❌

Reading view

Même en Pologne, le soutien à l'Ukraine se délite

Le débat géopolitique semble clos. L'Ukraine doit entrer dans l'Union européenne dès la guerre terminée. En réalité, cette promesse inquiète toute la région et comporte des risques pour la cohésion du Vieux Continent. En Pologne, alors que les élites soutiennent une telle adhésion de longue date, de plus en plus de citoyens renâclent devant ses conséquences économiques et sociales à court terme, comme face à l'arrogance de Kiev sur les questions mémorielles.

JPEG - 56.6 kio
Michal Dyjuk. – Manifestation d'agriculteurs et de chasseurs réclamant l'arrêt des importations agricoles depuis l'Ukraine décidées par l'Union européenne, Varsovie, 2024
© Michal Dyjuk - AP-SIPA

« J'espère ne pas voir l'adhésion de l'Ukraine de mon vivant, et j'espère vivre longtemps. » Agriculteur à Pińczów, dans la voïvodie de Sainte-Croix, à quatre-vingts kilomètres au nord de Cracovie, M. Jerzy Płachta se tracasse. Sa femme, Renata, qui gère leur exploitation de céréales et de légumineuses, tempère : « Nous n'avons rien contre les Ukrainiens, qui s'adaptent bien. En 2022, nous avons proposé d'accueillir des réfugiés et nous avons donné de l'argent aux associations caritatives ou pour l'achat de drones. Nous les soutenons, mais leur pays est dangereux pour l'agriculture polonaise. »

Les blés sont déjà hauts et les premiers haricots rouges commencent à germer en cette fin mai dans les champs ouverts parsemés de petits bois de pins et de chênes noirs. Depuis l'entrée de leur pays dans l'Union européenne, en 2004, les Płachta vendent leurs produits à des groupes français implantés en Pologne : Auchan, Casino, Carrefour et surtout Leclerc, qui en importe également en France. M. Płachta raconte son parcours du combattant pour en arriver là : « Les entreprises françaises réclament un certificat IFS Food, une norme de sécurité et de qualité dont nous devons respecter toutes les exigences. Pour avoir les subventions européennes, il faut expliquer combien de fois on retourne la terre, nous conformer au type de semence, au rythme des semis, etc. Nous avons de plus en plus de choses à consigner dans des registres que les contrôleurs vérifient sur place chaque année. »

Jusqu'ici, le jeu en valait la chandelle, « mais, depuis la guerre en Ukraine, tous les prix ont baissé de moitié, souligne M. Płachta. Avec l'arrivée des produits ukrainiens, on a dû réduire nos coûts et le nombre de nos employés. Nous en avions dix en 2014… et plus que deux aujourd'hui. Dans le tiers des exploitations de notre région de Sainte-Croix, il y a des problèmes financiers. Beaucoup abandonnent. » En revenant vers son village, le paysan s'arrête devant le chantier de la maison que le couple fait construire pour l'un de ses enfants. Le confort de la bâtisse projetée démontre leur réussite. Il se lamente pourtant, car leur fils ne veut pas de cette vie à la campagne, préférant la ville, Cracovie.

Des coûts de production bien moins élevés

À quelques kilomètres de là, M. Marcin Biesaga a hérité de l'exploitation de ses parents, qui cultivaient tabac et tomates. En une vingtaine d'années, il est passé de 10 hectares à 200, ajoutant blé, céleri et pomme de terre à sa production. Son propos est plus radical : « La Pologne a trop donné pour l'Ukraine, aux dépens de notre économie. On importe beaucoup d'aliments ukrainiens non contrôlés, du colza ou du miel par exemple. » Lui aussi déplore l'effondrement des prix qui a suivi les exemptions de droits de douane pour les produits agricoles ukrainiens en 2022. En s'arrêtant devant un tas de tubercules, il nous explique que les intermédiaires lui achètent 0,75 euro le sac de quinze kilos… qu'il retrouve à 6 euros dans le commerce. Pour lui, « une adhésion rapide de l'Ukraine provoquerait une crise totale ».

Comme les Płachta, M. Biesaga a participé en mars 2023 au blocage du terminal de Złote Ziarno, où passe la seule voie de chemin de fer à écartement large du pays (1,52 mètre dans l'ex-URSS contre 1,435 dans le reste de l'Europe, hors Espagne, Finlande et Irlande). Cette ligne a permis d'acheminer les céréales ukrainiennes dans le cadre des « corridors de solidarité » improvisés par l'Union européenne au début de la guerre et des combats en mer Noire (1). Les grains devaient en théorie seulement « transiter » par l'Europe centrale, mais ils ont submergé les marchés régionaux. En urgence, la Pologne a interdit ces importations, suivie par la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie et la Bulgarie. Ancien président du Parti paysan, passé au parti Droit et justice (PiS, conservateur), M. Janusz Wojciechowski était à l'époque commissaire européen à l'agriculture. Il a géré la crise depuis Bruxelles. « C'était très difficile, nous confie-t-il. Mais la Commission a de facto légalisé l'embargo que la Pologne avait imposé en avril 2023 et qui était illégal, en autorisant cinq pays à interdire les produits ukrainiens sur leurs marchés. Il faut noter que Varsovie n'a jamais levé son embargo unilatéral, et la Commission n'a rien entrepris contre… »

À cinq kilomètres de la frontière ukrainienne, on sent l'air de la guerre. Cultivateur à Żniatyn, M. Mieczysław Sroda a perdu deux amis en 2022, tués par la chute d'un missile de défense aérienne dans le village voisin de Przewodów. Lui aussi a hérité de l'exploitation de son père, qu'il a agrandie en rachetant un sovkhoze (ferme d'État) pour produire blé, betteraves à sucre, colza et haricots. « La base serait que les Ukrainiens respectent les normes européennes ; ce n'est pas le cas aujourd'hui, assure M. Sroda en évoquant notamment l'usage de pesticides interdits. Mais, même s'ils se conformaient aux normes, ils sont trop concurrentiels, grâce à leurs sols de grande qualité [les fameuses terres noires ou tchernoziom] et à des conglomérats géants contrôlés par des étrangers. C'est d'ailleurs parce que des sociétés européennes y ont des intérêts qu'il a été difficile de lutter contre les importations déloyales. »

JPEG - 136.7 kio
Maciek Nabrdalik. – Le dirigeant de l'Association des terres frontalières, qui fait un travail mémoriel sur les massacres perpétrés par les nationalistes ukrainiens dans les années 1940, 2023
© Maciek Nabrdalik - The New York Times - REDUX-REA

« Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'agriculture ukrainienne est plus mécanisée qu'à l'Ouest. La taille des exploitations fait la différence et permet d'amortir le coût des machines ultra—modernes », complète M. Krzysztof Nykiel, président de l'Union nationale des cultivateurs de betteraves à sucre. « Si les prix restent à ce niveau, il y aura énormément de casse en Europe, s'alarme-t-il. Lorsque nous en parlons à Bruxelles avec les Français et d'autres, on s'inquiète d'être pris en étau par les accords passés également avec le Mercosur, l'Australie ou l'Inde, autant de pays qui cultivent une canne à sucre très bon marché. »

L'Ukraine est le premier pays agricole du continent après la Russie, avec 32,9 millions d'hectares de terres arables particulièrement riches en humus, soit le double de la France (16,9) et le triple de la Pologne (11,2) (2). Elle pourrait prétendre à une portion considérable du budget de la politique agricole commune (PAC). En 2021, l'Ukraine a produit 85 millions de tonnes de céréales ; la France, 53 ; et la Pologne, 35. En outre, plus de la moitié de la surface agricole utile (57 %) est gérée par des entreprises de plus de 1 000 hectares, tandis que la moyenne des exploitations est de 11 hectares en Pologne. Les conglomérats sont particulièrement imposants dans le grain et la betterave sucrière, avec une moyenne de 23 700 hectares par exploitation (1 763 fois la moyenne européenne). Conséquence : des coûts de production bien moins élevés.

En 2023, les agriculteurs n'étaient pas les seuls à manifester leur mécontentement. Fin novembre, les transporteurs routiers polonais ont bloqué la frontière avec l'Ukraine, immobilisant des milliers de camions dans le sud-est du pays. Ils dénonçaient l'accord de libre circulation entre l'Ukraine et l'Union européenne, qui a supprimé à partir de juin 2022 le système de licences régulant jusqu'alors l'entrée des routiers ukrainiens. « Nous avions eu la promesse du gouvernement polonais qu'il ne serait pas reconduit », se souvient M. Waldemar Jaszczur, meneur des manifestations à l'époque. Mais, trois ans plus tard, le Parlement européen a voté pour une prolongation de l'accord. Le secteur s'enfonce dans la crise.

Au premier rang sur le continent, avec environ 20 % du marché évalué en tonnes-kilomètres, dont les deux tiers hors du pays (3), le transport routier polonais perd du terrain au profit des entreprises ukrainiennes. Celles-ci offrent des tarifs bien plus attractifs grâce à des salaires deux fois plus bas et à l'absence de certains coûts liés aux normes européennes. Cette concurrence se ressent particulièrement dans les activités dites de « cabotage », soit les livraisons à l'intérieur d'un pays dont la compagnie n'est pas originaire. Bien qu'en théorie interdit aux entreprises ukrainiennes, il se répand au détriment des entreprises polonaises, qui réalisaient 44 % du cabotage au sein de l'Union avant 2022.

Outre les difficultés dans le transport vers l'ouest, les camionneurs polonais voient leurs perspectives se boucher à l'est. La Russie, ancienne direction prioritaire pour M. Jaszczur, est désormais sous sanctions. Le commerce avec l'Ukraine leur échappe aussi. « Nous ne sommes plus rentables », lâche Mme Marzena Fik, qui travaille pour l'entreprise de son père. Établie à Zamość, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière ukrainienne, la compagnie disposait en 2022 d'une flotte de dix camions livrant des fruits depuis les ports néerlandais vers Lviv, la ville principale de l'ouest de l'Ukraine. Aujourd'hui, il n'en reste plus que cinq. « Au début de la guerre, nos chauffeurs ne voulaient plus aller en Ukraine. Ils avaient peur », explique-t-elle. Ces semaines de flottement ont coïncidé avec une perte du marché. Les transporteurs polonais représentaient 38 % du trafic à la frontière en 2021, seulement 8 % en 2023, selon la douane polonaise.

Le premier bénéficiaire de fonds européens

À cette conjoncture délicate, il faut ajouter la hausse constante des salaires, des prix de l'énergie et la pénurie de main-d'œuvre, syndromes d'une économie de plus en plus comparable à celle de ses partenaires occidentaux. Conscient qu'il ne peut recruter qu'à l'étranger, M. Jaszczur réclame au gouvernement de « simplifier les demandes de visas ». Neuf de ses chauffeurs sur dix sont biélorusses. « Notre seule perspective : cesser notre activité d'ici à la fin de l'année », déplore de son côté Mme Fik. L'entreprise familiale subira le même sort que 1 500 autres du secteur depuis le début de 2025.

À ces préoccupations économiques et sociales s'ajoutent les querelles mémorielles, attisées par les réhabilitations par le président ukrainien Volodymyr Zelensky de nationalistes ayant collaboré avec l'Allemagne nazie durant la seconde guerre mondiale, massacrant Juifs et Polonais (4). Après la dernière provocation ukrainienne — le baptême d'une unité militaire en hommage à l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), responsable de crimes de masse en Volhynie —, le président polonais Karol Nawrocki a retiré le 19 juin à M. Zelensky l'ordre de l'Aigle blanc — la plus haute distinction du pays, qui lui avait été attribuée en 2023. Une crise diplomatique d'une ampleur inédite s'ouvre entre les deux pays, en dépit des gestes d'apaisement du président ukrainien, qui a ouvert les archives sur les massacres de Volhynie et autorisé des exhumations.

Résultat, les Polonais, qui célébraient la proximité des deux langues, des deux peuples, et figuraient parmi les appuis les plus fervents à l'Ukraine, s'en éloignent. Une enquête d'opinion montre qu'entre février 2024 et novembre 2025 les opposants au soutien militaire à l'Ukraine sont passés de 26 % à 39 %, ceux qui y sont favorables n'étant plus que 44 %. Par ailleurs, 47 % pensent que « l'État polonais aide trop les réfugiés ukrainiens », et seulement 7 % « trop peu » (5). L'intégration de l'Ukraine à l'Union européenne ne recueillait plus que 50 % de soutien fin juillet 2026 (9 % des Polonais la souhaitant « dès que possible » et 41 % considérant que « rien ne presse »). Cette approbation était de 74 % en mai 2023 et de 90 % en mars 2022. Les opposants sont désormais 40 %, contre seulement 2 % après l'invasion russe de février 2022 (6).

Ce scepticisme ne cesse de grimper au fil des sondages, au point qu'à la droite du PiS, déjà très conservateur, émergent deux partis qui surfent sur ce mécontentement : Konfederacja Wolność i Niepodległość (Confédération liberté et indépendance, réunissant le Mouvement national et Nouvel Espoir) et Korona (Confédération de la Couronne polonaise). « On assiste à une montée du sentiment antiukrainien, nous assure par exemple M. Michał Wawer, vice-président du Mouvement national et député de Konfederacja. Je suis presque certain que l'idée d'une adhésion de l'Ukraine serait perçue comme une anticipation d'une immigration encore plus importante et plus problématique. L'autre souci, bien sûr, est la crainte que cela n'entraîne la Pologne et toute l'Europe dans une guerre contre la Russie. »

JPEG - 106 kio
Maciek Nabrdalik. – Exposition d'affiches de graphistes ukrainiens et polonais en soutien à l'Ukraine, Wrocław, 2023
© Maciek Nabrdalik - The New York Times - REDUX-REA

Signe d'un malaise grandissant, alors que les prochaines élections législatives auront lieu à l'automne 2027, tous les autres partis ont, en pratique, décliné notre invitation à s'exprimer sur le sujet. Même trouble du côté du vice-ministre des affaires étrangères, M. Marcin Bosacki, toujours ouvert à… différer le rendez-vous proposé. « L'Ukraine ne peut pas être admise dans l'Union européenne tant qu'elle ne rejette pas complètement le courant qu'elle suit aujourd'hui », écrivait le 4 juillet le chef du PiS, M. Jarosław Kaczyński, aux membres de son parti, en leur demandant d'utiliser tous les moyens disponibles pour « bloquer les actions du gouvernement [de M. Donald] Tusk visant à intégrer l'Ukraine à des conditions privilégiées ». Ce renversement prend des allures de paradoxe, alors que le gouvernement de Varsovie, dirigé à l'époque par le PiS, a encouragé l'Ukraine à déposer sa demande d'adhésion au début de la guerre. « La Pologne s'est souvent retrouvée isolée dans ses propositions successives visant à offrir explicitement une perspective d'adhésion à l'Ukraine, alors que l'Europe occidentale se montrait réticente », rappelle l'historien et politiste Łukasz Adamski. Le directeur du Centre Mieroszewski, consacré à l'étude des sociétés d'Europe centrale et orientale, ajoute : « Le courage avec lequel l'Ukraine défend sa souveraineté contribue à notre sécurité. Cependant, la pression exprimée par certains responsables ukrainiens en vue d'une adhésion au plus vite reste inacceptable pour l'opinion publique polonaise. Celle-ci se souvient des efforts considérables que la Pologne a dû déployer pour se conformer aux normes européennes. »

En 1990, le produit intérieur brut de la Pologne (en parité de pouvoir d'achat) représentait moins de la moitié de celui de l'Ukraine (7). En 2024, il représentait trois fois plus. Le « rattrapage » économique saute aux yeux, des gratte-ciel de Varsovie aux autoroutes flambant neuves qui sillonnent le pays. Il se voit jusque dans le moindre village aux maisons cossues et bien entretenues. Depuis son adhésion à l'Union européenne en 2004, la Pologne connaît la plus forte croissance des Vingt-Sept. C'est aussi le premier bénéficiaire net de fonds européens, avec 261 milliards d'euros perçus les vingt premières années, soit trois fois plus que sa contribution (8).

Le maire de Zamość, M. Rafał Zwolak, nous propose de grimper sur le beffroi de l'hôtel de ville pour visualiser tout cela. À 52 mètres au-dessus de la place du marché et ses façades colorées, il fait le tour du propriétaire : « Au début, notre ville de 57 000 habitants faisait partie des trois qui recevaient le plus de dons, jusqu'à 50 % de notre budget. Cela a permis de restaurer de nombreux bâtiments. Voyez l'Académie, la seconde plus vieille université de Pologne, puis la cathédrale, l'église franciscaine, les remparts… Grâce à ces restaurations, le tourisme a beaucoup progressé. Pour le zoo, par exemple, le nombre de visiteurs est passé de 20 000 personnes en 2004 à 250 000 aujourd'hui. »

Une fois la guerre terminée, le coût de la reconstruction de l'Ukraine dépasserait les 500 milliards d'euros, selon une évaluation internationale datant de février dernier (9). Dans une hypothétique Europe à trente-six, qui intégrerait tous les pays des Balkans, la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine, cette dernière capterait 41 % des fonds européens, selon une étude prospective (10).

Pour les plus optimistes, la réussite polonaise pourrait servir d'exemple à l'Ukraine tout en profitant à leur pays. « C'est le grand voisin de la Pologne avec la culture la plus proche, une zone d'extension naturelle pour nos activités », explique M. Jakub Karnowski, président-directeur général de KredoBank, une banque polonaise opérant sur le marché ukrainien. Il est aussi un ancien chef de cabinet de M. Leszek Balcerowicz, ministre des finances au sortir du communisme et principal artisan de la « thérapie de choc ».

Dans les couloirs en verre de la prestigieuse École des hautes études commerciales (SGH) de Varsovie, les étudiants ukrainiens portent tous la vyshyvanka, une broderie colorée et traditionnelle célébrée à la fin mai. Les discussions au tableau portent sur les défis macroéconomiques du pays. Diagrammes et recommandations à l'appui, l'Association étudiante pour la reconstruction de l'Ukraine présente son rapport. M. Karnowski encadre leurs travaux et suit leurs parcours. Selon lui, « la majorité de ces jeunes vit en Pologne depuis plusieurs années et restera ici ». Certains jeunes hommes ne sont pas retournés au pays depuis le début du conflit, pour éviter un enrôlement dans l'armée. C'est le cas de Danylo. « Je ne sais pas, ça dépendra de l'évolution politique », dit-il en hésitant quand on lui pose la question du retour.

En proie à des perspectives démographiques inquiétantes, l'Ukraine espère voir sa diaspora revenir. « Les deux pays se retrouveront en compétition pour la main-d'œuvre », prédit M. Karnowski. Car, de son côté, la Pologne fait face à des dynamiques similaires, avec une fécondité tombée à 1,03 enfant par femme. De nombreux chefs d'entreprise voient une occasion dans l'adhésion promise à l'Ukraine. « Nous pourrions en profiter, comme l'Allemagne en a profité avec nous », dit en souriant M. Dariusz Szymczycha, vice-président de la chambre de commerce polono-ukrainienne. Communiste durant toutes les années 1980, il a ensuite conseillé l'ex-président social-démocrate Aleksander Kwaśniewski et organisé le référendum sur l'adhésion à l'Union. « Nous préparons déjà la reconstruction. Nous pouvons nous placer dans les secteurs du BTP, de l'énergie, de la banque ou des produits agricoles transformés », énumère M. Szymczycha.

Consciente que la compétition sera féroce, la Pologne veut croire en ses arguments. « Depuis le début de la guerre, très peu de nouveaux acteurs sont apparus sur le marché ukrainien. Les gagnants seront ceux qui étaient déjà là, et c'est notre cas », avance M. Karnowski. « La seule acquisition financière majeure en temps de guerre vient d'une entreprise polonaise », note M. Szymczycha, en référence au rachat récent de la branche ukrainienne de MetLife par le géant des assurances PZU.

Outre l'aide humanitaire et des livraisons de matériel militaire, les liens économiques entre les deux pays se resserrent. La Pologne est le deuxième partenaire commercial de l'Ukraine et son premier marché d'exportation, selon la chambre de commerce polono-ukrainienne. Une partie du pétrole et du gaz transite notamment par les ports polonais. Certains travailleurs pourraient bénéficier de l'arrivée de l'Ukraine, reconnaît M. Bartosz Rydliński, professeur de science politique et responsable de la branche éducation de l'OPZZ, la principale confédération syndicale du pays. « Pour les autres travailleurs, la logique du capitalisme mondial demeure, complète-t-il. Mes compatriotes polonais ont offert une main-d'œuvre bien moins chère au Royaume-Uni, à la Suède ou à l'Irlande lorsque nous avons rejoint l'Union européenne. Les Ukrainiens feront de même. C'est pourquoi les syndicats polonais et européens doivent s'engager à l'avenir pour informer les travailleurs ukrainiens sur leurs droits. Il faut les syndiquer et leur expliquer que le dumping social ne profite à personne en définitive. »

Alors que M. Zelensky souhaite que son pays adhère à l'Union européenne dès 2027, le constat qu'il faudra du temps fait consensus… même chez les étudiants ukrainiens rencontrés à la SGH, qui estiment de concert que leur pays a d'abord besoin d'importantes réformes, notamment pour lutter contre la corruption et adopter les normes européennes. Ils regrettent les divisions récentes au sein de la Rada (le Parlement) qui ralentissent l'adoption des mesures attendues par la Commission européenne. « Nos négociations ont duré quatre ans », rappelle M. Szymczycha. Il espère que l'ouverture du premier chapitre de négociations le 15 juin (lire « La tentation du coupe-file »), après la levée du veto hongrois par le gouvernement de M. Péter Magyar, « donnera de l'air au camp réformateur à Kiev ».

Un climat de défiance grandit en Europe centrale

« L'Ukraine a les moyens de dominer le marché européen, notamment dans les céréales et la production animale », reconnaît M. Wojciechowski, qui plaide pour que les conglomérats ne puissent jamais toucher d'aides européennes. Mais l'ancien commissaire européen à l'agriculture souligne la tâche qui incombe aux pays de l'Union : « Pour nous préparer, nous devons muscler notre agriculture en suivant le modèle italien : des petites exploitations, souvent familiales, mais avec beaucoup de transformations locales, des agriculteurs très intégrés dans la chaîne de valeur, avec des labels, un investissement dans la qualité, du bio, etc. » Selon lui, la Commission de Bruxelles devrait promouvoir une telle approche, en mesure de résister au modèle agro-industriel ukrainien. Mais c'est là que le bât blesse. « Le prochain budget de la politique agricole commune prévoit de réduire la voilure de 30 %, déplore-t-il. Si c'est comme ça qu'on prépare l'avenir, on va perdre notre agriculture. »

Réunie fin juin à Gdańsk, la cinquième conférence sur la reconstruction de l'Ukraine accordait à son intégration à l'Union européenne une place centrale. Dans son discours d'ouverture, M. Tusk, le premier ministre polonais, voyait dans le rattachement de son voisin au camp occidental « une mission civilisationnelle ». À cette occasion, la Commission européenne a par ailleurs acté le versement de la première tranche du prêt de 90 milliards d'euros, destiné à boucler le budget lourdement déficitaire de l'État ukrainien en guerre.

Mais, derrière la centaine de contrats et de lettres d'intention signés — sous réserve que la guerre prenne fin —, la conférence illustrait le climat de défiance qui grandit en Europe centrale. Ni le président Zelensky ni son homologue polonais n'ont fait le déplacement. Plusieurs accords entre les entreprises publiques des deux pays ont été annulés à la dernière minute, malgré les appels à la désescalade venus des milieux d'affaires. Aucun apaisement n'apparaîtra à l'horizon sans un travail sérieux sur les défis que posent l'adhésion de l'Ukraine et le retour de ses démons ultranationalistes.

Voir en ligne : /2026/10/DESCAMPS/70109

(1) Lire Corentin Léotard, « Des céréales ukrainiennes au goût amer », Le Monde diplomatique, septembre 2023.

(2) Chiffres de 2023 disponibles sur le site de la Banque mondiale.

(3) « Le transport routier de marchandises sous pavillons européens en 2024 », Service des données et études statistiques (SDES), Paris, 26 novembre 2025.

(4) Lire Catherine Gousseff, « Aux confins de la Pologne et de l'Ukraine, l'ombre des minorités effacées », Le Monde diplomatique, juin 2026.

(5) « Ukraine and Polish-Ukrainian relations as seen by Poles » (PDF), Centre Mieroszewski, Varsovie, janvier 2026.

(6) « Komunikat z Badań n° 80 », sondage à propos de « l'opinion des Polonais sur l'aide internationale à l'Ukraine en guerre » publié par le Centrum Badania Opinii Społecznej (SBOS), Varsovie, 28 juillet 2026.

(7) « PIB ($ PPA internationaux constants de 2011) », Banque mondiale.

(8) Aleksandra Krzysztoszek, « La Pologne a triplé le “retour sur investissement” de son adhésion à l'UE », Rapporteur, 2 mai 2024.

(9) « Ukraine : Fifth rapid damage and needs assessment », Banque mondiale, Union européenne, gouvernement d'Ukraine et Nations unies, février 2026, https://documents.worldbank.org

  •  

Ôter ses œillères, comprendre un pays

« Axe du mal » ou « axe de la résistance » ? On fustige ou on soutient l'Iran, son système politique comme son non-alignement. Pourtant, manichéisme ou « campisme » interdisent de saisir la viscosité des questions géopolitiques et l'âpreté du quotidien des Iraniens. La marche singulière de cette nation insubordonnée invite à interroger les certitudes, oublier les préjugés et repérer les subterfuges.

JPEG - 144.2 kio
Pooya Aryanpour //// « Gone With the Wind » (Parti avec le vent), vue d'ensemble, exposition au sein de la sucrerie de Kahrizak, Téhéran, 2022
© Pooya Aryanpour - Dastan Gallery

Le premier piège lorsque l'on s'intéresse à la République islamique d'Iran consiste à s'arrêter au second terme. Ou de ne voir dans son drapeau, choisi après la révolution de 1979, qu'« Allah » calligraphié en son centre sous la forme d'une tulipe, symbole des « martyrs ». Sous le régime du chah (1941-1979), l'absence de libertés, la répression et le contrôle de la vie publique limitaient fortement l'expression des revendications sociales. Dans ces conditions, l'islam est devenu un ciment révolutionnaire, une sorte de bélier politique et social enfonçant les murailles de l'ancien régime impérial. Le clergé chiite était partagé entre une fraction proche du pouvoir en place et une autre qui jouait un rôle de contre-pouvoir. Aujourd'hui, il occupe sans conteste une place atypique dans l'appareil d'État. Mais cette forme d'islam politique n'a guère à voir avec ses avatars contemporains, notamment dans la sphère sunnite, issus de lectures rigoristes et ultraconservatrices du Coran. Et elle a perdu beaucoup de sa force de cohésion idéologique des premières années.

Pour le penseur révolutionnaire Ali Shariati (1933-1977), la spiritualité éveillait d'autant plus les consciences qu'elle portait en elle une émancipation : la quête de liberté des plus pauvres qui alimenta la dynamique révolutionnaire. Mais le mouvement social porté par l'islam devait éviter toute institutionnalisation. Loin de prôner la résignation ou le fatalisme social, le premier Guide, Rouhollah Khomeiny (1900-1989), s'appuyait, lui, sur les principes de l'islam non pour refuser la modernité, mais pour trouver un chemin propre à son pays. Il a théorisé son modèle de pouvoir par le velayat-e-faqih, qui inspire la Constitution de décembre 1979 : une sorte d'« État de droit islamique », fondé sur la primauté d'un juriste-théologien, un « sage » religieux, dont l'érudition doit permettre de puiser dans les textes islamiques les fondements de ses arbitrages entre les composantes du pouvoir temporel. Mais, dans la pratique, les sources juridiques sont plurielles.

Car, sous la gouverne des clercs, la révolution de 1979 accélère la construction d'institutions modernes, paradoxalement de plus en plus sécularisées, comme la société. En revanche, si la nouvelle Constitution voulue par Khomeiny accorde une place importante à la souveraineté du peuple, celle-ci s'exerce par un suffrage universel… sous contrôle. En dernier ressort, le clergé s'est arrogé de nombreux pouvoirs, dont celui de sélectionner les candidats et de contrôler les élus (lire « Un pluralisme en trompe-l'œil »). Toutefois, parler de théocratie serait accepter la fiction qui fait officiellement du Guide un régent, le représentant du douzième imam le temps de son « occultation », entamée en 874. Les motivations de ses orientations appartiennent évidemment au profane et témoignent des luttes de pouvoir.

Assurer une continuité symbolique

La répression des mouvements sociaux, dès les premières années, signale l'abandon des idéaux de justice sociale et de liberté. La fin de la guerre Iran-Irak, en 1988, parachève le verrouillage de la société. Avec la nomination du second Guide, Ali Khamenei, en 1989, l'érudition a semblé moins compter que l'intrication, voire la compromission dans le premier cercle des décideurs. Autant de critiques redoublées après la nomination de son fils Mojtaba, à la suite de son assassinat revendiqué par Israël le 28 février dernier. Certes, ce choix de l'Assemblée des experts (tous religieux) visait à assurer une continuité symbolique du système, mais au risque de voir émerger une logique dynastique, alors que la force des institutions nées de la révolution tient à une dilution des pouvoirs. Cette dernière relativise d'ailleurs l'impact de l'élimination de nombreux chefs politiques ou militaires, contrairement à ce qu'imaginaient probablement les dirigeants aventuristes israéliens et américains.

Chez de nombreux progressistes et surtout au Maghreb, en Afrique ou en Amérique latine, les sanctions occidentales sous la dictée des États-Unis et les critiques du « régime » de Téhéran vaudraient comme autant de preuves de sa bravoure, le prix de son indépendance, un gage de vertu. Si elle a échappé à la colonisation, la Perse se bat, il est vrai, depuis le milieu du XIXe siècle contre les ingérences étrangères. Seule la mobilisation de sa population lui a permis de s'extraire du Grand Jeu qui opposait Russes et Britanniques pour le contrôle de la région, durant la guerre de l'hiver 1856-1857 par exemple, ou la révolte du tabac de 1890. Cette dernière dessine d'ailleurs une trame familière à tant de peuples vassalisés : un pouvoir politique autocratique, aux mains du chah Naser Al-Din Qajar, octroie à une compagnie britannique le monopole de la culture, de la vente et de l'exportation du tabac. Les marchands et le clergé protestent en vain jusqu'à la fatwa du grand ayatollah Mirza Hassan Shirazi, qui interdit la consommation de tabac. Manifestations et boycott obligent en définitive le chah à renoncer à cette concession britannique en 1892.

Double discours occidental

Le coup d'État anglo-américain de 1953 ou le large soutien économique et militaire reçu par Saddam Hussein (ex-URSS, États-Unis, France, pays du Golfe, etc.) durant la guerre Iran-Irak (1980-1988) ont inoculé une méfiance vis-à-vis des grandes puissances. Le double discours occidental actuel devient limpide quand on rappelle que le programme nucléaire a été lancé dans les années 1970 par le chah… avec l'aide des Américains, des Allemands et des Français. Les revendications iraniennes sur le golfe Arabo-Persique ne posaient pas de problèmes quand « notre ami » Mohammad Reza Pahlavi étendait les eaux territoriales de son pays, en 1959, ou s'empressait de prendre le contrôle de trois îles stratégiques proches du détroit d'Ormuz lors du départ des Britanniques de la région en 1971. Rien de neuf dans les revendications actuelles : le rôle-clé du Golfe pour le commerce maritime et les relations internationales est documenté depuis plusieurs millénaires.

JPEG - 263.9 kio
Pooya Aryanpour //// « Gone With the Wind » (Parti avec le vent), détail, exposition au sein de l'usine sucrière de Kahrizak, Téhéran, 2022
© Pooya Aryanpour - Dastan Gallery

Pastichée par l'impérialisme débridé de M. Donald Trump, l'animosité belliciste des États-Unis — dont les dépenses militaires représentaient en 2025 cent vingt-huit fois celles de l'Iran — ne justifie pas pour autant qu'un gouvernement tire sur les manifestants, pourchasse les femmes libres, ses opposants, ses artistes, propose une rançon pour la mort de l'écrivain Salman Rushdie, liquide bien d'autres auteurs moins célèbres en Occident, censure et contrôle la presse, sanctionne étudiants, enseignants, syndicalistes ou recoure massivement à la peine de mort (2 159 exécutions en 2025 selon Amnesty International). Le « campisme », ou le choix binaire d'un camp, conduit aussi certains à ne pas voir la nature profondément néolibérale, inégalitaire et oligarchique de l'économie iranienne, ou à ignorer tous ces jeunes qui « votent avec leurs pieds » et émigrent. Cette fuite des cerveaux dilapide un important capital humain et scientifique difficilement acquis, grâce à la généralisation de l'accès à l'éducation, à la construction de nombreuses écoles et à la démocratisation de l'enseignement supérieur, notamment au bénéfice des filles, qui représentent aujourd'hui près de 60 % des étudiants. La rhétorique antioccidentale égare également nombre d'observateurs, qui en font une lecture littérale, ignorant l'ambivalence des sentiments partagés jusqu'au sommet du pouvoir. Les enfants des dignitaires ne font pas leurs études en Chine ou en Russie, mais en Europe et aux États-Unis. Et pour éliminer Saddam Hussein en 2003 ou combattre l'Organisation de l'État islamique (OEI) entre 2014 et 2019, les Occidentaux ont pu compter sur la complicité de Téhéran.

Téhéran seul face à ses ennemis

Sans surprise, Israël et les États-Unis ont tenté d'embarquer une partie des forces kurdes iraniennes dans leur croisade, espérant peut-être que cette minorité lance une nouvelle rébellion comme celle qui fut écrasée après 1979 (lire l'article page 45). Il faudrait davantage que des incursions locales pour prendre le contrôle d'un pays grand comme trois fois la France. La diversité ethnolinguistique des plus de 90 millions d'habitants est trop souvent présentée comme une faiblesse. Certes, un peu plus de la moitié de la population seulement est d'origine persane (indo-européenne), les turcophones (Azéris, Turkmènes, Afsharis…) représentent près du tiers, le restant se répartit entre Kurdes, Arabes, Baloutches, Lors, Assyro-Chaldéens, Bakhtiaris, Gilakis, Arméniens, etc. Le persan, ou farsi, joue toutefois de longue date le rôle d'une lingua franca, un lien commun et d'échange vers les pays ou populations persanophones (en Afghanistan, au Tadjikistan, et ailleurs en Asie centrale). Inscrite dans une histoire plurimillénaire, cette civilisation a produit un sentiment d'appartenance, un nationalisme qui dépasse les divergences d'intérêt, d'origine ou d'opinion. On le perçoit notamment dans le rôle de la culture, de la littérature, et particulièrement de la poésie (lire l'article page 15). Partagé par près de 90 % de la population, l'islam chiite contribue également à forger une communauté de destin, héritée de l'époque safavide, lorsque le chiisme duodécimain fut érigé en religion d'État.

Plus délicate encore apparaît la perception du positionnement géopolitique de la République islamique. Elle participe à l'Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) — très souple —, dialogue avec la Russie et la Chine, vend des drones à la première et achète beaucoup d'électronique à la seconde. Mais aucune alliance ne vient sceller cette entente « amicale », et non désintéressée. Téhéran est seul pour faire face à ses ennemis, la volonté d'indépendance demeurant l'une des seules revendications fondamentales de 1979 qui subsistent encore aujourd'hui.

Depuis, une nuée d'articles annoncent régulièrement une « exportation de la révolution », mais négligent les divergences culturelles ou religieuses qui l'empêchent. Les dirigeants iraniens ont beau jeu de rappeler que leur pays n'a jamais envahi ses voisins et ne fait que répondre aux agressions. Ils ont néanmoins construit un réseau de complices, ou de comparses, le plus souvent liés par une position dissidente au sein de l'islam : chiites d'Irak, du Liban (Hezbollah) ou d'Afghanistan, houthistes du Yémen, alaouites de Syrie, mais aussi sunnites du Hamas ou du Djihad islamique à Gaza, voire laïques du Front populaire de libération de la Palestine. Cet « axe de la résistance » à l'impérialisme d'Israël et des États-Unis comprend une dimension militaire, régulièrement à l'œuvre dans le conflit asymétrique ces derniers mois. Mais il a été ébranlé par la chute du régime syrien de M. Bachar Al-Assad et produit sans doute autant d'hostilité que de crainte dans le monde arabe.

En politique, le brouillage atteint son paroxysme. Les réformateurs ne sont pas nécessairement « de gauche » — certains sont ultralibéraux — et les conservateurs « de droite ». Même les politiques « sociales » attribuées au président (conservateur) Mahmoud Ahmadinejad, sur le logement notamment, sont inspirées par une approche libérale de l'économie. L'État social construit avec peine recule dans la santé, l'éducation, partout. Les audaces redistributives des premières années apparaissent bien lointaines. Les journaux réformateurs critiquent la Chine ou la Russie, mais cela ne les empêche pas d'appeler à serrer les coudes sous les bombardements.

Le mystère le plus difficile à percer tient au nucléaire. L'Iran a toujours déclaré vouloir développer un programme civil sans acquérir la bombe, une fatwa d'Ali Khameinei l'interdit d'ailleurs. Mais alors, pourquoi signer le traité de non-prolifération tout en produisant un uranium enrichi à 60 %, bien au-delà des besoins d'un programme électronucléaire civil ? Ambiguïté stratégique ? Dissimulation ? Cette volonté d'arriver au seuil de la maîtrise de la bombe fournit depuis plus de vingt ans le prétexte idéal à Israël et aux États-Unis pour s'agiter. Mais ne pas franchir ce seuil conduit à renoncer aux moyens de dissuader les agressions.

Les interventions constantes des États-Unis et la confrontation permanente voulue par Israël prolongent une logique de domination par la force aux relents colonialistes. Elles attisent les tensions régionales pour imposer un ordre injuste du monde qui fait le jeu des pouvoirs autoritaires. L'histoire contemporaine du peuple iranien se confond ainsi avec celle des ingérences étrangères et d'une double confiscation — intérieure et extérieure — de son aspiration à choisir librement et démocratiquement son destin.

Voir en ligne : /mav/209/DESCAMPS/69918
  •  

Une folle guerre, asymétrique et intermittente

Avec l'agression militaire du 13 juin 2025, relancée le 28 février 2026 par Israël et les États-Unis, éclot une guerre restée larvée depuis 1979. La tournure insolite que prend le conflit au fil des mois nécessiterait d'ouvrir un nouveau chapitre dans les ouvrages de polémologie. Amateurisme viriliste d'un côté, art de la dissimulation et de la survie de l'autre, les évidences ne dispensent pas d'identifier les impasses.

JPEG - 208.3 kio
Hossein Norouzian ////
Trois livres sont représentés sur l'affiche : en arrière-plan se trouvent le Coran avec la couverture bleue et la Constitution, tandis qu'au premier plan le « Livre de la liberté » est entre les mains d'une personne portant une épingle à nourrice, symbole de la pauvreté du peuple. En bas sont reproduits des slogans révolutionnaires tagués à la craie ou à la bombe sur les murs de Téhéran. De haut en bas : « Mort à Bakhtyâr, laquais inféodé », « Vive les moudjahidins de l'armée de l'air », « Technicien de l'aviation, tu es la lumière de nos yeux », « Mort au sionisme » figurant près d'une étoile de David, « Fruit de l'impérialisme » attaché au drapeau des États-Unis et enfin « Mort au chah » pour lequel le mot « roi » est écrit à l'envers afin de montrer qu'il est déchu, 1978. © Hossein Norouzian

De « triomphe » en « triomphe », l'Amérique s'enlise une nouvelle fois au Proche-Orient. Toute escarmouche dans la région prenant une dimension géopolitique majeure — compte tenu des réserves d'hydrocarbures qu'elle recèle —, les combats intermittents et le blocage du détroit d'Ormuz entraînent une tempête dans l'économie mondiale. Et la circonspection dans le restant du monde.

La supériorité militaire apporte rarement de bons conseils. L'ivresse de la force, doublée d'une vanité hors du commun, a conduit le président Donald Trump à s'affranchir de toute expertise non martiale, à ignorer les leçons de l'histoire contemporaine qu'il prétendait naguère enseigner et à oublier la géographie. Le 24 août 2026, quatorze mois après avoir lancé ses premiers bombardiers pour détruire les installations nucléaires iraniennes, il avouait à sa manière la déroute : retour à la politique de sanctions économiques pratiquées depuis la révolution islamique de 1979… Le secrétaire au Trésor Scott Bessent menaçait même de sanctions secondaires les partenaires commerciaux de Téhéran.

M. Trump doit se fâcher contre son complice israélien, qui continue de bombarder le Liban à sa guise et fait détruire les habitations au sud du fleuve Litani

Déjà, la « guerre des douze jours » — du 13 au 24 juin 2025 — laissait beaucoup de questions sans réponse. Le programme d'enrichissement d'uranium était-il vraiment proche de déboucher sur une capacité à produire une bombe nucléaire, comme le serine M. Benyamin Netanyahou depuis… déjà trois décennies ? Les destructions y mettaient-elles vraiment fin ? La structure du pouvoir était-elle ébranlée au point de rendre possible un renversement ? Des échanges de bombes, de missiles et de drones remplaçaient-ils des combats et des conquêtes au sol ?

L'épisode a probablement conforté le premier ministre israélien dans sa conviction qu'il pouvait mener le président des États-Unis par le bout du nez (lire « Quand Israël entraîne les États-Unis »). L'explication fournie par le secrétaire d'État (ministre des affaires étrangères) pour justifier les bombardements « préventifs » lancés à partir du 28 février attestait le malaise : « Nous savions qu'une action israélienne allait avoir lieu, nous savions qu'elle déclencherait une attaque contre les forces américaines et nous savions que, si nous ne frappions pas de manière préventive avant le lancement de ces attaques, nous subirions davantage de pertes », avouait sans fard M. Marco Rubio le 2 mars (1).

L'Iran peut compliquer le trafic maritime

Téhéran n'avait les moyens d'intercepter ni les avions ni les missiles, ni même semble-t-il de déjouer les attaques ciblées contre les plus hauts responsables civils et militaires, et principalement le Guide suprême Ali Khamenei, tué par des bombes israéliennes dès le 28 février. Toutefois, comme le sait tout étudiant de première année en science politique, l'Iran peut sérieusement compliquer le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz… Tirant les leçons de la guerre des villes contre l'Irak dans les années 1980, Téhéran a développé un programme balistique robuste, disséminé et non négociable, dont il a tiré le meilleur parti.

L'inversion du rapport du fort au faible fut telle qu'aucune monarchie du Golfe n'osa utiliser aux côtés de l'allié américain son arsenal offensif, pourtant pléthorique et acquis chèrement auprès des Occidentaux. Quant aux moyens défensifs, et notamment les missiles américains Patriot, ils s'avèrent extrêmement coûteux et longs à fabriquer quand le voisin produit des drones légers par milliers. L'Iran a concentré ses attaques sur Israël et les bases américaines de la région. Mais ses militaires ont aussi fait comprendre que tout dérapage important visant les installations vitales (centrale électrique, raffinerie, usine de désalinisation, centrale nucléaire civile) ferait l'objet de rétorsions immédiates sur l'autre rive du Golfe, démontrant l'extrême fragilité de cette vie artificielle de gratte-ciel et de centre commerciaux construits au milieu du désert.

Le 8 avril, les deux camps acceptent un cessez-le-feu. M. Trump doit se fâcher contre son complice israélien, qui continue de bombarder le Liban à sa guise et fait détruire les habitations au sud du fleuve Litani, complétant la liste de crimes de guerre qui lui sont imputables. Les États-Unis, eux, n'ont atteint aucun des objectifs égrénés au fil des mois : Téhéran menace tout navire qui ne suit pas ses consignes ; la défense de la nation en danger consolide le pouvoir en place ; l'uranium enrichi à 60 % reste en Iran ; ses capacités balistiques paraissent peu touchées ; la prolifération nucléaire semble encouragée, et le pétrole est redevenu une arme de dissuasion. Enfin, à l'échelle régionale, houthistes, Hamas et Hezbollah demeurent aux commandes dans les zones qu'ils contrôlent. Commence alors une phase — inachevée — de « ni paix ni guerre » faite d'attaques sporadiques et de répliques immédiates entre deux annonces de progrès dans les négociations (lire ci-contre).

Celles-ci aboutissent le 17 juin au protocole d'accord d'Islamabad en quatorze points, signé électroniquement comme un vulgaire document immobilier par M. Trump depuis Versailles et par le président iranien Massoud Pezechkian depuis Téhéran. Très vite, même les élus républicains dénoncent une situation moins favorable qu'avant la guerre. La presse israélienne va jusqu'à évoquer une « capitulation » américaine. Le bilan humain provisoire serait de 3 400 morts en Iran à cette date (2) — sans compter les milliers de blessés —, de plus de 4 383 morts entre 2023 et juillet 2026 au Liban (3), de quelques dizaines chez leurs voisins arabes.

Israël reconnaît une soixantaine de morts après les attaques iraniennes ou du Hezbollah (4), mais censure toute information sur les dégâts matériels. L'« État juif », tel qu'il se proclame, s'est montré toujours plus fort, capable d'intervenir dans sept pays (5), mais aussi plus seul et illégitime que jamais. Les États-Unis déplorent la perte de seulement dix-huit soldats, mais le crédit de la première puissance militaire mondiale s'est fortement dégradé. Les bases américaines semblent poser plus de problèmes de sécurité qu'apporter des solutions aux pays qui les accueillent. Le marché de l'énergie reste sous tension permanente, avec des hauts et des bas rythmés par les fanfaronnades du président américain, pour le plus grand profit des spéculateurs.

Un tel fiasco stratégique, diplomatique et économique conduit certains à évoquer une victoire des dirigeants iraniens. Ce serait oublier l'affaissement du pays et les ressorts intérieurs de leur maintien au pouvoir, pas si loin de ceux du président des États-Unis dans sa politique extérieure : rodomontades, verrouillage idéologique et logique de force pure. Les conservateurs de tout poil ont plus vocation à se faire la guerre qu'à s'unir.

Le sursaut national provoqué par l'agression n'efface pas la répression des dernières années. Le système de pouvoir a, certes, prouvé sa robustesse. Et permis l'émergence d'habiles négociateurs, capables d'ouverture politique, comme le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf ou le président de la République Pezechkian (voir le schéma page 37). Mais l'assassinat de Khamenei semble avoir renforcé autour de son fils — et successeur invisible — Mojtaba le poids des plus intransigeants envers leur peuple. Soit qu'ils appartiennent à une gérontocratie qui rappelle les derniers temps de l'ex-URSS — le président de l'Assemblée des experts a 95 ans, celui du Conseil des gardiens de la Constitution a 99 ans —, soit qu'ils doivent leur ascension à une fidélité sans faille à l'appareil d'État de la République islamique, comme le nouveau secrétaire du Conseil supérieur de la sécurité nationale, M. Mohsen Rezaï, qui commanda le Corps des gardiens de la révolution de 1981 à 1997 avant d'occuper plusieurs postes de haut rang.

Le Proche-Orient est paralysé. Ses habitants guettent le moindre accrochage comme chaque promesse des médiateurs. La Chine et la Russie savonnent la planche de M. Trump et ne goûtent guère les menaces de sanctions économiques secondaires. L'Europe se tait, quand elle ne se soumet pas au « grand frère ». Les citoyens du monde hésitent entre humour noir, colère et désespoir.

L'épisode a conforté le premier ministre israélien dans sa conviction qu'il pouvait mener le président des États-Unis par le bout du nez
Voir en ligne : /mav/209/DESCAMPS/69942

(1) « Secretary of State Marco Rubio remarks to press », département d'État américain, 2 mars 2026.

(2) « Islamic Republic of Iran : Humanitarian Update No. 06 », Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), 30 juin 2026.

(3) Sources : Ministère de la santé publique (Liban), et Organisation mondiale de la santé (OMS), « Health Brief », (PDF), 26 juillet.

(4) Christine Jeavans et Matt Murphy, « Thousands killed in US-Israeli war on Iran — but experts say true total may never be known », BBC, 19 juin 2026.

(5) Irak, Iran, Liban, Qatar, Syrie, Tunisie et Yémen, sans oublier la campagne génocidaire à Gaza et des opérations militaires en Cisjordanie.

  •  
❌