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Beyrouth, les sens de la fête

30 September 2026 at 08:49
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Elle est souvent présentée, voire encensée, dans de nombreux médias occidentaux comme le « lieu de la fête au Proche-Orient » (1), ce qui attesterait sa « résilience », terme en vogue qui horripile de nombreux Libanais de la capitale, sinon du pays tout entier. L'exception beyrouthine tiendrait, selon la géographe Marie Bonte, dans son « offre festive mais aussi dans la capacité des habitants à faire la fête, quelle que soit la conjoncture ». Après avoir retracé l'émergence de la vie nocturne au « temps des cabarets » (1920-1960) et son adaptation durant la guerre civile (1975-1990), elle montre comment, à partir des années 2000, « des bars et les boîtes de nuit se concentrent dans des îlots denses de monde, de bruit et de lumière, donnant à la ville des allures d'archipel ». Ces îlots sont traversés par des dynamiques politiques où se mêlent concurrence économique, reconstitution de hiérarchies entre les professions, formes de distinction sociale diverses selon les lieux fréquentés ou encore « appropriation d'une mémoire politique de gauche » via les choix musicaux et un usage des lieux dépassant le cadre de la fête. Certes, il peut s'agir aussi d'une échappatoire face à l'incertitude du lendemain.

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C'est ce mélange qui innerve le roman graphique, plus exactement le récit autobiographique imagé Rue de Phénicie, de Lamia Ziadé (2), après Ô nuit, ô mes yeux (2015), Ma très grande mélancolie arabe (2017) et Mon port de Beyrouth (2021), tous parus chez POL. L'autrice vit depuis longtemps à Paris, où elle poursuit son interrogation et sa célébration d'une identité singulière, et de sa ville natale, avec une liberté stimulante, une fantaisie fantastique — au long d'une déambulation nocturne à travers Beyrouth ainsi qu'à travers sa propre histoire, inextricablement liée à son « obsession, l'histoire moderne du Liban et du Proche-Orient ». Durant ses longs séjours à Beyrouth consacrés à l'écriture et à des expositions après une « vie de noctambule délurée » à Paris, la fête lui apparaît comme une forme de résistance dans une ville qui ne veut pas s'éteindre, au propre comme au figuré. À la fermeture du Paradise, le dernier bar ouvert de la nuit, elle se lance à la recherche d'une boîte fantasmée — la Boîte de Pandore —, ce qui lui sert de prétexte pour déambuler dans l'histoire politique du pays et de la région à travers des lieux hautement symboliques, comme le Musée national, ou des cimetières. Mais Lamia Ziadé n'est pas dupe de la dimension illusoire de sa quête.

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Deux autres déclinaisons ajoutent leurs variations à cette évocation obsédante. Dans le deuxième volume de la bande dessinée Le Génie de Beyrouth (3), qui revient sur le siège en 1982 de Beyrouth-Ouest — fief de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et de ses soutiens libanais — par l'armée israélienne, les rues sont plongées dans l'obscurité et, pour le journaliste qui écrit à la lueur de la bougie, la ville semble « coincée dans son dernier carré, (…) obligée de faire face », elle ne peut plus se réfugier dans la nuit. Mais elle a des ressources insoupçonnées.

Quant à la narratrice du premier roman, proche de l'autobiographie, de la Franco-Libanaise Manal Salamé, si elle déclare préférer la ville de jour (4), car, « le jour, elle ne sait pas mentir », elle ne se refuse pas à parcourir la nuit et ses faux-semblants, ceux que, de retour au Liban après dix-sept ans d'absence, elle retrouve lors d'une longue soirée alcoolisée. À Beyrouth, on n'éteint pas les lumières.

Voir en ligne : /2026/10/APPELT/70087

(1) Marie Bonte, Nuits de Beyrouth. Géographie de la fête dans une ville post-conflit, ENS Éditions, Lyon, 2023.

(2) Lamia Ziadé, Rue de Phénicie, POL, Paris, 2025, 392 pages, 34 euros.

(3) Sélim Nassib et Léna Merhej, Le Génie de Beyrouth. La fille tombée du ciel (tome 2), Dargaud, Paris, 2026, 112 pages, 23 euros.

(4) Manal Salamé, Habibi Beyrouth, Éditions La Tribu, Paris, 2026, 309 pages, 21 euros.

Travail

30 September 2026 at 08:49
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Quel sens donner au mot « travail » dans la société contemporaine ? Multivoque, il peut désigner tout à la fois une activité, un résultat, une situation sociale. Ce court essai analyse la notion dans toutes ses acceptions ainsi que leurs conséquences sociales. Lorsque l'on parle de « production utile », par qui cette utilité est-elle affirmée ? Les combats féministes enseignent que la qualification même de travail relève du rapport de forces. Le terme renvoie également à une division sociale des tâches et, généralement, au salariat. Dès lors, comment déjouer le lien établi entre insertion sociale et subordination professionnelle ? Comment penser le contrat de travail dans un monde traversé de rapports de pouvoir ? Livre utile dans une société où certains brandissent la « valeur » pour mieux individualiser une condition sociale : celle qui oblige chacun à vendre sa force de travail sur un marché qui n'offre pas d'emploi à tous. La sociologue Marie-Anne Dujarier, sensible aux ambiguïtés du revenu universel et peu favorable aux luttes collectives destinées, selon elle, à adoucir la situation, soutient de façon éclairante l'appropriation collective des moyens de subsistance.

Voir en ligne : /2026/10/LEVERBE/70076

Anamosa, Paris, 2026, 112 pages, 9 euros.

Le Refroidissement techno-logique

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Un titre surprenant, qui condense avec humour le point de vue de Vincent Peyret, relaté à travers de nombreuses anecdotes : avec le numérique, notre quotidien a perdu en chaleur humaine. En tant qu'adultes, nous nous en accommodons plus ou moins, mais les enfants peuvent en être bousculés, à l'instar de la fillette de l'auteur, qui, dans un train, cherchait maladroitement à entrer en interaction avec des voyageurs. En vain : ils n'arrivaient pas à se « déscotcher » de leurs écrans… Soucieux d'en regarder aussi les aspects potentiellement positifs, Peyret (qui anime la rédaction du Postillon, journal satirique de Grenoble), reconnaît que oui, Internet permet des choses formidables, mais il lui importe d'en « réaliser l'audit complet ». Se demandant s'il y a plus de bonheur dans le monde qu'il y a trente ans, il constate qu'au contraire le « numérique bouche l'horizon » et diffuse des « sortes de gaz à effet de porte de verre entre les gens et à l'intérieur d'eux-mêmes ».

Voir en ligne : /2026/10/POLLMANN/70074

Le Monde à l'envers, Grenoble, 2026, 72 pages, 5 euros.

Forestier·es

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Paru dans la collection « Excursions littéraires » de la coopérative Dire le travail, voilà un recueil au sens plein du terme : recueil de poèmes, fictions ou récits de ceux qui travaillent avec la forêt, mais aussi rassemblement d'expériences diverses. De la formation de bûcheron à l'élaboration d'un plan de coupe, en passant par une réunion de terrain en vue de la construction d'une desserte forestière, ou par une prospection hivernale visant à repérer grands tétras et gélinottes, entre abattage, ébranchage et débardage, les trente-quatre textes tracent avec précision et imagination les contours de ces travaux. Gestionnaires, bûcheronnes, gardes forestières évoquent les plaisirs et les douleurs d'être « au bois », comme les conséquences délétères du dérèglement climatique ou du démantèlement néolibéral de leurs missions. Il y a dans l'ensemble une liberté et une fermeté où l'on pourra entendre un écho du style d'Anouk Lejczyk (Copeaux de bois, Les Éditions du Panseur, 2023), qui a accompagné les onze auteurs et autrices dans leur travail d'écriture. Georges Navel et John Berger ne sont pas loin, il est bon de passer du temps avec leurs compagnons d'aujourdhui.

Voir en ligne : /2026/10/THOURET/70075

Dire le travail, Paris, 2026, 192 pages, 18 euros.

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