VIDEO. Elu roi du bal de promo, le lycéen choisit de couronner son camarade arrivé deuxième, atteint de trisomie 21


Les investisseurs n'ont d'yeux que pour elle ; ses architectes toisent les chefs d'État ; son usage se propage comme le feu dans la plaine : l'intelligence artificielle, dit-on, va transformer l'humanité. Mais l'humanité le veut-elle ? Face au Moloch numérique, qui exige le sacrifice de l'emploi, du climat et de la vie privée, les résistances se multiplient. Sauront-elles s'organiser alors que les grands partis, obnubilés par les machines, regardent ailleurs ?
« Il y a une bataille, dehors, qui bat son plein. Elle ébranlera bientôt vos fenêtres et secouera vos murs. » L'air de cette chanson de Bob Dylan sur les temps qui changent a-t-il effleuré l'esprit de M. Eric Schmidt le 15 mai dernier ? Ce vendredi-là, l'ancien président-directeur général de Google et ex-conseiller du Pentagone avait revêtu la coiffe à pompon, la toge à revers jaune et le sourire satisfait pour discourir devant un parterre d'étudiants de l'université de Tucson, en Arizona, à l'occasion de la remise des diplômes. Était-ce la cinquantième ou la centième fois qu'il débitait machinalement son topo sur l'intelligence-artificielle-qui-va-tout-bouleverser ? Soudain, un concert de huées et de cris de rage l'interrompt, et le tohu-bohu redouble sitôt qu'il articule ses lettres fétiches, « I » et « A ». Son sourire se fige en rictus. « Je sais ce que beaucoup d'entre vous ressentent. (…) Je comprends cette peur », lance M. Schmidt — dont la fortune dépasse 60 milliards de dollars — à des étudiants lestés d'une dette moyenne de 35 000 dollars, et dont l'IA menace d'annihiler les futurs emplois.
L'incident n'est pas isolé. Une houle contestataire enfle aux États-Unis contre le culte de l'automatisation, les ravages du tout-numérique, la prolifération des centres de données, l'arrogance et le pouvoir des élites de la tech, la corruption des élus qui se prosternent à leurs pieds. Jet de cocktail Molotov sur le domicile du fondateur d'OpenAI en avril, tirs d'armes à feu contre celui d'un conseiller municipal d'Indianapolis favorable à l'installation d'un data center, manifestions locales : les indices d'un grand ras-le-bol s'empilent. Au moment où l'avant-garde du secteur — OpenAI, Anthropic — annonce des entrées en Bourse, le Wall Street Journal frissonne : « La seule chose qui croît plus vite que ce secteur de l'IA, c'est peut-être le sentiment négatif des Américains à son égard (1). » À en croire les enquêtes d'opinion, c'est le cas d'une majorité d'entre eux ; plus des deux tiers jugent « trop rapide » le développement de cette nouvelle technologie, y compris les 18-29 ans (64 %) (2).
Comme la plupart des changements technologiques majeurs, le déferlement de l'IA sur les sociétés n'a fait l'objet d'aucune délibération collective ni même d'une discussion publique.
Le schéma n'a pas fondamentalement varié depuis la fin du XIXe siècle : les pouvoirs publics encouragent ces impositions privées au nom d'une « modernisation » qui consiste à liquider les classes « arriérées » soupçonnées d'entraver la marche en avant économique — artisans, paysans, ouvriers, employés. Mais, cette fois, l'ampleur et la rapidité du choc provoquent une rébellion à la composition sociale inédite. Les nouveaux luddites se recrutent aussi bien parmi les étudiants, les éleveurs, les catholiques galvanisés par l'encyclique papale Magnifica humanitas, qui appelle à « désarmer l'IA », qu'au sein de la bourgeoisie nationale-conservatrice de type MAGA (« Make America Great Again »). Pour le moment, rien n'agrège ces groupes dont les colères procèdent de trois logiques dissemblables.
La première, et la plus évidente, tient à la perspective d'un grand remplacement des cadres et professions intellectuelles supérieures par des machines. Des secteurs qui avaient accueilli la désindustrialisation avec l'indifférence hautaine que leur inspirait la foi dans l'« économie du savoir » se trouvent à leur tour menacés. La litanie des suppressions de postes dans la finance, le conseil, l'ingénierie informatique, l'architecture, la programmation ainsi que dans le monde de l'information, de la communication et des arts, etc., provoque un dessillement brutal, en particulier chez les plus jeunes, que le système d'enseignement américain fait entrer sur le marché du travail l'enclume de la dette au cou. Dans l'ombre de ces professions chargées de mettre en scène l'espace public, l'automatisation assombrit aussi l'avenir de cohortes d'invisibles : les employés administratifs du privé comme du public, incarnations des petites classes moyennes, souvent très féminisées, dont les fonctions dites « support » ou « d'arrière-boutique » (back-office) se trouvent confrontées à une vague de numérisation (3).
Si la classe dominante occidentale avait pu se satisfaire du chômage des prolétaires, qui produisaient beaucoup mais consommaient peu et faisaient peser sur la vie politique le souvenir déplaisant des révolutions, la robotisation des métiers occupés par les populations aisées introduit une double inconnue dans l'équation socio-économique : comment faire tourner la machine si les groupes qui tirent la consommation intérieure s'appauvrissent ? Comment perpétuer le théâtre politique si les couches-cibles des grands partis dépriment ou se rebellent (4) ? Bien sûr, les prophéties du déclassement numérique hantaient déjà le salariat dans les années 1990, et Internet a renouvelé plutôt qu'anéanti les classes moyennes. Mais le séisme de l'IA s'annonce d'une tout autre magnitude.
Pendant que les économistes libéraux prophétisent un ruissellement universel de lait et de miel, l'un des spécialistes mondiaux des effets de l'innovation prévient : « L'intelligence artificielle devrait creuser l'écart entre les revenus du capital et ceux du travail (5). » Ses infrastructures absorbent les investissements au détriment des autres secteurs, ses valorisations boursières enrichissent les riches et limitent la liberté de contestation de cette moitié des Américains dont l'épargne et les retraites dépendent des marchés. Davantage de milliardaires ou tous à la rue, l'alternative a de quoi enchanter. Les dirigeants de la Silicon Valley, qui devinent une fin de soirée difficile, réclament une forme de redistribution des bénéfices qui limiterait la prolétarisation de leurs clients.
À la perspective du chômage des diplômés s'ajoute l'angoisse, corrosive bien que statistiquement invisible, d'être inutile au monde. Et trahi par ceux qui le dirigent. Le pouvoir des élites non élues alimente une deuxième forme de colère. L'affaire Mythos en fournit une bonne illustration. En avril dernier, la société Anthropic choisit de ne pas rendre public Claude Mythos Preview, son dernier modèle d'IA, si puissant, prétend-elle, que des utilisateurs malintentionnés pourraient s'en servir pour compromettre des infrastructures informatiques critiques. Éthique ou promotionnel, le geste a immédiatement suscité un malaise bien résumé par la juriste Mariana Olaizola Rosenblat : « Les sociétés démocratiques ne devraient pas dépendre de la retenue morale des dirigeants d'entreprise lorsque l'enjeu concerne la stabilité de nos systèmes financiers, de nos réseaux électriques, de nos hôpitaux et de nos élections (6). » Pendant qu'il est encore temps, « l'État doit intervenir et légiférer vigoureusement », plaide-t-elle. C'est précisément ce que M. Donald Trump veut empêcher afin de favoriser les champions américains dans leur compétition avec la Chine (7). L'affrontement mondial autour de l'IA a d'ailleurs incité la Maison Blanche à suspendre mi-juin l'accès des non-Américains a une version bridée de Mythos. Soucieux d'évoluer dans un cadre clair et prévisible, le fondateur d'Anthropic réclame « une réglementation plus stricte et contraignante de l'IA ». Et M. Chris Lehane, directeur des affaires internationales d'OpenAI, suggère que les intérêts imbriqués de l'État et de l'industrie numérique « nécessiteraient pour les gérer la mise en place d'un nouvel hybride public-privé » (8). Dans tous les cas, les impératifs géopolitiques oblitèrent les considérations démocratiques.
Par-delà ses effets sur l'emploi, cette IA en roue libre dirigée par des suprémacistes technologiques nourrit l'idée d'une perte de contrôle face à une technologie caractérisée par son autonomie croissante — les modèles de génération suivante écriront eux-mêmes les lignes de code nécessaires à leur propre perfectionnement… Évidente pour les dirigeants, ce genre de fuite en avant ne va pas de soi pour les autres. Car le type même de rapports sociaux qu'implique l'automatisation révolte le public, et en particulier ceux que l'hebdomadaire The Economist (6 juin 2026) baptise avec épouvante la « Gen Z socialiste » : surveillance généralisée, inégalités abyssales, indifférence à l'environnement, cynisme des élites de la tech qui interdisent à leurs enfants les services qu'ils imposent au reste du monde, interactions robotisées pour les pauvres et domesticité humaine pour les riches.
Manque à ce tableau idyllique le carburant de la machine : la puissance de calcul. Et donc les centres de données. Or une proportion croissante d'Américains — 70 % en mars selon Gallup — refusent l'implantation dans leur voisinage de ces installations bruyantes, polluantes, qui dévorent les paysages, amputent les terres agricoles, assèchent les nappes phréatiques, emploient peu de salariés et, surtout, font exploser les prix de l'électricité. Leur multiplication rend le sujet brûlant : les États-Unis comptaient en avril dernier plus de 3 000 grands data centers opérationnels, essentiellement dans des aires urbaines, mais les 1 500 supplémentaires en cours de construction se situent aux deux tiers en zones rurales, en particulier dans le Sud et le Midwest (9). Ces projets — qui ne répondent pas à un besoin au moment de leur mise en chantier — anticipent la croissance exponentielle de l'IA : le pari d'un avenir virtuel déglingue la vie réelle.
Contrairement aux deux premières, cette troisième composante de la colère contre l'IA s'appuie sur des communautés locales, des mobilisations tangibles ainsi que sur une base sociologiquement diversifiée et transpartisane : mères de famille inquiètes pour l'environnement, chrétiens du Texas, fermiers, ouvriers républicains, techniciens des télécommunications, militants progressistes. « Le niveau d'opposition ne varie pas significativement en fonction de l'âge, de l'origine ethnique, du niveau d'études, du revenu ou du degré d'urbanisation », observe l'enquête de Gallup publiée le 13 mai dernier. « L'affrontement n'oppose pas la droite à la gauche, les démocrates aux républicains, les banlieues à la campagne. En réalité, c'est le haut contre le bas », explique M. Saul Levin, un activiste interrogé par le journaliste Andrew Cockburn. Son enquête à Saline, une petite ville du Michigan où doit s'implanter un data center à 16 milliards de dollars, montre la distance qui s'installe entre, d'un côté, les élus déconcertés par l'opposition locale, les pontes de la tech qui dépêchent avocats et lobbyistes pour les dissuader d'agir, les dirigeants de compagnies d'électricité qui font monter les prix, et, de l'autre, des administrés massés dans les mairies qui secouent leurs représentants (10). La plupart ne s'étaient jamais mobilisés. Un peu comme les « gilets jaunes » en France en 2018-2019, ils se sentent trompés par les politiciens et découvrent la puissance de l'action collective. Le site DataCenterWatch.org dénombre 142 groupes militants dans 24 États. Au cours du seul premier trimestre 2026, 75 projets ont été bloqués ou retardés pour une valeur estimée à 130 milliards de dollars, contre 48 projets ajournés ou annulés pour 156 milliards de dollars au cours de l'année 2025. « Les élus de plus de dix États ont déposé cette année des projets de loi visant à suspendre la construction », rapportait début juin le Washington Post. Et « les habitants de Monterey Park, en Californie, ont approuvé la première interdiction permanente des centres de données, avec plus de 86 % des suffrages » (11).
Alors qu'édiles locaux et parlementaires accueillaient avec des cris d'amour et d'exubérantes exonérations fiscales ces cathédrales numériques louangées par M. Trump, l'aversion qu'elles suscitent désormais constitue un enjeu des élections de mi-mandat. Pourtant, à l'exception de quelques figures de gauche (MM. Bernie Sanders et Ro Khanna, Mme Alexandria Ocasio-Cortez, partisans d'un moratoire dans la construction des data centers) ou républicaines (M. Ronald DeSantis, Mme Marjorie Taylor Greene), la contestation populaire ne trouve qu'un relais limité, y compris chez les démocrates. La pression des industriels, les campagnes de dénigrement financées par les lobbys et l'influence de certains syndicats favorables aux installations douchent les velléités oppositionnelles.
Toujours à l'affût d'un élixir qui revitaliserait un mouvement MAGA déboussolé par l'aventurisme militaire de M. Trump et sa dévotion pour les milliardaires de la tech, l'ancien stratège de la Maison Blanche Steve Bannon a, lui, publié en avril une lettre signée d'une soixantaine de personnalités conservatrices proches du président américain pour exhorter ce dernier à réglementer l'IA. « Nous savons que nous ne pouvons pas compter sur ces entreprises pour s'autoréguler », explique le document. La missive était conçue comme une rampe de lancement de « Humans First », déclinaison numérique d'« America First » : « Les mondialistes du numérique cherchent à détourner notre mouvement pour pousser Washington à faire passer les géants de l'IA avant le peuple américain. “Humans First” marque le début de la lutte pour reconquérir notre pays. » Pendant que les partis tergiversent, l'extrême droite tente sa chance…
Déjà, la bataille dépasse le cadre américain. L'IA et les data centers mobilisent au Chili, au Mexique, en Espagne. En France, où M. Emmanuel Macron abaisse le marchepied aux industriels du numérique, le foisonnement des centres de données à Marseille, Grenoble, en Seine-et-Marne, dans les Hauts-de-France, etc., attise le mécontentement des riverains et favorise l'éclosion de collectifs d'opposants. Si l'impopularité abyssale du président de la République ne joue pas en faveur de son IA chérie, la poursuite de la numérisation à marche forcée reste étrangement absente de la campagne électorale qui démarre. Après la propriété, le libre-échange, l'intégration européenne ou l'Alliance atlantique, cette question compte-t-elle désormais au nombre des sujets sur lesquels le vote n'a pas prise ? La peur de rater l'avenir, la mauvaise réputation de mouvements politiquement hétérogènes, l'attrait d'une feinte souveraineté faite d'infrastructures certes locales mais qui tournent sur des puces américaines Nvidia anesthésient le sens critique des meilleures volontés.
« L'humain d'abord » ou « Humans first », populisme populaire ou nationalisme réactionnaire, « gilets jaunes » ou Tea Party : le destin du soulèvement contre les machines pose l'une des grandes questions politiques de notre temps.
(1) Amrith Ramkumar, Katherine Blunt et Lindsay Ellis, « The American rebellion against AI Is gaining steam », The Wall Street Journal, New York, 18 mai 2026.
(2) Mike Allen, « AI hate wave is here », Axios, 17 mai 2026.
(3) Ben Casselman, « Forget about coders. The real A.I. threat is in the back office », The New York Times, 15 juin 2026.
(4) Lire Frédéric Lordon, « Marx va avoir raison (IA et lutte des classes) », La pompe à phynance, Les blogs du Diplo, 2 mars 2026.
(5) Daron Acemoglu, « The simple macroeconomics of AI », (PDF), NBER working paper, mai 2024.
(6) Mariana Olaizola Rosenblat, « The governance gap Mythos exposed — And how to address it », Just Security, 29 avril 2026.
(7) Lire Evgeny Morozov, « Face à la Chine, l'Amérique a un plan », Le Monde diplomatique, juin 2026.
(8) Respectivement Dario Amodei, « Politicy on the AI exponential », Dario Amodei, juin 2026, et Axios, 13 mai 2026.
(9) Skyler Seets et Kaitlyn Radde, « Most new data centers in the U.S. are coming to rural areas », Pew Research Center, 13 avril 2026. D'autres sources dénombrent davantage d'installations.
(10) Andrew Cockburn, « The data-center divide. Why politicians are squandering the anti-AI backlash », Harper's, New York, juin 2026.
(11) Liz Goodwin et Riley Beggin, « Why most politicians are not calling for data center bans despite voter's anger », The Washington Post, 7 juin 2026.
Entre 2015 et 2023, le passage du Darién séparant la Colombie et le Panamá s'est converti en principale route migratoire de la région vers les États-Unis ; comment les deux États ont-ils affronté cette situation ? (Vol. 1, n° 1, juin, semestriel, gratuit en ligne. — Lima, Pérou.)
Août 1972, Manhattan, nord de Harlem : le documentariste afro-américain William Greaves convie dans la demeure du jazzman Duke Ellington, au 935 St Nicholas Avenue, les derniers acteurs de la Harlem Renaissance, cinquante ans après les débuts de ce bref et considérable mouvement qui agita la vie intellectuelle, artistique et politique afro-américaine et caribéenne des années 1920. Le Duke, absent, qui en fut l'un des fers de lance, décédera en 1974 (1). Greaves filme les conversations. On croise le photographe James Van Der Zee, l'acteur Leigh Whipper, le pianiste et compositeur Eubie Blake, l'artiste muraliste Aaron Douglas. Se côtoient, se répondent et parfois s'asticotent les proches de Marcus Garvey — comme Thomas Harvey, qui dirige alors l'UNIA-ACL (2) fondée par ce premier — et le militant socialiste historique Richard B. Moore. Les débats et enjeux d'autrefois s'activent… Poètes, historiens, journalistes, éditeurs, compositeurs et producteurs sont aussi de sortie, guillerets, souvent émus : certains ne se sont pas recroisés depuis un demi-siècle… Tout un après-midi, les quatre caméras déployées vont tourner vingt kilomètres de film captant échanges et souvenirs, souvent des moments de grâce, et parfois d'horreur, quand on replonge dans l'abjection des lynchages. Des moments d'histoire, momentanément resurgis du passé.
Car ces archives resteront stockées jusqu'aux années 2020 : David Greaves, le fils du réalisateur, mort en 2014, entame leur restauration puis leur montage. Il était une fois à Harlem (3) est un magnifique hommage au travail du père, que l'on voit diriger son équipe et questionner ses invités, et une pièce essentielle apportée à notre connaissance de cette magnifique, ardente effervescence, libératrice et inventive. Des disparus qui l'illustrèrent, le poète Langston Hughes, l'auteure Zora Neale Hurston, l'acteur et chanteur Paul Robeson, hantent les conversations, et revivent les souvenirs de tant de jours et de nuits, de tant de lieux oubliés ou méconnus : comme cette « seconde maison » qu'était la bibliothèque publique de la 135e Rue pour les écrivains et poètes Countee Cullen, Eric D. Walrond ou Claude McKay…
Ce dernier, né en Jamaïque en 1890 et décédé en 1948, militant d'un socialisme radical, grand voyageur — de New York à Moscou et Tanger —, est un monde à lui seul. Il est aujourd'hui redécouvert, et c'est un bonheur, notamment avec Banjo (Éditions de l'Olivier, 2022) et Romance in Marseille (Héliotropismes, 2021) (4), tous deux ancrés dans l'underground phocéen des années 1920, qu'il connut pendant les quelques années de cette décennie où il y vécut. Celui de ses dockers, marins, travailleurs noirs et immigrés. Une pièce musicale, Kay ! Lettres à un poète disparu, montée en 2023 à l'occasion du festival Marseille Jazz des cinq continents — et du centième anniversaire de son séjour (5) — poursuit son chemin (6). Autour du slameur et musicien Lamine Diagne, auteur du spectacle, un collectif — appuyé par les rappeurs Mike Ladd et Juice Aleem — déroule en freestyle et musiques les récits et les classiques du poète de Si nous devons mourir et Nous qui nous révoltons qui trouvent un écho percutant dans la France des années 2020. Sur le CD tiré du spectacle, l'écrivain Alain Damasio slamme son admiration pour l'auteur « cosmopolitique » : « Open the Mike pour Claude McKay » (7) !
(1) Les éditions Frémeaux et Associés viennent de rééditer ses enregistrements décisifs : Jungle Nights in Harlem (1927-1931), quatre CD, 30 euros.
(2) L'Universal Negro Improvement Association and African Communities League (1914).
(3) Le documentaire qui continue à courir les festivals devrait sortir en VOD cet automne en attendant une éventuelle diffusion sur les écrans français.
(4) Les autres œuvres de Mc Kay sont publiées chez Nada et aux Nouvelles Éditions Place. Lire aussi les recensions que lui a consacrées Le Monde diplomatique (notamment en juin 2021 et juillet 2023).
(5) Cf. mckay100ans.com
(6) Elle reviendra à Marseille au Théâtre Joliette le 19 mars 2027.
(7) CD Kay ! Lettres à un poète disparu, Label Maison Bleue, 2026, 15 euros.
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Washington s'est toujours immiscé dans les affaires de Brasília. La campagne des élections générales des 4 et 25 octobre l'a confirmé. Une victoire du candidat d'extrême droite Flávio Bolsonaro, soutenu par l'administration Trump, provoquerait un basculement régional favorable au locataire de la Maison Blanche et à son projet de reprise en main de l'Amérique latine.
« Veuillez accepter mes vœux les plus sincères à l'occasion de votre accession à la présidence des États-Unis du Brésil. » Le 2 avril 1964, deux jours après le coup d'État militaire qui a renversé le président travailliste João Goulart, son homologue américain est le premier chef d'État étranger à reconnaître les nouvelles autorités (1). Le courrier empressé de Lyndon Johnson s'adresse alors au président de la Chambre des députés, Pascoal Ranieri Mazzilli, à qui le Congrès, sous la pression des militaires brésiliens, vient de confier la présidence de la République. Quinze jours après ces événements, Mazzilli cède directement la présidence au maréchal Humberto Castelo Branco. La dictature militaire s'installe au palais du Planalto à Brasília jusqu'en 1985. Avec la bénédiction de Washington.
Arrivé au pouvoir en 1961, Goulart souhaitait engager une réforme agraire et nationaliser massivement les entreprises stratégiques de plusieurs secteurs (pétrole et énergie, mines, télécommunications, etc.), ce qui impliquait l'expropriation de sociétés américaines dominantes. Il entendait aussi mener une « politique étrangère indépendante ». Brasília avait rétabli fin 1961 ses relations diplomatiques avec l'Union soviétique (rompues depuis 1947) et amorcé de premiers échanges commerciaux avec la Chine maoïste. Quelques mois plus tard, lorsque Goulart refusa de soutenir la politique américaine contre Cuba, c'en fut trop pour Washington.
Le succès des putschistes en 1964 doit beaucoup au travail de l'Agence centrale de renseignement (CIA) et de l'Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid). Lors des élections législatives d'octobre 1962, elles financent les forces d'opposition au gouvernement de Goulart, préparant ainsi l'entrée en scène ultérieure des militaires. La victoire des conjurés s'explique également par l'activisme de l'ambassadeur américain Lincoln Gordon, ainsi que celui de son attaché militaire, le colonel Vernon Walters, ami personnel du maréchal Branco. Les deux diplomates suivirent pendant des mois les préparatifs des conspirateurs.
Une époque révolue, un autre monde ? Assurément. La guerre froide n'est plus. Depuis le début du XXIe siècle, le Brésil fait partie des nouvelles puissances mondiales. Champion économique de l'Amérique latine, le pays pourrait s'ériger en première puissance agricole exportatrice mondiale dans les années à venir, devant les États-Unis. Riche de ressources naturelles colossales (première réserve mondiale d'eau douce, deuxième de terres rares, hydrocarbures, minerais, etc.), il s'invite régulièrement, comme en 2026, dans le club des dix plus grandes économies.
Membre fondateur des BRIC (avec la Russie, l'Inde et la Chine, bientôt rejointes par l'Afrique du Sud), il l'est également du G20 et dispose d'un réseau diplomatique étendu à plus de deux cents pays. Depuis 2009, la Chine est devenue son principal partenaire commercial. Le Brésil y exporte désormais plus qu'aux États-Unis et en Europe réunis. Oléagineux (soja essentiellement), produits agricoles, viande, pétrole et minerais constituent les principaux produits que Brasília fournit à la deuxième puissance mondiale. En 2025, les échanges entre les deux pays ont atteint 171 milliards de dollars, un record historique (2), et le Brésil s'est converti en première destination des investissements chinois dans le monde (infrastructures, transition énergétique, etc.).
Les deux premiers mandats du président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva (dit « Lula ») — entre 2003 et 2011 —, ainsi que ceux de sa successeure Dilma Rousseff, interrompus en 2016 par sa destitution, ont encouragé ces évolutions dans le cadre d'une stratégie de diversification similaire, dans ses principes, à celle voulue par Goulart à son époque. Cette politique s'est trouvée favorisée par l'entrée de la Chine au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 et l'ouverture de son gigantesque marché aux produits brésiliens, nécessaires à son propre développement. Elle a aussi bénéficié de la perte d'influence des États-Unis dans la région, alors qu'ils s'empêtraient dans leurs croisades contre le terrorisme. Pourtant, le fil des ingérences de Washington au Brésil ne s'est jamais rompu.
En 2013, le lanceur d'alerte et ancien employé de la CIA Edward Snowden révèle que l'Agence nationale de sécurité (NSA) espionne les communications personnelles de Mme Rousseff, ainsi que celles de plusieurs ministres et de dirigeants de Petrobras, l'entreprise nationale des hydrocarbures. À l'époque, le Brésil vient de découvrir d'importants gisements de pétrole en eau profonde — dits « pré-sal » (pré-salifères) — dans le bassin de Santos, situé au large de l'État de Rio. Les réserves sont estimées entre huit et douze milliards de barils de brut. L'opération de guerre économique cherche ainsi à fournir au gouvernement américain un maximum d'informations sur les gisements (taille, composition, réserves, etc.) et sur le cadre réglementaire qui déterminera l'attribution des concessions d'exploitation. L'objectif consiste également à connaître par avance chaque décision stratégique de Petrobras et à savoir dans quelle mesure la présidente Rousseff entend favoriser les positions des entreprises chinoises et russes dans ce négoce. Ces révélations provoquent une crise diplomatique inédite entre Brasília et Washington.
Quelques années plus tard, dans le cadre de l'affaire de corruption dite « Lava Jato » (« lavage à haute pression »), le juge Sergio Moro, chargé des investigations, ordonne en 2018 la détention de l'ancien président « Lula ». Éliminé de la course à l'élection présidentielle, qui promettait un duel entre l'ancien syndicaliste et le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro, il est libéré en 2019 avant d'être définitivement blanchi en 2021 par la justice brésilienne (3). Le site d'information The Intercept révèle en 2020 les liens secrets entretenus depuis 2015 par les enquêteurs brésiliens avec le département de la justice et le Bureau fédéral d'enquête (FBI) américains (4).
À l'insu de la hiérarchie judiciaire brésilienne, les premiers communiquent aux seconds des informations sensibles du dossier, que ces derniers utilisent ensuite pour sanctionner les sociétés Odebrecht (rebaptisée Novonor en 2020) et Petrobras, liées au scandale, en application du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA). Cette législation vise les pratiques de corruption d'agents publics à l'étranger que Washington considère comme une distorsion du marché lésant les intérêts de ses propres entreprises (5). Elle permet au gouvernement américain d'attaquer n'importe quelle société dans le monde. Odebrecht et Petrobras, pivots majeurs de la stratégie d'influence économique du Brésil en Amérique latine et en Afrique, doivent s'acquitter d'amendes s'élevant à environ 3,5 milliards de dollars. L'ancien fleuron du BTP, surendetté, déclare son insolvabilité en 2019 et entre dans un processus de restructuration financière toujours en cours auprès des autorités locales.
« Nous ne sommes pas une colonie et nous ne serons la colonie de personne. » Le 7 septembre 2026, à l'occasion de la fête de l'indépendance, le président « Lula », qui brigue un quatrième mandat, dénonce dans un message vidéo les « puissances étrangères qui veulent transformer le Brésil en nouvelle colonie » et prévient : « Aucun gouvernement étranger n'a le droit de dire à qui nous pouvons acheter et à qui nous pouvons vendre. » Les États-Unis sont, bien sûr, visés. Depuis le retour au pouvoir de M. Donald Trump en 2025, les offensives de Washington se multiplient en effet contre Brasília.
L'ancien président Bolsonaro (2019-2023) a été condamné en 2025 pour tentative de coup d'État. Son clan familial bénéficie de tout le soutien de M. Trump. Le 16 juin dernier, M. Eduardo Bolsonaro, troisième fils du « capitaine », a été condamné à quatre ans de prison par la justice de son pays pour avoir sollicité — et obtenu — des autorités américaines l'application de sanctions commerciales contre le Brésil en représailles au procès de son père : une surtaxe douanière de 40 % est appliquée entre les mois d'août et novembre 2025 sur de nombreux produits en provenance du pays.
Washington soumet ainsi Brasília à des droits de douane assouplis ou renforcés en fonction de la conjoncture. Quelques semaines avant le premier tour des élections générales du 4 octobre, l'administration américaine, qui dispose de son candidat en la personne du sénateur Flávio Bolsonaro, l'aîné des fils de l'ancien président, impose 37,5 % de taxes sur plusieurs produits agricoles et miniers (dont l'acier). En réponse, le gouvernement brésilien examine la possibilité d'appliquer une loi de réciprocité tout en maintenant un canal de négociation avec les autorités américaines.
Sur le plan politique, ces dernières ne retiennent plus leurs coups et poursuivent une stratégie visant à décrédibiliser les institutions de la démocratie brésilienne, notamment ses systèmes électoral et judiciaire. M. Trump accuse régulièrement le Tribunal suprême fédéral (STF) d'avoir injustement condamné son ami. Aujourd'hui, M. Alexandre de Moraes, le juge à l'origine de cette décision, se trouve au cœur d'une nouvelle affaire de possible scandale politico-financier déchirant l'institution. De quoi réjouir, en pleine campagne électorale, le fils de l'ancien président et l'extrême droite, ainsi que Washington, qui envisage de placer le magistrat sous sanctions.
Ces événements interviennent tandis que la doctrine « Donroe » (néologisme né de la contraction de « Donald » et « Monroe ») entre dans une nouvelle phase. Celle-ci assigne trois principaux objectifs à la politique extérieure de Washington à destination de son ancienne « arrière-cour » : réorienter les ressources stratégiques régionales vers les chaînes de valeur et de production des États-Unis, imposer aux gouvernements locaux la prise en compte dans leurs politiques intérieures des exigences américaines en matière de lutte contre le narcotrafic et l'immigration, refouler du continent les « concurrents non hémisphériques » (la Chine) (6). Fondé au mois de mars dernier, le « Bouclier des Amériques » réunit, de M. Javier Milei (Argentine) à M. Nayib Bukele (Salvador), les vassaux latino-américains de M. Trump au sein d'une nouvelle alliance sécuritaire officiellement nécessaire pour lutter contre le « narcoterrorisme », les interférences étrangères et l'immigration. Elle comporte dix-neuf membres depuis l'adhésion de la Colombie dirigée par le nouveau président Abelardo de la Espriella.
Washington a annoncé la création dans ce cadre d'une « force opérationnelle interarmées de l'hémisphère occidental », chargée d'étendre à tout le continent les missions de l'opération « Lance du Sud », toujours en cours dans la Caraïbe. Pour sa part, le département d'État a élargi la liste des cartels latino-américains désignés « organisation terroriste étrangère ». Cette dénomination justifie, sur le plan juridique, l'intervention des forces armées américaines en dehors du territoire national. Au mois de mai dernier, M. Flávio Bolsonaro s'est rendu à la Maison Blanche pour demander — et obtenir — qu'elle soit appliquée à deux organisations brésiliennes : le Comando Vermelho (CV) et le Primeiro Comando da Capital (PCC).
Au cours de ses voyages réguliers dans la région, le secrétaire d'État américain Marco Rubio multiplie, lui, les mises en garde contre la présence chinoise en Amérique latine. Il annonce de nouveaux accords de coopération sécuritaire. « C'est formidable de constater qu'à l'exception du Nicaragua, de Cuba, du Venezuela (…) et, bien sûr, du Brésil — bien que ce dernier soit en pleine campagne électorale — (…), notre région est peuplée d'alliés des États-Unis, de dirigeants amis des États-Unis, et suit une orientation favorable aux États-Unis (7) », affirmait-il, le 2 juin dernier, devant la commission des affaires étrangères du Sénat américain.
Dans un tel contexte, alors que le Brésil est aujourd'hui, avec son voisin uruguayen, le dernier pays dirigé par la gauche en Amérique du Sud et le principal contrepoids au projet d'emprise américaine sur la région, son gouvernement a-t-il eu tort de refuser la délivrance, le 24 juillet, de visas à deux fonctionnaires du département d'État américain ? Ces derniers affirmaient vouloir rencontrer sur place des responsables des autorités électorales, des dirigeants religieux et des représentants d'organisations sociales. Cette décision a immédiatement conduit Washington à révoquer le visa de l'ambassadrice du Brésil aux États-Unis. Comme un symbole, elle est intervenue trois semaines avant le lancement d'une campagne officielle pour déterminer qui, du candidat soutenu par M. Trump ou du président sortant, dirigera la première puissance latino-américaine dans quelques mois.
(1) Lyndon B. Johnson, « Message to the new president of Brazil », 2 avril 1964, The American Presidency Project, université de Californie.
(2) « Brazil-China trade hits record in 2025, reaching $171 billion », Global Times, Pékin, 14 janvier 2026.
(3) Lire Perry Anderson, « Au Brésil, les arcanes d'un coup d'État judiciaire », et Fernando Morais, « Résister ou se rendre ? », Le Monde diplomatique, respectivement septembre 2019 et septembre 2024.
(4) Andrew Fishman, Natalia Viana et Maryam Saleh, « Keep it confidential. The secret history of US involvement in Brazil's scandal-wracked Operation Car Wash », The Intercept, 12 mars 2020.
(5) Lire Jean-Michel Quatrepoint, « Au nom de la loi… américaine », Le Monde diplomatique, janvier 2017.
(6) Lire « M. Trump, pirate des Caraïbes », Le Monde diplomatique, janvier 2026.
(7) « Secretary of state Marco Rubio before the Senate Foreign Relations Committee on the FY27 department of state budget request », département d'État, 2 juin 2026.
Encore préservées du béton, les côtes albanaises de l'Adriatique sont rattrapées par les conséquences du tourisme, lequel conduit à détruire ce que l'on vient admirer. Le phénomène se répand d'autant plus vite qu'il peut rapporter gros à ceux qui s'approprient les meilleurs sites. Pour gagner l'allégeance des responsables politiques du cru, la tâche est d'autant plus facile quand on s'appelle Trump.
Fasciné par les montagnes striées de torrents, les plaines fertiles et l'hospitalité de leurs habitants lors de sa traversée du sud de l'Albanie en 1809, lord Byron a célébré une nature d'autant plus belle « dans ses formes sauvages » que « rien d'humain n'ose souiller ses asiles ». Voyageant à cheval, il a gagné Tepelena, sur les rives de la Vjosa, où Ali Pacha, gouverneur défiant l'autorité ottomane, lui a réservé un accueil fastueux.
Deux siècles plus tard, en juillet 2021, Mme Ivanka Trump (fille du président des États-Unis) et son époux, M. Jared Kushner, découvrent à leur tour la région, en débarquant sur l'île de Sazan depuis le yacht de leur ami, le financier britannique Nathaniel Rothschild. Lieu stratégique, situé à l'entrée de l'Adriatique et de la baie de Vlora, cet ancien avant-poste ottoman et vénitien permet de contrôler le détroit d'Otrante. Il abrita des forces italiennes et allemandes pendant la seconde guerre mondiale, puis des sous-marins soviétiques jusqu'à 1961, date de la rupture avec le régime communiste d'Enver Hodja (au pouvoir de 1944 à sa mort, en 1985), qui a couvert l'île de mini-casemates par la suite.
Sur l'autre rive de la baie s'étend l'aire protégée de Vjosa-Narta, qui englobe lagune, littoral et embouchure de la Vjosa, l'un des derniers fleuves sauvages d'Europe, classée parc national depuis 2023. Situés sur un important axe de migration entre l'Afrique et l'Europe, ces étangs, dunes, pinèdes et plages abritent près de 250 espèces d'oiseaux, dont des flamants roses et des pélicans.
Sur le chemin du Monténégro, au port de Durrës, le premier ministre albanais, M. Edi Rama, rejoint ces visiteurs de marque à bord et leur parle du développement de l'Albanie, qu'il entend fonder sur le tourisme. Mme Trump a flairé la bonne affaire : bâtir sur l'île et la côte des complexes de luxe avec plages privées. Un an plus tard, M. Kushner explore davantage la région de Vlora, où un nouvel aéroport est en construction. Il revoit M. Rama à Davos et lui propose d'investir dans le pays. M. Rama s'emploie à lever rapidement les obstacles législatifs.
« C'était la saison de nidification. Nous suivions les oiseaux nicheurs lorsqu'une collègue nous a signalé la présence d'engins sur place », raconte M. Joni Vorpsi, ornithologue au sein de l'Association pour la protection et la préservation de l'environnement naturel en Albanie. Le 6 mai dernier, en présence de représentants du réseau BirdLife International, il découvre un chantier déjà avancé : dunes éventrées, arbres abattus, route ouverte, canal reliant la lagune à la mer modifié. « Dans une zone protégée, sans autorisation environnementale, c'est une grave infraction : tout l'écosystème est menacé », dénonce à son tour M. Olsi Nika, directeur du Centre pour la protection des écosystèmes en Albanie, EcoAlbania. Le 16 mai, quelque trois cents habitants et militants se mobilisent sur place.
Les neuf villages alentour vivent de la pêche, de l'agriculture et du tourisme estival. Leurs habitants ne veulent pas devenir les larbins de riches clients d'hôtels bâtis sur ces lieux uniques. Lorsque des clôtures coupent l'accès aux terres et aux plages, certains tentent d'arracher le grillage. Des vigiles frappent un manifestant et le traînent au sol sous le regard de la police. Le premier ministre Rama révèle alors que ce projet est lié à la famille Trump. Loin de désarmer les critiques, ce patronyme attise la colère. « Il pensait sans doute que, dans un pays très proaméricain, on hésiterait à se révolter. L'effet a été inverse », observe Ola Xama, journaliste de MCN TV, une chaîne privée de Tirana. Les manifestations ont tourné à l'affrontement avec la police, qui n'a pas manqué d'utiliser la force. Baptisé « révolution des flamants roses », ce soulèvement rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale en juin dernier, avant de gagner la diaspora, des États-Unis à l'Australie.
Avec ses montagnes, oliveraies et plages sauvages de l'Adriatique comme ses vestiges romains, byzantins ou ottomans, l'Albanie attirait jusqu'à présent un tourisme de baroudeurs, loin des amateurs de confort retranchés dans des enclaves de luxe. « Malgré l'absence d'infrastructures, parfois même de routes, les habitants ont développé un tourisme fondé sur l'accueil, les produits agricoles et les traditions. Les grands complexes de luxe menacent cette fragile économie », souligne Doriana Musaj, architecte et urbaniste.
Le projet des époux Kushner s'appuie sur une loi de 2015 relative aux investissements stratégiques, qui autorise des procédures accélérées, un accès privilégié au foncier public et des exonérations fiscales. L'État finance les routes, l'eau, les égouts et l'électricité. Les investisseurs privés amortissent le coût des travaux par la vente anticipée d'appartements ou de villas. La proximité avec le pouvoir facilite l'avancement des dossiers.
À Durrës, par exemple, la société Eagle Hills, dirigée par le promoteur émirati Mohamed Alabbar, transforme une partie du port en marina et complexe résidentiel, hôtelier et commercial. Le groupe détient 67 % du projet, contre 33 % pour l'État, qui apporte le foncier et accorde des avantages fiscaux. Déjà contesté au Monténégro, M. Alabbar l'est désormais en Albanie, où les premiers immeubles se sont affaissés dans le sable jusqu'à vingt-huit centimètres par endroits. Mais ce qui se joue à Durrës n'est qu'un volet d'une politique d'accaparement des espaces les plus convoités par des investisseurs proches du pouvoir. Une enquête journalistique du média indépendant albanais Citizens.al a recensé sur dix ans 252 décisions du Conseil national du territoire, présidé par M. Rama, portant au total sur 11,27 millions de mètres carrés de terrains et 5,49 millions de mètres carrés de surface de plancher, soit près d'une fois et demie les surfaces de bureaux du quartier de La Défense, près de Paris.
À la suite de manifestations, le Parlement européen a adopté, le 7 juin, une résolution appelant à un moratoire sur toute nouvelle construction dans les zones protégées et rappelé, en citant Vjosa-Narta, que le respect des normes environnementales conditionnait l'adhésion à l'Union européenne, que l'Albanie voudrait rejoindre. Quelques jours plus tôt, M. Rama assurait pourtant que le projet ne serait « pas annulé tant [qu'il serait] premier ministre ». Aujourd'hui, il cherche surtout à gagner du temps en espérant l'épuisement du mouvement.
Derrière le projet de Vjosa-Narta se dessine un montage financier opaque. À partir de 2021, South Adriatic Development, contrôlé par l'homme d'affaires albanais Redi Struga, a acquis environ 1,2 million de mètres carrés de terrains. Le foncier et les permis de construire ont ensuite été répartis entre plusieurs sociétés relevant de Sazan Real Estate Development (SRED). Établie au Qatar, l'entreprise est contrôlée à 70 % par les frères Moutaz et Ramez Al-Khayyat. Les bénéficiaires des 30 % restants, détenus par l'intermédiaire de sociétés au Luxembourg et dans le Delaware, demeurent inconnus (1).
Le parquet spécial albanais chargé de la lutte contre la corruption et le crime organisé (SPAK) soupçonne le vendeur de plusieurs parcelles, M. Artur Shehu, de blanchiment d'argent et de falsification de documents. Son nom apparaissait dès 2019 dans une enquête européenne sur des rencontres de narcotrafiquants présumés à Aruba (Antilles). Ces réunions auraient porté sur « des projets immobiliers potentiellement financés par des fonds illicites et soutenus par les autorités politiques ». À Zvërnec, il aurait acquis des terrains grâce notamment à un registre ottoman contrefait. Dès septembre 2024, des habitants avaient demandé à M. Kushner de renoncer à « des actions portant atteinte aux droits de propriété immobilière du village (2) ».
Le SPAK enquête alors sur la concession de l'aéroport de Vlora, dont les travaux ont commencé en novembre 2021 dans la zone protégée de Vjosa-Narta, avant son déclassement en 2022. Le chantier s'est poursuivi malgré les objections européennes, tandis qu'un conflit oppose les concessionnaires, M. Behgjet Pacolli, ancien président du Kosovo (du 22 février au 1er avril 2011), et M. Valon Ademi, ancien consul honoraire d'Albanie au Kosovo.
Cette affaire, comme bien d'autres, met en lumière un chaos foncier. Abolie sous Enver Hodja, la propriété privée fait depuis 1993 l'objet d'une restitution inachevée, minée par la corruption et la coexistence de titres de propriété contradictoires. Lancée en 2016, la réforme judiciaire a écarté plus de la moitié des magistrats contrôlés pour patrimoine inexpliqué ou liens avec le crime organisé, mais le non-remplacement des postes laissés vacants par la lutte contre la corruption a paralysé les tribunaux, qui ne peuvent faire face à tous les contentieux fonciers.
Fin mai, alors que la colère des Albanais gagne la rue, la fille de M. Donald Trump affirme encore travailler avec « certains des plus grands architectes de notre époque » à l'aménagement de Sazan, l'« aboutissement de toute [son] expérience dans l'immobilier ». Mais, quand la controverse s'amplifie, Affinity Partners, le fonds de M. Kushner, prend ses distances, affirmant que les investisseurs liés au projet interviennent « à titre personnel ».
Avant l'arrivée du couple Trump-Kushner, les mobilisations contre l'accaparement du littoral restaient largement ignorées par des médias, dont les principaux propriétaires ont eux-mêmes des intérêts dans la construction et le tourisme. Aujourd'hui, à l'endroit où la statue d'Enver Hodja a été déboulonnée en 1991, les manifestants scandent tour à tour : « Rama en prison, Berisha [ancien président et premier ministre, Parti démocrate] en prison », « L'Albanie n'est pas à vendre ». « Cette mobilisation exprime trente-cinq ans de colère. La démocratie et le libéralisme promis devaient améliorer la vie ; les Albanais ont découvert un système dont ils se sentent exclus », explique Gresa Hasa, doctorante au Centre d'études de l'Europe du Sud-Est de l'université de Graz.
Le Parti démocrate de M. Sali Berisha, principale formation d'opposition, soutient aussi les projets liés à la famille Trump. « Le Parti socialiste est l'ancien Parti communiste, rebaptisé après la chute du régime. Pour beaucoup d'Albanais, il prolonge l'ancienne nomenklatura, qui a conservé ses privilèges », estime M. Redi Muçi, premier député de Lëvizja Bashkë (« Ensemble »), mouvement de gauche engagé dans les mobilisations de Zvërnec.
La colère contre les politiques néolibérales qui nourrissent corruption et crime organisé traverse aujourd'hui les Balkans. Le soulèvement albanais rappelle celui qui embrase la Serbie depuis novembre 2024. L'Union européenne ou les États-Unis suscitent une défiance croissante par leur faible soutien aux mouvements populaires et leurs accords avec les dirigeants locaux, comme M. Rama, qui a aussi multiplié les gestes à l'égard de M. Trump (3).
Ces mouvements de contestation dessinent une dynamique nouvelle dans une région longtemps divisée. Dominant la scène politique de leurs pays depuis plus d'une décennie, le premier ministre albanais Rama et le président serbe Aleksandar Vučić recourent à des méthodes similaires. « Par-delà leurs étiquettes idéologiques, ces dirigeants utilisent les grands projets urbains et immobiliers comme des instruments de pouvoir politique et économique », observe M. Lutfi Dervishi, enseignant à l'université de Tirana. De ces mobilisations sont nés des liens entre organisations étudiantes, syndicales et écologistes de toute la région.
Dans son exaltation romantique des Albanais, Byron célébrait la résistance des petits peuples aux grandes puissances. Deux siècles plus tard, cette aspiration reste vive dans les Balkans.
(1) Lire Tristan Coloma et Lindita Çela, « Géopolitique des hôtels de luxe », Le Monde diplomatique, août 2026.
(2) Eliot Brown et Vladimir Karaj, « The suspected gangster causing headaches for Kushner's Albania deal », The Wall Street Journal, New York, 8 août 2026.
(3) Lire « De Belgrade à Tirana, ces chefs d'État qui vénèrent M. Trump », Le Monde diplomatique, juillet 2026.
Souvent condamnés jeunes à des très longues peines, des dizaines de milliers de détenus américains ont aujourd'hui atteint un âge canonique, obligés de finir leurs jours dans des prisons où rien n'a été pensé pour eux. Grimper sur un lit superposé, attendre debout dans une file, mastiquer une nourriture inadaptée, sans même parler de rencontrer un médecin : chaque tâche du quotidien est une épreuve.
L'imam Jamil Abdullah Al-Amin, également connu sous le nom de H. Rap Brown, fut l'une des voix les plus influentes du mouvement pour les droits civiques et du Black Power aux États-Unis, au sein du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) et du Black Panther Party notamment. Surveillé par le Bureau fédéral d'enquête (FBI), il a été condamné à la prison à perpétuité en 2002 pour le meurtre de l'adjoint d'un shérif, une accusation qu'il a toujours rejetée. Il est mort le 23 novembre 2025, à 82 ans, dans un hôpital pénitentiaire de Caroline du Nord, après une longue dégradation de son état de santé.
H. Rap Brown est loin d'être le seul à avoir vieilli et péri derrière les barreaux. En 2022, 186 146 personnes incarcérées aux États-Unis avaient dépassé les 55 ans — le seuil pour être considéré comme « âgé » dans de nombreux États —, contre environ 42 300 en 2000 (1). « On vieillit plus vite en prison, explique M. Jose Saldaña, ancien militant de l'organisation révolutionnaire portoricaine Young Lords, libéré en 2018 après trente-huit ans d'incarcération. Le stress, le manque de nourriture, être jour et nuit enfermé dans une cellule, être séparé de sa famille… Ça accélère le vieillissement. » Les personnes détenues présentent en effet, plus tôt et plus fréquemment que la population générale, des pathologies chroniques, des handicaps, des troubles cognitifs ou des maladies cardio-vasculaires. Un prisonnier de 59 ans présenterait ainsi, en moyenne, les conditions gériatriques d'un homme de 75 ans, tandis que l'espérance de vie diminue de deux ans pour chaque année d'enfermement (2).
Ce vieillissement est en grande partie l'héritage différé de plusieurs décennies de politiques répressives et d'incarcération de masse. À partir des années 1970, puis surtout dans les années 1980 et 1990, les États et le gouvernement fédéral ont multiplié les peines minimales obligatoires, les lois dites « three strikes » (des « trois prises »), qui prévoient des peines très lourdes, voire la perpétuité, en cas de récidives successives, et les dispositifs de « truth in sentencing » (« vérité des peines »), qui obligent les condamnés à purger une large part de leur peine avant de pouvoir prétendre à une libération. En allongeant considérablement les durées d'incarcération et en restreignant les possibilités de sortie, ces politiques ont progressivement transformé la population carcérale : des hommes et des femmes entrés en prison jeunes ou à l'âge adulte y sont restés pendant des décennies, jusqu'à vieillir derrière les barreaux. La part des prisonniers seniors a ainsi bondi de 3 % en 1991 à 15,7 % en 2022. En Floride, 29 % de la population carcérale actuelle a plus de 50 ans. Dans moins de cinq ans, ce sera le cas d'un tiers des prisonniers américains.
Cette transformation pose une myriade de difficultés logistiques et financières. Les prisons ont été pensées pour des personnes autonomes, mobiles et capables de supporter les contraintes physiques de la détention. « Elles ne sont pas construites pour les personnes porteuses de handicap, qui ont besoin d'un fauteuil roulant, d'un déambulateur ou même d'une canne », observe le chercheur Thomas Baker. Un migrant mexicain actuellement enfermé à Adelanto, en Californie, nous raconte qu'un de ses codétenus âgés se douche rarement, l'opération étant trop périlleuse avec un déambulateur. « Les détenus âgés n'ont pas accès au soutien dont ils ont besoin : ils doivent quotidiennement accomplir des tâches au-delà de leurs capacités physiques, comme monter sur un lit superposé, attendre debout dans une file, mastiquer de la nourriture inadaptée… », détaille la chercheuse et avocate Michele Deitch, directrice du Prison and Jail Innovation Lab. Quant aux personnes atteintes de démence, elles sont incapables d'obéir aux règles drastiques de la détention, ce que les surveillants ne tolèrent pas.
Les prisons américaines manquent de moyens et de personnel. Dans le Michigan, par exemple, 910 postes pénitentiaires, 504 postes médicaux et 55 postes administratifs étaient vacants en décembre 2024, soit près de 15 % des effectifs (3). Dans le Colorado, pour pallier cette situation, l'administration pénitentiaire a réassigné des agents à des postes de sécurité, abaissé l'âge de recrutement à 18 ans et imposé de nombreuses heures supplémentaires à ses employés. Pour les détenus âgés, ce sous-effectif a des conséquences très concrètes : consultations médicales retardées, diagnostics et traitements repoussés, déplacements limités… Dans une prison de Los Angeles visitée par l'American Civil Liberties Union (ACLU), les patients devaient attendre leurs soins à même le sol pendant des heures. Selon Baker, le problème est notamment géographique. « Les prisons américaines se trouvent souvent dans des zones rurales éloignées. Il est difficile de convaincre les rares professionnels de santé qui voudraient bien travailler en prison de faire de longs déplacements vers ces lieux peu attractifs. » Le vieillissement des détenus accentue les failles d'un système déjà sous tension.
Ces difficultés n'exonèrent pas les établissements pénitentiaires de leurs obligations légales. La loi relative aux Américains porteurs de handicap (ADA) les oblige en effet à rendre leurs espaces comme leurs activités accessibles à tous, et à fournir certains équipements et aménagements adaptés. Mais beaucoup de détenus connaissent mal leurs droits ou n'ont pas les moyens de les faire valoir. Ils doivent donc le plus souvent se débrouiller seuls, ou s'entraider. « Quand je suis arrivé en prison en 1980, j'ai croisé un autre prisonnier, plus vieux. Il m'avait dit : “Si tu ne dois avoir que deux livres avec toi, que ce soient ton livre sacré et un dictionnaire médical.” C'est devenu ma deuxième Bible. J'ai appris à lire mes résultats d'examens et, dès que quelque chose clochait, j'écrivais pour demander à voir un médecin », relate M. Saldaña. À son tour, il a aidé un autre prisonnier : « Je lui ai montré comment porter plainte parce que sa cellule ne respectait pas la loi. Ils étaient censés tout adapter : le lit, le fauteuil, les toilettes, les lavabos… Pour se venger de sa plainte, ils l'ont mis à l'isolement, l'ont laissé tout seul sur un lit, où il se souillait ; ils glissaient sur le sol un plateau-repas qu'il ne pouvait pas attraper… » Difficile de savoir combien de détenus âgés vivent de telles situations. Selon les associations spécialisées, les abus et maltraitances seraient monnaie courante, mais la plupart ne sont pas signalés, faute de pouvoir recueillir aisément la parole des détenus. « Cela passe essentiellement par des échanges de courriers. Cela prend du temps, les gens ne savent pas toujours bien écrire ou donner les détails qui nous sont utiles », explique Mme Jia Min Cheng, avocate de l'organisation Disability Rights California (DRC).
Faut-il maintenir en détention des individus âgés dont le risque de récidive est faible, alors que leur prise en charge coûte cher ? Une étude publiée en 2017, portant sur plus de 25 000 personnes libérées de prison, montre que 13,4 % de celles qui avaient 65 ans ou plus ont été de nouveau arrêtées dans les huit années suivantes, contre 67,7 % des moins de 21 ans (4). En outre, les prisonniers âgés coûtent environ trois fois plus cher à l'administration pénitentiaire que les détenus plus jeunes, principalement en raison de leurs besoins médicaux. « Difficile à défendre auprès des contribuables », souligne Baker. Dans ce contexte, de nombreux États prévoient des dispositifs permettant d'abréger l'incarcération des personnes âgées ou gravement malades : la medical parole, ou libération pour « raison médicale », et la geriatric parole, qui permet d'examiner le cas d'un détenu à partir d'un certain âge. Dans les faits, ces mécanismes restent peu utilisés. « La plupart des membres des commissions sont nommés par le gouverneur. Et ils sont très frileux, ils ont peur de prendre les mauvaises décisions, que ça se répercute sur le gouverneur. Alors ils jouent la sécurité », constate Deitch. Selon les données fédérales, 84 % des 31 069 demandes de libération compassionnelle soumises aux tribunaux entre 2019 et 2023 ont été rejetées (5).
Pour ceux qui sortent, une autre épreuve commence : la réinsertion. Comment retrouver un logement et des repères après plusieurs décennies derrière les barreaux ? « Il ne s'agit pas de relâcher les prisonniers si c'est pour qu'ils deviennent des sans-abri. Il faut des soutiens pour les accompagner », rappelle la chercheuse. « La réinsertion est difficile, confirme M. Saldaña. C'est pour ça qu'on se bat pour que les gens soient libérés à un âge où ils sont encore “productifs''. » Il cite l'exemple d'Osborne, un programme de logements à New York pour les personnes âgées anciennement incarcérées : une résidence entièrement adaptée, avec des logements indépendants et accessibles, une cour… Mais les secondes chances comme celle-ci restent rares. M. Saldaña a lui-même essuyé quatre refus de libération conditionnelle avant de convaincre la commission.
Et, pour ceux qui ne sortiront jamais, reste une question : comment mourir en prison ? Gravement malades ou condamnés à la perpétuité, les détenus finissent souvent leurs jours en cellule ou dans un service de soins palliatifs — quand il en existe… À Kilby, en Alabama, où il a passé treize ans derrière les barreaux, M. David Garlock a participé à un programme d'hospice assuré par des détenus volontaires. « Ils ont mis une affichette à la recherche de bénévoles pour l'hospice. On était trente-deux volontaires au départ de la formation. Après avoir appris qu'on devrait changer des couches, des pansements, laver les patients…, nous n'étions plus que trois », racontait-il lors d'une conférence (6). Ce modèle de soins par des pairs existe dans plusieurs prisons américaines mais reste peu répandu. À Vacaville, en Californie, le service de soins palliatifs fait lui aussi appel à des détenus pour accompagner les patients. Ils sont rémunérés 24 cents de l'heure, contre environ 1 dollar pour ceux employés au nettoyage de l'établissement. En prison, loin de leur famille, les détenus sont aussi condamnés à prendre soin des autres jusqu'à leur dernier souffle.
(1) « Trapped in times. The silent crisis of elderly incarceration », American Civil Liberties Union (ACLU), septembre 2025.
(2) Farah Acher Kaiksow, Lars Brown et Kristin Brunsell Merss, « Caring for the rapidly aging incarcerated population : The role of policy », Journal of Gerontological Nursing, vol. 49, n° 3, Thorofare (New Jersey), mars 2023.
(3) « Budget briefing : General Government », House Fiscal Agency, Chambre des représentants du Michigan, Lansing, décembre 2024.
(4) « The effect of aging on recidivism among federal offenders », United States Sentencing Commission (USSC), Washington, DC, décembre 2017.
(5) « Compassionate release data reports », USSC, 2026.
(6) « Deaths in custody » session 5, université du Texas, Austin, 16 novembre 2024.
Selon le Wall Street Journal du 21 septembre 2026, les États-Unis prévoient d'étouffer financièrement la Cour pénale internationale (CPI) pour la sanctionner d'avoir délivré un mandat d'arrêt contre le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.
Les sanctions interdiraient à la CPI toute transaction en dollars, ce qui la couperait d'une bonne partie du système financier international. (…) Les États européens et la plupart de ceux qui soutiennent la CPI, comme le Japon, ont promis de protéger la Cour, mais on ne voit pas comment ils le feront. (…) Un porte-parole du département d'État a rappelé que, selon le secrétaire d'État Marco Rubio, la CPI menace la souveraineté américaine. (…) Cela ne gênait pas M. Rubio en 2022 quand il était sénateur et qu'il avait cosigné une résolution du Sénat demandant à la CPI d'enquêter sur les crimes de guerre russes en Ukraine. Matthew Dalton et Alexander Ward, « Trump Ramps Up Bid to Dismantle International Criminal Court » (Trump intensifie ses efforts pour démanteler la Cour pénale internationale).
Le rejet par référendum de nouvelles négociations avec l'Union européenne, le 31 août dernier, a été la principale nouvelle du dernier journal télévisé de la chaîne privée islandaise Sýn (groupe Vision). Elle renonce à ce format d'information diffusé depuis quarante ans.
[Sýn a pris sa décision] à la lumière de l'évolution des habitudes de consommation du grand public, car de plus en plus de gens recherchent des nouvelles et du contenu sur les médias numériques. Vision se concentrera donc davantage sur les services d'information en ligne du site Vísir ou de Bylgjan [une radio] et se concentrera sur la communication des nouvelles là où il y a une grande demande de contenu d'actualités. Darren Adam, « Sýn to stop broadcasting television news » (Sýn va cesser de diffuser son journal télévisé), RÚV, 31 août.
Le sommet des Brics de New Delhi, le 11 septembre, a été marqué par une inflexion majeure dans la diplomatie indienne.
La déclaration finale approuve la plupart des principales préoccupations diplomatiques de l'Iran sans prononcer le moindre mot au sujet de ses attaques de drones et de missiles contre ses voisins du Golfe. Aucune mention des rebelles houthistes du Yémen, soutenus par l'Iran, qui ont récemment intensifié leurs attaques contre l'Arabie saoudite et pris en otage le commerce maritime à travers la mer Rouge. (…) L'autre changement manifeste dans la politique étrangère indienne tient à l'absence de toute mention du « droit d'Israël à se défendre ». Au contraire, Israël a été explicitement cité et sommé de retirer ses forces du territoire libanais. La déclaration exigeait une aide humanitaire sans restriction à Gaza et s'opposait au déplacement forcé des Palestiniens. La formulation de la déclaration risque de froisser en Israël dès lors qu'elle stipule : « Nous rejetons toute mesure unilatérale visant à modifier le statut juridique et historique de Jérusalem occupée. » Asif Ullah Khan, « BRICS Declaration : India's Great U-turn on Iran » (Déclaration des BRICS : le grand revirement de l'Inde face à l'Iran), The Diplomat, 17 septembre.
L'univers médiatique ressemble au « monde à l'envers » que décrivait l'écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Plus les États-Unis piétinent le droit international, plus la Chine est accusée de se montrer menaçante. Ainsi du conflit en Iran, déclenché par Washington et Tel-Aviv, mais qui verrait surtout Pékin « avancer ses pions » et laisser libre cours à ses velléités impériales…
Certaines analyses ressemblent à des autoportraits. En révélant les présupposés qui les sous-tendent, elles décrivent surtout ceux qui les formulent. Ainsi de bien des décryptages occidentaux consacrés aux ambitions chinoises dans le contexte de la guerre opposant Washington et Téhéran. Pékin « entend exploiter le conflit pour affaiblir la puissance des États-Unis (…) et torpiller l'ordre international sous domination américaine », assurent deux experts dans Foreign Affairs. « La Chine s'apprête-t-elle à porter le coup de grâce ? », se demande de son côté l'universitaire Phillips O'Brien, cependant que, dans Le Parisien, le journaliste François Lenglet détaille les raisons pour lesquelles « Pékin va gagner la guerre d'Iran » (1).
Rien n'indique pourtant que le Parti communiste chinois (PCC) soit obnubilé par l'ambition de détrôner l'hégémon américain. En dépit des discours alarmistes sur le « grand remplacement » géopolitique, tout suggère au contraire que Pékin subit plus qu'il n'engendre l'effritement de l'« ordre international sous domination américaine » dont il a tant profité. Il existerait donc bien une forme d'« impérialisme chinois », moins intuitive toutefois que celle qui alarme médias et dirigeants occidentaux. Non pas la volonté de voir la Chine prévaloir, mais la conviction que la suprématie américaine est préférable au chaos. Disposition géopolitique singulière — et temporaire —, celle-ci conduirait Pékin à souhaiter que les États-Unis conservent leur position dominante. Dès lors qu'ils ne chahutent pas trop les équilibres globaux dont ils ont longtemps été garants, et qu'ils n'entravent pas le développement du pays du Milieu.
Que la Chine se réjouisse de l'incapacité des États-Unis à remporter en Iran la victoire-éclair annoncée, c'est fort probable. Le 20 janvier 2026, avant même le déclenchement du conflit, un groupe d'universitaires nationalistes publie un document moqueur : « “Merci” à Trump ». « Merci » pour les droits de douane, « un piège qui s'est refermé sur les États-Unis » et qui a « contraint la Chine à l'autonomie technologique ». « Merci » pour la « politique hégémonique de l'“Amérique d'abord”, qui a révélé le vrai visage de l'“ordre fondé sur des règles” ». « Merci » pour « votre gouvernance par les tweets » et « vos théories farfelues » qui ont « sapé la crédibilité » de Washington. « Merci », enfin, d'agir « comme un accélérateur du déclin politique américain » (2). Nul doute que, publiés un mois plus tard, les auteurs du texte auraient également rendu grâce à M. Donald Trump pour son équipée iranienne.
De l'avis du sénateur néoconservateur Lindsey Graham (décédé depuis), l'une des motivations du déclenchement du conflit aurait été d'affaiblir le principal rival des États-Unis. Le 8 mars 2026, sur Fox News, il se félicite du bombardement de la République islamique, après l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro : « Le Venezuela et l'Iran ont 31 % des réserves de pétrole mondiales. » Une fois le pouvoir iranien tombé, « nous aurons des partenariats couvrant 31 % des réserves connues. C'est le cauchemar de la Chine ». Derrière Caracas et Téhéran, donc, Pékin, dont la dépendance aux importations d'hydrocarbures constituerait le talon d'Achille.
Raté. Six mois après le déclenchement des hostilités, The Economist constate que ses colossales réserves stratégiques ont élevé la Chine au rang de « principale puissance pétrolière mondiale » (9 août 2026). « La guerre en Iran a provoqué le plus grand choc d'offre de l'histoire de l'exploitation pétrolière. Pourtant, même au plus fort des combats, le cours du pétrole n'a jamais atteint les 150 dollars le baril que de nombreux analystes avaient prédits au début du conflit. » Si, à cette époque, les prix ne s'envolent pas, c'est en grande partie parce que Pékin en a voulu autrement : « Entre février et juin, la Chine a réduit de moitié ses importations de brut, soit 5,5 millions de barils par jour — une baisse suffisante, selon les experts, pour faire baisser de 30 dollars ou plus le brent, la référence mondiale. » Une guerre qui devait fragiliser Pékin « a montré que, dans la pratique, la Chine est capable, à elle seule, de stabiliser le marché mondial du pétrole pendant plusieurs mois ».
Si, côté pile, le pays du Milieu affiche une relative immunité face aux stratégies d'étranglement de ses approvisionnements en hydrocarbures, côté face il profite des inquiétudes soulevées par la perspective d'une flambée incontrôlée des cours de l'« or noir ». Au mois de mai 2026, ses exportations de véhicules électriques et de panneaux solaires — deux secteurs d'activité qu'il domine largement — ont bondi en volume de 110 % et 60 % par rapport à l'année précédente (The Guardian, 30 juin 2026). Alors qu'une nation dirigée par un parti proclamant s'inspirer de Karl Marx et de Lénine compte désormais pour près d'un tiers de la production manufacturière mondiale, même la sacro-sainte « science économique » se trouve bousculée. « Si les États-Unis veulent obtenir des résultats similaires à ceux de la Chine, avancent les chercheurs Damien Ma et Lizzi C. Lee dans une revue conservatrice américaine, ils devront s'inspirer davantage du modèle chinois (3). » Ce serait déjà le cas selon le chercheur Nathan Sperber, qui pointe l'« imitation partielle, déséquilibrée et largement méconnue, par les États-Unis, de certains aspects de la planification du développement chinois dans leurs propres initiatives de politique industrielle sous les administrations Biden et Trump ». À commencer par l'Inflation Reduction Act, qui vise à accélérer le développement des énergies renouvelables et des technologies vertes, et « ne se serait pas concrétisé sous cette forme sans l'exemple donné par l'État chinois » (4).
Ce qui explique peut-être pourquoi M. Trump estimait au mois de juillet dernier que l'une des vertus de l'opération « Epic Fury » en Iran était de rappeler à tous que le socle de la puissance américaine demeurait intact : « Nous avons l'armée la plus puissante du monde (5). » Une démonstration de force censée « donner à nos ennemis, à commencer par la Chine rouge, la Russie et la Corée du Nord, matière à réflexion », selon le rédacteur en chef du site Conservative HQ (« quartier général conservateur ») (6).
Raté à nouveau. L'importance acquise par les drones rebat les cartes stratégiques : disposer d'un tissu industriel en mesure de débiter des engins rudimentaires mais efficaces pourrait bientôt peser davantage que la capacité de développer des merveilles de technologie au prix exorbitant. Deux semaines après le début du conflit, les États-Unis avaient probablement utilisé plus de mille missiles Patriot — dont ils n'avaient produit que six cents exemplaires en 2025. L'épuisement rapide de leur arsenal les a conduits à rapatrier vers le Proche-Orient les batteries Thaad (Terminal High Altitude Area Defense) — utilisées pour détruire les missiles balistiques de portée moyenne ou intermédiaire — déployées en Corée du Sud (7). Au mois d'août, le porte-avions USS George Washington a quitté le Pacifique occidental, dont il était censé garantir la sécurité, pour voguer vers le théâtre iranien. Hier en mesure d'asseoir leur domination militaire en tous points de la planète, les États-Unis semblent désormais incapables d'assurer certains de leurs engagements stratégiques envers leurs alliés, à commencer par les livraisons d'armes. Un phénomène qui, comme le souligne l'éditorialiste américain Fareed Zakaria, accroît l'« imprévisibilité » américaine : « Quand des alliés n'ont pas les moyens de savoir si les troupes américaines arrivent ou partent, si les tarifs douaniers vont augmenter ou baisser, si un accord signé aujourd'hui survivra jusqu'à demain, ils ne deviennent pas plus obéissants. Ils deviennent plus indépendants » (The Washington Post, 14 août 2026).
On l'imagine volontiers, le lustre d'un État qui enlève des dirigeants politiques (Venezuela), en assassine d'autres (Iran) et facilite un génocide (Israël) se ternit. Pour la première fois en près de deux décennies, l'enquête du Pew Research Center dans trente-six pays (allant du Chili au Pakistan, et de la France à l'Afrique du Sud) montre que « la Chine est désormais perçue de façon plus positive que les États-Unis dans la plupart des pays interrogés (8) ». De telle sorte que, pour beaucoup, l'avenir ne s'écrit plus là où le soleil se couche. « Il fut un temps où Hollywood et une kyrielle d'exportations américaines offraient au reste du monde un avant-goût de ce qu'était la vie moderne et du futur auquel il pouvait aspirer. Pour les jeunes d'Afrique, d'Amérique latine et même certains Américains, c'est désormais la Chine », constate le politiste britannique Mark Leonard (9).
Dans de telles conditions, Pékin pourrait activement œuvrer à la fragilisation des États-Unis sur la scène internationale. S'opposer systématiquement aux résolutions qu'ils proposent à l'Organisation des Nations unies (ONU) et s'y afficher en garant effectif de l'ordre international — ce n'est pas le cas. Soutenir ouvertement les adversaires de Washington et de ses alliés (Russie, Iran, Palestine…) — il ne le fait que peu, et dans un cadre souvent moins stratégique que commercial. Utiliser son contrôle de la production mondiale de terres rares afin d'étrangler l'économie américaine — il ne brandit cette menace que pour contraindre les États-Unis à renoncer aux mesures qui affectent directement l'économie chinoise. Quand les autorités du pays activent une loi passée en 2021 visant à lutter contre les sanctions extraterritoriales américaines en condamnant à leur tour les entreprises qui s'y plieraient, elles la réservent aux cas où des intérêts intérieurs sont menacés.
À n'en pas douter, une telle attitude s'explique en partie par l'attachement au principe de non-ingérence dans les affaires d'autrui, que Pékin ne manque pas une occasion de défendre. Et qui lui vaut la gratitude de ses partenaires. « Si vous faites affaire avec la Chine, aucune crainte qu'elle vous explique comment gouverner votre pays ou qu'elle vous sanctionne si votre système politique diffère du sien », relève l'universitaire Stephen M. Walt, qui regrette que les États-Unis se perçoivent, eux, comme les « défenseurs d'une série de valeurs universelles » qu'il leur reviendrait de promouvoir y compris de manière coercitive (10). Mais, alors que certains analystes voient la Chine en championne d'un « Sud global », le chercheur sud-africain Adekeye Adebajo décrit, lui, un pays qui préfère « consolider son pouvoir dans le système international existant plutôt que d'en créer un autre qui profite à tous ». Bref, un pays qui « se satisfait de préserver le statu quo » (11). Pourquoi ?
Pour des raisons de philosophie politique, explique-t-on volontiers du côté chinois. « Dès les origines, la civilisation chinoise a été animée par une quête d'ordre social et de stabilité », avance par exemple l'universitaire Han Jianye (12). On peut en effet, sans prétendre résumer l'histoire intellectuelle pluriséculaire d'un pays aussi grand qu'un continent, observer que sa philosophie politique est marquée par un mouvement récurrent que décrivent aussi bien ses musées que ses grands mythes fondateurs : l'écartèlement du pays en fiefs rivaux, puis leur réunification sous la houlette de dirigeants érigés en héros, avant que ne débute un nouveau cycle de rupture, puis d'unification. La description de ce mouvement général offre sa première phrase au récit des Trois Royaumes, l'un des plus importants de la mythologie chinoise : « L'histoire du monde obéit à une loi : après une longue période de division vient l'unité, et après une longue période d'unité vient la division. » Ce terreau aurait nourri une conception de l'action politique reposant sur les idées d'ordre et de préservation de la stabilité — loin de la « destinée manifeste » américaine et de son mythe de la « conquête ».
L'histoire ne dicte cependant pas leur conduite aux dirigeants politiques. Mao Zedong, par exemple, exaltait les chambardements : « Tout n'est que chaos sous le ciel, la situation est excellente. » En prônant la constance et la modération, ses successeurs renouent donc avec l'histoire politique de longue durée, mais pas uniquement. Car, si le concept de stabilité prend un sens particulier aujourd'hui, c'est qu'il s'oppose au tohu-bohu engendré par les États-Unis de M. Trump : la « prédilection nationale » se voit ainsi promue au rang d'atout géopolitique. Au cours d'une série de déplacements à l'étranger préalable à sa rencontre avec son homologue américain, à la fin du mois de septembre, le président Xi Jinping s'est ainsi employé à « présenter la Chine comme un partenaire stable » (The Washington Post, 6 septembre 2026). Quelques mois auparavant, le ministre des affaires étrangères Wang Yi était allé plus loin en suggérant que le « pôle » de sérénité chinois pouvait contribuer à amortir les soubresauts géopolitiques (13). Lorsqu'elles empêchèrent les cours du pétrole de s'envoler à la suite de la guerre en Iran, les autorités chinoises joignirent le geste à la parole. Altruisme géopolitique ? L'envisager reviendrait à oublier que la stabilité a également des vertus économiques. Pour la Chine, s'assurer que le monde dispose d'un pétrole suffisamment bon marché — le cas échéant, en agissant en « fournisseur de dernier ressort (14) » — permet de protéger le principal moteur de son économie : les exportations.
On pourrait toutefois s'interroger sur la logique conduisant à souhaiter maintenir le statu quo dès lors que celui-ci pérennise la position centrale d'un pays par ailleurs identifié comme facteur de désordre et d'incertitude. Mais il s'agit moins pour Pékin de choisir la meilleure option que d'identifier la moins mauvaise. De son point de vue, les turpitudes de Washington restent préférables à une aggravation de la rivalité sino-américaine qui perturberait les flux de marchandises. Et amputerait l'extraordinaire excédent commercial chinois, qui a dépassé 1 100 milliards de dollars en 2025, et donc la croissance de son économie — elle-même déterminante pour la stabilité interne.
L'affaiblissement de l'actuel « gendarme planétaire », si patibulaire soit-il, contraindrait par ailleurs la Chine à se mêler davantage des affaires du monde. Sans nécessairement imiter les pratiques américaines, elle y parviendrait difficilement dépourvue de moyens humains, logistiques, militaires… Bref, sans investissements colossaux. Or, on l'oublie parfois en consultant les vidéos de ses mégapoles scintillantes, la Chine est toujours une économie émergente : sa priorité demeure son développement. Raison pour laquelle elle préfère à ce stade la « stabilité bancale » de l'hégémonie américaine plutôt que d'avoir à rééquilibrer le monde sur ses propres deniers. Quitte à montrer (un peu) les dents lorsque le « déclin » des États-Unis les conduit à brandir sanctions et tarifs.
Mais l'étrange « impérialisme » chinois dont il est ici question procède sans doute d'une explication plus fondamentale, et paradoxale : si le développement fulgurant de la Chine amène aujourd'hui certains analystes à se demander si elle va détrôner les États-Unis (une question que peu se posaient il y a cinquante ans…), les conditions mêmes qui y ont présidé lui barrent la voie qui conduit au statut d'hégémon. Du moins pour l'heure.
Dans un monde qui n'a pas fait la démonstration de sa capacité à la coordination, il est difficile d'imaginer qu'une domination américaine adossée à celle du dollar puisse céder la place à une autre, reposant sur une monnaie commune mondiale (15). Si Pékin prenait les rênes du monde, sa monnaie, le renminbi, se trouverait probablement précipitée au centre du système monétaire international (SMI). Ce qui présente au moins deux difficultés. La première concerne la mainmise du PCC sur les flux monétaires à travers le contrôle des capitaux. Déterminant en matière de développement, le dispositif lui permet également d'empêcher l'apparition d'une oligarchie capable de s'émanciper de l'État, voire de finir par le contrôler. « Si les riches Chinois pouvaient sortir leurs capitaux du pays sans restriction, ils seraient en mesure de sanctuariser leurs avoirs et donc leurs privilèges, souligne Sperber. Du fait des contrôles de capitaux, la propriété du capital demeure relative en Chine : elle est soumise au pouvoir politique, qui conserve la possibilité d'intervenir contre les individus qu'il souhaite sanctionner (16). » Que le renminbi devienne la monnaie de référence exigerait de lever ce dispositif. On l'imagine difficilement.
La seconde difficulté est liée à la fourniture actuellement insuffisante de renminbis pour assouvir les besoins de l'économie mondiale. Dans l'architecture monétaire contemporaine, le pays qui émet une monnaie appelée à jouer un rôle international majeur doit permettre au reste du monde d'accumuler suffisamment d'actifs libellés dans cette monnaie. Cette circulation peut passer par les échanges commerciaux, mais aussi, et de plus en plus, par le crédit et l'intermédiation du système financier. Or le programme économique de « réforme et ouverture » des années 1980 repose précisément sur une logique inverse : accumuler les excédents extérieurs grâce aux exportations et placer à l'étranger une partie des revenus correspondants, plutôt que de développer l'offre de crédit en renminbis au reste du monde. Ce choix implique, entre autres, le maintien de salaires bas — on parle de « répression salariale » — de façon à contribuer à la compétitivité de la production nationale. Rompre avec une telle dépendance aux excédents extérieurs exigerait de transformer le modèle économique qui a propulsé le développement du pays. En commençant par une augmentation des salaires de façon à faire passer le moteur de l'économie des exportations et de l'investissement vers la consommation.
On arguera que, dès 2007, M. Wen Jiabao (premier ministre de 2003 à 2013) avait proclamé que la Chine devait « ajuster l'équilibre entre investissement et consommation ». Et que, depuis son arrivée au pouvoir, M. Xi Jinping insiste sur la nécessité de renforcer ce second pôle de l'économie. Mais la multiplication des annonces dans ce domaine signale tout autant la détermination des autorités… que leur impuissance. D'un niveau de 51 % du produit intérieur brut (PIB) en 1980, la consommation des ménages s'établissait à 40 % en 2024, après un nadir de 35 % en 2010. En comparaison, elle oscille autour de 55 % en France et en Allemagne au cours de la même période, alors qu'elle bondit de 60 % à 68 % aux États-Unis (17). Comme l'expliquent les chercheurs Erik Green et Olivia Parker, « la stratégie macroéconomique de la Chine continue à limiter sa marge de manœuvre pour rééquilibrer son économie (18) ». Pékin reste donc confronté à une contradiction : son modèle de développement lui permet de prétendre au statut de première puissance mondiale, mais il repose sur des structures qui aujourd'hui l'en empêchent.
Léninistes affichés, les dirigeants chinois ne peuvent ignorer qu'à plus long terme leur choix du capitalisme expose la Chine à en atteindre le « stade suprême ». Certes, répondent-ils, mais le pays du Milieu n'est pas les États-Unis, et son capitalisme (le PCC parle de « socialisme avec des caractéristiques chinoises ») se distingue du néolibéralisme anglo-saxon. De sorte qu'il serait possible d'envisager l'émergence d'une puissance majeure sans la moindre velléité de coercition. Bref, d'une hégémonie sans impérialisme. Il n'est toutefois pas nécessaire au Soleil d'être expansionniste pour emprisonner la Terre dans son orbite : la différence de masse suffit. Même en créditant une Chine devenue première puissance mondiale d'œuvrer à l'émergence du monde qu'elle prétend vouloir créer — un monde multipolaire où la négociation prévaudrait —, celui-ci serait-il dépourvu de domination ? Ou, pour le dire autrement, est-il envisageable qu'un pays de 1,4 milliard d'habitants, qui contrôle bon nombre de filières technologiques, jouissant d'un quasi-monopole dans les terres rares et responsable d'un tiers de la production manufacturière, puisse discuter d'égal à égal avec les autres ?
Le PCC ne peut ignorer qu'un jour viendra où la question de l'hégémonie chinoise, et de sa nature, se posera. Le consensus en son sein demeure toutefois : il est encore trop tôt. Mieux vaudrait donc, pour l'heure, « ne pas gagner » en Iran. En Chine, on sait penser le temps long.
Mais il ne s'agit pas seulement pour Pékin de ne pas l'emporter : il faudrait également que Washington s'efforce de ne pas trop perdre. Or, dans ce domaine, M. Trump et ses acolytes ne s'épargnent aucun effort. À tel point que la « stabilité bancale » sous hégémonie américaine menace de se déliter plus vite qu'espéré au sein du PCC. Une Chine ne s'estimant pas encore prête serait alors contrainte d'agir, et de prendre le risque du chaos.
(1) Jon B. Alterman et Ali Vaez, « How China and Russia can exploit the Iran war », Foreign Affairs, New York, 23 avril 2026 ; Phillips O'Brien, « Is China going in for the kill ? », https://phillipspobrien. substack.com, 1er août 2026 ; François Lenglet, « Pourquoi Pékin va gagner la guerre d'Iran », Le Parisien, 29 mars 2026.
(2) Wang Wen et al., « “Merci” à Trump : évaluation par les think tanks chinois des politiques menées par Trump 2.0 à l'occasion du premier anniversaire de son mandat » (en chinois), Institut Chongyang de l'université Renmin, 19 janvier 2026.
(3) Damien Ma et Lizzi C. Lee, « An industrial policy with American characteristics », Foreign Affairs, 1er juillet 2025, cité par Nathan Sperber, « Beyond neoliberalism ? », New Left Review, n° 158, Londres, mars-avril 2026.
(4) Nathan Sperber, « Beyond neoliberalism », op. cit.
(5) « Remarks on the United States automobile industry in Milford, Michigan », (PDF), 27 juillet 2026.
(6) George Rasley, « Will operation Epic Fury be another tactical victory leading to a strategic defeat ? », Conservative HQ, 9 avril 2026.
(7) Damien Cave, Choe Sang-hun, Javier C. Hernández et Eric Schmitt, « How the war in Iran could help China and change Asia », The New York Times, 13 mars 2026.
(8) Huang Yanzhong, « China now outranks the United States in global favorability. What happened ? », Council on Foreign Relations, Washington, DC, 27 juillet 2026.
(9) Mark Leonard, « A future with Chinese characteristics », Project Syndicate, 18 août 2026.
(10) Stephen M. Walt, « What the United States can learn from China », Foreign Policy, Washington, DC, 20 juin 2024.
(11) Adekeye Adebajo, « Is China really a champion of the Global South ? », 27 août 2026.
(12) Han Jianye, « L'archéologie de la période pré-Qin met en évidence les caractéristiques distinctives de la civilisation chinoise » (en chinois), 10 décembre 2023.
(13) « Ouvrir de nouvelles perspectives pour la diplomatie d'une grande puissance aux caractéristiques chinoises à un tournant décisif de l'évolution historique » (en chinois), discours du ministre des affaires étrangères chinois Wang Yi, 30 décembre 2025.
(14) Tej Parikh, « The Iran war will cement China's superpower status », Financial Times, Londres, 29 mars 2026.
(15) Lire Renaud Lambert, Frédéric Lemaire et Julien Trévisan, « La lame du dollar et la plaie monétaire », Le Monde diplomatique, septembre 2026.
(16) Citation recueillie pour l'article « Est-ce vraiment la fin du dollar ? », coécrit avec Dominique Plihon, Le Monde diplomatique, novembre 2023.
(17) Chiffres de la Banque mondiale.
(18) Erik Green et Olivia Parker, « China's consumption problem », The International Institute for Strategic Studies, Londres,19 février 2026.
Ce serait la fusion du siècle. Paramount rachète Warner. C'est déjà une histoire exemplaire. Le casting : un transhumaniste et son fils, le Tout-Hollywood et des journalistes épouvantés.
En 1966, Gulf+Western, fabricant de butées à ressort pour portes coulissantes, acquiert le géant du cinéma Paramount. Depuis une trentaine d'années, le mouvement de fusions et d'absorptions est en plein élan à Hollywood. Tous les grands studios « ont fini par se faire manger par des multinationales étrangères au monde de l'art et de la culture », observent les chercheurs Martin Barnier et Laurent Jullier (1). Le capitalisme de prédation poursuit aujourd'hui son avancée, à la faveur de l'essor du streaming et de l'arrivée récente des entreprises de la « tech » dans ce secteur. C'est un enjeu non seulement financier, mais aussi politique et artistique.
Depuis la crise du Covid-19, les plates-formes de vidéo à la demande dominent le marché mondial de la vidéo. Avec plus de 325 millions d'abonnés dans le monde, Netflix mène la danse devant Prime Video (220 millions) et Disney + (130 millions), accompagnés de HBO Max (140 millions) et Paramount + (79 millions). Chacun de ces mastodontes lorgne tout ce qui peut grossir et embellir son catalogue d'exclusivités.
À l'été 2025, Warner Bros. Discovery (WBD), conglomérat en difficulté depuis une série de restructurations malheureuses, annonce vouloir se scinder en deux entreprises indépendantes. La première doit contrôler les studios de production (cinéma et télévision), la plate-forme de streaming Max, rebaptisée HBO Max, ainsi que les parcs à thème. La seconde doit regrouper les réseaux de télévision du groupe, dont les chaînes Cable News Network (CNN) et Discovery, en perte de vitesse. Cette scission suscite immédiatement la convoitise de Paramount Skydance (PSKY) et de Netflix.
Début d'un feuilleton tout en rebondissements, mêlant milliards, pouvoir et coups tordus. Lors du dernier trimestre 2025, Paramount lance trois offres d'achat successives. Pourtant, le 5 décembre, c'est Netflix qui gagne : le groupe annonce le rachat de Warner, pour 83 milliards de dollars — remboursement des 11 milliards de dette de WBD compris. Trois ans plus tôt, Amazon, propriétaire de la plate-forme Prime Video, s'était emparé de la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) pour dix fois moins.
L'accord ne porte pas sur la totalité du groupe : CNN n'en fait par exemple pas partie. Netflix enrichira d'abord sa plate-forme, et avant tout des films de l'historique studio Warner (Casablanca, Citizen Kane, etc.), mais aussi d'une soixantaine de franchises — produits dérivés compris —, dont Harry Potter, Le Seigneur des anneaux ou encore Batman, sans oublier les grandes séries produites et diffusées par HBO comme Sex and the City, Les Soprano, Six Feet Under, Sur écoute (The Wire) et Game of Thrones. Une concentration majuscule, qui agit comme un séisme sur ce marché des contenus, soulevant l'inquiétude des professionnels de Hollywood. Ils n'ont encore rien vu.
Derrière Paramount se trouve en effet un proche du président américain. Transhumaniste, membre de l'American Legislative Exchange Council — un lobby militant pour le démantèlement du droit du travail, des régulations environnementales, la privatisation de l'éducation et contre les droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et trans (LGBT) —, M. Larry Ellison a fondé la société Oracle (bases de données, logiciels d'entreprise, cloud…). Il est l'un des hommes les plus riches du monde, et l'un des principaux mécènes privés de l'armée israélienne. Des milliers d'entreprises à travers le monde — dont la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), BNP Paribas ou encore Orange — utilisent les produits d'Oracle. Des États aussi : Oracle fournit les centres de données et les infrastructures de surveillance utilisées par Tel-Aviv.
En janvier 2026, grâce au soutien de M. Trump, Oracle devient l'un des trois principaux actionnaires de la nouvelle filiale américaine de TikTok — après que le président américain avait accusé l'ancienne de favoriser les positions propalestiniennes. L'entreprise de M. Ellison assure notamment la sécurité des données et de l'algorithme du réseau social (2). Et elle vient d'être choisie pour construire des capacités de calcul et des services de cloud au bénéfice d'OpenAI dans le cadre du projet Stargate.
M. Larry Ellison a également un fils qu'il a placé à la tête de la société de production Skydance. À l'été 2024, M. David Ellison annonce le rachat de Paramount Global, qui compte parmi ses filiales Paramount Pictures et la chaîne généraliste la plus regardée aux États-Unis, CBS. M. Trump bloque la transaction, d'un montant de 8 milliards de dollars, pendant un an car il reproche à la chaîne d'avoir diffusé un entretien avec Mme Kamala Harris au cours duquel la candidate démocrate aurait tenu des propos mensongers sur la guerre menée à Gaza par Israël. La Maison Blanche ne donne son feu vert à l'absorption de Paramount par Skydance qu'une fois ce litige réglé. Début juillet 2025, un accord judiciaire met un terme à la procédure : Paramount Skydance, dirigée par M. David Ellison, accepte de verser 16 millions de dollars à M. Trump. Proche de la mouvance MAGA (« Make America Great Again »), le président de la Federal Communications Commission (FCC), instance régulatrice des télécommunications, se réjouit des futurs changements de la ligne éditoriale de CBS (3). Effectivement, changement il y a. Le « Late show », émission-phare de la chaîne, est arrêté : son animateur, Stephen Colbert, avait qualifié le pacte conclu entre Paramount et M. Trump de « bon gros pot-de-vin ». Arrivée à la tête de CBS News, Bari Weiss, journaliste classée très à droite, s'emploie à en faire un nouveau pôle de soutien à l'administration Trump.
C'est dans le même état d'esprit, et avec les mêmes méthodes, que M. David Ellison se rend à Washington trois jours après l'annonce du rachat partiel de Warner par Netflix (4). Il promet de modifier radicalement la ligne de CNN si le pouvoir l'aide à acquérir la totalité de Warner — groupe qui pèse pourtant près de cinq fois la valorisation boursière de l'entreprise qu'il dirige, 69 milliards de dollars contre 14. M. Trump rêve depuis longtemps de faire de CNN un média à sa botte, à la manière de Fox News et, désormais, de CBS. Le 7 décembre 2025, il exprime publiquement des doutes sur le rachat de Warner par Netflix et annonce vouloir « s'impliquer dans la décision ». Aussitôt, Paramount lance une offre publique d'achat (OPA) hostile en proposant directement aux actionnaires de WBD 31 dollars par titre, soit une prime de 147 %.
Le montant de l'offensive s'élève à 111 milliards de dollars et, à la différence de l'accord passé entre Netflix et WBD, porte sur le rachat de l'intégralité du groupe — CNN compris. C'est un tournant historique pour l'industrie des médias. En février, M. Trump exige le licenciement de Mme Susan Rice, membre du conseil d'administration de Netflix. Ancienne conseillère à la sécurité nationale sous la présidence Obama puis directrice du Domestic Policy Council (« conseil de politique intérieure ») de l'administration Biden, Mme Rice venait d'affirmer que les institutions et entreprises américaines complaisantes avec l'administration Trump devraient être poursuivies en justice une fois les démocrates revenus au pouvoir. M. Theodore (« Ted ») Sarandos, codirecteur général de Netflix, fait la sourde oreille. Il est convoqué à la Maison Blanche. Le lendemain, Netflix déclare renoncer à l'achat de Warner. Et empoche une indemnité de rupture de 2,8 milliards de dollars, réglée par M. David Ellison.
Sur un plan purement industriel, l'acquisition de Warner permettrait à M. David Ellison de changer d'échelle en fusionnant HBO Max et Paramount +, la plate-forme de Paramount Skydance, déficitaire. Malgré la promesse des dirigeants de la future entité de maintenir une production de films importante et un temps d'exploitation en salles de quarante-cinq jours (ce qui, en général, est réservé aux blockbusters), il paraît évident que l'exclusivité de ces productions, au même titre que celle des séries, restera un produit d'appel pour les abonnés. Sans parler de la nature des futures productions, dont les choix éditoriaux risquent d'être influencés par l'hostilité antiwoke des républicains. L'inquiétude grandit également parmi les journalistes de CNN, qui craignent une mise au pas. En mars dernier, CNN insinuait que l'administration Trump n'avait pas anticipé les conséquences du conflit avec l'Iran. Aussitôt, le secrétaire à la guerre Peter Hegseth avait sonné la charge : « Il est grand temps que David Ellison prenne les rênes de CNN, et le plus tôt sera le mieux » (13 mars 2026).
La « fusion du siècle », valorisée à 170 milliards de dollars, est une affaire de famille. Une grande famille. Le montage financier est ouvertement élaboré par M. Jared Kushner, gendre et conseiller de M. Trump. Trois fonds souverains des pays du Golfe avec lesquels M. Kushner entretient des liens étroits entrent au capital. M. Larry Ellison fait également partie du tour de table, aux côtés d'une société d'investissement spécialisée dans le sport. L'opération repose sur 40 milliards de dollars de fonds propres, complétés par un emprunt bancaire à hauteur de 54 milliards de dollars. De quoi alourdir considérablement le passif de la nouvelle structure.
Les professionnels de Hollywood qui dénoncent une concentration du secteur appuyée par le pouvoir gardent en mémoire l'acquisition de la 21st Century Fox par Disney en 2019 — qui avait entraîné une production de films réduite de moitié et une vague de licenciements. La contestation prend de l'ampleur, mais il ne faut guère compter sur les régulateurs pour s'opposer à la fusion. En juin, la division antitrust du ministère de la justice américain donne son feu vert à l'opération, estimant qu'elle n'est pas « susceptible de nuire à la concurrence ni aux consommateurs américains » (Le Monde, 13 juin 2026). Elle aurait même pour effet d'« accroître la compétition dans l'ensemble de l'écosystème des médias et du divertissement, avec des bénéfices pour les consommateurs et les travailleurs américains ». Quelques semaines plus tard, la Commission européenne autorise à son tour l'opération, avec des réserves (5). Au Royaume-Uni, l'autorité de la concurrence et des marchés approuve également le rachat, après avoir obtenu des garanties concernant la diversité des services de diffusion audiovisuelle et de vidéo à la demande. De son côté, l'Union internationale des cinémas (UNIC) regrette que des sujets majeurs tels que la diversité des films et la préservation du volume de production aient été peu abordés, et appelle pieusement à la vigilance.
La seule lueur d'espoir des opposants résidait dans l'action intentée devant un tribunal de Californie par douze États et appuyée par le syndicat des scénaristes (Writers Guild of America, WGA). Selon le procureur chargé du dossier, ces États, tous dirigés par les démocrates, luttaient « pour des marchés libres et équitables, pas des marchés truqués ». Un procès pour entorse aux lois sur la concurrence aurait donc dû avoir lieu. Ce ne fut pas le cas. Un accord à l'amiable vient d'être trouvé, le 21 septembre, mais il doit être validé par une juge fédérale de Californie. Selon le procureur, seules des cessions d'actifs permettraient de remédier aux problèmes soulevés par la fusion.
Le processus devait prendre fin en septembre 2026. Au-delà de cette date, Paramount Skydance s'était engagé à verser des pénalités de retard aux actionnaires de Warner à hauteur de 7 millions de dollars… par jour. La menace du procès, prévu en mars 2027, a conduit Paramount à obtenir un report de la clôture de l'opération au 1er juin 2027 au plus tard. Désormais, il lui faut boucler l'opération avant les élections de mi-mandat, qui risquent de modifier le rapport de forces à Washington ; le procès risque de la mettre sérieusement en péril. La série n'est pas finie.
(1) Martin Barnier et Laurent Jullier, Une brève histoire du cinéma, 1895-2025, Fayard, Paris, 2026.
(2) Lire Benoît Bréville, « Le huitième front d'Israël », Le Monde diplomatique, décembre 2025.
(3) Cf. Alexis Buisson, « Qui est Brendan Carr, le porte-flingue de Trump dans le monde des médias américains ? », Télérama, Paris, 5 octobre 2025.
(4) Natalie Andrews, Joe Flint et Brian Schwartz, « Behind Paramount's relentless campaign to woo Warner Discovery and president Trump », The Wall Street Journal, New York, 8 décembre 2025.
(5) Paramount s'est, de ce fait, engagé à céder sa participation dans United International Pictures, société de distribution de films hors territoire américain, codétenue par Universal.
Depuis plusieurs mois, entre « private credit » et bulle de l'intelligence artificielle, l'édifice de la finance craque de toutes parts… Voici que des lézardes apparaissent dans le compartiment réputé le plus solide, vers lequel les investisseurs se précipitaient jusque-là pour trouver refuge : le secteur des titres de la dette américaine. Qui semble désormais échapper à tout contrôle.
On regarde les taux de défaut qui montent dans le private credit. On regarde l'extravagante pyramide financière de l'intelligence artificielle (IA) — sur la pointe — qui commence à vaciller (1). Et, comme si ça n'était pas suffisant, voilà qu'un autre secteur, cette fois dans la monnaie-finance internationale, se réveille et s'agite, comme pour ne pas être en reste dans le tableau passablement dantesque en train de se former d'une crise qui, décidément, vient de tous côtés : le côté des taux d'intérêt souverains maintenant. On ne sait plus trop d'ailleurs s'il faut le ranger dans la catégorie des explosifs ou bien dans celle des détonateurs. La question n'est pas anecdotique ou vaine : elle emporte des enjeux assez cruciaux — politiques notamment. Car, lorsque les dettes souveraines déboulent au milieu d'un désastre causé en première instance par des dettes privées, c'est pour leur faire porter le chapeau.
Les taux souverains remontent sourdement mais inexorablement, un peu partout, depuis le début de l'année, spécialement sur les dettes japonaise et américaine. C'est une histoire qui commence dans un coin retiré de la monnaie-finance, une affaire obscure et technique, réservée aux milieux spécialisés : le carry trade. Le carry trade est une opération spéculative qui consiste à emprunter dans une devise à faible taux d'intérêt pour placer dans une autre avec de meilleurs rendements (des taux plus hauts), et empocher sa petite plus-value. Par exemple : le Japon, terre de taux d'intérêt nuls depuis la fin des années 1990 — formidable. Les carry traders se sont donc installés de longue date dans ce business simple et profitable : emprunter japonais, placer américain. On en était là, et puis voilà que les taux japonais se sont mis à remonter. Mais pourquoi donc ? Parce que l'économie japonaise est progressivement sortie de son long coma déflationniste, par-dessus quoi les amusements de M. Donald Trump dans le détroit d'Ormuz sont venus bien pousser la remontée d'inflation (le Japon est très dépendant du Golfe pour ses approvisionnements énergétiques), et que les autorités japonaises se mettent maintenant en devoir d'y faire quelque chose. Ceci d'autant plus que le yen est tombé à des niveaux inquiétants : de 80 yens pour 1 dollar en 2011, il est autour de 160 au milieu de l'été 2026. Or le yen faible nourrit l'inflation, par la composante des prix importés. Voilà deux raisons d'augmenter les taux d'intérêt : par action directe sur le rythme de l'économie, par action indirecte sur le taux de change.
Et c'est une catastrophe.
D'abord de ce que les investisseurs japonais sont tout bonnement les premiers créanciers de la dette publique américaine : pour 1 200 milliards de dollars (en deuxième, le Royaume-Uni, la Chine a depuis longtemps sorti les aérofreins : de 1 300 milliards en 2013, elle est descendue à 660 milliards de dollars). À des niveaux de détention pareils, un mouvement des investisseurs japonais peut entraîner des effets de grande ampleur. Or ils semblent faire mouvement, d'abord du simple fait que les rendements au Japon se redressent, encouragés également par la ministre des finances, qui en appelle au retour des capitaux au pays. Où l'on a besoin d'eux : pour soutenir le yen.
Ensuite parce qu'il y a du désastre dans l'air si le marché des US Bonds (obligations américaines) commence à être secoué. Il l'est. En septembre, le titre à trente ans atteint son plus haut depuis 2007. Toutes choses égales par ailleurs (notamment de savantes opérations de couverture), les hausses de taux entraînent la baisse des cours des titres échangés sur les marchés secondaires. Contrairement à ce qu'on attendrait de la part du phare de la finance globalisée, la détention de la dette américaine est peu extravertie puisqu'elle est résidente à 70-75 %. Pour un encours total de 40 000 milliards de dollars tout de même. Le potentiel de perte est gigantesque. C'est l'explosif.
Le risque d'ensemble, pourtant, va bien au-delà — c'est le détonateur. Avec les taux d'intervention de la Réserve fédérale (Fed), les taux longs de la dette publique sont des taux de référence, dont le mouvement, par translation, affecte la structure entière des taux d'intérêt. Par exemple : les taux des crédits immobiliers — au moment où le déséquilibre offre-demande est le plus grand jamais enregistré sur le marché immobilier. Mais en réalité ceux de l'économie entière. Crédits plus chers : crédits découragés. Aux États-Unis spécialement, où la dette est la béquille de la dépense des ménages. Comme si la récession qui commence à se propager depuis le choc Ormuz avait besoin de ça. La combinaison de hausses de taux et de récession promet d'être meurtrière dans le secteur du private credit, dont le paramètre vital, le taux de défaut des entreprises emprunteuses, va sortir de ses moyennes admissibles — il a déjà commencé : au plus haut à 6,3 % dit Fitch, peut-être à… 19 % selon Pimco, c'est dire dans quelle rassurante opacité on navigue. Le private credit qui, au passage, est devenu, les banques commençant à trouver que ça sent le roussi, la solution de refinancement de toute la pyramide IA. Si l'on y ajoute le maquis des opérations dites « à effet de levier », qui parient sur des hypothèses de taux à ne surtout pas chahuter, c'est l'édifice entier des dettes privées qui est à la veille de déstabilisations majeures.
M. Scott Bessent, le secrétaire au Trésor, en a parfaitement conscience. Si elle n'est pas enrayée, la montée continue des taux des US Bonds peut tout déclencher — tout : l'effondrement de la finance entière. Mettons-nous un instant dans sa tête : l'enchaînement des impératifs est simple. 1) Pour que les taux américains ne montent pas, il faut dissuader les investisseurs japonais de vendre leurs titres de la dette américaine ; 2) pour les en dissuader, il ne faut pas que le taux d'intérêt remonte au Japon, où les investisseurs seraient de nouveau attirés par de meilleurs rendements ; 3) pour que le taux d'intérêt japonais ne remonte pas, il faut que le yen s'apprécie et n'ait plus à être soutenu par des taux plus élevés, précisément. Par conséquent, il faut aider le yen dans les marchés des changes. Si telle est la condition logique pour éviter l'effondrement de « tout », alors M. Bessent, lui aussi, est prêt à tout. En cet été 2026, il ne va pas y aller de main morte. Action coordonnée avec la Banque du Japon, pressions sur la Réserve fédérale pour la faire intervenir directement dans le marché des changes en faveur du yen, et surtout : opérations de buybacks. Buyback : rachat par le Trésor de sa propre dette dans les marchés obligataires.
Ces opérations ne sont pas exceptionnelles. Ce qui l'est davantage est que M. Bessent annonce soudainement à la mi-août le relèvement de leur plafond usuel : de 2 à 4 milliards de dollars. Quasi routinières jusqu'à présent, ces interventions sont en train de prendre un tout autre statut. Elles étaient destinées à régler finement la liquidité dans le marché de la dette souveraine, elles visent maintenant à y influencer directement les taux. Les investisseurs ne s'y trompent pas : M. Bessent est en train d'en faire un gros bâton. Pour les cogner. Le 9 septembre 2026, il l'annonce d'ailleurs sans ambages : « Maintenant, la banque, c'est moi (2) », déclare-t-il à la stupeur générale. Ici, il ne faut pas se tromper à propos de la « banque » : Bessent parle le langage du casino, la banque c'est l'entité contre laquelle personne ne gagne. Il est acquis que ce « la banque, c'est moi » va entrer dans l'histoire des crises de la monnaie-finance. Car il est une déclaration de guerre aux marchés obligataires, qui disent rarement non à un bon vieux fight. À ce moment précis, tout le monde a en tête celui que crut pouvoir mener la Bank of England en 1992 pour protéger le taux de change de la livre sterling. La Bank mordit la poussière, submergée par les forces du marché, et la livre finit éjectée du système monétaire européen. À l'appui de ses propos, M. Bessent annonce que le doublement du plafond des buybacks à 4 milliards de dollars ne s'arrêtera pas là et qu'il en jettera 6 dans la bataille. Ceux qui jouent la baisse (« shortent ») des US Bonds en seront pour leur frais : les bonds seront soutenus par les rachats du Treasury, leur prix ne fléchira pas, les investisseurs qui s'y seront essayés n'auront plus qu'à prendre leurs pertes — et à n'y plus revenir. Comme au poker, les marchés « appellent » le bluff. 6 milliards ? En fin de journée du 9 septembre, les taux américains continuent de monter. Les investisseurs non plus ne manquent pas de souffle : « décevant » (sic), ont-ils lâché (3), ils s'attendaient à 8, et même plutôt 10.
Monumentale raclée : le 9 septembre 2026 de l'US Bond va rejoindre le 16 septembre 1992 de la livre sterling.
Dans l'affrontement des marchés et des autorités publiques, les marchés auront eu le dessus. C'est le genre d'événement dont il ne faut pas manquer de mesurer la portée : l'événement d'une ruine invisible, en avance des autres, la ruine d'un capital symbolique.
Les investisseurs ne sont pas près de lâcher leur avantage, et d'autant moins qu'ils se font une nouvelle musique et qu'ils se la chantent : « La “dette US” est hors de contrôle, voilà la cause de tout. » C'est le mouvement tournant qui consommera la défaite de M. Bessent. Car, dans cet argument, il n'est plus question de yen, de carry trade ou de quelque autre donnée extrinsèque : on ne regarde plus que la « dette US », la dette toute seule, la dette toute nue. Dès la fin août 2026, tout ce que la finance compte de voix autorisées s'est manifesté pour sommer M. Bessent de cesser ses « bricolages » (tinkering), pour lui expliquer que ce sont les marchés à qui il revient de fixer les prix, en l'occurrence celui de la dette américaine, non aux gouvernements ni à leurs importunes interventions, n'ayant d'autre effet que de « distorsion » — « le marché » revendique le monopole de la vérité des prix et n'est pas décidé à le laisser contester. « Let the bond market speak » (« Laissez parler le marché des obligations »), enjoint le milliardaire et investisseur Stanley Druckenmiller à la « une » du Wall Street Journal (4).
Ce qui se joue cet été 2026 est une gigantomachie, et elle-même est un symptôme : l'autorité des autorités s'effondre. On ne les écoute plus. Terrible spirale dans laquelle la Bank of England avait été jadis engloutie : tout ce que fera M. Bessent pour tenir sa stratégie sera retenu contre lui. Que l'autorité de la puissance détentrice de la devise-clé soit ainsi atteinte est un événement considérable, annonciateur de très grandes bascules : celle de l'ordre dollar, ni plus ni moins. La dette américaine est maintenant questionnée. Comme celle d'un vulgaire État européen. Le statut d'hégémon, une fois installé, est cela même qui protège de ce genre de question, comme de celle de la parité d'ailleurs — dans l'histoire de sa domination, la parité du dollar a pu connaître d'amples fluctuations sans que ça lui pose le moindre problème de statut. La dette et la monnaie de l'hégémon sont le pivot du système monétaire et financier international, c'est-à-dire le lieu supérieur depuis lequel on émet les questions à l'usage des autres. Pas le lieu qu'on questionne.
De ces remaniements silencieux dans l'ordre dollar, il suit deux conséquences. La première est qu'on peut compter sur le discours des marchés pour ramener le tableau entier de la finance à l'unique problème de la « dette publique ». Alors que la situation d'extrême fragilité financière, en première instance, doit tout à la dette privée. Revoilà la dialectique de l'explosif et du détonateur — en l'occurrence du détonateur qu'on va faire passer pour l'explosif. Et l'on anticipe déjà le parfait escamotage : à la trappe les énormités du private credit et de l'IA (5), leurs invraisemblables montagnes de dettes au bord de s'écrouler, mais en attente d'un krach des US Bonds qui viendrait in extremis les sauver idéologiquement.
Les investisseurs n'emporteront pas cette malversation au paradis : car un krach dans le marché de la dette américaine aura pour effet de détruire le safe haven : l'« actif sans risque ». L'actif sans risque est celui vers lequel se tournent tous les agents de la finance quand le sinistre est général, que tous les autres actifs connaissent les dévalorisations massives du krach, qu'il faut fuir tous les compartiments car plus aucun n'est sûr — mais qu'il faut bien aller quelque part, parce que rester juste avec du cash sur les bras, c'est trop triste. Alors, dans un mouvement dit de flight to quality (« fuite vers la qualité »), les investisseurs qui ont réussi à se dégager comme ils pouvaient des compartiments en ruine se ruent vers la dernière solution de placement : l'actif sans risque.
Il n'y a pas de mystère : l'actif élu à cette dignité est toujours un titre souverain, estimé de la meilleure qualité. Peut-on imaginer meilleure qualité pour le flight que celle de la dette de l'hégémon ? Apparemment la question, qu'on ne soulevait même pas tant la réponse allait de soi, commence à se poser. Mais, alors, dans quelle situation nous retrouverons-nous au moment de la grande explosion ? Privés d'actif sans risque, le safe haven disparu. Les investisseurs à poil dans le Grand Nord, sans plus aucune idée un peu fiable d'où aller chercher abri. Puisque la finance convoque plus souvent qu'à son tour la langue anglaise, on va le dire ainsi : you can run but you can't hide (« cours toujours, tu n'as plus nulle part où te cacher »). Disparition de l'actif sans risque, mort de l'hégémon : nous entrons en territoire sérieusement inconnu.
(1) « IA, le mur », La pompe à phynance, 4 septembre 2026.
(2) Emily Herbert, Ramsay Hodgson et Ian Smith, « “I'm the house now” : Bessent warns currency traders not to bet against yen », Financial Times, Londres, 9 septembre 2026.
(3) Kate Duguid, Myles McCormick et George Steer, « Treasury yields jump as Scott Bessent's $6bn buyback plan disappoint investors », Financial Times, 9 septembre 2026.
(4) Stanley F. Druckenmiller, « Let the bond market speak », The Wall Street Journal, New York, 24 août 2026.
(5) Lire « La crise scélérate », Le Monde diplomatique, mai 2026.
Aux États-Unis, la construction des bibliothèques présidentielles modernes obéit à deux grands principes. Le premier, esthétique, est de rivaliser de splendeur avec ses devancières. De l'immense bâtisse à angles droits de M. George W. Bush, à Dallas (Texas), au rectangle de verre surélevé de M. William Clinton à Little Rock, dans l'Arkansas, chaque nouvelle réalisation est tenue de surpasser les précédentes en coût, en majesté et en prouesse architecturale. Le second principe, presque aussi important, est que la fonction ostentatoire prend désormais le pas sur la fonction pédagogique. Théoriquement, ces institutions semi-publiques ont pour mission d'organiser les archives de l'exécutif et de les ouvrir aux chercheurs. Dans les faits, elles ressemblent de plus en plus à des pseudo-mémoriaux de Lincoln conçus par les pseudo-Lincoln eux-mêmes. Toutes incluent un musée sur les années passées à la Maison Blanche par l'intéressé et proposent une version de l'histoire que seuls peuvent valider ses partisans les plus dévoués.
Sans surprise, l'Obama Presidential Center, inauguré en juin dernier à Chicago, va plus loin encore que ses prédécesseurs (et sera probablement dépassé à son tour par la structure que M. Donald Trump prévoit d'édifier à Miami). Avec une facture à 850 millions de dollars, il a coûté environ le double de la bibliothèque de M. Bush, près de trois fois celle de M. Clinton et plus de quarante fois celle de Harry S. Truman — un modeste bâtiment de plain-pied achevé en 1957. Sa tour de soixante-neuf mètres, un bloc sculpté dans le granit, se dresse au milieu d'un superbe parc paysager qui fut le site de l'Exposition universelle de 1893. Au sommet, ciselé en lettres de béton de part et d'autre d'une des arêtes, un extrait du discours prononcé par M. Barack Obama en 2015 pour le cinquantième anniversaire de la marche de Selma. Pas une ou deux phrases mémorables, non — un paragraphe entier de dix-neuf lignes aussi haut qu'un immeuble de huit étages.
Mais qu'on ne s'y trompe pas : malgré le poids de l'écrit dans cette architecture, on ne trouvera ici nulle bibliothèque de recherche. En lieu et place des archives présidentielles — conservées par les archives nationales dans quelque banlieue du Maryland près de Washington —, le Centre Obama comprend un restaurant, un bar, des équipements sportifs et, tout en haut de la tour, un musée à la gloire de son sujet.
L'objectif du projet est aussi noble que didactique : nous inculquer la science du changement, une notion revendiquée par les élites d'aujourd'hui, de même que l'honnête homme fin-de-siècle se réclamait du progrès industriel et des beaux-arts. Et le mot « élites » ne se veut pas injurieux ; il est tout simplement le seul qui convienne pour décrire l'éblouissante liste de noms inscrits sur le mur des donateurs, un pot-pourri de multimilliardaires de la « tech » et de la finance, de fortunes dynastiques, de grandes fondations et de géants industriels. Dans la catégorie des 50 millions de dollars et plus figurent M. Jeff Bezos, propriétaire d'Amazon et du Washington Post ; Mme Connie Ballmer, épouse d'un ancien président-directeur général (PDG) de Microsoft ; M. Brian Chesky, PDG d'Airbnb ; la holding TWG Global, très active dans l'intelligence artificielle (IA) ; une fondation liée au capital-investisseur Glenn H. Hutchins ; et un mystérieux mécène identifié comme « Anonyme ». Parmi les donateurs un peu moins prodigues (mais tout de même à plus de 1 million), on trouve MM. Eric Schmidt, ex-patron de Google, et Sean Parker, cocréateur de Napster, ainsi que Microsoft et la Fondation Bill et Melinda Gates. M. Kenneth Griffin, financier aux sympathies nettement républicaines, est également présent, aux côtés de l'empire Walmart. S'ajoutent à cela une flopée de philanthropes, de sportifs, de célébrités, et un bel échantillon du classement « Fortune 500 ». Trente ans en arrière, il y a fort à parier que M. Trump aurait été du nombre.
Tous ces oligarques, héritiers et monopolistes partagent une même volonté de promouvoir une lecture de l'histoire dans laquelle, comme le proclame le musée, les « gens ordinaires » peuvent impulser des « changements extraordinaires ». Cette glorification du pouvoir populaire est au cœur du message que le complexe présidentiel entend délivrer. Plusieurs installations interactives vous invitent à « imaginer votre impact », par exemple lorsque vous participez à la vie de votre quartier, tandis qu'au quatrième étage vous êtes accueilli par une célèbre citation de M. Obama composée en énormes lettres métalliques : « Je vous demande de croire. Non pas dans ma capacité à changer les choses, mais dans la vôtre. »
Il y a quinze ans, les conservateurs se saisissaient de phrases lénifiantes comme celle-ci pour crier à la « socialisation » imminente de l'Amérique. Pour d'autres, elles sonnaient déjà creux. Ils avaient compris que M. Obama n'était pas un progressiste, mais un « ultramodéré » auquel le respect pour les usages, les jurisprudences et les progrès à petits pas finissait par lier les mains. Un homme qui ne jurait que par l'éditorialiste-vedette du New York Times Thomas L. Friedman, qui avait choisi M. Lawrence Summers comme principal conseiller économique et qui voulait conclure un « grand marché » avec les républicains au Congrès (sabrer dans le budget des retraites et de l'assurance-maladie en échange d'augmentations d'impôts, pour ceux qui auraient oublié).
Aujourd'hui, le musée Obama nous ferait presque croire que la droite avait vu juste. M. Summers et le « grand marché » ont disparu du récit officiel. Le segment consacré à la crise financière de 2007-2008 n'explique pas pourquoi le président a si peu fait pour sanctionner les criminels en col blanc ou empêcher les saisies immobilières. Rien n'est dit non plus de sa mollesse chronique face aux républicains au Congrès, ni de son incroyable naïveté quant aux prétendus bienfaits du commerce international ou aux bonnes intentions de la Silicon Valley.
En revanche, le manuel de radicalisme du militant socialiste Saul Alinsky est en vente à la boutique de souvenirs, et les expositions retracent avec force détails l'histoire de la contestation de gauche en Amérique. Le visiteur ne peut qu'en déduire que, tout compte fait, M. Obama fut le porteur du flambeau sacré de la réforme, l'héritier de l'« ère progressiste » (1890-1920), du combat pour le suffrage des femmes, du New Deal, du mouvement pour les droits civiques, de la contre-culture des années 1960 et de toutes les autres insurrections populaires imaginables, ou peu s'en faut.
Qu'une puissance institutionnelle se pare d'atours révolutionnaires n'est pas nouveau, mais ici le stratagème prend une autre dimension. La présidence Obama avait commencé sur une note triomphale, avec une large majorité dans les urnes et un prix Nobel de la paix. Elle s'est achevée sur l'impensable : la victoire de M. Trump et un Parti démocrate en lambeaux. Que s'est-il donc passé ?
En invoquant à tout bout de champ le pouvoir du peuple, le musée Obama répond indirectement à la question : contrairement à ce que l'on croit, le président est loin d'être omnipotent. « Le changement dont nous avons besoin ne vient pas de Washington ; il vient à Washington », affirmait celui qui n'était encore que candidat lors de la convention nationale démocrate de 2008. En 2015, à Selma, le président Obama enfonçait le clou : « La démocratie n'est pas le travail du seul Congrès. Ni des seuls tribunaux. Ni même du seul président. (…) Le mot le plus fort de notre démocratie, c'est “nous”. “Nous, le peuple”. “Nous vaincrons”. “Oui, nous le pouvons”. »
Derrière ces beaux sentiments, on ne peut s'empêcher de discerner une forme de dérobade. Ce serait donc à nous, le peuple, de nous retrousser les manches pour faire bouger les choses. À nous de rester perpétuellement mobilisés pour mériter le changement. À nous de l'« obliger à le faire » (make him do it), comme disait l'un des slogans de gauche en vogue en 2009. Quand des organisations progressistes brandissent cette formule pour rallier des soutiens, c'est une maxime ; quand des responsables de l'exécutif la reprennent, c'est une excuse.
« Je ne crois pas à la nostalgie », a déclaré M. Obama à la veille de l'ouverture publique de son centre. C'est pourtant exactement l'émotion que cherche à susciter le musée en faisant la part belle aux toutes premières années de sa saga : la campagne électrisante de 2008, l'incroyable exploit d'être devenu le premier président noir des États-Unis, la glorieuse épopée des réformes. Rappelez-vous cet âge d'or où tout paraissait possible, où l'homme brillant, élégant et dynamique qui dirigeait la nation galvanisait les foules en leur parlant de changement et d'espoir. L'époque d'avant le plongeon dans la haine et la bêtise.
Pendant ce temps, à Washington, un autre président projette des édifices grandioses en réinterprétant à sa manière hallucinée le style néoclassique, fricote avec des stars du porno, déverse de la merde sur ses contempteurs dans des clips générés par l'intelligence artificielle et organise des combats d'arts martiaux sur la pelouse de la Maison Blanche. Pour les bien-pensants, ce qui a pu convaincre les Américains d'élire ce bouffon sectaire plutôt que les successeurs triés sur le volet de l'auguste Obama est un mystère qui dépasse l'entendement.
En apparence, MM. Obama et Trump sont de parfaits contraires : d'un côté le bon goût, de l'autre le vulgaire ; d'un côté le respect des règles, de l'autre le piétinement des précédents ; d'un côté le président malgré lui, de l'autre l'aspirant dictateur qui ne recule devant rien. Pourtant, certains traits les rapprochent. Tous deux sont des hommes d'image, celle-ci se résumant dans un cas comme dans l'autre à un populisme de façade. Tous deux ont habilement gouverné pour perpétuer les inégalités, renflouant les banques par-ci, diminuant les impôts par-là. Et tous deux ont choisi d'orner de mots leur signature architecturale. À cette différence près que, pour le second, ce mot est toujours le même : son nom. Et l'on se demande ce que peut encore faire le citoyen ordinaire, hormis peut-être se prendre en photo, majeur dressé devant l'énorme TRUMP en lettres argentées qui barre un des gratte-ciel de Chicago.
(Traduit de l'anglais [États-Unis] par Élise Roy.)
Équipement-phare des armées de l'air américaine et israélienne, le chasseur F-35 développé aux États-Unis a été adopté par une vingtaine d'États, notamment en Europe, en dépit — ou à cause ? — de la dépendance qu'il impose à ses utilisateurs… En avance sur ses concurrents, ce chasseur furtif se distingue également par un prix prohibitif et des coûts d'exploitation faramineux.
Le 18 mars 2019, la ministre des armées française Florence Parly tançait un parterre d'experts de l'Atlantic Council, un cercle de réflexion américain, à propos des relations entre les membres de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN). « La clause de solidarité de l'OTAN est l'article 5, pas l'article F-35 », lançait-elle, au moment où Washington incitait fortement un nombre croissant de pays européens à acheter cet avion dernier cri. Depuis, le F-35 Lightning II, chasseur furtif de cinquième génération produit par Lockheed Martin, principal groupe d'armement mondial, est « entré en premier » dans les espaces aériens syrien et iranien sous bannière israélienne, puis lors des guerres israélo-américaines contre l'Iran en 2025 et 2026.
Mis en service en 2015 pour remplacer le F-16 vieillissant, le F-35 se présente comme le chasseur « le plus létal, le plus résistant et le plus connecté du monde (1) ». Il s'agit du plus vaste programme de défense des États-Unis : 72 milliards de dollars par an — soit plus que la totalité du budget du ministère français des armées. À eux seuls, l'US Air Force, l'US Navy et les marines en ont commandé 2 456 exemplaires. Lockheed en construit chaque année entre 170 et 190, mobilisant 1 500 entreprises et 250 000 travailleurs.
En dépit des dérapages financiers, l'appareil dispose de quelques atouts : unique sur le marché, il allie furtivité (peu ou pas détecté par les radars), polyvalence tactique (missions air-air ou air-sol) et versions adaptées (air, marine, et même décollage vertical). Ses concepteurs l'ont pensé comme une « centrale de connectivité » aux fonctions vitales contrôlées en permanence : renouvellement des « bibliothèques de menaces », mise à jour des standards et programmation de la maintenance, en lien organique avec la base de l'US Air Force d'Eglin, en Floride.
Les déficiences de jeunesse de l'appareil — visibilité, surchauffe, etc. — ont été partiellement corrigées au fil des années même si, en 2023, 873 restaient « non résolues ». Un rapport de l'organisme d'audit du Congrès américain paru en juin dernier pointe que les F-35 de l'armée de l'air n'ont été disponibles pour des missions opérationnelles complètes que 28,5 % du temps durant l'année 2025 (au lieu des 65 % initialement programmés par l'US Air Force), en raison de pénuries de pièces détachées, de l'insuffisance des stocks de moteurs, de la lourdeur des opérations d'entretien, de la complexité de l'architecture logicielle (2). La « cannibalisation » (3) de certains appareils a permis de sauver des heures de vol, mais a aussi contribué à désorganiser les chaînes de maintenance. L'OTAN, qui tablait sur une disponibilité de 60 à 70 %, a dû revoir ses plans. Pour tenter de rattraper ce retard, le Pentagone a lancé un programme de remise à plat évalué à 8 milliards de dollars. À l'usage, le F-35 a paru insuffisamment motorisé, peu adapté au combat rapproché (dogfight), limité en capacités de carburant, et donc en rayon d'action, ce qui nécessite de coûteux ravitaillements en vol. Initialement prévue pour 2026, l'évolution vers le standard « Block 4 », qui devrait remédier à certains de ces plafonnements, vise désormais l'année 2031 — au mieux. Mais on pardonne beaucoup à une machine aussi furtive (plusieurs fois moins repérable, par exemple, que le Rafale), conçue pour frapper l'adversaire avant d'être vue.
L'architecture globale de production et de gestion des appareils, à des fins de réduction des coûts, se révèle sensible aux chocs géopolitiques et au manque de certaines matières premières : la construction d'un seul F-35 nécessite en effet quatre cents kilos de terres rares. Installée au début des années 2000, la chaîne d'approvisionnement, qui associe des centaines d'entreprises dans la vingtaine de pays clients, encaisse mal les soubresauts de la mondialisation (tensions géopolitiques sur les métaux rares, tarifs douaniers…). À l'ère des drones et des missiles triomphants, le joyau de l'US Air Force semble parfois issu d'une autre époque.
Et d'une autre économie : son prix de vente varie de 80 à 130 millions de dollars, selon les versions. S'ajoutent entre 9 et 12 millions de dollars par an de mise en œuvre, et l'heure de vol dépasse les 40 000 dollars. Prévoyant des « cauchemars budgétaires », la Suisse, le Canada, l'Australie, et même le Danemark et l'Allemagne — inquiets de ces surcoûts incontrôlables ou échaudés par la géopolitique trumpienne —, ont dû réduire leurs commandes (4). L'Espagne et le Portugal ont même quitté le programme. Au sein de l'administration américaine, on estime ce dernier too big to fail (« trop grand pour échouer »). Sans pour autant oublier son surnom — « l'avion qui a dévoré le Pentagone » —, avec une dépense totale estimée à plus de 2 000 milliards de dollars d'ici à 2088 — date de fin de vie de l'appareil. Le « pire rapport qualité-prix de l'histoire militaire », selon M. Elon Musk, le patron américain de SpaceX et de Tesla.
Le succès du F-35 à l'international a eu pour effet de ponctionner les budgets des pays clients et d'ancrer une partie de leurs industries de défense dans la chaîne d'approvisionnement organisée par Lockheed Martin et le Pentagone, réduisant mécaniquement les possibilités de vente pour les appareils européens concurrents comme les Typhoon, Rafale ou Gripen. Quelques États, embarqués dans l'aventure dès le lancement du chasseur américain, en ont toutefois largement profité : le Royaume-Uni, seul « partenaire de premier niveau » ; les Pays-Bas et l'Italie, en second rang dans la chaîne de production ; ainsi que Singapour et Israël, en tant que membres de l'Agence américaine de coopération en matière de défense et de sécurité (DSCA). Israël jouit du privilège unique d'accéder à une partie des codes sources de l'appareil, afin d'intégrer ses propres armements et systèmes de guerre électronique, rebaptisant le F-35I « Adir » (puissant). L'armée de l'air israélienne avait été la première, dès 2018, à engager des F-35 — pour bombarder la Syrie et l'Iran.
Le centre névralgique d'Eglin a la main sur l'ensemble des capteurs du F-35. L'avion a ainsi acquis la réputation d'être désactivable à distance par un kill switch (« bouton d'arrêt ») dissimulé dans le maquis d'une dizaine de millions de lignes de codes. Démentie sans surprise par le Pentagone et Lookheed, cette possibilité d'un blocage sec — ou, à tout le moins, de pressions depuis les États-Unis (5) — ménage un espace d'incertitude chez des États clients : les F-35 danois se retrouveront-ils un jour neutralisés ou confrontés à ceux de l'exécutif américain, qui ne cesse de revendiquer sa souveraineté sur le Groenland ? Des pays d'Europe centrale ou de l'Est pourront-ils engager sans entrave leurs F-35 en défense ou attaque de forces russes si leur fournisseur et ex-protecteur américain privilégie une approche amicale avec Moscou ?
Grâce à son système de collecte centralisée de données, le F-35 fait figure de « facilitateur de l'implication stratégique américaine, dans une logique de protection et de dépendance consentie » de ses acquéreurs, estime le stratégiste Joseph Henrotin (6) : treize pays européens ayant lancé un renouvellement de leur flotte ont choisi le F-35, soit quelque six cents unités déjà en service ou livrables d'ici à 2035. La gestion américano-centrée assure un maximum d'interopérabilité pour cet appareil devenu de fait « l'avion de l'OTAN » ; mais elle corsète des pays qui croyaient s'assurer par ce coûteux investissement une protection américaine « automatique »… laquelle ne va plus de soi. Bien qu'échaudés, le Danemark, la Belgique, la Pologne ou l'Allemagne restent à bord du programme.
La vassalisation est à son comble lorsque, au titre de la « dissuasion nucléaire partagée » avec quatre armées de l'air ouest-européennes, Washington utilise cette coopération stratégique comme un vecteur de placement de son joyau volant. C'est en effet le seul appareil autorisé à emporter les bombes nucléaires américaines B61. Pour l'Allemagne ou la Belgique, les commandes de F-35 conditionnaient la continuité du lien organique au système de dissuasion américain, quelle que soit l'ampleur du découplage stratégique à l'œuvre entre Américains et Européens : la pleine mise en application de l'« article F-35 », dénoncée en son temps par Mme Parly…
D'autres acteurs, comme la Turquie, ont au contraire été écartés. Pour avoir osé se fournir en systèmes russes de défense antiaérienne S-400, cet État membre de l'OTAN, qui avait d'ailleurs participé à la conception du F-35 dès 2002, s'est vu interdit d'acquisition par M. Donald Trump en 2019. En marge du sommet de l'Alliance atlantique à Ankara en juillet dernier, le président américain a promis à son homologue turc Recep Tayyip Erdoğan, dont le pays est jugé « bien plus loyal que d'autres pays », de faire sauter un jour cet interdit — au risque d'entamer l'avantage stratégique offert par le Pentagone à ses alliés israélien et grec face à ce grand rival régional.
Malgré sa furtivité avancée et son label « avion de l'OTAN », le F-35 n'a pas totalement écrasé la concurrence européenne. Si leur conception remonte aux années 1980-1990, le Gripen suédois, l'Eurofighter anglo-italo-hispano-allemand ou le Rafale français demeurent sur le marché. Après un développement laborieux, ce dernier a finalement été adopté par neuf pays ; plus de cinq cent cinquante machines ont été placées. Plus polyvalent que le F-35, il assure pour le même prix une disponibilité de 80 %, avec une heure de vol à 20 000 euros, et — comme Paris a une maîtrise souveraine de l'ensemble de la chaîne technologique — offre une plus large autonomie stratégique, et donc un certain « non-alignement » politique : cette dernière dimension a convaincu l'Inde et l'Égypte et, en Europe, la Grèce, la Serbie et la Croatie.
Pour les États européens, la perspective d'un futur appareil de sixième génération, franchement furtif, bardé d'intelligence artificielle (IA), voire dronisé, paraît lointaine au moment où pointent déjà des chasseurs turcs, coréens ou chinois prometteurs. D'autant que le projet franco-allemand et espagnol de système de combat aérien du futur (SCAF), qui comprenait un chasseur de cinquième/sixième génération associé à des drones, a été officiellement abandonné en juin dernier. Paris et Dassault comptent s'en tenir à un « Super Rafale », probablement en partenariat avec l'Inde. Et Berlin rêve d'échafauder un nouvel attelage multinational dont il prendrait la tête et assumerait l'essentiel du financement.
Autre pari sur les années 2035-2040 : le Global Combat Air Programme (GCAP), lancé en 2022 par le Royaume-Uni, l'Italie et le Japon, et possiblement le Canada. Comme le défunt SCAF, il se veut un « système de systèmes » autour d'un chasseur de cinquième/sixième génération baptisé « Tempest », coordonnant sur un théâtre d'opérations des drones, radars, tirs, actions au sol et en mer, etc. Mais le projet souffre d'un retard de plusieurs années et déjà de surcoûts que les gouvernements hésitent à endosser… L'idée d'une fusion entre ces programmes-phares paraît peu partagée. Le chancelier allemand Friedrich Merz, occupé à construire l'armée « la plus puissante d'Europe (7) », a douché cet espoir : « Aurons-nous encore besoin dans vingt ans d'un avion de combat piloté ? »
(1) « The most advanced fighter jet in the world », site de présentation du F-35.
(2) « F-35 sustainment : Actions needed to ensure updated strategy improves persistent readiness challenges », Government Accountability Office, Washington, DC, 11 juin 2026.
(3) Le terme désigne dans ce contexte le dépiautage d'un avion ou d'un char immobilisé pour réparer d'autres appareils.
(4) « F-35, du plomb dans l'aile ? », Défense en ligne, 21 mars 2025.
(5) Suspension ou retard de mises à jour, modification des règles et tarifs d'abonnement, interruption de l'accès à des pièces détachées, blocage de la communication avec le renseignement aérien…
(6) Joseph Henrotin, Un avion pour les gouverner tous. Le F-35, prisme de la dépendance stratégique européenne, Éditions du Rocher, Monaco, 2026. Voir la recension de cet ouvrage dans le numéro de juillet 2026.
(7) Lire Pierre Rimbert, « Le retour du refoulé », dossier « Une Allemagne “prête à la guerre” ? », Le Monde diplomatique, septembre 2026.
Le sommet qui a réuni les présidents américain et chinois lors de la visite de M. Xi Jinping aux États-Unis, du 23 au 25 septembre, invite à mesurer un renversement géopolitique – et à s'interroger sur un autre.
Au milieu des années 1980, la question de Taïwan ne figure pas au rang des priorités géopolitiques de la planète. Depuis 1979, Washington a établi des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (RPC). La priorité est alors d'affaiblir l'Union soviétique en jouant des tensions qui l'opposent à la Chine. Dans le grand jeu planétaire, Taïwan ne représente qu'« un problème insignifiant », selon un document du Congrès américain daté de février 1982.
Le « problème insignifiant » d'hier se trouve désormais tout en haut de la liste des questions brûlantes qui opposent Washington et Pékin. Le statut de l'île offre depuis longtemps à Washington une marge de manœuvre : si le traité de San Francisco établit que le Japon « renonce » à Taïwan, il ne précise pas à qui elle doit revenir. Après l'effondrement du bloc soviétique, alors que la Chine apparaît comme un rival possible des États-Unis, cette ambiguïté prend une nouvelle valeur stratégique.
M. Xi aurait sans doute aimé acter un nouveau renversement, à l'occasion de sa visite officielle, en obtenant des États-Unis qu'ils « adhèrent à la position correcte consistant à s'opposer à “l'indépendance de Taïwan” » — ce qui aurait, de nouveau, renvoyé l'île au rang de question géopolitique « insignifiante ». Que M. Trump se soit gardé de répondre publiquement, à M. Xi comme aux journalistes, pourrait signifier qu'il compte toujours sur l'île comme atout de négociation.
Que cherchait Mme Nancy Pelosi, troisième personnage de l'État américain, en se rendant début août à Taipei ? Un simple coup de publicité ? Ou voulait-elle provoquer Pékin, obligeant M. Joseph Biden et son gouvernement à accélérer le changement de la politique historique des États-Unis ? Celle-ci combine la reconnaissance d'« une seule Chine » et une certaine protection de Taïwan.
Bien avant que l'avion de la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi ne touche le sol taïwanais le 2 août dernier, les relations sino-américaines se trouvaient déjà dans une spirale négative. M. Joseph Biden et son gouvernement s'étaient attachés à tisser un réseau d'alliances hostiles pour encercler la Chine ; de son côté, Pékin multipliait les manœuvres militaires agressives en mer de Chine orientale et en mer de Chine méridionale. Il reste que leurs relations bilatérales ne s'étaient pas détériorées au point de rendre impossible tout dialogue de haut niveau sur le changement climatique ou sur d'autres questions vitales. Pour preuve, les présidents Biden et Xi Jinping ont discuté de ces sujets, lors de leur entretien par visioconférence, le 28 juillet.
En fait, la visite de Mme Pelosi a créé une nouvelle faille dans la relation entre les deux puissances, balayant toute perspective de coopération. Ne subsiste qu'une rivalité militaire exacerbée.
Depuis le rétablissement des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (RPC) en 1978, sous l'administration de James Carter (1977-1981), les dirigeants américains ont toujours adhéré (au moins publiquement) au principe d'une « Chine unique », Taïwan et le continent constituant un seul pays bien que ne dépendant pas nécessairement d'une même entité politique. Ce que résume la célèbre formule adoptée un peu plus tard « Une Chine, deux systèmes ». Dans le même temps, avec le Taiwan Relations Act (TRA) voté par le Congrès en 1979, les États-Unis sont tenus de livrer des armes défensives à Taipei selon ses besoins et de considérer toute tentative chinoise de modifier le statut de l'île par la force comme un fait « extrêmement préoccupant » — une formulation connue pour son « ambiguïté stratégique », dans la mesure où elle ne dit pas clairement si Washington interviendrait ou pas.
Combinés, ces deux préceptes ont jusqu'ici contribué à garantir une forme de stabilité : en laissant supposer l'existence d'un lien intrinsèque entre Taïwan et le continent, le principe d'« une seule Chine » dissuade Pékin de toute tentative précipitée de s'emparer de l'île ; de son côté, l'« ambiguïté stratégique » laisse les Taïwanais comme les Chinois dans l'incertitude sur la réponse américaine en cas de déclaration d'indépendance des premiers ou de projet d'invasion des seconds. De quoi dissuader les uns et les autres de toute prise d'initiative irréfléchie (1).
Même si les dirigeants américains assurent toujours adhérer à ces deux principes, les plus hauts responsables du gouvernement et du Congrès ont donné l'impression ces derniers mois qu'ils s'en étaient éloignés, au profit d'une politique suggérant l'existence de deux États : la Chine d'une part, Taïwan de l'autre (« one China, one Taïwan ») et en faveur d'une plus grande « clarté stratégique ». M. Biden lui-même y a contribué : interrogé sur Cable News Network (CNN) pour savoir si Washington défendrait Taïwan en cas d'attaque chinoise, il a répondu clairement. « Nous sommes tenus de le faire (2) », a-t-il déclaré, bien que ce ne soit pas la ligne officielle.
Le président comme d'autres dirigeants ont aussi suggéré un changement de politique, en cherchant à obtenir de leurs alliés dans la région — l'Australie, le Japon et la Corée du Sud — qu'ils s'engagent à assister les forces américaines, dans le cas où celles-ci seraient impliquées dans une guerre contre la Chine. De plus, le Congrès a encouragé ce processus en apportant un soutien bipartite aux livraisons d'armes à Taïwan, en y organisant à de nombreuses reprises des visites de délégations de niveau élevé et en projetant de modifier le TRA de 1979 pour en finir avec l'« ambiguïté stratégique », laquelle serait remplacée par un engagement ferme à aider l'île à se défendre (3). La Chine a observé ces développements avec un désarroi grandissant. Pour ses dirigeants — et particulièrement pour M. Xi, qui brigue un troisième mandat de cinq ans au poste suprême de premier secrétaire du Parti communiste et de président de la RPC —, la réunification s'est imposée comme l'objectif ultime de la politique gouvernementale, une condition sine qua non de la « renaissance » nationale (4). « Le peuple chinois, fort de plus de 1,4 milliard de personnes, est déterminé à défendre résolument la souveraineté de la Chine et son intégrité territoriale, a-t-il déclaré à M. Biden lors de leur échange du 28 juillet, selon le communiqué chinois. Nul ne peut s'opposer à la volonté du peuple, et quand on joue avec le feu, on finit par se brûler (5). »
Mme Pelosi savait parfaitement que sa visite ne pourrait conduire qu'à aggraver la situation. Les responsables du Pentagone comme ceux de la Maison Blanche l'ont avertie que l'effectuer à ce moment-là susciterait l'ire des dirigeants chinois et provoquerait d'une façon ou d'une autre une réaction cinglante de leur part. Elle a malgré tout fait le choix de se rendre à Taipei — tout en s'assurant d'attirer au maximum l'attention internationale en faisant planer le doute sur sa visite. On ne peut pas ne pas se dire qu'elle a fait le voyage avec la ferme intention de provoquer et d'accélérer le processus d'inflexion de la politique américaine vers la doctrine « la Chine d'une part, Taïwan de l'autre », avec tous les risques que cela comporte.
Si telle était son intention, son entreprise a largement été couronnée de succès. En dépit des efforts déployés par les responsables de la Maison Blanche pour assurer leurs homologues chinois de la séparation des pouvoirs au sein du système politique américain, Pékin a eu du mal à croire que Mme Pelosi ne représentait qu'elle-même — et non le gouvernement des États-Unis. Aux yeux des dirigeants chinois, cette visite n'est que l'aboutissement d'une campagne conjointe du Congrès et de la Maison Blanche pour répudier le principe d'une seule Chine, un premier pas vers la reconnaissance de Taïwan comme État indépendant. L'administration Biden a bien tenté de sauver la situation en soulignant avec insistance qu'« aucun changement » n'était intervenu dans sa politique, mais ces déclarations n'ont pas semblé convaincre.
Le 10 août, une semaine seulement après le voyage de Mme Pelosi, le Bureau d'information du Conseil des affaires d'État (gouvernement) a publié un nouveau Livre blanc sur « la question de Taïwan », réaffirmant la volonté de Pékin de réaliser la réunification de l'île par des moyens pacifiques, sans exclure le recours à des moyens militaires afin de briser toute résistance de la part des forces indépendantistes taïwanaises ou de leurs soutiens étrangers : « Nous sommes prêts à créer un vaste espace [de coopération] afin de parvenir à une réunification pacifique, mais ne céderons pas le moindre pouce de terrain aux activités sécessionnistes, quelle que soit la forme qu'elles puissent prendre, peut-on lire. La question de Taïwan est une affaire intérieure qui concerne les intérêts fondamentaux de la Chine (…), aucune ingérence extérieure ne sera tolérée (6). »
Les déclarations officielles ont été accompagnées de toute une série d'opérations militaires et diplomatiques, visant à démontrer que les dirigeants avaient abaissé leur degré de tolérance à l'égard des « ingérences extérieures » comme celle de Mme Pelosi. Ils ont haussé le niveau de préparation du pays en vue d'un éventuel blocus de l'île ou même de son invasion si celle-ci s'engageait plus loin dans la voie de l'indépendance. Plusieurs mesures préoccupantes reflètent cette nouvelle position.
• Le 4 août, l'Armée populaire de libération (APL) a tiré onze missiles balistiques DF-15 dans les eaux situées à l'est, au nord-est et au sud-est de Taïwan — ce qui laisse entrevoir son intention d'organiser un blocus en cas de crise ou de conflit. Cinq d'entre eux ont atterri dans la zone économique exclusive du Japon, signe que toute guerre liée à Taïwan pourrait s'étendre rapidement à l'archipel nippon, qui abrite de nombreuses bases militaires américaines (7).
• Le 6 août, des représentants du gouvernement chinois ont annoncé que le dialogue entre les responsables de l'APL et ceux de l'armée américaine visant à prévenir toute confrontation involontaire entre leurs forces navales et aériennes respectives était interrompu. Les discussions sur des questions aussi vitales que le changement climatique et la santé mondiale sont, quant à elles, suspendues (8).
• Le 7 août, plusieurs médias d'État chinois ont annoncé que l'APL mènerait désormais « régulièrement » des exercices militaires à l'est de la ligne médiane du détroit de Taïwan (côté taïwanais), alors que les forces chinoises avaient jusqu'ici principalement mené leurs opérations à l'ouest de cette ligne (côté chinois). De quoi accentuer la pression psychologique sur l'île, tout en se donnant la possibilité d'effectuer des simulations d'une invasion.
Toutes ces mesures ont été qualifiées d'« irresponsables » et de « provocatrices » par les Américains. « Nous ne devons pas prendre en otage la coopération sur des sujets d'intérêt mondial, au nom des divergences entre nos deux pays, a déclaré le secrétaire d'État Antony Blinken lors d'une conférence de presse, à Manille, le 6 août. Les autres [pays] attendent de nous, à juste titre, que nous continuions à travailler sur les questions qui touchent à l'existence et aux moyens de subsistance de leurs peuples tout comme des nôtres (9). »
Malheureusement, les propos de M. Blinken comportent une grande part de vérité. Mais il serait erroné de tenir Pékin pour seul responsable de l'impasse dans laquelle se trouve la relation entre les deux pays. Le secrétaire d'État lui-même a consacré la plus grande partie de l'année dernière à nouer des alliances pour tenter de contenir la montée en puissance de la Chine, et à adresser aux dirigeants chinois des ultimatums sur un large éventail de problèmes internes, tels que la persécution des Ouïgours du Xinjiang ou la répression politique à Hongkong — ultimatums auxquels ils ne pouvaient céder. Certes, M. Blinken a aussi appelé à une coopération accrue en matière de changement climatique, mais toujours dans un second temps. Du point de vue chinois, c'est Washington qui prend en otage les discussions sur les sujets à enjeu crucial pour la planète.
N'est-il pas temps de mettre fin à ce petit jeu consistant à rejeter sur l'autre la responsabilité de la situation, et de reprendre des discussions sur les mesures permettant de réduire le risque d'un conflit violent ? Les États-Unis devraient s'engager à ne plus faire transiter leurs navires de guerre par le détroit de Taïwan, et Pékin à ne pas en franchir la ligne médiane avec leurs forces militaires. S'il est impossible de revenir à l'ère de l'avant-visite de Mme Pelosi, tout doit être fait pour empêcher que cette nouvelle configuration ne dégénère en conflit armé.
(1) Lire Michael J. Green et Bonnie S. Glaser, « What is the US “one China” policy, and why does it matter ? », Centre d'études stratégiques et internationales, Washington, DC, 13 janvier 2017.
(2) John Ruwitch, « Would the US defend Taiwan if China invades ? Biden said yes. But it's complicated », National Public Radio (NPR), Washington, DC, 28 octobre 2021, www.npr.org
(3) Cf. Olivier Knox, « Senate looks to update and deepen US-Taiwan relationship », Washington Post, 1er août 2022.
(4) Lire Tanguy Lepesant, « Taïwan, pièce manquante du « rêve chinois » », Le Monde diplomatique, octobre 2021.
(5) « President Xi Jinping speaks with US president Joe Biden on the phone », ministère des affaires étrangères de la RPC, Pékin, 29 juillet 2022.
(6) « The Taiwan question and China's reunification in the new era », Bureau d'information du Conseil des affaires d'État, Pékin, août 2022.
(7) Sam LaGrone et Heather Mongilio, « 11 Chinese ballistic missiles fired near Taiwan, US embarks USS America from Japan », US Naval Institute News, Annapolis (États-Unis), 4 août 2022.
(8) Vincent Ni, « China halts US cooperation on range of issues after Pelosi's Taiwan visit », The Guardian, Londres, 6 août 2022.
(9) « Blinken : China should not hold global concerns “hostage” », Associated Press, 6 août 2022.
Désigne un membre de l'importante communauté iranienne (environ 500 000 personnes) installée à Los Angeles et dans ses environs. « Téhérangeles » est le mot-valise qui désigne cette diaspora (1), souvent aisée et majoritairement opposée au régime islamique même si ce dernier peut y compter des soutiens actifs. Pour nombre d'Iraniens, les « Los-Anjelesi » se distinguent par leur caractère « bling-bling » et leur goût prononcé pour le commerce et les affaires.
(1) Lire Cédric Gouverneur, « “Téhérangeles'', terre d'exils iraniens », Le Monde diplomatique, septembre 2023.
« Larbin de l'Amérique ». La formule est lapidaire et méprisante. La presse proche de l'aile dure du régime l'utilise parfois pour discréditer M. Reza Pahlavi, le fils du chah d'Iran et candidat au pouvoir à Téhéran en cas de chute de la République islamique. L'expression désigne aussi certains dignitaires du Golfe, notamment ceux de Bahreïn — île longtemps revendiquée par Téhéran —, jugés comme étant aux ordres de Washington.
Dans les médias officiels iraniens tout comme dans la rhétorique gouvernementale, cette expression désigne l'ennemi du moment, à savoir la coalition formée par de nombreux pays occidentaux, dont les États-Unis, Israël et plusieurs régimes arabes, notamment les signataires des accords Abraham (Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc et Soudan), qui normalisent leurs relations avec Tel-Aviv. Cette expression avait déjà cours durant la guerre contre l'Irak (1980-1988), Bagdad étant alors soutenu par Washington et les monarchies du Golfe.
Terme qui signifie « défense » ou, par extension, « contre-attaque ». D'étymologie indo-européenne, ce mot fut très employé durant la guerre contre l'Irak (1980-1988) afin de décrire les mouvements du front, y compris lorsque les troupes iraniennes devaient céder quelques centaines de mètres — rarement plus — à leurs adversaires. Depuis l'attaque israélo-américaine, son usage est redevenu fréquent dans le discours officiel.