Une expulsion empêchée, un immeuble occupé, une assemblée de quartier… En Espagne, la lutte pour le logement excède depuis longtemps la défense des ménages menacés d'expulsion. Elle a formé des militants, inventé des pratiques de solidarité et contribué à transformer la vie politique du pays. Quinze ans après les indignados, les mobilisations actuelles prolongent cette histoire, alors que la crise du logement ébranle de nouveau les équilibres politiques.
L'expulsion de Maricarmen Abascal, 87 ans, le 23 septembre à Madrid, puis sa mort le 7 octobre, ont nourri une mobilisation qui s'étend à plusieurs villes du pays. Lors des manifestations du 3 octobre, organisées dans plus de cinquante villes, les syndicats de locataires appelaient à une grève générale pour le droit au logement et contre le rentismo, le système qui tire des revenus de la détention de biens immobiliers.
Le 11 novembre, une grève générale de vingt-quatre heures aura lieu à l'initiative, notamment, du Sindicato de Inquilinas. Elle bénéficie du soutien conjoint des deux principales centrales ouvrières, l'Union générale des travailleurs (UGT) et les Commissions ouvrières (CCOO), une première depuis quatorze ans. L'appel intervient après le rejet parlementaire de deux décrets sur le logement et la convocation d'élections anticipées pour le 29 novembre.
Si les locataires peuvent tenter de bloquer une expulsion ou négocier avec leur propriétaire, ils disposent de moyens plus limités pour imposer une baisse générale des loyers. En obtenant le ralliement des grandes centrales, leurs organisations cherchent à étendre le conflit aux lieux de travail et à exercer sur les pouvoirs publics et les intérêts immobiliers une pression beaucoup plus forte que celle des mobilisations de quartier. La grève doit ainsi permettre de contester le rentismo à l'échelle où il se perpétue : celle des choix économiques et politiques qui font du logement une source de revenus pour les uns, une dépense toujours plus ruineuse pour les autres.
Depuis 1998, le nombre de logements construits en Espagne dépasse celui, cumulé, de la France, de l'Allemagne, du Royaume-Uni et de l'Italie ! Huit cent soixante-cinq mille ont ainsi été mis en chantier en 2006, à comparer avec les un million quatre cent mille dénombrés aux Etats-Unis. De fait, la croissance rapide de l'économie espagnole au cours de cette décennie est largement due à l'impulsion de l'immobilier. Le secteur de la construction a pu représenter jusqu'à 18 % du produit intérieur brut (PIB) — 30 % si l'on tient compte des impacts indirects (1).
Parallèlement à la hausse de l'offre, les prix ont grimpé rapidement : ils ont été multipliés par 2,8 entre le début de l'année 1999 et juin 2008. Enfin, la plus grande partie des crédits a été absorbée par ce secteur : le cumul des hypothèques destinées aux ménages, des crédits pour la construction et de ceux destinés aux professionnels de l'immobilier représente 60 % du total du crédit du système financier. Plus inquiétant encore, le crédit accordé aux activités immobilières représente aujourd'hui le double de celui destiné à l'industrie, contre le tiers en 1997.
Ces chiffres permettent d'affirmer que l'économie espagnole souffre d'une énorme tumeur immobilière. Mais celle-ci est-elle bénigne ou cancérigène ? La seconde option semble la plus probable.
En moyenne, il faut aujourd'hui 7,1 années de salaire complet d'un ménage pour acheter un logement, alors qu'il en fallait 3,7 jusqu'en 1999. Par ailleurs, le ratio PER (Price Earning Ratio) du logement, c'est-à-dire le prix de l'actif divisé par le loyer annuel, a atteint 50, une valeur supérieure aux ratios observés lors des grandes bulles boursières (crise de 1929, bulle technologique, etc.).
Outre les énormes bénéfices de la spéculation, les causes de la formation de ce cancer sont multiples : attentes irréelles en regard de l'évolution future des prix de l'immobilier ; pérennité d'une longue liste de croyances populaires concernant ce domaine ; subventions publiques accordées à l'achat ; et assouplissement des critères de l'octroi des crédits.
Les espoirs des acquéreurs étaient pour le moins fantaisistes quant à l'évolution des prix. En 2005, une enquête (2) auprès de plus de mille cinq cents personnes ayant acquis un logement depuis 2000 révéla que la plupart (92 %) l'avaient acheté afin d'en faire une résidence principale et non pour le revendre. Cependant, 50 % d'entre elles avouaient que la variable « investissement » avait pesé dans leur décision.
De plus, 95 % des enquêtés pensaient que leur acquisition était surévaluée mais s'attendaient, au cours des dix prochaines années, à une augmentation des prix de l'ordre de 23 % par an, en moyenne. Difficile de trouver une manifestation plus claire de ce qu'est une bulle immobilière… Enfin, 37 % des personnes interrogées avaient dans leur entourage un proche ou un ami direct (il pouvait aussi s'agir d'elles-mêmes) ayant acheté des logements « sur plan » dans le but de les revendre, au motif de la grande rentabilité de ces opérations.
Le pase (cession de contrat), consistant à verser un acompte sur le paiement d'un bien immobilier acheté « sur plan » et, une fois celui-ci construit, à revendre le droit de propriété plutôt que d'en payer le prix total, est devenu très populaire. Cette somme représente souvent une faible part de la valeur du logement. Ainsi, si ce dernier met dix-huit mois à être construit et que le prix augmente de 20 % par an, on peut s'attendre à des bénéfices supérieurs à 800 %.
La possibilité d'obtenir ces énormes bénéfices a généré une sorte de fièvre de l'or. Stimulée par un ensemble de mythes populaires, elle était renforcée de manière intéressée par les associations professionnelles immobilières. Le premier et le plus important est que le prix du logement ne saurait s'effondrer. Quand on faisait remarquer que cela était bel et bien arrivé au Japon, la réponse était le traditionnel : « l'Espagne est différente ». Pourtant, la présentation officielle des prix, quoique sujette à caution, montre des chutes, dans le passé, aussi bien dans l'ensemble du pays que dans quelques villes représentatives (3).
Parmi les autres croyances marquantes de cette période, on trouve l'idée que les prix devaient continuer à augmenter jusqu'à ce qu'ils convergent avec ceux de l'Europe ; un hypothétique « baby-boom » censé provoquer une hausse de la demande de logements ; l'afflux de migrants qui les rendrait plus chers ; le fait que tous les Européens du Nord voudraient acheter des résidences secondaires en Espagne, que payer un loyer équivaut à jeter de l'argent par les fenêtres ou encore qu'investir dans la pierre serait toujours plus rentable que de faire des placements en Bourse.
Les politiques publiques traditionnelles de subventions et d'exonérations fiscales accordées pour l'achat au détriment de la location, privée ou sociale, ont également contribué à la hausse des prix. N'importe quel étudiant en économie sait qu'une exonération publique destinée à l'achat d'un bien dont l'offre est rigide se transforme en flambée des tarifs et transfère les ressources du secteur public vers les producteurs, en l'occurrence vers les entreprises immobilières et de construction.
Mais la cause ultime de ces hausses spectaculaires reste la grande quantité de crédit disponible. Ce que démentent avec vigueur les banquiers. Le président d'un important établissement financier espagnol, rencontré lors d'un entretien en 2002, expliquait que, grâce au « travail social » des banques, les citoyens pouvaient accéder à la propriété. En obtenant des crédits hypothécaires toujours plus volumineux.
Des recherches récentes montrent que c'est l'excès de liquidités, et par voie de conséquence l'assouplissement des conditions d'octroi des crédits, qui est à l'origine de la hausse spectaculaire des prix du logement, en dépit de la chute en termes réels des coûts de la construction. Certains analystes s'obstinent à vouloir attribuer au prix du sol la hausse de celui des ventes du bâti. En réalité, le prix du terrain est fixé en fonction de celui des logements que l'on y construira. Ainsi, la hausse du foncier ne fait que refléter la tension entre le propriétaire du sol et le constructeur pour s'approprier le bénéfice attendu.
Ces dernières années, les prix ont été fixés à partir du prix maximal qu'un ménage pouvait payer, compte tenu de son revenu et des conditions du marché hypothécaire (délai de remboursement des crédits, quantité à payer par avance et type d'intérêt). Les entreprises immobilières ont été capables de fixer des tarifs à la limite de la capacité de paiement des ménages, en absorbant la totalité des améliorations des conditions de l'octroi des crédits.
Actuellement, l'économie espagnole souffre des conséquences du brusque arrêt du processus spéculatif. Les doutes croissants quant à la revalorisation des prix du logement et l'augmentation des primes de risques dans les marchés financiers, avec la raréfaction qui s'ensuit du crédit, ont mis à mal le secteur immobilier. En septembre 2008, les permis de construire chutaient de 59 % par rapport à la même période l'année précédente et, bien que les chiffres officiels ne le reflètent pas (car ils se fondent sur des prix d'évaluations immobilières et non de transactions), de nombreux observateurs s'accordent sur le fait que les prix sont en train de baisser de manière significative. Le stock accumulé de logements neufs invendus sera, fin 2008, d'un million trois cent mille unités, ce qui signifie qu'au rythme actuel des ventes il y a une offre disponible pour les cinq années à venir…
Ce sévère ralentissement a des effets désastreux sur l'ensemble de l'économie. Le chômage a augmenté de sept cent soixante-dix mille personnes cette année (+ 37 %), pour en affecter deux millions huit cent mille (près de 12,5 % de la population active). L'économie espagnole a connu une croissance négative (— 0,2 %) au troisième trimestre 2008, ce qui n'était pas arrivé depuis quinze ans.
La métastase du cancer immobilier s'étend également au secteur bancaire. Conséquence importante de la hausse du chômage, le nombre des pénalités de retard a augmenté significativement. Les banques ne cessent de répéter qu'il n'y a pas de crédits subprime. Ce qui, en toute rigueur, est exact puisque cette catégorie n'existe pas en Espagne. Il n'en demeure pas moins que, si l'on considère la divergence croissante entre le prix du logement et les revenus moyens des ménages, on doit conclure que ce n'est guère la prudence qui a prévalu dans la gestion du risque par les banques, et qu'une grande quantité de subprime espagnol a dû être produite.
Et, lorsque l'on parle de titrisation de crédits hypothécaires (4), l'Espagne est reine. Entre 2000 et 2007, le nombre des titres a été multiplié par plus de 17 % ; 83 % d'entre eux proviennent des crédits hypothécaires. Au niveau européen, les entités financières espagnoles sont responsables d'environ 15 % des émissions de titrisation, en deuxième position derrière celles du Royaume-Uni, qui en génèrent 52 %.
Néanmoins, deux aspects positifs différencient le système bancaire espagnol de celui des Etats-Unis : la Banque d'Espagne a été beaucoup plus active dans la régulation et la supervision (bien que les entités financières n'aient, dans bien des cas, pas suivi ses recommandations). Il est également vrai que les prêts espagnols (personnels, avec garantie hypothécaire) réduisent la propension des ménages à abandonner leur logement et à transférer le risque aux banques dès lors qu'ils ne peuvent plus rembourser leur dette simplement par la restitution de l'immeuble. Mais ce peut être une arme à double tranchant : en principe, cela réduit le rythme de prolifération des retards de remboursement (« l'hypothèque est la dernière chose que l'on cesse de payer ») ; mais, à moyen terme, cela affectera la consommation pendant un temps considérable. Ce qui pourrait prolonger la crise.
(4) La titrisation est une technique qui permet à un établissement financier de transformer n'importe quel type de créance en titres négociables sur les marchés financiers. Son objectif est de permettre à l'établissement prêteur de transférer à celui qui achète les nouveaux titres le risque de non-remboursement de la créance initiale.
La « fièvre de la brique » espagnole s'est apaisée. Elle laisse derrière elle des villes fantômes, des forêts de grues immobilisées et des centaines de milliers de chômeurs. Cette enquête dans la communauté autonome de Madrid souligne l'engrenage de l'endettement dans lequel les familles se sont laissé entraîner.
La crise ne se promène pas dans les rues de Madrid, même si l'Espagne est sans doute l'un des pays les plus touchés par la récession de l'économie mondiale. La vie suit son cours. Certes, les travailleurs licenciés ou, plus encore, ceux dont le contrat temporaire n'a pas été renouvelé expriment de temps à autre leur colère. Certes, on se serre un peu la ceinture : « Dans les supermarchés, toutes les ventes ont chuté. Les seules à augmenter sont celles des produits de bas de gamme », soutient l'employé d'un centre commercial. Il y a aussi moins de monde dans les bars à l'heure de l'apéritif, les terrasses paraissent moins bruyantes le soir, et la nuit madrilène est moins bigarrée.
Les annonces « à vendre », plus nombreuses aux balcons des immeubles, témoignent des changements. Et il suffit de jeter un œil sur la vitrine de n'importe quelle agence immobilière pour vérifier l'effondrement des prix. Ainsi à Aluche, une banlieue populaire, un appartement de 65 mètres carrés, situé au troisième étage avec ascenseur, était vendu 240 000 euros en 2006. Trois ans plus tard, des logements de ce type se vendent 160 000 ou 170 000 euros. Les sociétés immobilières ont fermé plus de 40 % de leurs agences depuis 2007. Néanmoins, quand on pousse la porte de l'une d'elles, les visages sont aimables et souriants : les affaires continuent. 86 % des Espagnols sont propriétaires — un modèle pour ceux, tel M. Nicolas Sarkozy, qui veulent encourager l'accès à la propriété en guise de politique du logement (1).
Dans les faits, cet accès ouvre surtout sur… un endettement de longue durée. Entre 2004 et 2007, cinq millions de crédits avec garantie hypothécaire ont été octroyés pour l'achat de logements. Une situation si fréquente que l'expression « avoir une hypothèque » est passée dans le langage courant. Parallèlement ont proliféré les prêts à la consommation — le plus souvent garantis sur le bien immobilier —, les cartes de crédit, les crédits rapides accordés par des sociétés financières — dont les taux d'intérêt atteignent parfois 25 % — tout comme les entreprises privées de rachat de crédits. Au point que certains prêts ne sont plus associés à l'achat d'un bien concret, mais deviennent un produit de consommation à part entière. Il est ainsi habituel de recevoir des publicités ou des appels téléphoniques informant que des sommes de plusieurs milliers d'euros sont « mises à votre disposition » pour être dépensées « comme vous voulez ». Cette prolifération incontrôlée du crédit et de l'endettement pèse fortement sur les ménages. Au dernier trimestre 2008, le rapport entre la dette et les revenus de base disponibles (le ratio d'endettement) atteignait 125 %, contre 88,9 % en France. En 2008, les impayés des crédits hypothécaires se sont accrus de 310 %, et 2,7 millions de personnes ont fini l'année sans pouvoir acquitter leurs dettes. Pour 2009, on prévoit cinq cent mille mises en demeure pour des crédits personnels impayés, ainsi que plus de quatre-vingt-six mille saisies hypothécaires, soit trois fois plus qu'en 2007 (2).
La hausse des prix fut un encouragement psychologique
Comment en est-on arrivé là ? Pour le comprendre, il faut revenir sur le rôle des agences immobilières (3). Après avoir affirmé que c'est le « meilleur moment pour acheter », l'agence offre une « étude financière », gratuite et sans engagement, destinée à évaluer ce que le futur acheteur sera en mesure de payer et le bien auquel il peut prétendre. Elle propose même de démarcher ultérieurement un crédit auprès de la banque. Dans le calcul sont pris en compte le salaire, les revenus non déclarés — ou revenus « B », comme on les appelle par euphémisme —, l'épargne et les garanties familiales. L'agence dévoile également les secrets de l'« évaluation », c'est-à-dire l'estimation du prix du logement réalisée par des entreprises certifiées qui détermineront la valeur du futur prêt. Le montant de l'évaluation, sur lequel l'agence peut influer, sert ensuite de référence à la banque pour accorder le crédit. Ce dernier doit également permettre de couvrir les frais additionnels : impôts, actes notariés et, bien sûr, commissions des intermédiaires (de l'agence en question, de la société financière et de la banque). Le paiement s'échelonne sur trente, trente-cinq ou quarante ans, en prenant soin que les mensualités ne dépassent pas 40 % de vos revenus. On vous laisse toutefois entrevoir la possibilité de les augmenter un peu, surtout si vous gagnez aussi de l'argent « B »…
Lors du boom immobilier, les évaluations gonflées, la prolifération des intermédiaires, les crédits octroyés aux limites des possibilités de paiement étaient des pratiques courantes. Et il n'est guère surprenant que, désormais, nombre de personnes ayant commencé à payer des « hypothèques » se retrouvent dans l'incapacité de les honorer.
Ester et Angel ont décidé d'acheter un logement en 2004 (4). « Je ne me suis même pas posé la question de la location, reconnaît Ester. Je n'y ai pas pensé. » Il est vrai que l'Espagne connaît une pénurie de logements à louer, les autorités ayant toujours encouragé l'accès à la propriété par des dispositions fiscales et des facilités de crédit. Les parents d'Ester, quoique travaillant à Madrid, ont successivement vécu dans les cités-dortoirs du sud de la ville, où le prix de vente des apartements était accessible : Leganés (à 11 kilomètres), Fuenlabrada (à 22 kilomètres), Valdemoro (à 27 kilomètres) et, finalement, Seseña (à 36 kilomètres). Aussi exceptionnel soit-il, ce périple résidentiel rend compte de la manière dont la revalorisation immobilière et la plus-value qu'elle autorise ont permis d'acquérir un meilleur logement — une maison avec jardin, en dernier lieu — mais à condition de s'éloigner toujours plus de la capitale. Dès la fin des années 1980, les prix de l'immobilier ont connu une augmentation régulière. Il n'était même pas nécessaire d'avoir fini de payer son logement pour le vendre, rembourser l'ancienne « hypothèque », financer une partie du nouveau et faire une autre « hypothèque » pour en payer le reste.
Bien qu'Ester et Angel n'aient pas réfléchi à cette valorisation continue au moment de l'achat, la hausse des prix — 18 % en 2004 — fut un encouragement psychologique important. L'idée que « payer un loyer, c'est jeter de l'argent par la fenêtre » relevait pratiquement de l'évidence. « L'idée fixe, c'était d'avoir quelque chose à soi, explique Ester. Mais personne ne s'en rendait compte, tout le monde s'embarquait, tous tes amis achetaient une maison. Je me souviens avoir dit à mon mari : “Soit on s'embarque maintenant [dans l'achat d'un logement], soit on laisse passer, parce que ça va devenir de plus en plus cher.” »
Tous deux travaillent à Madrid, mais ils se décident pour un F4 de 64 mètres carrés que leur montre l'agence à Valdemoro et qui coûte 165 000 euros. Ils demandent un crédit personnel destiné à l'acompte, soit 9 000 euros, qu'ils pensent rembourser rapidement grâce à la différence entre l'évaluation et le prix réel du logement. La signature devant notaire se fait ensuite rapidement, sans accès préalable aux documents, ce qui est pourtant un droit. Plusieurs changements de dernière minute modifient les conditions du prêt, ce dont Ester se souviendra plus tard avec amertume : « Tout était déjà en marche. Mes parents, qui étaient les garants, et les propriétaires de l'appartement étaient là. Ils ne voulaient pas perdre l'appartement ni l'argent de l'acompte. Mais maintenant, il m'arrive de me demander : et si j'avais dit devant tous ces gens si bien fringués — dans le bureau, outre le notaire, étaient présents le directeur et le sous-directeur de la banque, la jeune femme de l'agence et deux représentants de la banque —, si j'avais dit, quitte à ce qu'on me prenne pour une folle : “Ben moi, désolée, je ne signe pas” ? C'est ce que j'aurais dû faire. Mais avec quelle force ou avec quelle clairvoyance aurais-je pu faire une chose pareille ? A ce moment-là, mon idée était de m'acheter un appartement. J'étais complètement aveuglée par le fait qu'il était déjà à nous, qu'il n'y avait plus qu'à signer. En plus, la date limite pour la vente, c'était ce jour-là. »
Ils acceptent ainsi une « hypothèque » de quarante ans, mais en s'engageant auprès d'une banque qu'ils n'avaient pas choisie, avec un intérêt légèrement supérieur à celui précédemment annoncé et pour un montant de 189 000 euros… Ce à quoi s'ajoutent les actes et les taxes, qui représentent généralement 10 % du prix de l'appartement, mais qui, dans le cas d'Ester et Angel, montent à 14,5 %. Plus question de rembourser le crédit de 9 000 euros : l'agence immobilière en a déjà pris 6 000. Ils découvrent que le droit de désistement n'est pas reconnu par la législation espagnole dès lors que les parties sont physiquement présentes lors de la signature du contrat. Comme la plupart des ménages, c'est dans l'opacité la plus totale qu'ils ont signé un contrat financier qui engage une part considérable de leurs revenus pour le restant de leur vie. Mais ils se rassurent en pensant que, en dernier recours, il leur sera toujours possible de revendre leur logement rapidement et de faire des bénéfices…
Comme prévu, Ester et Angel commencent à payer des mensualités de 770 euros, ce qui représente 38 % de leurs revenus. Un an après l'achat, Ester est congédiée de l'entreprise où elle travaillait comme auxiliaire administrative. Elle est alors enceinte et soupçonne que c'est la raison de son renvoi. Mais, en Espagne, le licenciement sans cause avérée n'entraîne pas de grosses difficultés pour les employeurs : il suffit de verser dans les quarante-huit heures l'indemnisation fixée par la loi, correspondant à quarante-cinq jours par année travaillée. A partir de ce moment et jusqu'en 2008, Ester parvient seulement à enchaîner des emplois temporaires, comme presque 30 % des travailleurs espagnols. Ensuite, elle ne retrouve plus de travail.
Aucune loi sur le surendettement des ménages
Durant l'année 2008, le relèvement des taux d'intérêt fait passer la mensualité à… 1 130 euros. A peu près au même moment, Angel est licencié à son tour. Pour la première fois, le couple ne peut payer les traites. Il décide de ne pas faire appel à la famille. « On pensait régulariser le mois suivant et, au pire, on pouvait retirer de l'argent avec la carte de crédit pour le reverser sur le compte. Mais on n'a pas pu payer et ça a fait boule de neige. » Angel retrouve finalement du travail. Le couple entame des négociations pour régler les retards, mais reçoit une mise en demeure menaçant d'une saisie de l'appartement. La solution proposée par la banque ? Contracter un nouveau crédit pour couvrir la dette en instance. Ester et Angel doivent donc ajouter un plan d'épargne aux conditions déjà exigées lors de la signature de l'« hypothèque » (ouverture d'un compte, souscription d'une assurance-vie et d'une assurance-habitation auprès de l'entité) et accepter une augmentation du « différentiel », le pourcentage qu'ajoute la banque au taux d'intérêt de base. L'une des clauses du nouveau contrat stipule un seuil plancher des intérêts de 3,6 %. Nous sommes précisément à la fin de l'année 2008, c'est-à-dire au moment où les taux officiels commencent à passer en dessous de ce seuil…
Scandalisés par ce qu'ils considèrent comme un nouvel abus, Ester et Angel rejettent l'offre et continuent à payer comme ils le peuvent, sans s'être acquittés des retards, en attendant de trouver un moyen pour mettre un terme à la menace d'exécution hypothécaire. En effet, en Espagne, il n'existe aucune loi sur le surendettement des ménages qui permette aux particuliers de faire face à ce type de situation. En dernier recours, les parents d'Ester sont prêts à demander un crédit pour les aider. C'est aussi une manière d'éviter que ne soit saisie la caution qu'ils ont engagée.
Bien que cela lui pèse, Ester considère désormais que « plus tu te comportes comme un pirate, mieux tu réussis dans la vie. Je pars maintenant du principe que tous ceux qui m'entourent vont me tromper ». Cela vaut d'abord pour les banques. Elle calcule ce qu'elle finira par payer : 369 600 euros avec les intérêts, pour un appartement vendu 165 000. « Je souhaitais faire d'autres choses, regrette-t-elle, je voulais étudier, passer mon baccalauréat. Et la réalité, c'est qu'aujourd'hui je me retrouve avec un appartement et rien d'autre. »
A la recherche de petits travaux pour remonter la pente
Les problèmes de Victor, divorcé avec deux enfants, proviennent au moins autant de l'augmentation des taux d'intérêt que des difficultés de son entreprise. Employé dans le service design d'une fabrique de meubles, il touche 1 000 euros mensuels de salaire fixe mais, en période d'activité normale, s'y ajoute une partie « B » de 600 à 800 euros. Il vit et travaille à Fuensalida, une ville de la province de Tolède, à 70 kilomètres de Madrid. Si lui habite à cinq minutes de son travail, nombreux sont les habitants qui travaillent dans la capitale. En 2005, il a acheté un appartement de 115 mètres carrés pour 159 000 euros. Il n'est pas passé par une agence immobilière et a demandé directement un crédit à sa banque. Il a couvert les frais de transaction avec son épargne et a pu obtenir le crédit pour le total de l'« évaluation » grâce à sa mère, qui s'est portée caution. A cette époque, les loyers dans cette zone s'élevaient à 400-500 euros, ce qui équivaut pratiquement au montant de la mensualité qu'on lui propose — 521 euros — pour une « hypothèque » de quarante ans. « Au lieu de payer pour quelque chose qui ne sera pas à toi, raconte-t-il, j'ai préféré m'engager dans l'achat d'un appartement. »
Le taux d'intérêt annuel est de 2,5 % pendant la première année. A partir de l'année suivante, on lui applique le taux d'intérêt variable qui régit le reste de son crédit, soit le taux de base interbancaire européen — l'Euribor, acronyme de European Interbank Offered Rate (5) — plus un « différentiel » de 1,25 %. En 2006, lors de la renégociation annuelle, ses mensualités passent ainsi à 648 euros, puis à 758 euros en 2007 et, finalement, à 830 euros en 2008. Dans la mesure où les intérêts ont un poids plus important au cours des premières années, les augmentations de taux provoquent ces énormes variations. En même temps, la part des revenus « B » de Victor disparaît complètement lorsque son entreprise commence à subir les effets de la crise. C'est donc avec un salaire de 1 000 euros qu'il doit couvrir l'ensemble de ses frais. En mai 2009, il demande un crédit personnel de 12 000 euros pour faire face à plusieurs dépenses, dont la communion de sa fille. « Lorsque j'ai commencé à avoir vraiment des difficultés, je me suis mis à entraîner une équipe de football junior après le travail et, les week-ends, j'essayais de faire des petits travaux, du bricolage, n'importe quoi pour essayer de remonter la pente. J'ai aussi un permis poids lourd pour faire des trajets courts mais, pour l'instant, ça n'a rien donné. Tous les jours, je sors de chez moi à 8 heures du matin et je ne reviens jamais avant 21 heures. Je ne travaille pas moins de soixante ou soixante-cinq heures par semaine, en tirant toujours le diable par la queue pour avoir un peu d'argent et payer. Mais quand je suis débiteur, je retire avec la carte de crédit et je reverse sur le compte. » Jusqu'au mois suivant, où les intérêts s'ajoutent aux mensualités existantes des crédits immobilier et personnel…
Pour la banque, le risque est presque nul
Victor a tenté de modifier les conditions de son « hypothèque ». En vain : les réponses sont toujours négatives car son appartement a perdu de sa valeur. « Et ne songe surtout pas à cesser les paiements ! Ici, ce n'est pas comme aux Etats-Unis, où tu restitues le logement et où la dette est soldée. Ici, la banque te prend le logement et, lorsqu'il est vendu aux enchères, la différence entre la valeur du prêt et celle de la vente, tu continues à la devoir. Ensuite, ils s'en prennent à tes garants et, si ce n'est pas suffisant, à tout ce qu'ils pourront prélever sur ton compte. » De fait, seul le salaire est dans une certaine mesure protégé contre la saisie pour dettes. Comme dans tous les pays de tradition de droit romain, un débiteur répond de sa dette avec tous ses biens présents et futurs, ce à quoi s'ajoutent d'autres types de garanties comme les cautions.
Ainsi, pour la banque, le risque du prêt est pratiquement nul, une fois retirés les coûts des diverses procédures judiciaires éventuellement engagées. Pour couronner le tout, un décret-loi (n° 716/2009), publié le 2 mai 2009, permet à la banque d'exiger des garanties supplémentaires si l'immeuble a perdu plus de 20 % de la valeur de l'estimation initiale. A défaut de lois de surendettement ou d'interventions publiques d'aide aux particuliers, le crédit privé est la seule issue. Et, en dernier recours, interviennent des entreprises de crédit rapide, pratiquant des intérêts que certains n'hésitent pas à considérer comme usuraires.
Aussi longtemps que la banque n'accepte aucun changement, la seule possibilité pour Victor, outre l'aide que peut lui apporter sa famille, est de tenir jusqu'à la prochaine renégociation de l'« hypothèque » et d'espérer que les taux d'intérêt se maintiendront aux niveaux historiquement bas d'aujourd'hui… Sous l'action conjointe de la Banque centrale européenne (BCE), des opérations de sauvetage des banques et des injections de liquidités, l'Euribor s'est en effet fixé à 1,77 % en avril 2009. Compte tenu des hauts montants d'endettement et des effets directs des cycles du marché financier, les ménages espagnols ont développé une grande familiarité avec les taux d'intérêt du marché interbancaire. Au point que Victor voit bien ce que l'on pourrait faire : « Au lieu d'aider les banques, il suffirait qu'on accélère les renégociations des hypothèques aux taux actuels, ou qu'on crée une banque hypothécaire publique, comme il y en avait avant, qui puisse racheter les dettes des gens qui ont des difficultés, et qu'on applique tout de suite les taux actuels. » C'est même l'une des seules perspectives pour beaucoup de propriétaires endettés en Espagne.
Les migrants souffrent plus encore de la situation. Près de cinq cent mille familles migrantes ont des « hypothèques », et les abus qu'elles subissent — notamment des crédits aux taux croissants, des différentiels plus élevés — sont plus graves. Fin 2008, six cent trente-quatre mille huit cents étrangers sur les cinq millions deux cent mille qui résident en Espagne figuraient dans les « registres des mauvais payeurs » (6). Les associations de consommateurs ou de quartier qui assistent les personnes confrontées à des problèmes d'endettement reçoivent majoritairement des migrants. Et pour cause : ils sont plus dépourvus que les autochtones de réseaux de soutien, les taux de chômage sont supérieurs (7) et ils sont soumis à des pratiques de crédits en chaîne qui impliquent plusieurs familles au moment où l'une d'elles cesse le paiement.
« Le profil de sortie de la récession [en Espagne] est plus lent que celui de la moyenne de la zone euro, et cela s'explique par la situation du secteur du logement », déclarait le commissaire européen chargé des affaires économiques et monétaires Joaquín Almunia, prévoyant un « ajustement plus prolongé (8) ». « Ajustement » qui suppose plusieurs milliers d'exécutions hypothécaires, l'absorption par les banques de l'épargne des ménages et un accroissement de la précarité de l'emploi et du travail au noir. Quant aux familles qui ont tenu le coup, elles risquent de voir leur endettement grimper avec un relèvement (prévisible) des taux d'intérêt.
(1) « Mon ambition serait de faire de la France un pays de propriétaires. Un Français sur deux est propriétaire de son logement. 80 % des Espagnols le sont. 76 % des Anglais le sont. Douze millions de familles françaises aimeraient être propriétaires et ne le sont pas. » TF1, 2 mai 2007.
(4) Pour conserver l'anonymat des personnes interrogées, leurs noms ainsi que ceux des villes citées ont été modifiés.
(5) L'Euribor est le taux d'intérêt calculé au jour le jour par la Fédération bancaire de l'Union européenne. Il s'agit d'une moyenne pondérée du taux d'intérêt auquel les soixante-quatre banques européennes les plus importantes sont disposées à prêter de l'argent.
(6) 21 % du volume des dettes impayées est imputé à ce groupe, qui représente seulement 11,3 % de la population.
(7) 28,4 %, contre 15,23 % parmi les autochtones, selon l'enquête sur la population active de l'Institut national de statistique (INE), au premier trimestre 2009.
Depuis le milieu des années 2010, de riches Latino-Américains, en particulier vénézuéliens, choisissent de s'installer dans la capitale espagnole. En parallèle, des centaines de milliers de leurs compatriotes moins privilégiés viennent occuper les emplois les plus précaires ou monter des petits commerces. Parmi eux, de potentiels futurs électeurs que la droite cherche à séduire.
David Canales. – Manifestation d'opposants au gouvernement du président vénézuélien Nicolás Maduro, Madrid, 2023
Trottoirs immaculés, grandes avenues ouvertes et bordées d'arbres, passants chics, restaurants gastronomiques… Le quartier madrilène de Salamanca, où le revenu médian place ses habitants dans le 1 % le plus riche d'Espagne, arbore les attributs habituels des beaux quartiers d'une capitale européenne. Ce fief de la haute bourgeoisie, prudemment épargné par les bombes de Francisco Franco lors du siège de la ville entre 1936 et 1939, accueille désormais une nouvelle population étrangère tout aussi aisée.
« Il y a environ cinq mille riches Vénézuéliens à Salamanca », constate David Placer, qui se présente comme un « journaliste indépendant spécialiste de la communauté vénézuélienne ». M. Juan Carlos Gutiérrez fait partie de ces personnes fortunées. Il nous accueille chaleureusement dans son nouveau restaurant, El Impero. Les détails sont soignés, à l'image de cet avocat pénaliste aujourd'hui spécialisé dans le droit international relatif aux droits humains, dans le privé mais aussi auprès de la Cour pénale internationale (CPI). Cuisine ouverte, chefs italiens, opéra chanté par un artiste équato-guinéen, ambiance cosmopolite : l'avocat des figures de l'opposition au chavisme semble ravi de son premier investissement en Espagne.
Restaurants italiens et appartements de luxe
Trois anciens présidents mexicains de droite ont aussi choisi de s'installer à Madrid : MM. Felipe Calderón, Enrique Peña Nieto et Carlos Salinas de Gortari, lequel a récemment obtenu la nationalité. Depuis 2013, ils sont nombreux à avoir, comme eux, choisi la capitale espagnole pour nouveau havre. Ces Vénézuéliens, Mexicains, Colombiens venus investir ici, et parfois vivre et travailler, jettent cependant souvent leur dévolu sur des biens plus discrets — et plus coûteux — que des restaurants italiens. En particulier des appartements entièrement rénovés avec le plus grand luxe par des promoteurs spécialisés. Le quartier de Salamanca en regorge. « Ils font trois cents à quatre cents mètres carrés, c'est quelque chose de normal pour ce type d'appartements, pour un prix moyen de 12 000 à 14 000 euros le mètre carré », nous expliquent Mme Ofelia Núñez et M. Carlos de Almeida, respectivement directrice de l'investissement résidentiel et directeur des nouvelles constructions résidentielles de la branche espagnole de l'entreprise américaine de conseil en immobilier Coldwell Banker Richard Ellis (CBRE). Le prix moyen du mètre carré dans la capitale était évalué à 4 335 euros en mars 2024, contre 3 741 euros deux ans plus tôt.
Les changements introduits par le Parti populaire (PP, droite) en 2013 expliquent en grande partie l'intérêt soudain des Latino-Américains pour l'immobilier de luxe à Madrid. « L'une de ces dispositions est la création des Socimi [sociétés anonymes cotées d'investissement immobilier], des entreprises consacrées à la spéculation immobilière et qui ne paient presque aucun impôt sur les bénéfices, nous explique Mme Valeria Racu, porte-parole du Syndicat des locataires de Madrid. Cela permet un cycle spéculatif très rapide. » Le clan de M. Henrique Capriles Radonski, candidat à la présidentielle vénézuélienne contre Hugo Chávez en 2012 puis contre M. Nicolás Maduro en 2013, s'est très vite montré friand de ce nouveau régime fiscal, comme en témoigne le lancement des sociétés Agartha (2014) et Orinoquia Real Estate (2017), destinées respectivement au coworking et aux locations de courte durée de logements de standing.
« Madrid propose la pression fiscale la plus réduite de toutes les régions espagnoles », se félicite Mme Kuka Jiménez, directrice de la communication d'Invest In Madrid, un organisme qui dépend de la direction de l'économie de la communauté autonome. « Elle est actuellement la seule à ne pas avoir ses propres impôts locaux », s'enthousiasme-t-elle. Un choix qui lui a permis de devenir le principal point d'entrée des investissements directs étrangers, avec plus de 50 % du total de ceux réalisés dans le pays (1). « Un énorme dumping fiscal », selon M. Pablo Carmona, de la Fondation des communs.
« Toutes les semaines, nous avons deux ou trois investisseurs en provenance d'Amérique latine qui cherchent à acquérir une résidence, à 80 % à Madrid », raconte le cofondateur du cabinet Cremades & Calvo-Sotelo. M. Javier Cremades, l'un des plus prestigieux avocats du pays, nous reçoit dans ses locaux tapissés de portraits des deux fondateurs. Depuis la très chic rue Jorge Juan, en plein quartier de Salamanca, M. Cremades fournit des conseils aux fortunes étrangères désireuses de s'implanter en Espagne et aide en matière de droits humains. Notamment en soutenant l'opposition vénézuélienne en exil. « Nous avons aussi travaillé pour l'administration [du « président par intérim » autoproclamé de 2019 à fin 2022] Juan Guaidó afin de tenter de récupérer des actifs [de l'État vénézuélien au profit de cette administration parallèle] ».
L'argent n'est cependant pas le seul motif d'émigration. Les Vénézuéliens récemment arrivés à Madrid en délicatesse avec le gouvernement de M. Maduro sont nombreux. « En 2017, j'étais physiquement épuisé », confie M. Gutiérrez, désormais associé du cabinet Cremades & Calvo-Sotelo. Il fuit alors le pays et abandonne ses affaires, dans l'hôtellerie et la vente de voitures. M. Antonio Ledezma, maire de Caracas de 2008 à 2015 et l'un des opposants les plus hostiles au pouvoir, quitte également le pays en 2017. À peine arrivé, il se voit offrir la nationalité espagnole par l'ancien président du gouvernement Mariano Rajoy (PP), et la refuse. D'autres l'acceptent, comme le père de l'opposant radical Leopoldo López, M. Leopoldo López Gil, aujourd'hui député européen du PP, les parents de M. Capriles Radonski, ou M. Miguel Henrique Otero. Ce dernier a vu le journal vénézuélien dont il est directeur et propriétaire, El Nacional, un temps favorable à Chávez lorsque celui-ci cheminait vers sa première élection (1998), attaqué par le pouvoir actuel. Il dirige désormais une édition numérique du titre depuis chez lui, dans le quartier de Salamanca, dont il définit la ligne comme « opposée aux populismes de gauche ».
« C'était plus facile que d'aller aux États-Unis »
Tous les nouveaux arrivants à Madrid en provenance d'Amérique latine ne sont pourtant pas des multimillionnaires, d'anciens dirigeants de droite ou des opposants politiques. « Le nombre de Vénézuéliens a explosé dans les quartiers d'Entrevías ou de San Diego, observe Placer. Ce sont des quartiers pauvres de Madrid. » Outre l'opposition en exil, beaucoup de Vénézuéliens sont venus en Espagne dans l'espoir d'une vie meilleure.
Un détour par le marché couvert de Maravillas, dans le quartier populaire de Tetuán, permet de s'en rendre compte. Le bâtiment abrite de nombreux étals, la plupart tenus par des Latino-Américains. En plus de la farine de maïs qui permet de confectionner les arepas, des petits pains typiques de la cuisine colombienne et vénézuélienne, on y trouve des piles d'exemplaires du bimensuel gratuit El Venezolano. M. Miguel T. a installé là son commerce d'arepas depuis quatre ans, et reconnaît sans ambages : « Je ne me mêle pas trop de politique. Nous sommes ici pour des raisons économiques. » Un peu plus loin, M. Gema Serrano tient un stand de primeurs. Sa compagne est ainsi vénézuélienne et est venue à Madrid « pour des questions de sécurité plus que de politique », et parce que « c'était plus facile que d'aller aux États-Unis ».
Depuis janvier 2015, les migrants latino-américains gonflent le chiffre des arrivées d'étrangers dans la région de Madrid. Ils y représentaient alors 49 % (561 000 personnes) des immigrés. Début 2022, 58 % des étrangers (816 000) vivant dans la communauté autonome étaient nés dans un pays d'Amérique latine. Alors que les personnes originaires de Chine, du Maroc ou de Roumanie ont vu leur nombre stagner ou baisser, celui des Vénézuéliens, Colombiens, Péruviens, Dominicains et Honduriens a considérablement augmenté. En 2021, les Équatoriens privaient les Roumains de leur statut de communauté étrangère la plus importante de la région, avant d'être eux-mêmes dépassés par les Vénézuéliens en 2022 (2).
Porosité des droites des deux côtés de l'Atlantique
« La majorité est issue de la classe moyenne ou aisée, avec des diplômes universitaires. Les pauvres fuient à pied », précise M. Cremades. Un profil sociologique que confirme le directeur d'El Nacional, M. Otero : « Ceux qui arrivent ici sont les plus riches, car il faut acheter un billet d'avion. Pour aller en Colombie, il suffit de traverser un pont. » Les précaires sud-américains constituent le gros des troupes de livreurs à vélo qui quadrillent la ville pour le compte de Deliveroo, Uber Eats ou Glovo. M. Pedro H., l'un de ces travailleurs des plates-formes, confirme le phénomène : sur les huit livreurs avec lesquels il attend les commandes, place de la Glorieta de Cuatro Caminos, dans le quartier de Tetuán, six sont vénézuéliens et deux colombiens. La plupart louent le droit d'utiliser l'application à un autoentrepreneur déclaré, faute de bénéficier d'un permis de travail. Le tout pour dix heures de disponibilité par jour et un revenu oscillant entre 600 et 800 euros mensuels.
La langue et la culture ont beau rester un facteur facilitant a priori l'intégration, les plus pauvres ne sont pas accueillis à bras ouverts. Cependant, contrairement aux autres nationalités, les Vénézuéliens obtiennent en général le permis de résidence. Et ce depuis 2018 et une décision de la commission interministérielle de l'asile et des réfugiés — sous le gouvernement de M. Rajoy — qui accorde aux Vénézuéliens la possibilité de bénéficier d'un droit de résidence temporaire pour des motifs humanitaires, et non en vertu du droit d'asile. En tout, selon les données du ministère de l'intérieur, 113 487 décisions favorables ont été rendues entre 2019 et 2022. Selon Mme Elena Muñoz, responsable juridique au sein de la Commission espagnole d'aide aux réfugiés, une organisation non gouvernementale (ONG) qui œuvre en faveur des demandeurs d'asile, « 98 % de ces autorisations [au titre du motif humanitaire] ont été données à des Vénézuéliens ». Les Latino-Américains peuvent par ailleurs demander la nationalité espagnole après deux ans de résidence légale dans le pays. Ils jouissent de facilités en matière de visas de tourisme.
Pour les plus aisés et les plus diplômés, la situation est différente. La qualité de vie d'une capitale européenne, la présence de nombreuses universités privées, des prix de l'immobilier de luxe encore relativement attractifs comparés à Miami ou Paris, la langue et la culture communes, ainsi que la solidarité de classe qui fonctionne grâce aux relais bien placés auprès des gouvernements, en particulier de droite, ont fait de Madrid une destination à la mode.
« Il y a toujours eu une relation très intense entre la droite espagnole et la droite vénézuélienne », confirme Juan Carlos Monedero, professeur de science politique à l'université Complutense de Madrid, spécialiste de l'Amérique latine et par ailleurs cofondateur du parti de gauche radicale Podemos. Bien que ces liens aient une très forte dimension personnelle et entrepreneuriale, selon lui, ils sont aussi nourris par une proximité politique.
Réélue en mai 2023 avec la majorité absolue des sièges à la tête de la communauté autonome de Madrid et désormais figure majeure du PP, l'ultralibérale Isabel Díaz Ayuso a d'ailleurs fait de l'antichavisme un leitmotiv de son discours. Son slogan « Communisme ou liberté » est massivement utilisé par son camp depuis les élections locales de 2021. Une branche de la direction du PP de Madrid consacrée aux « nouveaux Madrilènes », placée sous le contrôle de Mme Ayuso, a été créée et confiée à un Vénézuélien, M. Gustavo Eustache. Si ce dernier, que nous rencontrons au siège de la formation, rue Génova, assure « avoir travaillé avec énormément de communautés », il admet cibler surtout les Latino-Américains, qui représentent « le gros de ceux qui ont le droit de voter ». M. Eustache, qui arbore fièrement son bracelet « Communisme ou liberté », connaît par cœur les chiffres et la composition des communautés d'étrangers, et laboure sans relâche le terrain pour sa candidate. Quitte à investir jusqu'aux autels des églises évangéliques assidûment fréquentées par la frange la plus conservatrice de cet électorat (3).
M. Eustache serait-il devenu essentiel pour le PP ? Au niveau national, la question ne se pose pas vraiment : le nombre de Latino-Américains jouissant de la double nationalité, disposant donc du droit de vote, s'avère trop faible. Les données de l'Institut national des statistiques espagnol (INE) permettent d'identifier 2,2 millions d'étrangers disposant du droit de vote (6,5 % du corps électoral), dont 1,5 million de Latino-Américains (4,3 % du corps électoral) (4). À Madrid, la situation est différente : d'une part, la concentration de personnes nées à l'étranger est beaucoup plus importante ; d'autre part, les titulaires d'une double nationalité ne sont pas forcément les seuls à voter. En effet, lorsqu'il existe une convention permettant aux Espagnols de voter dans un pays étranger, l'Espagne applique la réciprocité pour les élections municipales.
« C'est la nouvelle réalité. Les personnes nées à l'étranger représentent 21 % de la population de la communauté autonome de Madrid, près de 1,5 million de personnes — 61 % d'origine latino-américaine, 21 % d'origine européenne —, dont 1 million bénéficiant du droit de vote [aux municipales] : 500 000 du fait d'accords bilatéraux, et 500 000 à la suite de l'obtention de la nationalité », détaille M. Eustache. Un chiffre certes non négligeable, mais cela ne signifie pas que tous votent, ni que tous votent à droite… Comparé au poids électoral des Latino-Américains dans le comté de Miami-Dade — 915 000 personnes, soit 58 % des inscrits, dont un tiers sont cubains —, celui des Latino-Américains de Madrid est donc à relativiser (5).
Olmo Calvo. – Immeuble de luxe habité majoritairement par de riches Latino-Américains, quartier de Salamanca, Madrid, 2021
La droite construit ce récit antichaviste et pro-immigrés latino-américains à destination des Espagnols : il permet de mobiliser l'électorat conservateur et bourgeois grâce à l'indémodable peur des communistes prêts à prendre possession des avenues de la capitale. La diabolisation de la gauche, souhaitant transformer l'Espagne en un « chaos digne du Venezuela », constitue celle-ci en repoussoir. Pour les conservateurs, cette dramatisation vise aussi à contenir le concurrent d'extrême droite, le parti Vox, en jouant la carte du vote utile (6). « Dans la construction de la figure du méchant universel, le Venezuela a remplacé Cuba et l'URSS, analyse ainsi Monedero. Cela s'ajoute au fait qu'une partie d'entre nous, en Espagne, notamment chez Podemos, avons eu des relations avec les gouvernements progressistes en Amérique latine. Moi, j'ai travaillé avec Chávez, par exemple. »
La persistance de cette thématique dans le discours du PP et de Vox peut aussi être vue comme un marqueur idéologique au sein de la droite. Il lui est d'autant plus utile qu'il permet d'opposer un échec à son propre échec : celui du capitalisme néolibéral et la crise de 2008, qui a violemment éprouvé l'Espagne. La droite vénézuélienne et la droite espagnole cherchent en effet à construire la légitimité de leur discours suivant une posture de défense inconditionnelle de la démocratie. Alors que Mme Ayuso traite l'ancien dirigeant de Podemos et l'actuel président du gouvernement Pedro Sánchez de dictateur, M. Ledezma affirme de son côté que Podemos « est une franchise du chavisme ». Le parti d'extrême droite Vox n'hésite pas à relativiser les crimes du franquisme ? « Ils défendent la démocratie », nous explique-t-il. Il ira même jusqu'à signer, en octobre 2020, la « lettre de Madrid », un document élaboré à l'initiative d'une fondation présidée par M. Santiago Abascal, le dirigeant de Vox. Le Forum de São Paulo, une structure qui rassemble la gauche latino-américaine, y est qualifié de « groupe criminel » et les gouvernements de gauche de la région de « totalitaires » (7). Parmi les autres signataires, Mme Marion Maréchal, la nièce de Mme Marine Le Pen, M. Eduardo Bolsonaro (fils de l'ancien président d'extrême droite du Brésil), Mme Giorgia Meloni, la dirigeante de Fratelli d'Italia devenue depuis présidente du Conseil en Italie…
La porosité entre les droites des deux côtés de l'Atlantique est accentuée par le fait que la plupart des membres de la communauté vénézuélienne, moins politisés, peu ou pas fortunés, ne sont pas des admirateurs du gouvernement de M. Maduro. Ce qui les rend souvent sensibles aux discours critiques concernant le rôle de l'État ou les méfaits du « socialisme ». « Il est logique de penser qu'ils ne vont pas s'affilier à des partis similaires à ceux qu'ils ont fuis », note ainsi M. López Gil.
« Le vote des Latinos qui fuient l'Amérique latine est un vote conservateur : la famille, la loi, l'ordre, la libre entreprise », veut croire de son côté M. Otero. Monedero confirme : « À court terme, il est pratiquement impossible de convaincre ces personnes de soutenir la gauche, parce que leur architecture neuronale leur dit que la gauche est mauvaise. » Un constat que semble corroborer une étude menée en 2021 par Laura Morales et Carles Pamies, auprès des Vénézuéliens résidant en Espagne, dans laquelle les deux chercheurs montrent que ces derniers « sont beaucoup plus susceptibles de voter pour des partis de droite que le reste des Latino-Américains » (8).
Un processus de gentrification qui s'accélère
Mais les Vénézuéliens émigrés sont-ils si à droite que cela ? « Ils sont en réalité plus antichavistes que de droite », estime le journaliste Placer. Difficile dans ces conditions de former un bloc idéologiquement cohérent. Plusieurs interlocuteurs pointent d'ailleurs l'absence de réelle organisation de la communauté, avec des groupes poursuivant chacun leur propre feuille de route. « Ce n'est pas une communauté si forte, chacun s'occupe un peu de ses affaires », explique par exemple M. Miguel T., le commerçant du marché de Maravillas. Placer pointe lui aussi l'absence de structuration dans et entre les différents groupes de Vénézuéliens : « Je ne crois pas que leur but soit d'influencer leur pays d'origine depuis Madrid. Ils n'ont pas de projet politique. Le but est davantage de peser ici, entre eux, pour leurs affaires », tranche-t-il. Leur penchant très à droite est aussi un handicap, selon lui : « Aux États-Unis, les Cubains sont plus intelligents, ils maintiennent des contacts avec les deux bords. Ici, ils ont oublié le PSOE [Parti socialiste ouvrier espagnol], qui est au pouvoir. »
En tout état de cause, l'arrivée de Latino-Américains fortunés a déjà eu une incidence : « Cela génère un processus de gentrification », explique le sociologue Andrés Walliser. Avec un changement important dans la configuration du régime de propriété dans les zones concernées. « Dans ces quartiers, aujourd'hui, le marché est saturé ; il ne reste que quelques immeubles appartenant à une seule famille », confirment Mme Núñez et M. de Almeida, de CBRE Espagne. Ainsi, les acheteurs se tournent petit à petit vers d'autres quartiers. « Les fonds d'investissement et les agences spécialisées expulsent les locataires [en renchérissant le prix des loyers], qui se tournent alors vers d'autres quartiers, dont ils expulsent à leur tour les habitants », résume Mme Racu.
À défaut d'une capitale des oppositions de droite aux gouvernements de gauche, les millionnaires latino-américains du continent auront au moins activement participé à l'émergence… d'une Miami immobilière fondée sur le dumping fiscal.
Drame humain, crise de l'accueil et tensions diplomatiques avec Bruxelles et Rabat : l'afflux migratoire exceptionnel dans l'exclave espagnole en Afrique du Nord et ses suites ont semblé affaiblir le président du gouvernement. Critiqué par ses alliés, il aborde la fin de son mandat sous la pression de la droite, et de l'extrême droite qui poursuit son ascension.
Seul M. Felipe González (1982-1996) a fait mieux. Aucun autre président du gouvernement de l'Espagne démocratique n'a exercé le pouvoir aussi longtemps que le socialiste Pedro Sánchez. Les recompositions de la scène partisane entraînées par la fragmentation du champ électoral, l'émergence et la consolidation du parti d'extrême droite Vox, ainsi que par le rôle charnière joué dans la vie politique nationale par les partis nationalistes basques et catalans contrarient la reconquête du pouvoir par les conservateurs espagnols. Le dirigeant du Parti populaire (PP, droite) Alberto Feijóo, premier opposant, n'a d'autre ressource qu'un sempiternel appel à la démission de M. Sánchez ou de claironner qu'il va bientôt tomber dans les filets de la justice. En vain jusqu'à présent (1).
M. Sánchez a maintes fois démontré son aptitude à prendre des risques calculés pour se dépêtrer de situations critiques. Mais, cette fois, l'afflux de candidats à l'émigration sur les plages de Ceuta semble l'avoir piégé. Le 31 juillet, en visite dans la minuscule enclave espagnole en territoire marocain, M. Sánchez définit la situation comme « une violation de l'intégrité territoriale de l'Espagne », tout en se félicitant paradoxalement de la collaboration avec les autorités du pays frontalier. Ce n'est qu'à la fin de son discours qu'il évoque brièvement le contexte migratoire et ses effets sur la vie des habitants de la cité autonome.
Le lendemain, il minimise l'impact de cette crise dans une lettre adressée à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Si « autour de 50 000 migrants sont entrés de manière irrégulière et inattendue » à Ceuta, affirme M. Sánchez, « en moins de quarante-huit heures [son] gouvernement a réussi à rétablir complètement le contrôle de la frontière, fournir une importante assistance humanitaire et renvoyer pratiquement tous les migrants entrés irrégulièrement ».
Or ce ne sont pas 50 000, mais plus de 70 000 migrants qui sont entrés par la mer. Plus de 140 s'y sont noyés selon El País (4 septembre 2026). On estimait, à la mi-septembre, qu'environ 10 000 d'entre eux demeuraient toujours dans la cité, survivant dans des conditions très précaires (2). Tandis que les images de plages surpeuplées et la colère de nombreux Ceutiens saturaient l'espace médiatique, l'opinion publique espagnole est restée sourde au discours de M. Sánchez et, au contraire, s'est montrée très réceptive à ceux de la droite et de l'extrême droite mobilisées contre le gouvernement. Dans un sondage publié le 7 septembre par le quotidien El País, les deux tiers des personnes interrogées considéraient que le président avait mal ou très mal géré la crise, et près de 90 % attribuaient la responsabilité de son déclenchement au Maroc.
La gauche de la coalition gouvernementale a déploré qu'il n'accorde pas assez d'attention à la dimension humanitaire des événements. Par ailleurs soutien de la cause sahraouie, Sumar a reproché à M. Sánchez de ne pas mettre en cause le Maroc, tandis que Podemos exigeait une rupture des relations diplomatiques avec le voisin maghrébin. Mme Ione Belarra, secrétaire générale du parti, a sommé le chef de l'exécutif d'expliquer pourquoi, selon elle, il « protégeait » le royaume chérifien. De manière implicite, elle n'a pas hésité à faire écho à l'hypothèse, lancée par des responsables du PP et de Vox, d'un chantage que Rabat exercerait sur lui à l'aide d'informations compromettantes obtenues par ses services secrets.
Deux ministres socialistes, celle de la défense, Mme Margarita Robles, et celui de l'intérieur, M. Fernando Grande-Marlaska, ont fait étalage de leurs divergences au sujet des informations communiquées ou non par leurs administrations sur l'imminence et la portée d'une crise migratoire à Ceuta. Pour mettre fin à cette cacophonie ainsi qu'aux accusations de dirigeants du PP selon lesquelles M. Sánchez savait et n'aurait rien fait, voire aurait encouragé l'arrivée des migrants, le gouvernement a déclassifié et publié le 9 septembre dernier une quarantaine de documents échangés entre les organes de sécurité de l'État. Mais cette publication a redoublé la polémique en permettant à l'opposition de soutenir que les autorités n'avaient pas correctement pris en compte des avertissements, notamment ceux du Centre national du renseignement (CNI).
Présidant treize des dix-sept communautés autonomes du pays, ainsi que les villes de Melilla et, précisément, de Ceuta, le PP a déjà annoncé qu'il s'opposerait au transfert de migrants, y compris les mineurs, vers la péninsule. La crise pourrait affaiblir durablement un président cerné par les affaires de corruption impliquant des proches et critiqué à l'intérieur même de son parti. Mais sans lui coûter son poste : le mécanisme constitutionnel de la « défiance constructive » qui oblige les oppositions à s'accorder sur le nom d'un futur président de gouvernement avant de voter la censure protège M. Sánchez.
Ensemble pour la Catalogne (Junts, le parti catalan de M. Carles Puigdemont) et le Parti basque (PNV) ont beau suggérer l'organisation d'élections anticipées, il paraît exclu que les deux formations s'allient avec le PP pour renverser le gouvernement. Logiquement, la législature devrait, comme le chef des socialistes l'a dit et répété, aller à son terme, et les prochaines élections se dérouler au plus tard fin août 2027. D'ici là, la gauche dans son ensemble aura beaucoup de mal à éviter que la hantise de l'invasion migratoire, montée en épingle avec la crise de Ceuta, ne domine le débat politique, au profit du PP et de son associé-rival d'extrême droite Vox.