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Received — 30 September 2026 ⏭ Le Monde Diplomatique - Français

Revue des livres et des idées

30 September 2026 at 10:49

Cette nouvelle publication entend proposer de longues recensions critiques. Elle consacre son premier numéro aux tensions du système-monde, de l'effacement de Gaza à l'ascension de la Chine. Au même sommaire, « En finir avec le cycle du seum » de Nathalie Quintane ou un portrait de Dionys Mascolo. (N° 1, septembre-novembre, trimestriel, 15 euros. — Paris.)

Voir en ligne : /revues/rdli

Mojo

30 September 2026 at 10:46

Retour sur l'album Graceland, de l'Américain Paul Simon, partiellement enregistré en 1986 en Afrique du Sud, mêlant parfois anglais et zoulou, et qui fut critiqué pour ne pas avoir respecté le boycott culturel. Le groupe britannique The Damned évoque les débuts du punk, dont il fut l'un des grands acteurs. (N° 394, septembre, mensuel, 7,35 livres sterling. — Londres.)

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Internacia

30 September 2026 at 10:44

Entre 2015 et 2023, le passage du Darién séparant la Colombie et le Panamá s'est converti en principale route migratoire de la région vers les États-Unis ; comment les deux États ont-ils affronté cette situation ? (Vol. 1, n° 1, juin, semestriel, gratuit en ligne. — Lima, Pérou.)

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Brazilian Journal of International Relations

30 September 2026 at 10:42

On connaît le poids de l'agro-négoce dans la politique intérieure brésilienne. Un article analyse comment il détermine les formes d'insertion internationale de la puissance sud-américaine. (Vol. 15, quadrimestriel, publication continue, gratuit en ligne. — Marília, Brésil.)

Terreur coloniale en Cisjordanie

30 September 2026 at 08:49

Moins meurtrier que le génocide à Gaza depuis trois ans mais de plus en plus violent, un conflit embrase peu à peu la rive ouest du Jourdain. Des habitants des colonies israéliennes illégales s'y approprient des biens palestiniens ou les détruisent. Cette entreprise de dépossession est activement soutenue par les autorités de Tel-Aviv.

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Léa Mancel. – De nouvelles colonies israéliennes sont en cours de construction à Allon, dans la vallée du Jourdain, en Cisjordanie occupée, 2025
© Léa Mancel

Des jeunes dansent au milieu de la salle. Les plus âgés essaient de converser, malgré les décibels. La modeste fête organisée à Ramallah en l'honneur d'un bachelier bat son plein en cette soirée estivale quand la nouvelle de l'arrestation des deux frères Hamayel par l'armée israélienne tombe. Les deux hommes habitent à proximité de la ville où siège l'Autorité palestinienne. Régulièrement, les habitants de leur village et d'autres agglomérations des environs se font attaquer. Des colons des avant-postes — dont l'un établi il y a peu à quelques centaines de mètres de leur ferme — les empêchent d'accéder à des portions toujours plus vastes de leurs oliveraies ou amanderaies, de leurs sources et citernes, de leurs pâturages.

Le terme « avant-poste » désigne de petites colonies israéliennes implantées dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, sur des terres publiques ou privées, sans l'approbation des services d'urbanisme israéliens. Ils bénéficient néanmoins d'un soutien logistique — ouvert, officieux ou occulte — de la part d'organismes étatiques ainsi que de donateurs privés. Le phénomène a pris une ampleur considérable depuis la seconde moitié des années 1990, avec l'intention d'entraver le transfert de territoires de Cisjordanie à l'autorité civile palestinienne. Selon les données du site Peace Now, leur nombre atteint 390, contre 146 colonies établies officiellement depuis 1967- (1). 249 de ces implantations ont été créées au cours des quatre dernières années.

La veille de l'arrestation, une ferme appartenant à la famille Hamayel subit le vol d'une centaine de moutons. Les deux jeunes gens, leur père et leur beau-frère se rendent sur place pour récupérer des bidons d'huile d'olive et quelques objets de première nécessité — par crainte qu'ils ne soient à leur tour dérobés. Mais, immédiatement, des habitants d'un avant-poste voisin, ou bien des Juifs israéliens venus d'ailleurs, débarquent, les photographient et font appel à des soldats. Ces derniers arrêtent les deux frères et les emmènent, yeux bandés, menottés. Quand nous l'apprenons en même temps que leurs proches, les six heures durant lesquelles un soldat est autorisé à détenir un Palestinien sont presque écoulées.

Leur famille craint que les soldats ne les maltraitent — comme le laissent redouter les témoignages de ceux qui ont subi le même sort. Moins d'une demi-heure après qu'un autre journaliste et nous-mêmes eûmes envoyé des demandes d'information aux services de presse de l'armée et de la police, nous apprenons leur transfert vers un commissariat de police israélien situé dans le complexe commercial d'une colonie à l'est de Ramallah.

Les interpellations par des soldats de Palestiniens attaqués par des colons se multiplient depuis trois ans. Le Fonds pour les défenseurs des droits humains (HRDF), qui opère depuis Israël, entreprend de venir en aide à ces personnes placées en détention. Créée en 2011, cette organisation non gouvernementale a commencé par offrir une protection juridique aux participants à des manifestations en Israël et en Cisjordanie. Aujourd'hui, elle défend aussi les agriculteurs et les bergers palestiniens, cibles des colons, arrêtés par l'armée. Au seul mois d'août, elle a reçu des signalements concernant une soixantaine de personnes enlevées par des militaires dans des circonstances similaires. Le HRDF les a alors mis en relation avec des avocats spécialisés comme il l'a fait pour les deux frères Hamayel. Le nombre de personnes ainsi détenues est en réalité plus élevé, car plusieurs d'entre elles ignorent l'existence du Fonds ou ne peuvent faire appel à lui.

En territoire occupé, tout Palestinien est une cible

Dans certains cas, des colons conscrits procèdent à l'arrestation ; dans d'autres, les habitants des avant-postes se contentent d'accompagner de jeunes soldats à qui ils donnent des instructions. Certains militaires savent que les colons n'aiment pas voir un troupeau paître ici ou là et, pour ce simple motif, privent le berger palestinien de sa liberté. L'arrestation vaut un interrogatoire au poste de police, une détention, brève ou de plusieurs jours, qui peut aboutir à une mise en examen.

De temps à autre, leurs défenseurs parviennent aussi à faire sortir un Palestinien. C'est le cas de l'avocate Riham Nasra dans le cas des deux frères Hamayel, libérés au bout d'une journée, sans conditions ni mise en examen — comme l'aveu implicite, d'une arrestation abusive. Les conseils aussi dévoués, qui ne font du reste rien payer aux victimes, demeurent cependant peu nombreux.

En mars, trois habitants du village de Khirbet Abou Falah ont perdu la vie lors d'une attaque conduite par des Israéliens d'un avant-poste établi peu avant (2). Les victimes entendaient défendre leurs vergers et leurs maisons. Un assaillant a tiré et tué l'une d'entre elles. Les témoins de la scène ont eu du mal à déterminer si le tir qui a atteint la deuxième venait d'un colon ou d'un membre des forces de l'ordre, présentes sur les lieux pour protéger les agresseurs. La troisième est morte asphyxiée par le gaz lacrymogène utilisé par les soldats contre les habitants du village. De fait, tout Palestinien est une cible, et nombre d'entre eux en viennent à redouter la transposition en Cisjordanie de la guerre d'extermination menée par Israël depuis trois ans à Gaza (lire « Une “guerre totale” »).

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Léa Mancel. – À l'entrée de Tourmous Ayya, une localité habitée majoritairement par des Américano-Palestiniens, des colons israéliens ont tagué des étoiles de David sur des blocs de pierre utilisés par l'armée pour boucler le village, 2025
© Léa Mancel

La plupart des convives présents à la fête de Ramallah ont des proches et des amis dans les villages menacés. Certains possèdent même une parcelle de terre qu'ils sont parfois sur le point de perdre, à la suite d'une prise de possession violente par des Juifs israéliens ou d'un ordre militaire d'expropriation pour l'élargissement d'une route ou l'extension d'une colonie. Les autres subissent des attaques de colons lorsqu'ils se déplacent, ou des contrôles de l'armée — souvent sur demande des avant-postes. Au total, en Cisjordanie, environ un millier de barrages de toutes sortes isolent — ou peuvent isoler — ces communautés palestiniennes les unes des autres et entravent des axes routiers principaux (3). Ainsi, 450 portails en fer sont installés aux sorties des villes et des villages ; des soldats les verrouillent et les ouvrent en fonction de critères incompréhensibles. Récemment, des colons ont eux aussi commencé à en utiliser pour bloquer le passage aux Palestiniens.

En septembre, le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) recensait 6 190 attaques de colons ayant causé des blessures, à des personnes ou à des animaux, et provoqué des dégâts matériels (cultures agricoles et biens) pour la période 2023-2026 (1 836 attaques en 2025) (4). Rien qu'au cours des sept premiers mois de 2026, 1 418 attaques similaires ont déjà été dénombrées — ce qui confirme la flambée observée depuis 2022. À titre de comparaison, en 2006, lorsque l'ONU a commencé ses recensements, ce total s'élevait à 182 attaques par an. Mi-2012, les Nations unies avaient même convoqué une conférence de presse pour tirer la sonnette d'alarme, le nombre d'attaques ayant atteint 423 en 2011. Sur la base des rapports des services de sécurité palestiniens et des informations relayées par les médias, le département chargé des négociations avec Israël au sein de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) recense, lui, 3 270 attaques entre janvier et juillet 2026. Son décompte inclut les incursions et les actes de harcèlement commis par les colons qui n'entraînent pas de dommages corporels ou matériels — comme l'incursion qui a conduit à l'arrestation des frères Hamayel.

À l'origine de ces agressions, de nombreux Juifs israéliens dont la plupart portent kippa, papillotes ou tsitsit. Certains sont identifiés comme les fondateurs et les propriétaires des avant-postes. D'autres semblent juste venir en visite le week-end. Nombre d'entre eux sont nés ou ont grandi dans des colonies reconnues par Tel-Aviv. Ils envahissent des terres palestiniennes à pied ou à bord de véhicules tout-terrain fournis par l'État et l'armée — y compris le samedi, alors que la loi religieuse juive interdit de conduire ce jour-là. Beaucoup portent des masques. L'État leur fournit une partie des armes. Ils agressent physiquement, à coups de matraques, profèrent des menaces, s'approprient des bêtes (au prétexte qu'elles leur auraient été volées), envoient les leurs paître et détruire l'orge que les agriculteurs ont semée, incendient des champs et des maisons, sabotent les sources d'eau. Ils s'emparent de celles situées à l'extérieur des villages, détruisent les canalisations et vident les réservoirs des communautés qui ne sont pas raccordées au réseau d'adduction.

De plus en plus, les agresseurs ont recours à des enfants et à des adolescents, qui semblent avoir été formés pour semer le chaos. Ceux-ci procèdent en exaspérant ou en épuisant de modestes bergers et agriculteurs. Ils ravagent champs et vergers, accompagnés d'un troupeau de moutons. Agressifs, ils n'hésitent pas à injurier ou frapper — des Palestiniens, mais aussi des volontaires israéliens et internationaux. Les personnes attaquées savent que, si elles se défendent, elles se feront interpeller pour violences contre des mineurs. À la fin du mois d'août, des colons ont ainsi enlevé un militant britannique qui se trouvait dans le village d'Oumm Al-Khair, dans le sud de la Cisjordanie, alors qu'il tentait d'y empêcher des incursions d'enfants. Accusé de pédophilie par des colons, il a été livré à la police puis expulsé (5).

Rien n'endigue ce recours à des mineurs pour harceler des Palestiniens, ni la mobilisation de militants israéliens auprès des services sociaux de leur pays, ni les témoignages relayés par des médias. Il existe des similitudes dans leurs comportements en plusieurs endroits de la Cisjordanie et dans leur « équipement » — les troupeaux de moutons, de vaches ou de chameaux qu'ils utilisent et dont chaque nouvel avant-poste est doté. À cela s'ajoute la rapidité avec laquelle l'implantation obtient ensuite le raccordement au réseau d'approvisionnement en eau d'une base militaire, ou l'aménagement d'une route d'accès. Tout suggère l'existence d'une main qui guide, planifie et organise cette pression quotidienne, avec le soutien total des autorités.

Comme la police, l'armée feint l'impuissance

De ce fait, depuis 2022, soixante-quatorze communautés et familles de bergers ont dû rassembler leurs maigres biens, quitter leurs lieux d'habitation depuis des décennies et se replier dans des territoires densément peuplés. Cela représente environ cinq mille personnes. Ceux qui s'accrochent encore à leurs terres au sein de dix-huit autres communautés ont vu partir, au total, cinq cents des leurs (6). Çà et là, les vestiges d'une tente ou d'une structure préfabriquée servant autrefois d'école rappellent que, jusqu'à récemment, des gens vivaient dans ces lieux.

Grâce aux armes dont elles disposent, à l'aide militaire et à l'inaction des autorités chargées de l'ordre public, les milices de colons ont, ces dernières années, réussi à chasser les Palestiniens de plus de mille kilomètres carrés — soit près d'un cinquième de la superficie de la Cisjordanie. Bergers, agriculteurs, promeneurs, familles parties pique-niquer : tous ont désormais peur de s'attarder dans ces lieux qui furent le paysage de leur enfance (7).

La disparition des communautés de bergers d'une zone aussi vaste confère aux milices de colons davantage de liberté pour attaquer des habitations ou des terres à la périphérie des villages et des villes, voire pour s'en emparer. Là aussi, l'armée, comme la police, feint l'impuissance. Les colons ont littéralement conquis trois maisons privées dans le village de Jaloud, après avoir harcelé les familles qui s'y trouvaient ; ils continuent d'assiéger des maisons dans le village de Qousra. Ni les critiques de l'ambassadeur des États-Unis en Israël Michael Huckabee, pourtant grand partisan de l'entreprise de colonisation, ni les condamnations de certains officiers ne convainquent l'armée d'expulser ces squatteurs — que même les juges de la Haute Cour ont qualifiés d'« émeutiers ».

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Léa Mancel. – Vue sur la colonie israélienne de Shilo depuis un magasin à Tourmous Ayya. Ignorant ce village palestinien, l'ambassadeur des États-Unis en Israël, M. Michael Huckabee, s'est rendu uniquement dans cette implantation, 2025
© Léa Mancel

« C'est ma maison. » La phrase revient souvent, sous différentes formes, lors de nombreuses attaques. Dans la périphérie de Ramallah, fin janvier, les Bourhane l'ont entendue, prononcée dans un arabe parfait, par un Juif israélien qui enfonçait leur porte à coups de marteau. L'une des femmes de la famille nous confie qu'un soldat accompagnait l'assaillant et qu'ils ont filé après l'avoir vue faire un signe de croix. Mais l'homme au marteau avait eu le temps de frapper sa mère de 65 ans, avec une pierre, jusqu'au sang. Sa faute ? Avoir demandé à un garçon d'éloigner le troupeau de moutons qu'il avait conduit au milieu du verger entourant la maison. Le garçon — qui « avait l'air effrayé », raconte la mère — a appelé à l'aide les habitants de l'avant-poste établi sur des terres appartenant au village voisin. Deux proches de la mère venus lui porter secours ont été interpellés par des soldats puis détenus dans un centre militaire pendant près de huit heures. Son fils, qui avait tenté de chasser les agresseurs (l'un d'eux l'avait filmé en train de leur lancer des pierres), a lui-même été arrêté par la suite. Les soldats l'ont roué de coups avant de le remettre à la police. Après cinq jours de détention, le juge militaire l'a finalement libéré moyennant le versement d'une caution élevée, à payer en espèces. Le magistrat ne pouvait ignorer ni les photographies du visage de la Palestinienne tuméfié, ni l'absence d'interrogatoire des agresseurs par la police.

Cette libération a provoqué la colère des colons, surtout après que les médias d'extrême droite ont évoqué un incident grave lors duquel des « émeutiers arabes » ont attaqué un berger qui faisait paître son troupeau. Quelques jours plus tard, l'un d'entre eux s'est présenté dans la cour de la maison. Des soldats à sa suite ont de nouveau arrêté le fils au prétexte qu'il aurait incité des voisins à jeter des pierres sur des Israéliens. Un porte-parole de l'armée israélienne nous assure que les colons n'étaient pas à l'origine de l'arrestation. Il nie également que les soldats aient pu frapper le détenu et lui demander de balayer et de nettoyer le poste militaire où il avait été détenu.

L'agressivité des autorités surpasse celle des colons

Depuis ces incidents, et comme de nombreuses habitations à la périphérie des villages et des villes, la maison des Bourhane s'est transformée en forteresse, entourée d'une haute clôture, de portails en fer et de caméras de surveillance. La famille et ses voisins n'osent plus s'aventurer sur les pentes inférieures de la colline pour s'occuper de leurs oliviers, situés à seulement quelques dizaines de mètres de chez eux.

Sur certains comptes publics des réseaux sociaux, les milices juives (connues sous le nom de « Jeunes des collines ») se vantent de leurs actes tout en se déchaînant contre les très rares arrestations de leurs membres par la police israélienne. Le 10 septembre dernier, la chaîne Anshei Shlomeinu (en hébreu, « Notre peuple ») de la messagerie WhatsApp a publié un « bilan de la lutte contre l'ennemi arabe en Terre sainte » pour l'année hébraïque qui venait de s'achever. Le message détaille la « liste des villages attaqués et le nombre d'attaques ». Au moins cent cinquante noms y figurent, classés par ordre décroissant en fonction du nombre d'assauts. La ville de Bir Zeit a été attaquée deux fois, le village voisin d'Attara cinq fois, Jaloud dix fois, tandis que Qousra et Khirbet Abou Falah ont subi quinze assauts chacun. Les auteurs de la publication se targuent également d'autres exploits : « Nombre de véhicules palestiniens incendiés (en Cisjordanie) : 436. Nombre de bâtiments incendiés : 201. Mosquées incendiées : 15. Nombre d'Arabes blessés : 409. » Ils poursuivent : « De plus, des dizaines de milliers de vitres ont été brisées, des milliers d'oliviers ont été abattus, des centaines de pneus ont été crevés et des dizaines de milliers de dounams [1 dounam = 0,1 hectare] de champs et de vergers ont été incendiés. Une bonne et heureuse année à tout le peuple d'Israël. » Une omission, toutefois : depuis le début de l'année, des civils israéliens ont assassiné — lors de leurs agressions — quinze Palestiniens. Huit autres ont été tués dans des circonstances similaires, sans qu'on puisse établir si des soldats ou des colons ont commis ces actes (8).

Entre le 1er janvier et le 8 septembre 2026, 88 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie par des tirs israéliens. Parmi eux, 21 mineurs, et le plus jeune avait moins de 1 an. À Hébron, un soldat a tiré sur une voiture dans laquelle se trouvaient un père et ses enfants. Pour sa défense, il a affirmé avoir cru sa vie en danger. La menace vitale est fréquemment invoquée — en particulier quand il est allégué que les personnes tuées avaient lancé des pierres ou des engins incendiaires, notamment lors d'incursions militaires dans des quartiers résidentiels palestiniens. À ce jour, l'organisation des droits humains B'Tselem n'a pu revenir que sur 49 de ces décès de Palestiniens (9). Les témoignages recueillis ne confirment pas systématiquement la version de l'armée, et, dans la plupart des cas, le recours à une force létale apparaît disproportionné.

L'agressivité des autorités surpasse toujours celle des colons. Au cours des premiers mois de 2025, l'armée a ainsi, sur ordre du ministre de la défense Israël Katz, expulsé de leurs foyers tous les habitants des camps de réfugiés de Jénine et de Tulkarem, soit plus de 33 000 personnes. Ces dernières errent depuis entre les maisons de proches, des appartements loués et des centres d'hébergement. La justification invoquée ? L'« élimination des infrastructures “terroristes” ».

Dans ces mêmes camps, un nombre important de maisons ont été démolies par l'armée. Celle-ci a également déraciné, et continue de le faire, des milliers d'arbres fruitiers appartenant à des Palestiniens, pour divers motifs sécuritaires et punitifs. Elle interdit à des centaines de familles d'agriculteurs d'accéder à leurs terres situées au-delà du mur de séparation. Au cours des huit premiers mois de l'année, les autorités ont démoli 1 049 constructions palestiniennes, dont la grande majorité (précisément 1 087) au motif d'absence de permis de construire. Selon l'OCHA, environ 1 380 personnes se sont retrouvées sans toit. De fait, Israël conserve le monopole de la délivrance des autorisations sur plus de 60 % du territoire de la Cisjordanie, comme dans l'ensemble de Jérusalem-Est. Depuis 1967 et le début de l'occupation, Tel-Aviv mène une politique restrictive en matière d'octroi de permis aux Palestiniens ; il en résulte des constructions sur des terrains privés, que les autorités jugent ensuite illégales.

Les médias évoquent rarement plusieurs autres formes de harcèlement quotidien subi par les Palestiniens. Chaque nuit, mais aussi de plus en plus souvent le jour, des unités militaires investissent des quartiers résidentiels dans les villages et les villes de Cisjordanie, afin de procéder à des arrestations, de montrer leur force et d'intimider la population. Les équipages des Jeep font alors irruption dans des maisons, au cœur de la nuit. À d'autres moments, ils perturbent la circulation d'un centre-ville pendant une heure, parfois plus, et se mettent à tirer grenades lacrymogènes et balles réelles. Le département de l'OLP chargé des négociations a ainsi recensé 1 358 raids et incursions de ce type pour le seul mois d'août.

Chaque rubrique de son rapport quotidien témoigne de la vie des habitants de Cisjordanie : « tués », « blessés », « détenus », « raids militaires », « tirs à balles réelles », « prise de contrôle de maisons (par l'armée) », « harcèlement des forces de sécurité palestiniennes », « attaques contre des équipes médicales », « entraves au système éducatif », « blocage permanent des points de passage et des routes », « contrôles militaires inopinés », « attaques de colons », « dégâts matériels », « confiscation de biens », « intrusion dans des lieux de culte », « attaques aériennes », « démolitions de maisons », « nivellement des terres » (déracinement de la végétation), « confiscation de terres », « couvre-feu », « détentions ».

Le plus souvent, ces préjudices s'ajoutent les uns aux autres. Un raid militaire s'accompagne de tirs à balles réelles, parfois de blessés ou de morts, souvent d'arrestations. Les contrôles routiers surprises peuvent donner lieu à un vol d'argent ou à la confiscation d'une voiture. Selon le département de l'OLP chargé des négociations, 4 485 incidents liés à l'occupation ont été recensés en août. Mais ces rapports ne rendent pas compte de la politique d'étranglement économique menée par le gouvernement israélien. Celle-ci s'exerce de trois manières — qui mériteraient chacune un examen approfondi : le vol (appelé par euphémisme « saisie » ou « retenue ») des recettes de l'Autorité palestinienne provenant des droits de douane et des taxes à l'importation — entre 60 et 70 % de l'ensemble des recettes ; l'interdiction faite à quelque 120 000 travailleurs palestiniens de reprendre leur emploi en Israël ; et les restrictions de plus en plus sévères à la liberté de circulation à l'intérieur même de la Cisjordanie. Combinées, ces entraves appauvrissent les employés du secteur public autant que les familles de la classe ouvrière ou les propriétaires de petites entreprises. Elles portent gravement atteinte aux systèmes publics de santé et d'éducation. Leur fonctionnement met en danger la vie de milliers de patients et entraîne une détérioration tangible de la qualité de l'enseignement.

Le gouvernement de M. Benyamin Netanyahou porte la responsabilité de ce garrottage économique, comme de la prolifération des avant-postes et de leur violence chronique. Et le ministre des finances, M. Bezalel Smotrich, incarne ces politiques. Soutenu par d'autres ministres et députés de son courant — le sionisme religieux (lire l'article page 3), dont la plupart des tenants sont des colons —, ce planificateur déterminé esquisse — en paroles et en actes — l'avenir des Palestiniens. Sa réflexion lancée en 2017 sous le nom de « Plan décisif » est sans ambiguïté : les Palestiniens doivent admettre qu'ils ne parviendront jamais à concrétiser leur projet national entre « la mer et le fleuve » (la Méditerranée et le Jourdain), une terre réservée aux seuls Juifs. Selon M. Smotrich, les Palestiniens souhaitant rester devront accepter les conditions imposées par Israël.

La violence des colons, que l'establishment israélien facilite et soutient, se rapporte politiquement aux desseins du plan de M. Smotrich. Mais, depuis des décennies, une mécanique militaro-bureaucratique sophistiquée restreint ou entrave l'activité palestinienne sur la majeure partie de la Cisjordanie : dans la construction, l'élevage et l'agriculture notamment. Elle se pare des atours de la légalité en s'appuyant sur un vaste système de lois et de règlements, de clauses des accords d'Oslo, de motifs de sécurité, de décisions délivrées par la Haute Cour, et tire profit du peu d'effet des protestations — au demeurant timides — de la « communauté internationale ».

Il n'est peut-être plus très loin, le jour où les colons ne se contenteront plus d'envahir les abords des villages, leurs terres et les communautés de bergers, mais s'enfonceront aussi au cœur même d'une ville ou d'un village palestinien, avec ou sans l'armée à leurs côtés, dans le but assumé de montrer qui est le maître. Ces incursions défieront les appareils de sécurité de l'Autorité palestinienne, qui a, pour l'heure, les mains liées. Les colons chercheront à provoquer une réponse palestinienne (résistance active, explosion de rage d'un individu, usages d'armes blanches ou à feu) qui permettrait à l'armée de prendre des mesures encore plus drastiques contre l'ensemble de la population. Tout cela afin d'atteindre l'objectif des agresseurs et des hauts responsables qui les soutiennent : l'expulsion des Palestiniens de leur patrie.

(Traduit de l'anglais par Akram Belkaïd.)

Voir en ligne : /2026/10/HASS/70113

(1) Cf. « Settlement watch », Peace Now.

(3) Voir Cécile Marin, « 50 kilomètres, 5 heures de route », dans Manière de voir, n° 157, « Palestine. Un peuple, une colonisation », février-mars 2018 ; cf. Yaniv Kubovich, « IDF lawyer : Israeli army randomly, unlawfully restricts West Bank Palestinians », Haaretz, Tel-Aviv, 25 juin 2026 ; cf. aussi « Fact sheet : Movement and access in the West Bank, April 2026 », Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), 23 avril 2026.

(5) Mariam Elsayeh, « Israel deports British activist who protected Palestinian children », Al Jazeera, 7 septembre 2026.

(7) Peace Now et Kerem Navot, rapport « Annus Mirabilis. Actions by the Israeli government to annex the West Bank, 2023-2025 », Peace Now, 6 juillet 2026.

(8) L'OCHA met fréquemment à jour ces bilans. Cf. « Data on casualties », OCHA.

L'Iran sans œillères

30 September 2026 at 08:49

Le régime théocratique qui dirige la République islamique d'Iran va-t-il s'effondrer sous les coups de boutoir des États-Unis et d'Israël ? Régulièrement confronté à des contestations intérieures et affrontant une grave crise économique et environnementale, le pouvoir incarné par le Guide et les gardiens de la révolution semble tenir bon. Mais jusqu'à quand ?

Pour prendre la mesure d'un conflit qui modifie déjà les grands équilibres du Proche-Orient, la dernière livraison de Manière de voir (1) invite à mieux connaître ce pays, son système politique, ses interactions régionales, mais aussi sa culture plurimillénaire dont la poésie, passion populaire s'il en est, forme le prestigieux emblème.

Une carte complète, une chronologie exhaustive et des infographies détaillées accompagnent les articles — dont plusieurs inédits — des quatre parties. La première analyse la séquence guerrière entamée en juin 2025 avec la convergence belliciste de Washington et Tel-Aviv. Après plus de deux décennies d'efforts, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a réussi à convaincre l'administration américaine de lui emboîter le pas pour attaquer l'Iran, détruire ses installations nucléaires et provoquer la chute du régime. Face à cette armada, Téhéran n'a pas eu d'autre choix que la réponse du faible au fort, souvent gagnante dans les conflits asymétriques, en tirant notamment parti du contrôle qu'il exerce sur le détroit d'Ormuz.

Le deuxième chapitre interroge la nature du pouvoir iranien. La manière dont se sont forgées ses structures et ses institutions explique pourquoi il n'hésite jamais à réprimer les contestations populaires, au risque d'aggraver les dissensions en son sein. Dans ce contexte de violence récurrente, les minorités subissent elles aussi la répression, à l'image des Kurdes, dont l'Occident tente d'exploiter la marginalisation en les incitant à prendre les armes contre le pouvoir central.

Le troisième volet éclaire les relations entre l'Iran et ses voisins. Longtemps très influente en Irak après la chute du régime de Saddam Hussein en 2003, la République islamique doit désormais composer avec un fort sentiment anti-iranien. Dans le même temps, Téhéran veille à garder des relations équilibrées avec Ankara, même si la guerre civile syrienne (2011-2024) a opposé les deux poids lourds non arabes du Proche-Orient. Une cartographie détaille la manière dont l'Iran s'insère dans le jeu des alliances et des confrontations régionales.

La dernière partie explore quelques pans de l'immense culture iranienne. Si les réalisateurs de cinéma sont désormais célèbres dans le monde entier avec des films souvent primés dans les grands festivals, leurs démêlés avec la justice de leur pays témoignent de l'entrave aux libertés qui caractérise la République islamique. La censure sévit aussi contre les chanteurs et les pousse, comme bon nombre de leurs compatriotes, à l'exil. Tout au long de cette livraison, des encadrés permettent de mieux comprendre le quotidien des Iraniens, et pourquoi certains n'ont d'autre choix que de partir.

Voir en ligne : /2026/10/A/70111

(1) Manière de voir, n° 209, « Iran. Guerres, révoltes, espérances », octobre-novembre 2026, 100 pages, en kiosques, en librairies et sur la boutique en ligne.

Rectificatifs

30 September 2026 at 08:49

— L'assassinat de jeunes militants de gauche par le suprémaciste Anders Breivik en 2011 s'est produit en Norvège et non en Suède, comme le laissait penser l'article « Donald Trump contre le péril rouge » (septembre).

— Dans l'article « Interpol et la répression politique » (septembre), une erreur a été introduite concernant le nombre de « diffusions » en cours de validité fin 2021. Selon les derniers chiffres disponibles, en 2025, il s'élevait à 10 123.

— Le maire de Lourdes, M. Thierry Lavit, est élu depuis 2020, et non depuis 2014, comme indiqué dans l'article « Lourdes, l'économie du miracle » (septembre).

— À propos du graphique « Récurrence d'épisodes cycloniques dans le Pacifique sud », en page 11 de l'édition de septembre et disponible en ligne ici, il convient de préciser que l'enregistrement des données cycloniques était peu fiable avant l'avènement des satellites météorologiques à la fin des années 1970.

Voir en ligne : /2026/10/A/70112

Rendez-vous à Harlem

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Août 1972, Manhattan, nord de Harlem : le documentariste afro-américain William Greaves convie dans la demeure du jazzman Duke Ellington, au 935 St Nicholas Avenue, les derniers acteurs de la Harlem Renaissance, cinquante ans après les débuts de ce bref et considérable mouvement qui agita la vie intellectuelle, artistique et politique afro-américaine et caribéenne des années 1920. Le Duke, absent, qui en fut l'un des fers de lance, décédera en 1974 (1). Greaves filme les conversations. On croise le photographe James Van Der Zee, l'acteur Leigh Whipper, le pianiste et compositeur Eubie Blake, l'artiste muraliste Aaron Douglas. Se côtoient, se répondent et parfois s'asticotent les proches de Marcus Garvey — comme Thomas Harvey, qui dirige alors l'UNIA-ACL (2) fondée par ce premier — et le militant socialiste historique Richard B. Moore. Les débats et enjeux d'autrefois s'activent… Poètes, historiens, journalistes, éditeurs, compositeurs et producteurs sont aussi de sortie, guillerets, souvent émus : certains ne se sont pas recroisés depuis un demi-siècle… Tout un après-midi, les quatre caméras déployées vont tourner vingt kilomètres de film captant échanges et souvenirs, souvent des moments de grâce, et parfois d'horreur, quand on replonge dans l'abjection des lynchages. Des moments d'histoire, momentanément resurgis du passé.

Car ces archives resteront stockées jusqu'aux années 2020 : David Greaves, le fils du réalisateur, mort en 2014, entame leur restauration puis leur montage. Il était une fois à Harlem (3) est un magnifique hommage au travail du père, que l'on voit diriger son équipe et questionner ses invités, et une pièce essentielle apportée à notre connaissance de cette magnifique, ardente effervescence, libératrice et inventive. Des disparus qui l'illustrèrent, le poète Langston Hughes, l'auteure Zora Neale Hurston, l'acteur et chanteur Paul Robeson, hantent les conversations, et revivent les souvenirs de tant de jours et de nuits, de tant de lieux oubliés ou méconnus : comme cette « seconde maison » qu'était la bibliothèque publique de la 135e Rue pour les écrivains et poètes Countee Cullen, Eric D. Walrond ou Claude McKay…

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Ce dernier, né en Jamaïque en 1890 et décédé en 1948, militant d'un socialisme radical, grand voyageur — de New York à Moscou et Tanger —, est un monde à lui seul. Il est aujourd'hui redécouvert, et c'est un bonheur, notamment avec Banjo (Éditions de l'Olivier, 2022) et Romance in Marseille (Héliotropismes, 2021) (4), tous deux ancrés dans l'underground phocéen des années 1920, qu'il connut pendant les quelques années de cette décennie où il y vécut. Celui de ses dockers, marins, travailleurs noirs et immigrés. Une pièce musicale, Kay ! Lettres à un poète disparu, montée en 2023 à l'occasion du festival Marseille Jazz des cinq continents — et du centième anniversaire de son séjour (5) — poursuit son chemin (6). Autour du slameur et musicien Lamine Diagne, auteur du spectacle, un collectif — appuyé par les rappeurs Mike Ladd et Juice Aleem — déroule en freestyle et musiques les récits et les classiques du poète de Si nous devons mourir et Nous qui nous révoltons qui trouvent un écho percutant dans la France des années 2020. Sur le CD tiré du spectacle, l'écrivain Alain Damasio slamme son admiration pour l'auteur « cosmopolitique » : « Open the Mike pour Claude McKay » (7) !

Voir en ligne : /2026/10/SERVANT/70110

(1) Les éditions Frémeaux et Associés viennent de rééditer ses enregistrements décisifs : Jungle Nights in Harlem (1927-1931), quatre CD, 30 euros.

(2) L'Universal Negro Improvement Association and African Communities League (1914).

(3) Le documentaire qui continue à courir les festivals devrait sortir en VOD cet automne en attendant une éventuelle diffusion sur les écrans français.

(4) Les autres œuvres de Mc Kay sont publiées chez Nada et aux Nouvelles Éditions Place. Lire aussi les recensions que lui a consacrées Le Monde diplomatique (notamment en juin 2021 et juillet 2023).

(6) Elle reviendra à Marseille au Théâtre Joliette le 19 mars 2027.

(7) CD Kay ! Lettres à un poète disparu, Label Maison Bleue, 2026, 15 euros.

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Élections brésiliennes, ingérences américaines

Washington s'est toujours immiscé dans les affaires de Brasília. La campagne des élections générales des 4 et 25 octobre l'a confirmé. Une victoire du candidat d'extrême droite Flávio Bolsonaro, soutenu par l'administration Trump, provoquerait un basculement régional favorable au locataire de la Maison Blanche et à son projet de reprise en main de l'Amérique latine.

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« Veuillez accepter mes vœux les plus sincères à l'occasion de votre accession à la présidence des États-Unis du Brésil. » Le 2 avril 1964, deux jours après le coup d'État militaire qui a renversé le président travailliste João Goulart, son homologue américain est le premier chef d'État étranger à reconnaître les nouvelles autorités (1). Le courrier empressé de Lyndon Johnson s'adresse alors au président de la Chambre des députés, Pascoal Ranieri Mazzilli, à qui le Congrès, sous la pression des militaires brésiliens, vient de confier la présidence de la République. Quinze jours après ces événements, Mazzilli cède directement la présidence au maréchal Humberto Castelo Branco. La dictature militaire s'installe au palais du Planalto à Brasília jusqu'en 1985. Avec la bénédiction de Washington.

Arrivé au pouvoir en 1961, Goulart souhaitait engager une réforme agraire et nationaliser massivement les entreprises stratégiques de plusieurs secteurs (pétrole et énergie, mines, télécommunications, etc.), ce qui impliquait l'expropriation de sociétés américaines dominantes. Il entendait aussi mener une « politique étrangère indépendante ». Brasília avait rétabli fin 1961 ses relations diplomatiques avec l'Union soviétique (rompues depuis 1947) et amorcé de premiers échanges commerciaux avec la Chine maoïste. Quelques mois plus tard, lorsque Goulart refusa de soutenir la politique américaine contre Cuba, c'en fut trop pour Washington.

Le succès des putschistes en 1964 doit beaucoup au travail de l'Agence centrale de renseignement (CIA) et de l'Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid). Lors des élections législatives d'octobre 1962, elles financent les forces d'opposition au gouvernement de Goulart, préparant ainsi l'entrée en scène ultérieure des militaires. La victoire des conjurés s'explique également par l'activisme de l'ambassadeur américain Lincoln Gordon, ainsi que celui de son attaché militaire, le colonel Vernon Walters, ami personnel du maréchal Branco. Les deux diplomates suivirent pendant des mois les préparatifs des conspirateurs.

Une époque révolue, un autre monde ? Assurément. La guerre froide n'est plus. Depuis le début du XXIe siècle, le Brésil fait partie des nouvelles puissances mondiales. Champion économique de l'Amérique latine, le pays pourrait s'ériger en première puissance agricole exportatrice mondiale dans les années à venir, devant les États-Unis. Riche de ressources naturelles colossales (première réserve mondiale d'eau douce, deuxième de terres rares, hydrocarbures, minerais, etc.), il s'invite régulièrement, comme en 2026, dans le club des dix plus grandes économies.

Membre fondateur des BRIC (avec la Russie, l'Inde et la Chine, bientôt rejointes par l'Afrique du Sud), il l'est également du G20 et dispose d'un réseau diplomatique étendu à plus de deux cents pays. Depuis 2009, la Chine est devenue son principal partenaire commercial. Le Brésil y exporte désormais plus qu'aux États-Unis et en Europe réunis. Oléagineux (soja essentiellement), produits agricoles, viande, pétrole et minerais constituent les principaux produits que Brasília fournit à la deuxième puissance mondiale. En 2025, les échanges entre les deux pays ont atteint 171 milliards de dollars, un record historique (2), et le Brésil s'est converti en première destination des investissements chinois dans le monde (infrastructures, transition énergétique, etc.).

Opération de guerre économique

Les deux premiers mandats du président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva (dit « Lula ») — entre 2003 et 2011 —, ainsi que ceux de sa successeure Dilma Rousseff, interrompus en 2016 par sa destitution, ont encouragé ces évolutions dans le cadre d'une stratégie de diversification similaire, dans ses principes, à celle voulue par Goulart à son époque. Cette politique s'est trouvée favorisée par l'entrée de la Chine au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 et l'ouverture de son gigantesque marché aux produits brésiliens, nécessaires à son propre développement. Elle a aussi bénéficié de la perte d'influence des États-Unis dans la région, alors qu'ils s'empêtraient dans leurs croisades contre le terrorisme. Pourtant, le fil des ingérences de Washington au Brésil ne s'est jamais rompu.

En 2013, le lanceur d'alerte et ancien employé de la CIA Edward Snowden révèle que l'Agence nationale de sécurité (NSA) espionne les communications personnelles de Mme Rousseff, ainsi que celles de plusieurs ministres et de dirigeants de Petrobras, l'entreprise nationale des hydrocarbures. À l'époque, le Brésil vient de découvrir d'importants gisements de pétrole en eau profonde — dits « pré-sal » (pré-salifères) — dans le bassin de Santos, situé au large de l'État de Rio. Les réserves sont estimées entre huit et douze milliards de barils de brut. L'opération de guerre économique cherche ainsi à fournir au gouvernement américain un maximum d'informations sur les gisements (taille, composition, réserves, etc.) et sur le cadre réglementaire qui déterminera l'attribution des concessions d'exploitation. L'objectif consiste également à connaître par avance chaque décision stratégique de Petrobras et à savoir dans quelle mesure la présidente Rousseff entend favoriser les positions des entreprises chinoises et russes dans ce négoce. Ces révélations provoquent une crise diplomatique inédite entre Brasília et Washington.

Quelques années plus tard, dans le cadre de l'affaire de corruption dite « Lava Jato » (« lavage à haute pression »), le juge Sergio Moro, chargé des investigations, ordonne en 2018 la détention de l'ancien président « Lula ». Éliminé de la course à l'élection présidentielle, qui promettait un duel entre l'ancien syndicaliste et le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro, il est libéré en 2019 avant d'être définitivement blanchi en 2021 par la justice brésilienne (3). Le site d'information The Intercept révèle en 2020 les liens secrets entretenus depuis 2015 par les enquêteurs brésiliens avec le département de la justice et le Bureau fédéral d'enquête (FBI) américains (4).

À l'insu de la hiérarchie judiciaire brésilienne, les premiers communiquent aux seconds des informations sensibles du dossier, que ces derniers utilisent ensuite pour sanctionner les sociétés Odebrecht (rebaptisée Novonor en 2020) et Petrobras, liées au scandale, en application du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA). Cette législation vise les pratiques de corruption d'agents publics à l'étranger que Washington considère comme une distorsion du marché lésant les intérêts de ses propres entreprises (5). Elle permet au gouvernement américain d'attaquer n'importe quelle société dans le monde. Odebrecht et Petrobras, pivots majeurs de la stratégie d'influence économique du Brésil en Amérique latine et en Afrique, doivent s'acquitter d'amendes s'élevant à environ 3,5 milliards de dollars. L'ancien fleuron du BTP, surendetté, déclare son insolvabilité en 2019 et entre dans un processus de restructuration financière toujours en cours auprès des autorités locales.

« Nous ne sommes pas une colonie et nous ne serons la colonie de personne. » Le 7 septembre 2026, à l'occasion de la fête de l'indépendance, le président « Lula », qui brigue un quatrième mandat, dénonce dans un message vidéo les « puissances étrangères qui veulent transformer le Brésil en nouvelle colonie » et prévient : « Aucun gouvernement étranger n'a le droit de dire à qui nous pouvons acheter et à qui nous pouvons vendre. » Les États-Unis sont, bien sûr, visés. Depuis le retour au pouvoir de M. Donald Trump en 2025, les offensives de Washington se multiplient en effet contre Brasília.

L'ancien président Bolsonaro (2019-2023) a été condamné en 2025 pour tentative de coup d'État. Son clan familial bénéficie de tout le soutien de M. Trump. Le 16 juin dernier, M. Eduardo Bolsonaro, troisième fils du « capitaine », a été condamné à quatre ans de prison par la justice de son pays pour avoir sollicité — et obtenu — des autorités américaines l'application de sanctions commerciales contre le Brésil en représailles au procès de son père : une surtaxe douanière de 40 % est appliquée entre les mois d'août et novembre 2025 sur de nombreux produits en provenance du pays.

Washington soumet ainsi Brasília à des droits de douane assouplis ou renforcés en fonction de la conjoncture. Quelques semaines avant le premier tour des élections générales du 4 octobre, l'administration américaine, qui dispose de son candidat en la personne du sénateur Flávio Bolsonaro, l'aîné des fils de l'ancien président, impose 37,5 % de taxes sur plusieurs produits agricoles et miniers (dont l'acier). En réponse, le gouvernement brésilien examine la possibilité d'appliquer une loi de réciprocité tout en maintenant un canal de négociation avec les autorités américaines.

Sur le plan politique, ces dernières ne retiennent plus leurs coups et poursuivent une stratégie visant à décrédibiliser les institutions de la démocratie brésilienne, notamment ses systèmes électoral et judiciaire. M. Trump accuse régulièrement le Tribunal suprême fédéral (STF) d'avoir injustement condamné son ami. Aujourd'hui, M. Alexandre de Moraes, le juge à l'origine de cette décision, se trouve au cœur d'une nouvelle affaire de possible scandale politico-financier déchirant l'institution. De quoi réjouir, en pleine campagne électorale, le fils de l'ancien président et l'extrême droite, ainsi que Washington, qui envisage de placer le magistrat sous sanctions.

Ces événements interviennent tandis que la doctrine « Donroe » (néologisme né de la contraction de « Donald » et « Monroe ») entre dans une nouvelle phase. Celle-ci assigne trois principaux objectifs à la politique extérieure de Washington à destination de son ancienne « arrière-cour » : réorienter les ressources stratégiques régionales vers les chaînes de valeur et de production des États-Unis, imposer aux gouvernements locaux la prise en compte dans leurs politiques intérieures des exigences américaines en matière de lutte contre le narcotrafic et l'immigration, refouler du continent les « concurrents non hémisphériques » (la Chine) (6). Fondé au mois de mars dernier, le « Bouclier des Amériques » réunit, de M. Javier Milei (Argentine) à M. Nayib Bukele (Salvador), les vassaux latino-américains de M. Trump au sein d'une nouvelle alliance sécuritaire officiellement nécessaire pour lutter contre le « narcoterrorisme », les interférences étrangères et l'immigration. Elle comporte dix-neuf membres depuis l'adhésion de la Colombie dirigée par le nouveau président Abelardo de la Espriella.

Washington a annoncé la création dans ce cadre d'une « force opérationnelle interarmées de l'hémisphère occidental », chargée d'étendre à tout le continent les missions de l'opération « Lance du Sud », toujours en cours dans la Caraïbe. Pour sa part, le département d'État a élargi la liste des cartels latino-américains désignés « organisation terroriste étrangère ». Cette dénomination justifie, sur le plan juridique, l'intervention des forces armées américaines en dehors du territoire national. Au mois de mai dernier, M. Flávio Bolsonaro s'est rendu à la Maison Blanche pour demander — et obtenir — qu'elle soit appliquée à deux organisations brésiliennes : le Comando Vermelho (CV) et le Primeiro Comando da Capital (PCC).

Dernier bastion de gauche

Au cours de ses voyages réguliers dans la région, le secrétaire d'État américain Marco Rubio multiplie, lui, les mises en garde contre la présence chinoise en Amérique latine. Il annonce de nouveaux accords de coopération sécuritaire. « C'est formidable de constater qu'à l'exception du Nicaragua, de Cuba, du Venezuela (…) et, bien sûr, du Brésil — bien que ce dernier soit en pleine campagne électorale — (…), notre région est peuplée d'alliés des États-Unis, de dirigeants amis des États-Unis, et suit une orientation favorable aux États-Unis (7) », affirmait-il, le 2 juin dernier, devant la commission des affaires étrangères du Sénat américain.

Dans un tel contexte, alors que le Brésil est aujourd'hui, avec son voisin uruguayen, le dernier pays dirigé par la gauche en Amérique du Sud et le principal contrepoids au projet d'emprise américaine sur la région, son gouvernement a-t-il eu tort de refuser la délivrance, le 24 juillet, de visas à deux fonctionnaires du département d'État américain ? Ces derniers affirmaient vouloir rencontrer sur place des responsables des autorités électorales, des dirigeants religieux et des représentants d'organisations sociales. Cette décision a immédiatement conduit Washington à révoquer le visa de l'ambassadrice du Brésil aux États-Unis. Comme un symbole, elle est intervenue trois semaines avant le lancement d'une campagne officielle pour déterminer qui, du candidat soutenu par M. Trump ou du président sortant, dirigera la première puissance latino-américaine dans quelques mois.

Voir en ligne : /2026/10/VENTURA/70108

(1) Lyndon B. Johnson, « Message to the new president of Brazil », 2 avril 1964, The American Presidency Project, université de Californie.

(2) « Brazil-China trade hits record in 2025, reaching $171 billion », Global Times, Pékin, 14 janvier 2026.

(3) Lire Perry Anderson, « Au Brésil, les arcanes d'un coup d'État judiciaire », et Fernando Morais, « Résister ou se rendre ? », Le Monde diplomatique, respectivement septembre 2019 et septembre 2024.

(4) Andrew Fishman, Natalia Viana et Maryam Saleh, « Keep it confidential. The secret history of US involvement in Brazil's scandal-wracked Operation Car Wash », The Intercept, 12 mars 2020.

(5) Lire Jean-Michel Quatrepoint, « Au nom de la loi… américaine », Le Monde diplomatique, janvier 2017.

(6) Lire « M. Trump, pirate des Caraïbes », Le Monde diplomatique, janvier 2026.

Même en Pologne, le soutien à l'Ukraine se délite

Le débat géopolitique semble clos. L'Ukraine doit entrer dans l'Union européenne dès la guerre terminée. En réalité, cette promesse inquiète toute la région et comporte des risques pour la cohésion du Vieux Continent. En Pologne, alors que les élites soutiennent une telle adhésion de longue date, de plus en plus de citoyens renâclent devant ses conséquences économiques et sociales à court terme, comme face à l'arrogance de Kiev sur les questions mémorielles.

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Michal Dyjuk. – Manifestation d'agriculteurs et de chasseurs réclamant l'arrêt des importations agricoles depuis l'Ukraine décidées par l'Union européenne, Varsovie, 2024
© Michal Dyjuk - AP-SIPA

« J'espère ne pas voir l'adhésion de l'Ukraine de mon vivant, et j'espère vivre longtemps. » Agriculteur à Pińczów, dans la voïvodie de Sainte-Croix, à quatre-vingts kilomètres au nord de Cracovie, M. Jerzy Płachta se tracasse. Sa femme, Renata, qui gère leur exploitation de céréales et de légumineuses, tempère : « Nous n'avons rien contre les Ukrainiens, qui s'adaptent bien. En 2022, nous avons proposé d'accueillir des réfugiés et nous avons donné de l'argent aux associations caritatives ou pour l'achat de drones. Nous les soutenons, mais leur pays est dangereux pour l'agriculture polonaise. »

Les blés sont déjà hauts et les premiers haricots rouges commencent à germer en cette fin mai dans les champs ouverts parsemés de petits bois de pins et de chênes noirs. Depuis l'entrée de leur pays dans l'Union européenne, en 2004, les Płachta vendent leurs produits à des groupes français implantés en Pologne : Auchan, Casino, Carrefour et surtout Leclerc, qui en importe également en France. M. Płachta raconte son parcours du combattant pour en arriver là : « Les entreprises françaises réclament un certificat IFS Food, une norme de sécurité et de qualité dont nous devons respecter toutes les exigences. Pour avoir les subventions européennes, il faut expliquer combien de fois on retourne la terre, nous conformer au type de semence, au rythme des semis, etc. Nous avons de plus en plus de choses à consigner dans des registres que les contrôleurs vérifient sur place chaque année. »

Jusqu'ici, le jeu en valait la chandelle, « mais, depuis la guerre en Ukraine, tous les prix ont baissé de moitié, souligne M. Płachta. Avec l'arrivée des produits ukrainiens, on a dû réduire nos coûts et le nombre de nos employés. Nous en avions dix en 2014… et plus que deux aujourd'hui. Dans le tiers des exploitations de notre région de Sainte-Croix, il y a des problèmes financiers. Beaucoup abandonnent. » En revenant vers son village, le paysan s'arrête devant le chantier de la maison que le couple fait construire pour l'un de ses enfants. Le confort de la bâtisse projetée démontre leur réussite. Il se lamente pourtant, car leur fils ne veut pas de cette vie à la campagne, préférant la ville, Cracovie.

Des coûts de production bien moins élevés

À quelques kilomètres de là, M. Marcin Biesaga a hérité de l'exploitation de ses parents, qui cultivaient tabac et tomates. En une vingtaine d'années, il est passé de 10 hectares à 200, ajoutant blé, céleri et pomme de terre à sa production. Son propos est plus radical : « La Pologne a trop donné pour l'Ukraine, aux dépens de notre économie. On importe beaucoup d'aliments ukrainiens non contrôlés, du colza ou du miel par exemple. » Lui aussi déplore l'effondrement des prix qui a suivi les exemptions de droits de douane pour les produits agricoles ukrainiens en 2022. En s'arrêtant devant un tas de tubercules, il nous explique que les intermédiaires lui achètent 0,75 euro le sac de quinze kilos… qu'il retrouve à 6 euros dans le commerce. Pour lui, « une adhésion rapide de l'Ukraine provoquerait une crise totale ».

Comme les Płachta, M. Biesaga a participé en mars 2023 au blocage du terminal de Złote Ziarno, où passe la seule voie de chemin de fer à écartement large du pays (1,52 mètre dans l'ex-URSS contre 1,435 dans le reste de l'Europe, hors Espagne, Finlande et Irlande). Cette ligne a permis d'acheminer les céréales ukrainiennes dans le cadre des « corridors de solidarité » improvisés par l'Union européenne au début de la guerre et des combats en mer Noire (1). Les grains devaient en théorie seulement « transiter » par l'Europe centrale, mais ils ont submergé les marchés régionaux. En urgence, la Pologne a interdit ces importations, suivie par la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie et la Bulgarie. Ancien président du Parti paysan, passé au parti Droit et justice (PiS, conservateur), M. Janusz Wojciechowski était à l'époque commissaire européen à l'agriculture. Il a géré la crise depuis Bruxelles. « C'était très difficile, nous confie-t-il. Mais la Commission a de facto légalisé l'embargo que la Pologne avait imposé en avril 2023 et qui était illégal, en autorisant cinq pays à interdire les produits ukrainiens sur leurs marchés. Il faut noter que Varsovie n'a jamais levé son embargo unilatéral, et la Commission n'a rien entrepris contre… »

À cinq kilomètres de la frontière ukrainienne, on sent l'air de la guerre. Cultivateur à Żniatyn, M. Mieczysław Sroda a perdu deux amis en 2022, tués par la chute d'un missile de défense aérienne dans le village voisin de Przewodów. Lui aussi a hérité de l'exploitation de son père, qu'il a agrandie en rachetant un sovkhoze (ferme d'État) pour produire blé, betteraves à sucre, colza et haricots. « La base serait que les Ukrainiens respectent les normes européennes ; ce n'est pas le cas aujourd'hui, assure M. Sroda en évoquant notamment l'usage de pesticides interdits. Mais, même s'ils se conformaient aux normes, ils sont trop concurrentiels, grâce à leurs sols de grande qualité [les fameuses terres noires ou tchernoziom] et à des conglomérats géants contrôlés par des étrangers. C'est d'ailleurs parce que des sociétés européennes y ont des intérêts qu'il a été difficile de lutter contre les importations déloyales. »

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Maciek Nabrdalik. – Le dirigeant de l'Association des terres frontalières, qui fait un travail mémoriel sur les massacres perpétrés par les nationalistes ukrainiens dans les années 1940, 2023
© Maciek Nabrdalik - The New York Times - REDUX-REA

« Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'agriculture ukrainienne est plus mécanisée qu'à l'Ouest. La taille des exploitations fait la différence et permet d'amortir le coût des machines ultra—modernes », complète M. Krzysztof Nykiel, président de l'Union nationale des cultivateurs de betteraves à sucre. « Si les prix restent à ce niveau, il y aura énormément de casse en Europe, s'alarme-t-il. Lorsque nous en parlons à Bruxelles avec les Français et d'autres, on s'inquiète d'être pris en étau par les accords passés également avec le Mercosur, l'Australie ou l'Inde, autant de pays qui cultivent une canne à sucre très bon marché. »

L'Ukraine est le premier pays agricole du continent après la Russie, avec 32,9 millions d'hectares de terres arables particulièrement riches en humus, soit le double de la France (16,9) et le triple de la Pologne (11,2) (2). Elle pourrait prétendre à une portion considérable du budget de la politique agricole commune (PAC). En 2021, l'Ukraine a produit 85 millions de tonnes de céréales ; la France, 53 ; et la Pologne, 35. En outre, plus de la moitié de la surface agricole utile (57 %) est gérée par des entreprises de plus de 1 000 hectares, tandis que la moyenne des exploitations est de 11 hectares en Pologne. Les conglomérats sont particulièrement imposants dans le grain et la betterave sucrière, avec une moyenne de 23 700 hectares par exploitation (1 763 fois la moyenne européenne). Conséquence : des coûts de production bien moins élevés.

En 2023, les agriculteurs n'étaient pas les seuls à manifester leur mécontentement. Fin novembre, les transporteurs routiers polonais ont bloqué la frontière avec l'Ukraine, immobilisant des milliers de camions dans le sud-est du pays. Ils dénonçaient l'accord de libre circulation entre l'Ukraine et l'Union européenne, qui a supprimé à partir de juin 2022 le système de licences régulant jusqu'alors l'entrée des routiers ukrainiens. « Nous avions eu la promesse du gouvernement polonais qu'il ne serait pas reconduit », se souvient M. Waldemar Jaszczur, meneur des manifestations à l'époque. Mais, trois ans plus tard, le Parlement européen a voté pour une prolongation de l'accord. Le secteur s'enfonce dans la crise.

Au premier rang sur le continent, avec environ 20 % du marché évalué en tonnes-kilomètres, dont les deux tiers hors du pays (3), le transport routier polonais perd du terrain au profit des entreprises ukrainiennes. Celles-ci offrent des tarifs bien plus attractifs grâce à des salaires deux fois plus bas et à l'absence de certains coûts liés aux normes européennes. Cette concurrence se ressent particulièrement dans les activités dites de « cabotage », soit les livraisons à l'intérieur d'un pays dont la compagnie n'est pas originaire. Bien qu'en théorie interdit aux entreprises ukrainiennes, il se répand au détriment des entreprises polonaises, qui réalisaient 44 % du cabotage au sein de l'Union avant 2022.

Outre les difficultés dans le transport vers l'ouest, les camionneurs polonais voient leurs perspectives se boucher à l'est. La Russie, ancienne direction prioritaire pour M. Jaszczur, est désormais sous sanctions. Le commerce avec l'Ukraine leur échappe aussi. « Nous ne sommes plus rentables », lâche Mme Marzena Fik, qui travaille pour l'entreprise de son père. Établie à Zamość, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière ukrainienne, la compagnie disposait en 2022 d'une flotte de dix camions livrant des fruits depuis les ports néerlandais vers Lviv, la ville principale de l'ouest de l'Ukraine. Aujourd'hui, il n'en reste plus que cinq. « Au début de la guerre, nos chauffeurs ne voulaient plus aller en Ukraine. Ils avaient peur », explique-t-elle. Ces semaines de flottement ont coïncidé avec une perte du marché. Les transporteurs polonais représentaient 38 % du trafic à la frontière en 2021, seulement 8 % en 2023, selon la douane polonaise.

Le premier bénéficiaire de fonds européens

À cette conjoncture délicate, il faut ajouter la hausse constante des salaires, des prix de l'énergie et la pénurie de main-d'œuvre, syndromes d'une économie de plus en plus comparable à celle de ses partenaires occidentaux. Conscient qu'il ne peut recruter qu'à l'étranger, M. Jaszczur réclame au gouvernement de « simplifier les demandes de visas ». Neuf de ses chauffeurs sur dix sont biélorusses. « Notre seule perspective : cesser notre activité d'ici à la fin de l'année », déplore de son côté Mme Fik. L'entreprise familiale subira le même sort que 1 500 autres du secteur depuis le début de 2025.

À ces préoccupations économiques et sociales s'ajoutent les querelles mémorielles, attisées par les réhabilitations par le président ukrainien Volodymyr Zelensky de nationalistes ayant collaboré avec l'Allemagne nazie durant la seconde guerre mondiale, massacrant Juifs et Polonais (4). Après la dernière provocation ukrainienne — le baptême d'une unité militaire en hommage à l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), responsable de crimes de masse en Volhynie —, le président polonais Karol Nawrocki a retiré le 19 juin à M. Zelensky l'ordre de l'Aigle blanc — la plus haute distinction du pays, qui lui avait été attribuée en 2023. Une crise diplomatique d'une ampleur inédite s'ouvre entre les deux pays, en dépit des gestes d'apaisement du président ukrainien, qui a ouvert les archives sur les massacres de Volhynie et autorisé des exhumations.

Résultat, les Polonais, qui célébraient la proximité des deux langues, des deux peuples, et figuraient parmi les appuis les plus fervents à l'Ukraine, s'en éloignent. Une enquête d'opinion montre qu'entre février 2024 et novembre 2025 les opposants au soutien militaire à l'Ukraine sont passés de 26 % à 39 %, ceux qui y sont favorables n'étant plus que 44 %. Par ailleurs, 47 % pensent que « l'État polonais aide trop les réfugiés ukrainiens », et seulement 7 % « trop peu » (5). L'intégration de l'Ukraine à l'Union européenne ne recueillait plus que 50 % de soutien fin juillet 2026 (9 % des Polonais la souhaitant « dès que possible » et 41 % considérant que « rien ne presse »). Cette approbation était de 74 % en mai 2023 et de 90 % en mars 2022. Les opposants sont désormais 40 %, contre seulement 2 % après l'invasion russe de février 2022 (6).

Ce scepticisme ne cesse de grimper au fil des sondages, au point qu'à la droite du PiS, déjà très conservateur, émergent deux partis qui surfent sur ce mécontentement : Konfederacja Wolność i Niepodległość (Confédération liberté et indépendance, réunissant le Mouvement national et Nouvel Espoir) et Korona (Confédération de la Couronne polonaise). « On assiste à une montée du sentiment antiukrainien, nous assure par exemple M. Michał Wawer, vice-président du Mouvement national et député de Konfederacja. Je suis presque certain que l'idée d'une adhésion de l'Ukraine serait perçue comme une anticipation d'une immigration encore plus importante et plus problématique. L'autre souci, bien sûr, est la crainte que cela n'entraîne la Pologne et toute l'Europe dans une guerre contre la Russie. »

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Maciek Nabrdalik. – Exposition d'affiches de graphistes ukrainiens et polonais en soutien à l'Ukraine, Wrocław, 2023
© Maciek Nabrdalik - The New York Times - REDUX-REA

Signe d'un malaise grandissant, alors que les prochaines élections législatives auront lieu à l'automne 2027, tous les autres partis ont, en pratique, décliné notre invitation à s'exprimer sur le sujet. Même trouble du côté du vice-ministre des affaires étrangères, M. Marcin Bosacki, toujours ouvert à… différer le rendez-vous proposé. « L'Ukraine ne peut pas être admise dans l'Union européenne tant qu'elle ne rejette pas complètement le courant qu'elle suit aujourd'hui », écrivait le 4 juillet le chef du PiS, M. Jarosław Kaczyński, aux membres de son parti, en leur demandant d'utiliser tous les moyens disponibles pour « bloquer les actions du gouvernement [de M. Donald] Tusk visant à intégrer l'Ukraine à des conditions privilégiées ». Ce renversement prend des allures de paradoxe, alors que le gouvernement de Varsovie, dirigé à l'époque par le PiS, a encouragé l'Ukraine à déposer sa demande d'adhésion au début de la guerre. « La Pologne s'est souvent retrouvée isolée dans ses propositions successives visant à offrir explicitement une perspective d'adhésion à l'Ukraine, alors que l'Europe occidentale se montrait réticente », rappelle l'historien et politiste Łukasz Adamski. Le directeur du Centre Mieroszewski, consacré à l'étude des sociétés d'Europe centrale et orientale, ajoute : « Le courage avec lequel l'Ukraine défend sa souveraineté contribue à notre sécurité. Cependant, la pression exprimée par certains responsables ukrainiens en vue d'une adhésion au plus vite reste inacceptable pour l'opinion publique polonaise. Celle-ci se souvient des efforts considérables que la Pologne a dû déployer pour se conformer aux normes européennes. »

En 1990, le produit intérieur brut de la Pologne (en parité de pouvoir d'achat) représentait moins de la moitié de celui de l'Ukraine (7). En 2024, il représentait trois fois plus. Le « rattrapage » économique saute aux yeux, des gratte-ciel de Varsovie aux autoroutes flambant neuves qui sillonnent le pays. Il se voit jusque dans le moindre village aux maisons cossues et bien entretenues. Depuis son adhésion à l'Union européenne en 2004, la Pologne connaît la plus forte croissance des Vingt-Sept. C'est aussi le premier bénéficiaire net de fonds européens, avec 261 milliards d'euros perçus les vingt premières années, soit trois fois plus que sa contribution (8).

Le maire de Zamość, M. Rafał Zwolak, nous propose de grimper sur le beffroi de l'hôtel de ville pour visualiser tout cela. À 52 mètres au-dessus de la place du marché et ses façades colorées, il fait le tour du propriétaire : « Au début, notre ville de 57 000 habitants faisait partie des trois qui recevaient le plus de dons, jusqu'à 50 % de notre budget. Cela a permis de restaurer de nombreux bâtiments. Voyez l'Académie, la seconde plus vieille université de Pologne, puis la cathédrale, l'église franciscaine, les remparts… Grâce à ces restaurations, le tourisme a beaucoup progressé. Pour le zoo, par exemple, le nombre de visiteurs est passé de 20 000 personnes en 2004 à 250 000 aujourd'hui. »

Une fois la guerre terminée, le coût de la reconstruction de l'Ukraine dépasserait les 500 milliards d'euros, selon une évaluation internationale datant de février dernier (9). Dans une hypothétique Europe à trente-six, qui intégrerait tous les pays des Balkans, la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine, cette dernière capterait 41 % des fonds européens, selon une étude prospective (10).

Pour les plus optimistes, la réussite polonaise pourrait servir d'exemple à l'Ukraine tout en profitant à leur pays. « C'est le grand voisin de la Pologne avec la culture la plus proche, une zone d'extension naturelle pour nos activités », explique M. Jakub Karnowski, président-directeur général de KredoBank, une banque polonaise opérant sur le marché ukrainien. Il est aussi un ancien chef de cabinet de M. Leszek Balcerowicz, ministre des finances au sortir du communisme et principal artisan de la « thérapie de choc ».

Dans les couloirs en verre de la prestigieuse École des hautes études commerciales (SGH) de Varsovie, les étudiants ukrainiens portent tous la vyshyvanka, une broderie colorée et traditionnelle célébrée à la fin mai. Les discussions au tableau portent sur les défis macroéconomiques du pays. Diagrammes et recommandations à l'appui, l'Association étudiante pour la reconstruction de l'Ukraine présente son rapport. M. Karnowski encadre leurs travaux et suit leurs parcours. Selon lui, « la majorité de ces jeunes vit en Pologne depuis plusieurs années et restera ici ». Certains jeunes hommes ne sont pas retournés au pays depuis le début du conflit, pour éviter un enrôlement dans l'armée. C'est le cas de Danylo. « Je ne sais pas, ça dépendra de l'évolution politique », dit-il en hésitant quand on lui pose la question du retour.

En proie à des perspectives démographiques inquiétantes, l'Ukraine espère voir sa diaspora revenir. « Les deux pays se retrouveront en compétition pour la main-d'œuvre », prédit M. Karnowski. Car, de son côté, la Pologne fait face à des dynamiques similaires, avec une fécondité tombée à 1,03 enfant par femme. De nombreux chefs d'entreprise voient une occasion dans l'adhésion promise à l'Ukraine. « Nous pourrions en profiter, comme l'Allemagne en a profité avec nous », dit en souriant M. Dariusz Szymczycha, vice-président de la chambre de commerce polono-ukrainienne. Communiste durant toutes les années 1980, il a ensuite conseillé l'ex-président social-démocrate Aleksander Kwaśniewski et organisé le référendum sur l'adhésion à l'Union. « Nous préparons déjà la reconstruction. Nous pouvons nous placer dans les secteurs du BTP, de l'énergie, de la banque ou des produits agricoles transformés », énumère M. Szymczycha.

Consciente que la compétition sera féroce, la Pologne veut croire en ses arguments. « Depuis le début de la guerre, très peu de nouveaux acteurs sont apparus sur le marché ukrainien. Les gagnants seront ceux qui étaient déjà là, et c'est notre cas », avance M. Karnowski. « La seule acquisition financière majeure en temps de guerre vient d'une entreprise polonaise », note M. Szymczycha, en référence au rachat récent de la branche ukrainienne de MetLife par le géant des assurances PZU.

Outre l'aide humanitaire et des livraisons de matériel militaire, les liens économiques entre les deux pays se resserrent. La Pologne est le deuxième partenaire commercial de l'Ukraine et son premier marché d'exportation, selon la chambre de commerce polono-ukrainienne. Une partie du pétrole et du gaz transite notamment par les ports polonais. Certains travailleurs pourraient bénéficier de l'arrivée de l'Ukraine, reconnaît M. Bartosz Rydliński, professeur de science politique et responsable de la branche éducation de l'OPZZ, la principale confédération syndicale du pays. « Pour les autres travailleurs, la logique du capitalisme mondial demeure, complète-t-il. Mes compatriotes polonais ont offert une main-d'œuvre bien moins chère au Royaume-Uni, à la Suède ou à l'Irlande lorsque nous avons rejoint l'Union européenne. Les Ukrainiens feront de même. C'est pourquoi les syndicats polonais et européens doivent s'engager à l'avenir pour informer les travailleurs ukrainiens sur leurs droits. Il faut les syndiquer et leur expliquer que le dumping social ne profite à personne en définitive. »

Alors que M. Zelensky souhaite que son pays adhère à l'Union européenne dès 2027, le constat qu'il faudra du temps fait consensus… même chez les étudiants ukrainiens rencontrés à la SGH, qui estiment de concert que leur pays a d'abord besoin d'importantes réformes, notamment pour lutter contre la corruption et adopter les normes européennes. Ils regrettent les divisions récentes au sein de la Rada (le Parlement) qui ralentissent l'adoption des mesures attendues par la Commission européenne. « Nos négociations ont duré quatre ans », rappelle M. Szymczycha. Il espère que l'ouverture du premier chapitre de négociations le 15 juin (lire « La tentation du coupe-file »), après la levée du veto hongrois par le gouvernement de M. Péter Magyar, « donnera de l'air au camp réformateur à Kiev ».

Un climat de défiance grandit en Europe centrale

« L'Ukraine a les moyens de dominer le marché européen, notamment dans les céréales et la production animale », reconnaît M. Wojciechowski, qui plaide pour que les conglomérats ne puissent jamais toucher d'aides européennes. Mais l'ancien commissaire européen à l'agriculture souligne la tâche qui incombe aux pays de l'Union : « Pour nous préparer, nous devons muscler notre agriculture en suivant le modèle italien : des petites exploitations, souvent familiales, mais avec beaucoup de transformations locales, des agriculteurs très intégrés dans la chaîne de valeur, avec des labels, un investissement dans la qualité, du bio, etc. » Selon lui, la Commission de Bruxelles devrait promouvoir une telle approche, en mesure de résister au modèle agro-industriel ukrainien. Mais c'est là que le bât blesse. « Le prochain budget de la politique agricole commune prévoit de réduire la voilure de 30 %, déplore-t-il. Si c'est comme ça qu'on prépare l'avenir, on va perdre notre agriculture. »

Réunie fin juin à Gdańsk, la cinquième conférence sur la reconstruction de l'Ukraine accordait à son intégration à l'Union européenne une place centrale. Dans son discours d'ouverture, M. Tusk, le premier ministre polonais, voyait dans le rattachement de son voisin au camp occidental « une mission civilisationnelle ». À cette occasion, la Commission européenne a par ailleurs acté le versement de la première tranche du prêt de 90 milliards d'euros, destiné à boucler le budget lourdement déficitaire de l'État ukrainien en guerre.

Mais, derrière la centaine de contrats et de lettres d'intention signés — sous réserve que la guerre prenne fin —, la conférence illustrait le climat de défiance qui grandit en Europe centrale. Ni le président Zelensky ni son homologue polonais n'ont fait le déplacement. Plusieurs accords entre les entreprises publiques des deux pays ont été annulés à la dernière minute, malgré les appels à la désescalade venus des milieux d'affaires. Aucun apaisement n'apparaîtra à l'horizon sans un travail sérieux sur les défis que posent l'adhésion de l'Ukraine et le retour de ses démons ultranationalistes.

Voir en ligne : /2026/10/DESCAMPS/70109

(1) Lire Corentin Léotard, « Des céréales ukrainiennes au goût amer », Le Monde diplomatique, septembre 2023.

(2) Chiffres de 2023 disponibles sur le site de la Banque mondiale.

(3) « Le transport routier de marchandises sous pavillons européens en 2024 », Service des données et études statistiques (SDES), Paris, 26 novembre 2025.

(4) Lire Catherine Gousseff, « Aux confins de la Pologne et de l'Ukraine, l'ombre des minorités effacées », Le Monde diplomatique, juin 2026.

(5) « Ukraine and Polish-Ukrainian relations as seen by Poles » (PDF), Centre Mieroszewski, Varsovie, janvier 2026.

(6) « Komunikat z Badań n° 80 », sondage à propos de « l'opinion des Polonais sur l'aide internationale à l'Ukraine en guerre » publié par le Centrum Badania Opinii Społecznej (SBOS), Varsovie, 28 juillet 2026.

(7) « PIB ($ PPA internationaux constants de 2011) », Banque mondiale.

(8) Aleksandra Krzysztoszek, « La Pologne a triplé le “retour sur investissement” de son adhésion à l'UE », Rapporteur, 2 mai 2024.

(9) « Ukraine : Fifth rapid damage and needs assessment », Banque mondiale, Union européenne, gouvernement d'Ukraine et Nations unies, février 2026, https://documents.worldbank.org

Géopolitique, le domaine confisqué

Issus des mêmes écoles, habitués des cercles du pouvoir, journalistes et experts propagent une lecture manichéenne des grands événements internationaux, sans laisser aucune place aux voix discordantes. Heureusement, il existe désormais un outil pour résister à l'air du temps : notre « Manuel d'autodéfense intellectuelle » consacré à la géopolitique.

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Pages du Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique, disponible chez les marchands de journaux, sur notre boutique en ligne et en version électronique dans notre application mobile. Le sommaire est consultable ici.

Le 30 avril 1998, George Kennan, inspirateur de la doctrine de l'endiguement de l'Union soviétique au début de la guerre froide, pousse un soupir de colère mêlée de désespoir. Le Sénat américain vient de ratifier l'extension de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) à trois anciens pays du bloc de l'Est, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque. L'année précédente, Kennan avait pourtant prévenu qu'une telle décision serait « la plus funeste erreur de la politique américaine de toute l'ère post-guerre froide (1) ». À présent, il fulmine : « Les Russes vont progressivement réagir de manière franchement négative, et cela aura des conséquences sur leurs politiques. » Premier directeur des affaires politiques du département d'État, auteur d'un article fameux dans la revue Foreign Affairs recommandant d'« opposer aux Russes une force de résistance inaltérable partout où ils commencent à empiéter sur les intérêts » des États-Unis (2), Kennan estime désormais que l'Occident, victorieux de la guerre froide, dilapide la possibilité d'une paix durable par son agressivité réflexe. « J'ai été particulièrement gêné par les références à la Russie comme un pays mourant d'envie d'attaquer l'Europe occidentale. Les gens ne comprennent-ils pas ? Pendant la guerre froide, nos différends concernaient le régime communiste soviétique. Et aujourd'hui nous tournons le dos à ceux-là mêmes qui ont mené la plus grande révolution sans effusion de sang de l'histoire pour renverser ce régime (3). »

L'avertissement est resté lettre morte. Comme l'avait suggéré Kennan, les Russes ont réagi de manière « franchement négative » et envahi l'Ukraine pour, disent-ils, empêcher l'intégration de Kiev à l'OTAN. En réinscrivant ce sujet à l'ordre du jour en 2008, puis plus directement encore en 2020-2021, les membres de l'Alliance atlantique savaient qu'il s'agissait pour Moscou d'un casus belli, comme l'a d'ailleurs reconnu l'ex-chancelière allemande Angela Merkel dans ses Mémoires (4). Après quatre ans et demi d'un conflit sanglant, la Russie a vraisemblablement réussi à écarter cette possibilité d'une adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, mais au prix d'un triple échec, militaire (son offensive initiale s'est enlisée), stratégique (la Finlande et la Suède ont rejoint l'Alliance en 2023 et 2024), géopolitique (Moscou a accru sa dépendance à Pékin). Placé sous perfusion économique et militaire occidentale, Kiev a, de son côté, perdu malgré une résistance acharnée 20 % de son territoire, des centaines de milliers de jeunes tués ou blessés au combat, une part significative de sa population exilée ou restée sur les territoires conquis, et nombre de ses infrastructures. Si les conflits au Proche-Orient ont profité à la Russie en détournant l'attention internationale et les munitions sol-air, aucune évolution décisive n'a bouleversé la ligne de front.

À mesure que l'impasse inspire aux acteurs la nécessité d'un arrêt des hostilités, l'Union européenne et ses États membres les plus engagés aux côtés de Kiev voient s'approcher des jours sombres. Le président américain Donald Trump, désireux d'imposer une paix qui refléterait le rapport de forces militaire sur le terrain et d'en faire payer le coût à ses « alliés », qu'il traite avec mépris, laisse Bruxelles face à un choix épineux. Prendre la place de Washington dans la confrontation avec Moscou, accentuer le soutien militaire et financier à Kiev et risquer alors une guerre ouverte. Ou accepter de négocier la paix et se dédire des serments imprudemment claironnés face aux médias sur la nécessité de gagner « une guerre existentielle pour notre Europe et pour la France », de « mettre le régime russe en échec », selon les termes de M. Emmanuel Macron (France 2, 14 mars 2024). Comme sur nombre de sujets cruciaux, Bruxelles bombe le torse en se préparant à la bérézina.

Faire passer la pilule

Car, depuis le retour de M. Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, les exécutifs européens les plus bellicistes — États baltes, France, Allemagne, Pologne… —, épaulés par la Commission européenne, ont réorienté la politique de l'Union vers un unique objectif à court terme : infliger à Moscou une défaite sur le terrain ukrainien. Initialement promue comme l'enfant de la paix et du marché, l'Europe redéfinit désormais son identité autour du combat des démocraties libérales contre les régimes autoritaires. Son industrie, qui ambitionnait à la fin des années 1990 de rattraper la Silicon Valley dans la course à « l'économie de la connaissance », se reconvertit dans la production de missiles intercepteurs, de chars et de drones. Sa stratégie, naguère axée sur l'idée de puissance d'équilibre teintée d'un occidentalisme tempéré, se recentre sur l'exigence d'opposer un contrefort militaire et moral à la menace russe. Sans qu'aucun dirigeant ait reçu de mandat populaire en ce sens, les gouvernements européens ont agi face à M. Trump contre leurs propres intérêts nationaux afin de ménager temporairement les humeurs du président américain, peu sensible au sort de Kiev : acceptation du chantage sur les tarifs douaniers, absence de condamnation des violations américaines du droit international à Gaza (projet de Riviera), impassibilité face à l'enlèvement du président vénézuélien, soutien initial aux attaques israélo-américaines en Iran… Enfin, l'Union européenne et plusieurs de ses États membres ont adapté leurs politiques financières et budgétaires afin de soutenir le poids des dépenses guerrières et des aides à l'Ukraine — 220 milliards d'euros depuis 2022 (5).

Comment penser une paix et les concessions qu'elle implique lorsqu'on a gagé son avenir sur une victoire totale de Kiev ? Un cycle infernal s'enclenche : pour aiguillonner l'optimisme et la générosité de ses donateurs européens, l'Ukraine multiplie les audaces militaires, comme les bombardements d'infrastructures en profondeur sur le territoire russe, tout en sachant que son adversaire répliquera avec des moyens très supérieurs. Les médias occidentaux répercutent chacun de ces succès avec des râles de bonheur, en exagèrent la portée et alimentent l'idée que Kiev, s'il est suffisamment soutenu, pourrait gagner la guerre.

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Les extraits de cartes de cette double page proviennent du Manuel d'autodéfense intellectuelle - Géopolitique. Vous les y retrouverez entières.

Quand les dommages infligés par les projectiles russes asphyxient la capitale ukrainienne, le président Volodymyr Zelensky réclame une nouvelle tranche d'aide (27 milliards de dollars demandés le mois dernier) (6) et les commentateurs européens embrayent pour faire passer la pilule sur l'imminence et la gravité de la menace russe. De Varsovie à Rome, de Tallinn à Athènes, la vie de centaines de millions d'individus bat désormais au rythme des informations souvent alarmistes sur les sabotages russes, et des coupes concomitantes dans les services sociaux, sanitaires et éducatifs : la prodigalité martiale appelle l'austérité sociale. A contrario, sur la balance des préoccupations morales européennes, le sort des Palestiniens de Gaza pèse moins qu'une plume.

Un fait majeur tient à ce qu'aucune de ces transformations qui engagent la sécurité du continent et le destin de ses habitants n'a été soumise au suffrage universel ni même ouverte au débat public. La guerre et sa préparation, les relations internationales et la géopolitique : domaines réservés ! Ou plutôt : domaines confisqués — soustraits à l'examen démocratique par une coterie d'experts autoentrepreneurs, de généraux retraités réengagés sur les plateaux de télévision, d'ex-diplomates reconvertis en influenceurs de réseaux sociaux, de journalistes et d'éditorialistes qui rivalisent à qui présentera avec le plus d'emphase la guerre comme nécessaire. Tout en s'employant à marginaliser ou à bannir les infidèles à la nouvelle foi néoconservatrice européenne.

Dans les démocraties libérales, la mise au pas de l'information internationale prend plusieurs formes. Celle, d'abord, d'un combat paradoxal contre les fake news, entendues comme toute information qui contredit le discours occidental. Évoquant l'Ukraine un mois avant son invasion par Moscou, le New York Times jugeait ainsi que la désinformation ne se résumait pas seulement à l'énoncé d'assertions fausses, mais aussi à des affirmations « vraies mais sans lien direct avec le sujet » (25 janvier 2022). Ainsi, rappeler l'hostilité de Kennan à l'élargissement de l'OTAN, les ingérences occidentales en Ukraine pour installer au pouvoir des gouvernements « amis », l'influence d'éléments d'extrême droite ou néonazis dans l'armée ukrainienne, etc., relèverait désormais de la désinformation puisque ces trois faits, quoique vrais et démontrables, ne présentent pas de lien direct avec la propagande euroatlantique et semblent appuyer celle du Kremlin. Ironie du journalisme d'état-major : chacun d'entre eux avait fait l'objet d'articles détaillés dans… le New York Times.

Dès lors, le président ukrainien n'a pas tort d'estimer que « le meilleur moyen de convaincre les gouvernements occidentaux qu'ils font le bon choix [en livrant des armes à l'Ukraine] est de faire pression sur eux via les médias (7) ».

L'information sur les conflits en cours souffre également de son confinement institutionnel : du ministère des affaires étrangères français — où les jeunes loups néoconservateurs ont depuis la présidence de M. Nicolas Sarkozy largement remplacé les derniers grognards gaullistes (8) — aux cercles de réflexion stratégiques et géopolitiques subventionnés par l'État, l'analyse de la guerre russo-ukrainienne et de celles au Proche-Orient converge vers une pensée unique qui rappelle celle des commentateurs libéraux des années 1990 béats face à la mondialisation. Les nouveaux acteurs de ce petit jeu ne risquent pas de tirer un coup de pistolet pendant la messe. Nouvelle coqueluche des médias centristes, Le Grand Continent, site et revue fondés en 2019 à l'École normale supérieure (ENS), professe un macronisme europhile et russophobe attentif à la menace populiste — une version élégante et polyphonique des chroniques géopolitiques de France Inter. De son côté, Sciences Po, remise au pas de l'oie par son directeur Luis Vassy, ancien chef de cabinet du ministre des affaires étrangères macroniste Stéphane Séjourné, ambitionne tout à la fois de lancer un institut de stratégie, le Centre for Global Security and Governance (ici, on parle la langue des maîtres), calqué sur les approches américaines, et d'installer un campus à Bruxelles où sera inculquée (toujours en anglais) une vision eurocentrée en rupture avec les approches critiques. Le pluralisme se déploie dans l'espace, aussi épais qu'une feuille de papier à cigarettes, qui sépare ces deux institutions.

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Olivier Donnars. – De la série « R.I.P. (Rest in Pieces) » (Repose en pièces), salon de l'armement du Bourget, 2025
© Olivier Donnars/Agence Le Pictorium

De ces pépinières percole un troisième élément du quadrillage de l'information internationale : les directions des médias traditionnels, leurs éditorialistes et leurs invités. Les premières façonnent une représentation mutilée des relations internationales, concentrée autour de thèmes obsessionnels comme actuellement la menace russe et les errements de M. Trump qui empêcheraient de la conjurer. Très suivie par les enseignants, l'émission de France 5 « C dans l'air » illustre bien cette vision du monde. Sur les cinquante-trois derniers épisodes diffusés du 29 juin au 14 septembre 2026, trente-quatre étaient consacrés à l'actualité internationale, dont quinze aux vilenies du président Vladimir Poutine ou à l'affrontement Russie-OTAN, et dix-neuf à celles de son homologue américain. M. Benyamin Netanyahou n'apparaît pas au sommaire, pas plus que Gaza, la Cisjordanie, l'Afrique, l'Amérique latine…

À cheval entre universités, chancelleries, groupes de réflexion et chaînes d'information, le milieu des experts en géopolitique fonctionne en vase clos. Une fois l'ancien chroniqueur géopolitique de France Inter devenu eurodéputé macroniste, son successeur, par ailleurs président de Reporters sans frontières et éditorialiste au Nouvel Obs, a admis avoir lui aussi « voté Macron au premier et au deuxième tour » (9). Le statut convoité d'intervenant permanent suppose de cocher trois cases : atlantiste, pro-européen, adepte d'un idéalisme qui fait de la supériorité morale de l'Occident le fondement de la politique étrangère. Sitôt ces gages donnés, de préférence avec l'aplomb et la gravité d'un évêque, les clients se précipitent. L'essayiste pro-israélien Frédéric Encel intervient par exemple sur TF1, LCI, France Info, France Inter, France Culture, Europe 1, RMC, BFM TV, RTL, Arte, la Radio télévision suisse (RTS), mais aussi dans Libération, Marianne, Le Figaro, L'Express, Sud-Ouest, La Voix du Nord (10). En cas d'indisponibilité, les rédactions se rabattent sur un clone (Dominique Reynié, Nicolas Tenzer, etc.) ou sur les éditorialistes néoconservatrices Sylvie Kauffmann (Le Monde), Laure Mandeville et Isabelle Lasserre (Le Figaro). De temps à autre, de nouvelles têtes rajeunissent la troupe : Gilles Gressani, directeur du Grand Continent, au pôle intello-macroniste ; Aurélien Duchêne au pôle néoconservateur radical.

À l'horizon, cet aréopage ne distingue qu'une issue : la guerre. Quand un invité politique de BFM TV comme M. Fabien Roussel suggère qu'il serait plus opportun de construire des hôpitaux et des écoles que des bombes, la présentatrice Apolline de Malherbe réplique aussitôt : « Et si les bombes tombent sur nos hôpitaux et nos écoles ? » (16 septembre 2026)… « Il n'y a d'autre option pour nous, et j'en suis navré, que la guerre », assène Pierre Servent, éditorialiste géopolitique de LCI (26 février 2026). Le déraillement d'un transport express régional (TER) entre les gares de Tourville et d'Elbeuf-Saint-Aubin (Seine-Maritime), un drone en panne ou un graffiti suspect suffit pour qu'une nuée d'« experts » se ruent sur X : « Il faut le dire avec gravité mais avec fermeté, nous sommes en guerre avec la Russie » (Cyprien Ronze-Spilliaert, 15 septembre 2026). Avec sa soudaine inclination pour la paix en Ukraine et sa passion pour Xenia Fedorova, CNews/Europe 1 ne propose pas une approche « non alignée », mais une autre modalité du même alignement : si les médias du milliardaire Vincent Bolloré admirent l'oligarchie conservatrice et religieuse sur laquelle le président russe assoit son pouvoir, la montée en puissance d'États du Sud, l'épuisement de l'Occident et l'affaiblissement de l'axe américano-israélien au Proche-Orient les révulsent.

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Trente-cinq ans après l'effondrement de l'Union soviétique et la première guerre du Golfe (1990-1991), le débat public sur la politique étrangère française connaît paradoxalement sa grande glaciation. Cette confiscation reflète la peur d'exécutifs contestés, tant en France, au Royaume-Uni, en Allemagne qu'à Bruxelles, et qui cherchent dans la mobilisation contre un ennemi extérieur la source d'une cohésion que leur action politique contredit. Mais l'infantilisation des populations à qui l'État et les médias de cour prétendent dire quoi penser, qui écouter, qui censurer, a-t-elle la moindre chance de rétablir l'ordre quand quiconque peut accéder en ligne ou en librairies à des points de vue différents ?

En France, les voix dissidentes en matière de politique étrangère sont si rarement sollicitées par la presse dominante que chacune des interventions d'Emmanuel Todd, de Pascal Boniface ou de John Mearsheimer suscite un vif intérêt. Seront-elles bientôt proscrites — ou sanctionnées, au nom de la « lutte » contre ceux qui « méprisent nos valeurs et veulent briser l'unité européenne » menée par Mme Ursula von der Leyen (11) ? Version actualisée de l'Inquisition, les campagnes de rectification idéologique lancées par l'Union européenne sous des appellations orwelliennes (« bouclier européen de la démocratie ») au prétexte de combattre la désinformation traduisent la décomposition du modèle libéral des Lumières. La démocratie représentative postulait que des citoyens instruits et informés forgeraient rationnellement leurs jugements et feraient leur miel de la liberté d'opinion. Deux siècles plus tard, les dirigeants se réinventent en directeurs de conscience, voire en inquisiteurs. Et, comme au temps des chaires à prêches, sermonnent des masses qu'ils jugent vulnérables, immatures, influençables, et toujours enclines à céder aux mauvaises pensées.

Pour préserver la paix

Afin de briser l'encerclement idéologique en matière de politique étrangère et le paternalisme, Le Monde diplomatique publie un Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique. Il ne s'agit pas de prendre le contre-pied du dogme, mais de permettre à chacun de s'équiper intellectuellement pour former sa propre opinion, loin des leçons de morale et des credo. Plus encore que l'économie, les questions de politique étrangère impressionnent et paraissent réservées à un milieu d'initiés dont les représentants rappellent le jugement d'Étienne Bonnot de Condillac sur ses adversaires philosophiques : « Ils doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. » Si le catéchisme néolibéral des années 1980-1990 a nourri un puissant mouvement international de contestation, l'altermondialisme, l'évangile guerrier des néoconservateurs européens n'a pas encore heurté pareil obstacle. Or deux facteurs cruciaux concourent à faire de la paix et de la coopération internationale, plutôt que du réarmement et de la guerre, l'approche la plus réaliste de notre époque : l'échec des conflits armés pour ceux qui les provoquent, d'une part ; la menace d'un anéantissement de la planète par le réchauffement climatique, une escalade nucléaire ou l'intelligence artificielle (IA), d'autre part.

En Ukraine, à Gaza, en Iran ou au Liban, des États envahissent, bombardent, menacent, sous le regard d'un droit international et d'institutions créés pour préserver la paix mais incapables de les en empêcher. Les règles communes censées contenir la puissance des États cèdent les unes après les autres devant la logique du rapport de forces.

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Luigi Serafini. – Image extraite du « Codex seraphinianus », 1981
© Luigi Serafini

L'histoire a pourtant montré que la guerre paie rarement, et les États-Unis en savent quelque chose. À l'exception de la guerre du Golfe, leurs grandes interventions militaires ont presque toujours tourné au fiasco. Au Vietnam, où 58 000 soldats américains et entre 2 et 3 millions de Vietnamiens ont péri, les États-Unis ont fini par se retirer après huit années de conflit. Deux ans plus tard, en 1975, les communistes prenaient Saïgon, ce que Washington voulait précisément empêcher en intervenant. Vingt ans d'engagement armé et d'occupation n'auront pas non plus suffi à stabiliser l'Afghanistan. En 2021, les troupes américaines sont parties dans le chaos, et les talibans ont repris le pouvoir — facture : 2 300 milliards de dollars, en incluant les surcoûts de guerre, les soins aux vétérans et les intérêts de la dette (12). Et le bilan n'est guère plus reluisant en Irak. Lancée en 2003 sur la base d'affirmations mensongères concernant l'existence d'armes de destruction massive, l'invasion a contribué à la déstabilisation durable du Proche-Orient et à l'essor de l'Organisation de l'État islamique (OEI), que les Américains ont ensuite combattue en Syrie — coût des deux opérations : 2 900 milliards de dollars.

D'autres puissances ont subi pareilles déconvenues. En Libye, l'intervention occidentale de 2011 a bien fait tomber Mouammar Kadhafi, mais le pays plongeait quelques années plus tard dans la guerre civile. Au Mali, l'armée française s'est révélée incapable de stopper l'expansion djihadiste, malgré neuf ans (2013-2022) de déploiement dans la zone sahélo-saharienne. L'Union soviétique avait connu un destin similaire en Afghanistan. Après plus de neuf années de guerre, elle retirait ses troupes en 1989 sans avoir vaincu la rébellion. L'enlisement russe en Ukraine illustre encore aujourd'hui ce paradoxe. La guerre se retourne souvent contre ceux qui la déclenchent : elle coûte des fortunes et ternit durablement la réputation internationale de l'agresseur.

Aucun de ces constats ne freine le retour de la force. Partout, les États brandissent la puissance militaire pour défendre leurs intérêts. Selon le dernier rapport du Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025, soit une onzième année d'affilée de hausse et le niveau le plus élevé jamais enregistré. L'Europe a vu ses dépenses militaires bondir de 14 % en un an, à 864 milliards de dollars : + 24 % pour l'Allemagne, + 50 % pour l'Espagne. Trois pays — États-Unis, Chine, Russie — concentrent désormais plus de la moitié de cet effort planétaire.

Cette conflictualité croissante surprend car les grandes puissances ne sont plus engagées, comme au siècle dernier, dans un affrontement existentiel visant à imposer au monde un modèle plutôt qu'un autre. Ni la Chine ni la Russie ne proposent aujourd'hui de projet idéologique alternatif à l'ordre existant. Capitalistes, oligarchiques et extractivistes, elles s'intègrent pleinement à l'architecture économique mondiale héritée de l'après-guerre. Et, si l'extrême droite progresse dans de nombreux pays, son nationalisme ne s'accompagne pas, à ce jour, des ambitions expansionnistes qui caractérisaient les grandes puissances du XXe siècle. Le Rassemblement national (RN) ne revendique pas la Sarre, pas plus que l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) ne lorgne la Lorraine. « On est chez nous » : leur horizon est national, pas impérial.

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Plus fondamentalement, les grands défis du XXIe siècle exigent ce que la politique de puissance empêche : la coopération. Le réchauffement ne peut être maîtrisé que par des engagements réciproques, des mécanismes de contrôle, des normes communes, une coordination internationale et des transferts financiers, soit à peu près l'inverse de la logique de rivalité qui prévaut aujourd'hui. L'IA ouvre des perspectives analogues. L'automatisation des décisions militaires charrie des risques d'erreur, d'escalade et de perte de contrôle. À mesure qu'elle s'installe dans la vie économique et sociale, l'IA pose partout les mêmes questions : jusqu'où déléguer aux machines ? Comment protéger les individus ? Là encore, aucun pays ne peut, à lui seul, fixer les règles d'une technologie dont les effets débordent largement les frontières.

Après les deux guerres mondiales, les grandes puissances ont su s'entendre, malgré leurs divergences, pour bâtir un ordre international commun et créer des institutions destinées à préserver la paix. Elles avaient compris que leur sécurité passait aussi par des règles et des mécanismes partagés. Leurs dirigeants devraient aujourd'hui parler de diplomatie et de désescalade ; ils privilégient le réarmement et les déclarations martiales.

La géopolitique contemporaine sait fort bien décrire les nouvelles formes de conflictualité, et les revues spécialisées regorgent d'analyses raffinées sur les guerres hybrides, informationnelles ou économiques, sur les cyberconflits ou la compétition technologique. Mais où sont les travaux sur les conditions de la paix, la coexistence stable d'intérêts différents, les mécanismes de confiance ou les moyens d'empêcher qu'une crise locale ne dégénère en affrontement entre grandes puissances ?

Une autre géopolitique est possible.

Voir en ligne : /2026/10/BREVILLE/70106

(1) « A fateful error », The New York Times, 5 février 1997.

(2) X (George F. Kennan), « The sources of Soviet conduct », Foreign Affairs, New York, juillet 1947.

(3) Thomas L. Friedman, « Foreign Affairs ; Now a word from X », The New York Times, 2 mai 1998.

(4) Angela Merkel, Liberté. Mémoires, 1954-2021, Albin Michel, Paris, 2024.

(6) Jeanna Smialek et Siobhán O'Grady, « Ukraine says it needs $27 billion more. Europe wants to know why », The New York Times, 9 septembre 2026.

(7) « Donald Trump will “never” support Putin, says Volodymyr Zelensky », The Economist, Londres, 16 septembre 2023.

(8) Lire Alain Gresh, « Enquête sur le virage de la diplomatie française », Le Monde diplomatique, juillet 2008.

(9) Pierre Haski cité par Paul Sugy, « Reporters sans frontières, un arbitre des élégances médiatiques aux partis pris embarrassants », Le Figaro, Paris, 18 décembre 2025.

(10) Cf. Jules Blaster, « Cher Frédéric Encel », Blast, 28 juin 2025.

(11) Ursula von der Leyen, « Discours sur l'état de l'Union », Commission européenne, Bruxelles, 16 septembre 2006.

(12) Selon le projet Costs of War de l'université Brown.

Des Balkans en voie d'accaparement

30 September 2026 at 08:49

Encore préservées du béton, les côtes albanaises de l'Adriatique sont rattrapées par les conséquences du tourisme, lequel conduit à détruire ce que l'on vient admirer. Le phénomène se répand d'autant plus vite qu'il peut rapporter gros à ceux qui s'approprient les meilleurs sites. Pour gagner l'allégeance des responsables politiques du cru, la tâche est d'autant plus facile quand on s'appelle Trump.

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Endri Dani. – « Palimpsest 01 », 2010
© Endri Dani - Mucem, Marseille

Fasciné par les montagnes striées de torrents, les plaines fertiles et l'hospitalité de leurs habitants lors de sa traversée du sud de l'Albanie en 1809, lord Byron a célébré une nature d'autant plus belle « dans ses formes sauvages » que « rien d'humain n'ose souiller ses asiles ». Voyageant à cheval, il a gagné Tepelena, sur les rives de la Vjosa, où Ali Pacha, gouverneur défiant l'autorité ottomane, lui a réservé un accueil fastueux.

Deux siècles plus tard, en juillet 2021, Mme Ivanka Trump (fille du président des États-Unis) et son époux, M. Jared Kushner, découvrent à leur tour la région, en débarquant sur l'île de Sazan depuis le yacht de leur ami, le financier britannique Nathaniel Rothschild. Lieu stratégique, situé à l'entrée de l'Adriatique et de la baie de Vlora, cet ancien avant-poste ottoman et vénitien permet de contrôler le détroit d'Otrante. Il abrita des forces italiennes et allemandes pendant la seconde guerre mondiale, puis des sous-marins soviétiques jusqu'à 1961, date de la rupture avec le régime communiste d'Enver Hodja (au pouvoir de 1944 à sa mort, en 1985), qui a couvert l'île de mini-casemates par la suite.

Sur l'autre rive de la baie s'étend l'aire protégée de Vjosa-Narta, qui englobe lagune, littoral et embouchure de la Vjosa, l'un des derniers fleuves sauvages d'Europe, classée parc national depuis 2023. Situés sur un important axe de migration entre l'Afrique et l'Europe, ces étangs, dunes, pinèdes et plages abritent près de 250 espèces d'oiseaux, dont des flamants roses et des pélicans.

Sur le chemin du Monténégro, au port de Durrës, le premier ministre albanais, M. Edi Rama, rejoint ces visiteurs de marque à bord et leur parle du développement de l'Albanie, qu'il entend fonder sur le tourisme. Mme Trump a flairé la bonne affaire : bâtir sur l'île et la côte des complexes de luxe avec plages privées. Un an plus tard, M. Kushner explore davantage la région de Vlora, où un nouvel aéroport est en construction. Il revoit M. Rama à Davos et lui propose d'investir dans le pays. M. Rama s'emploie à lever rapidement les obstacles législatifs.

« C'était la saison de nidification. Nous suivions les oiseaux nicheurs lorsqu'une collègue nous a signalé la présence d'engins sur place », raconte M. Joni Vorpsi, ornithologue au sein de l'Association pour la protection et la préservation de l'environnement naturel en Albanie. Le 6 mai dernier, en présence de représentants du réseau BirdLife International, il découvre un chantier déjà avancé : dunes éventrées, arbres abattus, route ouverte, canal reliant la lagune à la mer modifié. « Dans une zone protégée, sans autorisation environnementale, c'est une grave infraction : tout l'écosystème est menacé », dénonce à son tour M. Olsi Nika, directeur du Centre pour la protection des écosystèmes en Albanie, EcoAlbania. Le 16 mai, quelque trois cents habitants et militants se mobilisent sur place.

Les neuf villages alentour vivent de la pêche, de l'agriculture et du tourisme estival. Leurs habitants ne veulent pas devenir les larbins de riches clients d'hôtels bâtis sur ces lieux uniques. Lorsque des clôtures coupent l'accès aux terres et aux plages, certains tentent d'arracher le grillage. Des vigiles frappent un manifestant et le traînent au sol sous le regard de la police. Le premier ministre Rama révèle alors que ce projet est lié à la famille Trump. Loin de désarmer les critiques, ce patronyme attise la colère. « Il pensait sans doute que, dans un pays très proaméricain, on hésiterait à se révolter. L'effet a été inverse », observe Ola Xama, journaliste de MCN TV, une chaîne privée de Tirana. Les manifestations ont tourné à l'affrontement avec la police, qui n'a pas manqué d'utiliser la force. Baptisé « révolution des flamants roses », ce soulèvement rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale en juin dernier, avant de gagner la diaspora, des États-Unis à l'Australie.

Des enclaves de luxe

Avec ses montagnes, oliveraies et plages sauvages de l'Adriatique comme ses vestiges romains, byzantins ou ottomans, l'Albanie attirait jusqu'à présent un tourisme de baroudeurs, loin des amateurs de confort retranchés dans des enclaves de luxe. « Malgré l'absence d'infrastructures, parfois même de routes, les habitants ont développé un tourisme fondé sur l'accueil, les produits agricoles et les traditions. Les grands complexes de luxe menacent cette fragile économie », souligne Doriana Musaj, architecte et urbaniste.

Le projet des époux Kushner s'appuie sur une loi de 2015 relative aux investissements stratégiques, qui autorise des procédures accélérées, un accès privilégié au foncier public et des exonérations fiscales. L'État finance les routes, l'eau, les égouts et l'électricité. Les investisseurs privés amortissent le coût des travaux par la vente anticipée d'appartements ou de villas. La proximité avec le pouvoir facilite l'avancement des dossiers.

À Durrës, par exemple, la société Eagle Hills, dirigée par le promoteur émirati Mohamed Alabbar, transforme une partie du port en marina et complexe résidentiel, hôtelier et commercial. Le groupe détient 67 % du projet, contre 33 % pour l'État, qui apporte le foncier et accorde des avantages fiscaux. Déjà contesté au Monténégro, M. Alabbar l'est désormais en Albanie, où les premiers immeubles se sont affaissés dans le sable jusqu'à vingt-huit centimètres par endroits. Mais ce qui se joue à Durrës n'est qu'un volet d'une politique d'accaparement des espaces les plus convoités par des investisseurs proches du pouvoir. Une enquête journalistique du média indépendant albanais Citizens.al a recensé sur dix ans 252 décisions du Conseil national du territoire, présidé par M. Rama, portant au total sur 11,27 millions de mètres carrés de terrains et 5,49 millions de mètres carrés de surface de plancher, soit près d'une fois et demie les surfaces de bureaux du quartier de La Défense, près de Paris.

À la suite de manifestations, le Parlement européen a adopté, le 7 juin, une résolution appelant à un moratoire sur toute nouvelle construction dans les zones protégées et rappelé, en citant Vjosa-Narta, que le respect des normes environnementales conditionnait l'adhésion à l'Union européenne, que l'Albanie voudrait rejoindre. Quelques jours plus tôt, M. Rama assurait pourtant que le projet ne serait « pas annulé tant [qu'il serait] premier ministre ». Aujourd'hui, il cherche surtout à gagner du temps en espérant l'épuisement du mouvement.

Derrière le projet de Vjosa-Narta se dessine un montage financier opaque. À partir de 2021, South Adriatic Development, contrôlé par l'homme d'affaires albanais Redi Struga, a acquis environ 1,2 million de mètres carrés de terrains. Le foncier et les permis de construire ont ensuite été répartis entre plusieurs sociétés relevant de Sazan Real Estate Development (SRED). Établie au Qatar, l'entreprise est contrôlée à 70 % par les frères Moutaz et Ramez Al-Khayyat. Les bénéficiaires des 30 % restants, détenus par l'intermédiaire de sociétés au Luxembourg et dans le Delaware, demeurent inconnus (1).

Le parquet spécial albanais chargé de la lutte contre la corruption et le crime organisé (SPAK) soupçonne le vendeur de plusieurs parcelles, M. Artur Shehu, de blanchiment d'argent et de falsification de documents. Son nom apparaissait dès 2019 dans une enquête européenne sur des rencontres de narcotrafiquants présumés à Aruba (Antilles). Ces réunions auraient porté sur « des projets immobiliers potentiellement financés par des fonds illicites et soutenus par les autorités politiques ». À Zvërnec, il aurait acquis des terrains grâce notamment à un registre ottoman contrefait. Dès septembre 2024, des habitants avaient demandé à M. Kushner de renoncer à « des actions portant atteinte aux droits de propriété immobilière du village (2) ».

Le SPAK enquête alors sur la concession de l'aéroport de Vlora, dont les travaux ont commencé en novembre 2021 dans la zone protégée de Vjosa-Narta, avant son déclassement en 2022. Le chantier s'est poursuivi malgré les objections européennes, tandis qu'un conflit oppose les concessionnaires, M. Behgjet Pacolli, ancien président du Kosovo (du 22 février au 1er avril 2011), et M. Valon Ademi, ancien consul honoraire d'Albanie au Kosovo.

Cette affaire, comme bien d'autres, met en lumière un chaos foncier. Abolie sous Enver Hodja, la propriété privée fait depuis 1993 l'objet d'une restitution inachevée, minée par la corruption et la coexistence de titres de propriété contradictoires. Lancée en 2016, la réforme judiciaire a écarté plus de la moitié des magistrats contrôlés pour patrimoine inexpliqué ou liens avec le crime organisé, mais le non-remplacement des postes laissés vacants par la lutte contre la corruption a paralysé les tribunaux, qui ne peuvent faire face à tous les contentieux fonciers.

Fin mai, alors que la colère des Albanais gagne la rue, la fille de M. Donald Trump affirme encore travailler avec « certains des plus grands architectes de notre époque » à l'aménagement de Sazan, l'« aboutissement de toute [son] expérience dans l'immobilier ». Mais, quand la controverse s'amplifie, Affinity Partners, le fonds de M. Kushner, prend ses distances, affirmant que les investisseurs liés au projet interviennent « à titre personnel ».

Avant l'arrivée du couple Trump-Kushner, les mobilisations contre l'accaparement du littoral restaient largement ignorées par des médias, dont les principaux propriétaires ont eux-mêmes des intérêts dans la construction et le tourisme. Aujourd'hui, à l'endroit où la statue d'Enver Hodja a été déboulonnée en 1991, les manifestants scandent tour à tour : « Rama en prison, Berisha [ancien président et premier ministre, Parti démocrate] en prison », « L'Albanie n'est pas à vendre ». « Cette mobilisation exprime trente-cinq ans de colère. La démocratie et le libéralisme promis devaient améliorer la vie ; les Albanais ont découvert un système dont ils se sentent exclus », explique Gresa Hasa, doctorante au Centre d'études de l'Europe du Sud-Est de l'université de Graz.

Le Parti démocrate de M. Sali Berisha, principale formation d'opposition, soutient aussi les projets liés à la famille Trump. « Le Parti socialiste est l'ancien Parti communiste, rebaptisé après la chute du régime. Pour beaucoup d'Albanais, il prolonge l'ancienne nomenklatura, qui a conservé ses privilèges », estime M. Redi Muçi, premier député de Lëvizja Bashkë (« Ensemble »), mouvement de gauche engagé dans les mobilisations de Zvërnec.

Résistance des petits peuples

La colère contre les politiques néolibérales qui nourrissent corruption et crime organisé traverse aujourd'hui les Balkans. Le soulèvement albanais rappelle celui qui embrase la Serbie depuis novembre 2024. L'Union européenne ou les États-Unis suscitent une défiance croissante par leur faible soutien aux mouvements populaires et leurs accords avec les dirigeants locaux, comme M. Rama, qui a aussi multiplié les gestes à l'égard de M. Trump (3).

Ces mouvements de contestation dessinent une dynamique nouvelle dans une région longtemps divisée. Dominant la scène politique de leurs pays depuis plus d'une décennie, le premier ministre albanais Rama et le président serbe Aleksandar Vučić recourent à des méthodes similaires. « Par-delà leurs étiquettes idéologiques, ces dirigeants utilisent les grands projets urbains et immobiliers comme des instruments de pouvoir politique et économique », observe M. Lutfi Dervishi, enseignant à l'université de Tirana. De ces mobilisations sont nés des liens entre organisations étudiantes, syndicales et écologistes de toute la région.

Dans son exaltation romantique des Albanais, Byron célébrait la résistance des petits peuples aux grandes puissances. Deux siècles plus tard, cette aspiration reste vive dans les Balkans.

Voir en ligne : /2026/10/OTASEVIC/70107

(1) Lire Tristan Coloma et Lindita Çela, « Géopolitique des hôtels de luxe », Le Monde diplomatique, août 2026.

(2) Eliot Brown et Vladimir Karaj, « The suspected gangster causing headaches for Kushner's Albania deal », The Wall Street Journal, New York, 8 août 2026.

(3) Lire « De Belgrade à Tirana, ces chefs d'État qui vénèrent M. Trump », Le Monde diplomatique, juillet 2026.

Attention, objet dangereux !

30 September 2026 at 08:49

Quel est le point commun entre Augusto Pinochet, Frédéric Encel et Le Monde diplomatique ? Le premier a enseigné la géopolitique à l'université militaire de Santiago et publié un traité intitulé Geopolítica cinq ans avant son coup d'État au Chili, en 1973. Le deuxième compte au nombre des experts les plus fréquemment invités dans les médias, où il savoure avec un sourire faraud l'énoncé de sa qualité : « docteur en géopolitique ». Le troisième publie le Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique pour donner à réfléchir plutôt que, comme les deux premiers, professer quoi penser.

Cet ouvrage met en effet à la disposition de ses lecteurs les outils nécessaires pour se forger une opinion personnelle et éclairée sur les conflits et la situation internationale. Appuyé sur les acquis de la recherche, il passe au crible les grandes idées reçues qui façonnent les représentations du monde depuis la fin de la guerre froide. En fin de volume, une boîte à outils présente une méthode simple et efficace d'analyse des relations internationales qui fonctionne par superposition de calques permettant de croiser les points de vue : géographie, diplomatie, stratégie, économie, représentations des acteurs. Un riche appareil cartographique explore tout au long de l'ouvrage les rapports entre espace et puissance — dont le contrôle du détroit d'Ormuz et celui de la mer Noire illustrent l'importance. Le XXIe siècle marque le grand retour de la géographie et des politiques de puissance : il importe plus que jamais de se réapproprier la géopolitique. Et de contester aux dirigeants le monopole des affaires du monde.

Cette publication est disponible chez les marchands de journaux ainsi que dans les meilleures librairies. Son contenu même l'expose au silence des revues de presse et au mutisme embarrassé des commentateurs. Il considère ses lecteurs comme des êtres doués de raison : objet dangereux. Si sa lecture élargit vos horizons et vous arme d'une serpe pour tailler dans le maquis des médias, alors prêtez-nous main-forte — faites-le connaître, recommandez-le à vos amis, à vos proches, à toutes celles et tous ceux qui étouffent dans les fils de l'information barbelée.

Voir en ligne : /2026/10/A/70103

Ceuta, une crise instrumentalisée

30 September 2026 at 08:49

Drame humain, crise de l'accueil et tensions diplomatiques avec Bruxelles et Rabat : l'afflux migratoire exceptionnel dans l'exclave espagnole en Afrique du Nord et ses suites ont semblé affaiblir le président du gouvernement. Critiqué par ses alliés, il aborde la fin de son mandat sous la pression de la droite, et de l'extrême droite qui poursuit son ascension.

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Mariam Abouzid Souali. – « Poussière d'étoiles », 2024
© ADAGP, Paris, 2026 - Mariam Abouzid Souali - courtesy Galerie Cécile Fakhoury, Paris

Seul M. Felipe González (1982-1996) a fait mieux. Aucun autre président du gouvernement de l'Espagne démocratique n'a exercé le pouvoir aussi longtemps que le socialiste Pedro Sánchez. Les recompositions de la scène partisane entraînées par la fragmentation du champ électoral, l'émergence et la consolidation du parti d'extrême droite Vox, ainsi que par le rôle charnière joué dans la vie politique nationale par les partis nationalistes basques et catalans contrarient la reconquête du pouvoir par les conservateurs espagnols. Le dirigeant du Parti populaire (PP, droite) Alberto Feijóo, premier opposant, n'a d'autre ressource qu'un sempiternel appel à la démission de M. Sánchez ou de claironner qu'il va bientôt tomber dans les filets de la justice. En vain jusqu'à présent (1).

M. Sánchez a maintes fois démontré son aptitude à prendre des risques calculés pour se dépêtrer de situations critiques. Mais, cette fois, l'afflux de candidats à l'émigration sur les plages de Ceuta semble l'avoir piégé. Le 31 juillet, en visite dans la minuscule enclave espagnole en territoire marocain, M. Sánchez définit la situation comme « une violation de l'intégrité territoriale de l'Espagne », tout en se félicitant paradoxalement de la collaboration avec les autorités du pays frontalier. Ce n'est qu'à la fin de son discours qu'il évoque brièvement le contexte migratoire et ses effets sur la vie des habitants de la cité autonome.

Le lendemain, il minimise l'impact de cette crise dans une lettre adressée à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Si « autour de 50 000 migrants sont entrés de manière irrégulière et inattendue » à Ceuta, affirme M. Sánchez, « en moins de quarante-huit heures [son] gouvernement a réussi à rétablir complètement le contrôle de la frontière, fournir une importante assistance humanitaire et renvoyer pratiquement tous les migrants entrés irrégulièrement ».

Or ce ne sont pas 50 000, mais plus de 70 000 migrants qui sont entrés par la mer. Plus de 140 s'y sont noyés selon El País (4 septembre 2026). On estimait, à la mi-septembre, qu'environ 10 000 d'entre eux demeuraient toujours dans la cité, survivant dans des conditions très précaires (2). Tandis que les images de plages surpeuplées et la colère de nombreux Ceutiens saturaient l'espace médiatique, l'opinion publique espagnole est restée sourde au discours de M. Sánchez et, au contraire, s'est montrée très réceptive à ceux de la droite et de l'extrême droite mobilisées contre le gouvernement. Dans un sondage publié le 7 septembre par le quotidien El País, les deux tiers des personnes interrogées considéraient que le président avait mal ou très mal géré la crise, et près de 90 % attribuaient la responsabilité de son déclenchement au Maroc.

La gauche de la coalition gouvernementale a déploré qu'il n'accorde pas assez d'attention à la dimension humanitaire des événements. Par ailleurs soutien de la cause sahraouie, Sumar a reproché à M. Sánchez de ne pas mettre en cause le Maroc, tandis que Podemos exigeait une rupture des relations diplomatiques avec le voisin maghrébin. Mme Ione Belarra, secrétaire générale du parti, a sommé le chef de l'exécutif d'expliquer pourquoi, selon elle, il « protégeait » le royaume chérifien. De manière implicite, elle n'a pas hésité à faire écho à l'hypothèse, lancée par des responsables du PP et de Vox, d'un chantage que Rabat exercerait sur lui à l'aide d'informations compromettantes obtenues par ses services secrets.

Deux ministres socialistes, celle de la défense, Mme Margarita Robles, et celui de l'intérieur, M. Fernando Grande-Marlaska, ont fait étalage de leurs divergences au sujet des informations communiquées ou non par leurs administrations sur l'imminence et la portée d'une crise migratoire à Ceuta. Pour mettre fin à cette cacophonie ainsi qu'aux accusations de dirigeants du PP selon lesquelles M. Sánchez savait et n'aurait rien fait, voire aurait encouragé l'arrivée des migrants, le gouvernement a déclassifié et publié le 9 septembre dernier une quarantaine de documents échangés entre les organes de sécurité de l'État. Mais cette publication a redoublé la polémique en permettant à l'opposition de soutenir que les autorités n'avaient pas correctement pris en compte des avertissements, notamment ceux du Centre national du renseignement (CNI).

Présidant treize des dix-sept communautés autonomes du pays, ainsi que les villes de Melilla et, précisément, de Ceuta, le PP a déjà annoncé qu'il s'opposerait au transfert de migrants, y compris les mineurs, vers la péninsule. La crise pourrait affaiblir durablement un président cerné par les affaires de corruption impliquant des proches et critiqué à l'intérieur même de son parti. Mais sans lui coûter son poste : le mécanisme constitutionnel de la « défiance constructive » qui oblige les oppositions à s'accorder sur le nom d'un futur président de gouvernement avant de voter la censure protège M. Sánchez.

Ensemble pour la Catalogne (Junts, le parti catalan de M. Carles Puigdemont) et le Parti basque (PNV) ont beau suggérer l'organisation d'élections anticipées, il paraît exclu que les deux formations s'allient avec le PP pour renverser le gouvernement. Logiquement, la législature devrait, comme le chef des socialistes l'a dit et répété, aller à son terme, et les prochaines élections se dérouler au plus tard fin août 2027. D'ici là, la gauche dans son ensemble aura beaucoup de mal à éviter que la hantise de l'invasion migratoire, montée en épingle avec la crise de Ceuta, ne domine le débat politique, au profit du PP et de son associé-rival d'extrême droite Vox.

Voir en ligne : /2026/10/PERES/70104

(1) Lire « L'inamovible M. Sánchez », dans « Les paradoxes de l'Espagne », Manière de voir, n° 204, décembre 2025 - janvier 2026.

(2) Selon l'agence EFE, 18 septembre 2026.

Vivre et mourir en cellule

Souvent condamnés jeunes à des très longues peines, des dizaines de milliers de détenus américains ont aujourd'hui atteint un âge canonique, obligés de finir leurs jours dans des prisons où rien n'a été pensé pour eux. Grimper sur un lit superposé, attendre debout dans une file, mastiquer une nourriture inadaptée, sans même parler de rencontrer un médecin : chaque tâche du quotidien est une épreuve.

L'imam Jamil Abdullah Al-Amin, également connu sous le nom de H. Rap Brown, fut l'une des voix les plus influentes du mouvement pour les droits civiques et du Black Power aux États-Unis, au sein du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) et du Black Panther Party notamment. Surveillé par le Bureau fédéral d'enquête (FBI), il a été condamné à la prison à perpétuité en 2002 pour le meurtre de l'adjoint d'un shérif, une accusation qu'il a toujours rejetée. Il est mort le 23 novembre 2025, à 82 ans, dans un hôpital pénitentiaire de Caroline du Nord, après une longue dégradation de son état de santé.

H. Rap Brown est loin d'être le seul à avoir vieilli et péri derrière les barreaux. En 2022, 186 146 personnes incarcérées aux États-Unis avaient dépassé les 55 ans — le seuil pour être considéré comme « âgé » dans de nombreux États —, contre environ 42 300 en 2000 (1). « On vieillit plus vite en prison, explique M. Jose Saldaña, ancien militant de l'organisation révolutionnaire portoricaine Young Lords, libéré en 2018 après trente-huit ans d'incarcération. Le stress, le manque de nourriture, être jour et nuit enfermé dans une cellule, être séparé de sa famille… Ça accélère le vieillissement. » Les personnes détenues présentent en effet, plus tôt et plus fréquemment que la population générale, des pathologies chroniques, des handicaps, des troubles cognitifs ou des maladies cardio-vasculaires. Un prisonnier de 59 ans présenterait ainsi, en moyenne, les conditions gériatriques d'un homme de 75 ans, tandis que l'espérance de vie diminue de deux ans pour chaque année d'enfermement (2).

Ce vieillissement est en grande partie l'héritage différé de plusieurs décennies de politiques répressives et d'incarcération de masse. À partir des années 1970, puis surtout dans les années 1980 et 1990, les États et le gouvernement fédéral ont multiplié les peines minimales obligatoires, les lois dites « three strikes » (des « trois prises »), qui prévoient des peines très lourdes, voire la perpétuité, en cas de récidives successives, et les dispositifs de « truth in sentencing » (« vérité des peines »), qui obligent les condamnés à purger une large part de leur peine avant de pouvoir prétendre à une libération. En allongeant considérablement les durées d'incarcération et en restreignant les possibilités de sortie, ces politiques ont progressivement transformé la population carcérale : des hommes et des femmes entrés en prison jeunes ou à l'âge adulte y sont restés pendant des décennies, jusqu'à vieillir derrière les barreaux. La part des prisonniers seniors a ainsi bondi de 3 % en 1991 à 15,7 % en 2022. En Floride, 29 % de la population carcérale actuelle a plus de 50 ans. Dans moins de cinq ans, ce sera le cas d'un tiers des prisonniers américains.

À même le sol pendant des heures

Cette transformation pose une myriade de difficultés logistiques et financières. Les prisons ont été pensées pour des personnes autonomes, mobiles et capables de supporter les contraintes physiques de la détention. « Elles ne sont pas construites pour les personnes porteuses de handicap, qui ont besoin d'un fauteuil roulant, d'un déambulateur ou même d'une canne », observe le chercheur Thomas Baker. Un migrant mexicain actuellement enfermé à Adelanto, en Californie, nous raconte qu'un de ses codétenus âgés se douche rarement, l'opération étant trop périlleuse avec un déambulateur. « Les détenus âgés n'ont pas accès au soutien dont ils ont besoin : ils doivent quotidiennement accomplir des tâches au-delà de leurs capacités physiques, comme monter sur un lit superposé, attendre debout dans une file, mastiquer de la nourriture inadaptée… », détaille la chercheuse et avocate Michele Deitch, directrice du Prison and Jail Innovation Lab. Quant aux personnes atteintes de démence, elles sont incapables d'obéir aux règles drastiques de la détention, ce que les surveillants ne tolèrent pas.

Les prisons américaines manquent de moyens et de personnel. Dans le Michigan, par exemple, 910 postes pénitentiaires, 504 postes médicaux et 55 postes administratifs étaient vacants en décembre 2024, soit près de 15 % des effectifs (3). Dans le Colorado, pour pallier cette situation, l'administration pénitentiaire a réassigné des agents à des postes de sécurité, abaissé l'âge de recrutement à 18 ans et imposé de nombreuses heures supplémentaires à ses employés. Pour les détenus âgés, ce sous-effectif a des conséquences très concrètes : consultations médicales retardées, diagnostics et traitements repoussés, déplacements limités… Dans une prison de Los Angeles visitée par l'American Civil Liberties Union (ACLU), les patients devaient attendre leurs soins à même le sol pendant des heures. Selon Baker, le problème est notamment géographique. « Les prisons américaines se trouvent souvent dans des zones rurales éloignées. Il est difficile de convaincre les rares professionnels de santé qui voudraient bien travailler en prison de faire de longs déplacements vers ces lieux peu attractifs. » Le vieillissement des détenus accentue les failles d'un système déjà sous tension.

Ces difficultés n'exonèrent pas les établissements pénitentiaires de leurs obligations légales. La loi relative aux Américains porteurs de handicap (ADA) les oblige en effet à rendre leurs espaces comme leurs activités accessibles à tous, et à fournir certains équipements et aménagements adaptés. Mais beaucoup de détenus connaissent mal leurs droits ou n'ont pas les moyens de les faire valoir. Ils doivent donc le plus souvent se débrouiller seuls, ou s'entraider. « Quand je suis arrivé en prison en 1980, j'ai croisé un autre prisonnier, plus vieux. Il m'avait dit : “Si tu ne dois avoir que deux livres avec toi, que ce soient ton livre sacré et un dictionnaire médical.” C'est devenu ma deuxième Bible. J'ai appris à lire mes résultats d'examens et, dès que quelque chose clochait, j'écrivais pour demander à voir un médecin », relate M. Saldaña. À son tour, il a aidé un autre prisonnier : « Je lui ai montré comment porter plainte parce que sa cellule ne respectait pas la loi. Ils étaient censés tout adapter : le lit, le fauteuil, les toilettes, les lavabos… Pour se venger de sa plainte, ils l'ont mis à l'isolement, l'ont laissé tout seul sur un lit, où il se souillait ; ils glissaient sur le sol un plateau-repas qu'il ne pouvait pas attraper… » Difficile de savoir combien de détenus âgés vivent de telles situations. Selon les associations spécialisées, les abus et maltraitances seraient monnaie courante, mais la plupart ne sont pas signalés, faute de pouvoir recueillir aisément la parole des détenus. « Cela passe essentiellement par des échanges de courriers. Cela prend du temps, les gens ne savent pas toujours bien écrire ou donner les détails qui nous sont utiles », explique Mme Jia Min Cheng, avocate de l'organisation Disability Rights California (DRC).

Faut-il maintenir en détention des individus âgés dont le risque de récidive est faible, alors que leur prise en charge coûte cher ? Une étude publiée en 2017, portant sur plus de 25 000 personnes libérées de prison, montre que 13,4 % de celles qui avaient 65 ans ou plus ont été de nouveau arrêtées dans les huit années suivantes, contre 67,7 % des moins de 21 ans (4). En outre, les prisonniers âgés coûtent environ trois fois plus cher à l'administration pénitentiaire que les détenus plus jeunes, principalement en raison de leurs besoins médicaux. « Difficile à défendre auprès des contribuables », souligne Baker. Dans ce contexte, de nombreux États prévoient des dispositifs permettant d'abréger l'incarcération des personnes âgées ou gravement malades : la medical parole, ou libération pour « raison médicale », et la geriatric parole, qui permet d'examiner le cas d'un détenu à partir d'un certain âge. Dans les faits, ces mécanismes restent peu utilisés. « La plupart des membres des commissions sont nommés par le gouverneur. Et ils sont très frileux, ils ont peur de prendre les mauvaises décisions, que ça se répercute sur le gouverneur. Alors ils jouent la sécurité », constate Deitch. Selon les données fédérales, 84 % des 31 069 demandes de libération compassionnelle soumises aux tribunaux entre 2019 et 2023 ont été rejetées (5).

Pour ceux qui sortent, une autre épreuve commence : la réinsertion. Comment retrouver un logement et des repères après plusieurs décennies derrière les barreaux ? « Il ne s'agit pas de relâcher les prisonniers si c'est pour qu'ils deviennent des sans-abri. Il faut des soutiens pour les accompagner », rappelle la chercheuse. « La réinsertion est difficile, confirme M. Saldaña. C'est pour ça qu'on se bat pour que les gens soient libérés à un âge où ils sont encore “productifs''. » Il cite l'exemple d'Osborne, un programme de logements à New York pour les personnes âgées anciennement incarcérées : une résidence entièrement adaptée, avec des logements indépendants et accessibles, une cour… Mais les secondes chances comme celle-ci restent rares. M. Saldaña a lui-même essuyé quatre refus de libération conditionnelle avant de convaincre la commission.

Et, pour ceux qui ne sortiront jamais, reste une question : comment mourir en prison ? Gravement malades ou condamnés à la perpétuité, les détenus finissent souvent leurs jours en cellule ou dans un service de soins palliatifs — quand il en existe… À Kilby, en Alabama, où il a passé treize ans derrière les barreaux, M. David Garlock a participé à un programme d'hospice assuré par des détenus volontaires. « Ils ont mis une affichette à la recherche de bénévoles pour l'hospice. On était trente-deux volontaires au départ de la formation. Après avoir appris qu'on devrait changer des couches, des pansements, laver les patients…, nous n'étions plus que trois », racontait-il lors d'une conférence (6). Ce modèle de soins par des pairs existe dans plusieurs prisons américaines mais reste peu répandu. À Vacaville, en Californie, le service de soins palliatifs fait lui aussi appel à des détenus pour accompagner les patients. Ils sont rémunérés 24 cents de l'heure, contre environ 1 dollar pour ceux employés au nettoyage de l'établissement. En prison, loin de leur famille, les détenus sont aussi condamnés à prendre soin des autres jusqu'à leur dernier souffle.


(1) « Trapped in times. The silent crisis of elderly incarceration », American Civil Liberties Union (ACLU), septembre 2025.

(2) Farah Acher Kaiksow, Lars Brown et Kristin Brunsell Merss, « Caring for the rapidly aging incarcerated population : The role of policy », Journal of Gerontological Nursing, vol. 49, n° 3, Thorofare (New Jersey), mars 2023.

(3) « Budget briefing : General Government », House Fiscal Agency, Chambre des représentants du Michigan, Lansing, décembre 2024.

(4) « The effect of aging on recidivism among federal offenders », United States Sentencing Commission (USSC), Washington, DC, décembre 2017.

(5) « Compassionate release data reports », USSC, 2026.

(6) « Deaths in custody » session 5, université du Texas, Austin, 16 novembre 2024.

Nœud coulant, fin du JT, tête-à-queue

30 September 2026 at 08:49

Nœud coulant

Selon le Wall Street Journal du 21 septembre 2026, les États-Unis prévoient d'étouffer financièrement la Cour pénale internationale (CPI) pour la sanctionner d'avoir délivré un mandat d'arrêt contre le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.

Les sanctions interdiraient à la CPI toute transaction en dollars, ce qui la couperait d'une bonne partie du système financier international. (…) Les États européens et la plupart de ceux qui soutiennent la CPI, comme le Japon, ont promis de protéger la Cour, mais on ne voit pas comment ils le feront. (…) Un porte-parole du département d'État a rappelé que, selon le secrétaire d'État Marco Rubio, la CPI menace la souveraineté américaine. (…) Cela ne gênait pas M. Rubio en 2022 quand il était sénateur et qu'il avait cosigné une résolution du Sénat demandant à la CPI d'enquêter sur les crimes de guerre russes en Ukraine. Matthew Dalton et Alexander Ward, « Trump Ramps Up Bid to Dismantle International Criminal Court » (Trump intensifie ses efforts pour démanteler la Cour pénale internationale).

La fin du JT

Le rejet par référendum de nouvelles négociations avec l'Union européenne, le 31 août dernier, a été la principale nouvelle du dernier journal télévisé de la chaîne privée islandaise Sýn (groupe Vision). Elle renonce à ce format d'information diffusé depuis quarante ans.

[Sýn a pris sa décision] à la lumière de l'évolution des habitudes de consommation du grand public, car de plus en plus de gens recherchent des nouvelles et du contenu sur les médias numériques. Vision se concentrera donc davantage sur les services d'information en ligne du site Vísir ou de Bylgjan [une radio] et se concentrera sur la communication des nouvelles là où il y a une grande demande de contenu d'actualités. Darren Adam, « Sýn to stop broadcasting television news » (Sýn va cesser de diffuser son journal télévisé), RÚV, 31 août.

Tête-à-queue

Le sommet des Brics de New Delhi, le 11 septembre, a été marqué par une inflexion majeure dans la diplomatie indienne.

La déclaration finale approuve la plupart des principales préoccupations diplomatiques de l'Iran sans prononcer le moindre mot au sujet de ses attaques de drones et de missiles contre ses voisins du Golfe. Aucune mention des rebelles houthistes du Yémen, soutenus par l'Iran, qui ont récemment intensifié leurs attaques contre l'Arabie saoudite et pris en otage le commerce maritime à travers la mer Rouge. (…) L'autre changement manifeste dans la politique étrangère indienne tient à l'absence de toute mention du « droit d'Israël à se défendre ». Au contraire, Israël a été explicitement cité et sommé de retirer ses forces du territoire libanais. La déclaration exigeait une aide humanitaire sans restriction à Gaza et s'opposait au déplacement forcé des Palestiniens. La formulation de la déclaration risque de froisser en Israël dès lors qu'elle stipule : « Nous rejetons toute mesure unilatérale visant à modifier le statut juridique et historique de Jérusalem occupée. » Asif Ullah Khan, « BRICS Declaration : India's Great U-turn on Iran » (Déclaration des BRICS : le grand revirement de l'Inde face à l'Iran), The Diplomat, 17 septembre.
Voir en ligne : /2026/10/A/70102

Deux cousins russes

On avait d'abord cru à une brouille banale, du type de celles qui déchirent bien des familles à travers le monde. Comme souvent dans ces cas-là, on s'était dit qu'avec une petite incitation amicale une simple discussion permettrait de mettre les choses « à plat ». Et de repartir du bon pied. Mais derrière la fâcherie, une fracture. Non pas celle d'une famille : celle d'un pays.

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Nanna Heitman. – Préparation d'un défilé de mode sous une affiche de propagande de l'armée russe, Moscou, 2023
© Nanna Heitmann/Magnum Photos

Vladimir et Nikolaï étaient deux cousins complices. Que leurs évolutions de carrière respectives les aient séparés n'y avait longtemps rien changé. Le premier était « monté » à Moscou pour devenir consultant auprès de grandes sociétés étrangères ; le second était resté dans leur ville natale de Volgograd. Il dirigeait une petite entreprise individuelle fournissant des pièces de rechange aux industries locales.

Il y a vingt ans, on les avait accompagnés sur les traces du village d'origine de leur grand-mère, dans les environs de Saratov. Juché sur une colline, l'ancien kolkhoze où survivaient une dizaine d'habitants — sur les trois mille qu'avait comptés la localité dans les années 1980 — disparaissait sous la végétation. On y comptait encore un maire qui balayait chaque matin le « coin rouge », une ancienne salle des fêtes en parquet avec son estrade où les paysans faisaient autrefois du théâtre. Une fois tous les quinze jours, la camionnette d'un postier remontait la colline par le chemin de terre, pour y livrer le courrier et quelques produits de première nécessité. Les deux cousins avaient évoqué les souvenirs de leur enfance soviétique, comme on parlerait d'un pays perdu. Ce soir-là, ils avaient bu et beaucoup ri, à moins que ce ne soit l'inverse. Leur lien semblait indéfectible.

Au printemps 2026, toutefois, on comprend qu'une brouille les a éloignés, que nos discussions au téléphone ne permettent pas d'éclaircir. En pensant qu'il suffit parfois de l'intervention d'un proche pour apaiser les colères, on décide de leur rendre visite. C'est ainsi que nous atterrissons à Moscou, en dépit de la menace des missiles et drones ukrainiens.

« Cela nous renvoie à notre impuissance »

La ville ne ressemble pas à la capitale d'un pays mis à genoux par les sanctions occidentales. Alors qu'on la traversait auparavant tête baissée et bardé de courage, le promeneur peut désormais s'arrêter sur les trottoirs élargis sans gêner le passage, lever la tête, admirer la façade Art nouveau d'un bâtiment qu'il connaissait, sans l'avoir jamais vu. Entre 2015 et 2023, la municipalité a rénové 14 000 immeubles résidentiels et 380 bâtiments historiques (1). Les berges aménagées de la Moskova s'intègrent depuis 2022 dans un parcours piéton de quinze kilomètres reliant le quartier d'affaires Moscow City au Kremlin puis au parc Sokolniki, dans le nord-est de la ville.

Certes, quelques semaines plus tard, à la mi-juin, une attaque de drones ukrainiens fera exploser la raffinerie de Kapotnia, à une trentaine de kilomètres du centre de la capitale ; puis le ciblage à grande échelle des entrepôts et des infrastructures pétrolières du pays conduira à des pénuries locales de carburant et à des perturbations dans l'acheminement des marchandises dans presque toutes les régions à partir du mois de juillet. Mais, en ce jour de printemps, le rythme de la ville est plus apaisé que dans nos souvenirs d'avant la pandémie de Covid-19. Travaux de réaménagement, développement du métro… Ce calme tient aussi à l'effondrement du tourisme. Moins de 630 000 visiteurs étrangers se sont rendus en Russie au premier semestre 2025, soit trois fois moins qu'en 2019. Le nombre d'Allemands, d'Italiens, de Français a été respectivement divisé par sept, douze et vingt-deux… Autour du Kremlin, les grosses cylindrées chinoises Haval, Chery ou Tank ont remplacé les marques occidentales. Sur la place Rouge, on n'entend parler qu'en russe, même en tendant bien l'oreille.

Vladimir nous attend dans un parc de la capitale, à l'heure de promener son chien. Après les embrassades, on évite d'abord de se précipiter sur la question de la dispute, dont on pressent qu'elle est profonde. « Alors, comment vas-tu ? » Tout de suite, la guerre, dont on aurait pu oublier le fracas depuis notre arrivée, refait son apparition. Depuis l'annexion de la Crimée en 2014, le nombre des contrats de Vladimir avec les sociétés étrangères a baissé, avant de se tarir en 2022. Il tirait de sa position de pont entre la Russie et l'Occident des revenus confortables et un statut social envié. Les études de marché qu'il réalise désormais pour le compte de sociétés russes ne compensent pas le manque à gagner.

« Lorsque l'invasion a commencé, j'ai passé quelques heures en état de choc, littéralement. Je suis resté prostré à l'idée qu'on puisse se lancer dans une folie pareille. » Plusieurs années ont passé, mais Vladimir est resté marqué. Pendant que son chien observe les canards barboter, il poursuit : « Tu te souviens qu'on a une tante en Ukraine ? Je l'ai tout de suite appelée. J'étais dévasté… Elle aussi, évidemment. » Il reste en contact avec elle et lui téléphone deux fois par semaine. « Nous parlons de la vie quotidienne, des coupures d'eau et de chauffage, mais très peu de politique. C'est ma manière de la soutenir. »

On commence alors à deviner que la brouille n'est peut-être pas sans rapport avec la guerre. « Et Nikolaï, tu sais ce qu'il en dit de la guerre, lui ? — Nikolaï ? Il est pour ! Lui aussi, il a appelé notre tante, mais pour lui dire de rester calme, que tout rentrerait bientôt dans l'ordre. C'était il y a quatre ans ! » Vladimir avait alors appelé son « frère » pour manifester son désaccord, comme on le fait entre cousins proches. La dispute a été mémorable. « Notre tante ne veut plus lui parler, et je la comprends. »

Vladimir tente de se persuader que la lassitude gagne des couches de plus en plus larges de la société. Les motifs, aussi nombreux que contradictoires, qui justifient cette guerre — défendre les russophones du Donbass, empêcher l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) d'avancer ou lutter contre le nazisme supposé du gouvernement ukrainien — ne convaincraient plus personne. Mais, au fond, il se sait isolé dans une société qui, majoritairement, accepte ce conflit sans le désirer. De la fatigue de la guerre, perceptible en effet dans les sondages, à la critique publique de sa poursuite, il y a un pas. Et plus personne, ou presque, ne souhaite le franchir. « Ceux qui comme moi étaient contre cette guerre se sont tus : pourquoi ressasser les mêmes plaintes ? Cela nous renvoie à notre impuissance. » Les deux enfants de Vladimir ont quitté le pays.

La gare de Paveliets, dans le sud-est de Moscou, est bondée en cette fin de journée du mois d'avril. Une colonne de jeunes appelés serpente entre les voyageurs, avant de s'aligner le long du quai, où le train couchettes pour Volgograd est déjà garé. Dans la cabine de quatre places, un couple de retraités occupe les banquettes du bas. Il ne faut pas échanger plus de trois phrases avec eux avant qu'ils évoquent leur fils, qui a combattu sur le front ukrainien entre 2022 et 2024. « Il est revenu traumatisé, avec des problèmes psychologiques, nous confie la femme. Quant à moi, je n'ai pas dormi pendant deux ans. » En veut-elle à son gouvernement ? « Non, qu'est-ce qu'il pouvait faire ? En Occident, vous ne connaissez qu'une chose de ce conflit : c'est Poutine l'agresseur », conclut-elle, d'un ton plus affligé qu'agressif.

Passé Tambov, le train traverse des paysages de steppes monotones qu'on aperçoit par intermittence entre les arbres qui bordent la voie ferrée. La désolation des villages frappe : isbas en bois effondrées, maisons aux carreaux cassés. Entre les deux recensements de 2010 et 2021, la population rurale a chuté de 15 % au bénéfice des métropoles régionales et de la capitale (2).

Après vingt heures quarante-trois minutes et mille kilomètres, le train ralentit à l'approche de la gare de Volgograd. Les historiens racontent que ce nœud de communication stratégique changea quinze fois de mains durant la bataille de Stalingrad, l'ancien nom de la ville, qu'elle reprend à l'approche des célébrations du 9-Mai. Par la fenêtre, on aperçoit le kourgane Mamaïev, colline où se dresse l'Appel de la Mère-Patrie. Construit entre 1959 et 1967, ce monument du réalisme socialiste de 85 mètres de haut, tout de béton et d'acier, est devenu le symbole de la ville. On retrouve cette sorte de déesse de la victoire tenant un glaive en l'air, regardant derrière son épaule, comme invitant à la suivre, sur les aimants ou les mugs vendus aux touristes.

La guerre d'aujourd'hui, qui se déroule à cinq cents kilomètres de là, demeure peu visible dans l'espace public. À l'exception d'une réclame pour l'armée sur la façade d'un bâtiment promettant à celui qui s'engagera pour le front 3 millions de roubles (environ 30 000 euros) à la signature du contrat et une solde mensuelle de 215 000 roubles (plus de 2 000 euros), aucune campagne d'ampleur n'insiste sur les besoins de recrutement. Contrairement aux villes de province ukrainiennes qu'on avait visitées en 2023 (3), on ne croise dans les rues ni militaires en permission ni mutilés. Le choc de la guerre semble amorti dans la masse démographique russe.

Alors qu'à Moscou le gros des travaux de rénovation est achevé, Volgograd vient de commencer sa mue. Les abords de la gare ainsi que la place centrale qui la jouxte (dite « des combattants tombés ») sont barrés de palissades. « On ne peut se garer nulle part », se plaint Nikolaï en prenant notre valise. Il a cousu sur sa veste un carré orange et noir, les couleurs du ruban de Saint-Georges, devenu un symbole national après l'annexion de la Crimée. « Il y avait un drapeau finlandais au départ, c'est une veste étrangère, explique-t-il en souriant. Mais j'ai préféré recouvrir avec ça. » Nikolaï exprime toutefois davantage un patriotisme conventionnel qu'un nationalisme militant. Il se tient spontanément du côté de l'armée de son pays, acceptant une guerre qu'il déplore tout en l'estimant inévitable. « Poutine n'avait plus le choix à cause de l'expansion continue de l'OTAN à nos frontières », explique-t-il. À ses yeux, il s'agit d'une « guerre civile » que les Occidentaux ont provoquée entre « “frères” russes et ukrainiens » pour affaiblir Moscou.

Avec sa femme, Katia, Nikolaï habite une maison individuelle dans un quartier périphérique de la ville, dans le nord de l'arrondissement Vorochilovski. En bifurquant depuis l'avenue, la voiture s'engage d'abord entre des tours d'habitation. Les espaces verts sont jonchés d'ordures et d'encombrants ; on y circule au pas sur des chemins défoncés, qui contrastent avec le supermarché flambant neuf où l'on s'arrête pour acheter quelques provisions. Plus loin, le lotissement de Nikolaï semble presque avoir surgi par erreur. Sur les rues non goudronnées, les roues du véhicule s'enfoncent dans des mares d'eau stagnante jusqu'aux jantes : le semi-remorque de graviers que lui et ses voisins ont fait venir en se cotisant n'a pas suffi… Depuis, Nikolaï et Katia attendent que la mairie réponde à la pétition que les habitants lui ont adressée pour qu'elle réalise des travaux.

Obliger des conscrits à signer des contrats d'engagement

Autour de la table, Katia fait défiler sur son iPhone dernier cri les photographies de ses vacances avec une amie à Dubaï. Avant la guerre, elle avait conservé quelques copines d'une enfance passée à Jitomir, en Ukraine soviétique, où son père, militaire de carrière, avait été muté dans les années 1980. Elle s'était promis d'y retourner, mais la guerre a rompu les liens. « J'ai essayé de ne pas aborder les questions qui fâchent, mais elles se sont mises tout de suite en colère, comme si on leur avait mis dans la tête que les Russes étaient des affreux, tous sans exception. » Le couple appartient à cette classe moyenne supérieure qui s'accommode d'un conflit qui lui semble lointain. Mais le restera-t-il longtemps ?

Leur fils Viktor achève son lycée technique. Ce cursus ne lui permet pas d'accéder à l'université, et donc de repousser son service militaire. A-t-il peur ? Oui, répond sans hésiter l'adolescent. Dans son établissement, des récits circulent au sujet d'intimidations qu'exercerait la hiérarchie « les armes à la main » pour obliger des conscrits à signer des contrats d'engagement. Sa mère s'inquiète de certaines dates de naissance sur les tombes de soldats au cimetière. « 18, 19, 20 ans, ce sont des enfants. » Parmi les soldats russes morts formellement identifiés par le site Mediazona (en partenariat avec le service russe de la BBC), la part des 18-20 ans atteint à peine 3 % (4). Mais ce chiffre, établi plusieurs mois après le décès des intéressés, pourrait être en réalité plus élevé. Avec l'enlisement du conflit et la crainte d'une nouvelle mobilisation forcée, les pressions pourraient s'être accentuées au cours des derniers mois.

En dépit du fossé qui sépare les deux cousins, la visite d'une amie commune leur impose d'échanger quelques messages. Nikolaï semble disposé à faire un pas. De retour à Moscou, on sonde son cousin. « Ce que Nikolaï a dit en 2022, la position qu'il a prise, il faut qu'il l'assume, tranche-t-il. Nos liens sont abîmés. » Car Vladimir est sans doute celui qui a le plus perdu. Sa thèse en sciences sociales, sa vie dans la capitale, ses voyages fréquents en Europe ou aux États-Unis, ses accès à certains cercles du pouvoir même, tout cela le plaçait en haut de la hiérarchie sociale. La guerre l'a privé de cette position. Nikolaï, lui, a vu sa situation économique continuer à s'améliorer en dépit du conflit. Il n'accable pas Vladimir de mots trop durs, mais lui attribue la responsabilité de la rupture et regrette que ce dernier se soit mis en marge du consensus patriotique que lui épouse.

On voulait tenter de contribuer à la réconciliation de deux cousins. On a trouvé un pays marqué par la guerre et des familles déchirées par les renversements qu'elle impose. Dans le domaine des valeurs comme dans celui des hiérarchies sociales.

Voir en ligne : /2026/10/RICHARD/70099

(2) Anastasia Chaplitskaya et al., « Rural-urban migration within Russia : Prospects and drivers », Regional Science Policy & Practice, vol. 16, n° 9, Oxford, septembre 2024.

(3) Lire « Loin du front, la société ukrainienne coupée en deux », Le Monde diplomatique, novembre 2023.

Dire « tu » à une machine

30 September 2026 at 08:49

« Les gens qui construisent l'intelligence artificielle croient sincèrement qu'elle pourrait tous nous tuer d'ici à la fin de la décennie », a admis en septembre dernier un salarié démissionnaire d'Anthropic, l'une des entreprises les plus à la pointe du secteur. Alerte ou alarmisme ? Quoi qu'il en soit, les robots conversationnels ont déjà profondément modifié notre rapport aux machines et aux autres humains.

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Romain Zeder. – « Narcisse », 2022
© Romain Zeder

En 1966, dix ans après la conférence de Dartmouth, qui marque le coup d'envoi du programme de recherche technoscientifique consacré à l'« intelligence artificielle » (IA), le premier robot conversationnel voit le jour aux États-Unis, entre les murs du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ce programme, développé par Joseph Weizenbaum, alors professeur d'informatique au MIT, permet de simuler des interactions linguistiques (1). Le principe est simple : un utilisateur tape une phrase à l'aide d'une machine à écrire connectée à un ordinateur, le logiciel analyse la phrase, génère une réponse adaptée en fonction de son script et envoie la réponse sous forme de texte. Son créateur le nomme Eliza, du nom d'un des personnages de la pièce de théâtre Pygmalion (2), Eliza Doolittle, une fleuriste qui apprend un langage aristocratique afin de se faire passer pour une duchesse. Le programme simule non pas une aristocrate, mais un psychothérapeute dans une parodie d'échange avec le patient. Il se contente de reformuler les affirmations de l'utilisateur, la plupart du temps sous forme de question, afin de le faire parler davantage, sans jamais fournir de réponse détaillée.

Ce choix s'explique par des raisons techniques : le programme n'a pas accès à un stock d'informations dans lequel il pourrait puiser pour produire ses réponses, il procède par identification des mots-clés dans les phrases émises et applique des règles. Par exemple, s'il reconnaît des mots comme « père » ou « mère » dans les requêtes écrites par l'utilisateur, le logiciel génère une réponse du type « Parlez-moi de votre famille ». À défaut, Eliza répond avec une phrase générale, du type « Je comprends », « Très bien », « Poursuivez ».

Il s'agit donc d'un dispositif assez basique. Pourtant, les effets psychiques s'avèrent stupéfiants. Weizenbaum lui-même s'étonne de la vitesse et de l'intensité avec lesquelles les utilisateurs l'anthropomorphisent et l'investissent émotionnellement : « Je ne m'étais pas rendu compte que de si courtes interactions avec un programme informatique relativement simple pouvaient induire des pensées délirantes chez des personnes plutôt normales », écrira-t-il dix ans plus tard, revenant ainsi de manière critique sur cette expérimentation technologique (3). Weizenbaum cite le cas de sa secrétaire, qui lui demande de sortir de la pièce lorsqu'elle expérimente le programme, comme s'il s'agissait d'une personne humaine à laquelle elle s'apprêtait à confier ses plus intimes secrets. L'informaticien s'étonne ainsi des « attributions extrêmement exagérées » auxquelles « même un public bien éduqué est capable de procéder (…) à l'égard de technologies qu'il ne comprend pas ». Selon Weizenbaum, notre tendance collective à accorder à l'ordinateur des intentions ou des émotions tient en grande partie à notre incapacité à comprendre le fonctionnement interne de ces programmes informatiques. En détaillant le mécanisme d'Eliza, l'informaticien tente donc de dépouiller l'ensemble de son « aura magique », dans le but de démystifier ces nouvelles technologies.

Soixante ans plus tard, ces efforts n'ont manifestement pas porté leurs fruits. Si l'expression « effet Eliza » désigne désormais la tendance à assimiler le fonctionnement d'un ordinateur à un comportement humain ou à attribuer à un système informatique une intériorité psychique (des intentions, des émotions, de la compréhension…), les réflexions critiques de l'informaticien semblent avoir été largement oubliées. Depuis le lancement du robot conversationnel ChatGPT en 2022, on ne compte plus les individus parmi ses millions d'usagers s'adressant à ce type de dispositifs numériques à la deuxième personne du singulier. Tout se passe comme s'ils dialoguaient avec un humain capable de comprendre les demandes qui lui sont adressées et comme si l'expérimentation de laboratoire du chercheur informaticien était désormais menée à une échelle de masse par une poignée d'entreprises privées.

Dès lors, l'anthropomorphisation relève du quotidien. L'« effet Eliza » alimente un nouveau marché, et les délires identifiés à l'époque par Weizenbaum prennent une dimension collective et planétaire — y compris à travers notre langue usuelle, qui mobilise les termes anthropomorphiques d'« intelligence artificielle », d'« assistant virtuel » ou encore d'« agent conversationnel ». Contrairement à Eliza, dont le programme simple avait été clairement explicité par son concepteur dans un article scientifique, les produits logiciels actuels s'appuient sur des algorithmes qui demeurent la plupart du temps inconnus des usagers et dont les spécificités ne sont pas toujours divulguées. En somme, ces robots conversationnels se révèlent aussi faciles à utiliser que difficiles à comprendre. Or, comme l'avait anticipé Weizenbaum et comme le confirme une récente étude (4), moins nous comprenons, plus nous anthropomorphisons, et plus nous avons tendance à solliciter ces dispositifs à la place de personnes humaines — par exemple, pour la demande de conseils ou le soutien émotionnel. L'étude montre que les sentiments d'émerveillement ou de magie suscités par ces programmes incitent à des usages anthropomorphiques, eux-mêmes susceptibles d'engendrer des formes de dépendance affective. Sans surprise, les personnes qui comprennent mieux le fonctionnement de ces dispositifs ont moins tendance à se confier, et utilisent davantage les algorithmes pour des tâches spécifiques et limitées (analyse de résultats, synthèse documentaire, etc.).

Il n'est guère étonnant que les entreprises qui conçoivent ces services numériques développent toutes sortes de spécifications susceptibles d'aviver notre tendance à l'anthropomorphisation pour nous rendre dépendants. Pareille stratégie s'observait déjà sur les réseaux sociaux commerciaux à travers des fonctionnalités comme le défilement infini ou les recommandations personnalisées, destinées à maximiser l'engagement des usagers en les incitant à rester connectés et en les enfermant dans des bulles adaptées. Cette économie de l'attention revêt désormais la forme d'une économie de l'attachement qui exploite nos affects et nos émotions en jouant sur nos inclinations psychiques (5). La plupart des dispositifs gratuitement disponibles pour le grand public utilisent ainsi la première personne du singulier (le pronom « je »), relancent les usagers avec de nouvelles questions et les flattent ou les confortent dans leurs opinions — pour ne citer que quelques-unes des techniques mobilisées (6). Loin de démystifier nos rapports aux machines algorithmiques, tel que le préconisait Weizenbaum, le modèle exploite notre besoin de reconnaissance et nous incite à entretenir des relations personnalisées avec ces services numériques.

Ces projections anthropomorphiques sont évidemment décuplées dans le cas des applications fournissant des « compagnons » virtuels expressément conçus pour simuler des conversations émotionnelles ou amicales avec les usagers, comme celles proposées par les entreprises Replika ou Character.AI. Certains en viennent ainsi à tomber amoureux de leur chatbot, alors que les plus désespérés leur demandent des conseils pour se suicider. Plusieurs plaintes déposées aux États-Unis concernent des utilisateurs ayant mis fin à leurs jours après des échanges avec des robots, lesquels auraient encouragé leurs idées noires. À en croire un rapport du Center for Countering Digital Hate (7), ces cas pourraient illustrer un problème plus structurel lié à la fréquence des instructions nocives générées par ces systèmes : conseils pour se mutiler, listes de médicaments pour une surdose, lettres d'adieu rédigées.

Au-delà de ces dangers pour la santé des jeunes usagers, il semble légitime de s'interroger sur les effets à long terme des interactions quotidiennes avec des automates numériques. Comment affecteront-ils nos vies psychiques ? Comment conserver des savoirs sociaux fondamentaux comme l'écoute, l'empathie, la patience, ou encore la capacité à débattre et à argumenter, une fois acquise l'habitude d'adresser des demandes impératives à des robots conversationnels disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, toujours de notre côté, toujours prêts à nous flatter ? Car, tant que nous disposons des ressources matérielles pour les faire fonctionner, les systèmes algorithmiques ne seront jamais fatigués, jamais malades, jamais dans le besoin d'une quelconque attention.

« Capitalisme de la solitude »

Ces robots fournissent donc des simulacres d'altérité qui suppriment les risques de l'exposition à autrui et la surprise que toute rencontre implique. L'individu qui s'entretient avec son chatbot ne rencontre personne, si ce n'est un reflet algorithmique de lui-même, généré sur la base des calculs probabilistes effectués sur ses données personnelles. Illusionné par ce reflet qui semble lui parler à la deuxième personne du singulier, il le prend alors pour un autre, confondant sa propre image avec une altérité, exactement comme Narcisse dans le mythe, qui finit par tomber amoureux de son reflet, à l'image des individus s'éprenant de leur double numérique.

À travers les chatbots ne se nouent ni une relation sociale avec un autre ni une relation réflexive avec soi-même, mais un rapport à soi confondu avec un rapport à l'autre, qui pourrait nous pousser à régresser dans un état de confusion caractérisé par l'indistinction du moi et de l'autre, du moi et du monde, des pulsions et de la réalité. Loin de constituer des alter ego, ces simulacres numériques dénient toute possibilité de séparation, donc de relation. L'économie de l'attachement menace ainsi la possibilité même de se relier, les liens sociaux étant peu à peu supplantés par une dépendance affective à des services numériques contrôlés par des entreprises privées, auxquels des publicités ciblées sont désormais intégrées (8). Alors que l'isolement est désormais reconnu comme un problème de santé publique (9), ce « capitalisme de la solitude (10) » pourrait bien engendrer une prolétarisation sociale généralisée.

Face à une telle situation, les intuitions de Weizenbaum méritent sans doute d'être remises au goût du jour. Plusieurs propositions politiques vont dans ce sens. Par exemple, l'idée de désanthropomorphiser les chatbots, en évitant la première personne du singulier, les relances ou les flatteries (11). Une telle décision semblerait conforme aux règlements européens comme le Digital Services Act, dont l'article 25 interdit les interfaces trompeuses (dark patterns), ou comme l'AI Act, dont l'article 5 proscrit les systèmes d'IA qui déploient des techniques subliminales ou manipulatrices. On pourrait aussi envisager un changement de modèle plus profond, valorisant les technologies contributives qui soutiennent les relations d'entraide ou de solidarité, le partage des savoirs entre pairs ou la constitution de groupes capacitants (12). Ces technologies existent, mais leur généralisation nécessite un soutien politique, de nouveaux droits collectifs et de nouveaux modèles économiques. Le destin numérique de nos liens affectifs en dépend.

Voir en ligne : /2026/10/ALOMBERT/70097

(1) Joseph Weizenbaum, « Eliza — a computer program for the study of natural language communication between man and machine », Communications of the Association for Computing Machinery, vol. 9, n° 1, New York, 1966.

(2) Le célèbre film My Fair Lady (1964), de George Cukor, adapté de la comédie musicale du même nom (1956), est directement inspiré de cette pièce de George Bernard Shaw écrite en 1912.

(3) Joseph Weizenbaum, Computer Power and Human Reason. From Judgement to Calculation, W. H. Freeman, San Francisco, 1976.

(4) Gil Appel, Chiara Longoni et Stephanie M. Tully, « Lower Artificial Intelligence literacy predicts greater AI receptivity », Journal of Marketing, vol. 89, n° 5, Chicago, 13 janvier 2025.

(5) Mark Esposito et Aurélie Jean, « GenAI : d'une économie de l'attention à une économie de l'attachement », Harvard Business Review, Brighton (États-Unis), 2025.

(6) Esben Kran et al., « DarkBench : Benchmarking dark patterns in large language models », arXiv, 13 mars 2025.

(7) « Fake friend. How ChatGPT betrays vulnerable teens by encouraging dangerous behavior », Center for Countering Digital Hate, 6 août 2025.

(8) Cf. le site d'OpenAI : « Faire de la publicité dans ChatGPT ».

(9) Organisation mondiale de la santé, « De la solitude aux liens sociaux : ouvrir la voie vers des sociétés plus saines », 30 juin 2025.

(10) Paul Klotz, « Le capitalisme de la solitude. Lutter contre le nouveau fonds de commerce de la tech », Fondation Jean-Jaurès, 26 août 2026.

(11) Sur ce point, cf. Anne Alombert et Jean-Lou Fourquet, « Au lieu d'anthropomorphiser l'IA, humanisons nos réseaux numériques ! », Usbek & Rika, 26 novembre 2025, ainsi que la proposition de l'élue suisse Isabelle Chappuis sur son site

(12) Lire Evgeny Morozov, « La gauche et l'intelligence artificielle », Le Monde diplomatique, août 2026, et Anne Alombert, De la bêtise artificielle, Allia, Paris, 2025.

La tentation du coupe-file

30 September 2026 at 08:49

« Il est désormais temps de faire avancer avec audace l'intégration de l'Ukraine à l'Union européenne grâce à des solutions innovantes constituant des étapes immédiates. » Le 21 mai dernier, le chancelier allemand Friedrich Merz proposait un statut intermédiaire pour l'Ukraine. En tant que « membre associé », elle pourrait participer de manière accélérée à toutes les institutions, mais sans avoir le droit de vote. Elle bénéficierait ainsi de la clause de défense mutuelle prévue à l'article 42 du traité de l'Union, en court-circuitant l'épineux processus d'adhésion prévu à l'article 49 du même traité. L'initiative de M. Merz rejoint les pressions de l'exécutif européen à Bruxelles. Ainsi la commissaire européenne chargée de l'élargissement, Mme Marta Kos, déclarait-elle le 17 mars qu'elle ouvrait tous les chapitres de la négociation de « manière informelle », avant même que les États se prononcent.

Inédit, un tel raccourci balaierait le débat sur les réformes jugées par beaucoup nécessaires avant tout nouvel élargissement, après les sept précédents qui ont fait passer l'Union de six à vingt-huit membres — vingt-sept depuis le retrait du Royaume-Uni en 2020. Le dispositif comprend normalement trois grandes étapes : la candidature, les négociations puis l'adhésion. Pour être candidat, il faut être un État situé en Europe (au sens géographique large, jusqu'en Transcaucasie), respecter et promouvoir les « valeurs européennes » et recueillir l'unanimité des membres. Aujourd'hui, neuf pays ont ce statut, dans l'ordre suivant : Turquie, Macédoine du Nord, Monténégro, Serbie, Albanie, Ukraine, Moldavie, Bosnie-Herzégovine et Géorgie. La candidature déposée par le Kosovo en 2022 n'a pas reçu l'approbation des Vingt-Sept, dont cinq pays ne le reconnaissent pas comme État indépendant. Le 29 août dernier, les Islandais ont rejeté par référendum la reprise des discussions avec l'Union, qui avaient été interrompues en 2013. Les Suisses ont refusé de rejoindre l'Union par une votation de 1992, ainsi que les Norvégiens à deux reprises, lors des référendums de 1972 et 1994.

Débutent ensuite les pourparlers, entamés par exemple par la Turquie dès 2005, mais officiellement au point mort depuis 2019. Avec l'Ukraine, le lancement formel des négociations a été possible fin 2023, lorsque le premier ministre hongrois a quitté la salle du Conseil européen afin de ne pas briser le consensus requis sans perdre la face. Mais jusqu'à sa défaite aux élections d'avril dernier, M. Viktor Orbán s'opposait à l'ouverture de discussions concrètes par « chapitres ». Son successeur, M. Péter Magyar, y a consenti en échange de l'engagement de l'Ukraine à rétablir les droits linguistiques et culturels de sa minorité hongroise. Le 15 juin dernier, les échanges ont commencé sur le premier groupe de chapitres : appareil judiciaire et droits fondamentaux, marchés publics, statistiques et contrôle financier. À cela s'ajoute, depuis le 14 juillet, celui concernant les relations extérieures. M. Magyar a toutefois déclaré vouloir prendre le temps nécessaire et ne pas autoriser les négociations sur tous les points en même temps.

La Commission mène les débats tout en informant le Conseil et le Parlement européens. On considère un chapitre « clos » lorsque le pays candidat a montré qu'il appliquait bien l'« acquis communautaire » ou que celui-ci serait mis en œuvre avant la date de l'adhésion. Des dispositions transitoires sont en général mises en œuvre par l'adoption de lois dans le pays concerné, encouragée par des subventions européennes suivant divers programmes que l'Union promeut pour les candidats. Plusieurs appréciations de la Commission suscitent des controverses. Par exemple quand celle-ci considère le système électoral ukrainien comme « équitable et libre » alors qu'aucune élection n'a pu avoir lieu depuis l'invasion russe en février 2022, ce qu'a récemment déploré le ministre de la défense démissionnaire Mykhaïlo Fedorov.

Une fois tous les chapitres clos, l'adhésion requiert encore l'approbation du Conseil (à l'unanimité des gouvernements) et du Parlement. Elle fait l'objet d'un traité qui doit être signé puis ratifié par le candidat et chacun des pays membres. En France, depuis 2005 (article 88-5 de la Constitution), le président peut choisir une ratification par référendum ou la convocation du Congrès, l'approbation du traité d'adhésion devant réunir dans ce cas une majorité de trois cinquièmes de l'Assemblée nationale et du Sénat réunis.

Voir en ligne : /2026/10/A/70098

Saisir l'histoire

30 September 2026 at 08:49
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Les 25 et 26 août 1944, des caméramans de l'armée américaine sont à Paris. Sur leurs images, une silhouette se profile, l'appareil photo à la main. Accroupi, juché sur un véhicule, cheminant à travers les rues, Robert Capa (1913-1954) capture l'effervescence des combats, la joie des célébrations : soldats, civils, secouristes, rien ne lui échappe. On le voit même s'improvisant traducteur entre des soldats allemands et des résistants. Cette découverte du Musée de la libération de Paris est relatée dans un texte réjouissant, illustré par des plans où surgit Capa (1).

Ce riche catalogue offre en outre un aperçu du parcours de ce reporter-photographe légendaire, dont chaque période nécessiterait un gros plan : la guerre civile espagnole, le débarquement en Normandie, la Libération… Jérôme Sessini, de l'Agence Magnum, dont Capa fut, en 1947, l'un des cofondateurs et la cheville ouvrière, trouve les mots : « Les images du Débarquement, c'est le summum du risque photographique. Débarquer au côté des troupes américaines dans les barges, avec en face les Allemands qui tirent à la mitrailleuse lourde… Je n'arrive même pas à comprendre comment il a réussi à avoir suffisamment de sang-froid pour faire des images. » Pour le voir marcher, s'élancer, cadrer, cliquer, l'exposition est ouverte — jusqu'au 20 décembre.

Voir en ligne : /2026/10/MATHIEU/70096

(1) Robert Capa, photographe de guerre, collectif, Paris-Musées, Paris, 2026, 168 pages, 30 euros. L'exposition se tient au Musée de la libération de Paris - Musée du général Leclerc - Musée Jean-Moulin, Paris.

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