Cette nouvelle publication entend proposer de longues recensions critiques. Elle consacre son premier numéro aux tensions du système-monde, de l'effacement de Gaza à l'ascension de la Chine. Au même sommaire, « En finir avec le cycle du seum » de Nathalie Quintane ou un portrait de Dionys Mascolo. (N° 1, septembre-novembre, trimestriel, 15 euros. — Paris.)
Walter Benjamin est, si l'on ose dire, à la mode. Et le risque de transformer une pensée qui dénonce l'illusion de la continuité, l'effacement des ruptures décisives, en bréviaire mélancolique n'est pas mince. Trois publications récentes résistent à cette canonisation consensuelle, en soulignant le rôle de la catastrophe et de l'exil, et en mettant en relief un travail des formes qui ne sépare jamais esthétique et politique.
Guillaume Le Blanc, mettant ses pas dans ceux de Benjamin et de Hannah Arendt (1), se demande comment vivre quand l'effondrement est là, déjà à l'œuvre. Guerres, dévastation écologique, précarisation néolibérale et retour des despotismes composent moins une série de crises qu'une atteinte portée à la possibilité d'un monde commun. « Notre question n'est plus de savoir comment se tenir au bord de la catastrophe, mais de façon bien plus radicale d'imaginer comment tenir bon dans la catastrophe. » Le Blanc ne cherche pourtant ni refuge intérieur ni héroïsme. De Benjamin (1892-1940), chiffonnier des vies minuscules, il tire une éthique de la vie fragile : accueillir, cueillir et recueillir ce que les puissances de prédation condamnent à disparaître.
L'imposant ouvrage collectif Walter Benjamin en exil. Entre expérience et pauvreté (2), dirigé par Christophe David et Florent Perrier, fruit de plusieurs colloques, se concentre sur les années 1933-1940 : Paris, les bibliothèques dispersées, les ressources incertaines, les textes confiés aux amis, puis les frontières refermées. L'exil n'y est pas traité comme le décor passager d'une œuvre écrite ailleurs, il en devient une méthode, une manière de penser depuis le seuil, la césure, le fragment. Autour du texte décisif de Benjamin Expérience et pauvreté (1933), publié dans le même volume, les contributions explorent la destruction de la transmission par la guerre et la modernité marchande, mais aussi l'ambivalence de cette pauvreté : perte d'un monde hérité, possibilité de recommencer autrement. Stefano Marchesoni en résume l'actualité : « La pauvreté en expérience pointée par Benjamin n'a fait que s'amplifier depuis 1933. » Riche des analyses de Vincent Chanson, Lionel Richard, Jean Lacoste, Sonia Dayan-Herzbrun…, l'ensemble évite deux facilités : faire de Benjamin un simple témoin de son malheur ou un prophète miraculeusement informé du nôtre.
C'est par la forme que l'on échappe à ces deux pièges. L'anthologie des Écrits sur le théâtre (3) fait découvrir un Benjamin critique, spectateur et expérimentateur. Aphorismes, comptes rendus, reportages, entretiens et textes consacrés notamment à la femme de théâtre lettonne et russe Asja Lācis ou au théâtre épique de Bertolt Brecht montrent que la scène fut pour lui un laboratoire. Le théâtre ne doit pas réconcilier le public avec le monde tel qu'il va. Au contraire, il doit suspendre l'évidence, isoler un geste, déplacer le regard du spectateur. La pensée benjaminienne cherche dans les œuvres la possibilité d'une autre expérience collective.
Ces trois livres proposent une même leçon. Penser depuis les ruines consiste à y discerner les vies, les souvenirs et les formes que l'histoire des vainqueurs laisse sous les décombres, puis à construire, avec ces restes, une sorte de passage. Benjamin revient moins parce que notre époque lui ressemblerait que parce qu'il nous apprend à regarder ce qu'elle s'emploie à rendre invisible.
(1) Guillaume Le Blanc, Éthique pour un monde qui sombre. Dans les pas de Walter Benjamin et Hannah Arendt, Payot, Paris, 2026, 240 pages, 21 euros.
(2) Christophe David et Florent Perrier (sous la dir. de), Walter Benjamin en exil. Entre expérience et pauvreté, suivi de Walter Benjamin, Expérience et pauvreté, Pontcerq, Rennes, 2025, 730 pages, 37,50 euros.
(3) Walter Benjamin, Écrits sur le théâtre. 1912-1940, anthologie établie et préfacée par Marianne Dautrey, avec la collaboration de Bruno Tackels, traduit de l'allemand par Marianne Dautrey et Philippe Ivernel, Les Solitaires intempestifs, Besançon, 2025, 174 pages, 17 euros.
Après avoir publié en 2025 le classique de l'historien du Guyana, Comment l'Europe sous-développa l'Afrique, les Éditions B42 rendent disponible en français The Groundings With My Brothers, paru à Londres en 1969. La traduction a choisi « dialogue » pour groundings, mot qui contient à la fois l'idée d'un ancrage et une référence à la culture rastafari dans laquelle « le terme créole “groundation” décrit une forme d'assemblée dans laquelle les membres de la communauté s'engagent dans une discussion ». Ce recueil est une compilation de discours de l'intellectuel guyanien Walter Rodney (1942-1980), liés à la Jamaïque, un pays dont il est chassé en 1968. C'est pendant la période où il a enseigné à l'université de Kingston que l'historien, militant de la cause noire, consolide sa conception et sa pratique de l'intellectuel engagé dans la lutte contre les oppressions, partageant ses connaissances dans les ghettos de l'île. Une position dont il ne se défera pas et qui peut être résumée selon ses termes : « Le Black Power doit s'efforcer de transformer les membres de l'intelligentsia noire en serviteurs des masses noires. »
Refusant toute titularisation, il parcourait les universités comme enseignant itinérant. Convaincu que l'amitié était indispensable à la communauté d'esprit, il organisait des séminaires affinitaires et des dîners où le vin contribuait à la « recherche de la vérité ». Comprenant qu'il était déjà trop âgé, il avait renoncé à apprendre le japonais ou le chinois pour penser dans un autre système mental. Dans ces entretiens avec David Cayley, menés dans les années 1990, ici regroupés et réédités, Ivan Illich (1926-2002), théoricien de l'école, penseur de l'écologie politique, commente ses premiers livres, leurs intentions, et confronte leurs diverses thèses au temps présent. Si les thématiques abordées sont nombreuses (l'école et la santé, l'histoire de la perception du corps et celle des images…), on découvre surtout un aspect effacé de la légende qui l'entoure : une méditation continue de l'Évangile et de ses commentateurs irrigue l'ensemble de son œuvre, sans y faire pourtant référence.