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Xi in Washington, Trump exults, and the embrace masks the rift
TNews On The Road 2026 arrancou em Gaia: reveja os melhores momentos em imagens
Mojo
Retour sur l'album Graceland, de l'Américain Paul Simon, partiellement enregistré en 1986 en Afrique du Sud, mêlant parfois anglais et zoulou, et qui fut critiqué pour ne pas avoir respecté le boycott culturel. Le groupe britannique The Damned évoque les débuts du punk, dont il fut l'un des grands acteurs. (N° 394, septembre, mensuel, 7,35 livres sterling. — Londres.)
Trump-Xi summit’s real test will come in the months ahead

For years, relations between Washington and Beijing seemed stuck on an escalation treadmill. Every quarter brought new semiconductor restrictions, naval jockeying in the South China Sea or retaliatory tariffs, locking the world’s two preeminent powers in an apparently irreversible downward spiral. Observers came to view every exchange as a prelude to confrontation, with diplomacy treated […]
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- Le Courrier des Stratèges
- Facturation électronique : l'agriculteur croule déjà sous la paperasse, l'État lui impose une plateforme de plus
Facturation électronique : l'agriculteur croule déjà sous la paperasse, l'État lui impose une plateforme de plus
Depuis le 1er septembre 2026, les exploitants doivent recevoir leurs factures via des plateformes agréées. Dès septembre 2027, les exploitants devront également les émettre et transmettre leurs données à l'administration fiscale. FDSEA, Coordination rurale et Jeunes agriculteurs dénoncent une charge de plus pour des paysans déjà submergés.
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JE M'INSCRIS lecourrierdesstrateges.frQuand on travaille soixante heures par semaine, le temps passé devant un écran n’est pas abstrait. C’est du temps retiré aux animaux, aux cultures, aux récoltes ou au repos : 61 % des agriculteurs jugent que cette réforme est « source de stress ».
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S'ABONNER lecourrierdesstrateges.frUne réforme fiscale qui arrive jusque dans les exploitations
Depuis le 1er septembre 2026, toutes les entreprises assujetties à la TVA doivent être capables de recevoir des factures électroniques. Les grandes entreprises et les ETI doivent également les émettre sous ce format et transmettre certaines données à l’administration fiscale. À partir du 1er septembre 2027, les PME, TPE et micro-entreprises seront à leur tour concernées par l’émission et l’e-reporting.
Pour les exploitants agricoles, les syndicats FDSEA, Coordination rurale et Jeunes Agriculteurs rappellent que les agriculteurs consacrent déjà entre 9 et 15 heures par semaine aux démarches administratives. Ils dénoncent une interface supplémentaire venant s’ajouter aux dispositifs fiscaux et à la gestion de la PAC, avec, selon les situations, des coûts de logiciel, de plateforme ou d’accompagnement comptable.
Les sanctions sont prévues, elles. Une mise en demeure d'abord. Puis 500 euros d'amende si aucune plateforme n'est choisie sous trois mois, et 1 000 euros par trimestre tant que l'exploitant n'a pas régularisé. Les paysans, leurs syndicats et les associations agricoles le disent : dans les petites fermes, la réforme va peser sur un quotidien déjà saturé de formalités.
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Le gouvernement présente la facturation électronique comme un moyen de fluidifier les échanges, de réduire les délais de paiement et de lutter contre la fraude à la TVA. Chaque entreprise doit néanmoins sélectionner une plateforme agréée ou utiliser une solution compatible.
Le décalage entre cette promesse administrative et le terrain mérite d’être regardé de près. En avril 2026, 80 % des chefs d’entreprise n’étaient pas équipés et 37 % déclaraient ne pas comprendre ce que la réforme impliquait. Pour un exploitant en pleine période de foins, apprendre un nouvel outil numérique n’a rien d’une formalité secondaire.
Certes, une réforme peut être gratuite sur le papier et néanmoins prélever une ressource économique réelle : le temps de travail. L’État mesure les recettes fiscales, les coûts de conformité et les investissements informatiques. Qui mesure les heures passées à saisir, vérifier, corriger et transmettre des données ?
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LAISSER UN POURBOIRE merci !À force de « simplifier » l’administration par l’empilement de plateformes, on risque surtout de déplacer la charge vers celui qui produit. L’agriculteur devient alors, en plus de son métier, le comptable, l’opérateur informatique et l’agent de transmission d’une administration qui prétend pourtant lui faire gagner du temps.
Rendez-vous à Harlem
Août 1972, Manhattan, nord de Harlem : le documentariste afro-américain William Greaves convie dans la demeure du jazzman Duke Ellington, au 935 St Nicholas Avenue, les derniers acteurs de la Harlem Renaissance, cinquante ans après les débuts de ce bref et considérable mouvement qui agita la vie intellectuelle, artistique et politique afro-américaine et caribéenne des années 1920. Le Duke, absent, qui en fut l'un des fers de lance, décédera en 1974 (1). Greaves filme les conversations. On croise le photographe James Van Der Zee, l'acteur Leigh Whipper, le pianiste et compositeur Eubie Blake, l'artiste muraliste Aaron Douglas. Se côtoient, se répondent et parfois s'asticotent les proches de Marcus Garvey — comme Thomas Harvey, qui dirige alors l'UNIA-ACL (2) fondée par ce premier — et le militant socialiste historique Richard B. Moore. Les débats et enjeux d'autrefois s'activent… Poètes, historiens, journalistes, éditeurs, compositeurs et producteurs sont aussi de sortie, guillerets, souvent émus : certains ne se sont pas recroisés depuis un demi-siècle… Tout un après-midi, les quatre caméras déployées vont tourner vingt kilomètres de film captant échanges et souvenirs, souvent des moments de grâce, et parfois d'horreur, quand on replonge dans l'abjection des lynchages. Des moments d'histoire, momentanément resurgis du passé.
Car ces archives resteront stockées jusqu'aux années 2020 : David Greaves, le fils du réalisateur, mort en 2014, entame leur restauration puis leur montage. Il était une fois à Harlem (3) est un magnifique hommage au travail du père, que l'on voit diriger son équipe et questionner ses invités, et une pièce essentielle apportée à notre connaissance de cette magnifique, ardente effervescence, libératrice et inventive. Des disparus qui l'illustrèrent, le poète Langston Hughes, l'auteure Zora Neale Hurston, l'acteur et chanteur Paul Robeson, hantent les conversations, et revivent les souvenirs de tant de jours et de nuits, de tant de lieux oubliés ou méconnus : comme cette « seconde maison » qu'était la bibliothèque publique de la 135e Rue pour les écrivains et poètes Countee Cullen, Eric D. Walrond ou Claude McKay…
Ce dernier, né en Jamaïque en 1890 et décédé en 1948, militant d'un socialisme radical, grand voyageur — de New York à Moscou et Tanger —, est un monde à lui seul. Il est aujourd'hui redécouvert, et c'est un bonheur, notamment avec Banjo (Éditions de l'Olivier, 2022) et Romance in Marseille (Héliotropismes, 2021) (4), tous deux ancrés dans l'underground phocéen des années 1920, qu'il connut pendant les quelques années de cette décennie où il y vécut. Celui de ses dockers, marins, travailleurs noirs et immigrés. Une pièce musicale, Kay ! Lettres à un poète disparu, montée en 2023 à l'occasion du festival Marseille Jazz des cinq continents — et du centième anniversaire de son séjour (5) — poursuit son chemin (6). Autour du slameur et musicien Lamine Diagne, auteur du spectacle, un collectif — appuyé par les rappeurs Mike Ladd et Juice Aleem — déroule en freestyle et musiques les récits et les classiques du poète de Si nous devons mourir et Nous qui nous révoltons qui trouvent un écho percutant dans la France des années 2020. Sur le CD tiré du spectacle, l'écrivain Alain Damasio slamme son admiration pour l'auteur « cosmopolitique » : « Open the Mike pour Claude McKay » (7) !
(1) Les éditions Frémeaux et Associés viennent de rééditer ses enregistrements décisifs : Jungle Nights in Harlem (1927-1931), quatre CD, 30 euros.
(2) L'Universal Negro Improvement Association and African Communities League (1914).
(3) Le documentaire qui continue à courir les festivals devrait sortir en VOD cet automne en attendant une éventuelle diffusion sur les écrans français.
(4) Les autres œuvres de Mc Kay sont publiées chez Nada et aux Nouvelles Éditions Place. Lire aussi les recensions que lui a consacrées Le Monde diplomatique (notamment en juin 2021 et juillet 2023).
(5) Cf. mckay100ans.com
(6) Elle reviendra à Marseille au Théâtre Joliette le 19 mars 2027.
(7) CD Kay ! Lettres à un poète disparu, Label Maison Bleue, 2026, 15 euros.
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Élections brésiliennes, ingérences américaines
Washington s'est toujours immiscé dans les affaires de Brasília. La campagne des élections générales des 4 et 25 octobre l'a confirmé. Une victoire du candidat d'extrême droite Flávio Bolsonaro, soutenu par l'administration Trump, provoquerait un basculement régional favorable au locataire de la Maison Blanche et à son projet de reprise en main de l'Amérique latine.
« Veuillez accepter mes vœux les plus sincères à l'occasion de votre accession à la présidence des États-Unis du Brésil. » Le 2 avril 1964, deux jours après le coup d'État militaire qui a renversé le président travailliste João Goulart, son homologue américain est le premier chef d'État étranger à reconnaître les nouvelles autorités (1). Le courrier empressé de Lyndon Johnson s'adresse alors au président de la Chambre des députés, Pascoal Ranieri Mazzilli, à qui le Congrès, sous la pression des militaires brésiliens, vient de confier la présidence de la République. Quinze jours après ces événements, Mazzilli cède directement la présidence au maréchal Humberto Castelo Branco. La dictature militaire s'installe au palais du Planalto à Brasília jusqu'en 1985. Avec la bénédiction de Washington.
Arrivé au pouvoir en 1961, Goulart souhaitait engager une réforme agraire et nationaliser massivement les entreprises stratégiques de plusieurs secteurs (pétrole et énergie, mines, télécommunications, etc.), ce qui impliquait l'expropriation de sociétés américaines dominantes. Il entendait aussi mener une « politique étrangère indépendante ». Brasília avait rétabli fin 1961 ses relations diplomatiques avec l'Union soviétique (rompues depuis 1947) et amorcé de premiers échanges commerciaux avec la Chine maoïste. Quelques mois plus tard, lorsque Goulart refusa de soutenir la politique américaine contre Cuba, c'en fut trop pour Washington.
Le succès des putschistes en 1964 doit beaucoup au travail de l'Agence centrale de renseignement (CIA) et de l'Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid). Lors des élections législatives d'octobre 1962, elles financent les forces d'opposition au gouvernement de Goulart, préparant ainsi l'entrée en scène ultérieure des militaires. La victoire des conjurés s'explique également par l'activisme de l'ambassadeur américain Lincoln Gordon, ainsi que celui de son attaché militaire, le colonel Vernon Walters, ami personnel du maréchal Branco. Les deux diplomates suivirent pendant des mois les préparatifs des conspirateurs.
Une époque révolue, un autre monde ? Assurément. La guerre froide n'est plus. Depuis le début du XXIe siècle, le Brésil fait partie des nouvelles puissances mondiales. Champion économique de l'Amérique latine, le pays pourrait s'ériger en première puissance agricole exportatrice mondiale dans les années à venir, devant les États-Unis. Riche de ressources naturelles colossales (première réserve mondiale d'eau douce, deuxième de terres rares, hydrocarbures, minerais, etc.), il s'invite régulièrement, comme en 2026, dans le club des dix plus grandes économies.
Membre fondateur des BRIC (avec la Russie, l'Inde et la Chine, bientôt rejointes par l'Afrique du Sud), il l'est également du G20 et dispose d'un réseau diplomatique étendu à plus de deux cents pays. Depuis 2009, la Chine est devenue son principal partenaire commercial. Le Brésil y exporte désormais plus qu'aux États-Unis et en Europe réunis. Oléagineux (soja essentiellement), produits agricoles, viande, pétrole et minerais constituent les principaux produits que Brasília fournit à la deuxième puissance mondiale. En 2025, les échanges entre les deux pays ont atteint 171 milliards de dollars, un record historique (2), et le Brésil s'est converti en première destination des investissements chinois dans le monde (infrastructures, transition énergétique, etc.).
Opération de guerre économique
Les deux premiers mandats du président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva (dit « Lula ») — entre 2003 et 2011 —, ainsi que ceux de sa successeure Dilma Rousseff, interrompus en 2016 par sa destitution, ont encouragé ces évolutions dans le cadre d'une stratégie de diversification similaire, dans ses principes, à celle voulue par Goulart à son époque. Cette politique s'est trouvée favorisée par l'entrée de la Chine au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 et l'ouverture de son gigantesque marché aux produits brésiliens, nécessaires à son propre développement. Elle a aussi bénéficié de la perte d'influence des États-Unis dans la région, alors qu'ils s'empêtraient dans leurs croisades contre le terrorisme. Pourtant, le fil des ingérences de Washington au Brésil ne s'est jamais rompu.
En 2013, le lanceur d'alerte et ancien employé de la CIA Edward Snowden révèle que l'Agence nationale de sécurité (NSA) espionne les communications personnelles de Mme Rousseff, ainsi que celles de plusieurs ministres et de dirigeants de Petrobras, l'entreprise nationale des hydrocarbures. À l'époque, le Brésil vient de découvrir d'importants gisements de pétrole en eau profonde — dits « pré-sal » (pré-salifères) — dans le bassin de Santos, situé au large de l'État de Rio. Les réserves sont estimées entre huit et douze milliards de barils de brut. L'opération de guerre économique cherche ainsi à fournir au gouvernement américain un maximum d'informations sur les gisements (taille, composition, réserves, etc.) et sur le cadre réglementaire qui déterminera l'attribution des concessions d'exploitation. L'objectif consiste également à connaître par avance chaque décision stratégique de Petrobras et à savoir dans quelle mesure la présidente Rousseff entend favoriser les positions des entreprises chinoises et russes dans ce négoce. Ces révélations provoquent une crise diplomatique inédite entre Brasília et Washington.
Quelques années plus tard, dans le cadre de l'affaire de corruption dite « Lava Jato » (« lavage à haute pression »), le juge Sergio Moro, chargé des investigations, ordonne en 2018 la détention de l'ancien président « Lula ». Éliminé de la course à l'élection présidentielle, qui promettait un duel entre l'ancien syndicaliste et le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro, il est libéré en 2019 avant d'être définitivement blanchi en 2021 par la justice brésilienne (3). Le site d'information The Intercept révèle en 2020 les liens secrets entretenus depuis 2015 par les enquêteurs brésiliens avec le département de la justice et le Bureau fédéral d'enquête (FBI) américains (4).
À l'insu de la hiérarchie judiciaire brésilienne, les premiers communiquent aux seconds des informations sensibles du dossier, que ces derniers utilisent ensuite pour sanctionner les sociétés Odebrecht (rebaptisée Novonor en 2020) et Petrobras, liées au scandale, en application du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA). Cette législation vise les pratiques de corruption d'agents publics à l'étranger que Washington considère comme une distorsion du marché lésant les intérêts de ses propres entreprises (5). Elle permet au gouvernement américain d'attaquer n'importe quelle société dans le monde. Odebrecht et Petrobras, pivots majeurs de la stratégie d'influence économique du Brésil en Amérique latine et en Afrique, doivent s'acquitter d'amendes s'élevant à environ 3,5 milliards de dollars. L'ancien fleuron du BTP, surendetté, déclare son insolvabilité en 2019 et entre dans un processus de restructuration financière toujours en cours auprès des autorités locales.
« Nous ne sommes pas une colonie et nous ne serons la colonie de personne. » Le 7 septembre 2026, à l'occasion de la fête de l'indépendance, le président « Lula », qui brigue un quatrième mandat, dénonce dans un message vidéo les « puissances étrangères qui veulent transformer le Brésil en nouvelle colonie » et prévient : « Aucun gouvernement étranger n'a le droit de dire à qui nous pouvons acheter et à qui nous pouvons vendre. » Les États-Unis sont, bien sûr, visés. Depuis le retour au pouvoir de M. Donald Trump en 2025, les offensives de Washington se multiplient en effet contre Brasília.
L'ancien président Bolsonaro (2019-2023) a été condamné en 2025 pour tentative de coup d'État. Son clan familial bénéficie de tout le soutien de M. Trump. Le 16 juin dernier, M. Eduardo Bolsonaro, troisième fils du « capitaine », a été condamné à quatre ans de prison par la justice de son pays pour avoir sollicité — et obtenu — des autorités américaines l'application de sanctions commerciales contre le Brésil en représailles au procès de son père : une surtaxe douanière de 40 % est appliquée entre les mois d'août et novembre 2025 sur de nombreux produits en provenance du pays.
Washington soumet ainsi Brasília à des droits de douane assouplis ou renforcés en fonction de la conjoncture. Quelques semaines avant le premier tour des élections générales du 4 octobre, l'administration américaine, qui dispose de son candidat en la personne du sénateur Flávio Bolsonaro, l'aîné des fils de l'ancien président, impose 37,5 % de taxes sur plusieurs produits agricoles et miniers (dont l'acier). En réponse, le gouvernement brésilien examine la possibilité d'appliquer une loi de réciprocité tout en maintenant un canal de négociation avec les autorités américaines.
Sur le plan politique, ces dernières ne retiennent plus leurs coups et poursuivent une stratégie visant à décrédibiliser les institutions de la démocratie brésilienne, notamment ses systèmes électoral et judiciaire. M. Trump accuse régulièrement le Tribunal suprême fédéral (STF) d'avoir injustement condamné son ami. Aujourd'hui, M. Alexandre de Moraes, le juge à l'origine de cette décision, se trouve au cœur d'une nouvelle affaire de possible scandale politico-financier déchirant l'institution. De quoi réjouir, en pleine campagne électorale, le fils de l'ancien président et l'extrême droite, ainsi que Washington, qui envisage de placer le magistrat sous sanctions.
Ces événements interviennent tandis que la doctrine « Donroe » (néologisme né de la contraction de « Donald » et « Monroe ») entre dans une nouvelle phase. Celle-ci assigne trois principaux objectifs à la politique extérieure de Washington à destination de son ancienne « arrière-cour » : réorienter les ressources stratégiques régionales vers les chaînes de valeur et de production des États-Unis, imposer aux gouvernements locaux la prise en compte dans leurs politiques intérieures des exigences américaines en matière de lutte contre le narcotrafic et l'immigration, refouler du continent les « concurrents non hémisphériques » (la Chine) (6). Fondé au mois de mars dernier, le « Bouclier des Amériques » réunit, de M. Javier Milei (Argentine) à M. Nayib Bukele (Salvador), les vassaux latino-américains de M. Trump au sein d'une nouvelle alliance sécuritaire officiellement nécessaire pour lutter contre le « narcoterrorisme », les interférences étrangères et l'immigration. Elle comporte dix-neuf membres depuis l'adhésion de la Colombie dirigée par le nouveau président Abelardo de la Espriella.
Washington a annoncé la création dans ce cadre d'une « force opérationnelle interarmées de l'hémisphère occidental », chargée d'étendre à tout le continent les missions de l'opération « Lance du Sud », toujours en cours dans la Caraïbe. Pour sa part, le département d'État a élargi la liste des cartels latino-américains désignés « organisation terroriste étrangère ». Cette dénomination justifie, sur le plan juridique, l'intervention des forces armées américaines en dehors du territoire national. Au mois de mai dernier, M. Flávio Bolsonaro s'est rendu à la Maison Blanche pour demander — et obtenir — qu'elle soit appliquée à deux organisations brésiliennes : le Comando Vermelho (CV) et le Primeiro Comando da Capital (PCC).
Dernier bastion de gauche
Au cours de ses voyages réguliers dans la région, le secrétaire d'État américain Marco Rubio multiplie, lui, les mises en garde contre la présence chinoise en Amérique latine. Il annonce de nouveaux accords de coopération sécuritaire. « C'est formidable de constater qu'à l'exception du Nicaragua, de Cuba, du Venezuela (…) et, bien sûr, du Brésil — bien que ce dernier soit en pleine campagne électorale — (…), notre région est peuplée d'alliés des États-Unis, de dirigeants amis des États-Unis, et suit une orientation favorable aux États-Unis (7) », affirmait-il, le 2 juin dernier, devant la commission des affaires étrangères du Sénat américain.
Dans un tel contexte, alors que le Brésil est aujourd'hui, avec son voisin uruguayen, le dernier pays dirigé par la gauche en Amérique du Sud et le principal contrepoids au projet d'emprise américaine sur la région, son gouvernement a-t-il eu tort de refuser la délivrance, le 24 juillet, de visas à deux fonctionnaires du département d'État américain ? Ces derniers affirmaient vouloir rencontrer sur place des responsables des autorités électorales, des dirigeants religieux et des représentants d'organisations sociales. Cette décision a immédiatement conduit Washington à révoquer le visa de l'ambassadrice du Brésil aux États-Unis. Comme un symbole, elle est intervenue trois semaines avant le lancement d'une campagne officielle pour déterminer qui, du candidat soutenu par M. Trump ou du président sortant, dirigera la première puissance latino-américaine dans quelques mois.
(1) Lyndon B. Johnson, « Message to the new president of Brazil », 2 avril 1964, The American Presidency Project, université de Californie.
(2) « Brazil-China trade hits record in 2025, reaching $171 billion », Global Times, Pékin, 14 janvier 2026.
(3) Lire Perry Anderson, « Au Brésil, les arcanes d'un coup d'État judiciaire », et Fernando Morais, « Résister ou se rendre ? », Le Monde diplomatique, respectivement septembre 2019 et septembre 2024.
(4) Andrew Fishman, Natalia Viana et Maryam Saleh, « Keep it confidential. The secret history of US involvement in Brazil's scandal-wracked Operation Car Wash », The Intercept, 12 mars 2020.
(5) Lire Jean-Michel Quatrepoint, « Au nom de la loi… américaine », Le Monde diplomatique, janvier 2017.
(6) Lire « M. Trump, pirate des Caraïbes », Le Monde diplomatique, janvier 2026.
(7) « Secretary of state Marco Rubio before the Senate Foreign Relations Committee on the FY27 department of state budget request », département d'État, 2 juin 2026.
Même en Pologne, le soutien à l'Ukraine se délite
Le débat géopolitique semble clos. L'Ukraine doit entrer dans l'Union européenne dès la guerre terminée. En réalité, cette promesse inquiète toute la région et comporte des risques pour la cohésion du Vieux Continent. En Pologne, alors que les élites soutiennent une telle adhésion de longue date, de plus en plus de citoyens renâclent devant ses conséquences économiques et sociales à court terme, comme face à l'arrogance de Kiev sur les questions mémorielles.
« J'espère ne pas voir l'adhésion de l'Ukraine de mon vivant, et j'espère vivre longtemps. » Agriculteur à Pińczów, dans la voïvodie de Sainte-Croix, à quatre-vingts kilomètres au nord de Cracovie, M. Jerzy Płachta se tracasse. Sa femme, Renata, qui gère leur exploitation de céréales et de légumineuses, tempère : « Nous n'avons rien contre les Ukrainiens, qui s'adaptent bien. En 2022, nous avons proposé d'accueillir des réfugiés et nous avons donné de l'argent aux associations caritatives ou pour l'achat de drones. Nous les soutenons, mais leur pays est dangereux pour l'agriculture polonaise. »
Les blés sont déjà hauts et les premiers haricots rouges commencent à germer en cette fin mai dans les champs ouverts parsemés de petits bois de pins et de chênes noirs. Depuis l'entrée de leur pays dans l'Union européenne, en 2004, les Płachta vendent leurs produits à des groupes français implantés en Pologne : Auchan, Casino, Carrefour et surtout Leclerc, qui en importe également en France. M. Płachta raconte son parcours du combattant pour en arriver là : « Les entreprises françaises réclament un certificat IFS Food, une norme de sécurité et de qualité dont nous devons respecter toutes les exigences. Pour avoir les subventions européennes, il faut expliquer combien de fois on retourne la terre, nous conformer au type de semence, au rythme des semis, etc. Nous avons de plus en plus de choses à consigner dans des registres que les contrôleurs vérifient sur place chaque année. »
Jusqu'ici, le jeu en valait la chandelle, « mais, depuis la guerre en Ukraine, tous les prix ont baissé de moitié, souligne M. Płachta. Avec l'arrivée des produits ukrainiens, on a dû réduire nos coûts et le nombre de nos employés. Nous en avions dix en 2014… et plus que deux aujourd'hui. Dans le tiers des exploitations de notre région de Sainte-Croix, il y a des problèmes financiers. Beaucoup abandonnent. » En revenant vers son village, le paysan s'arrête devant le chantier de la maison que le couple fait construire pour l'un de ses enfants. Le confort de la bâtisse projetée démontre leur réussite. Il se lamente pourtant, car leur fils ne veut pas de cette vie à la campagne, préférant la ville, Cracovie.
Des coûts de production bien moins élevés
À quelques kilomètres de là, M. Marcin Biesaga a hérité de l'exploitation de ses parents, qui cultivaient tabac et tomates. En une vingtaine d'années, il est passé de 10 hectares à 200, ajoutant blé, céleri et pomme de terre à sa production. Son propos est plus radical : « La Pologne a trop donné pour l'Ukraine, aux dépens de notre économie. On importe beaucoup d'aliments ukrainiens non contrôlés, du colza ou du miel par exemple. » Lui aussi déplore l'effondrement des prix qui a suivi les exemptions de droits de douane pour les produits agricoles ukrainiens en 2022. En s'arrêtant devant un tas de tubercules, il nous explique que les intermédiaires lui achètent 0,75 euro le sac de quinze kilos… qu'il retrouve à 6 euros dans le commerce. Pour lui, « une adhésion rapide de l'Ukraine provoquerait une crise totale ».
Comme les Płachta, M. Biesaga a participé en mars 2023 au blocage du terminal de Złote Ziarno, où passe la seule voie de chemin de fer à écartement large du pays (1,52 mètre dans l'ex-URSS contre 1,435 dans le reste de l'Europe, hors Espagne, Finlande et Irlande). Cette ligne a permis d'acheminer les céréales ukrainiennes dans le cadre des « corridors de solidarité » improvisés par l'Union européenne au début de la guerre et des combats en mer Noire (1). Les grains devaient en théorie seulement « transiter » par l'Europe centrale, mais ils ont submergé les marchés régionaux. En urgence, la Pologne a interdit ces importations, suivie par la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie et la Bulgarie. Ancien président du Parti paysan, passé au parti Droit et justice (PiS, conservateur), M. Janusz Wojciechowski était à l'époque commissaire européen à l'agriculture. Il a géré la crise depuis Bruxelles. « C'était très difficile, nous confie-t-il. Mais la Commission a de facto légalisé l'embargo que la Pologne avait imposé en avril 2023 et qui était illégal, en autorisant cinq pays à interdire les produits ukrainiens sur leurs marchés. Il faut noter que Varsovie n'a jamais levé son embargo unilatéral, et la Commission n'a rien entrepris contre… »
À cinq kilomètres de la frontière ukrainienne, on sent l'air de la guerre. Cultivateur à Żniatyn, M. Mieczysław Sroda a perdu deux amis en 2022, tués par la chute d'un missile de défense aérienne dans le village voisin de Przewodów. Lui aussi a hérité de l'exploitation de son père, qu'il a agrandie en rachetant un sovkhoze (ferme d'État) pour produire blé, betteraves à sucre, colza et haricots. « La base serait que les Ukrainiens respectent les normes européennes ; ce n'est pas le cas aujourd'hui, assure M. Sroda en évoquant notamment l'usage de pesticides interdits. Mais, même s'ils se conformaient aux normes, ils sont trop concurrentiels, grâce à leurs sols de grande qualité [les fameuses terres noires ou tchernoziom] et à des conglomérats géants contrôlés par des étrangers. C'est d'ailleurs parce que des sociétés européennes y ont des intérêts qu'il a été difficile de lutter contre les importations déloyales. »
« Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'agriculture ukrainienne est plus mécanisée qu'à l'Ouest. La taille des exploitations fait la différence et permet d'amortir le coût des machines ultra—modernes », complète M. Krzysztof Nykiel, président de l'Union nationale des cultivateurs de betteraves à sucre. « Si les prix restent à ce niveau, il y aura énormément de casse en Europe, s'alarme-t-il. Lorsque nous en parlons à Bruxelles avec les Français et d'autres, on s'inquiète d'être pris en étau par les accords passés également avec le Mercosur, l'Australie ou l'Inde, autant de pays qui cultivent une canne à sucre très bon marché. »
L'Ukraine est le premier pays agricole du continent après la Russie, avec 32,9 millions d'hectares de terres arables particulièrement riches en humus, soit le double de la France (16,9) et le triple de la Pologne (11,2) (2). Elle pourrait prétendre à une portion considérable du budget de la politique agricole commune (PAC). En 2021, l'Ukraine a produit 85 millions de tonnes de céréales ; la France, 53 ; et la Pologne, 35. En outre, plus de la moitié de la surface agricole utile (57 %) est gérée par des entreprises de plus de 1 000 hectares, tandis que la moyenne des exploitations est de 11 hectares en Pologne. Les conglomérats sont particulièrement imposants dans le grain et la betterave sucrière, avec une moyenne de 23 700 hectares par exploitation (1 763 fois la moyenne européenne). Conséquence : des coûts de production bien moins élevés.
En 2023, les agriculteurs n'étaient pas les seuls à manifester leur mécontentement. Fin novembre, les transporteurs routiers polonais ont bloqué la frontière avec l'Ukraine, immobilisant des milliers de camions dans le sud-est du pays. Ils dénonçaient l'accord de libre circulation entre l'Ukraine et l'Union européenne, qui a supprimé à partir de juin 2022 le système de licences régulant jusqu'alors l'entrée des routiers ukrainiens. « Nous avions eu la promesse du gouvernement polonais qu'il ne serait pas reconduit », se souvient M. Waldemar Jaszczur, meneur des manifestations à l'époque. Mais, trois ans plus tard, le Parlement européen a voté pour une prolongation de l'accord. Le secteur s'enfonce dans la crise.
Au premier rang sur le continent, avec environ 20 % du marché évalué en tonnes-kilomètres, dont les deux tiers hors du pays (3), le transport routier polonais perd du terrain au profit des entreprises ukrainiennes. Celles-ci offrent des tarifs bien plus attractifs grâce à des salaires deux fois plus bas et à l'absence de certains coûts liés aux normes européennes. Cette concurrence se ressent particulièrement dans les activités dites de « cabotage », soit les livraisons à l'intérieur d'un pays dont la compagnie n'est pas originaire. Bien qu'en théorie interdit aux entreprises ukrainiennes, il se répand au détriment des entreprises polonaises, qui réalisaient 44 % du cabotage au sein de l'Union avant 2022.
Outre les difficultés dans le transport vers l'ouest, les camionneurs polonais voient leurs perspectives se boucher à l'est. La Russie, ancienne direction prioritaire pour M. Jaszczur, est désormais sous sanctions. Le commerce avec l'Ukraine leur échappe aussi. « Nous ne sommes plus rentables », lâche Mme Marzena Fik, qui travaille pour l'entreprise de son père. Établie à Zamość, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière ukrainienne, la compagnie disposait en 2022 d'une flotte de dix camions livrant des fruits depuis les ports néerlandais vers Lviv, la ville principale de l'ouest de l'Ukraine. Aujourd'hui, il n'en reste plus que cinq. « Au début de la guerre, nos chauffeurs ne voulaient plus aller en Ukraine. Ils avaient peur », explique-t-elle. Ces semaines de flottement ont coïncidé avec une perte du marché. Les transporteurs polonais représentaient 38 % du trafic à la frontière en 2021, seulement 8 % en 2023, selon la douane polonaise.
Le premier bénéficiaire de fonds européens
À cette conjoncture délicate, il faut ajouter la hausse constante des salaires, des prix de l'énergie et la pénurie de main-d'œuvre, syndromes d'une économie de plus en plus comparable à celle de ses partenaires occidentaux. Conscient qu'il ne peut recruter qu'à l'étranger, M. Jaszczur réclame au gouvernement de « simplifier les demandes de visas ». Neuf de ses chauffeurs sur dix sont biélorusses. « Notre seule perspective : cesser notre activité d'ici à la fin de l'année », déplore de son côté Mme Fik. L'entreprise familiale subira le même sort que 1 500 autres du secteur depuis le début de 2025.
À ces préoccupations économiques et sociales s'ajoutent les querelles mémorielles, attisées par les réhabilitations par le président ukrainien Volodymyr Zelensky de nationalistes ayant collaboré avec l'Allemagne nazie durant la seconde guerre mondiale, massacrant Juifs et Polonais (4). Après la dernière provocation ukrainienne — le baptême d'une unité militaire en hommage à l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), responsable de crimes de masse en Volhynie —, le président polonais Karol Nawrocki a retiré le 19 juin à M. Zelensky l'ordre de l'Aigle blanc — la plus haute distinction du pays, qui lui avait été attribuée en 2023. Une crise diplomatique d'une ampleur inédite s'ouvre entre les deux pays, en dépit des gestes d'apaisement du président ukrainien, qui a ouvert les archives sur les massacres de Volhynie et autorisé des exhumations.
Résultat, les Polonais, qui célébraient la proximité des deux langues, des deux peuples, et figuraient parmi les appuis les plus fervents à l'Ukraine, s'en éloignent. Une enquête d'opinion montre qu'entre février 2024 et novembre 2025 les opposants au soutien militaire à l'Ukraine sont passés de 26 % à 39 %, ceux qui y sont favorables n'étant plus que 44 %. Par ailleurs, 47 % pensent que « l'État polonais aide trop les réfugiés ukrainiens », et seulement 7 % « trop peu » (5). L'intégration de l'Ukraine à l'Union européenne ne recueillait plus que 50 % de soutien fin juillet 2026 (9 % des Polonais la souhaitant « dès que possible » et 41 % considérant que « rien ne presse »). Cette approbation était de 74 % en mai 2023 et de 90 % en mars 2022. Les opposants sont désormais 40 %, contre seulement 2 % après l'invasion russe de février 2022 (6).
Ce scepticisme ne cesse de grimper au fil des sondages, au point qu'à la droite du PiS, déjà très conservateur, émergent deux partis qui surfent sur ce mécontentement : Konfederacja Wolność i Niepodległość (Confédération liberté et indépendance, réunissant le Mouvement national et Nouvel Espoir) et Korona (Confédération de la Couronne polonaise). « On assiste à une montée du sentiment antiukrainien, nous assure par exemple M. Michał Wawer, vice-président du Mouvement national et député de Konfederacja. Je suis presque certain que l'idée d'une adhésion de l'Ukraine serait perçue comme une anticipation d'une immigration encore plus importante et plus problématique. L'autre souci, bien sûr, est la crainte que cela n'entraîne la Pologne et toute l'Europe dans une guerre contre la Russie. »
Signe d'un malaise grandissant, alors que les prochaines élections législatives auront lieu à l'automne 2027, tous les autres partis ont, en pratique, décliné notre invitation à s'exprimer sur le sujet. Même trouble du côté du vice-ministre des affaires étrangères, M. Marcin Bosacki, toujours ouvert à… différer le rendez-vous proposé. « L'Ukraine ne peut pas être admise dans l'Union européenne tant qu'elle ne rejette pas complètement le courant qu'elle suit aujourd'hui », écrivait le 4 juillet le chef du PiS, M. Jarosław Kaczyński, aux membres de son parti, en leur demandant d'utiliser tous les moyens disponibles pour « bloquer les actions du gouvernement [de M. Donald] Tusk visant à intégrer l'Ukraine à des conditions privilégiées ». Ce renversement prend des allures de paradoxe, alors que le gouvernement de Varsovie, dirigé à l'époque par le PiS, a encouragé l'Ukraine à déposer sa demande d'adhésion au début de la guerre. « La Pologne s'est souvent retrouvée isolée dans ses propositions successives visant à offrir explicitement une perspective d'adhésion à l'Ukraine, alors que l'Europe occidentale se montrait réticente », rappelle l'historien et politiste Łukasz Adamski. Le directeur du Centre Mieroszewski, consacré à l'étude des sociétés d'Europe centrale et orientale, ajoute : « Le courage avec lequel l'Ukraine défend sa souveraineté contribue à notre sécurité. Cependant, la pression exprimée par certains responsables ukrainiens en vue d'une adhésion au plus vite reste inacceptable pour l'opinion publique polonaise. Celle-ci se souvient des efforts considérables que la Pologne a dû déployer pour se conformer aux normes européennes. »
En 1990, le produit intérieur brut de la Pologne (en parité de pouvoir d'achat) représentait moins de la moitié de celui de l'Ukraine (7). En 2024, il représentait trois fois plus. Le « rattrapage » économique saute aux yeux, des gratte-ciel de Varsovie aux autoroutes flambant neuves qui sillonnent le pays. Il se voit jusque dans le moindre village aux maisons cossues et bien entretenues. Depuis son adhésion à l'Union européenne en 2004, la Pologne connaît la plus forte croissance des Vingt-Sept. C'est aussi le premier bénéficiaire net de fonds européens, avec 261 milliards d'euros perçus les vingt premières années, soit trois fois plus que sa contribution (8).
Le maire de Zamość, M. Rafał Zwolak, nous propose de grimper sur le beffroi de l'hôtel de ville pour visualiser tout cela. À 52 mètres au-dessus de la place du marché et ses façades colorées, il fait le tour du propriétaire : « Au début, notre ville de 57 000 habitants faisait partie des trois qui recevaient le plus de dons, jusqu'à 50 % de notre budget. Cela a permis de restaurer de nombreux bâtiments. Voyez l'Académie, la seconde plus vieille université de Pologne, puis la cathédrale, l'église franciscaine, les remparts… Grâce à ces restaurations, le tourisme a beaucoup progressé. Pour le zoo, par exemple, le nombre de visiteurs est passé de 20 000 personnes en 2004 à 250 000 aujourd'hui. »
Une fois la guerre terminée, le coût de la reconstruction de l'Ukraine dépasserait les 500 milliards d'euros, selon une évaluation internationale datant de février dernier (9). Dans une hypothétique Europe à trente-six, qui intégrerait tous les pays des Balkans, la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine, cette dernière capterait 41 % des fonds européens, selon une étude prospective (10).
Pour les plus optimistes, la réussite polonaise pourrait servir d'exemple à l'Ukraine tout en profitant à leur pays. « C'est le grand voisin de la Pologne avec la culture la plus proche, une zone d'extension naturelle pour nos activités », explique M. Jakub Karnowski, président-directeur général de KredoBank, une banque polonaise opérant sur le marché ukrainien. Il est aussi un ancien chef de cabinet de M. Leszek Balcerowicz, ministre des finances au sortir du communisme et principal artisan de la « thérapie de choc ».
Dans les couloirs en verre de la prestigieuse École des hautes études commerciales (SGH) de Varsovie, les étudiants ukrainiens portent tous la vyshyvanka, une broderie colorée et traditionnelle célébrée à la fin mai. Les discussions au tableau portent sur les défis macroéconomiques du pays. Diagrammes et recommandations à l'appui, l'Association étudiante pour la reconstruction de l'Ukraine présente son rapport. M. Karnowski encadre leurs travaux et suit leurs parcours. Selon lui, « la majorité de ces jeunes vit en Pologne depuis plusieurs années et restera ici ». Certains jeunes hommes ne sont pas retournés au pays depuis le début du conflit, pour éviter un enrôlement dans l'armée. C'est le cas de Danylo. « Je ne sais pas, ça dépendra de l'évolution politique », dit-il en hésitant quand on lui pose la question du retour.
En proie à des perspectives démographiques inquiétantes, l'Ukraine espère voir sa diaspora revenir. « Les deux pays se retrouveront en compétition pour la main-d'œuvre », prédit M. Karnowski. Car, de son côté, la Pologne fait face à des dynamiques similaires, avec une fécondité tombée à 1,03 enfant par femme. De nombreux chefs d'entreprise voient une occasion dans l'adhésion promise à l'Ukraine. « Nous pourrions en profiter, comme l'Allemagne en a profité avec nous », dit en souriant M. Dariusz Szymczycha, vice-président de la chambre de commerce polono-ukrainienne. Communiste durant toutes les années 1980, il a ensuite conseillé l'ex-président social-démocrate Aleksander Kwaśniewski et organisé le référendum sur l'adhésion à l'Union. « Nous préparons déjà la reconstruction. Nous pouvons nous placer dans les secteurs du BTP, de l'énergie, de la banque ou des produits agricoles transformés », énumère M. Szymczycha.
Consciente que la compétition sera féroce, la Pologne veut croire en ses arguments. « Depuis le début de la guerre, très peu de nouveaux acteurs sont apparus sur le marché ukrainien. Les gagnants seront ceux qui étaient déjà là, et c'est notre cas », avance M. Karnowski. « La seule acquisition financière majeure en temps de guerre vient d'une entreprise polonaise », note M. Szymczycha, en référence au rachat récent de la branche ukrainienne de MetLife par le géant des assurances PZU.
Outre l'aide humanitaire et des livraisons de matériel militaire, les liens économiques entre les deux pays se resserrent. La Pologne est le deuxième partenaire commercial de l'Ukraine et son premier marché d'exportation, selon la chambre de commerce polono-ukrainienne. Une partie du pétrole et du gaz transite notamment par les ports polonais. Certains travailleurs pourraient bénéficier de l'arrivée de l'Ukraine, reconnaît M. Bartosz Rydliński, professeur de science politique et responsable de la branche éducation de l'OPZZ, la principale confédération syndicale du pays. « Pour les autres travailleurs, la logique du capitalisme mondial demeure, complète-t-il. Mes compatriotes polonais ont offert une main-d'œuvre bien moins chère au Royaume-Uni, à la Suède ou à l'Irlande lorsque nous avons rejoint l'Union européenne. Les Ukrainiens feront de même. C'est pourquoi les syndicats polonais et européens doivent s'engager à l'avenir pour informer les travailleurs ukrainiens sur leurs droits. Il faut les syndiquer et leur expliquer que le dumping social ne profite à personne en définitive. »
Alors que M. Zelensky souhaite que son pays adhère à l'Union européenne dès 2027, le constat qu'il faudra du temps fait consensus… même chez les étudiants ukrainiens rencontrés à la SGH, qui estiment de concert que leur pays a d'abord besoin d'importantes réformes, notamment pour lutter contre la corruption et adopter les normes européennes. Ils regrettent les divisions récentes au sein de la Rada (le Parlement) qui ralentissent l'adoption des mesures attendues par la Commission européenne. « Nos négociations ont duré quatre ans », rappelle M. Szymczycha. Il espère que l'ouverture du premier chapitre de négociations le 15 juin (lire « La tentation du coupe-file »), après la levée du veto hongrois par le gouvernement de M. Péter Magyar, « donnera de l'air au camp réformateur à Kiev ».
Un climat de défiance grandit en Europe centrale
« L'Ukraine a les moyens de dominer le marché européen, notamment dans les céréales et la production animale », reconnaît M. Wojciechowski, qui plaide pour que les conglomérats ne puissent jamais toucher d'aides européennes. Mais l'ancien commissaire européen à l'agriculture souligne la tâche qui incombe aux pays de l'Union : « Pour nous préparer, nous devons muscler notre agriculture en suivant le modèle italien : des petites exploitations, souvent familiales, mais avec beaucoup de transformations locales, des agriculteurs très intégrés dans la chaîne de valeur, avec des labels, un investissement dans la qualité, du bio, etc. » Selon lui, la Commission de Bruxelles devrait promouvoir une telle approche, en mesure de résister au modèle agro-industriel ukrainien. Mais c'est là que le bât blesse. « Le prochain budget de la politique agricole commune prévoit de réduire la voilure de 30 %, déplore-t-il. Si c'est comme ça qu'on prépare l'avenir, on va perdre notre agriculture. »
Réunie fin juin à Gdańsk, la cinquième conférence sur la reconstruction de l'Ukraine accordait à son intégration à l'Union européenne une place centrale. Dans son discours d'ouverture, M. Tusk, le premier ministre polonais, voyait dans le rattachement de son voisin au camp occidental « une mission civilisationnelle ». À cette occasion, la Commission européenne a par ailleurs acté le versement de la première tranche du prêt de 90 milliards d'euros, destiné à boucler le budget lourdement déficitaire de l'État ukrainien en guerre.
Mais, derrière la centaine de contrats et de lettres d'intention signés — sous réserve que la guerre prenne fin —, la conférence illustrait le climat de défiance qui grandit en Europe centrale. Ni le président Zelensky ni son homologue polonais n'ont fait le déplacement. Plusieurs accords entre les entreprises publiques des deux pays ont été annulés à la dernière minute, malgré les appels à la désescalade venus des milieux d'affaires. Aucun apaisement n'apparaîtra à l'horizon sans un travail sérieux sur les défis que posent l'adhésion de l'Ukraine et le retour de ses démons ultranationalistes.
(1) Lire Corentin Léotard, « Des céréales ukrainiennes au goût amer », Le Monde diplomatique, septembre 2023.
(2) Chiffres de 2023 disponibles sur le site de la Banque mondiale.
(3) « Le transport routier de marchandises sous pavillons européens en 2024 », Service des données et études statistiques (SDES), Paris, 26 novembre 2025.
(4) Lire Catherine Gousseff, « Aux confins de la Pologne et de l'Ukraine, l'ombre des minorités effacées », Le Monde diplomatique, juin 2026.
(5) « Ukraine and Polish-Ukrainian relations as seen by Poles » (PDF), Centre Mieroszewski, Varsovie, janvier 2026.
(6) « Komunikat z Badań n° 80 », sondage à propos de « l'opinion des Polonais sur l'aide internationale à l'Ukraine en guerre » publié par le Centrum Badania Opinii Społecznej (SBOS), Varsovie, 28 juillet 2026.
(7) « PIB ($ PPA internationaux constants de 2011) », Banque mondiale.
(8) Aleksandra Krzysztoszek, « La Pologne a triplé le “retour sur investissement” de son adhésion à l'UE », Rapporteur, 2 mai 2024.
(9) « Ukraine : Fifth rapid damage and needs assessment », Banque mondiale, Union européenne, gouvernement d'Ukraine et Nations unies, février 2026, https://documents.worldbank.org
(10) Carlo Bastasin, « Want Ukraine in the EU ? You'll have to reform the EU, too », juillet 2023, www.brookings.edu
Géopolitique, le domaine confisqué
Issus des mêmes écoles, habitués des cercles du pouvoir, journalistes et experts propagent une lecture manichéenne des grands événements internationaux, sans laisser aucune place aux voix discordantes. Heureusement, il existe désormais un outil pour résister à l'air du temps : notre « Manuel d'autodéfense intellectuelle » consacré à la géopolitique.
Le 30 avril 1998, George Kennan, inspirateur de la doctrine de l'endiguement de l'Union soviétique au début de la guerre froide, pousse un soupir de colère mêlée de désespoir. Le Sénat américain vient de ratifier l'extension de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) à trois anciens pays du bloc de l'Est, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque. L'année précédente, Kennan avait pourtant prévenu qu'une telle décision serait « la plus funeste erreur de la politique américaine de toute l'ère post-guerre froide (1) ». À présent, il fulmine : « Les Russes vont progressivement réagir de manière franchement négative, et cela aura des conséquences sur leurs politiques. » Premier directeur des affaires politiques du département d'État, auteur d'un article fameux dans la revue Foreign Affairs recommandant d'« opposer aux Russes une force de résistance inaltérable partout où ils commencent à empiéter sur les intérêts » des États-Unis (2), Kennan estime désormais que l'Occident, victorieux de la guerre froide, dilapide la possibilité d'une paix durable par son agressivité réflexe. « J'ai été particulièrement gêné par les références à la Russie comme un pays mourant d'envie d'attaquer l'Europe occidentale. Les gens ne comprennent-ils pas ? Pendant la guerre froide, nos différends concernaient le régime communiste soviétique. Et aujourd'hui nous tournons le dos à ceux-là mêmes qui ont mené la plus grande révolution sans effusion de sang de l'histoire pour renverser ce régime (3). »
L'avertissement est resté lettre morte. Comme l'avait suggéré Kennan, les Russes ont réagi de manière « franchement négative » et envahi l'Ukraine pour, disent-ils, empêcher l'intégration de Kiev à l'OTAN. En réinscrivant ce sujet à l'ordre du jour en 2008, puis plus directement encore en 2020-2021, les membres de l'Alliance atlantique savaient qu'il s'agissait pour Moscou d'un casus belli, comme l'a d'ailleurs reconnu l'ex-chancelière allemande Angela Merkel dans ses Mémoires (4). Après quatre ans et demi d'un conflit sanglant, la Russie a vraisemblablement réussi à écarter cette possibilité d'une adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, mais au prix d'un triple échec, militaire (son offensive initiale s'est enlisée), stratégique (la Finlande et la Suède ont rejoint l'Alliance en 2023 et 2024), géopolitique (Moscou a accru sa dépendance à Pékin). Placé sous perfusion économique et militaire occidentale, Kiev a, de son côté, perdu malgré une résistance acharnée 20 % de son territoire, des centaines de milliers de jeunes tués ou blessés au combat, une part significative de sa population exilée ou restée sur les territoires conquis, et nombre de ses infrastructures. Si les conflits au Proche-Orient ont profité à la Russie en détournant l'attention internationale et les munitions sol-air, aucune évolution décisive n'a bouleversé la ligne de front.
À mesure que l'impasse inspire aux acteurs la nécessité d'un arrêt des hostilités, l'Union européenne et ses États membres les plus engagés aux côtés de Kiev voient s'approcher des jours sombres. Le président américain Donald Trump, désireux d'imposer une paix qui refléterait le rapport de forces militaire sur le terrain et d'en faire payer le coût à ses « alliés », qu'il traite avec mépris, laisse Bruxelles face à un choix épineux. Prendre la place de Washington dans la confrontation avec Moscou, accentuer le soutien militaire et financier à Kiev et risquer alors une guerre ouverte. Ou accepter de négocier la paix et se dédire des serments imprudemment claironnés face aux médias sur la nécessité de gagner « une guerre existentielle pour notre Europe et pour la France », de « mettre le régime russe en échec », selon les termes de M. Emmanuel Macron (France 2, 14 mars 2024). Comme sur nombre de sujets cruciaux, Bruxelles bombe le torse en se préparant à la bérézina.
Faire passer la pilule
Car, depuis le retour de M. Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, les exécutifs européens les plus bellicistes — États baltes, France, Allemagne, Pologne… —, épaulés par la Commission européenne, ont réorienté la politique de l'Union vers un unique objectif à court terme : infliger à Moscou une défaite sur le terrain ukrainien. Initialement promue comme l'enfant de la paix et du marché, l'Europe redéfinit désormais son identité autour du combat des démocraties libérales contre les régimes autoritaires. Son industrie, qui ambitionnait à la fin des années 1990 de rattraper la Silicon Valley dans la course à « l'économie de la connaissance », se reconvertit dans la production de missiles intercepteurs, de chars et de drones. Sa stratégie, naguère axée sur l'idée de puissance d'équilibre teintée d'un occidentalisme tempéré, se recentre sur l'exigence d'opposer un contrefort militaire et moral à la menace russe. Sans qu'aucun dirigeant ait reçu de mandat populaire en ce sens, les gouvernements européens ont agi face à M. Trump contre leurs propres intérêts nationaux afin de ménager temporairement les humeurs du président américain, peu sensible au sort de Kiev : acceptation du chantage sur les tarifs douaniers, absence de condamnation des violations américaines du droit international à Gaza (projet de Riviera), impassibilité face à l'enlèvement du président vénézuélien, soutien initial aux attaques israélo-américaines en Iran… Enfin, l'Union européenne et plusieurs de ses États membres ont adapté leurs politiques financières et budgétaires afin de soutenir le poids des dépenses guerrières et des aides à l'Ukraine — 220 milliards d'euros depuis 2022 (5).
Comment penser une paix et les concessions qu'elle implique lorsqu'on a gagé son avenir sur une victoire totale de Kiev ? Un cycle infernal s'enclenche : pour aiguillonner l'optimisme et la générosité de ses donateurs européens, l'Ukraine multiplie les audaces militaires, comme les bombardements d'infrastructures en profondeur sur le territoire russe, tout en sachant que son adversaire répliquera avec des moyens très supérieurs. Les médias occidentaux répercutent chacun de ces succès avec des râles de bonheur, en exagèrent la portée et alimentent l'idée que Kiev, s'il est suffisamment soutenu, pourrait gagner la guerre.
Quand les dommages infligés par les projectiles russes asphyxient la capitale ukrainienne, le président Volodymyr Zelensky réclame une nouvelle tranche d'aide (27 milliards de dollars demandés le mois dernier) (6) et les commentateurs européens embrayent pour faire passer la pilule sur l'imminence et la gravité de la menace russe. De Varsovie à Rome, de Tallinn à Athènes, la vie de centaines de millions d'individus bat désormais au rythme des informations souvent alarmistes sur les sabotages russes, et des coupes concomitantes dans les services sociaux, sanitaires et éducatifs : la prodigalité martiale appelle l'austérité sociale. A contrario, sur la balance des préoccupations morales européennes, le sort des Palestiniens de Gaza pèse moins qu'une plume.
Un fait majeur tient à ce qu'aucune de ces transformations qui engagent la sécurité du continent et le destin de ses habitants n'a été soumise au suffrage universel ni même ouverte au débat public. La guerre et sa préparation, les relations internationales et la géopolitique : domaines réservés ! Ou plutôt : domaines confisqués — soustraits à l'examen démocratique par une coterie d'experts autoentrepreneurs, de généraux retraités réengagés sur les plateaux de télévision, d'ex-diplomates reconvertis en influenceurs de réseaux sociaux, de journalistes et d'éditorialistes qui rivalisent à qui présentera avec le plus d'emphase la guerre comme nécessaire. Tout en s'employant à marginaliser ou à bannir les infidèles à la nouvelle foi néoconservatrice européenne.
Dans les démocraties libérales, la mise au pas de l'information internationale prend plusieurs formes. Celle, d'abord, d'un combat paradoxal contre les fake news, entendues comme toute information qui contredit le discours occidental. Évoquant l'Ukraine un mois avant son invasion par Moscou, le New York Times jugeait ainsi que la désinformation ne se résumait pas seulement à l'énoncé d'assertions fausses, mais aussi à des affirmations « vraies mais sans lien direct avec le sujet » (25 janvier 2022). Ainsi, rappeler l'hostilité de Kennan à l'élargissement de l'OTAN, les ingérences occidentales en Ukraine pour installer au pouvoir des gouvernements « amis », l'influence d'éléments d'extrême droite ou néonazis dans l'armée ukrainienne, etc., relèverait désormais de la désinformation puisque ces trois faits, quoique vrais et démontrables, ne présentent pas de lien direct avec la propagande euroatlantique et semblent appuyer celle du Kremlin. Ironie du journalisme d'état-major : chacun d'entre eux avait fait l'objet d'articles détaillés dans… le New York Times.
Dès lors, le président ukrainien n'a pas tort d'estimer que « le meilleur moyen de convaincre les gouvernements occidentaux qu'ils font le bon choix [en livrant des armes à l'Ukraine] est de faire pression sur eux via les médias (7) ».
L'information sur les conflits en cours souffre également de son confinement institutionnel : du ministère des affaires étrangères français — où les jeunes loups néoconservateurs ont depuis la présidence de M. Nicolas Sarkozy largement remplacé les derniers grognards gaullistes (8) — aux cercles de réflexion stratégiques et géopolitiques subventionnés par l'État, l'analyse de la guerre russo-ukrainienne et de celles au Proche-Orient converge vers une pensée unique qui rappelle celle des commentateurs libéraux des années 1990 béats face à la mondialisation. Les nouveaux acteurs de ce petit jeu ne risquent pas de tirer un coup de pistolet pendant la messe. Nouvelle coqueluche des médias centristes, Le Grand Continent, site et revue fondés en 2019 à l'École normale supérieure (ENS), professe un macronisme europhile et russophobe attentif à la menace populiste — une version élégante et polyphonique des chroniques géopolitiques de France Inter. De son côté, Sciences Po, remise au pas de l'oie par son directeur Luis Vassy, ancien chef de cabinet du ministre des affaires étrangères macroniste Stéphane Séjourné, ambitionne tout à la fois de lancer un institut de stratégie, le Centre for Global Security and Governance (ici, on parle la langue des maîtres), calqué sur les approches américaines, et d'installer un campus à Bruxelles où sera inculquée (toujours en anglais) une vision eurocentrée en rupture avec les approches critiques. Le pluralisme se déploie dans l'espace, aussi épais qu'une feuille de papier à cigarettes, qui sépare ces deux institutions.
De ces pépinières percole un troisième élément du quadrillage de l'information internationale : les directions des médias traditionnels, leurs éditorialistes et leurs invités. Les premières façonnent une représentation mutilée des relations internationales, concentrée autour de thèmes obsessionnels comme actuellement la menace russe et les errements de M. Trump qui empêcheraient de la conjurer. Très suivie par les enseignants, l'émission de France 5 « C dans l'air » illustre bien cette vision du monde. Sur les cinquante-trois derniers épisodes diffusés du 29 juin au 14 septembre 2026, trente-quatre étaient consacrés à l'actualité internationale, dont quinze aux vilenies du président Vladimir Poutine ou à l'affrontement Russie-OTAN, et dix-neuf à celles de son homologue américain. M. Benyamin Netanyahou n'apparaît pas au sommaire, pas plus que Gaza, la Cisjordanie, l'Afrique, l'Amérique latine…
À cheval entre universités, chancelleries, groupes de réflexion et chaînes d'information, le milieu des experts en géopolitique fonctionne en vase clos. Une fois l'ancien chroniqueur géopolitique de France Inter devenu eurodéputé macroniste, son successeur, par ailleurs président de Reporters sans frontières et éditorialiste au Nouvel Obs, a admis avoir lui aussi « voté Macron au premier et au deuxième tour » (9). Le statut convoité d'intervenant permanent suppose de cocher trois cases : atlantiste, pro-européen, adepte d'un idéalisme qui fait de la supériorité morale de l'Occident le fondement de la politique étrangère. Sitôt ces gages donnés, de préférence avec l'aplomb et la gravité d'un évêque, les clients se précipitent. L'essayiste pro-israélien Frédéric Encel intervient par exemple sur TF1, LCI, France Info, France Inter, France Culture, Europe 1, RMC, BFM TV, RTL, Arte, la Radio télévision suisse (RTS), mais aussi dans Libération, Marianne, Le Figaro, L'Express, Sud-Ouest, La Voix du Nord (10). En cas d'indisponibilité, les rédactions se rabattent sur un clone (Dominique Reynié, Nicolas Tenzer, etc.) ou sur les éditorialistes néoconservatrices Sylvie Kauffmann (Le Monde), Laure Mandeville et Isabelle Lasserre (Le Figaro). De temps à autre, de nouvelles têtes rajeunissent la troupe : Gilles Gressani, directeur du Grand Continent, au pôle intello-macroniste ; Aurélien Duchêne au pôle néoconservateur radical.
À l'horizon, cet aréopage ne distingue qu'une issue : la guerre. Quand un invité politique de BFM TV comme M. Fabien Roussel suggère qu'il serait plus opportun de construire des hôpitaux et des écoles que des bombes, la présentatrice Apolline de Malherbe réplique aussitôt : « Et si les bombes tombent sur nos hôpitaux et nos écoles ? » (16 septembre 2026)… « Il n'y a d'autre option pour nous, et j'en suis navré, que la guerre », assène Pierre Servent, éditorialiste géopolitique de LCI (26 février 2026). Le déraillement d'un transport express régional (TER) entre les gares de Tourville et d'Elbeuf-Saint-Aubin (Seine-Maritime), un drone en panne ou un graffiti suspect suffit pour qu'une nuée d'« experts » se ruent sur X : « Il faut le dire avec gravité mais avec fermeté, nous sommes en guerre avec la Russie » (Cyprien Ronze-Spilliaert, 15 septembre 2026). Avec sa soudaine inclination pour la paix en Ukraine et sa passion pour Xenia Fedorova, CNews/Europe 1 ne propose pas une approche « non alignée », mais une autre modalité du même alignement : si les médias du milliardaire Vincent Bolloré admirent l'oligarchie conservatrice et religieuse sur laquelle le président russe assoit son pouvoir, la montée en puissance d'États du Sud, l'épuisement de l'Occident et l'affaiblissement de l'axe américano-israélien au Proche-Orient les révulsent.
Trente-cinq ans après l'effondrement de l'Union soviétique et la première guerre du Golfe (1990-1991), le débat public sur la politique étrangère française connaît paradoxalement sa grande glaciation. Cette confiscation reflète la peur d'exécutifs contestés, tant en France, au Royaume-Uni, en Allemagne qu'à Bruxelles, et qui cherchent dans la mobilisation contre un ennemi extérieur la source d'une cohésion que leur action politique contredit. Mais l'infantilisation des populations à qui l'État et les médias de cour prétendent dire quoi penser, qui écouter, qui censurer, a-t-elle la moindre chance de rétablir l'ordre quand quiconque peut accéder en ligne ou en librairies à des points de vue différents ?
En France, les voix dissidentes en matière de politique étrangère sont si rarement sollicitées par la presse dominante que chacune des interventions d'Emmanuel Todd, de Pascal Boniface ou de John Mearsheimer suscite un vif intérêt. Seront-elles bientôt proscrites — ou sanctionnées, au nom de la « lutte » contre ceux qui « méprisent nos valeurs et veulent briser l'unité européenne » menée par Mme Ursula von der Leyen (11) ? Version actualisée de l'Inquisition, les campagnes de rectification idéologique lancées par l'Union européenne sous des appellations orwelliennes (« bouclier européen de la démocratie ») au prétexte de combattre la désinformation traduisent la décomposition du modèle libéral des Lumières. La démocratie représentative postulait que des citoyens instruits et informés forgeraient rationnellement leurs jugements et feraient leur miel de la liberté d'opinion. Deux siècles plus tard, les dirigeants se réinventent en directeurs de conscience, voire en inquisiteurs. Et, comme au temps des chaires à prêches, sermonnent des masses qu'ils jugent vulnérables, immatures, influençables, et toujours enclines à céder aux mauvaises pensées.
Pour préserver la paix
Afin de briser l'encerclement idéologique en matière de politique étrangère et le paternalisme, Le Monde diplomatique publie un Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique. Il ne s'agit pas de prendre le contre-pied du dogme, mais de permettre à chacun de s'équiper intellectuellement pour former sa propre opinion, loin des leçons de morale et des credo. Plus encore que l'économie, les questions de politique étrangère impressionnent et paraissent réservées à un milieu d'initiés dont les représentants rappellent le jugement d'Étienne Bonnot de Condillac sur ses adversaires philosophiques : « Ils doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. » Si le catéchisme néolibéral des années 1980-1990 a nourri un puissant mouvement international de contestation, l'altermondialisme, l'évangile guerrier des néoconservateurs européens n'a pas encore heurté pareil obstacle. Or deux facteurs cruciaux concourent à faire de la paix et de la coopération internationale, plutôt que du réarmement et de la guerre, l'approche la plus réaliste de notre époque : l'échec des conflits armés pour ceux qui les provoquent, d'une part ; la menace d'un anéantissement de la planète par le réchauffement climatique, une escalade nucléaire ou l'intelligence artificielle (IA), d'autre part.
En Ukraine, à Gaza, en Iran ou au Liban, des États envahissent, bombardent, menacent, sous le regard d'un droit international et d'institutions créés pour préserver la paix mais incapables de les en empêcher. Les règles communes censées contenir la puissance des États cèdent les unes après les autres devant la logique du rapport de forces.
L'histoire a pourtant montré que la guerre paie rarement, et les États-Unis en savent quelque chose. À l'exception de la guerre du Golfe, leurs grandes interventions militaires ont presque toujours tourné au fiasco. Au Vietnam, où 58 000 soldats américains et entre 2 et 3 millions de Vietnamiens ont péri, les États-Unis ont fini par se retirer après huit années de conflit. Deux ans plus tard, en 1975, les communistes prenaient Saïgon, ce que Washington voulait précisément empêcher en intervenant. Vingt ans d'engagement armé et d'occupation n'auront pas non plus suffi à stabiliser l'Afghanistan. En 2021, les troupes américaines sont parties dans le chaos, et les talibans ont repris le pouvoir — facture : 2 300 milliards de dollars, en incluant les surcoûts de guerre, les soins aux vétérans et les intérêts de la dette (12). Et le bilan n'est guère plus reluisant en Irak. Lancée en 2003 sur la base d'affirmations mensongères concernant l'existence d'armes de destruction massive, l'invasion a contribué à la déstabilisation durable du Proche-Orient et à l'essor de l'Organisation de l'État islamique (OEI), que les Américains ont ensuite combattue en Syrie — coût des deux opérations : 2 900 milliards de dollars.
D'autres puissances ont subi pareilles déconvenues. En Libye, l'intervention occidentale de 2011 a bien fait tomber Mouammar Kadhafi, mais le pays plongeait quelques années plus tard dans la guerre civile. Au Mali, l'armée française s'est révélée incapable de stopper l'expansion djihadiste, malgré neuf ans (2013-2022) de déploiement dans la zone sahélo-saharienne. L'Union soviétique avait connu un destin similaire en Afghanistan. Après plus de neuf années de guerre, elle retirait ses troupes en 1989 sans avoir vaincu la rébellion. L'enlisement russe en Ukraine illustre encore aujourd'hui ce paradoxe. La guerre se retourne souvent contre ceux qui la déclenchent : elle coûte des fortunes et ternit durablement la réputation internationale de l'agresseur.
Aucun de ces constats ne freine le retour de la force. Partout, les États brandissent la puissance militaire pour défendre leurs intérêts. Selon le dernier rapport du Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025, soit une onzième année d'affilée de hausse et le niveau le plus élevé jamais enregistré. L'Europe a vu ses dépenses militaires bondir de 14 % en un an, à 864 milliards de dollars : + 24 % pour l'Allemagne, + 50 % pour l'Espagne. Trois pays — États-Unis, Chine, Russie — concentrent désormais plus de la moitié de cet effort planétaire.
Cette conflictualité croissante surprend car les grandes puissances ne sont plus engagées, comme au siècle dernier, dans un affrontement existentiel visant à imposer au monde un modèle plutôt qu'un autre. Ni la Chine ni la Russie ne proposent aujourd'hui de projet idéologique alternatif à l'ordre existant. Capitalistes, oligarchiques et extractivistes, elles s'intègrent pleinement à l'architecture économique mondiale héritée de l'après-guerre. Et, si l'extrême droite progresse dans de nombreux pays, son nationalisme ne s'accompagne pas, à ce jour, des ambitions expansionnistes qui caractérisaient les grandes puissances du XXe siècle. Le Rassemblement national (RN) ne revendique pas la Sarre, pas plus que l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) ne lorgne la Lorraine. « On est chez nous » : leur horizon est national, pas impérial.
Plus fondamentalement, les grands défis du XXIe siècle exigent ce que la politique de puissance empêche : la coopération. Le réchauffement ne peut être maîtrisé que par des engagements réciproques, des mécanismes de contrôle, des normes communes, une coordination internationale et des transferts financiers, soit à peu près l'inverse de la logique de rivalité qui prévaut aujourd'hui. L'IA ouvre des perspectives analogues. L'automatisation des décisions militaires charrie des risques d'erreur, d'escalade et de perte de contrôle. À mesure qu'elle s'installe dans la vie économique et sociale, l'IA pose partout les mêmes questions : jusqu'où déléguer aux machines ? Comment protéger les individus ? Là encore, aucun pays ne peut, à lui seul, fixer les règles d'une technologie dont les effets débordent largement les frontières.
Après les deux guerres mondiales, les grandes puissances ont su s'entendre, malgré leurs divergences, pour bâtir un ordre international commun et créer des institutions destinées à préserver la paix. Elles avaient compris que leur sécurité passait aussi par des règles et des mécanismes partagés. Leurs dirigeants devraient aujourd'hui parler de diplomatie et de désescalade ; ils privilégient le réarmement et les déclarations martiales.
La géopolitique contemporaine sait fort bien décrire les nouvelles formes de conflictualité, et les revues spécialisées regorgent d'analyses raffinées sur les guerres hybrides, informationnelles ou économiques, sur les cyberconflits ou la compétition technologique. Mais où sont les travaux sur les conditions de la paix, la coexistence stable d'intérêts différents, les mécanismes de confiance ou les moyens d'empêcher qu'une crise locale ne dégénère en affrontement entre grandes puissances ?
Une autre géopolitique est possible.
(1) « A fateful error », The New York Times, 5 février 1997.
(2) X (George F. Kennan), « The sources of Soviet conduct », Foreign Affairs, New York, juillet 1947.
(3) Thomas L. Friedman, « Foreign Affairs ; Now a word from X », The New York Times, 2 mai 1998.
(4) Angela Merkel, Liberté. Mémoires, 1954-2021, Albin Michel, Paris, 2024.
(5) Données disponibles sur le site du Conseil européen.
(6) Jeanna Smialek et Siobhán O'Grady, « Ukraine says it needs $27 billion more. Europe wants to know why », The New York Times, 9 septembre 2026.
(7) « Donald Trump will “never” support Putin, says Volodymyr Zelensky », The Economist, Londres, 16 septembre 2023.
(8) Lire Alain Gresh, « Enquête sur le virage de la diplomatie française », Le Monde diplomatique, juillet 2008.
(9) Pierre Haski cité par Paul Sugy, « Reporters sans frontières, un arbitre des élégances médiatiques aux partis pris embarrassants », Le Figaro, Paris, 18 décembre 2025.
(10) Cf. Jules Blaster, « Cher Frédéric Encel », Blast, 28 juin 2025.
(11) Ursula von der Leyen, « Discours sur l'état de l'Union », Commission européenne, Bruxelles, 16 septembre 2006.
(12) Selon le projet Costs of War de l'université Brown.
Attention, objet dangereux !
Quel est le point commun entre Augusto Pinochet, Frédéric Encel et Le Monde diplomatique ? Le premier a enseigné la géopolitique à l'université militaire de Santiago et publié un traité intitulé Geopolítica cinq ans avant son coup d'État au Chili, en 1973. Le deuxième compte au nombre des experts les plus fréquemment invités dans les médias, où il savoure avec un sourire faraud l'énoncé de sa qualité : « docteur en géopolitique ». Le troisième publie le Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique pour donner à réfléchir plutôt que, comme les deux premiers, professer quoi penser.
Cet ouvrage met en effet à la disposition de ses lecteurs les outils nécessaires pour se forger une opinion personnelle et éclairée sur les conflits et la situation internationale. Appuyé sur les acquis de la recherche, il passe au crible les grandes idées reçues qui façonnent les représentations du monde depuis la fin de la guerre froide. En fin de volume, une boîte à outils présente une méthode simple et efficace d'analyse des relations internationales qui fonctionne par superposition de calques permettant de croiser les points de vue : géographie, diplomatie, stratégie, économie, représentations des acteurs. Un riche appareil cartographique explore tout au long de l'ouvrage les rapports entre espace et puissance — dont le contrôle du détroit d'Ormuz et celui de la mer Noire illustrent l'importance. Le XXIe siècle marque le grand retour de la géographie et des politiques de puissance : il importe plus que jamais de se réapproprier la géopolitique. Et de contester aux dirigeants le monopole des affaires du monde.
Cette publication est disponible chez les marchands de journaux ainsi que dans les meilleures librairies. Son contenu même l'expose au silence des revues de presse et au mutisme embarrassé des commentateurs. Il considère ses lecteurs comme des êtres doués de raison : objet dangereux. Si sa lecture élargit vos horizons et vous arme d'une serpe pour tailler dans le maquis des médias, alors prêtez-nous main-forte — faites-le connaître, recommandez-le à vos amis, à vos proches, à toutes celles et tous ceux qui étouffent dans les fils de l'information barbelée.
Dire « tu » à une machine
« Les gens qui construisent l'intelligence artificielle croient sincèrement qu'elle pourrait tous nous tuer d'ici à la fin de la décennie », a admis en septembre dernier un salarié démissionnaire d'Anthropic, l'une des entreprises les plus à la pointe du secteur. Alerte ou alarmisme ? Quoi qu'il en soit, les robots conversationnels ont déjà profondément modifié notre rapport aux machines et aux autres humains.
En 1966, dix ans après la conférence de Dartmouth, qui marque le coup d'envoi du programme de recherche technoscientifique consacré à l'« intelligence artificielle » (IA), le premier robot conversationnel voit le jour aux États-Unis, entre les murs du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ce programme, développé par Joseph Weizenbaum, alors professeur d'informatique au MIT, permet de simuler des interactions linguistiques (1). Le principe est simple : un utilisateur tape une phrase à l'aide d'une machine à écrire connectée à un ordinateur, le logiciel analyse la phrase, génère une réponse adaptée en fonction de son script et envoie la réponse sous forme de texte. Son créateur le nomme Eliza, du nom d'un des personnages de la pièce de théâtre Pygmalion (2), Eliza Doolittle, une fleuriste qui apprend un langage aristocratique afin de se faire passer pour une duchesse. Le programme simule non pas une aristocrate, mais un psychothérapeute dans une parodie d'échange avec le patient. Il se contente de reformuler les affirmations de l'utilisateur, la plupart du temps sous forme de question, afin de le faire parler davantage, sans jamais fournir de réponse détaillée.
Ce choix s'explique par des raisons techniques : le programme n'a pas accès à un stock d'informations dans lequel il pourrait puiser pour produire ses réponses, il procède par identification des mots-clés dans les phrases émises et applique des règles. Par exemple, s'il reconnaît des mots comme « père » ou « mère » dans les requêtes écrites par l'utilisateur, le logiciel génère une réponse du type « Parlez-moi de votre famille ». À défaut, Eliza répond avec une phrase générale, du type « Je comprends », « Très bien », « Poursuivez ».
Il s'agit donc d'un dispositif assez basique. Pourtant, les effets psychiques s'avèrent stupéfiants. Weizenbaum lui-même s'étonne de la vitesse et de l'intensité avec lesquelles les utilisateurs l'anthropomorphisent et l'investissent émotionnellement : « Je ne m'étais pas rendu compte que de si courtes interactions avec un programme informatique relativement simple pouvaient induire des pensées délirantes chez des personnes plutôt normales », écrira-t-il dix ans plus tard, revenant ainsi de manière critique sur cette expérimentation technologique (3). Weizenbaum cite le cas de sa secrétaire, qui lui demande de sortir de la pièce lorsqu'elle expérimente le programme, comme s'il s'agissait d'une personne humaine à laquelle elle s'apprêtait à confier ses plus intimes secrets. L'informaticien s'étonne ainsi des « attributions extrêmement exagérées » auxquelles « même un public bien éduqué est capable de procéder (…) à l'égard de technologies qu'il ne comprend pas ». Selon Weizenbaum, notre tendance collective à accorder à l'ordinateur des intentions ou des émotions tient en grande partie à notre incapacité à comprendre le fonctionnement interne de ces programmes informatiques. En détaillant le mécanisme d'Eliza, l'informaticien tente donc de dépouiller l'ensemble de son « aura magique », dans le but de démystifier ces nouvelles technologies.
Soixante ans plus tard, ces efforts n'ont manifestement pas porté leurs fruits. Si l'expression « effet Eliza » désigne désormais la tendance à assimiler le fonctionnement d'un ordinateur à un comportement humain ou à attribuer à un système informatique une intériorité psychique (des intentions, des émotions, de la compréhension…), les réflexions critiques de l'informaticien semblent avoir été largement oubliées. Depuis le lancement du robot conversationnel ChatGPT en 2022, on ne compte plus les individus parmi ses millions d'usagers s'adressant à ce type de dispositifs numériques à la deuxième personne du singulier. Tout se passe comme s'ils dialoguaient avec un humain capable de comprendre les demandes qui lui sont adressées et comme si l'expérimentation de laboratoire du chercheur informaticien était désormais menée à une échelle de masse par une poignée d'entreprises privées.
Dès lors, l'anthropomorphisation relève du quotidien. L'« effet Eliza » alimente un nouveau marché, et les délires identifiés à l'époque par Weizenbaum prennent une dimension collective et planétaire — y compris à travers notre langue usuelle, qui mobilise les termes anthropomorphiques d'« intelligence artificielle », d'« assistant virtuel » ou encore d'« agent conversationnel ». Contrairement à Eliza, dont le programme simple avait été clairement explicité par son concepteur dans un article scientifique, les produits logiciels actuels s'appuient sur des algorithmes qui demeurent la plupart du temps inconnus des usagers et dont les spécificités ne sont pas toujours divulguées. En somme, ces robots conversationnels se révèlent aussi faciles à utiliser que difficiles à comprendre. Or, comme l'avait anticipé Weizenbaum et comme le confirme une récente étude (4), moins nous comprenons, plus nous anthropomorphisons, et plus nous avons tendance à solliciter ces dispositifs à la place de personnes humaines — par exemple, pour la demande de conseils ou le soutien émotionnel. L'étude montre que les sentiments d'émerveillement ou de magie suscités par ces programmes incitent à des usages anthropomorphiques, eux-mêmes susceptibles d'engendrer des formes de dépendance affective. Sans surprise, les personnes qui comprennent mieux le fonctionnement de ces dispositifs ont moins tendance à se confier, et utilisent davantage les algorithmes pour des tâches spécifiques et limitées (analyse de résultats, synthèse documentaire, etc.).
Il n'est guère étonnant que les entreprises qui conçoivent ces services numériques développent toutes sortes de spécifications susceptibles d'aviver notre tendance à l'anthropomorphisation pour nous rendre dépendants. Pareille stratégie s'observait déjà sur les réseaux sociaux commerciaux à travers des fonctionnalités comme le défilement infini ou les recommandations personnalisées, destinées à maximiser l'engagement des usagers en les incitant à rester connectés et en les enfermant dans des bulles adaptées. Cette économie de l'attention revêt désormais la forme d'une économie de l'attachement qui exploite nos affects et nos émotions en jouant sur nos inclinations psychiques (5). La plupart des dispositifs gratuitement disponibles pour le grand public utilisent ainsi la première personne du singulier (le pronom « je »), relancent les usagers avec de nouvelles questions et les flattent ou les confortent dans leurs opinions — pour ne citer que quelques-unes des techniques mobilisées (6). Loin de démystifier nos rapports aux machines algorithmiques, tel que le préconisait Weizenbaum, le modèle exploite notre besoin de reconnaissance et nous incite à entretenir des relations personnalisées avec ces services numériques.
Ces projections anthropomorphiques sont évidemment décuplées dans le cas des applications fournissant des « compagnons » virtuels expressément conçus pour simuler des conversations émotionnelles ou amicales avec les usagers, comme celles proposées par les entreprises Replika ou Character.AI. Certains en viennent ainsi à tomber amoureux de leur chatbot, alors que les plus désespérés leur demandent des conseils pour se suicider. Plusieurs plaintes déposées aux États-Unis concernent des utilisateurs ayant mis fin à leurs jours après des échanges avec des robots, lesquels auraient encouragé leurs idées noires. À en croire un rapport du Center for Countering Digital Hate (7), ces cas pourraient illustrer un problème plus structurel lié à la fréquence des instructions nocives générées par ces systèmes : conseils pour se mutiler, listes de médicaments pour une surdose, lettres d'adieu rédigées.
Au-delà de ces dangers pour la santé des jeunes usagers, il semble légitime de s'interroger sur les effets à long terme des interactions quotidiennes avec des automates numériques. Comment affecteront-ils nos vies psychiques ? Comment conserver des savoirs sociaux fondamentaux comme l'écoute, l'empathie, la patience, ou encore la capacité à débattre et à argumenter, une fois acquise l'habitude d'adresser des demandes impératives à des robots conversationnels disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, toujours de notre côté, toujours prêts à nous flatter ? Car, tant que nous disposons des ressources matérielles pour les faire fonctionner, les systèmes algorithmiques ne seront jamais fatigués, jamais malades, jamais dans le besoin d'une quelconque attention.
« Capitalisme de la solitude »
Ces robots fournissent donc des simulacres d'altérité qui suppriment les risques de l'exposition à autrui et la surprise que toute rencontre implique. L'individu qui s'entretient avec son chatbot ne rencontre personne, si ce n'est un reflet algorithmique de lui-même, généré sur la base des calculs probabilistes effectués sur ses données personnelles. Illusionné par ce reflet qui semble lui parler à la deuxième personne du singulier, il le prend alors pour un autre, confondant sa propre image avec une altérité, exactement comme Narcisse dans le mythe, qui finit par tomber amoureux de son reflet, à l'image des individus s'éprenant de leur double numérique.
À travers les chatbots ne se nouent ni une relation sociale avec un autre ni une relation réflexive avec soi-même, mais un rapport à soi confondu avec un rapport à l'autre, qui pourrait nous pousser à régresser dans un état de confusion caractérisé par l'indistinction du moi et de l'autre, du moi et du monde, des pulsions et de la réalité. Loin de constituer des alter ego, ces simulacres numériques dénient toute possibilité de séparation, donc de relation. L'économie de l'attachement menace ainsi la possibilité même de se relier, les liens sociaux étant peu à peu supplantés par une dépendance affective à des services numériques contrôlés par des entreprises privées, auxquels des publicités ciblées sont désormais intégrées (8). Alors que l'isolement est désormais reconnu comme un problème de santé publique (9), ce « capitalisme de la solitude (10) » pourrait bien engendrer une prolétarisation sociale généralisée.
Face à une telle situation, les intuitions de Weizenbaum méritent sans doute d'être remises au goût du jour. Plusieurs propositions politiques vont dans ce sens. Par exemple, l'idée de désanthropomorphiser les chatbots, en évitant la première personne du singulier, les relances ou les flatteries (11). Une telle décision semblerait conforme aux règlements européens comme le Digital Services Act, dont l'article 25 interdit les interfaces trompeuses (dark patterns), ou comme l'AI Act, dont l'article 5 proscrit les systèmes d'IA qui déploient des techniques subliminales ou manipulatrices. On pourrait aussi envisager un changement de modèle plus profond, valorisant les technologies contributives qui soutiennent les relations d'entraide ou de solidarité, le partage des savoirs entre pairs ou la constitution de groupes capacitants (12). Ces technologies existent, mais leur généralisation nécessite un soutien politique, de nouveaux droits collectifs et de nouveaux modèles économiques. Le destin numérique de nos liens affectifs en dépend.
(1) Joseph Weizenbaum, « Eliza — a computer program for the study of natural language communication between man and machine », Communications of the Association for Computing Machinery, vol. 9, n° 1, New York, 1966.
(2) Le célèbre film My Fair Lady (1964), de George Cukor, adapté de la comédie musicale du même nom (1956), est directement inspiré de cette pièce de George Bernard Shaw écrite en 1912.
(3) Joseph Weizenbaum, Computer Power and Human Reason. From Judgement to Calculation, W. H. Freeman, San Francisco, 1976.
(4) Gil Appel, Chiara Longoni et Stephanie M. Tully, « Lower Artificial Intelligence literacy predicts greater AI receptivity », Journal of Marketing, vol. 89, n° 5, Chicago, 13 janvier 2025.
(5) Mark Esposito et Aurélie Jean, « GenAI : d'une économie de l'attention à une économie de l'attachement », Harvard Business Review, Brighton (États-Unis), 2025.
(6) Esben Kran et al., « DarkBench : Benchmarking dark patterns in large language models », arXiv, 13 mars 2025.
(7) « Fake friend. How ChatGPT betrays vulnerable teens by encouraging dangerous behavior », Center for Countering Digital Hate, 6 août 2025.
(8) Cf. le site d'OpenAI : « Faire de la publicité dans ChatGPT ».
(9) Organisation mondiale de la santé, « De la solitude aux liens sociaux : ouvrir la voie vers des sociétés plus saines », 30 juin 2025.
(10) Paul Klotz, « Le capitalisme de la solitude. Lutter contre le nouveau fonds de commerce de la tech », Fondation Jean-Jaurès, 26 août 2026.
(11) Sur ce point, cf. Anne Alombert et Jean-Lou Fourquet, « Au lieu d'anthropomorphiser l'IA, humanisons nos réseaux numériques ! », Usbek & Rika, 26 novembre 2025, ainsi que la proposition de l'élue suisse Isabelle Chappuis sur son site
(12) Lire Evgeny Morozov, « La gauche et l'intelligence artificielle », Le Monde diplomatique, août 2026, et Anne Alombert, De la bêtise artificielle, Allia, Paris, 2025.
La tentation du coupe-file
« Il est désormais temps de faire avancer avec audace l'intégration de l'Ukraine à l'Union européenne grâce à des solutions innovantes constituant des étapes immédiates. » Le 21 mai dernier, le chancelier allemand Friedrich Merz proposait un statut intermédiaire pour l'Ukraine. En tant que « membre associé », elle pourrait participer de manière accélérée à toutes les institutions, mais sans avoir le droit de vote. Elle bénéficierait ainsi de la clause de défense mutuelle prévue à l'article 42 du traité de l'Union, en court-circuitant l'épineux processus d'adhésion prévu à l'article 49 du même traité. L'initiative de M. Merz rejoint les pressions de l'exécutif européen à Bruxelles. Ainsi la commissaire européenne chargée de l'élargissement, Mme Marta Kos, déclarait-elle le 17 mars qu'elle ouvrait tous les chapitres de la négociation de « manière informelle », avant même que les États se prononcent.
Inédit, un tel raccourci balaierait le débat sur les réformes jugées par beaucoup nécessaires avant tout nouvel élargissement, après les sept précédents qui ont fait passer l'Union de six à vingt-huit membres — vingt-sept depuis le retrait du Royaume-Uni en 2020. Le dispositif comprend normalement trois grandes étapes : la candidature, les négociations puis l'adhésion. Pour être candidat, il faut être un État situé en Europe (au sens géographique large, jusqu'en Transcaucasie), respecter et promouvoir les « valeurs européennes » et recueillir l'unanimité des membres. Aujourd'hui, neuf pays ont ce statut, dans l'ordre suivant : Turquie, Macédoine du Nord, Monténégro, Serbie, Albanie, Ukraine, Moldavie, Bosnie-Herzégovine et Géorgie. La candidature déposée par le Kosovo en 2022 n'a pas reçu l'approbation des Vingt-Sept, dont cinq pays ne le reconnaissent pas comme État indépendant. Le 29 août dernier, les Islandais ont rejeté par référendum la reprise des discussions avec l'Union, qui avaient été interrompues en 2013. Les Suisses ont refusé de rejoindre l'Union par une votation de 1992, ainsi que les Norvégiens à deux reprises, lors des référendums de 1972 et 1994.
Débutent ensuite les pourparlers, entamés par exemple par la Turquie dès 2005, mais officiellement au point mort depuis 2019. Avec l'Ukraine, le lancement formel des négociations a été possible fin 2023, lorsque le premier ministre hongrois a quitté la salle du Conseil européen afin de ne pas briser le consensus requis sans perdre la face. Mais jusqu'à sa défaite aux élections d'avril dernier, M. Viktor Orbán s'opposait à l'ouverture de discussions concrètes par « chapitres ». Son successeur, M. Péter Magyar, y a consenti en échange de l'engagement de l'Ukraine à rétablir les droits linguistiques et culturels de sa minorité hongroise. Le 15 juin dernier, les échanges ont commencé sur le premier groupe de chapitres : appareil judiciaire et droits fondamentaux, marchés publics, statistiques et contrôle financier. À cela s'ajoute, depuis le 14 juillet, celui concernant les relations extérieures. M. Magyar a toutefois déclaré vouloir prendre le temps nécessaire et ne pas autoriser les négociations sur tous les points en même temps.
La Commission mène les débats tout en informant le Conseil et le Parlement européens. On considère un chapitre « clos » lorsque le pays candidat a montré qu'il appliquait bien l'« acquis communautaire » ou que celui-ci serait mis en œuvre avant la date de l'adhésion. Des dispositions transitoires sont en général mises en œuvre par l'adoption de lois dans le pays concerné, encouragée par des subventions européennes suivant divers programmes que l'Union promeut pour les candidats. Plusieurs appréciations de la Commission suscitent des controverses. Par exemple quand celle-ci considère le système électoral ukrainien comme « équitable et libre » alors qu'aucune élection n'a pu avoir lieu depuis l'invasion russe en février 2022, ce qu'a récemment déploré le ministre de la défense démissionnaire Mykhaïlo Fedorov.
Une fois tous les chapitres clos, l'adhésion requiert encore l'approbation du Conseil (à l'unanimité des gouvernements) et du Parlement. Elle fait l'objet d'un traité qui doit être signé puis ratifié par le candidat et chacun des pays membres. En France, depuis 2005 (article 88-5 de la Constitution), le président peut choisir une ratification par référendum ou la convocation du Congrès, l'approbation du traité d'adhésion devant réunir dans ce cas une majorité de trois cinquièmes de l'Assemblée nationale et du Sénat réunis.
Dialogue avec mes frères. Conscience noire et histoire africaine
Après avoir publié en 2025 le classique de l'historien du Guyana, Comment l'Europe sous-développa l'Afrique, les Éditions B42 rendent disponible en français The Groundings With My Brothers, paru à Londres en 1969. La traduction a choisi « dialogue » pour groundings, mot qui contient à la fois l'idée d'un ancrage et une référence à la culture rastafari dans laquelle « le terme créole “groundation” décrit une forme d'assemblée dans laquelle les membres de la communauté s'engagent dans une discussion ». Ce recueil est une compilation de discours de l'intellectuel guyanien Walter Rodney (1942-1980), liés à la Jamaïque, un pays dont il est chassé en 1968. C'est pendant la période où il a enseigné à l'université de Kingston que l'historien, militant de la cause noire, consolide sa conception et sa pratique de l'intellectuel engagé dans la lutte contre les oppressions, partageant ses connaissances dans les ghettos de l'île. Une position dont il ne se défera pas et qui peut être résumée selon ses termes : « Le Black Power doit s'efforcer de transformer les membres de l'intelligentsia noire en serviteurs des masses noires. »
Éditions B42, Montreuil, 2026, 136 pages, 17 euros.
André Martel, du jargon comme l'un des Beaux-Arts
Agrégé de grammaire, lauréat de Jeux floraux avec ses Poèmes d'un poilu, André Martel (1893-1976) abandonna sur le tard la métrique et le « lyrisme un peu mièvre » pour l'invention verbale jubilatoire, agissant tel « un recours magique contre la langue commune devenue suspecte et dangereuse, vécue comme complice d'un réel invivable et mortifère », à la manière de la glossolalie chez Antonin Artaud et du muttum de Pierre Guyotat, autres « grands traumatisés ». « Le Paralloïdre népasun macabre. Biénocontre i dénécrope en jésulitter un bocalazare franlatigal. » Ainsi se défendait-il des attaques d'un « pauvre niaicessaire, pauvre conard », critique du Figaro littéraire qui avait diagnostiqué un « délire » dans ses écrits et l'avait accusé de nihilisme. Utilisant verlan, pataquès, mots-valises, analogies sonores et autres soudures autogènes, ses textes en paralloïdre (une langue qu'il avait inventée), remarqués par Jean Dubuffet et le docteur Gaston Ferdière, demeuraient introuvables jusqu'à leur compilation récente par les rares et précieuses éditions On verra bien, qui publient dans la foulée cette biographie.
On verra bien, Limoges, 2026, 140 pages, 15 euros.
Politique monétaire et lutte de classes
Ce recueil d'une quinzaine de textes théoriques issus majoritairement du marxisme hétérodoxe (notamment de l'opéraïsme italien et de l'autonomie ouvrière) entend contribuer à éclairer l'un des domaines les plus obscurs de la théorie économique : la politique monétaire. L'analyse de différentes séquences, allant de la fin des années 1960-1970 (effondrement du compromis keynésien, fin de la convertibilité du dollar en or) jusqu'à la période récente (construction de la zone euro, crise inflationniste persistante, politique douanière de la nouvelle administration Trump), met en évidence la fonction politique que la monnaie assure dans la reproduction des rapports sociaux capitalistes. De ce point de vue, la politique monétaire doit être étudiée comme le lieu où se cristallisent non seulement la concurrence entre les États, mais aussi l'affrontement mondial entre les classes, à travers la lutte pour l'appropriation et la répartition de la plus-value par les différents capitaux nationaux.
Les Éditions de l'Asymétrie, Toulouse, 2026, 650 pages, 20 euros.
Leap Life
À la croisée de la poésie, de l'improvisation et du rap, le slam eut son succès à la fin des années 1990. Saul Williams y contribua, au titre de coscénariste et acteur principal du film Slam (1998), récompensé par les festivals de Cannes et Sundance. Après quoi il prit la tangente. Auteur d'une abondante discographie, dont Amethyst Rock Star (2001) fut un moment particulièrement ardent, il a surtout fréquenté les marges où le confine son intransigeance. Sept ans après son dernier album, il sort Leap Life sur le label de ses débuts et renoue avec ce qu'il a fait de meilleur. Les quinze titres sont articulés comme une cérémonie destinée à entrer en communication avec les morts des conflits en Palestine, au Soudan, à Haïti, au Congo, au Yémen… Il y pose son spoken word (« discours parlé ») sur des instrumentaux astringents, alternant spiritual jazz, hip-hop, ambient, dub et abstractions électroniques, avec des contributeurs comme le saxophoniste Kamasi Washington, Robert Del Naja (de Massive Attack), Moor Mother, Georgia Anne Muldrow… Mais aussi le mystérieux Gonjasufi, un rappeur mystique dont l'influence chapeaute cet album aussi copieux qu'intense, Williams ne parlant jamais pour ne rien dire.
Big Dada, 2026, CD 16 euros, vinyle 36 euros, digital 6 euros.
- Le Monde Diplomatique - Français
- La véritable histoire d'un petit gars monté à Paris pour faire la révolution. René Lefeuvre dans les combats du XXe siècle
La véritable histoire d'un petit gars monté à Paris pour faire la révolution. René Lefeuvre dans les combats du XXe siècle
Artisan maçon autodidacte devenu correcteur d'imprimerie, René Lefeuvre (1902-1988) va s'enthousiasmer pour la révolution d'Octobre, mais la lecture de La Révolution russe de Rosa Luxemburg — « la seule femme que j'ai aimée », dira cet homosexuel tourmenté — va éveiller son esprit critique. En 1936, il fonde ce qui sera le grand œuvre de sa vie, les éditions Spartacus, avec pour premier titre Seize Fusillés. Où va la révolution russe ?, de Victor Serge. La grande période, ce sont les années 1968-1979, qui verront la publication d'une centaine de titres avec pour credo l'anticapitalisme, l'anticolonialisme, le refus du fascisme et l'antibolchevisme dans une veine marxiste antiautoritaire. Il avait fait sienne la formule de son ami Jorge Valadas, alias Charles Reeve : « Le désir de changer le monde est indispensable à qui prétend vivre debout. »
Syllepse, Paris, 2026, 144 pages, 12 euros.
Kongo et Angola. 1650-1750. Une rencontre en images
Les centaines de textes, dessins et gravures qui illustrent cet ouvrage lèvent le voile sur un pan méconnu de l'histoire de l'Afrique précoloniale. En 1645, des capucins franciscains abordent l'embouchure du fleuve Congo, afin d'évangéliser les populations du royaume du Kongo et de l'Angola. Ils multiplient les écrits, riches de très nombreuses images destinées à la hiérarchie papale et à l'instruction des futurs frères. Cécile Fromont, professeure d'histoire de l'art et d'architecture à Harvard, interroge ce « corpus visuel capucin » en le reliant aux contextes culturel, social et politique des peuples concernés. Elle note que l'enjeu central des capucins consistait à « extirper de cette région ce qu'ils jugeaient être de l'idolâtrie ». Certaines aquarelles montrent des scènes pacifiques et d'autres d'une extrême violence. L'historienne insiste sur le « processus de création transculturelle » qui fut mis en œuvre, les missionnaires ayant développé des échanges avec les érudits africains.
CNRS Éditions, Paris, 2026, 254 pages, 39 euros.
La Mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines
« Il semble plus difficile de déboulonner un mythe qu'une statue », reconnaît la chercheuse Caroline Roussy. Non, les frontières africaines n'ont pas été tracées lors de la conférence de Berlin en 1884-1885. Le mythe de leur « artificialité » nourrit les amertumes postcoloniales et les déclinaisons du discours panafricaniste. Sans jamais minorer les ressorts de cette « mauvaise réputation », ainsi que les blessures qu'elle signale, cet essai apporte un éclairage décisif sur les « processus longs et négociés » de ce qu'on peut nommer une coproduction entre puissances coloniales et acteurs locaux. Parce que toute frontière est un « objet politique », l'Organisation de l'unité africaine (OUA) a adopté, en 1964, le principe de leur intangibilité. Cette décision, pragmatique et lucide, consacre la compatibilité entre les souverainetés territoriales et l'idéal d'intégration panafricaine. On comprend alors comment les Africains sont devenus acteurs et dépositaires de leur géographie. Au gré des processus d'intégration, des crises et des recompositions géopolitiques.
Riveneuve, Paris, 2026, 224 pages, 11,50 euros.