n'est pas une méchanceté de prétoire : c'est une digue.

Elle a pourtant un défaut que ce dossier met à nu. La procureure de la République a annoncé le regroupement des plaintes visant le suspect. C'est l'aveu, par le parquet lui-même, que ces procédures formaient un seul ensemble. L'État reconnaît d'une main que les dossiers n'en faisaient qu'un, et oppose de l'autre à la famille de Lyhanna qu'elle n'était pas dans le bon. On ne peut pas soutenir les deux.

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Ce qui reste, et ce que ça vaut

Deux autres routes existent. La première : la responsabilité sans faute, sur le fondement de la rupture d'égalité devant les charges publiques, qui a déjà permis d'indemniser en 2011 la victime jugée irrecevable au titre de la faute lourde. Elle paie, mais elle n'impute rien — or ces familles ne demandent pas d'argent, elles demandent qu'on écrive que le service a failli.

La seconde : le recours structurel devant le juge administratif, dirigé non contre le traitement d'un dossier mais contre la carence de l'État à doter ses juridictions. C'est là que la question écrite d'avril 2025 reprendrait toute sa force. Mais le juge administratif répugne à s'immiscer dans la définition des politiques publiques — il l'a redit le 1er octobre 2025 à propos des déserts médicaux. On obtiendrait une déclaration, pas des greffiers.

Dernier mot

Alors oui, il faut assigner. La mère de la fillette de dix ans doit aller devant le tribunal judiciaire de Paris, assigner l'Agent judiciaire de l'État, et faire dire par un juge ce qu'une inspection a déjà écrit et qu'un Premier ministre a déjà concédé. Non pour l'argent, qui ne répare rien. Pour qu'il existe quelque part une décision revêtue de l'autorité de la chose jugée qui porte le mot inaptitude. Un rapport se range ; des excuses s'oublient ; un jugement reste, et il se cite dans le suivant.

Et il faudra bien qu'un jour un avocat aille demander à la Cour de cassation de revenir sur la règle de l'usager. Non pour ouvrir les vannes, mais pour admettre qu'une plainte classée sans suite et un meurtre commis ensuite par le même homme ne sont pas deux affaires. Le parquet l'a reconnu en regroupant les dossiers. Il serait cocasse que la seule institution à continuer de les séparer soit celle qui juge.

Reste une chose qu'aucun tribunal ne réglera, et c'est celle qui nous regarde. Le Gers manquait de magistrats et de greffiers ; on l'avait écrit noir sur blanc treize mois avant. Nous avons tous lu, cette semaine-là, autre chose. Nous réclamons un État qui protège et nous n'avons jamais fait descendre un gouvernement sur une pénurie de greffiers — ça n'intéresse personne, un greffier, tant que le dossier ne disparaît pas. Il faudra dix jours pour que cette affaire quitte les conversations, et elle les quittera. C'est à ce moment précis que le service public se remettra à fonctionner comme avant, et il aura raison : personne ne le regardera plus.

On a écrit au ministre en avril 2025. L'enfant est morte en mai 2026. Entre les deux, il ne s'est rien passé — et c'est très exactement ce qu'il faudra faire juger.

Pour 71 % des Français, 2027 a une odeur de dégagisme

16 September 2026 at 10:14

Par Eric V.

71 % des Français attendent de 2027 un vrai changement social et politique. 78 % estiment que les responsables politiques ont conduit le pays à la faillite. 48 % trouvent qu'il n'y a pas assez de radicalité dans ce pays. Ce n'est pas une humeur : c'est le reçu de trente ans de courte échelle.

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Les chiffres d'abord, puisqu'ils sont massifs et qu'ils ont été établis proprement. 13.060 inscrits sur les listes électorales, interrogés du 3 au 9 septembre par Ipsos bva-CESI pour le Cevipof, Le Monde, l'Institut Montaigne et la Fondation Jean-Jaurès, marge d'erreur inférieure au point. Ce n'est pas un sondage de trottoir, c'est un dispositif de suivi qui tourne depuis 2015.

Soixante et onze pour cent attendent de la présidentielle un véritable changement social et politique ; ils étaient cinquante et un en 2021. Quatre-vingts pour cent veulent que la société française soit transformée radicalement ou réformée en profondeur, contre cinquante-neuf il y a trois ans. Soixante-quatorze pour cent pensent que la situation du pays va se dégrader dans les mois qui viennent, et quatre pour cent qu'elle va s'améliorer.

Le jugement sur ceux qui ont tenu le volant est sans appel. Quatre-vingt-neuf pour cent trouvent que les responsables politiques parlent trop et n'agissent pas assez. Soixante-dix-sept, que le peuple n'est pas bien représenté à l'Assemblée. Soixante-dix-huit, qu'ils ont conduit le pays à la faillite.

Et puis le chiffre que personne ne citera, parce qu'il fait peur : quarante-huit pour cent des Français jugent qu'il n'y a pas assez d'idées et de comportements radicaux dans la société française. Onze points de plus qu'en avril. Chez les proches du Rassemblement national, soixante et onze pour cent. Le pays ne trouve pas qu'on va trop loin. Il trouve qu'on ne va nulle part.

Antoine Bristielle, qui a analysé la vague pour la Fondation, observe justement qu'aucun de ces indicateurs n'est neuf pris isolément, et que c'est leur accumulation qui fait le basculement. Il a raison. Reste à dire d'où vient l'accumulation, et c'est là que les commentateurs s'arrêtent.

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Trente ans de courte échelle

Ce pays est bloqué depuis une génération, et il l'est par un mécanisme qu'il faut nommer avec précision si l'on ne veut pas tomber dans le « tous pourris » qui ne mène nulle part.

Une caste n'est pas une classe sociale. C'est un ensemble sociologiquement hétéroclite dont les membres partagent un même habitus et se reproduisent par cooptation. On y trouve des fils de médecins et des fils d'instituteurs, des gens de droite et des gens de gauche, des hauts fonctionnaires, des dirigeants, des éditorialistes, des syndicalistes de sommet. Ce qui les rassemble n'est pas l'origine, c'est la manière — la même façon de poser un problème, les mêmes réflexes devant l'imprévu, le même vocabulaire pour dire qu'on va étudier la question.

La caste existe-t-elle ? ou la France mise sous séquestre
La caste n’est ni une classe ni un complot : un habitus et une fermeture. Épisode 1 de notre série — définition, généalogie, et la France mise sous séquestre.

Et c'est là que l'image de la courte échelle est exacte. Personne, dans cette affaire, ne complote. Chacun, sincèrement, tend la main à celui qui lui ressemble, parce qu'il le trouve sérieux, fiable, raisonnable — et il l'est. Le résultat n'a été voulu par personne : une élite formellement ouverte et réellement close, où les mêmes trajectoires se recyclent indéfiniment. L'échec n'y coûte rien ; il y est même une qualification, puisqu'on n'a pas d'autre vivier que les gens qui ont déjà occupé le poste. Il faut ajouter, pour être juste, que la haute fonction publique n'est pas le milieu le plus fermé du pays — les professions libérales le sont davantage. Mais aucune profession libérale ne décide du budget de la nation.

Pourquoi les polytechniciens et les énarques n’ont aucun courage managérial mais beaucoup de mépris social
On a supprimé les grands corps en 2021 ; six cents agents y demeurent. Pourquoi un système qui retire la chute ne peut produire aucun arbitrage difficile.

Une courte échelle, personne ne la décide. Chacun tend la main à celui qui lui ressemble, et au bout de trente ans l'escalier est fermé.

Cette clôture a besoin d'un entretien, et elle l'obtient à bon compte. Il n'est pas nécessaire d'interdire : il suffit que le coût d'entrée dans la conversation publique soit prohibitif pour qui ne parle pas la langue. Celui qui conteste vraiment n'est pas réfuté, il est reclassé — infréquentable, pas sérieux, dangereux. J'ai décrit ailleurs cette mécanique du bannissement français, qui ne juge pas ses cibles mais les présume. Je suppose que la plupart de ceux qui l'actionnent croient défendre la décence commune. C'est bien ce qui la rend imparable : une excommunication administrée par des gens de bonne foi ne rencontre jamais de contradicteur.

Ce que le blocage a coûté

Reste à savoir ce que trente ans de ce régime produisent, et ici il faut être précis, parce que la formule facile — la France s'appauvrit — se démonte en deux tweets. Le revenu réel des Français n'a pas baissé depuis 1995. Ce qui s'est passé est plus grave.

La France a cessé de s'enrichir, et elle a doublé sa dette pour ne pas s'en apercevoir.

Les chiffres. La dette publique s'établissait à 55,8 % du produit intérieur brut fin 1995 ; elle atteint 117,5 % à la fin du premier trimestre 2026, soit 3 536 milliards d'euros. En trente ans, le ratio a plus que doublé. L'industrie manufacturière, elle, pesait 17,5 % du PIB en 1995 et n'en pesait plus qu'environ 11 % à la fin des années 2010. Quant au niveau de vie, la France se situe aujourd'hui environ 2 % sous la moyenne de l'Union européenne à vingt-sept en produit intérieur brut par habitant, quand l'Allemagne la dépasse d'à peu près vingt pour cent — et le PIB par habitant français stagne, pour l'essentiel, depuis 2008.

Traduisons. Un pays qui double son ratio d'endettement sans accroître sa richesse par tête n'a pas investi : il a consommé son avenir pour financer son présent. Il a acheté trente ans de paix sociale avec l'argent de gens qui n'étaient pas nés. Ce n'est pas un appauvrissement, c'est un transfert — et il se trouve que les bénéficiaires votent aujourd'hui, tandis que les payeurs commencent tout juste à comprendre la facture.

Et les portes qu'on a fermées

Un pays bloqué économiquement pourrait encore se déprendre politiquement. Encore faudrait-il qu'il dispose d'une prise. Or on les a fermées, une à une, et toutes sont datées.

Le dernier référendum national remonte au 29 mai 2005. Vingt et un ans. Un électeur qui avait dix-huit ans ce jour-là en a trente-neuf et n'a plus jamais été consulté sur autre chose que sur des noms ; ceux qui ont eu dix-huit ans depuis ne l'ont jamais été du tout. On notera que le résultat de ce référendum-là fut contourné par voie parlementaire trois ans plus tard, ce qui explique peut-être qu'on n'en ait plus organisé.

Le référendum d'initiative partagée, créé en 2008 et présenté alors comme l'ouverture démocratique du quinquennat, n'a jamais abouti une seule fois en dix-huit ans. Seuil : un dixième du corps électoral, environ 4,8 millions de signatures en neuf mois. Meilleure tentative, sur les aéroports de Paris : 1 093 000. Un dispositif qui échoue systématiquement pendant dix-huit ans n'est pas exigeant. C'est une porte peinte sur un mur.

L'Assemblée a été dissoute en juin 2024 sans que le scrutin suivant produise de majorité. Et le 2 février 2026, le budget de la France est devenu loi sans qu'un seul vote ait porté sur son contenu : Sébastien Lecornu, qui s'était engagé à ne pas y recourir, a déclenché l'article 49.3 trois fois — le 20 janvier sur les recettes, le 23 sur les dépenses, le 30 après lecture au Sénat. Les deux dernières motions de censure ont été rejetées le 2 février, 260 voix sur les 289 nécessaires pour l'une, 135 pour l'autre. Les députés ont voté trois fois sur la survie du gouvernement et zéro fois sur le budget de la nation.

Rien de tout cela n'est illégal. C'est la Constitution qui fonctionne exactement comme elle a été écrite. Le problème n'est pas qu'on triche ; le problème est qu'on n'a même pas besoin de tricher.

Le dégagisme n'est pas une humeur. C'est ce qui reste quand on a fermé les autres portes.

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Le mandat impossible

Voilà pour la généalogie de l'odeur. Elle serait trop confortable si l'on s'arrêtait là, car l'enquête contient aussi ce qui nous concerne.

84% des Français veulent une diminution de la dette publique, 80% une réduction du déficit, 79% une baisse des dépenses de l'État. Puis on descend vers les moyens. 25% acceptent un report de l'âge de départ à la retraite, 21% un allongement de la durée de cotisation, 59% souhaitent que les pensions augmentent. Côté recettes, aucun prélèvement testé ne réunit de majorité : l'impôt sur les bénéfices plafonne à quarante-six pour cent, la TVA recueille neuf pour cent d'adhésion, les carburants sept.

D'où trois chiffres qu'on ne lira jamais ensemble. 65% des Français jugent qu'il vaudrait mieux confier les décisions à des experts qu'à un gouvernement — dix-huit points de plus qu'en 2021. Soixante-cinq pour cent, le même chiffre, jugent que les décisions les plus importantes devraient être prises directement par le peuple — dix-neuf points de plus. Trente-neuf pour cent estiment qu'un homme fort affranchi du Parlement et des élections serait une bonne manière de gouverner.

Techniquement ces réponses s'excluent : le technocrate, le peuple souverain et l'homme fort ne gouvernent pas du tout de la même façon. Mais ce n'est pas la destination qui est choisie, c'est le départ. Dans les trois cas la décision quitte le représentant élu, et surtout celui qui répond au questionnaire.

Une seule des trois rapatrie la charge au lieu de l'alléger. C'est aussi la seule dont aucune campagne ne fera rien, parce qu'elle ne se transforme pas en bulletin : on peut se porter candidat à l'homme fort, on ne peut pas se porter candidat à la démocratie liquide, puisqu'elle consiste à ne plus avoir besoin de candidat. Aucune conspiration là-dedans, un conflit d'intérêts ordinaire — et il suffit.

Il existe une objection sérieuse à ce que je viens d'écrire, et Bristielle la formule lui-même : ce que les Français expriment n'est peut-être pas de l'incohérence mais une exigence d'efficacité — faites mieux avec ce que vous avez avant de me demander un effort. Vu ce que la Cour des comptes documente chaque année sans conséquence, elle est forte, et je la crois largement fondée. Elle couvre parfaitement les 79% qui veulent moins de dépense. Elle ne couvre pas les cinquante-neuf pour cent qui veulent des pensions plus élevées. On ne réclame pas moins de dépense publique et davantage du premier poste de dépense publique au nom de la bonne gestion.

Pour 71 % des Français, 2027 a une odeur de dégagisme
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Trente ans de courte échelle, une dette qui double sans que la richesse par tête bouge, toutes les prises arrachées du mur, et une élite qui se renouvelle entre elle en toute bonne conscience : le dégagisme n'est pas une pathologie de l'électeur, c'est une réponse proportionnée. Ceux qui s'en effraient dans les colloques feraient bien de relire la liste des dates ci-dessus avant de diagnostiquer une crise de nerfs chez les autres.

Il faut pourtant dire la suite, et elle est désagréable. Dégager, c'est encore demander à quelqu'un de le faire. C'est le même geste que la procuration, en plus énervé. On chasse les uns pour appeler l'autre, et l'on croit reprendre la main alors qu'on change de mandataire — le pays a déjà fait ça en brumaire, en décembre 1851, en mai 1958, et chaque fois avec le sentiment très sincère de se ressaisir de son destin au moment précis où il le remettait.

Il y a d'ailleurs une raison de fond à cela, et elle nous ramène à nous. La caste n'est pas la cause de notre situation : elle en est le produit. Elle est ce qui a poussé dans l'espace que nous avons déserté, délégation après délégation, parce qu'il est reposant que quelqu'un d'autre s'occupe des choses sérieuses. On ne décapite pas un habitus. On peut renouveler le personnel de la capture autant qu'on veut : tant que la demande de mandataire demeure, l'offre se reconstituera dans les six mois, et les nouveaux venus apprendront la langue plus vite qu'on ne l'imagine.

Soixante et onze pour cent veulent un vrai changement. Personne, dans cette enquête, n'a été interrogé sur ce qu'il était prêt à y mettre de sa personne — reprendre une délégation, une seule, et la garder. Aucun institut ne posera jamais cette question, parce qu'elle ne se sonde pas. Elle se décide.

Nous ne voulons pas que la France change. Nous voulons qu'on nous la rende changée.

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