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L’Union des Journalistes Ivoiriens en France (UJIF) a officiellement investi son nouveau président, Axel Illary, le dimanche 18 octobre 2026, à la salle AGECA, à Paris. Cette cérémonie, marquée par une forte mobilisation de personnalités du monde médiatique, culturel et économique, s’est déroulée sous le signe du rassemblement, de la réconciliation et du renouveau. L’un […]
L’article UJIF : Axel Illary investi à Paris sous le signe de l’unité et du rayonnement international est apparu en premier sur .
Proclamant avoir été élu pour les réformes qu'il préconise, et non contre l'extrême droite, le président de la République française entend déréglementer un peu plus le marché du travail. Devant la montée de la contestation dans la rue, même les syndicats les plus proches du pouvoir jugent le projet déséquilibré au détriment des salariés. Adapter le droit aux nouvelles formes d'organisation du travail en prenant réellement en compte les aspirations humaines conduirait à de tout autres réformes.
Il faudrait être aveugle pour disconvenir de la nécessité d'une profonde réforme du droit du travail. Toujours, dans l'histoire de l'humanité, les mutations techniques ont entraîné une refonte des institutions. Ce fut le cas des précédentes révolutions industrielles, qui, après avoir bouleversé l'ordre ancien du monde en ouvrant les vannes de la prolétarisation, de la colonisation et de l'industrialisation de la guerre et des massacres, entraînèrent la refonte des institutions internationales et l'invention de l'État social. La période de paix intérieure et de prospérité qu'ont connue les pays européens après guerre est à mettre au crédit de cette nouvelle figure de l'État et des trois piliers sur lesquels il reposait : des services publics intègres et efficaces, une Sécurité sociale étendue à toute la population et un droit du travail attachant à l'emploi un statut garantissant aux salariés un minimum de protection.
Nées de la seconde révolution industrielle, ces institutions sont aujourd'hui déstabilisées et remises en cause. Elles le sont par les politiques néolibérales, qui entretiennent une course internationale au moins-disant social, fiscal et écologique. Elles le sont aussi par la révolution informatique, qui fait passer le monde du travail de l'âge de la main-d'œuvre à celui du « cerveau d'œuvre (1) », c'est-à-dire du travailleur « branché » : on n'attend plus qu'il obéisse mécaniquement à des ordres, mais on exige qu'il réalise les objectifs assignés en réagissant en temps réel aux signaux qui lui parviennent. Ces facteurs politiques et techniques se conjuguent en pratique. Il ne faut cependant pas les confondre, car le néolibéralisme est un choix politique réversible tandis que la révolution informatique est un fait irréversible, susceptible de servir des fins politiques différentes.
Cette mutation technique, qui alimente les débats actuels sur la robotisation, la fin du travail ou l'uberisation, peut tout aussi bien aggraver la déshumanisation du travail engagée sous le taylorisme que permettre l'établissement d'un « régime de travail réellement humain », comme le prévoit la Constitution de l'Organisation internationale du travail (OIT), c'est-à-dire un travail procurant à ceux qui l'exercent « la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bien-être commun (2) ». Un tel horizon serait celui du dépassement par le haut du modèle de l'emploi salarié, plutôt que du retour au « travail marchandise ».
Tel qu'il s'est consolidé jusqu'aux années 1970, l'emploi désigne un échange : l'obéissance contre la sécurité (3). Le salarié renonce à toute espèce d'autonomie dans son travail moyennant la limitation de sa durée, la négociation collective de son prix et la protection contre les risques de sa perte. Mis en œuvre sous des formes juridiques diverses dans tous les pays industriels, ce modèle a réduit le périmètre de la justice sociale aux termes quantitatifs de l'échange salarial ainsi qu'à la sécurité physique au travail et aux libertés syndicales. En revanche, le travail en tant que tel — son contenu et sa conduite — s'en est trouvé exclu, car, en terre capitaliste comme en terre communiste, on a considéré qu'il relevait d'une « organisation scientifique » — ce que l'on a appelé le taylorisme. L'autonomie n'y avait donc aucune place ; elle est demeurée l'apanage des cadres dirigeants et des indépendants.
La révolution informatique offre une chance de conférer à tous les travailleurs une certaine autonomie, en même temps qu'un risque de les soumettre tous — y compris les indépendants, les cadres ou les professions intellectuelles — à des formes aggravées de déshumanisation de leur travail. Cette révolution ne se limite pas en effet à la généralisation de l'usage de techniques nouvelles, mais déplace le centre de gravité du pouvoir économique. Ce dernier se situe moins dans la propriété matérielle des moyens de production que dans la propriété intellectuelle de systèmes d'information. Et il s'exerce moins par des ordres à exécuter que par des objectifs à atteindre.
À la différence des précédentes révolutions industrielles, ce ne sont pas les forces physiques que les nouvelles machines épargnent et surpassent, mais les forces mentales, ou plus exactement les capacités de mémorisation et de calcul. Incroyablement puissantes, rapides et obéissantes, elles sont aussi — comme aime à le répéter le savant informaticien Gérard Berry — totalement stupides (4). Elles offrent donc une chance de permettre aux hommes de se concentrer sur la part « poïétique » du travail, c'est-à-dire celle qui exige imagination, sensibilité ou créativité — et donc celle qui n'est pas programmable.
Mais la révolution informatique s'avère aussi source de dangers nouveaux si, plutôt que mettre ainsi les ordinateurs au service des hommes, on cherche à organiser le travail des hommes sur le modèle de celui des ordinateurs. Au lieu que la subordination laisse place à plus d'autonomie, elle prend alors la forme d'une gouvernance par les nombres (5), qui étend aux cerveaux l'emprise que le taylorisme exerçait seulement sur les corps.
Cette quête chimérique d'une programmation des êtres humains les coupe de l'expérience de la réalité ; elle explique la montée en puissance des risques pour la santé mentale (6) et l'augmentation des fraudes, identiques à celles jadis suscitées par la planification soviétique lorsque, pour assurer la quantité de bottes requise par le Gosplan sans disposer du cuir nécessaire, on ne fabriquait que des bottes de taille enfantine. Sommé d'atteindre des objectifs inatteignables, un travailleur n'a en effet guère d'autre choix que de sombrer dans la dépression ou de donner le change en satisfaisant à des indicateurs de performance déconnectés de la réalité.
L'imaginaire cybernétique dont procède la gouvernance par les nombres est en accord parfait avec la promesse néolibérale de la globalisation, c'est-à-dire d'une autorégulation de la « grande société ouverte » par les forces d'un marché devenu total. C'est pourquoi ce type de gouvernance se généralise, au détriment de ce que la Déclaration universelle des droits de l'homme nomme un « régime de droit ».
Ce n'est donc pas dans les recettes éculées du néolibéralisme qu'on peut espérer trouver les outils juridiques propres à domestiquer l'outil informatique, à en civiliser l'usage, afin qu'il libère l'esprit des hommes au lieu de l'aliéner. Administrées à doses massives dans tous les pays depuis quarante ans, ces recettes ont contribué à façonner le monde où nous vivons : celui de la surexploitation des ressources naturelles, de la prédation de l'économie par la finance, de la montée vertigineuse des inégalités de toutes sortes, des migrations massives de populations fuyant la guerre ou la misère, du retour des fureurs religieuses et des repliements identitaires, du déclin de la démocratie et de l'arrivée au pouvoir d'hommes forts aux idées faibles. La plus élémentaire sagesse voudrait qu'au lieu de persévérer dans l'erreur, en appliquant mécaniquement en France les « réformes structurelles » prescrites par les responsables de ce bilan désastreux, on commence par en tirer les leçons, notamment sur le plan juridique.
Le propre du néolibéralisme — ce qui le distingue du libéralisme à l'ancienne — consiste à traiter le droit en général et le droit du travail en particulier comme un produit législatif en compétition sur un marché international des normes, où la seule loi qui vaille est la course au moins-disant social, fiscal et écologique. À l'État de droit (rule of law) est ainsi substitué le marché du droit (law shopping), en sorte que le droit se trouve placé sous l'égide d'un calcul d'utilité, au lieu que le calcul économique soit placé sous l'égide du droit. Pareille métamorphose s'avère lourde de conséquences et éclaire l'obésité et l'instabilité de nos codes, au premier rang desquels le code fiscal et celui du travail.
En principe, le droit est à la vie civile ce que nos maisons sont à notre vie matérielle : un cadre ferme et stable, avec ses murs, son toit, ses portes et fenêtres, ses pièces aux fonctions différenciées. Mais l'indexer en temps réel sur des calculs d'utilité revient à lui ôter toute stabilité, comme une maison maudite dont les murs seraient mous, les moquettes colleraient aux pieds, les plafonds s'affaisseraient, les fenêtres et les portes changeraient chaque jour de place. Celui qui se trouverait piégé dans un tel édifice serait naturellement tenté de l'abattre, à la grande satisfaction du mauvais génie qui lui aurait jeté pareil sort.
Et de fait, les grands simplificateurs qui crient aujourd'hui haro sur le code du travail sont ceux-là mêmes qui, année après année, s'acharnent à l'alourdir et le compliquer. Ils n'attendent même plus que l'encre de la dernière loi soit sèche pour entamer la rédaction de la suivante. Le gouvernement s'étant privé de tous les grands leviers macroéconomiques susceptibles de peser sur l'emploi (maîtrise de la monnaie, contrôle des frontières du commerce, taux de change, dépense publique), il s'agrippe frénétiquement à celui qui lui reste entre les mains : le droit du travail, présenté comme un obstacle à l'embauche. Aucune étude sérieuse ne confirme cet argument.
Depuis la suppression de l'autorisation préalable de licenciement en 1986 (en vigueur aujourd'hui encore aux Pays-Bas, où le taux de chômage est de 4,8 %), les promesses mirifiques de création d'emplois qui accompagnent chaque nouvelle flexibilisation du marché du travail n'ont jamais été tenues. En Europe, les taux de chômage ne sont nulle part plus élevés que dans les pays du Sud (7), qui ont été les champions de cette flexibilisation. On se garde bien en revanche de revenir sur les réformes du droit des sociétés (par exemple l'autorisation du rachat d'actions, qui permet d'enrichir les actionnaires sans contrepartie de leur part, en détruisant du capital et en minant l'investissement), du droit comptable (par exemple l'abandon du principe de prudence au profit de la juste valeur (8)) ou du droit financier (par exemple l'existence de banques privées « trop grosses pour tomber » [too big to fail], c'est-à-dire jouissant de l'intangibilité, aujourd'hui refusée aux États endettés). Autant de changements dont les effets négatifs sur l'investissement et l'emploi sont avérés. Il est vrai que, dans la novlangue en vigueur, plafonner l'indemnisation pour licenciement abusif est qualifié de « réforme courageuse », tandis que plafonner le bénéfice des stock-options qu'un dirigeant peut percevoir à la faveur de licenciements serait jugé « démagogique ».
Ainsi, le droit du travail n'a pas connu de réforme digne de ce nom depuis 1982, date des lois Auroux (9). Il ne faut pas confondre en effet le réformisme avec le transformisme. Au sens que lui a donné Antonio Gramsci, le transformisme désigne une politique qui, prétendant gouverner au centre, n'a d'autre boussole que l'adaptation aux contraintes extérieures pour accéder ou se maintenir au pouvoir. Le réformisme, au contraire, désigne une action politique animée par le projet d'un monde plus juste qu'on entend faire advenir pacifiquement. Aujourd'hui, une réforme sérieuse du droit du travail aurait pour ambition d'instaurer une certaine démocratie économique, sans laquelle la démocratie politique ne pourra que continuer à dépérir. La limite idéale vers laquelle elle devrait tendre serait de conférer à chacun plus d'autonomie et de responsabilité dans la conduite de sa vie de travail, moyennant de nouvelles sécurités — sécurités actives rendant possible l'initiative et complétant les sécurités passives héritées du modèle fordiste (10). Mais elle ne saurait être approchée sans tenir compte des transformations profondes intervenues depuis 1981 dans l'organisation du travail et des entreprises.
La condition première d'une telle réforme serait d'étendre, comme son nom l'y invite, le droit du travail « au-delà de l'emploi » pour embrasser toutes les formes de travail économiquement dépendant. La révolution numérique ainsi que le modèle de la start-up donnent une nouvelle jeunesse à l'espoir d'une émancipation fondée sur le travail indépendant et les petites coopératives. Mais la réalité est plutôt celle d'un brouillage de la distinction du travail indépendant et subordonné, tout travailleur se trouvant pris dans des liens d'allégeance qui impliquent une réduction plus ou moins forte de son autonomie.
L'idée que l'intermédiation opérée par une plate-forme informatique entre des travailleurs et des utilisateurs de leurs services serait le terreau d'un renouveau du travail indépendant est démentie par les faits, comme le montrent l'organisation et les actions collectives conduites avec un certain succès par les chauffeurs d'Uber pour obtenir d'être reconnus comme des salariés. Du reste, aux États-Unis et au Royaume-Uni, plusieurs juridictions ont requalifié en contrat de travail salarié les contrats des chauffeurs Uber (11).
Face à ces évolutions, il conviendrait de faire de la dépendance économique le critère du contrat de travail, ainsi que le recommande la stimulante Proposition de code du travail que vient de publier un groupe de juristes animé par Emmanuel Dockès (12). L'adoption de ce critère serait un facteur de simplification du droit du travail, en même temps qu'il permettrait d'indexer le degré de protection du travailleur sur celui de sa dépendance. Le management par objectifs fait resurgir en effet la vieille figure juridique de la « tenure service », par laquelle un tenancier se plaçait dans l'allégeance d'un maître qui lui concédait l'exploitation d'un fonds. Ce renouveau des liens d'allégeance est rendu possible par l'outil informatique, qui permet à celui qui détient un système d'information de contrôler le travail d'autrui sans avoir à lui donner des ordres.
Ces liens d'allégeance tissent la trame juridique de l'économie en réseaux et se retrouvent selon des modalités différentes à tous les niveaux de l'organisation du travail : depuis les chefs d'entreprise soumis aux exigences de leurs actionnaires ou donneurs d'ordre, jusqu'aux travailleurs salariés, dont on exige une flexibilité, c'est-à-dire une réactivité et une disponibilité de tous les instants. Les débats sur l'uberisation illustrent le besoin d'un cadre juridique propre à tenir les promesses (d'autonomie) et à conjurer les risques (de surexploitation) inhérents à ces situations.
Dans un tel contexte, on voit combien est datée et hors de propos une réforme qui prétend faire de la négociation d'entreprise le centre de gravité du droit du travail. Ce choix pouvait être approprié aux États-Unis en 1935, lorsqu'il a présidé à l'adoption du National Labor Relations Act dans le contexte du New Deal ; mais il ne répond pas aux problèmes posés par l'organisation réticulaire et transnationale du travail en 2017. Tenir compte des réalités de cette organisation conduirait à dresser un tout autre programme de réformes, dont on ne peut donner ici que quelques exemples.
La première question à se poser est celle des procédures permettant aux travailleurs de retrouver effectivement une certaine prise sur le sens et le contenu de leur travail. La liberté d'expression collective des salariés reconnue par les lois Auroux a ouvert ce chantier, qu'il conviendrait de reprendre en faisant de la conception et de l'organisation du travail un objet de négociation collective et d'alerte individuelle. Aujourd'hui, cette question n'est abordée que négativement, lorsque cette organisation conduit aux suicides ou aux troubles psychosociaux. Elle devrait l'être positivement et préventivement.
Encore faut-il que la négociation collective puisse être conduite à des niveaux pertinents, et pas seulement à ceux de la branche ou de l'entreprise. Deux de ces niveaux mériteraient particulièrement d'être définis et organisés : celui des chaînes et réseaux d'approvisionnement et de production, et celui des territoires. De telles négociations permettraient de tenir compte des intérêts spécifiques des entrepreneurs dépendants, qui peuvent rejoindre ceux de leurs salariés vis-à-vis des entreprises dont ils dépendent. Ou encore d'impliquer toutes les parties prenantes intéressées au dynamisme d'une région. Ici encore, le face-à-face employeur-salarié au sein d'une entreprise ou d'une branche n'est plus adéquat et exigerait la présence d'autres acteurs autour de la table des négociations.
Un troisième sujet de réformes concerne celui de la distribution des responsabilités au sein des réseaux d'entreprise. Ces derniers permettent à ceux qui les contrôlent d'exercer le pouvoir économique en se défaussant de leurs responsabilités sur des lampistes. La question se pose donc d'indexer la responsabilité de chacun des membres de ces réseaux sur le degré réel d'autonomie dont il dispose (13). Une telle réforme ferait sortir du clair-obscur l'actuelle responsabilité sociale et environnementale (RSE) (14), qui est au néolibéralisme ce que le paternalisme fut au libéralisme. Elle permettrait de rendre en tant que de besoin les entreprises dominantes solidairement responsables des dommages causés par l'organisation du travail qu'elles ont conçue et qu'elles contrôlent.
Au niveau international, il faudrait tirer toutes les conséquences du préambule de la Constitution de l'OIT, selon lequel « la non-adoption par une nation quelconque d'un régime de travail réellement humain fait obstacle aux efforts des autres nations désireuses d'améliorer le sort des travailleurs dans leurs propres pays ». Et aussi tenir compte du fait que la division internationale du travail et l'empreinte écologique sur la planète sont indissociables. Les normes sociales et environnementales doivent donc être dotées d'une force juridique équivalente aux normes du commerce mondial, ce qui suppose l'institution d'une instance internationale de règlement des litiges, ayant le pouvoir d'autoriser les pays qui les respectent à fermer leur marché aux produits fabriqués dans des conditions qui ne les respectent pas. Le recours à de nouvelles formes d'action collective, dont le boycott de ces produits, serait alors reconnu comme une liberté inhérente à la liberté syndicale et d'association. L'Union européenne pourrait reconquérir sa légitimité politique si elle se plaçait à l'avant-garde d'une telle réforme, et renouait ainsi avec l'objectif d'« égalisation dans le progrès » figurant encore dans ses traités, au lieu de s'employer à attiser la course au moins-disant social et fiscal entre les États membres, comme le fait sa Cour de justice.
Enfin, une réforme ambitieuse du droit du travail devrait prendre en considération le travail non marchand, notamment le travail d'éducation des enfants ou d'assistance aux parents âgés, qui est aussi vital pour la société qu'ignoré des indicateurs économiques. Depuis que l'invention de l'éclairage artificiel permet de faire travailler ses semblables jour et nuit, sept jours sur sept, c'est le droit du travail qui a édifié un cadre spatio-temporel compatible avec nos rythmes biologiques et respectueux du droit (humain) à une vie privée et familiale. Ce cadre se trouve aujourd'hui menacé par le néolibéralisme et l'informatique, qui se conjuguent pour étendre l'emprise du travail marchand en tous lieux et à tout moment (15). Le prix à payer, notamment du point de vue éducatif, est exorbitant mais jamais pris en compte par les obsédés du travail dominical et du travail de nuit, que désole la survivance de temps sociaux échappant à la marchandisation de la vie humaine.
(1) Michel Volle, « Anatomie de l'entreprise. Pathologies et diagnostic », dans Pierre Musso (sous la dir. de), L'Entreprise contre l'État, Manucius, Paris, 2017.
(2) Déclaration de Philadelphie (1944).
(3) Lire Danièle Linhart, « Imaginer un salariat sans subordination », Le Monde diplomatique, juillet 2017.
(4) Gérard Berry, « Pourquoi et comment le monde devient numérique », Annuaire du Collège de France, Paris, 2007-2008.
(5) Lire « Le rêve de l'harmonie par le calcul », Le Monde diplomatique, février 2015.
(6) Les risques pour la santé mentale au travail ne cessent de croître, en dépit de l'affirmation du « principe de l'adaptation du travail à l'homme » par la directive européenne du 12 juin 1989. Ils peuvent conduire au suicide, à la mort subite par épuisement (karoshi) ou au burn-out. Cf. le rapport du Bureau international du travail, « Stress au travail. Un défi collectif » (PDF), Genève, 2016 (accessible en ligne), et Loïc Lerouge, La Reconnaissance d'un droit à la protection de la santé mentale au travail, Librairie générale de droit et de jurisprudence (LGDJ), Paris, 2005.
(7) Le taux de chômage atteint officiellement 11,3 % en Italie, 17,1 % en Espagne (juillet 2017) et 21,2 % en Grèce (juin 2017).
(8) Remplaçant l'ancien principe de prudence comptable, cette norme indexe la valeur des actifs de l'entreprise sur leur prix de marché supposé et permet de faire apparaître ainsi des richesses purement hypothétiques. Lire Jacques Richard, « Une comptabilité sur mesure pour les actionnaires », Le Monde diplomatique, novembre 2005.
(9) Du nom du ministre du travail Jean Auroux, ces lois visaient à introduire la « citoyenneté dans l'entreprise ». Elles ont encadré les pouvoirs de l'employeur, développé la négociation collective, reconnu aux salariés « un droit d'expression directe et collective sur l'organisation et le contenu de leur travail ». Ainsi, les comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) ont été créés.
(10) Sur la façon de concevoir ces sécurités nouvelles, cf. Au-delà de l'emploi. Transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe, Flammarion, Paris, 2016 (1re éd. : 1999).
(11) Le suivi de cette lutte juridique est mis à jour sur le site uberlawsuit.com
(12) Emmanuel Dockès (sous la dir. de), Proposition de code du travail, Dalloz, Paris, 2017.
(13) Cf. Alain Supiot et Mireille Delmas-Marty (sous la dir. de), Prendre la responsabilité au sérieux, Presses universitaires de France (PUF), Paris, 2015.
(14) Selon la définition adoptée par l'Union européenne, la RSE désigne « l'intégration volontaire des préoccupations sociales et écologiques des entreprises à leurs activités commerciales et leurs relations avec leurs parties prenantes ».
(15) Cf. Laurent Lesnard, La Famille désarticulée. Les nouvelles contraintes de l'emploi du temps, PUF, 2009.
Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de novembre 2017.
En France, c'est un principe constitutionnel : « Le droit de grève s'exerce dans le cadre des lois qui le réglementent. » Mais son bon exercice requiert la vigilance des syndicats, parfois du juge. L'Organisation internationale du travail (OIT) le défend, elle, à une plus vaste échelle. Malgré les contradictions qui la traversent. Parce que la grève reste indispensable à l'émancipation des travailleurs.
Depuis plus d'un siècle, l'expérience des catastrophes est venue rappeler périodiquement que, entre les nations comme en chacune d'elles, seul le règne du droit peut assurer une paix durable. En 1919, le bilan effroyable de la Grande Guerre a pour la première fois montré les abîmes où conduisait le déchaînement de la violence à l'âge industriel. Pour en prévenir la répétition, les négociateurs du traité de Versailles élaborèrent un premier ordre juridique mondial reposant sur deux institutions : la Société des nations (SDN) et l'Organisation internationale du travail (OIT). Le refus des États-Unis de ratifier ce traité condamna très vite la SDN à l'échec. En revanche, ils rejoignirent en 1937 l'OIT, qui put ainsi jouer un rôle pionnier dans l'élaboration d'un nouvel ordre juridique international à l'issue de la seconde guerre mondiale. La déclaration de Philadelphie que l'Organisation adopta dès 1944 ouvrit la voie à la reconnaissance ultérieure des droits économiques, sociaux et culturels et à la création de diverses institutions chargées d'organiser la coopération internationale pour les mettre en œuvre, telles l'Organisation mondiale de la santé (OMS), l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) ou encore l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).
La liberté syndicale a été la matrice de ces droits sociaux. Inscrite dans le préambule de la Constitution de l'OIT, elle lui a aussi donné sa physionomie propre : y sont représentés non seulement les gouvernements, mais aussi les employeurs et les travailleurs des États membres. À condition d'échapper à la bureaucratisation, cette double représentativité politique et sociale est un facteur de légitimité dont il faudrait tirer les leçons pour rénover l'ordre juridique international dans son ensemble (1).
Sur le plan international comme sur le plan national, la vocation première du Droit est de prémunir les populations contre la violence en les obligeant à échanger des paroles plutôt que des coups. Pour être remplie cette fonction suppose la possibilité de recourir en cas de litige à un tiers impartial, ayant autorité pour dire le droit et le faire appliquer. La liberté syndicale s'inscrit dans cette structure ternaire. Mais elle l'enrichit et la consolide en autorisant des organisations collectives à agir pacifiquement pour que leur expérience concrète de l'injustice de l'ordre établi soit prise en compte. Au droit d'agir en justice pour obtenir l'application du droit en vigueur, elle ajoute un droit d'agir collectivement pour que ce Droit soit réformé. La justice de la règle n'est plus alors posée comme un axiome indiscutable, pas plus qu'elle n'est censée résulter spontanément de la concurrence pure et parfaite ou de la lutte des classes ou des races ; elle devient l'objet même d'une contestation collective régie par le Droit. C'est pourquoi la liberté syndicale implique non seulement le droit d'être représenté, mais aussi ceux d'agir et de négocier collectivement. L'usage de ces droits permet de métaboliser la violence, de convertir des rapports de forces en rapports de droit dans un mouvement sans fin d'approximation de la justice. La liberté syndicale s'exerce sous des formes trop variées pour être enfermées dans une liste exhaustive : grèves, mais aussi réunions, manifestations, boycotts, labels, campagnes d'information et d'alerte du public, etc. Chacune de ces actions collectives obéit à l'idée de non-violence, au sens politique du satyagraha que lui a donné Mohandas Karamchand Gandhi dans sa lutte pour l'émancipation de l'Inde (2). Improprement qualifiée de « résistance passive », une action de ce type consiste littéralement à « s'agripper à la vérité », c'est-à-dire à opposer à un ordre injuste non la force physique, mais la force d'âme de celui qui refuse d'y obéir.
Le droit à la contestation du Droit n'est pas un facteur de désordre juridique, mais au contraire de pérennité de cet ordre dans des sociétés confrontées aux changements technique, écologique ou sociologique. L'invention de l'État social a assuré la solidité des régimes démocratiques face aux dictatures en conjuguant ainsi représentation politique et représentation sociale. À la différence de la démocratie politique, qui confère le pouvoir à la majorité électorale d'individus formellement égaux, la démocratie sociale permet l'expression de la diversité des expériences du réel que peuvent avoir différentes catégories de la population. Son champ d'application peut donc s'étendre à la défense d'autres intérêts que ceux des salariés et des employeurs, comme ceux des travailleurs indépendants ou des défenseurs de l'environnement. En rappelant ainsi les dirigeants à l'ordre du réel, elle réduit leur « déconnexion » des problèmes affrontés par les gens ordinaires.
Principe constitutionnel de l'OIT, la liberté syndicale s'impose à ses 187 États membres et, à ce titre, est tributaire, depuis 1950, d'une procédure spéciale de supervision, confiée à un comité de la liberté syndicale. Elle fait de plus l'objet de l'une des onze conventions fondamentales qui forment le noyau dur du droit international du travail et que tous les États sont incités à ratifier : la convention n° 87 de 1948, dont la bonne application est surveillée, comme celle des autres conventions en vigueur, par une commission d'experts composée de juristes expérimentés et indépendants, qui interviennent en amont des instances tripartites de la Conférence internationale du travail. Ces deux organes de supervision ont toujours considéré que la liberté syndicale impliquait celle de recourir à la grève. Leur interprétation se fonde notamment sur les stipulations de la convention n° 87, qui confèrent aux syndicats le droit « d'organiser leur gestion et leur activité, et de formuler leur programme d'action » et aux autorités publiques le devoir de « s'abstenir de toute intervention de nature à limiter ce droit ou à en entraver l'exercice légal ».
Cette interprétation a fait consensus jusqu'aux années 1980. Un processus d'hybridation du communisme et du capitalisme s'est alors engagé, qui soustrait les choix de politique économique à la démocratie et permet aux classes dirigeantes de s'enrichir dans des proportions que n'autorisaient ni le communisme réel ni le capitalisme tempéré par l'État social. Une fois convertie à l'économie de marché, la Chine communiste s'est ainsi dotée, en 1982, d'une nouvelle Constitution supprimant la mention du droit de grève et interdisant « à toute organisation ou tout individu de troubler l'ordre économique de la société » (article 15). Quant aux pays occidentaux, ils ont mis en œuvre le programme néolibéral, consistant à « détrôner la politique » et à « limiter la démocratie » (3), aussi bien politique que sociale. Ainsi, les traités de Maastricht (1992) et de Lisbonne (2007) ont mis l'ordre économique européen hors de portée électorale en lui donnant valeur constitutionnelle (4). La même année 2007, la Cour de justice des communautés européennes (CJCE) — devenue la Cour de justice de l'Union européenne en 2009 — a jugé dans les affaires Viking et Laval que l'exercice du droit de grève ne devait pas entraver la liberté des entreprises d'exciper des règles sociales nationales les moins favorables aux salariés.
En 2010, la commission d'experts de l'OIT a estimé que « la doctrine utilisée dans ces jugements de la Cour européenne est susceptible d'avoir un effet restrictif quant à l'exercice du droit de grève dans la pratique, d'une manière qui est contraire à la convention n° 87 ». Au gouvernement britannique arguant que cette restriction ne concernerait que les conflits collectifs ayant une dimension internationale, la commission a répondu que « dans le contexte actuel de la mondialisation, de telles affaires risquent de devenir plus courantes (…) tant et si bien qu'une atteinte à la possibilité des travailleurs de ces secteurs de négocier réellement avec leurs employeurs sur les questions affectant leurs conditions d'emploi pourrait assurément se révéler dévastatrice ». Cette cinglante critique a fait prendre conscience aux dirigeants européens que l'OIT n'était pas seulement une bureaucratie internationale sommeillant sur les bords du lac Léman, mais la source de règles de droit d'application obligatoire. À défaut de « dents » susceptibles de mordre, elle pouvait encore faire entendre une voix susceptible de troubler l'ordre économique néolibéral.
C'est cette voix discordante que l'Organisation internationale des employeurs a décidé de faire taire. En 2012, elle dénia tout pouvoir d'interprétation à la commission d'experts et annonça qu'elle s'opposerait dorénavant à ce que l'OIT ait à connaître des atteintes au droit de grève par les États membres, ce droit n'étant pas explicitement reconnu par la convention n° 87. Depuis plus de dix ans, le système de supervision des normes du travail est ainsi bloqué et contesté dans sa légitimité même. Il est vrai qu'en dépit de ses qualités éminentes, la commission d'experts est une instance administrative et non une véritable juridiction. Mais la Constitution de l'OIT (article 37) prévoit que, sauf à se doter de son propre tribunal, « toutes difficultés d'interprétation de ses conventions seront soumises à la Cour internationale de justice [CIJ] ». Or les représentants des employeurs, de concert avec ceux des régimes les plus autoritaires, se sont farouchement opposés à l'application de cette stipulation, jouant ainsi la prolongation indéfinie d'une crise qui fait perdre à l'OIT toute crédibilité normative. Surmontant cette opposition, son conseil d'administration a finalement décidé, le 11 novembre 2023, de sortir de cette crise en saisissant la CIJ. Première historique depuis 1934, la saisine, quelle qu'en soit l'issue, signe le réveil normatif de l'OIT. Sa mission première est d'établir des règles internationales du travail au sens suffisamment clair pour assurer la sécurité juridique et assez général pour respecter les conditions nationales de leur mise en œuvre. Faire appel au juge afin d'interpréter ces normes marque un coup d'arrêt à sa métamorphose en simple agence de moyens et à la dénaturation du droit international du travail en un « droit mou », dont le sens et la portée varieraient au gré des rapports de forces en son sein ou des sentences des instances d'arbitrage instaurées par les accords de commerce.
Ce premier pas dans les voies du droit en appelle un second : il consisterait pour la CIJ à faire sienne l'interprétation de la commission d'experts, qui a toujours estimé que l'interdiction du droit de grève était incompatible avec la liberté syndicale, telle que définie par la convention n° 87. Celle-ci doit être interprétée conformément aux clauses de la convention de Vienne sur le droit des traités, c'est-à-dire avant tout « à la lumière de son objet et de son but » (article 31.1) et en tenant compte de la pratique ultérieurement suivie dans son application (article 31.3). La convention n° 87 ne donnant aucune liste des actions que les syndicats sont libres de conduire, leur interdire des modes d'action non visés par elle reviendrait à vider cette liberté de tout sens. La reconnaissance internationale du droit de grève ne signifie pas qu'il soit sans limites, mais que son encadrement relève des États membres, sous le contrôle des organes de supervision de l'OIT. Il y a aussi de solides raisons d'admettre que celui-ci fait partie du droit coutumier international car il a été consacré par de très nombreux instruments régionaux ou internationaux.
Le débrayage demeure une forme essentielle de l'action syndicale, comme on le voit aujourd'hui dans des secteurs et des pays très différents, de l'audiovisuel ou l'automobile aux États-Unis au travail ubérisé en Europe, de l'industrie textile au Bangladesh aux transports en Afrique du Sud. Ces grèves participent de « la volonté constante et continue d'attribuer à chacun ce qui lui est dû » par laquelle le Digeste de Justinien caractérisait déjà la justice au VIe siècle. Face à la montée de la violence, dans et entre les nations, il importe hautement de laisser ouvertes toutes les formes pacifiques de la contestation sociale. Et de demeurer ainsi fidèle à la devise de l'OIT : « Si tu veux la paix, cultive la justice. »
(1) Cf. Samantha Besson (sous la dir. de), Democratic Representation in and by International Organizations, Oxford University Press, à paraître en 2024.
(2) Mohandas Karamchand Gandhi, Hind Swaraj. L'émancipation à l'indienne, Fayard, Paris, 2014.
(3) Friedrich Hayek, L'Ordre politique d'un peuple libre, Presses universitaires de France, Paris, 1983.
(4) Lire Dieter Grimm, « Quand le juge dissout l'électeur », Le Monde diplomatique, juillet 2017.
Le gouvernement français annonce davantage d'austérité. Ses propres statistiques établissent pourtant que de plus en plus de ménages ne parviennent pas à couvrir plusieurs dépenses de la vie courante — chauffage, alimentation ou entretien du véhicule. Parcourir la Bretagne permet d'apprécier l'ampleur des dégâts, notamment en milieu rural et périurbain.
Un samedi matin glacial de janvier, dans la zone commerciale de Saint-Renan (Finistère). Mme Christine Floch va acheter « deux, trois bricoles » au magasin Action. On la croise au parking, elle nous montre son smartphone. « Tous les jours, je vais sur l'application EDF, pour vérifier ma consommation. Voyons… Bon… On est seulement le 20, j'ai déjà atteint le montant de ma facture du mois dernier… » Elle range l'appareil, dépitée, puis se frotte les mains, pour les réchauffer. « Ils annoncent encore une hausse de 10 % en février ? Ça va durer jusqu'à quand ? On nous parle de sobriété énergétique, mais nous ça fait longtemps qu'on est en dessous des 19 degrés ! On aimerait bien pouvoir se les payer, les 19 degrés… » La sobriété des uns devient le luxe des autres. « Il y a deux ans, je vivais avec ma fille. Maintenant je suis toute seule, mais ma facture d'électricité a doublé. » Mme Floch va encore baisser le chauffage, porter un pull supplémentaire, espacer les machines à laver.
« Il faut être futée pour s'en sortir, résume cette aide à domicile d'une soixantaine d'années, mais je ne sais vraiment pas comment font les familles. » Les personnes âgées chez qui elle travaille « ne chauffent souvent qu'une seule pièce ». Et elles sont de plus en plus nombreuses à chercher à retravailler, constate Mme Cendrine Perquis, conseillère à la Maison de l'emploi dans une commune voisine. « Pas plus tard qu'hier par exemple, un couple de septuagénaires est arrivé après avoir reçu sa facture d'électricité, qui avait explosé. Nombreux sont ceux qui, au minimum vieillesse [1 012 euros], ne font plus trois repas par jour et ne peuvent pas se restreindre davantage de ce côté. » Du reste, « ici à la campagne, la plupart des gens vivent dans des maisons, parfois anciennes, difficiles à chauffer, souvent sans les moyens de faire les travaux, donc de vraies passoires thermiques ».
« Tout flambe ! », se désespère Josiane, retraitée d'une soixantaine d'années qui attend son tour pour récupérer un colis alimentaire dans les locaux du Secours populaire de Brest : entre le loyer de son appartement, les assurances, la mutuelle, les factures d'électricité et de téléphone, il ne lui reste plus grand-chose pour vivre. « J'ai commencé à travailler à 16 ans, dans la vente puis dans l'entretien, et aujourd'hui je touche 907 euros de retraite par mois, moins que le minimum vieillesse. Je suis obligée de demander de l'aide, je ne peux pas faire autrement. C'est injuste ! », conclut-elle emmitouflée dans un grand manteau usé, le bonnet enfoncé jusqu'aux sourcils et le bas du visage entouré d'une écharpe derrière laquelle elle semble vouloir disparaître. En consultant son ordinateur, M. Bastien Caban, responsable du Secours populaire du Finistère, qui compte 28 antennes, détaille pour nous : « Depuis le 1er janvier, on a déjà enregistré 750 nouvelles demandes [de dossier d'aide alimentaire pouvant inclure 1 à 12 personnes] pour la seule antenne de Brest. Nous sommes venus en aide à 26 239 personnes en 2023 dans le département : c'est 27 % de plus qu'en 2022. » Parmi elles, un nombre croissant de retraités, de familles monoparentales, de travailleurs pauvres, d'étudiants « qui arrivaient à survivre jusqu'ici mais n'y parviennent plus ».
C'est le cas de David, en école d'ingénieur. Une bénévole vêtue du dossard bleu de l'association consulte la fiche qui précise les quantités auxquelles chacun a droit en fonction de sa situation. Elle indique au jeune homme, en passant devant l'étagère où sont entreposées boîtes et bouteilles, « tu as droit à deux briques de lait », qu'elle lui tend pour qu'il remplisse son Caddie. Elle nous explique ensuite : « Avant, on n'en donnait jamais moins de trois par personne. Mais on a de plus en plus de bénéficiaires et on collecte de moins en moins. On essaie d'avoir de tout : de la viande, du poisson, des fruits et des légumes, et des produits “plaisir”, mais ça se tend. Pour que tout le monde en ait un peu, il faut répartir. »
Avec la valise dans laquelle il transporte ses denrées, chaque mois plus légère, David repart vers son studio de la cité universitaire, à deux kilomètres. Dans moins d'une semaine, son colis alimentaire épuisé, il refera la queue pour se nourrir, mais cette fois devant un petit local du hall de la faculté des sciences et techniques de l'université de Bretagne occidentale. L'épicerie solidaire Agoraé permet aux étudiants répondant à certains critères sociaux d'acheter des denrées à prix réduit. Presque quatre cents d'entre eux s'y bousculent de 16 h 30 à 18 h 30, un chiffre en constante augmentation. « Pour l'instant, on ne refuse personne, assure Mme Mathilde Jaouen, l'une des responsables de l'association. Mais dans quelques années il faudra peut-être qu'on fixe un nombre limite de bénéficiaires, car on commence à être juste en quantité. » Mêmes angoisses aux Restos du cœur ou au Secours catholique.
Au Secours populaire, il est 12 h 30. La distribution se termine. Elle reprendra à 14 h 30, après la pause des bénévoles. Muriel, la dernière bénéficiaire de la matinée, pousse son Caddie vers le parking où l'attend son mari. « Nous ne sommes pas venus depuis novembre », semble-t-elle se justifier. En l'aidant à ranger les produits dans le coffre de la voiture, son époux explique : « Là, c'est vraiment compliqué, parce qu'avec les fêtes on a beaucoup dépensé. On a trois enfants. Nous on peut se priver. Mais les enfants… En plus, ils croient encore au Père Noël… » « On veut qu'ils se sentent comme les autres », complète Muriel. Beaucoup de gens rencontrés partagent cette aspiration, « être comme tout le monde ».
Pour Josiane, cela signifie fêter l'anniversaire de ses petits-enfants au restaurant : à La Cantoche, établissement solidaire du quartier populaire de Recouvrance à Brest, qui sert un menu unique à un tarif ajusté aux revenus des clients. Ils ont donc déjeuné d'œufs brouillés, d'escalope de dinde à la crème et aux champignons et d'un moelleux au chocolat. La lumière s'est tamisée au dessert. Toute la salle a chanté « joyeux anniversaire » et a applaudi une fois les bougies soufflées. Repus, heureux, la bouche encore pleine de chocolat, les petits-enfants de Josiane ont crié : « Merci mamie ! »
Mme Floch n'a pas réveillonné au Nouvel An. Pour Noël, elle avait voulu « faire un truc bien », même si cela dépassait ses moyens. « Je me suis fait plaisir et je ne suis pas la seule. Je voyais des gens qui avaient des Caddies qu'ils ne pouvaient pas se payer. Ils se sont endettés pour ça. Mais on a besoin de décompresser ! Comme tout le monde, je n'ai que ça en tête, l'argent : je regarde mon compte en banque tous les jours pour finir le mois pas trop dans le rouge. » M. Patrick G., assistant social au centre départemental d'action sociale (CDAS), nous dit « monter de plus en plus de dossiers de surendettement. Souvent, ce sont des gens qui ont un revenu régulier mais très bas. Ce ne sont pas des gens qui sont au RSA [revenu de solidarité active], parce que ceux-là, on ne leur accorde pas de crédit ». Tels des équilibristes, ils arbitrent sans cesse entre leurs dépenses, toujours au bord de la chute. « Ces personnes-là arrivent péniblement à la fin du mois à zéro, et se retrouvent dans le rouge au moindre imprévu. » Par exemple, un appareil ménager qui tombe en panne… Ou un projet de voyage scolaire qui déclenche un petit emprunt, pour éviter de mettre les enfants dans l'embarras. « Des choses comme ça vont petit à petit les enfermer dans une spirale, alors que ce sont plutôt des gens qui gèrent bien leur budget ! »
Mme Solène Morvan en sait quelque chose. Depuis que la courroie de distribution de sa voiture a lâché, c'est la dégringolade. « Je suis auxiliaire de vie. Sans voiture, je ne peux pas travailler. Je ne sais pas comment je vais m'en sortir. » Séparée, elle élève seule ses deux enfants, ce qui l'a conduite à abandonner son travail de responsable de boutique pour se mettre à son compte et adapter ses horaires. « Mais je n'arrête pas depuis que je ne travaille plus à cause de la voiture. Je vais le midi à l'école parce que je n'ai plus les moyens de payer la cantine — avant ça, je me débrouille pour cuisiner quelque chose de bon grâce à l'aide alimentaire. Puis retour à l'école. Et puis aussi j'emmène trois fois par semaine ma fille chez le psy, car avec tout ça elle est déboussolée et souffre de phobie scolaire. » Elle poursuit : « Les moyens de transport ne sont pas du tout adaptés : il y a un bus le matin pour Brest, la grande ville la plus proche [à une trentaine de kilomètres de la petite commune côtière de Ploudalmézeau, où elle vit], et un bus le soir, aux horaires scolaires. Comment vous voulez faire ? » Un constat que partage M. G., du CDAS : « On reproche aux gens de ne rien faire, de ne pas aller vers l'emploi, mais l'emploi n'est pas toujours juste à côté ! C'est un problème dans les zones rurales : soit on a un moyen de locomotion, ce qui coûte cher, et même de plus en plus cher, soit on reste dans son trou sans pouvoir bouger. »
Si l'on peut bouger, « le boulot, ce n'est pas ce qui manque ici ! », affirme Mme Perquis derrière son bureau de la Maison de l'emploi, située sur la commune de Lanrivoaré, qu'aucun bus ne dessert. « Il y a les serres, le bâtiment, la restauration, les usines agroalimentaires. Il y a un gros turn-over car ce sont des CDD [contrats à durée déterminée] ou des emplois saisonniers. Il y a aussi beaucoup d'emplois à temps partiel contraint : deux heures de ménage par-ci, dix heures de ménage par-là, on multiplie. » Roger travaille depuis plus de vingt ans en intérim. Il résume : « Faut pas être trop regardant, c'est tout… J'ai fait toutes les usines du coin : mise en conserve de légumes, abattoir, usine de nourriture animale ou usine de poudre de lait. Et actuellement je travaille dans une cartonnerie. » Roger enchaîne les tasses de café dans le salon de la vieille ferme qu'il a rénovée, à quatre kilomètres de Carhaix. Il a encore changé d'horaires. « Aujourd'hui, je commence à 13 heures, la semaine passée, je faisais la nuit. Il faut s'accrocher car le changement de rythme, ça casse. Il y en a qui prennent de la drogue pour tenir, moi je me contente de caféine ! » Pas question de contester le planning, qui tombe chaque jeudi pour la semaine suivante, car « il y a beaucoup de main-d'œuvre disponible, on est interchangeables. Ils nous le font bien savoir. Ils menacent de ne pas te reprendre ou te mettent à l'arrêt pendant trois semaines si tu n'es pas content. Imaginez-vous, être au chômage pendant trois semaines avec des crédits à payer et des charges sur le dos, c'est compliqué ! ».
Pour Mme Évelyne Le Guern, qui travaille depuis 2015 à Synutra, une usine de poudre de lait à Carhaix, il n'y a pas que les patrons que ce système arrange : « Les gens préfèrent rester en intérim car ça paye mieux. Moi, ce qui me freine, c'est que j'ai mal au bras, et au dos aussi. Donc je préfère rester en CDI [contrat à durée indéterminée]. » À la suite de son licenciement en 2014 de l'usine de saumon fumé Marine Harvest Kritsen, délocalisée en Pologne, elle s'était dit « plus jamais ça ». « Mais on m'a proposé de travailler à Synutra, qui venait juste d'ouvrir. Pour cela, j'ai dû faire quatre cents heures de formation, des maths, du français, apprendre la filière laitière. À 47 ans, je n'avais pas vraiment envie de retourner à l'école. Mais à la cellule de reclassement, on nous a mis un peu la pression. On était un peu perdus. On venait de se battre pour empêcher la fermeture de l'usine, vu que l'année précédente ils avaient fait 400 millions de bénéfices. J'ai pensé : “J'ai bossé treize ans juste pour engraisser tous ces actionnaires”… » Trois salariés se sont suicidés, d'autres n'ont pas retrouvé d'emploi, parfois devenus « inemployables » car psychologiquement et physiquement détruits.
Mais ce qui énerve Mme Le Guern, ce sont les « assistés » : « Quand je pense à comme c'était la misère, à ma mère qui est retournée à 38 ans à l'école pour avoir son certificat d'études et être embauchée en cuisine à l'hôpital de Carhaix, et que je vois des gens qui ne foutent rien et qui vivent des “allocs”, ça me dépasse ! Toi tu te lèves le matin, tu bosses comme un chien pour avoir un salaire de merde et… on te donne rien, zéro ! Ma mère ne peut même pas se payer un Ehpad [établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes] avec sa retraite, alors je vais devoir faire un prêt pour ça… Ceux qui ont les dents cariées, ce sont des travailleurs ; les autres, ils sont soignés ! » Pourtant, M. G. rappelle : « On survit au jour le jour, on ne vit pas avec les aides. En plus, elles se sont tellement réduites, c'est devenu tellement compliqué de les obtenir que ça ne veut plus dire grand-chose, “être assisté”. J'ai eu une mère de famille qui a commencé à se prostituer pour payer ses charges. Je vois des gamins faire les guetteurs ou les dealeurs de bas étage pour permettre à leurs familles de payer leur loyer. Je ne sais pas si ça fait rêver grand monde… »
D'un côté, le durcissement des conditions d'accès aux aides publiques ; de l'autre, toujours plus de personnes qui en dépendent dès lors que leurs revenus ne leur permettent pas de vivre : « En 1985, quand j'ai commencé dans l'action sociale, poursuit M. G., les salariés, on ne les voyait quasiment pas. À l'époque, le travail rémunérait à peu près correctement. Maintenant, je vois beaucoup de travailleurs pauvres. Ce ne sont pas les aides qui sont trop élevées, ce sont plutôt les salaires qui sont trop bas. » Mme Karine L., assistante sociale, le confirme : « Tout devient précaire. Par exemple, maintenant, beaucoup de gens travaillent à France Travail sous contrat de six mois, pas toujours renouvelable, sans formation. Comment voulez-vous qu'ils soient efficaces pour trouver un emploi à quelqu'un ? »
La fille de Mme Floch, également aide à domicile, en fait les frais. « Le vieux monsieur dont elle s'occupait vient d'être hospitalisé », raconte sa mère. Auparavant, elle exerçait dans une agence. Mais la pression devenait insupportable. « Ils traçaient les employés avec les smartphones pour vérifier qu'on ne traînait pas trop chez les clients. Ça force à traiter la personne aidée comme un objet. » Elles deux font donc « les démarches auprès de France Travail ». Les heures passées à s'occuper du « vieux monsieur » sous le statut d'autoentrepreneuse ne donnent cependant pas droit à des allocations-chômage. Mme Floch se désespère concernant sa fille : « Ça fait plusieurs semaines qu'on nous renvoie d'un service à l'autre. Parfois c'est un conseiller de Rennes qui décroche le téléphone, une autre fois, c'est quelqu'un de Brest. On ne sait même pas qui a son dossier et eux non plus ! Tout se fait par téléphone ou Internet, on ne peut voir personne, on devient folles ! »
Mme Perquis renchérit : « Tout est dématérialisé, il n'y a plus d'interlocuteurs. Beaucoup de gens sont perdus, et pas que des vieux ! » Mais l'informatisation n'est pas seule en cause (1). À quelques mois de la retraite, M. G. raconte, désabusé : « Quand j'ai commencé, entre 70 et 80 % de nos heures on était en face à face. Aujourd'hui, c'est 20 à 30 %. Le reste du temps, on doit faire des rapports ou contrôler les dossiers, comme si la majorité des gens qui touchent les minima sociaux fraudaient. » Fin 2023, le gouvernement a réformé le RSA. « Comme on ne peut soi-disant plus aider les gens, déplore l'agent du CDAS, on va les renvoyer vers France Travail, qui va leur faire faire des boulots de merde (2) que personne ne veut faire, et pour moins qu'un smic horaire. »
Suspicions et contraintes prévalent, alors que nombre de bénéficiaires potentiels ignorent leurs droits ou renoncent aux démarches. En 2022, un cinquième des foyers éligibles au RSA n'y recouraient pas (3). Selon M. Caban, du Secours populaire, en se rendant inatteignable, ou procédurière, « la puissance publique se décharge sur le monde associatif. Sauf que nous, on n'a pas les moyens d'aider tout le monde ». L'État social tend aussi à externaliser. « Maintenant, on est obligés d'envoyer les gens vers des prestataires privés », confirme Mme L. Par exemple vers l'une des 99 antennes de Pimms Médiation, qui ont pour but de « faciliter l'accès des populations aux services publics et aux droits sociaux ». Financées par La Poste, Keolis, EDF, la SNCF, Enedis, Suez, Veolia, Engie et la caisse de retraite complémentaire Malakoff Humanis, elles accompagnent ceux qui ne parviennent pas à régler leur facture à ces « entreprises partenaires » — ou à remplir leur demande d'aide personnalisée au logement (APL) ou leur déclaration des revenus. « Vous imaginez un lieu financé par EDF qui conseille les gens sur leurs factures EDF ! On marche sur la tête ! », s'insurge Mme L.
Il y a cinq ans, le gouvernement avait aussi lancé un projet de « maisons France services », pour « renforcer la présence des services publics de proximité ». M. Sébastien Marie, maire de la petite commune de Plounéour-Ménez, dans les monts d'Arrée, nous raconte : « Il y a dix ans, on avait une poste. Maintenant, c'est une agence postale, donc c'est la mairie qui se débrouille avec du personnel municipal. Avant, on avait un centre des impôts à Pleyber-Christ, à dix minutes. Maintenant, il faut aller à Morlaix, à trente minutes. Avec huit communes du coin, on s'est organisés pour avoir une maison France services itinérante. Donc tous les mercredis, une personne de France services vient ici à la mairie renseigner les gens sur une dizaine de services publics : les impôts, les caisses de retraite, la Sécu, etc. Mais surtout, elle aide les gens ayant du mal avec Internet à faire les démarches. Donc cette mairie, ça devient la maison du peuple. Et cela signifie qu'il peut y avoir des différences phénoménales d'une commune à l'autre, en fonction des volontés politiques locales. » Le financement des maisons France services incombe en grande partie aux mairies, au détriment de l'entretien des écoles ou de la construction de logements sociaux. « C'est une erreur de nous faire prendre la place de l'État, déplore M. Guy Pennec, maire de Plourin-lès-Morlaix. Il faut lui rappeler son rôle, son importance, et ses obligations surtout. »
Les habitants de Carhaix l'ont fait. « Désormais, notre hôpital public est reconnu en tant que tel », se félicitait leur maire, M. Christian Troadec, sur France Info le 27 octobre 2023, après la signature d'un accord qui engage l'État à rouvrir les urgences de nuit ainsi qu'à maintenir les services de chirurgie et de maternité. La présidente du comité de défense de l'hôpital de Carhaix, Mme Annie Le Guen, raconte comment les Carhaisiens ont dû descendre dans la rue à plusieurs reprises en 2023, notamment en septembre, afin de demander l'arrêt de la « régulation » du service des urgences mise en place début juillet pour cause de manque de médecins : « On utilise les mots qui trompent pour mieux gruger. La réalité du territoire vécu, c'est que ce n'était pas régulé, mais fermé. Ils avaient juste ajouté à l'entrée des urgences un téléphone pour pouvoir appeler le 15 en cas de fermeture plutôt que d'avoir à téléphoner sur le parking en cherchant à capter du réseau. Et il fallait attendre qu'on vous dise au téléphone quel hôpital pouvait vous accueillir. Du coup, il y a eu des drames, des gens qui sont repartis chez eux, ce qui a aggravé leur état de santé, et d'autres qui ont dû faire une heure de route pour se rendre à des urgences où, une fois arrivés, la prise en charge n'a pas été immédiate, vu que du coup ces services sont saturés ! » « Et puis tout le monde n'a pas le permis », renchérit M. Matthieu Guillemot, porte-parole du comité de vigilance de l'hôpital de Carhaix. Il poursuit : « Si ton père ou ta fille sont hospitalisés à Brest ou à Morlaix, tu vas les voir quand, si tu bosses ? Mais on a lutté, on n'a rien lâché, on a occupé les locaux de l'ARS [agence régionale de santé], on a été des milliers à manifester et on a gagné. On a réussi à les faire plier. Mais tout ça laisse des cicatrices et même de la haine. Lorsqu'on se mobilisait contre la fermeture de la maternité, la directrice du CHU [centre hospitalier universitaire] de Brest-Carhaix, qui vient tout droit de Paris, où elle occupait un poste important au sein de l'AP-HP [Assistance publique — Hôpitaux de Paris], a quand même osé déclarer : “Si les femmes de Guyane mettent trois jours de pirogue pour aller accoucher, les Centre-Bretonnes peuvent bien faire une heure de route pour en faire autant” ! »
« Ce mépris, ce regard-là de la part des élites, il est insupportable », conclut ce restaurateur qui fut l'un des porte-parole du mouvement des « bonnets rouges » en 2013 (4). Mme Le Guern, qui y était très impliquée, nous raconte : « À l'époque, on était tous mobilisés, nous, les ouvriers, pour défendre nos emplois menacés par les fermetures d'usine, et d'autres pour le retrait de l'écotaxe. Les médias ont tout fait pour décrédibiliser le mouvement mais, en fait, c'était juste un peuple qui se soulevait. On travaille pour payer les factures, on n'a pas de loisirs, on ne peut rien se permettre. Est-ce qu'un jour on va sortir le bec de l'eau ? » Le mouvement l'a formée politiquement, elle qui milite aujourd'hui au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) : « J'ai tissé des liens, j'ai fait connaissance avec des gens que je n'aurais pas rencontrés en dehors de la manifestation, car à l'usine, avec le turn-over et l'intérim, on ne se connaît pas vraiment, on ne peut pas se parler. Aujourd'hui, je suis beaucoup plus dans les luttes. » Enfin, quand elle le peut, car « quand on a mal partout et qu'on est crevé du travail, on n'a pas forcément envie le week-end d'aller en manif pour prendre des coups et du gaz ».
Selon Mme Floch, qui s'était beaucoup mobilisée pendant le mouvement des « gilets jaunes » de 2018-2019, « les gens sont résignés, chacun se replie sur ses difficultés. On est sur un fil et on fait tout pour ne pas dégringoler. Faire grève ou manifester, ça coûte cher ». Mais, souligne M. G., « le sentiment d'injustice est toujours là. Je ne sais pas quelle sera l'étincelle qui mettra le feu aux poudres, mais il y aura quelque chose à un moment donné, parce que les gens, de quelque côté qu'ils regardent, la porte est fermée. Il y a eu les “bonnets rouges”, il y a eu les “gilets jaunes”, on les a étouffés sans donner de solution, à part leur crever les yeux. Il y a eu les réformes des retraites, des millions de gens dans la rue, on leur a dit : “C'est comme ça et puis c'est tout.” Alors les gens sont rentrés chez eux, mais… ».
De son côté, le premier ministre « assume totalement » une nouvelle réforme de l'assurance-chômage (Le Monde, 5 avril 2024). Sur BFM TV, le 5 mai 2023, M. Gabriel Attal, alors ministre délégué aux comptes publics, se félicitait même de bientôt prendre « des mesures difficiles » : nouvelle réduction de la durée d'indemnisation ou nouvelles restrictions des droits aux allocations, intensification des contrôles pour forcer les plus fragiles à occuper des emplois qu'aucun membre du gouvernement ne verra jamais imposer à un proche…
On se représente donc mal ce que ces mesures ont de « difficile » pour M. Attal, et pas mieux le courage qu'il aurait d'« assumer » un tel saccage.
(1) Lire Simon Arambourou, « Les déshumanisateurs », Le Monde diplomatique, avril 2024.
(2) Cf. Julien Brygo et Olivier Cyran, Boulots de merde !, La Découverte, Paris, 2016.
(3) Patrick Cingolani, La Précarité, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », Paris, 2023.
(4) Lire Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « Malaise français, colère bretonne », Le Monde diplomatique, février 2014.
Un mois après la disparition du directeur de la Radio Télévision Saraounia, Moussa Kaka, au Niger, Reporters sans frontières (RSF) saisit le groupe de travail sur les disparitions forcées ou involontaires des Nations unies. Les autorités nigériennes doivent réagir et tout mettre en œuvre pour que Moussa Kaka puisse retrouver les siens au plus vite. […]
L’article Niger : RSF saisit le groupe de travail sur les disparitions forcées de l’ONU sur le sort de Moussa Kaka est apparu en premier sur .
Le monde de l'éducation aura vécu une fin d'année agitée. À la protestation contre la hausse des frais de scolarité pour les étudiants étrangers non européens s'est greffée une mobilisation lycéenne inédite, apparue dans la France périurbaine.
Un courriel suffit parfois pour saisir l'affolement d'un ministère en butte à la contestation. Ce 12 décembre, voilà deux semaines que l'agitation se répand dans les lycées français. Un directeur des services de l'éducation nationale écrit aux chefs d'établissement de son académie : « Afin d'éviter que ne s'installent chez nos élèves et leurs parents des éléments d'information relatifs à la réforme du lycée et du baccalauréat tronqués, incomplets, voire fallacieux, je vous demanderai de bien vouloir veiller à ce que nos établissements ne puissent accueillir des temps de réunion communs entre enseignants, parents d'élèves et élèves (1). » Interdire la discussion pour étouffer l'opposition : cette méthode illustre le pouvoir démesuré gagné par les proviseurs, devenus « managers de la République (2) », au détriment des enseignants — une évolution que la réforme du lycée et de l'accès à l'enseignement supérieur ne fera qu'amplifier.
Tout a commencé le 30 novembre, à l'appel de l'Union nationale lycéenne (UNL). Souhaitant faire savoir que « la jeunesse aussi est en colère », le syndicat a exhorté les élèves à bloquer leurs établissements pour dénoncer, pêle-mêle, le lycée à la carte, la sélection à l'université, les suppressions de postes, la réduction des enseignements généraux dans les filières professionnelles, mais aussi la hausse de la contribution sociale généralisée (CSG), la réforme de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), le service national universel… Au printemps dernier, l'UNL avait échoué à mobiliser contre Parcoursup, la nouvelle plate-forme d'inscription en ligne dans l'enseignement supérieur. Les problèmes soulevés par le syndicat demeuraient abstraits aux yeux de nombreux élèves ; les organisations d'enseignants, dont l'engagement aux côtés des lycéens joue souvent un rôle moteur, étaient divisées. Quelques mois plus tard, une génération de bacheliers a essuyé les plâtres, et l'histoire va se dérouler autrement.
Au jour dit, plus de cent lycées sont totalement bloqués. Non pas dans les grands centres urbains, comme il est de coutume dans ce type de mouvement, mais dans des zones rurales et périurbaines, dans des villes petites et moyennes — à Gien, Ingré, Laval, Beaugency, Pithiviers, Saint-Priest, Givors, Neuville-sur-Saône, Guérande, Tours, Sète, Vitré, Blagnac… La protestation continue les jours suivants et s'étend bientôt aux banlieues populaires et aux grandes métropoles. Le 11 décembre, plus de 450 établissements sont bloqués ou fortement perturbés ; des manifestations rassemblent des milliers d'élèves.
Cette cartographie particulière ne s'explique pas seulement par l'effet d'entraînement du mouvement des « gilets jaunes ». Les territoires périurbains pourraient être les premiers à pâtir des réformes en cours. Celle du lycée prévoit de substituer aux filières actuelles (scientifique, littéraire…) un système « à la carte », où les élèves pourront choisir entre douze « enseignements de spécialité » selon le parcours qu'ils veulent suivre à l'université. Si plusieurs enseignements (mathématiques, histoire-géographie, physique-chimie…) seront a priori disponibles partout, d'autres (numérique et sciences informatiques, sciences de l'ingénieur, arts…) ne le seront que dans certains établissements — la décision appartient aux rectorats, après demande des proviseurs —, au risque de créer une logique de spécialisation. Pour les élèves des grandes villes, celle-ci sera peu préjudiciable : il y aura bien, dans les environs, un établissement proposant le bon cocktail. Mais, dans les petites villes, les lycéens devront-ils renoncer à la formation de leur choix ? Ou parcourir des dizaines de kilomètres ?
À cette crainte s'ajoute le souvenir de la désastreuse première campagne Parcoursup : des dossiers d'inscription pléthoriques, des listes d'attente interminables, l'angoisse des réponses négatives, l'opacité de la procédure… Tout le monde connaît quelqu'un qui voulait s'inscrire dans une discipline mais s'est retrouvé dans une autre ; ou qui a pu rejoindre la filière désirée, mais à trois cents kilomètres de chez lui. Lors de sa conférence de presse de rentrée, la ministre de l'enseignement supérieur, Mme Frédérique Vidal, avait minimisé ces difficultés. Selon elle, Parcoursup a été une « vraie réussite » qui, loin d'avoir instauré la sélection, a « favorisé la démocratisation de l'enseignement supérieur », tous les candidats ayant reçu des propositions « au plus près de leurs vœux ».
En réalité, il est très difficile de mesurer le niveau de satisfaction des élèves, un élément rarement pris en compte dans le discours institutionnel — sans même parler de leur niveau d'anxiété. Chaque candidat de terminale était invité, en mars, à émettre dix vœux, sans les hiérarchiser (3). On pouvait donc « accepter une proposition d'admission », mais par défaut, car on jugeait sa place trop incertaine sur la liste d'attente de la filière désirée. Parmi les 583 000 candidats ayant accepté une proposition (sur 812 000 inscrits en mars 2018), plus de 71 000 conservaient à la fin de la procédure principale (le 5 septembre) d'autres vœux en attente ; on peut supposer qu'ils espéraient mieux (4). À ces insatisfaits il faut ajouter près de 40 000 « inactifs » — les radiés du système, restés trop longtemps passifs — et les quelque 180 000 candidats ayant « quitté la procédure ». Soit parce qu'ils n'ont pas obtenu le baccalauréat (la moitié), soit parce qu'ils ont disparu des radars. Ont-ils renoncé aux études supérieures ? Se sont-ils inscrits dans un établissement privé ? Le ministère ne donne aucun détail. Mais nombre d'écoles privées se sont félicitées d'une explosion des demandes.
L'angoisse générée par Parcoursup a particulièrement frappé les élèves des établissements accueillant une population défavorisée, où les premiers résultats ont fait l'effet d'une douche froide. À Nanterre, 76 % des élèves d'une classe de filière littéraire n'ont alors eu que des réponses négatives ou « en attente ». La proportion s'élevait à 82 % dans une terminale technologique de Beauvais, et même à 92 % dans une classe technologique d'Asnières-sur-Seine (5). En moyenne, 71 % des élèves de série générale ont reçu une réponse positive dès le premier jour, contre 50 % dans les séries technologiques et 45 % dans les séries professionnelles (6). Si ces résultats ne valaient pas rejet définitif, ils furent source de frustration et de découragement pour de nombreux élèves, poussés à sauter sur le premier accord en sous-estimant leurs chances d'obtenir mieux. Parcoursup a ainsi pénalisé les bacheliers des filières professionnelles, dont les inscriptions à l'université ont chuté de 13,7 % entre 2017 et 2018. « Nous ferons en sorte que l'on arrête, par exemple, de faire croire à tout le monde que l'université est la solution pour tout le monde », avait annoncé le président Emmanuel Macron peu après son élection. En ce sens, la plate-forme a effectivement été une « vraie réussite ».
La gestion du temps s'est imposée comme un critère central de l'accès à l'enseignement supérieur. En 2018, la procédure s'étalait sur près de neuf mois, de janvier à septembre. Pendant l'été, environ 66 000 candidats se trouvaient toujours sur liste d'attente. Cela a désorganisé les filières du supérieur, qui se voyaient dans l'impossibilité de dresser la liste de leurs inscrits, et retardé l'accès au logement des étudiants : difficile de postuler pour une place dans une résidence universitaire sans connaître son lieu d'études… « La durée de la procédure a entretenu un sentiment d'insécurité », a reconnu Mme Vidal, qui a décidé d'écourter l'anxiété de deux mois pour la session 2019.
Cet ajustement n'est pas seulement technique. Le dispositif Parcoursup saucissonne le jugement scolaire — le processus de classement, d'appréciation, de notation des élèves — en une suite de phases auxquelles le lycéen doit se conformer. Il structure l'orientation et la candidature selon un parcours linéaire qui ne souffre aucun accroc : de décembre à avril, l'information et la formulation des vœux ; d'avril à mai, l'attente des résultats ; de mai à juillet, le choix. La plate-forme s'impose ainsi comme un levier proprement « disciplinaire », au sens où elle contraint chaque famille et chaque élève à des cycles et à des tâches ritualisées face auxquels tous ne sont pas égaux : aller chercher l'information sur les filières, préparer les lettres de motivation… Pendant de longs mois, le lycéen devient le produit d'une série d'opérations de tri, de classement et de calcul qu'il ne contrôle pas. Son avenir se joue à coups d'algorithmes fondés sur des critères dont il ne connaît rien, ou presque.
Dans un tel système, le droit à l'erreur ou le droit de « ne pas savoir quoi faire » n'existe pas. Tout déraillement, tout ralentissement est sanctionné par un rappel à l'ordre. On pense aux mises en garde adressées par l'administration aux lycéens demeurant « en attente » d'une réponse alors qu'une formation leur avait déjà donné un accord. « On encourage tous ceux qui ont eu une proposition à aller s'inscrire », n'a cessé de répéter le ministère. Pour faire plier les hésitants, les règles ont même changé en cours de route. À partir de juillet, les inscrits n'avaient plus que trois jours pour confirmer un vœu, faute de quoi toutes les propositions étaient annulées. Ces candidats indécis espéraient sans doute une meilleure proposition, mais on les accusait de ne pas libérer les places assez vite. Ils étaient rendus responsables non seulement de leur propre attente, mais aussi de celle des autres.
Traditionnellement, les sociologues considèrent que la légitimité du jugement scolaire relève de l'organisation de sa procédure. Son caractère acceptable dépend de la transparence des critères, de l'équité de leur usage, mais aussi de la publication des résultats dans un délai raisonnable. Or les élèves des filières professionnelles, souvent issus des milieux populaires, ont patienté en moyenne dix-sept jours pour recevoir une première réponse positive, contre quatre pour les titulaires d'un bac général. L'attente est devenue le reflet des inégalités sociales, incarnant et redoublant la violence du classement.
Avec Parcoursup, des dizaines de milliers de jeunes sont restés dans l'incertitude durant des mois, pour des raisons qui leur paraissaient obscures et parfois injustes. En procédant ainsi, l'institution les a poussés à perdre confiance en eux, mais également à douter du système scolaire, social et politique qui produit le classement — un constat également valable pour l'enseignant qui prépare l'élève et pour la famille qui l'accompagne. Voilà, pour le moment, le principal acquis des réformes éducatives de la présidence de M. Macron.
(1) Courriel révélé par le Syndicat national des enseignements de second degré (SNES).
(2) Anne Barrère, Sociologie des chefs d'établissement. Les managers de la République, Presses universitaires de France, coll. « Éducation et société », Paris, 2013.
(3) Lire « Les étudiants livrés au marché de l'anxiété », Le Monde diplomatique, avril 2018.
(4) Ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, « Tableaux de bord Parcoursup », « Parcoursup 2018 : propositions d'admission dans l'enseignement supérieur et réponses des bacheliers », note Flash no 17, Paris, octobre 2018, et « Inscription de nouveaux bacheliers entrant en première année à l'université en 2018-2019 », note Flash no 20, novembre 2018.
(5) « Parcoursup : les premières remontées montrent une nette inégalité entre lycées », Sud Éducation, 25 mai 2018.
(6) Lire Jean-Michel Dumay, « Les lycées professionnels, parents pauvres de l'éducation », Le Monde diplomatique, mars 2018.
Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de mars 2019.
Elle est souvent présentée, voire encensée, dans de nombreux médias occidentaux comme le « lieu de la fête au Proche-Orient » (1), ce qui attesterait sa « résilience », terme en vogue qui horripile de nombreux Libanais de la capitale, sinon du pays tout entier. L'exception beyrouthine tiendrait, selon la géographe Marie Bonte, dans son « offre festive mais aussi dans la capacité des habitants à faire la fête, quelle que soit la conjoncture ». Après avoir retracé l'émergence de la vie nocturne au « temps des cabarets » (1920-1960) et son adaptation durant la guerre civile (1975-1990), elle montre comment, à partir des années 2000, « des bars et les boîtes de nuit se concentrent dans des îlots denses de monde, de bruit et de lumière, donnant à la ville des allures d'archipel ». Ces îlots sont traversés par des dynamiques politiques où se mêlent concurrence économique, reconstitution de hiérarchies entre les professions, formes de distinction sociale diverses selon les lieux fréquentés ou encore « appropriation d'une mémoire politique de gauche » via les choix musicaux et un usage des lieux dépassant le cadre de la fête. Certes, il peut s'agir aussi d'une échappatoire face à l'incertitude du lendemain.
C'est ce mélange qui innerve le roman graphique, plus exactement le récit autobiographique imagé Rue de Phénicie, de Lamia Ziadé (2), après Ô nuit, ô mes yeux (2015), Ma très grande mélancolie arabe (2017) et Mon port de Beyrouth (2021), tous parus chez POL. L'autrice vit depuis longtemps à Paris, où elle poursuit son interrogation et sa célébration d'une identité singulière, et de sa ville natale, avec une liberté stimulante, une fantaisie fantastique — au long d'une déambulation nocturne à travers Beyrouth ainsi qu'à travers sa propre histoire, inextricablement liée à son « obsession, l'histoire moderne du Liban et du Proche-Orient ». Durant ses longs séjours à Beyrouth consacrés à l'écriture et à des expositions après une « vie de noctambule délurée » à Paris, la fête lui apparaît comme une forme de résistance dans une ville qui ne veut pas s'éteindre, au propre comme au figuré. À la fermeture du Paradise, le dernier bar ouvert de la nuit, elle se lance à la recherche d'une boîte fantasmée — la Boîte de Pandore —, ce qui lui sert de prétexte pour déambuler dans l'histoire politique du pays et de la région à travers des lieux hautement symboliques, comme le Musée national, ou des cimetières. Mais Lamia Ziadé n'est pas dupe de la dimension illusoire de sa quête.
Deux autres déclinaisons ajoutent leurs variations à cette évocation obsédante. Dans le deuxième volume de la bande dessinée Le Génie de Beyrouth (3), qui revient sur le siège en 1982 de Beyrouth-Ouest — fief de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et de ses soutiens libanais — par l'armée israélienne, les rues sont plongées dans l'obscurité et, pour le journaliste qui écrit à la lueur de la bougie, la ville semble « coincée dans son dernier carré, (…) obligée de faire face », elle ne peut plus se réfugier dans la nuit. Mais elle a des ressources insoupçonnées.
Quant à la narratrice du premier roman, proche de l'autobiographie, de la Franco-Libanaise Manal Salamé, si elle déclare préférer la ville de jour (4), car, « le jour, elle ne sait pas mentir », elle ne se refuse pas à parcourir la nuit et ses faux-semblants, ceux que, de retour au Liban après dix-sept ans d'absence, elle retrouve lors d'une longue soirée alcoolisée. À Beyrouth, on n'éteint pas les lumières.
(1) Marie Bonte, Nuits de Beyrouth. Géographie de la fête dans une ville post-conflit, ENS Éditions, Lyon, 2023.
(2) Lamia Ziadé, Rue de Phénicie, POL, Paris, 2025, 392 pages, 34 euros.
(3) Sélim Nassib et Léna Merhej, Le Génie de Beyrouth. La fille tombée du ciel (tome 2), Dargaud, Paris, 2026, 112 pages, 23 euros.
(4) Manal Salamé, Habibi Beyrouth, Éditions La Tribu, Paris, 2026, 309 pages, 21 euros.
Quel sens donner au mot « travail » dans la société contemporaine ? Multivoque, il peut désigner tout à la fois une activité, un résultat, une situation sociale. Ce court essai analyse la notion dans toutes ses acceptions ainsi que leurs conséquences sociales. Lorsque l'on parle de « production utile », par qui cette utilité est-elle affirmée ? Les combats féministes enseignent que la qualification même de travail relève du rapport de forces. Le terme renvoie également à une division sociale des tâches et, généralement, au salariat. Dès lors, comment déjouer le lien établi entre insertion sociale et subordination professionnelle ? Comment penser le contrat de travail dans un monde traversé de rapports de pouvoir ? Livre utile dans une société où certains brandissent la « valeur » pour mieux individualiser une condition sociale : celle qui oblige chacun à vendre sa force de travail sur un marché qui n'offre pas d'emploi à tous. La sociologue Marie-Anne Dujarier, sensible aux ambiguïtés du revenu universel et peu favorable aux luttes collectives destinées, selon elle, à adoucir la situation, soutient de façon éclairante l'appropriation collective des moyens de subsistance.
Anamosa, Paris, 2026, 112 pages, 9 euros.
Un titre surprenant, qui condense avec humour le point de vue de Vincent Peyret, relaté à travers de nombreuses anecdotes : avec le numérique, notre quotidien a perdu en chaleur humaine. En tant qu'adultes, nous nous en accommodons plus ou moins, mais les enfants peuvent en être bousculés, à l'instar de la fillette de l'auteur, qui, dans un train, cherchait maladroitement à entrer en interaction avec des voyageurs. En vain : ils n'arrivaient pas à se « déscotcher » de leurs écrans… Soucieux d'en regarder aussi les aspects potentiellement positifs, Peyret (qui anime la rédaction du Postillon, journal satirique de Grenoble), reconnaît que oui, Internet permet des choses formidables, mais il lui importe d'en « réaliser l'audit complet ». Se demandant s'il y a plus de bonheur dans le monde qu'il y a trente ans, il constate qu'au contraire le « numérique bouche l'horizon » et diffuse des « sortes de gaz à effet de porte de verre entre les gens et à l'intérieur d'eux-mêmes ».
Le Monde à l'envers, Grenoble, 2026, 72 pages, 5 euros.
Paru dans la collection « Excursions littéraires » de la coopérative Dire le travail, voilà un recueil au sens plein du terme : recueil de poèmes, fictions ou récits de ceux qui travaillent avec la forêt, mais aussi rassemblement d'expériences diverses. De la formation de bûcheron à l'élaboration d'un plan de coupe, en passant par une réunion de terrain en vue de la construction d'une desserte forestière, ou par une prospection hivernale visant à repérer grands tétras et gélinottes, entre abattage, ébranchage et débardage, les trente-quatre textes tracent avec précision et imagination les contours de ces travaux. Gestionnaires, bûcheronnes, gardes forestières évoquent les plaisirs et les douleurs d'être « au bois », comme les conséquences délétères du dérèglement climatique ou du démantèlement néolibéral de leurs missions. Il y a dans l'ensemble une liberté et une fermeté où l'on pourra entendre un écho du style d'Anouk Lejczyk (Copeaux de bois, Les Éditions du Panseur, 2023), qui a accompagné les onze auteurs et autrices dans leur travail d'écriture. Georges Navel et John Berger ne sont pas loin, il est bon de passer du temps avec leurs compagnons d'aujourdhui.
Dire le travail, Paris, 2026, 192 pages, 18 euros.
Livraisons d'armes de Washington contre opérations navales de Pékin, provocations du Congrès américain contre discours martiaux du président Xi Jinping, l'approche des élections générales du 13 janvier à Taïwan a exacerbé les tensions entre les États-Unis et la Chine. Sur place, la rivalité géopolitique se grime parfois derrière d'autres débats : ceux qui divisent la société autour de son « identité profonde ».
« Quand on regarde une statue, on peut décider de ne voir qu'une statue. On peut aussi y lire un symbole. Cela varie en fonction des personnes. » Au mémorial de Tchang Kaï-chek, le dirigeant qui a transféré le gouvernement de la République de Chine sur le sol taïwanais à la suite de la victoire des communistes sur le continent en 1949, un responsable tente de relativiser les débats houleux autour de la figure de l'ancien dictateur (1945-1975). Il refuse de donner son nom et de révéler plus de détails sur sa perception du généralissime, figure incontournable de l'histoire de l'île : « Le mémorial est un sujet trop sensible à l'heure actuelle, personne ne répondra à vos questions sans que vous vous engagiez à protéger son anonymat », assure-t-il.
Lieu emblématique de la capitale taïwanaise, le monument s'élève en plein centre du quartier administratif de Taipei, face à la bibliothèque nationale. Le visiteur y accède en passant sous une arche au fronton de laquelle est inscrit « Place de la Liberté ». Il navigue ensuite entre deux gigantesques bâtiments d'architecture chinoise, le théâtre et la salle de concert nationaux, puis monte un peu moins d'une centaine de marches pour enfin apercevoir l'immense statue de bronze représentant l'ancien président. Le mémorial surplombe la place. En son sein, la sculpture est gardée sans interruption par deux soldats, la relève s'effectuant toutes les heures, sous le regard généralement curieux des étrangers de passage. Rares sont les Taïwanais qui viennent assister au spectacle.
Depuis quelques années, toutefois, l'exposition a changé : si on peut toujours y découvrir les grandes étapes de la vie de Tchang Kaï-chek et jeter un œil à ses effets personnels, l'espace a été réduit de moitié et comprend aujourd'hui des segments entiers évoquant les atteintes à la liberté de la presse et la répression sous la loi martiale. Du jamais-vu puisque, jusque-là, les périodes de « terreur » qui caractérisèrent cette dictature — avec ses exécutions d'opposants, ses purges et sa police secrète — étaient tues.
« Ce genre d'exposition devrait être organisé dans des musées spécifiques, pas dans un mémorial », s'exaspère M. Yin Tai, qui, pendant plus de vingt ans, a assuré avec d'autres volontaires les visites guidées. Comme une partie d'entre eux, il s'y refuse désormais. Issu d'une famille ayant fui le continent avec les troupes de la République de Chine, M. Yin, 73 ans, est un partisan du Kuomintang (Parti nationaliste chinois, KMT), la formation de Tchang Kaï-chek, dans l'opposition depuis l'arrivée au pouvoir de la présidente Tsai Ing-wen, issue du Parti démocrate progressiste (PDP), en 2016.
De façon inattendue, les deux formations traditionnelles de la démocratie taïwanaise se querellent au sujet de la question de l'héritage historique du généralissime. Sur une île déchirée par la question de ses rapports à la Chine continentale, on aurait en effet pu s'attendre à ce que la formation revendiquant la figure du dirigeant politique ayant opéré la rupture avec la République populaire se révèle la plus hostile à Pékin. C'est tout le contraire. Car, s'il incarne l'opposition aux communistes, Tchang Kaï-chek représente également l'idée d'une continuité identitaire entre le continent et l'île. Soit la vision des choses que défend désormais le KMT, auquel certains reprochent de faire les yeux doux à ses adversaires d'antan. De son côté, le PDP, qui jouit du soutien occidental dans le cadre de l'affrontement entre Washington et Pékin, justifie son projet d'indépendance en insistant sur la différence intrinsèque qui existerait entre Chinois et Taïwanais.
« Nous pensons que Tchang Kaï-chek a apporté plus de bonnes choses que de mauvaises à Taïwan », nous explique donc M. Yin. En défendant la figure du dictateur, il songe sans doute à son histoire familiale. Celle de nombreux descendants de réfugiés du continent, arrivés après la défaite face aux communistes et qui voient encore dans la République populaire de Chine le pays natal perdu. Ces waìshēngrén (« venus d'une province extérieure »), comme on les appelle parfois, représenteraient 14 % de la population taïwanaise, sur la base d'enquêtes déclaratives. Les populations indigènes en rassembleraient 2 % et les Taïwanais dits « de souche » — Chinois dont la présence sur l'île débute avant la colonisation japonaise (1895-1945) — 84 %. Bon nombre de ces derniers estiment que l'existence de Taïwan comme entité à part entière ne fait plus question. Une large fraction d'entre eux votent donc pour le PDP, qui s'est attaché à mettre en valeur une identité taïwanaise à la trajectoire clairement distincte de celle des Chinois du continent.
Une large fraction, mais pas tous. Ainsi cette employée du mémorial, taïwanaise « de souche », selon laquelle l'identité de l'île plonge ses racines en Chine. « Bien sûr, il est nécessaire d'attribuer à Tchang Kaï-chek la responsabilité de ses actions, commente-t-elle sous couvert d'anonymat. Mais il ne faut pas complètement oublier ses contributions à la société. Pendant la seconde guerre mondiale, il a par exemple aidé de nombreux pays et a collaboré avec les Alliés afin de résister au Japon et, plus tard, au Parti communiste. » De sorte que la fonctionnaire se désole des dernières évolutions du mémorial : « Ce n'est pas fait pour que les visiteurs comprennent mieux l'histoire, l'objectif est purement politique. »
Du côté des partisans de l'indépendance, l'existence même du mémorial irrite : « Je pense que ce lieu ne devrait pas exister », explique ainsi Shake, une artiste de 45 ans qui ne voit dans ce nouvel arrangement de l'exposition qu'un compromis du PDP. Membre d'une famille de waìshēngrén — aux racines chinoises, donc —, elle exècre le régime de Pékin : elle s'est fait connaître en érigeant un gigantesque char d'assaut gonflable sur la place du mémorial à l'occasion des 30 ans de la répression des manifestations de Tiananmen à Pékin, en juin 2019 (1). « C'était avant la pandémie. Les touristes chinois étaient encore autorisés à venir à Taïwan. Et le mémorial de Tchang Kaï-chek était un endroit incontournable à visiter. »
Pour l'artiste, le généralissime n'est rien d'autre qu'un « dictateur » : « Je ne pense pas qu'il ait contribué en quoi que ce soit au développement de Taïwan », déclare-t-elle. À l'image de ceux qui craignent une intervention chinoise, cette farouche opposante aux régimes autoritaires attribue volontiers l'essor de l'île… à sa colonisation par l'empire japonais. En dépit de la répression violente et des massacres qui l'ont caractérisée. « La plupart des Taïwanais étaient assimilés aux Japonais. Ils n'ont pas eu les moyens de réfléchir à ce qu'ils allaient devenir. Puis le KMT est arrivé. On s'est retrouvés emportés dans la guerre civile chinoise. » À la suite des exactions du régime de Tchang Kaï-chek, cette colonisation nippone garde une image positive auprès de certains, dont Shake.
« Le nationalisme taïwanais naît à cette époque. L'objectif premier était d'obtenir les mêmes droits que les Japonais, à un moment où les Taïwanais étaient des citoyens de seconde zone. Mais il ne s'agissait pas d'un mouvement indépendantiste », explique Vladimir Stolojan, historien français associé à l'université de Tamkang (Taïwan). Avant de préciser : « Il y a eu une phase de répression puis de grande modernisation. Ceux qui se souviennent de l'époque du Japon sont nés pendant la période la moins sévère. » De plus, le KMT a chassé l'occupant nippon pour installer un régime encore plus dur. Ce que traduit cet adage populaire : « Quand les chiens sont partis, les cochons sont arrivés ».
Ainsi, le mémorial de Tchang Kaï-chek n'est pas le seul sujet de controverse au sein de la société. C'est l'histoire du pays, la conception de son identité qui distinguent les deux principaux camps politiques. S'ils entendent désormais maintenir le statu quo, l'idée même de nation les divise.
À son arrivée, le KMT « déjaponise » puis sinise l'île à marche forcée. Au principe d'une « littérature et d'un art anticommunistes », qui caractérise la politique du Kuomintang dès 1945, s'ajoute dans les années 1960 une attaque contre la culture locale : « L'emploi des dialectes locaux est interdit dans les écoles et les lieux publics, écrit Chang Bi-yu, professeure à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'université de Londres. Le théâtre traditionnel taïwanais (…) et les arts populaires sont considérés comme grossiers et arriérés, et l'histoire taïwanaise est presque entièrement absente des manuels d'histoire » (2). En réalité, le Japon avait pris des mesures d'assimilation sociale et culturelle identiques à partir de 1937, mais, avec l'arrivée des nationalistes, la culture chinoise détrône la culture japonaise : « Ce qui est chinois devient synonyme de raffinement, de beauté et de grandeur, ce qui est taïwanais est au contraire jugé vulgaire, stupide », poursuit Chang Bi-yu. Le KMT cultive alors l'espoir de reconquérir le continent. À la mort du dictateur nationaliste et, surtout, après la levée de la loi martiale en 1987, cette politique culturelle est assouplie. La vision insulaire du passé s'invite progressivement dans les milieux scientifiques et dans l'enseignement à mesure que l'île se démocratise.
« Lorsque le Parti nationaliste chinois commence à replier ses troupes à Taïwan, il colporte dans l'île les analyses qui façonnent sa vision du présent et de l'avenir », explique Damien Morier-Genoud, maître de conférences à l'université Grenoble-Alpes. « Les études historiques sur Taïwan, de même que les programmes et manuels scolaires d'histoire, se devaient de cautionner le mythe d'une “Grande Chine” plurimillénaire et unifiée. » Il ajoute : « C'est précisément pour faire pièce à cette politique d'endoctrinement du KMT pétrie de chauvinisme et de nationalisme chinois que les opposants au régime, bientôt rejoints par une partie de la communauté académique, se sont attachés à élaborer, à partir des années 1970-1980, un récit nouveau du passé insulaire. »
Une polémique autour de la qualification de l'époque japonaise revient ainsi régulièrement : alors qu'avant les années 1990 les livres parlaient d'« occupation » japonaise (rìjù), ceux d'aujourd'hui parlent de… « régime » japonais (rìzhì). Ils soulignent en revanche le coût, pour les travailleurs, du « miracle économique » taïwanais des années 1960, que l'époque antérieure présentait positivement, en l'attribuant à la planification pratiquée par le gouvernement.
Lors de son discours d'investiture en 2016, la présidente Tsai avait promis : « L'histoire ne divisera plus Taïwan. » Elle s'était engagée à œuvrer pour la réconciliation nationale, en poursuivant le processus de justice transitionnelle inauguré par le président Lee Teng-hui (KMT) en 1995. Celui-ci vise à indemniser les victimes de la période autoritaire (1947-1992) et de la « terreur blanche » à la suite des manifestations réprimées du 28 février 1947, connues sous le nom d'« incident 228 » (en référence au jour où l'épisode a commencé, le 28 février, ou 2/28) : l'arrestation violente d'une vendeuse de cigarettes de contrebande avait déclenché une vague d'insurrections contre la dictature, se soldant par des dizaines de milliers de morts.
« De nombreux cas de meurtres n'ont pas été révélés, on ne sait pas qui sont les bourreaux », se désole Shake, qui estime que le processus de justice transitionnelle censé mettre au jour les crimes reste insuffisant. Damien Morier-Genoud nuance : « Le comité a eu au moins le mérite de déclassifier certaines archives importantes pour faire la lumière sur les agissements de l'ancienne police secrète de Tchang Kaï-chek et de son fils Chiang Ching-kuo. Mais ce travail d'investigation prend inévitablement du temps ; outre le respect de la loi et de la Constitution, il doit s'inscrire dans la lenteur et la rigueur qu'impliquent la restitution des témoignages du passé et la réflexion en histoire. »
Dans l'émission « C ce soir » (France 5), le 11 avril 2023, M. François Wu, le représentant de Taïwan en France, justifie le caractère indépendant de l'île par son histoire : « On commence par Tchang Kaï-chek et Mao [Zedong], mais l'histoire de Taïwan commence bien (…) avant. Les premiers pouvoirs installés à Taïwan n'étaient pas du tout chinois, c'étaient des Européens. (…) Il faut rappeler que par le passé Taïwan n'a jamais été purement chinoise, car les Qing n'étaient pas des purs Hans (3). »
Pour ceux qui restent attachés à l'idée d'une Chine unifiée, ou même pour ceux qui doutent de la stratégie de rapprochement avec les États-Unis, ce type de discours s'avère dangereux. Une analyse qu'ailleurs on qualifie de « prochinoise ». Selon MM. Lin Fei-fan et Lii Wen, deux représentants du PDP, manquer de confiance envers l'allié américain reviendrait en effet à se montrer « conspirationniste ». Dans la revue américaine National Interest, les deux hommes politiques regrettent que « des récits décrivant le soutien américain à Taïwan avec scepticisme et méfiance ont également émergé dans le discours public taïwanais (4) ». Une vision selon eux inspirée par Pékin et véhiculée par le KMT. Ils sont convaincus : excepté à Pékin, personne dans le monde ne douterait de l'altruisme américain.
(1) Everington Keoni, « Photo of the day : inflatable tank man “pops up” in Taipei », Taiwan News, 21 mai 2019.
(2) Chang Bi-yu, « De la taïwanisation à la dé-sinisation, la politique culturelle depuis les années 1990 », Perspectives chinoises, Hongkong, septembre-octobre 2004.
(3) La dynastie Qing (1644-1912), qui conquit Taïwan, était d'origine mandchoue. Groupe ethnique majoritaire dans un pays qui en compte plusieurs dizaines, les Hans sont parfois considérés comme le peuple chinois historique.
(4) Lin Fei-fan et Lii Wen, « Skepticism toward U.S. support for Taiwan harms regional security », National Interest, Washington, DC, 15 mai 2023.
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Une étude de la façon dont les banquets permettent de tisser les « liens interpersonnels » (guãnxì), si importants dans les divers aspects de la vie en Chine. (Vol. 55, n° 1, avril, trimestriel, gratuit en ligne. — Hambourg.)